Revue Pierre Papier Chicon, numéro 1 (Collectif)

Couverture de David François pour le numéro 1 de Pierre Papier Chicon – Collectif © Pierre Papier Chicon – 2017
Couverture verso de David Périmony pour le premier numéro de Pierre Papier Chicon – Collectif © Pierre Papier Chicon – 2017

Premier volume d’une revue pour laquelle j’ai suivi l’avancée via les newsletters régulières. Un appel à la cotisation participative a permis de lever les fonds nécessaires à la finalisation du projet. Une belle équipe est derrière « Pierre Papier Chicon », une initiative picarde visant à ce que les auteurs locaux puissent « se réapproprier tous les maillons de la chaîne de fabrication du livre et donc se réapproprier leur métier ». L’idée est aussi d’afficher les couleurs picardes et de permettre aux lecteurs de Picardie et de Navarre de la (re)découvrir.

Le premier numéro nous propose deux histoires.

L’une est réalisée par David François (« Un homme de joie », « De briques et de sang »…). Elle met en scène le célèbre Lafleur, figure locale amiénoise. Une préface de l’auteur nous donne tous les éléments qui nous permettront ensuite de découvrir – en connaissance de cause. La légende Lafleur est née au XVIIème. A l’origine, le gars Lafleur était un valet. Très vite, Lafleur incarne l’humaniste, le résistant qui dénonce les humiliations faites à la classe populaire. Ce personnage est repris par le Théâtre amiénois cabotin. Sa marionnette incarne le héros qui refuse l’oppression « il dressait haut la révolte des humiliés, frappant à grand coups de pied le ventre de l’autorité. (…) il annonce la révolution qui rougit ». La nouvelle de David François – intitulée « Ch’Lafleur : Ene fricassée pour Papa Tchutchu » place Lafleur au cœur d’un récit qui se déroule au beau milieu du XVIIème siècle. On part dans les dédales des rues amiénoises aux côtés de Lafleur, homme entier, convivial et un peu porté sur la bouteille. Il montre un personnage spontané, gouailleur, déterminé. Une bonne louche de patois picard est versée dans les phylactères, ça pique un peu pour qui n’y est pas familiarisé mais un lexique viendra lever les incompréhensions. Le coup de pinceau de l’auteur est bien agréable et appuie sur le ton moqueur de cette succulente histoire. Le personnage est charismatique, il inspire la confiance, sait trouver les mots pour soulever les foules et dénoncer les injustices, les malveillances… Un esprit taquin enveloppe ce récit qui se termine sur un superbe clin d’œil à l’univers d’Astérix.

L’autre est réalisée par David Périmony qui réalise-là sa première bande dessinée. Il revient le temps de quelques pages sur la genèse de l’attachante et naïve Bécassine, un personnage qui a bercé ma jeunesse. Quel est le déclic qui a fait naître – dans l’imagination de Joseph Pinchon – ce personnage incontournable de l’univers du 9ème Art ? Une question qui sert de base à cette courte histoire qu’un texte de Camille Picard vient compléter. Il explique les premiers pas que Bécassine a fait dans « La Semaine de Suzette » puis montre comment l’héroïne de papier a su conquérir le cœur de ses lecteurs, allant jusqu’à « éclipser la notoriété de son créateur ».

Magnifique et succulent premier numéro de la revue picarde « Pierre Papier Chicon » tiré à 1500 exemplaires.

Un complément d’informations dans cet article d’Alexandra Oury, journaliste, qui était présente à la soirée de lancement de la revue.

Une lecture que je partage avec les lecteurs-trices des « BD de la semaine. On retrouve tous les liens du jour chez Noukette !

Pierre Papier Chicon

Numéro 1
Revue
Editeur : Pierre Papier Chicon
Dessinateurs / Scénaristes : David FRANÇOIS et David PERIMONY
Dépôt légal : mars 2017
28 pages, 7,50 euros, ISBN : 979-10-97369-00-2

Bulles bulles bulles…

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Pierre Papier Chicon, numéro 1 – Collectif © Pierre Papier Chicon – 2017

UnderGronde (Collectif)

Collectif d’auteurs © Hécatombe – 2015
Collectif d’auteurs © Hécatombe – 2015

« UnderGronde » est un objet double. Double, car il propose deux supports qui se répondent en écho. Le premier est un DVD proposant le documentaire de Francis Vadillo sur le fanzinat et la micro-édition. On part vadrouiller aux quatre coins de la France – mais aussi en Belgique et en Suisse – pour rencontrer les principaux acteurs de cette scène éditoriale underground. Le second est une compilation de sérigraphie réalisée dans le cadre de ce projet éditorial.

Francis Vadillo avait déjà réalisé un premier documentaire sur Mattt Konture ; David le présente dans cet article (à lire sur IDDBD).

Avec le documentaire, on va à la rencontre de Charles Pennequin, artiste engagé, qui défend à coup de cris et de poèmes la scène underground. D’ailleurs, le film commence par une déclamation de Charles Pennequin :

Nous sommes dans l’Art et nous dessinons, nous sommes dans l’Art et nous écrivons… nous peignons, nous gravons, nous sérigraphons et nous musiquons, et nous vidéosons, nous osons et nous déconnosons !

On rencontre également François de Jonge (auteur, éditeur de plusieurs ouvrages et Fanzine, notamment « Super-Structure ») et Mattt Konture (cet auteur est aussi l’un des membres fondateurs de L’Association). Un petit tour également du côté des éditeurs : Pakito Bolino (Le dernier Cri à Marseille), l’Atelier Arbitraire, Hors-Cadre

Undergronde – Collectif d’auteurs © Hécatombe – 2015
Undergronde – Collectif d’auteurs © Hécatombe – 2015

Découverte du travail de la Fanzinothèque de Poitiers qui archive les fanzines et garde ainsi une trace de ces publications éphémères. C’est l’occasion d’apprendre comment les fanzines se sont peu à peu ancrés dans le paysage éditorial ; l’habitude s’installe, dans les années 70, d’auto-éditer des magazines indépendants avec les moyens du bord : « Leitmotiv », « Burp », « Sortez la chienne », « Hôpital brut », « Turkey comics »… et des projets farfelus comme « Tête bêche » (un fanzine qui ne proposait que des couvertures… laissant la possibilité, pour chaque numéro, de fouiller dans le fouillis de couvertures proposées et de décider soi-même laquelle on met en premier pour un numéro donné).

Des rencontres enfin avec des auteurs : El Rotringo, Francesco Defourny, Sarah Fishole, de Yannis La Macchia (et son livre fou de 9 cm sur 9 cm, comprenant 900 pages et édité à 900 exemplaires… une vraie prise de tête à finaliser !)… Mais aussi des ateliers de création et de sérigraphie, des libraires (comme la librairie du Regard Moderne à Paris), des imprimeurs (l’imprimerie Trace dans le Lot)…

Au mot d’ordre « faites le vous-même », l’idée est de s’affranchir des règles éditoriales imposées par des éditeurs qui contrôlent le marché et imposent leurs règles (un format précis, un trait trop propre et calibré, des parutions planifiées à heure fixe…). Avec la micro-édition, on en revient aux fondamentaux : la priorité est de privilégier la mise en valeur du dessin (et donc de l’image). Le texte est secondaire. La caméra entre dans les ateliers de sérigraphie et on voit toutes ces fourmis de la micro-édition qui œuvrent presque 24 h/ 24.

La caméra se pose donc sur les acteurs incontournables de la micro-édition et du fanzinat. Le ton est amusé voire bon enfant, on sent des gens qui en connaissent un rayon sur le paysage éditorial underground et surtout, des gens bien décidés à prendre ce qu’il y a à prendre à commencer par le plaisir de participer à cette aventure. Des images récurrentes s’impriment sur notre rétine : des artistes en trait de sérigraphier rythment le documentaire. Des œuvres se créent sous nos yeux et les interviews se font crayon à la main. En bonus, un bon paquet de scènes qui ont été coupées au montage mais qui prolongent cet état d’esprit qui nous a accompagné durant tout le visionnage. Un petit aperçu ici du contenu du film de Francis Vadillo. Un documentaire intéressant, utile et qui permet aussi de se sensibiliser à une démarche artistique, à un état d’esprit.

Le livre prolonge ce documentaire avec des planches réalisées par plusieurs artistes. Clin d’œil à des propos tenus dans le documentaires, travaux complémentaires, planches brutes… Trois couleurs donnent le « la » : noir, rouge, blanc. Le bouquin, dont les pages en carton proposent soixante-huit sérigraphies ; dessins en pleines pages, quelques planches de BD, rien n’est signé à l’intérieur mais l’on devine aisément l’artiste… le coup de crayon est souvent reconnaissable… Et si ce n’est pas le cas, on se rappelle un passage du documentaire qui nous permet de raccrocher les wagons. Le carton utilisé est assez épais ce qui le rend difficile à manipuler. Son petit format (13,6 x 19 cm) nous oblige parfois à coller le nez sur l’ouvrage pour bien lire les textes insérés dans les phylactères. C’est franchement le seul grief que je ferais.

En fouillant la toile pour trouver des liens vers les différents acteurs de la micro-édition et du fanzinat, je suis tombée sur le blog du « Fanzinophile » qui recense pas mal de publications.

PictoOKSi vous avez l’occasion de vous procurer cette production, je vous conseille de sauter dessus (d’autant qu’il n’a été tiré qu’à 1000 exemplaires). C’est intéressant et cela permet de cerner un peu mieux la démarche de certains artistes.

UnderGronde

+ Commentaires sur carton brut

Editeur : Hécatombe

Dessinateurs / Scénaristes : Collectif d’auteurs

Dépôt légal : septembre 2015

64 pages, 20 euros, ISBN : 978-2-940432-16-5

Bulles bulles bulles…

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Undergronde – Collectif d’auteurs © Hécatombe – 2015

Le Jour où ça bascule (Collectif d’auteurs)

Collectif d’auteurs © Les Humanoïdes Associés - 2015
Collectif d’auteurs © Les Humanoïdes Associés – 2015

Des décisions à prendre. Suite à ces choix personnels qui seront pris, il y aura des conséquences à assumer. Bonnes… ou mauvaises.

Il est ici question de la manière d’appréhender une situation. Subir ou agir ? Être honnête avec soi-même ou opter pour l’opportunisme ? Ces actes isolés influenceront un avenir proche ou lointain, modèleront une personnalité en construction, changeront à jamais le quotidien d’un individu et/ou d’un groupe. Il est aussi question des difficultés que l’on parvient plus ou moins facilement à dépasser, une honte que l’on écarte ou – au contraire – un complexe qui s’ancre pour toujours.

Ainsi, choisir entre l’intégrité ou le mensonge, apprécier de pouvoir se regarder dans la glace ou préférer la facilité… Autant de points de rupture personnels, intimes ou universels, fantasmés ou vécus, abscons ou sensés. Tel est le thème de cet album.

Préfacé par Fabrice Giger, postfacé par Pascal Ory, cet ouvrage est enrichi de deux textes qui encadrent les 13 nouvelles qu’il contient. Ces écrits proposent quelques clés de compréhension pour mieux appréhender les différents travaux réalisés. Ils offrent aussi des pistes réflexives et invitent éventuellement à reprendre la lecture d’une nouvelle en ayant davantage de recul ou en donnant une autre dimension à la lecture.

Cet album a été publié à l’occasion des 40 ans de l’éditeur. Pour se faire, plusieurs auteurs ont été contactés. Le cahier des charges consistait à réaliser une nouvelle leur demandant d’explorer leur point de rupture, de partager « leur propre vision de ce point de non-retour, ou de nouveau départ ». Quant à la forme, libre à chacun de lui donner les contours qu’il souhaite, de définir le nombre de pages adéquats (3 pages pour la plus courte ; une dizaine de pages en général), le genre (science-fiction, autobiographie, adaptation littéraire…), le traitement graphique…

In fine, 14 auteurs ont collaboré à ce projet. Enki Bilal (auteur phare de cette maison d’édition) a réalisé le visuel de couverture et treize auteurs (aucune femme) ont réalisé chacun une nouvelle. Parmi eux, des artistes d’Europe (Boulet, Bastien Vivès, Frederik Peeters, Emmanuel Lepage, Eddie Campbell), des Etats-Unis (John Cassaday, Paul Pope, Bob Fingerman) et du Japon (Katsuya Terada, Taiyō Matsumoto, Atsushi Kaneko, Keiichi Koike, Naoki Urasawa). Je n’aurai jamais imaginé la majeure partie d’entre eux publier chez cet éditeur… l’objet-livre m’a intriguée pour cette raison.

Treize nouvelles très bien construites dans lesquelles on rentre facilement. On est face à des univers familiers, des découvertes. L’effet-miroir peut parfois nous surprendre, je pense notamment aux travaux de Taiyō Matsumoto et d’Emmanuel Lepage qui sont capables de faire remonter certains souvenirs d’enfance à certains et invitent à l’introspection. Chaque nouvelle interpelle et surprend comme celle qui a été réalisée par Atsushi Kaneko ; elle met en scène un jeune homme qui fait le bilan de sa vie. Coup d’œil dans le rétroviseur et effet-papillon en prime, le traitement graphique (des trames posées sur un dessin très comics des années 1950 réalisé dans des tons sépia).

La meilleure surprise est le récit de Bob Fingerman qui propose une réflexion sur les croyances religieuses. Eternel débat entre pratiquant et athée.

Quoi qu’il en soit, si les treize nouvelles de ce recueil sont indépendantes les unes des autres, elles se répondent néanmoins en écho (plus ou moins directement, souvent de manière implicite) et permettent de réfléchir à la question du choix et de ses conséquences. Quelle dimension lui donner (personnelle ou collective) ? Comment faire la part des avantages et des inconvénients… pourquoi écarter tel ou tel pan de sa réflexion pour aboutir à la décision ? Dans quel mesure cette orientation va faire basculer un rythme/une dynamique/une habitude/un confort de vie… pour quelque chose de différent ?

PictoOKPlutôt dubitative en sortant de cette lecture, je l’ai au final bien aimée. Peu de temps après avoir refermé l’album, certaines nouvelles restent à l’esprit, les idées cheminent. Un petit temps de recul pour mâturer la lecture pour en profiter pleinement.

Extrait :

« On est tous plutôt agnostiques, mais vous, les catholiques repentis, vous êtes les pires. Vous êtes comme les ex-fumeurs, toujours à tousser et à chasser l’air dès que quelqu’un allume une clope » (Le jour où ça bascule, extrait du « Non croyant » de Bob Fingerman).

Le Jour où ça bascule

One shot

Editeur : Les Humanoïdes Associés

Dessinateurs / Scénaristes : Collectif

Dépôt légal : décembre 2015

ISBN : 9 782731 653137

Bulles bulles bulles…

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Le Jour où ça bascule – Collectif d’auteurs © Les Humanoïdes Associés

– 2015

Chroniks Expresss #22

Je liquide quelques brouillons d’article qui ne verront jamais le jour. Souvent, j’ai pris trop de temps pour finaliser mon écrit et la lecture s’est déjà échappée… Je n’ai aucun regret si ce n’est pour l’ouvrage de Lola Lafon auquel j’aurai aimé rendre un meilleur hommage car il n’a pas sa place dans cette courte liste d’ouvrages.

Voici donc un petit bilan de quelques lectures faites çà et là :

BD : En descendant le fleuve et autres histoires (Gipi ; Ed. Futuropolis, 2015), Charly 9 (J. Teulé & R. Guérineau ; Ed. Delcourt, 2013), La Crise, quelle crise ? (Collectif ; Ed. de la Gouttière, 2013), Otto (F. de Decker ; Kramiek, 2014), Panthers in the Hole (D. Cénou ; La Boîte à bulles, 2014).

Romans : La petite Communiste qui ne souriait jamais (L. Lafon ; Ed. Actes Sud, 2014), Mama Black Widow (I. Slim ; Editions Points, 2012), Exploration sur le terrain du sexe ukrainien (O. Zaboujko ; Intervalles, 2015).

 

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Bandes dessinées

Gipi © Futuropolis – 2015
Gipi © Futuropolis – 2015

« Confrontés à la beauté sauvage de la nature comme de la ville, les personnages de Gipi, le plus souvent adolescents, sont en quête d’eux-mêmes. Publiés pour la première fois en volume, ces douze récits sont autant de fulgurances de la vie bien dessinée de l’auteur. Gipi accompagne le sillon de nos vies, travaille le motif de la mémoire et du passage d’un âge à l’autre, ses thèmes favoris que, de titres en titres il file, tissant ainsi le motif universel du temps qui passe… Chez Gipi, les hommes ont aussi le défi d’être heureux dans le présent mais le souvenir d’un drame est souvent plus fort. Trait simple et texte à l’os ; on se souvient longtemps de ses histoires de petits héros ordinaires… » (synopsis éditeur).

Un recueil de huit nouvelles.

La première nouvelle donne son nom à l’album. Deux hommes en canot, ils descendent la rivière jusqu’à la mer. Parcours difficile en raison des intempéries. La pénibilité de la tâche est compensée par le plaisir d’être ensemble et la beauté des paysages traversés. Beaucoup de silences et de respirations graphiques. D’une page à l’autre, le temps est laissé au temps, celui d’un voyage fluvial sans heurts et le travail d’illustration réalisé à l’aquarelle donne une impression de quiétude, une sorte d’harmonie entre l’homme et la nature, deux hommes parfaitement en accord d’ailleurs jusqu’à ce qu’ils décident de faire une halte dans une maison abandonnée. Au réveil, la tension accumulée par la nuit passée en ce lieu brise l’osmose entre eux, au point qu’ils ressentent le besoin de se séparer – le temps d’une journée – pour évacuer la tension accumulée durant la nuit. Solitude. Puis, les retrouvailles les conduisent dans un havre de paix que seules des sirènes fréquentent… métaphore. Voix-off, celle du journal intime, celle du témoignage, des mots que l’on couche sur le papier pour ne garder que pour soi. Aucun échange, seulement du narré sous le filtre de celui qui écrit. Un journal vivant, enrichit d’aquarelles réalisées lors du voyage. Un carnet de voyage.

Peu de récits se détachent du « lot » durant la lecture. Aucun fil rouge ne les relie excepté l’inspiration de l’auteur, ses errements silencieux, ses pensées… Des scénarios pas toujours construits, certains semblables à un premier jet qui mériterait d’être développé.

« C’était sûrement une idée pour une histoire. Un de ces trucs qui te rentrent dans la tête, tu sais pas pourquoi, mais qui ne partent plus »

Des notes sorties de carnets de croquis que l’auteur transporte sur lui en permanence. Des idées pour plus tard et puis des projets succèdent aux projets. Des histoires laissées en jachère que Gipi partage dans cet album patchwork. Croquis, aquarelles, pinceaux… tout y passe. Les souvenirs d’adolescence et de beuveries, les fictions à l’état pur, des sujets plus engagés comme celui des migrants, des univers oniriques. Le sexe, l’amitié, l’amour, le deuil… Autant de friches narratives que le lecteur peut ainsi découvrir. Un travail d’une rare sincérité que certains trouveront intéressants. Pour ma part, je n’ai pas accroché.

« Les dessins qui sont sur cette page ont été faits au stylo, ce même stylo avec lequel j’écris cette brève (inutile) note d’introduction. Ils ont été faits ces jours-ci. Mais l’histoire du boxeur, elle, est très vieille, elle date du siècle passé. Je me souviens bien de l’époque où je l’ai dessinée. C’était une sale période. J’étais dans la merde. Mon éditeur d’alors me téléphonait pour savoir comment avançait l’histoire et je répondais : “Bien.” La fin ? Énorme. Forte. Tout roule. »

 

Teulé – Guérineau © Guy Delcourt Productions - 2013
Teulé – Guérineau © Guy Delcourt Productions – 2013

« Charles IX fut de tous les rois de France l’un des plus calamiteux. À 22 ans, pour faire plaisir à sa mère, il ordonna le massacre de la Saint- Barthélemy qui épouvanta l’Europe entière. Abasourdi par l’énormité de son crime, il sombra dans la folie. Transpirant le sang par tous les pores de son pauvre corps décharné, Charles IX mourut à 23 ans, haï de tous… Pourtant, il avait un bon fond » (synopsis éditeur).

Adapté du roman éponyme de Jean Teulé, ce récit n’est pas une biographie de Charles IX mais une interprétation libre (dont la chronologie est cadrée par des faits réels) des deux dernières années de la vie du roi. Le récit commence à la veille du 24 août 1572, nuit funeste de la Saint-Barthélemy durant laquelle plus de deux mille protestants furent assassinés… La nouvelle du massacre se répand comme une trainée de poudre en France où d’autres meurtres seront commis (le nombre de protestants tués en Province est impressionnant). Le livre se referme sur les funérailles du roi.

Jean Teulé met en avant la personnalité de cet homme qui n’avait pas la carrure d’un roi. Un souverain plus disposé à promouvoir la culture qu’à parler de politique. Le scénario nous plonge dans les guerres de religions ; d’ailleurs, le ton est donné dès le début de l’album puisqu’il débute à la veille du massacre de la Saint-Barthélemy. On côtoie un monarque manipulé par sa mère (Catherine de Médicis), mis à mal par les prises de position de ses frères qui briguent son trône et insatisfait de son union avec Elisabeth d’Autriche.

Je ne sais pas si cette adaptation de Richard Guérineau est fidèle au roman éponyme de Jean Teulé. En revanche, je peux dire que j’ai trouvé le scénario laconique. Certes, il permet de suivre un fil narratif cohérent où l’on assiste à la lente descente aux enfers du personnage principal. Dès lors qu’il ordonne le massacre de la Saint-Barthélemy, il sera rongé par le remord et envahit par la folie (hallucinations visuelles, attitudes étranges, crises de colère…). Sa fascination pour la mort finit par le dévorer. L’auteur injecte régulièrement des anachronismes dans le récit ; celui qui m’a le plus marqué est certainement le passage dans lequel l’auteur montre que les conflits actuels (état islamique versus le reste du monde) ne sont en rien différents des guerres de religion de l’époque. La haine que se vouent les hommes en raisons de divergences de croyances religieuses est vieille comme le monde.

 

Collectif © La Gouttière – 2013
Collectif © La Gouttière – 2013

« Elle est là, parmi nous, depuis longtemps recyclée par toutes les idéologies, dans les éléments de langage des politiques, à la une des médias, omniprésente au café du coin. Mais c’est quoi cette crise ? La fin d’un système, le début d’un âge nouveau, un mal français, un spasme planétaire ?

Pour tenter de s’approcher d’elle, de la définir ou de s’en moquer, dix-huit auteurs de bande dessinée livrent leur regard, personnel et inévitablement impliqué, sur le monde qui nous entoure…

La Crise, quelle crise ?, ce sont dix histoires tournant autour de cette idée qu’il y aurait mille et une façons de vivre la crise, selon l’endroit où on se trouve, et donc mille et une façons d’en parler…

Dans chacune des histoires, l’un au moins des auteurs vit et travaille en Picardie. » (synopsis éditeur).

Dix nouvelles qui abordent sous différents angles un problème de société majeur et qui touche pêle-mêle à des sujets comme le chômage, la précarité, l’immigration, la spéculation, le capitalisme…

Tandis que les uns tentent difficilement de joindre les deux bouts, les autres jonglent avec les profits et cherchent à capitaliser davantage. Et si les plus précaires se débattent parfois vainement pour garder la tête hors de l’eau, les autres ont parfois conscience de leur chance et veillent à rester du bon côté de la « frontière » (et je ne parle pas là des privilégiés qui brassent l’argent comme on brasserait un tas de billes).

« La crise, quelle crise ? » permet de regarder les conséquences multiples de la crise. Ainsi, on va s’attendrir à la situation d’un père célibataire qui se laisse reconduire à la frontière avec son fils, laissant définitivement derrière lui ses illusions mais protégeant coûte que coûte les rêves d’enfant de son fils. On s’agace à la vue de ces jeunes traders qui ont décidément une vision tronquée du monde dans lequel ils vivent. Le matraquage médiatique continu qui passe sans transition des dégâts causés par un tsunami à la sortie du dernier Mario Bros, les images d’un enfant en train de mourir de faim ou celles du G20.

« Et au final, il ne restera rien d’autre que ma retraite de gérant de PME : plafonnée à 1200 euros net. Pas de stock option ou de parachute doré ici. On ne vit pas tous le même patronat »

L’ouvrage se referme sur un ultime récit, le plus remuant me concernant, qui imagine le déroulement d’un jeu télévisé des plus cyniques. Intitulée « Crisonomics », cette histoire réalisée par Philippe Thirault et Emem nous fait vivre une émission dans sa globalité. « Le jeu était un quiz sur la crise. Comme celles de la crise, les conséquences de Crazy Crisis n’étaient pas anodines. En cas d’échec, il y avait la sanction. Et elle était radicale. Mais même en cas de succès à une étape du jeu, il était impossible pour le candidat de s’arrêter. A chaque niveau réussi, une roue tournait et le hasard seul décidait ». Aussi malsain et aussi prenant que « Running man », des dérives médiatiques que l’on sait possible tant qu’il y aura des gens qui croiront encore à l’Eldorado providentiel… bien vu !

Auteurs : Alex-Imé, Noredine Allam, Emmanuel Baudry, Greg Blondin, Damien Cuvillier, Raoul Douglas, Emem, Fraco, Hardoc, Kris, Denis Lachaussée, Nicolas Lochon, Guillaume Magni, Luc Perdriset, Renard, Sylvain Savoïa, Philippe Thirault, Dominique Zay

De Decker © Kramiek – 2014
De Decker © Kramiek – 2014

J’ai remporté cet album l’année dernière via le Loto BD 2015 consacré aux albums muets (il était animé par Val). J’ai mis un temps certain à le lire et un peu hésité à en parler, ne voulant pas froisser la personne qui me l’a offert.

« Otto » est une série de Frodo De Decker qui a débuté en 2014 aux éditions Kramiek. C’est un recueil d’histoires courtes qui mettent en scène Otto – personnage principal relativement malchanceux. Le pauvre se retrouve dans des situations si incroyables qu’elles en perdent toute crédibilité et le degré d’humour employé est si lourds que les déboires d’Otto finissent par le rendre pathétique.

Quarante-huit pages durant nous assistons donc à une succession de gags. L’épopée ne souffre aucun temps mort de fait, nous manquons rapidement de souffle durant la lecture. Durant un bon tiers de l’album, de nouveaux personnages secondaires apparaissent, ce qui ajoute de la confusion à la confusion ambiante. Par la suite, on parvient à se familiariser avec chacun d’entre eux et l’on sera moins déstabilisé lorsqu’ils réapparaitront. L’état d’esprit de chaque protagoniste se résumerait à « chacun tente de tirer son épingle du jeu » car leur vie est souvent en jeu. En chemin, on rencontrera une baleine, un aigle, un pauvre singe, un capitaine d’arche (Noé ?), des extra-terrestres… et cette joyeuse clique va se croiser/se quitter/se tirer dans les pattes… en permanence. J’ai souffert…

Ça donne le tournis. Je ne comprends pas le but du jeu et je n’adhère pas à cet humour gras. De la découverte certes, mais je ne poursuivrais pas.

Cénou – Cénou © La Boîte à bulles – 2014
Cénou – Cénou © La Boîte à bulles – 2014

« Activistes et membres des Black Panthers, Robert Hillary King, Albert Woodfox et Herman Wallace se sont engagés pour la défense de leurs droits humains au sein même de leur centre de détention dit d’Angola, en Louisiane. Placés à l’isolement en 1972 après avoir été – a priori – injustement accusés du meurtre d’un gardien du pénitencier, le plus « chanceux » des trois, Robert King a été libéré en 2001. Herman Wallace aura, lui, peu profité de sa liberté puisqu’il est décédé le 4 octobre 2013, soit 3 jours à peine après sa remise en liberté. Quant à Albert Woodfox, il reste encore détenu…

Inspiré entre autres par le témoignage direct de Robert King (que les auteurs ont rencontré), Panthers in the hole reprend l’histoire de ces hommes pour en faire un récit poignant sur la ségrégation raciale aux États-Unis et sur l’inhumanité des conditions d’incarcération imposées à nombre de détenus, aux États-Unis… et ailleurs dans le monde » (synopsis éditeur).

Après avoir répondu à un appel à projet d’Amnesty International, David Cénou (Mirador – Tête de mort) se lance dans la réalisation graphique de cet album. Pour se faire, il collabore avec son frère, Bruno Cénou ; ce dernier se penche sur le scénario. Un premier tiers de l’album est dédié à la présentation des « trois d’Angola » : leur parcours jusqu’à leurs arrestations musclées et leur condamnation abusive. Chacun relate des conditions de détention extrême où l’on se demande par quel miracle ils n’ont pas sombré dans la folie. Le dessin charbonneux sert parfaitement le propos.

« Les trois d’Angola » se rencontrent en prison, lieu où ils se sensibiliseront au mouvement des Black Panthers… Les idéaux du mouvement vont être un fil rouge durant leur longue incarcération. Malgré les coups et les passages à tabac, ils n’hésiteront pas à militer pour dénoncer des règles carcérales abusives.

Un ouvrage didactique intéressant.

 

Romans

La petite communiste qui ne souriait jamais – Lafon © Actes Sud – 2014

Lafon © Actes Sud – 2014
Lafon © Actes Sud – 2014

« Retraçant le parcours d’une fée gymnaste qui, dans la Roumanie des années 1980 et sous les yeux émerveillés de la planète entière, mit à mal guerres froides, ordinateurs et records, ce roman dont la lecture politique n’épargne ni le bloc de l’Est ni la version falsifiée qu’en donnait à voir l’Occident délivre une passionnante méditation sur l’invention et l’impitoyable évaluation du corps féminin. » (synopsis éditeur)

Superbe ouvrage qui s’ouvre sur une note de l’auteure dans laquelle elle précise de façon explicite que le récit « ne prétend pas être une reconstitution historique précise de la vie de Nadia Comaneci. Lola Lafon réalise ici une libre interprétation de la vie de l’athlète, « l’échange entre la narratrice du roman et la gymnaste reste une fiction rêvée ». Une mise en garde nécessaire qui avertit donc le lecteur quant au contenu de ce qu’il va découvrir puis, la page se tourne, l’histoire commence et la magie opère. Le style de Lola Lafon est généreux en métaphores. Il emporte le lecteur dans le tourbillon des compétitions et brosse le portrait d’une fillette de 14 ans qui semble ne pas avoir conscience du danger. Il est enfin si proche du lecteur qu’il parvient à instaurer une forme de complicité entre le narrateur et le lecteur.

Elle jette la pesanteur par-dessus son épaule, son corps frêle se fait de la place dans l’atmosphère pour s’y lover

Le style de Lola Lafon transporte les sensations, l’émotion est à fleur de mots. Elle décrit l’évolution de l’héroïne et sa carrière de gymnaste qui a débuté en 1970 alors que l’enfant n’a que 8 ans. Les entrainements intensifs qui visent à repousser sans cesse les limites du corps au-delà de ce qui est entendable/réalisable. L’ouvrage revient régulièrement sur cette obsession à sculpter le corps féminin, nier les lois de la gravité sous prétexte d’atteindre la perfection (du geste, de la beauté…).

D’autres sujets sont traités comme le choc des cultures entre le bloc de l’Est et l’Ouest (les jeunes gymnastes roumaines sont confrontées à l’opulence capitaliste), les stratégies politiques (où Ceausescu utilise Nadia comme un symbole afin de servir sa propagande), le « marketing » psychologique pour impressionner l’adversaire, la modélisation du corps féminin permettant de répondre aux attentes esthétiques inhérentes à la compétition, l’idéologie politique, les méthodes de rationnement…

PictoOKPictoOKCoup de cœur pour ce roman passionnant. A lire si ce n’est pas déjà fait.

 

 

Slim © Editions Points – 2012
Slim © Editions Points – 2012

« Dans ce monde de Blancs haineux, un nègre vaut moins que rien. Otis, débarqué de son Mississippi natal dans un ghetto de Chicago, se débat entre une mère prête à tout pour quelques dollars, un prédicateur pédophile et des macs toxicos. Et Otis n’est pas seulement noir et pauvre, il est tiraillé entre son cœur qui le porte vers les jolies filles et sa chaire qui réclame de beaux mâles. » (synopsis éditeur).

Un roman écrit avec les tripes qui relate le parcours d’un jeune homme dont on ne sait, finalement, par quel miracle il est sorti vivant et entier de certaines situations qu’il a vécues… comme ce soir où, enivré d’alcool, il accepte de monter dans la voiture d’un beau noir viril qui est parvenu à le séduire… le prédateur profite de l’état semi-comateux de sa proie pour l’attirer dans un bouge, le violer et le passer à tabac. Iceberg Slim raconte un parcours de vie de façon chronologique, sans censure et sans tabou. Une découverte à l’état brut, un livre qui se dévore et dont on ressort un peu sonné. Une découverte faite grâce à Jérôme devant qui je m’incline car je suis bien incapable de parler de ce roman comme il le fait. Allez donc lire sa chronique.

 

Zaboujko © Intervalles – 2015
Zaboujko © Intervalles – 2015

« Tout commence par une histoire d’amour vouée à l’échec avant même ses prémices. La relation passionnelle que partagent un peintre ukrainien et la narratrice constitue une métaphore de l’Ukraine du XXIe siècle. L’héroïne d’ « Explorations sur le terrain du sexe ukrainien » nous raconte la chute de l’URSS et du modèle soviétique qui a donné naissance à l’Ukraine indépendante, mais qui a également laissé dans ce pays une fracture et un traumatisme encore béants. À travers ses tentatives d’émancipation, la narratrice cherche à comprendre la force d’une identité et l’importance de se détacher du passé. Ce travail de deuil ne renvoie pas seulement au fait d’être ukrainien, mais au fait de se retrouver à genoux sous le poids d’une culture allogène. Oksana Zaboujko, dans cette fiction partiellement autobiographique, fait vivre cette langue et cette culture qui flotte dans la « non-existence ». Le corps d’une femme devient ainsi la métaphore d’un pays, de sa culture et de ses racines. « Explorations sur le terrain du sexe ukrainien » nous donne de précieuses clés pour comprendre ce que signifie être humain, dans toute sa poésie et sa conscience.

« Explorations sur le terrain du sexe ukrainien » a été publié en 1996 : premier best-seller ukrainien, il a été traduit en onze langues et adapté au théâtre. » (synopsis éditeur).

J’étais pourtant partie enjouée dans la lecture de ce roman ukrainien. Tout d’abord parce que c’est un cadeau que l’on m’a fait et que la personne qui me l’a adressé a mis toute son attention dans la préparation de cet envoi. Ensuite, parce que j’ai découvert il n’y a pas si longtemps que ça les littératures des anciens pays de l’Est et que, jusqu’à présent, leur lecture fut toujours un régal.

Le titre du roman de Oksana Zaboujko doit son nom à une conférence que la narratrice doit donner aux Etats-Unis. La narratrice parle de son rapport aux hommes et par conséquent au sexe (mais ce n’est qu’un thème secondaire dans cet ouvrage). Le récit débute sur une réflexion quant à une relation affective désormais terminée. Une relation à double visage, la narratrice repense à son ancien amant, au mal qu’ils se sont faits, au bonheur qu’ils ont partagé, à la routine qui étouffe peu à peu les sentiments. Le lecteur se confrontera ponctuellement aux propos cyniques sur les effets corrosifs de l’abstinence sexuelle sur un couple. A plusieurs reprises, j’ai pensé que cette façon d’écrire était très masculine ; l’auteure va droit au but, sans détours, elle est crue… mais la façon de formuler les piques est assez inhabituelle chez une plume masculine.

Le plaisir de lecture fut de courte durée. Je me suis épuisée à force de côtoyer ces phrases à la longueur indécente, si indécente que l’on en arrive à un point où l’on ne sait plus qui est le sujet ni en quoi consiste l’action. Je me suis surprise plusieurs fois à souffler, attendant désespérément la fin d’un paragraphe et son retour à la ligne qui permet de refermer le livre avec la certitude que l’on retrouvera l’endroit exact où l’on a quitté la lecture. Je me suis aussi noyée dans certaines réflexions sur la société, sur la politique, sur l’amitié, sur les peurs intimes de la narratrice… On la sent amère et en colère (en colère après elle, en colère après lui, en colère contre l’humanité entière). Je me suis perdue dans les métaphores, je me suis perdue… et j’ai quitté cette lecture peu après la page 100, incapable de trouver la curiosité et l’envie de poursuivre.

Une déconvenue.

Du côté des challenges :

Tour du monde en 8 ans : Ukraine

 

Chroniks Expresss #17

Courant février, peu de lectures MAIS 1/ vacances avec les loustics et 2/ une brique à dégommer côté roman :

BD :

Petites coupures à Shioguni (F. Chavouet ; Ed. Philippe Picquier, 2014), La BD est Charlie (Collectif d’auteurs ; multi-éditeur, 2015), Le Grand méchant renard (B. Renner ; Ed. Delcourt, 2014),

Romans :

Millénium #1 (Larsson : Ed. Actes Sud, 2012).

Bandes dessinées

Chavouet © Editions Philippe Picquier – 2014
Chavouet © Editions Philippe Picquier – 2014

Présenté sous forme de carnet de note d’une enquête policière, Petites coupures à Shioguni est le dernier album en date de Florent Chavouet (Tokyo Sanpo, Manabé Shima). Changeant relativement de registre, l’auteur s’éclate cette fois à développer un polar truculent où malfrats, policiers, victimes se volent la vedette et brouillent les pistes.

Si au début il s’agit d’une basique agression d’un restaurateur par un trio de trois gros bras sans cervelle, une tierce personne – en l’occurrence une jeune femme – va semer le trouble dans l’affaire. L’imbroglio tient au fait que la demoiselle relie tous les personnages entre eux et, en l’espace d’une soirée, crée la pagaille dans les rangs de la Police qui, sans preuve tangible et sans lien apparent entre ces différents faits divers, ne penseront évidemment pas à rapprocher ces différentes affaires.

C’est sans compter que le scénario de Florent Chavouet nous emmène sur de fausses pistes, suivant logiquement le raisonnement de la Police qui tente de recueillir des indices et investiguer sur des suppositions parfois vaseuses.

Le rythme soutenu de cette enquête laisse assez peu de répit. En quelques pages, Chavouet a déjà introduit la majeure partie de ses personnages et la course poursuite est bien engagée derrière cette mystérieuse jeune femme. L’enquête est en ébullition. Quant au lecteur, outre les rebondissements permanents qu’il découvre, il sera mis à contribution pour scruter chaque page qui mêle joyeusement illustrations, coupures de presse, notes griffonnées sur un carnet, numéros de téléphones…

PictoOKFlorent Chavouet utilise avec brio son sujet, nous amenant à douter de tout et de tous. Quelles sont les réelles motivations de chacun ? Qui est le Grand lapin blanc de cette farce policière ? Et bien que seul le lecteur ait tous les éléments en main… il lui faudra attendre le dénouement pour assembler correctement les tenants et les aboutissants de ce récit fort divertissant.

La chronique de Jérôme qui m’a fait découvrir ce titre.

Du côté des challenges :

Roaarrr challenge : Petites coupures à Shioguni a obtenu le Prix Polar au FIBD 2015

 

Collectif © Multi-éditeurs – 2015
Collectif © Multi-éditeurs – 2015

Cet ouvrage est un recueil de 170 dessins réalisés en hommage aux victimes de l’attentat du 7 janvier 2015 à Charlie Hebdo. Compte-tenu des multiples réalisations produites suite aux événements, toutes ne sont pas présentes dans cet ouvrage. Il est cependant possible d’accéder à l’intégralité des dessins de presse en consultant la page Facebook du FIBD.

Un ouvrage vendu en librairie pour la modique somme de 10 euros. Les bénéfices seront entièrement reversés aux familles des victimes des attentats. Il est à noter que les artistes qui ont réalisés ces productions ont offerts leurs dessins pour l’occasion.

La préface de Cavanna donne le ton : « Rien n’est tabou, rien n’est sacré. Le partisan rit de son adversaire, le croyant rit du croyant d’en-face. Ne croyant en rien, n’adhérant à rien, nous riions de tous et de tout. Le rire est brutal, provocateur, imprévisible, injuste, sans pitié. Il ne venge, ne punit ni ne juge. Il s’en fout »

A lire aussi, l’article de Maurice BONTINCK (Charente libre) qui présente l’Expo consacrée à Charlie et qui restera encore quelques temps à la Cité de la BD d’Angoulême.

PictoOKEtienne Davodeau, Christian Lax, Robert Crumb, Frederik Peeters, Le Cil vert, Lewis Trondheim, Peyo, Mana Neyestani… redécouvrez, avec un peu de recul, les réactions des artistes suite à l’annonce des attentats.

Du côté des challenges :

Petit Bac 2015 / Prénom : Charlie

PetitBac2015

 

Renner © Guy Delcourt Productions – 2014
Renner © Guy Delcourt Productions – 2014

« Face à un lapin idiot, un cochon jardinier, un chien paresseux et une poule caractérielle, un renard chétif tente de trouver sa place en tant que grand prédateur. Devant l’absence d’efficacité de ses méthodes, il développe une nouvelle stratégie. Sa solution : voler des œufs, élever les poussins, les effrayer et les croquer. Mais le plan tourne au vinaigre lorsque le renard se découvre un instinct maternel… » (synopsis éditeur).

Voilà un album totalement déjanté qui se lit aussi bien seul qu’à plusieurs et accessibles pour petits et grands. L’auteur s’est amusé à développer un personnage qui croit être patibulaire mais qui est bien trop spontané (et naïf… aussi) pour espérer faire peur à quelqu’un. Face à lui, des mains qui se tendent lorsqu’il sort bredouille du poulailler, avec tout au plus deux ou trois plumes coincées dans les crocs.

Inévitable !… le coup de sang que fait la poule après que ce drôle de renard lui ait mordu le croupion. Drôle, la rouste que le volatile fait subir au renard, forçant ainsi ce dernier à quitter la ferme illico presto.

Débonnaire… ce gros loup noir et miteux qui tente de sauver encore les apparences et convaincre la dernière personne sur terre qui a encore peur de lui (le renard) qu’il est un redoutable prédateur.

Hilarant !… de voir le rouquin renard en train de ronger son frein et de se faire les crocs sur les navets qu’on lui a amicalement durant sa fuite.

Et puis attendu… ce lien affectif qui ne peut que se construire entre le renard et les trois poussins. Il les couve, leur apprend à se nourrir, les éduque bref… il les aime. Et cela crée des situations diablement cocasses.

Au passage, on profite d’un regard amusé voire moqueur sur la relation parents-enfants. Sans aucune censure, on exulte quand on voit ce renard rabrouer ses loupiots parce qu’ils lui pompent tout son temps, toute son énergie bref… toute sa substantifique moelle.

PictoOKEn réponse, la spontanéité de marmots qui coupe court à toutes les tentatives du renard de voir les bestioles à plumes ne rester qu’une perspective de repas. A coups de pourquoi, de caprices, d’envie de câlins… ils viennent titiller une carapace déjà pas très solide de ce fieffé renard. Très bon album de Benjamin Renner.

Découvert chez Jérôme et je vous fais également profiter de la chronique de Little Daisy.

Le lien du jeu où l’on évolue dans l’univers de la BD.

Du côté des challenges :

Petit Bac 2015 / Taille : grand

PetitBac2015

Romans

Larsson © Actes Sud – 2012
Larsson © Actes Sud – 2012

Millénium, Volume 1 : Les Hommes qui n’aimaient pas les femmes

Au lendemain de la défaite cuisante à son procès qui l’opposait à l’homme d’affaire milliardaire Hans-Erik Wennerström, Mikael Blomkvist n’a d’autre choix que de réfléchir au moyen de prendre une retraire temporaire. Pour ce journaliste économique d’une quarantaine d’années, les soutiens se font rares et il ne peut compter que sur ses propres ressources.

Pourtant, quelques jours avant Noël, il reçoit un appel qui le conduira, quelques jours plus tard, dans la riche demeure de Henrik Vanger, autre homme d’affaire, autre milliardaire… moins corrompu en apparence. Ce dernier va expliquer à Mikael qu’il souhaite que le journaliste rédige sa biographie, enquête sur la disparition de sa fille adoptive et… s’il parvient à trouver le coupable, lui offre de lui livrer la tête de ce fumier de Wennerström sur un plateau. Les deux hommes pourraient ainsi prendre leurs revanches respectives.

J’ai rencontré une réelle difficulté à embarquer dans cet univers. Une mise en jambe difficile d’une cinquantaine de pages… pourtant nécessaires. Stieg Larsson installe ses pions sur l’échiquier, fait entrer un à un les différents protagonistes qui vont être amenés à intervenir durant ce thriller suédois. Des personnalités bien trempées, à commencer par celle du journaliste Mikael Blomkvist mais aussi Lisbeth Salander – jeune génie gothique qui travaille en free-lance pour le magnat de la sécurité industrielle Milton, Henrik Vanger – fin orateur, perspicace et intransigeant…

Entre complot, manipulation, intimidation, lutte de pouvoirs intra familiale, lutte de pouvoirs économiques entre les industriels, sexe, enquête, monde de la finance, instances sociales… l’auteur nous permet également de revisiter succinctement l’histoire de la Suède (et notamment le passé nazi du pays) au travers d’une chronique familiale complexe.

PictoOKForce est de constater que je suis entrée à reculons dans la saga Millénium, effrayée par la vue de ces trois briques d’environ 700 pages chacune. Il s’agit juste de se lancer. Et puis… l’écriture de Larsson est agréable, le récit d’une fluidité réelle, l’intrigue capable d’aspirer le lecteur. Les deux autres volumes de la série m’attendent… Addictif.

Chroniks Expresss #16

Retour rapide des lectures de janvier qui n’ont pas fait l’objet d’un article :

BD :

Dol (P. Squarzoni ; Ed. Les Requins Marteaux, 2006), Urban #3 (L. Brunschwig & R. Ricci ; Ed. Futuropolis, 2014), La Revue dessinée #3 (2014)

Romans :

Lambeaux (C. Juliet ; Ed. Gallimard, 1997), L’Extraordinaire voyage du Fakir qui était resté coincé dans une armoire Ikea (R. Puértolas ; Ed. Le Dilettante, 2013)

Bandes dessinées

Dol

Squarzoni © Les Requins Marteaux – 2006
Squarzoni © Les Requins Marteaux – 2006

Cet album a initialement été édité par Les Requins Marteaux en 2006. Suite à la parution de Saison brune en 2012, Dol a été réédité… mais chez Delcourt… Sachant les deux albums sont imbriqués puisque c’est le travail d’investigation que Philippe Squarzoni a mené pour réaliser Dol qui l’a conduit à s’intéresser à la question du réchauffement climatique (qu’il traitera dans Saison brune).

De quoi parle Dol ? « En 2007, Philippe Squarzoni s’attaque à dresser un bilan des politiques menées par Raffarin, bilan qui lui permet de pointer les dérives d’une société libérale qui n’ont cessé de s’accentuer depuis lors. Tout y est minutieusement analysé : les « réformes », des retraites à la santé, l’éducation, le chômage… Et, bien sûr, la politique sécuritaire de Sarkozy et le relais médiatique dont elle a bénéficié » (synopsis Delcourt).

Un reportage sans concession, exit la langue de bois, la question des magouilles politiques est traitée de façon frontale. Philippe Squarzoni appuie ses propos sur des éléments factuels qu’il déplie de façon chronologique. Raffarin, Sarkozy… et toute la belle brochette de nos hommes politiques y passe, tout comme l’attirail de pirouettes qu’ils s’évertuent à réaliser pour maquiller leur hypocrisie. Le problème, c’est que plus personne n’est dupe… Mais ça ne fait pas de mal de plonger dans ce genre d’ouvrage pour se remettre les événements en mémoire.

Le problème ? Un enfant toutes les trois secondes qui meurt à cause de la pauvreté. 100.000 personnes qui meurent chaque jour de famine ou d’épidémie sur une planète où 20% de la population consomme 70% des ressources matérielles… et détient plus de 90% des richesses ! Le problème c’est 2 milliards et demi de personnes qui vivent dans l’extrême pauvreté. 260 millions d’enfants exploités au travail et 3 personnes qui possèdent une fortune supérieure au PIB des 48 pays les plus pauvres du monde.

PictomouiA lire, si ce n’est pas déjà fait… juste histoire de se remettre un peu les idées en place. En revanche, j’ai déploré le côté un peu indigeste de l’ensemble.

La chronique de David.

Du côté des challenges :

Petit Bac 2015 / Titre en un seul mot

PetitBac2015

Urban #3

Brunschwig - Ricci © Futuropolis – 2014
Brunschwig – Ricci © Futuropolis – 2014

Après l’explosion à laquelle nous avons assisté dans les dernières pages du tome 2, nous découvrons l’ampleur des dégâts. Cet incident a causé une panne générale d’électricité, laissant Monplaisir sans yeux (caméras), sans oreilles (micros) et sans voix. Comment A.L.I.C.E. et Springy vont expliquer la situation aux milliers de vacanciers de Monplaisir et ainsi éviter que la panique se déverse dans les rues de la Cité du plaisir ?

Luc Brunschwig développe son scénario avec poigne. Quand à Roberto Ricci, il continue à nous faire profiter d’une ambiance graphique absolument sublime. Il faut bien peu de pages pour reprendre le fil de cette lecture et replonger dans l’univers si atypique de la série. On croit avoir assisté au chant du cygne de ce système hyper-médiatique mais les rebondissements vont nous amener encore plus loin dans le cynisme et l’hypocrisie dont peut faire preuve une organisation.

PictoOKUn système subversif et malveillant, dont la capacité à manipuler l’opinion publique est réelle. A lire… et j’attends la suite de la série avec impatience.

La Revue Dessinée, numéro 3

LRD #3 - Printemps 2014
LRD #3 – Printemps 2014

Sorti au Printemps 2014, ce troisième numéro de La Revue confirme le sérieux de l’équipe de rédaction. Le choix des duos (un journaliste & un auteur de BD) est toujours aussi pertinent, tout comme le choix des sujets.

Ce numéro propose notamment un reportage sur le fléau que représente la Lucilie bouchère (une mouche carnivore) capable de décimer des troupeaux en un temps record, un documentaire sur l’histoire de la guillotine, une enquête sur le Front national ou encore le dernier volet de l’enquête de Sylvain Lapoix et Daniel Blancou sur les énergies extrêmes.

Bref, ces travaux méritent réellement que l’on se penche dessus. Amateur ou non de BD reportage, lisez un numéro… je pense qu’il devrait suffire à vous convaincre de vous abonner.

PictoOKCouverture de ce troisième volet réalisée par Lorenzo Mattotti. Un aperçu des premiers numéros de la Revue sur ce blog : numéro 1, numéro 2.

Romans

Lambeaux

Juliet © Gallimard - 1997
Juliet © Gallimard – 1997

« Dans cet ouvrage, l’auteur a voulu célébrer ses deux mères : l’esseulée et la vaillante, l’étouffée et la valeureuse, la jetée-dans-la-fosse et la toute-donnée. La première, celle qui lui a donné le jour, une paysanne, à la suite d’un amour malheureux, d’un mariage qui l’a déçue, puis quatre maternités rapprochées, a sombré dans une profonde dépression. Hospitalisée un mois après la naissance de son dernier enfant, elle est morte huit ans plus tard dans d’atroces conditions.
La seconde, mère d’une famille nombreuse, elle aussi paysanne, a recueilli cet enfant et l’a élevé comme s’il avait été son fils.
Après avoir évoqué ces deux émouvantes figures, l’auteur relate succinctement son parcours. Ce faisant, il nous raconte la naissance à soi-même d’un homme qui est parvenu à triompher de la «détresse impensable» dont il était prisonnier. Voilà pourquoi Lambeaux est avant tout un livre d’espoir » (synopsis éditeur).

Charles Juliet propose ici deux nouvelles qui s’enchevêtrent délicatement. A l’instar des deux personnages principaux (un pour chaque nouvelle), la seconde histoire a besoin de la première pour naître. Elle vient ainsi combler les vides laissés vacants par le narrateur et raconte l’histoire du fils après que nous ayons découvert celle de sa mère (biologique). Nous couvrons une période d’environ un siècle au travers de cette généalogie peu commune.

La mère, une femme forte, intelligente et ambitieuse, est originaire d’une famille de paysans frustres. Du fait de son statut social, elle n’aura pas la possibilité (et encore moins les moyens) d’atteindre son idéal de vie : accéder à des études supérieure, s’installer en ville, fonder une famille avec un mari aimant. Pire encore, elle s’échine aux travaux domestiques dans l’espoir d’oublier sa peine et reproduit presque à l’identique le modèle familial qu’elle avait pourtant tant décrié. A mesure que les années passent, elle sombre dans la dépression. Et puisqu’elle n’est plus en mesure de s’occuper de ses cinq enfants, ceux-ci seront placés dans les familles avoisinantes. Pourtant, elle a pu profiter de quelques rares instants de félicité, comme lors de cette trop courte scolarité qui s’est abruptement terminée à l’obtention de son certificat d’études primaires ; bien qu’elle fut major de promo, ses parents n’ont jamais envisagé qu’elle poursuive ses études, l’enfant étant plus utile à la ferme que sur les bancs d’une classe. Il y eut aussi cette complicité rare avec ses trois jeunes sœurs ; étant l’aînée, elle a eu la lourde responsabilité de s’occuper de la fratrie. Avec bienveillance, elle a mené à bien cette tâche maternelle et permis aux plus jeunes de profiter d’un amour tendre que leurs parents étaient incapables de donner. Enfin, il y eu cette rencontre avec un jeune homme venu séjourner temporairement dans la région ; leurs rencontres dominicales lui ont permis de découvrir les sentiments amoureux. Plus tard, elle se mariera avec un autre. De cette union, cinq enfants viendront au monde.

La seconde nouvelle nous permet de connaître le benjamin de la fratrie. Placé provisoirement chez une nourrice – dans l’attente de trouver une institution qui accepte de le prendre en charge, l’enfant aura la chance d’être finalement adopté par cette famille d’accueil. Il grandit dans une famille aimante mais soumise à la même réalité économique que la famille de sa mère. Les enfants quittent donc très tôt le cursus scolaire et viennent ainsi aider les parents à la ferme. Compte tenu des événements qui ont émaillé sa petite enfance, le garçon souffre d’une problématique abandonnique assez marquée. Afin de soutenir financièrement sa famille, il s’engage dans l’Armée. Loin des siens, il doit d’abord canaliser ses angoisses liées à l’éloignement. Il doit également se plier aux contraintes de cette vie de garnison. Il s’efface devant l’agressivité de ses chefs dans l’espoir de ne pas attirer leur courroux. Il parvient à lier des amitiés fortes. Pour lui, l’Armée sera finalement un tremplin qui lui permettra de trouver sa voie, son autonomie… sa liberté d’être et de penser. Cet homme, c’est Charles Juliet.

PictoOKPictoOKUn roman écrit avec beaucoup de tendresse et de pudeur. Un roman écrit avec les tripes. Un roman qui remue et dans lequel les peines vécues touchent le lecteur de plein fouet. Et contre toute attente, un roman plein d’espoir. Le « tu » employés tout au long de ce recueil permet d’avoir une proximité certaine avec les protagonistes. L’auteur parle finalement à ses deux mères (biologique et adoptive), l’auteur s’adresse à lui-même et pose un regard ému sur son parcours.

La chronique de Sabine.

Extraits :

« (…) tu pénètres dans un monde autre, deviens une autre petite fille, et instantanément, tu oublies tout du village et de la ferme. Ce qui constitues ton univers – le maître, les cahiers et les livres, le tableau noir, l’odeur de la craie, les cartes de géographie, ton plumier et ton cartable, cette blouse noire trop longue que tu ne portes que les jours de classe – tu le vénères » (Lambeaux).

« Tu voudrais rencontrer en toi la terre ferme de quelque certitude, et tu n’y trouves au contraire que sables mouvants (Lambeaux).

« L’existence ne présente pas grand intérêt lorsqu’on n’a pour but que soi-même » (Lambeaux).

« Te connaître. Susciter en toi une mutation. Et par cela même, repousser tes limites, trancher tes entraves, te désapproprier de toi-même tout en te construisant un visage. Créer ainsi les conditions d’une vie plus vaste, plus haute, plus libre. Celle qui octroie ces instants où goûter à l’absolu » (Lambeaux).

L’extraordinaire voyage du Fakir qui était resté coincé dans une armoire Ikea

Puértolas © Le Dilettante
Puértolas © Le Dilettante

Le court séjour à Paris du fakir Ajatashatru Lavash (sur les conseils de l’auteur, prononcez « attache ta charrue, la vache » ou « achète un chat roux, la vache ») n’a d’autre fin que celle d’aller acheter un lit à clou à Ikea.

« Ikea, c’est un peu sa grotte de Lourdes à lui ».

Sitôt descendu de l’avion, il saute donc dans un taxi et lui demande de le conduire à Ikea. Arrivé sur place, il roule le chauffeur en le payant à l’aide d’un faux billet. Etre fakir, c’est être maître dans l’art de l’illusion… voler les gens pour servir son propre intérêt. Le problème, c’est que ce chauffeur de taxi est gitan… et qu’il n’apprécie absolument pas de trouver plus roublard que lui.

Qu’à cela ne tienne, voilà notre bon fakir en train de déambuler dans les allées du magasin de prêt-à-monter. Après avoir réservé son lit à clous qu’il pourra retirer le lendemain, il fait la connaissance de Marie au self du magasin. Un nouveau tour de passe-passe et la jeune femme lui offre le repas. Plus tard, au moment où les clients doivent quitter les lieux, Ajatashatru se glisse sous un lit pour attendre la fermeture. Après tout, il n’a qu’un faux billet de 100 euros en poche, pas de quoi se payer l’hôtel ni le taxi, alors autant rester sur place. Mais lorsque les salariés du magasin arrivent pour mettre en place la nouvelle collection, le fakir n’a d’autre choix que de se cacher dans une armoire métallique. Manque de chance, cette armoire est destinée à un autre magasin et, pour des raisons précises, elle ne sera pas démontée mais exportée telle quelle dans une grande caisse en bois. Malgré lui, le fakir se retrouve à faire route vers l’Angleterre. Et ce n’est là que le début d’un long périple…

« Et à part ça, vous avez des plans pour la soirée ? A quelle heure part votre prochaine armoire ? »

Romain Puértolas imagine la vie d’un homme fourbe, manipulateur et foncièrement égoïste. Au hasard des événements qui s’imposent à lui, il va de rencontre en rencontre et s’ouvre progressivement à l’autre. Le fakir n’a pas le temps de visiter les villes où il pose les pieds en revanche, il va lier des amitiés sincères, prendre conscience qu’il y a des gens qui tendent spontanément la main à quelqu’un qui est en difficulté. Il découvre la bienveillance. L’homme ne sera donc pas forcément un loup pour l’homme ?

« Mais même les plus forts devenaient, hors de chez eux, des hommes vulnérables, des animaux battus au regard mort, les yeux pleins d’étoiles éteintes ».

Outre cette dimension d’humanité que l’auteur se plait à développer, il s’arrêtera également sur des sujets plus sensibles : l’émigration, le capitalisme, la clandestinité, le show-business, la malveillance, le choc de cultures…

PictoOKJe n’ai pas compris pourquoi ce roman s’est retrouvé à caracoler en tête des ventes au moment de sa sortie. Pourtant, j’ai apprécié cette lecture. Divertissante voire distrayante, l’humour et la dérision employés ici permettent au récit de ne jamais virer dans le mélodrame. Au passage, on assiste à un réel changement d’attitude de la part du personnage principal qui, fort de cette expérience, pose un regard différent sur ceux qui l’entourent. Une aventure rocambolesque qui se termine forcément en happy-end mais après tout… ça ne fait pas de mal.

La fiche de présentation de l’éditeur et les nombreuses critiques sur Babelio.

Extrait :

« Pour quelqu’un venant d’un pays occidental de tendance démocratique, monsieur Ikea avait développé un concept commercial pour le moins insolite : la visite forcée de son magasin. Ainsi, s’il voulait accéder au libre-service situé au rez-de-chaussée, le client était obligé de monter au premier étage, emprunter un gigantesque et interminable couloir qui serpentait entre des chambres, des salons et des cuisines témoins tous plus beaux les uns que les autres, passer devant un restaurant alléchant, (…) puis redescendre à la section vente pour enfin pouvoir réaliser ses achats. En gros, une personne venue acheter trois vis et deux boulons repartait quatre heures après avec une cuisine équipée et une bonne indigestion » (L’extraordinaire voyage du Fakir qui était resté coincé dans une armoire Ikea).

Du côté des challenges :

Petit Bac 2015 / Objet : Armoire

PetitBac2015

La Revue Dessinée, numéro 2 (Collectif)

numéro 2 – Collectif – Hiver 2013-2014
numéro 2 – Collectif – Hiver 2013-2014

Second numéro de La Revue dessinée, une initiative que l’on doit à cinq auteurs et un journaliste (Franck Bourgeron, Sylvain Ricard, Olivier Jouvray, Kris, Virginie Ollagnier et David Servenay). Grâce à leur impulsion, d’autres artistes se sont mobilisés sous ce leitmotiv :

« Parce qu’ils constatent la paupérisation des auteurs de bande dessinée, ils décident que La Revue Dessinée permettra aux auteurs de prépublier leurs travaux, avant de les proposer aux éditeurs classiques. Il faut le dire, les cofondateurs sont d’abord des créateurs qui veulent redonner de la valeur à leur métier ».

J’avais déjà partagé avec vous mon engouement pour le premier numéro de LRD. Mécontente de la manière que j’avais employée pour vous transmettre la richesse de ce magazine, je récidive et vous présente aujourd’hui le second numéro que vous pouvez trouver dans toutes les bonnes librairies depuis le mois de décembre (ou sur tablette puisque LRD sort simultanément en version papier et en version numérique). Chaque trimestre, le lecteur a ainsi l’opportunité d’accéder à une douzaine de reportages et de documentaires qui s’intéressent aux différents sujets d’actualité. Ils sont réalisés par des duos d’auteurs improbables composés de journalistes et d’auteurs BD ; pour exemple, dans ce numéro ont collaboré David Servenay & Alain Kokor, Jean-Marc Manach & Nicoby ou encore Sylvain Lapoix & Daniel Blancou. Tous se sont rassemblés pour enrichir davantage encore les travaux déjà édités dans le domaine de la BD reportage. Certains reportages s’étalent sur plusieurs numéros, à l’instar du travail réalisé par Marion Montaigne au Zoo du Jardin des Plantes ou celui de Sylvain Lapoix sur les gaz de schiste.

Les reportages et les documentaires

numéro 2 – Collectif – Hiver 2013-2014
numéro 2 – Collectif – Hiver 2013-2014

Un VRP en guerre (David Servenay & Alain Kokor) revient sur le parcours atypique de Jacques Monsieur aujourd’hui âgé de 59 ans. David Servenay s’intéresse à ce célèbre trafiquant d’armes belge depuis plus de dix ans et avait eu l’occasion de l’interviewer en 2004. A l’occasion de la publication de ce reportage, le scénariste explique : « j’ai donc remis de nombreux éléments à Alain Kokor, qui a donné une interprétation aussi libre qu’imaginative du parcours du trafiquant d’armes, tout en respectant à la lettre le ʽʽfactuelʼʼ de ce destin hors norme ». En plus de l’intérêt que l’on accorde aux dires des auteurs durant la lecture, le résultat est plaisant à voir. Baignant dans les ambiances de Kokor, on navigue dans un récit intemporel où la réalité fait bon ménage avec les métaphores visuelles. Les propos sont cinglants du fait que le cynisme du personnage envahit le moindre recoin de page. Un homme sans scrupule qui joue avec des vies humaines comme il jouerait aux billes. Un reportage sur un homme amoral dont le business impacte fortement les marchés pétroliers… et fait donc la pluie et le beau temps sur les forces politiques internationales.

« Achat. Vente. De loin, cela ressemble à n’importe quel deal. Comme la guerre sur le terrain ressemble à n’importe quelle autre guerre ».

numéro 2 – Collectif – Hiver 2013-2014
numéro 2 – Collectif – Hiver 2013-2014

Dans les pas des soigneurs, la suite et fin du reportage de Marion Montaigne au Zoo du Jardin des Plantes. L’auteure s’intéresse cette fois au personnel du zoo. J’avais apprécié le ton décalé que Marion Montaigne utilise dans le premier volet de son reportage. Pourtant ici, j’ai survolé la lecture d’un œil distrait, lui trouvant des longueurs malgré la brièveté du documentaire (une quinzaine de pages). C’est de loin la contribution que j’ai le moins apprécié dans ce deuxième numéro.

numéro 2 – Collectif – Hiver 2013-2014
numéro 2 – Collectif – Hiver 2013-2014

Les écoutes made in France – Amesys en Libye (Jean-Marc Manach & Nicoby). En 2010, Jean-Marc Manach reçoit un message anonyme d’une « gorge profonde » (nom utilisé par les journalistes pour désigner leur informateur. D’abord sceptique, Manach décide cependant de vérifier cette information qui « indique que Bull ne fait pas que protéger la vie privée, mais qu’elle aurait aussi vendu un système de surveillance de l’Internet à Kadhafi ». Ses recherches l’amènent à enquêter sur AMESYS, une P.M.E. rachetée par Bull en 2010 ; Amesys aurait créé un système de surveillance massive d’internet (appelé « Eagle ») à la demande du gouvernement libyen. C’est finalement grâce au Printemps arabe (voir également l’ouvrage de Pierre Filiu et Cyrille Pomès sur ce mouvement) qui va impacter la Libye en février 2011, qu’il va pouvoir accéder aux éléments qui lui manquaient et faire aboutir son investigation.

« Eagle, c’est un peu comme Google. Tu entres le nom de celui que tu veux surveiller et il te ressort la liste de tout ce qu’il a fait sur le Net, des gens avec qui il était en contact avec la liste des mails et fichiers qu’ils ont échangés. Tu peux aussi entrer un mot-clé et avoir la liste de tous ceux qui l’ont recherché dans Google ou écrit dans leur mail ».

Un reportage consistant parfaitement illustré par Nicoby. Une dérive numérique effarante tant la facilité avec laquelle s’utilise l’application de surveillance est enfantine. Des sous-entendus sont également présents, comme le fait que la Libye aurait été « un laboratoire d’expérimentation » pour les équipes d’Amesys soucieuse de tester leur produit… sous-entendant de fait que d’autres états ont également payé pour se procurer ce produit…

Pour aller plus loin, le site de Jean-Marc Manach et son blog, ainsi que la présentation du reportage sur le site de La Revue dessinée.

numéro 2 – Collectif – Hiver 2013-2014
numéro 2 – Collectif – Hiver 2013-2014

Opération lobbying, seconde partie du reportage sur les gaz de schiste (Sylvain Lapoix & Daniel Blancou). Les méandres de l’Administration (Ministère, Préfectures, Mairies… tous les échelons organisationnels sont concernés) mais aussi compagnies pétrolières. Le journaliste prend le temps de revenir sur chaque terme : fracturation hydraulique, pollution des nappes phréatiques, énergies extrêmes…

Gros gros travail d’investigation qui nous est livré ici. Extrêmement documenté, extrêmement argumenté. Le travail de Daniel Blancou m’a légèrement fait pensé à celui de Philippe Squarzoni sur l’utilisation de visuels issus de l’imagerie collective, un choix qui appuie parfaitement le propos de Sylvain Lapoix. La dernière partie de ce reportage se penchera sur « la dimension géopolitique de cette nouvelle industrie », propos extraits du dossier thématique figurant à la fin du reportage. Ce dossier thématique nous apprend aussi que les trois volets de ce reportage consacré aux gaz de schiste feront prochainement l’objet d’un album à paraître aux Editions Futuropolis. Un régal… pour ceux qui n’ont pas encore lu les deux premiers numéros de la Revue dessinée, je vous recommande vivement l’achat de cet album à venir 😉

numéro 2 – Collectif – Hiver 2013-2014
numéro 2 – Collectif – Hiver 2013-2014

Les plaies de Fukushima, un reportage sur le nucléaire réalisé par Emmanuel Lepage. Il fait le point trois ans après la catastrophe. Trois ans ! 11 mars 2011 ! Déjà !!

« Le dessinateur Emmanuel Lepage s’est rendu sur place en novembre 2012. Il a obtenu le droit de pénétrer dans la zone d’exclusion et raconte dans ce reportage la désolation et la détresse de cette terre sinistrée pour une durée impossible à estimer » (extrait du texte de présentation du reportage).

Frappé par les images d’une réalité difficile à accepter, happé par les souvenirs de Tchernobyl, fort du recul et de la connaissance qu’il a de sa première expérience… le regard de l’auteur est juste, rempli d’émotions, il mesure parfaitement la gravité des constats qu’il fait et nous permet d’en prendre pleinement la mesure…

« Mon dosimètre indique un chiffre supérieur à celui observé au pied de la Centrale de Tchernobyl »

Il accueille le témoignage de locaux, à l’instar de celui de Monsieur Shigihara, propriétaire d’une maison située à deux pas de la centrale. Ce qu’il livre est édifiant : il parle du tremblement de terre, plus long qu’à l’accoutumée, il parle de ses petites filles qui étaient chez lui au moment de la catastrophe, il parle des démarches qu’il a faites pour se renseigner après avoir appris qu’il y avait eu un incident à la Centrale et « Je suis allé demandé des informations aux autorités. On m’a garanti qu’il n’y avait rien à craindre. Je suis allé interroger ces hommes en combinaison blanche. Ils nous confirment que les taux n’étaient pas dangereux pour notre santé. J’ai gardé mes petites-filles à la maison. Je faisais confiance aux hommes en blanc, au professeur Takamura qui était venu nous voir au Gouvernement, à Tepco. Ma peau a pelé. Le 22 juin, on nous a dit de partir. Trois mois plus tard. (…) On nous a menti ». Il s’arrête aussi sur l’incertitude dans laquelle on le maintient : conséquence sur sa santé et celle de ses petites-filles, possibilité de revenir un jour habiter dans sa maison…

Des morts forts, des mots honteux… comment ne pas être indignés par l’irrespect flagrant dont témoigne le gouvernement japonais dans la gestion de cette crise. Une gestion médiocre… jugez-en

« Tout semble neuf ici. Neuf et abandonné. Ce ne sont pas encore des ruines. Ca n’en est que plus troublant. Seule la maison de retraite est restée ouverte. Les autorités ont estimé que la contamination aurait peu d’effets chez les personnes déjà âgées… et qu’il n’était donc pas nécessaire de les déplacer ».

La couleur ici n’apparait pas ou timidement. Elle n’a pas sa place comme elle pouvait l’avoir, à juste titre, dans Un Printemps à Tchernobyl. « Paysage de désastre où tout n’est plus que camaïeu de bruns, d’ocres et de sépias »…

Les rubriques

Le Binôme propose de courtes chroniques économiques et met en scène Mister Eco, un personnage qui vulgarise les grands concepts économiques ; Le binôme se penche cette fois sur l’américain Robert Barro, un économiste libéral,

James et sa leçon de sémantique,

Hervé Bourhis & Adrien Ménielle s’associent pour alimenter la rubrique Informatique ; il s’agit cette fois de visiter l’histoire des jeux vidéo,

Olivier Jouvray & Maëlle Schaller alimentent quant à eux le registre anticipatif sur la place que pourraient prendre, dans un avenir plus ou moins proche, nos petits gadgets modernes en apparence anodins ; une rubrique cynique, hilarante… et un peu flippante tout de même,

Arnaud Le Gouëfflec & Marion Mousse nous embarquent dans une nouvelle chronique musicale qui présente cette fois le jamaïcain Lee Perry,

David Vandermeulen & Daniel Casanave ferment ce second numéro de LRD sur une chronique de culture générale qui brosse le portrait de Thalès de Milet

Et toujours des bonus

Outre les publications exclusives publiées sur le site, chaque reportage donne la possibilité de scanner un code QR pour accéder à des contenus complémentaires. Enfin, les documentaires et témoignages s’achèvent sur un mini-dossier thématique regroupant les informations importantes de manière concise, renvoient vers une bibliographie qui explore la thématique et qui est toujours très riche en informations.

Pour les derniers sceptiques qui hésitent encore (je me rappelle les commentaires déposés suite à mon article de présentation du numéro 1 de LRD) :

  • 15 euros certes MAIS :
  • Des reportages / documentaires / chroniques de qualité
  • 226 pages
  • Des auteurs talentueux qui maitrisent leur sujet
  • Pas un gramme de publicité

PictoOKPictoOKJe vous recommande cette revue. Faites l’essai, achetez un numéro. Jugez sur pied et abonnez-vous 😀

Du côté des Challenges :

Petit Bac 2014 / Objet : revue

La Revue dessinée

Revue trimestrielle réalisée par un Collectif d’auteurs

Numéro 2 : hiver 2013-2014

Dépôt légal : décembre 2013

ISBN : 978-2-7548-1072-2

226 pages – 15 euros

Site de La Revue dessinée

Bulles bulles bulles…

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La Revue dessinée, numéro 2 – Collectif – Hiver 2013-2014