Hibakusha (Barboni & Cinna)

Barboni – Cinna © Dupuis – 2017

Ludwig est un homme taciturne. En matin de l’année 1944, et qu’il conduit son fils à l’école, il a la tête ailleurs. Il repense à sa rencontre avec une jeune autostoppeuse. Il repense aux fantasmes qui l’ont traversé lorsqu’il était à côté d’elle. Il imaginait alors une course effrénée dans la forêt jusqu’à ce qu’elle l’attrape, l’immobilise, lui arrache ses vêtements et lui fasse sauvagement l’amour.

Mes pensées bousculaient mes sens hallucinés dans le désir de cette femme fauve qui aurait dû écorcher mon âme ménagée par des amours fades sans cris et sans passion.

Mais l’instant est passé. La belle inconnue s’est envolée et maintenant, son corps est là, dans cette voiture, aux côtés de sa femme et cette dernière lui reproche son mutisme, sa passivité. De la rancœur.

J’oublierai tout. Ma vie minable… mon boulot… ma femme avec qui je ne partageais plus que notre fils.

Il ne le sait pas encore mais dans quelques mois, les Etats-Unis lâcheront une bombe nucléaire sur Hiroshima. Il ne le sait pas encore mais même s’il l’avait su, il aurait certainement accepté cette mission que l’état-major allemand lui confie. Il part. Dans l’heure. Il embarque pour le Japon où on va lui confier la traduction de documents confidentiels. Peut-être là-bas trouvera-t-il un sens à sa vie. Le hasard lui fait rencontrer une jeune femme dont il va s’éprendre.

Cet album est l’adaptation de « Hiroshima, fin de transmission », une nouvelle de Thilde Barboni qui pour l’occasion s’est replongée dans son récit afin d’épurer son scénario et laisser ainsi champ libre aux illustrations d’Olivier Cinna.

On est face à un personnage principal assez replié sur lui-même. Il en est presque antipathique en début d’album tant il effleure les choses et reste très à distance des autres. Il se concentre sur sa tâche et s’y tient. Il ne s’investit pas outre mesure ; on le sent à fleur de peau, désabusé, voire aigri. Il est comme une coquille vide, taciturne. Plus aucune passion de l’anime, plus rien ne le fait vibrer. Sa famille, c’est une façade qu’il effleure comme il semble effleurer la relation qu’il a avec son fils. Quant à sa femme, elle est devenue une inconnue. Alors il fantasme à l’idée de s’extraire de cette relation qui n’a plus de sens.

Le dessin d’Olivier Cinna accompagne le quotidien morose de cet homme. Des couleurs ternes, des attitudes figées, des mines renfrognées. Et puis ces drapeaux nazis qui flotte dans la ville silencieuse ajoutent un poids, celui de la guerre, celui de la peur. Seule la couleur se détache dans le premier de l’album à l’exception d’un passage qui dénote, d’une rencontre avec une inconnue qui vient bousculer sa solitude et raviver ses pulsions sexuelles.

Un premier soubresaut avant son arrivée au Japon. Le dessinateur accompagne délicatement son personnage et nous guide avec la palette de couleurs qu’il utilise. L’arrivée au Pays du Soleil Levant coïncide avec l’utilisation de doux pastels. On comprend qu’il a de nouveau conscience de ce qui l’entoure et qu’il reprend peu à peu le contrôle de sa vie et de ses émotions.

C’est une très belle histoire d’amour qu’ « Hibakusha » nous raconte. L’éveil d’un homme lorsqu’il est au contact de son âme sœur. Deux individus issus de cultures différentes, deux sensibilités qui se complètent. C’est une romance en plein cœur de la Seconde Guerre mondiale, à la veille d’une ignominie commise par l’homme en août 1945. Un album pour rendre hommage aux milliers de morts de la bombe atomique. Comme expliqué sur le quatrième de couverture, « depuis cette date, « hibakusha » est le nom donné aux survivants des attaques nucléaires américaines sur les villes de Nagasaki et d’Hiroshima ».

Un album très doux, délicat. Pourtant, je suis restée très en retrait de l’histoire, comme si quelque chose m’avait échappé et comme si je n’avais pas su apprécier la rencontre avec ces personnages. A chaque page, le récit prend pourtant davantage de force et le personnage finit par prendre position contre le système nazi. Mais je reste sur ma faim, regrettant peut-être de ne pas avoir été saisie d’un bout à l’autre du récit par l’ambiance graphique comme j’avais pu l’être pour « Fête des morts » qu’Olivier Cinna avait réalisé avec Stéphane Piatzszek.

Un album que je partage pour la « BD de la semaine ». On se retrouve aujourd’hui chez Stephie.

Hibakusha

One shot
Editeur : Dupuis
Collection : Aire Libre
Dessinateur : Olivier CINNA
Scénariste : Thilde BARBONI
Dépôt légal : mai 2017
64 pages, 16,50 euros, ISBN : 978-2-8001-7073-2

Bulles bulles bulles…

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Hibakusha – Barboni – Cinna © Dupuis – 2017

Ordures, tome 2 (Piatzszek & Cinna)

Piatzszek – Cinna © Futuropolis – 2015
Piatzszek – Cinna © Futuropolis – 2015

Le premier tome nous avait laissé avec la désagréable impression que le plus dur était à venir pour Moudy et Alex. Pour rappel, ces deux jeunes collègues avaient fait la connaissance de Samir, un dealer, à qui ils ont accepté de faire une place dans leur squat. Mais les conditions de travail se durcissent et durant une manifestation sur leur lieu de travail, Alex tue accidentellement un vigile. Ils doivent désormais se cacher, d’autant que Moudy a reçu une notification de reconduite à la frontière. Depuis, c’est la cavale. Se cacher, survivre de petits larcins et s’épauler… voilà tout ce qui leur reste.

Dur cet album et en même temps il se dévore. On suit avec intérêt le quotidien de ces trois jeunes hommes. Paumés et sans avenir, ils se débattent avec une rage hors du commun.

Ce qui frappe, c’est la capacité de Stéphane Piatzszek à décrire ces vies brisées qui se structurent autour d’une quantité de petits riens, à la fois futiles et d’une réelle gravité (les larcins commis par exemple). Ce récit est comme un cri lancé dans le néant. Combien de vies sont à l’identique de celles décrites dans ce diptyque ?

Ordures, tome 2 – Piatzszek – Cinna © Futuropolis – 2015
Ordures, tome 2 – Piatzszek – Cinna © Futuropolis – 2015

On ressent un abandon fort qui les anime car ces jeunes semblent persuadés qu’ils n’ont plus rien à perdre si ce n’est leur fierté. Mais elle tient à un fil. Plus rien ne les retient, ils n’ont plus de soutien fiable, plus d’emploi, plus d’utilité sociale et plus grande confiance en eux-mêmes. Il ne tient qu’à eux de faire ce pas de côté pour sombrer dans la grande délinquance voire le banditisme. Il en va de leur honneur de trouver n’importe quelle solution de repli qui leur évite de mendier. Le scénariste étale sans concession la lutte quotidienne de ces jeunes adultes pour tenter de se sortir la tête de l’eau. Quand on n’a aucun rien sur quoi s’appuyer, quand on ne put compter que sur soi… on en vient parfois à penser à des solutions extrêmes.

Prostitution ? Deal ? Vol à l’étalage ?

Dans cette jungle sociale, les alternatives se comptent sur les doigts d’une seule main. Encore faut-il (accepter de) les envisager. Squatter une vieille usine désaffectée est un moindre mal du moins, cela évite de somnoler sur un banc et de se faire détrousser. Mais pour le reste ? Comment palier au fait que l’argent ne tombe pas du ciel ? Braquage ? Braquer qui ? Braquer quoi ?

Pour illustrer ce récit, Olivier Cinna propose un dessin qui tient compte de toute cette ambiguïté. A la fois tendre avec ses personnages, il réalise des visuels d’une noirceur incroyable. Un univers cru et dur. Le dessinateur joue sur les contrastes entre noir et blanc pour renforcer le décalage, renforcer l’attachement du lecteur envers ce trio d’hommes et matérialiser cette vaine lutte que les personnages livrent contre un avenir qui semble tout tracé.

PictoOKDes destins brisés qui nous pètent à la gueule. A lire.

Les chroniques de Stephie et de Jean-Marc Lernould.

Du côté des challenges :

Petit Bac 2015 / Gros mot : ordures

PetitBac2015

Ordures

Tome 2 : Sortie Sud

Diptyque terminé

Editeur : Futuropolis

Dessinateur : Olivier CINNA

Scénariste : Stéphane PIATZSZEK

Dépôt légal : janvier 2015

ISBN : 978-2-7548-0678-7

Bulles bulles bulles…

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 Ordures, tome 2 – Piatzszek – Cinna © Futuropolis – 2015

Ordures, tome 1 (Piatzszek & Cinna)

Piatzszek – Cinna © Futuropolis – 2014
Piatzszek – Cinna © Futuropolis – 2014

Banlieue parisienne, de nos jours.

Moudy et Alex travaillent dans un Centre de tri d’ordures ménagères. Moudy est noir, homosexuel et vit dans un foyer d’hébergement ; du fait de son orientation sexuelle, les hommes de sa communauté le regardent d’un œil désapprobateur. Alex quant à lui vient de perdre son père. Depuis le décès, il vit seule dans la maison du paternel. Il se contente de peu, c’est un homme est sans grandes ambitions. « Vu la merde que les gens balancent, on sera jamais au chomdu » se plait-il à plaisanter.

Entre Barbès et Pigalle, il y a Samir. Un « Sans papiers ». Il vit clandestinement des petits trafics en tout genre auxquels il s’adonne : essentiellement des cartouches de cigarettes. Plus ponctuellement, il revend du shit.

Tous trois vont se rencontrer dans des circonstances inhabituelles et rien ne les prédisposaient à se lier d’amitié. Mais les événements qui vont avoir lieu laissent penser le contraire.

La première collaboration entre Olivier Cinna et Stéphane Piatzszek avait donné naissance à Fête des morts (Editions Futuropolis – 2011), un polar qui traitait du commerce sexuel. J’avais eu le coup de cœur pour cet album. Difficile donc de passer à côté du premier volume d’Ordures… mais je n’y ai pas trouvé le plaisir escompté.

Pourtant, l’histoire se lit facilement. Lecture fluide, rapide, un peu trop rapide même mais cela tient aux nombreux passages muets de l’album donnant, il faut le reconnaitre, un rythme tout à fait cohérent à ce qui nous est donné de découvrir.

Le dessin d’Olivier Cinna est sec et nerveux. Réalisées au pinceau, les illustrations développent un univers en noir et blanc qui porte bien ce quotidien un peu écorché et un peu amer des personnages principaux.

Malgré le feeling qui passe entre Alex et Moudy, on perçoit parfaitement leurs solitudes respectives ; on dirait deux naufragés qui continuent désespérément de regarder l’horizon dans l’espoir d’y voir apparaître un bateau providentiel qui les sortira de leur situation déplorable… une chimère dont ils ne sont finalement pas dupes. Du trio, c’est Samir qui fait figure de petite frappe. Là aussi, c’est par la force des choses qu’il a dû apprendre à se débrouiller seul et à côtoyer des réseaux peu fréquentables pour obtenir ce qui lui semble être le Graal : des faux-papiers lui permettant de circuler en toute liberté (une liberté somme toute assez relative).

On croit à l’improbabilité de leur rencontre d’autant qu’elle s’est faite dans une certaine précipitation. On croit à l’ambition de Moudy de pouvoir accéder à autre chose qu’un poste d’éboueur. On croit moins au côté lubrique de son homosexualité quand il se manifeste. Le plus crédible des trois est Alex : gentil gars, déconneur, sympathique et conscient que sa masse corporelle est un avantage sérieux lorsqu’il s’agit de régler un désaccord, que ce soit avec les Gitans comme avec les forces de l’ordre. Des trois, c’est aussi Alex que j’ai le plus investi… est-ce en raison de sa ressemblance troublante avec Serge (le flic de Fête des Morts) ?

PictomouiDans l’ensemble, je suis mesurée. Je vous mentirais en vous disant que je n’ai pas été déçue. L’empathie que l’on ressent pour les personnages ne suffit pas, à mon avis, à adhérer à l’histoire. Après, j’espère que le second tome de ce diptyque me fera réviser ma copie…

A venir le tome 2 intitulé Sortie Sud.

La chronique d’Yvan, de Stephie et celle de Jean-Marc Lernould (bd.blogs.sudouest.fr).

Ordures

Tome 1 : Entrée Nord

Diptyque terminé

Editeur : Futuropolis

Dessinateur : Olivier CINNA

Scénariste : Stéphane PIATZSZEK

Dépôt légal : février 2014

ISBN : 978-2-7548-0675-6

Bulles bulles bulles…

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Ordures, tome 1 – Piatzszek – Cinna © Futuropolis – 2014

Fête des Morts (Piatzszek & Cinna)

Fête des Morts
Piatzszek – Cinna © Futuropolis – 2011

Serge est flic. Il a roulé sa bosse, il est désabusé, aigri, ni complètement corrompu, ni totalement intègre. La clope au bec, il résout ses enquêtes au feeling… son flair le trompe rarement. Quant à la paperasse et aux procédures, plus il parvient à les éviter et mieux il se porte. A cause de ses méthodes peu orthodoxes, il a été muté il y a peu au Cambodge afin de démanteler des réseaux de pédophiles. Serge ne s’y retrouve pas plus dans cette nouvelle vie que dans l’ancienne. Son boulot lui coûte. Difficile de garder la tête froide quand on est le témoin de la mise aux enchères du dépucelage d’une fillette de 10 ans.

Pourtant, c’est un dur à cuire que rien ne semble pouvoir atteindre mais les choses changent… drôle d’impression de voir qu’une rencontre peut encore l’émouvoir.

Encore un album Futuropolis ! Encore un coup de cœur !! Et une découverte d’auteurs marquante… je n’ai pas fini de les lire ces deux-là !

Imaginez Harry Bosh dans les décors d’Hugo Pratt !^^

Un univers en noir & blanc aux effluves salines et cette manière de retranscrire les paysages marins ne sont pas sans rappeler les univers d’Hugo Pratt. De plus, le contraste très tranché entre le noir et le blanc et cette manière de disposer les détails des visages m’ont également fait penser à Didier Comès. Mais la ressemblance avec des ambiances graphiques connues s’arrête là.

Olivier Cinna a créé un univers nouveau où se côtoient des idéaux brisés, de l’amertume et quelques moments de bonheur volé. D’une page à l’autre, la prédominance de blanc accentue la moiteur du climat tropical. Les jeux de regards et les nombreux passages muets donnent un rythme au récit et aident le lecteur à matérialiser la tension ambiante. Le trait est épais, précis. Le coup de crayon semble instinctif, il transmet les sentiments avec justesse et, en sus, des sons et des odeurs. Il est parfois timide lorsqu’il s’agit de marquer une émotion vive, un trouble… Cette forme de pudeur est agréable. Cela m’a plu que l’auteur ne mette pas ses personnages à nu gratuitement. Je suis conquise par le travail d’Olivier Cinna sur cet album.

Ces solides fondations visuelles sont complétées Stéphane Piatzszek. Les décors réalistes de son équipier lui donnent tout loisir de déposer son intrigue et de prendre le temps de l’étoffer. Peu à peu, le récit modifie le regard que le lecteur pouvait poser sur Serge, le personnage principal. A mesure qu’on s’enfonce dans le récit, l’impressionnante carrure du héros perd de sa superbe au profit de quelque chose de plus subtil. Il se bat pour ne pas perdre le dernier soupçon d’humanité qui lui reste. Pas besoin de trop gratter pour que sa carapace tombe… le regard d’une enfant, le sourire d’une femme suffisent à l’émouvoir. Un personnage intéressant qui lutte avec ses démons (sans nous les dévoiler) et contrôle tant bien que mal tout ce lot de sales sentiments qui l’animent. La tension monte crescendo dans l’album, l’univers est maîtrisé et contient les ingrédients nécessaires à un bon polar.

Une lecture que je partage avec Mango et les lecteurs des

Mango

La bande-annonce de « Fête des Morts »

PictoOKPictoOKUn graphisme impeccable pour un polar prenant. Stéphane Piatzszek y traite intelligemment de deux sujet de société délicats (le tourisme sexuel et la pédophilie). Je vous recommande chaudement la lecture de cet album.

L’avis d’Yvan et celui de PaKa.

Extrait :

« Les Khmers Rouges n’ont pas fait que tuer trois millions de personnes. Ils ont créé un peuple de crétins » (Fête des Morts).

Fête des Morts

One Shot

Éditeur : Futuropolis

Scénariste : Stéphane PIATZSZEK

Dessinateur : Olivier CINNA

Dépôt légal : avril 2011

ISBN : 9782754802680

Bulles bulles bulles…

Pour prendre connaissance des 21 premières planches de l’album : c’est ici.

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Fête des Morts – Piatzszek – Cinna © Futuropolis – 2011