Les Larmes du Tigre (Comès)

Comès © Casterman – 2000
Comès © Casterman – 2000

« Dans la région nord-ouest du Canada, au 2e siècle de notre ère, un chaman solitaire reçoit la visite d’une jeune indienne, “Petite-Pisse-Partout”. Chassée de sa tribu pour avoir perdu son ombre, elle est venue demander l’aide de “Parle avec le Feu”. Grâce à sa médecine, ce dernier pourra donner des explications à “Celle qui a perdu son Ombre”. Puis il l’entraînera dans un voyage initiatique, au cours duquel ils rencontreront le nain voleur d’ombres qui sera innocenté et les mettra sur la voie de la vérité » (synopsis éditeur).

Les premières pages nous allèchent. Pire encore, elles ferrent le lecteur. Nous voilà pris dans les mailles du filet et une fois encore, prêts à explorer cet univers où surnaturel, déraison et logique cohabitent. Toujours ce contraste saisissant provoqué par le yin yang graphique de Didier Comès. Dans ses albums, l’ambiance qui se dégage est le résultat d’un juste équilibre entre l’ombre et la lumière, la peur et la quiétude, l’homme et la nature, ce qui doit être dit et tous ce qui est tu…

Didier Comès fascine son lecteur et invente notamment, dans cet album, la légende du « Peuple tigre » qui raconte qu’il y a très longtemps, une squaw aurait enfanté d’un tigreau. Depuis, cette tribu indienne vit en autarcie, sans jamais se mêler aux autres tribus indiennes. Comme souvent dans les albums de Comès, le scénario développe un huis-clos ; ici, il est cantonné à un trio de personnages qui se lancent dans une quête absurde : celle de retrouver l’ombre d’une jeune fille. Le récit est saccadé et est avare entre transitions et en explications. Il se déplie de manière un peu mécanique sans permettre réellement au lecteur d’investir l’univers. On reste spectateur, on observe les us et coutumes de ces trois protagonistes sans rien maîtriser. Il y a là beaucoup d’irrationnel mais, ce qui est étonnant, c’est que l’on ne cherche pas à remettre en question le bien fondé des bases (croyance, coutumes…) de cet univers. L’auteur ne s’attarde pas sur les détails et entour ses personnages de mystères.

Côté graphique en revanche, le trait est ciselé, un peu lourd, parfois grossier lorsqu’il s’agit de rendre compte d’une expression (peur, colère). La découpe des planches est assez basique : jamais d’illustrations en pleine page, une structure redondante de trois bandes par pages (chaque bande étant divisée en deux cases) et quelques variantes à certains moments du récit.

PictomouiTout tient au charisme des personnages et au côté un peu suranné de l’intrigue. Le rythme fait défaut, le texte est avare en explication. On est fasciné par un univers très codé et l’existence d’une sorcellerie qui nous est totalement étrangère. C’est loin d’être le meilleur album de Didier Comès.

Du côté des challenges :

PetitBac2015la-bd-de-la-semaine-150x150Petit Bac 2015 / Animal : tigre

Les BD de la semaine se partagent aujourd’hui chez Stephie.

Les Larmes du tigre

One shot

Editeur : Casterman

Collection : Univers d’auteurs

Dessinateur / Scénariste : Didier COMES

Dépôt légal : septembre 2000

ISBN : 2-203-33485-1

Bulles bulles bulles…

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Les Larmes du tigre – Comès © Casterman – 2000

L’arbre-coeur (Comès)

Comès © Casterman – 1988
Comès © Casterman – 1988

Septembre 1985.

Ambre rentre chez elle après avoir arpenté le globe en tant que photographe de guerre. Blessée à l’œil pendant son dernier reportage en Afghanistan, elle doit quitter le métier.

Cette retraite prématurée la conduit donc à revenir dans la maison familiale, un havre de paix perdu au milieu de nulle part. Là, dans les Ardennes, elle s’apaise et retrouve le calme de son enfance.

Les voix qu’elle entend, les hallucinations visuelles dont elle est l’objet sont autant de faits étranges qui ne semblent pas l’inquiéter le moins du monde.

Ce personnage d’Ambre s’inscrit dans la lignée des femmes au caractère bien trempé que Comès construit. A l’instar d’Eva ou de la sorcière de Silence, l’auteur a témoigné tout au long de sa carrière de l’attrait qu’il pouvait avoir pour ce genre de femmes. Il parvient à transmettre son étrange fascination au lecteur. On tente de trouver une place dans les univers inquiétants auxquels il donne corps. Ses jeux d’ombre et de lumière servent à merveille un propos assez froid. Pourtant, je ne suis pas grande amatrice de ce dernier. L’emploi excessif de points d’exclamation a tendance, à la longue, à m’exaspérer et me donne l’impression que le jeu des échanges est poussé à l’extrême, comme théâtralisé. Les personnages perdent parfois en crédibilité, il m’est difficile de matérialiser leur timbre de voix pour cette raison. Cela affecte le plaisir ressenti pendant la lecture. Point de vue totalement personnel et subjectif au demeurant.

L’Arbre-cœur – Comès © Casterman – 1988
L’Arbre-cœur – Comès © Casterman – 1988

Chaque album de Comès a sa particularité pourtant, une fois n’est pas coutume, les similitudes avec La maison où rêve les arbres m’a déçue bien que cet album-ci m’ait plu davantage. J’y ai retrouvé une finesse dans la façon de traiter la souffrance psychique et l’abnégation de sa folie. Là, dans sa solitude, le personnage principal se confronte à ses fantômes, certains seront plus concrets que d’autres.

L’ambiance graphique quant à elle est plus saisissante. Les nombreux passages muets qui jalonnent l’album incitent le lecteur à s’immiscer dans l’huis-clos, à observer les événements via de multiples angles de vue. Le dessin de Didier Comès est une nouvelle fois vecteur de sons et de ressentis divers : angoisse, inquiétude, chaleur… on sent que l’auteur maîtrise totalement son sujet ainsi que le décor qu’il y associe. Le fait est que les Ardennes est une région qu’il connaît bien. Comme dans une bonne partie des ouvrages qui ont précédé L’arbre-cœur, Comès reproduit ici ses paysages de prédilection. Silence (1980), La Belette (1983), Eva (1985) faisaient déjà évoluer des personnages fictifs sur ce même décor désertique, dépeignant une campagne rude où les rapports humains sont presque dénués de toute convivialité. Les albums ultérieurs de Comès continueront à s’articuler autour de ce point d’ancrage (La maison où rêvent les arbres, Dix de Der…). De même, l’artiste se plaît à inventer des huis-clos et à malaxer sournoisement la tension qui en découle. Faits inexpliqués, rapports atypiques de l’homme avec la nature, retournements de situation inattendus, présence de personnalités aussi austères que mystérieuses…

PictomouiNains, fantômes, chevaliers… autant de vieilles légendes qui Comès fait exister dans ses histoires.

Pourtant, s’il est facile de plonger dans ses récits et de se laisser prendre par l’intrigue, il est certain de ses titres – comme celui-ci – dont on sort assez peu ébranlé.

LABEL Lecture AccompagnéeLa chronique de Marilyne sur ce titre. D’ailleurs, c’est une nouvelle fois en sa compagnie que je réalise cette lecture.

Dans l’idée de découvrir davantage la bibliographie de cet auteur, Marilyne a choisi quant à elle de se plonger dans Dix de Der (pour lire sa chronique, cliquez sur ce lien).

L’arbre-cœur

One shot

Editeur : Casterman

Dessinateur / Scénariste : Didier COMES

Dépôt légal : septembre 1988

ISBN : 2203334428

Bulles bulles bulles…

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L’Arbre-cœur – Comès © Casterman – 1988

La Maison où rêvent les arbres (Comès)

Comès © Casterman – 1995
Comès © Casterman – 1995

Suite au décès de ses parents, Cybèle part vivre chez sa grand-mère alors qu’elle ne la connaît pas. Cette dernière, une vieille dame solitaire et mystique, vit dans une forêt reculée. Elle habite la « maison où rêvent les arbres », une demeure construite par la nature et mise à sa disposition.

C’est là que Cybèle va désormais grandir, loin de toute civilisation. Outre ce nouveau cadre de vie déstabilisant pour une citadine, la jeune adolescente découvre les règles de vie de l’étrange bâtisse et doit s’habituer à la présence de cette mystérieuse inconnue qui fait pourtant partie de sa famille. Une situation des plus déstabilisantes pour Cybèle.

« – Mammy… Tu ne voudrais pas regarder sous le lit ?
– Pourquoi voudrais-tu que je regarde sous le lit ? Aurais-tu peur ?
– Pour vérifier s’il n’y a pas un monstre caché dessous !… Papa le faisait toujours… afin de me rassurer !
– Un monstre caché sous le lit ! Mais il y en a un ma chérie !… Il y en a toujours un ! »

Album déstabilisant au demeurant. Me concernant en tout cas. J’ai ressenti une difficulté à me situer face à ce jeune personnage (Cybèle) encore immature. Le monde imaginaire est encore très présent dans sa manière d’aborder les choses et le fait qu’elle déambule encore avec sa poupée de chiffon en est significatif. Sa sensibilité enfantine ne l’empêche pas de percevoir les choses très finement et de les questionner de façon pertinente. La plupart de ses déductions et interrogations font mouches, mais cela m’a donné l’impression qu’elle quittait l’enfance pour entrer directement dans l’âge adulte… il manque une transition dans le cheminement et l’évolution de ce personnage. On pourrait se demander si elle ne joue pas un double jeu ; elle est à la fois naïve et précautionneuse. Qui plus est, elle se montre diplomate dans les échanges avec son aïeule. Cela crée de l’ambiguïté mais on devine déjà l’adulte que pourrait devenir Cybèle : une femme intègre, perspicace et lucide.

Le double visage de Cybèle contribue largement à l’atmosphère de cet album.

Didier Comès (Silence, Eva…) a cette capacité de développer des univers en huis-clos dans lesquels l’ambiance semble ne tenir qu’à un fil. Ici, elle se construit dès le préambule dans une scène où l’on observe un couple en train de naviguer (en pirogue) non loin de la foret où vit Cybèle. Les événements étranges qui se succèdent vont insidieusement attirer notre attention et rendre l’atmosphère oppressante. Les jeux de contrastes entre le noir et le blanc renforcent cette impression et aiguisent nos sens.

Comès suggère l’inquiétude au compte-goutte sans user d’artifices superflus. Case après case, méticuleusement, il travaille son univers, s’aide des contrastes provoqués par la rencontre du noir et du blanc et change l’angle de vue que l’on peut avoir de la scène comme le ferait une caméra. D’instinct, le lecteur est aux aguets sans réellement savoir où Comès souhaite l’emmener… si ce n’est vers des ressentis : inquiétude, peur, besoin de repères concrets pour retrouver de la réassurance dans ce monde étranger mais pourtant si réel. Didier Comès nous amène à regarder différemment des paysages que l’on pourrait croiser tous les jours. Il parvient à nous sensibiliser à l’existence de « quelque chose » qui se situe dans un registre surnaturel.

Dans ses albums, le temps est comme suspendu, il s’efface derrière la scène qui se déroule sous nos yeux. Le lecteur choisit la vitesse de lecture qui lui convient, laissant ainsi une grande place à l’observation des illustrations. On prend la mesure de la force évocatrice des dessins de Comès. Une fois encore, je me rends compte que l’on fait abstraction de tout ce qui nous entoure quand on est plongé dans un de ses ouvrage. Seul le contenu de ce dernier existe à nos yeux, il nous plonge dans une réalité artificielle que l’on ressent physiquement : un grincement qui fait crisper les dents, un brouillard épais qui fait frissonner, la vision d’une ombre qui nous met en tension… Comès a cette facilité de retranscrire les émotions et les sensations qui est assez déconcertante.

Pourtant, malgré tout le plaisir que j’ai eu à contempler les planches de cet album, je ne suis pas parvenue – cette fois – à adhérer à certains contrastes présents ici : 1/ Deux femmes que tout oppose (l’âge, le fossé créé par la différence de génération…), 2/ L’écart marqué entre leurs attitudes respectives (la spontanéité de l’enfant et l’austérité de la vieille dame par exemple), 3/ la personnalité floue de Cybèle : Cybèle au visage si lisse, une enfant au sourire si absent, une gamine aux propos si naïfs mais qui s’exprime de façon élaborée.

Enfin, le thème développé par le scénario me semble convenu. Il est question, pour faire simple, de respect de l’environnement. Il est également question d’une recherche d’harmonie entre l’homme et la nature… Le discours est sommaire (pour ne pas dire simpliste) et un peu ronflant ; ce qui le met en valeur, c’est la présence d’éléments fantastiques, d’événements irréels… le surnaturel donne du corps et de la consistance aux dialogues et à l’intrigue mais cela ne m’a pas suffit pour apprécier pleinement cette histoire.

PictomouiQuelques clins d’œil à certains de ses contemporains (Bill Watterson, Fred) ne manquent pas de nous faire sourire.

Aucune accroche avec cette histoire qui manque de crédibilité. Je la trouve également très datée, « vieillotte » et souffrant d’un de profondeur (dans le message… même si Comès ne souhaitait porter aucun message, préférant se contenter du rôle de passeur : passeur d’émotions, « un passeur de rêve » disait-il).

Cependant, si vous avez une heure devant vous, prenez le temps de tourner lentement les pages de cet album. Je suis certaine que vous y serez sensibles.

« La juxtaposition des images, leur rythme presque musical, la composition de la page (diagonales, variation des tailles de plans, etc) tout concourt à un mélange savant où lisibilité et émotion sont aussi instantanées que percutantes » (Thierry Bellefroid – mai 2012).

LABEL Lecture AccompagnéeUne lecture faite en compagnie de Marilyne.

Ensemble, nous avons souhaité nous arrêter sur Didier Comès et partager nos expériences de lecture. Marilyne a retenu L’arbre cœur (publié en 1988 chez Casterman) et je vous invite à prendre connaissance de sa chronique.

Extraits :

« L’Homme a oublié d’être humble ! Il croit que tout lui appartient ! » (La maison où rêvent les arbres).

« Les planchers, les toits, les charpentes, les maisons, les ponts s’écrouleront… On ne pourra plus faire confiance au moindre objet fabriqué avec du bois !… Mais le pire sera la Mémoire du bois : Le papier se détruira, même les livres rejetteront leur contenu… textes, images… l’encre s’écoulera, laissant des pages vierges… Lorsque l’arbre se séparera de l’être humain, comme il se sépare de ses feuilles mortes, alors ce sera la fin de notre civilisation ! » (La maison où rêvent les arbres).

La maison où rêvent les arbres

One shot

Editeur : Casterman

Collection : Univers d’auteurs

Dessinateur / Scénariste : Didier COMES

Dépôt légal : octobre 1995

ISBN : 2-203-33462-2

Bulles bulles bulles…

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La maison où rêvent les arbres – Comès © Casterman – 1995

Eva (Comès)

Comès © Casterman – 1985
Comès © Casterman – 1985

Eva vit dans un manoir isolé. Cette superbe femme très charismatique passe ses jours en compagnie d’Yves, son frère jumeau. Ce dernier l’assiste au quotidien puisqu’Eva est gravement handicapée, elle a perdu l’usage de ses jambes dans un accident de voiture. Yves l’aide, la soigne, recueille ses confidences et subit ses courroux. Car le plus difficile pour lui est certainement de se confronter au caractère acariâtre de sa sœur.

Aussi, lorsqu’une étrangère se présente à leur porte pour demander l’hospitalité à la suite d’une panne de voiture, Yves la met en garde. Surtout, qu’elle ne dérange pas Eva ! Le besoin de solitude et de calme de cette dernière est réel et nul ne saurait prévoir sa réaction si quelque chose venait changer ses habitudes. Et si Neige, l’étrangère, venait à croiser sa sœur par mégarde, Yves lui demande aussi de se protéger car les bizarreries de sa sœur ont toujours été néfastes à ceux qui ont croisés l’infirme.

Mais les situations auxquelles Neige est confrontée vont au-delà de ce qu’elle aurait pu imaginer. Dans cet huis-clos malsain qui, de l’apparente étrangère naïve ou de la fratrie démoniaque, tirera son épingle du jeu ?

Vous avez sans doute constaté qu’à l’occasion du dernier mois de l’année 2013, kbd a fait le choix de rendre hommage aux auteurs qui nous sont chers et malheureusement disparus dans les dernières années : Didier Comès, Sergio Toppi, Fred, Moebius et Keiji Nakazawa.

Ces rétrospectives furent pour moi l’occasion de prendre ou de reprendre des titres de Didier Comès que je connais malheureusement trop peu. La relecture d’un Silence qui me subjugue toujours autant ou celle de Dix de Der qui nous plonge dans l’enfer des tranchées de la « Der des Ders ». Découvrir ensuite La Belette qui siégeait dans ma bibliothèque depuis plus de dix ans ou cette fascinante Eva. J’aurais mis plus de quinze jours à accoucher de cet article, trop vigilante au fait de trouver les mots justes pour parler de cet album… trop en difficulté pour écrire compte tenu de la période délicate que je traverse depuis quelques mois (raison pour laquelle je suis aussi beaucoup moins présente qu’avant sur la blogosphère), mais c’est une autre histoire.

Comès © Casterman – 1985
Comès © Casterman – 1985

Didier Comès livre une nouvelle fois un thriller qui captive le lecteur. Son trait s’étire, s’appesantit sur les regards ou la commissure des lèvres pincées d’Eva, autant de détails qui n’échappent pas au lecteur et le mette sur le qui-vive. On sent qu’un drame est proche, on n’en devine pas pour autant la teneur ni les contours exacts. Ce qui est certain, c’est qu’Eva et Yves ont des expressions étranges qui renforcent sans cesse l’impression que l’on est en présence d’un couple d’hôtes maléfiques. Le penchant malsain qu’ils ont pour une certaine forme de voyeurisme dégage pourtant beaucoup de sensualité et les passages où apparaissent les courbes harmonieuses du corps dénudé de l’étrangère sont des instants où le temps semble comme suspendu. C’est finalement une lutte psychologique entre deux femmes à laquelle nous assistons : l’une survit grâce à des acquis d’un passé depuis longtemps révolu tandis que la seconde défend sa vie, peu importe le prix à payer. A l’instar du yin et du yang, ces deux femmes se complètent parfaitement. Leurs places respectives ne sont pas pour autant figées dans une catégorie ou dans l’autre et il n’est pas rare de les voir régulièrement franchir la fine frontière qui sépare ces deux catégories. Qui manipule qui ? Telle est la question que l’on se posera jusqu’à la fin de l’album.

Les dessins de Didier Comès sont d’une noirceur impressionnante. Comme il l’avait déjà fait dans d’autres albums (Dix de Der, Silence…), il utilise sa plume pour créer une ambiance dont on s’imprègne parfaitement. J’ai souvent pensé aux univers et atmosphères qu’Alfred Hitchcock était parvenu à développer à l’écran. Les mêmes sensations m’ont parcouru durant cette lecture ponctuée par de nombreux passages silencieux durant lesquels on sent un frisson glacé nous parcourir l’échine. Une fois encore, la manière dont l’auteur emploie ses aplats de noir pour forcer au contraste, accentuer les tensions et jouer sur la luminosité. Ce contraste entre le noir et le blanc vient d’ailleurs rappeler cet antagonisme entre les deux femmes, l’une blonde et l’autre brune…

PictoOKDidier Comès pose de nouveau un regard acerbe sur la nature humaine. Quelques éléments surnaturels viennent tordre cette vision d’une réalité inquiétante et l’infirmité d’Eva nous tiraille entre des sentiments contraires que l’on peut avoir envers cette femme touchante et cruelle. Le dénouement de cet album est jubilatoire. Une fin en apothéose et des personnages qui hantent l’esprit une fois l’album refermé.

Une lecture que je partage avec Mango pour les BD du mercredi. Découvrez les albums partagés aujourd’hui par les autres participants en cliquant sur ce logo :

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Eva

One shot

Editeur : Casterman

Collection : Univers d’auteurs

Dessinateur / Scénariste : Didier COMES

Dépôt légal : avril 1985

ISBN : 2-203-33425-8

Bulles bulles bulles…

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Eva – Comès © Casterman – 1985

La Belette (Comès)

Comès © Casterman – 1983
Comès © Casterman – 1983

« Deux citadins, Gérald et Anne, viennent de s’installer dans un village des Ardennes en compagnie de leur fils Pierre, un adolescent autiste. Les premiers contacts avec les habitants – dont un voisin aux manières fuyantes, un curé en veine de prosélytisme et une femme étrange toute de noir vêtue, surnommée « la Belette » – sont difficiles, parfois houleux. Mais la tension s’avive lorsque Gérald, réalisateur de télévision très condescendant vis-à-vis des « superstitions » locales, décide de réaliser un documentaire sur les anciens rites sorciers toujours vivaces en milieu rural. Sur fond de non-dits et de vieilles haines toujours à vif, les événements étranges se multiplient. Et la nouvelle grossesse d’Anne devient un enjeu dans les affrontements invisibles mais sauvages qui secouent secrètement ce coin de campagne… » (synopsis éditeur).

Comès prend très vite son lecteur à la gorge avec ce thriller. Après un court prologue de deux pages dans lequel il nous fait voir créatures nocturnes assez inquiétantes, le lecteur est parachuté au milieu d’un couple qui se chiffonne ; cette scène de ménage nous permet de faire connaissance avec l’héroïne, une femme angoissée, et son époux, un individu prétentieux et égoïste. Puis, on assiste à une succession d’intrusions dans leur maison ; en effet, des habitants du village viennent pour se présenter : le voisin, le curé et cette mystérieuse Belette…

L’absence de transition doublé du contraste très marqué entre le noir et le blanc des illustrations de l’artiste nous permet de faire une plongée immédiate dans ce récit étrange et fascinant. D’ores et déjà, on sait que l’auteur a introduit personnages centraux et secondaires, que c’est au sein de ce petit cercle d’individus que les interactions vont avoir lieu. On appréhende déjà l’issue dramatique de l’histoire, on s’inquiète pour cette citadine parachutée dans un milieu qu’elle juge hostile. Didier Comès nous empoigne et très vite l’inquiétude s’installe, ce sentiment est d’autant plus fort que le personnage principal, Anne, énonce très souvent ses peurs : elle en parle à son époux ou – lorsqu’elle est seule – soliloque. Le lecteur ne peut que développer de l’empathie pour elle en découvrant les bizarreries dont elle va être le témoin. Est-il question de sorcellerie ou de machination ? Les deux peut-être ? Qui tire les ficelles ?

La Belette est ni plus ni moins qu’un conte rural et la présence d’éléments fantastiques crée une sorte de fascination. Le décor est réaliste, les illustrations nous permettent de plonger dans des lieux quasi désertiques. La campagne offre un décor hypnotisant. On est là, perdu au milieu des champs, ça pue la poisse et le mauvais sort mais on a malgré tout envie d’explorer les bosquet, de franchir les collines pour voir se qui se cache derrière.

Comès © Casterman – 1983
Comès © Casterman – 1983

A l’instar de Beausonge (village où se déroulait l’intrigue de Silence), Amercoeur est une terre fertile propice aux rancœurs, aux animosités et aux petites stratégies personnelles. Sur cette toile de fond, l’auteur aborde des sujets de société : l’intolérance, les séquelles de la guerre, du fanatisme, la religion et la peur de l’Etranger. De long passages muets martèlent un silence lourd de sens. Durant ces moments, on repense aux derniers échanges prononcés entre les protagonistes et on mesure la force des propos de l’auteur. On ne peut qu’être happé par le récit et l’impressionnante force suggestive de ses dessins.

Chacun y va de sa petite stratégie pour défendre ses propres intérêts. Le lecteur aura du mal à y voir clair mais au final il sera le seul à posséder toutes les pièces du puzzle pour reconstituer ce tableau insensé rendu si crédible par le talent de Didier Comès. L’emploi des non-dits maintient en permanence le sentiment que l’héroïne a une épée de Damoclès au-dessus de la tête. Didier Comès maintient cette atmosphère surnaturelle et angoissante sur tout l’album. On est pris dans les filets de l’intrigue et cela fait tout le sel de cette lecture.

Comès © Casterman – 1983
Comès © Casterman – 1983

La présence d’un environnement géographique atypique (avec des lieux de rituels permettant la pratique de croyances ancestrales, sortes de dolmens, visions de peinture rupestres…) nous donnent l’impression que tous les personnages sont suspects, nous accule à nos peurs et nous fait prendre la mesure des prises de position de l’auteur contenues dans les propos des protagonistes. Comès a construit une sorte de « comédie humaine » cynique, dramatique et envoutante. Après Silence en 1980 et L’ombre du corbeau en 1981, La Belette est son troisième album. Il s’impose alors en maître et « court le risque d’être définitivement vu comme le dessinateur de la sorcellerie et de la vie rurale » (extrait d’un texte de l’Exposition  » A l’ombre du Silence  » consacrée à Comès). Les ouvrages qu’il réalisera ultérieurement (Eva, Iris…) le feront sortir de cette représentation.

PictoOKLa ruralité est une scène de crime parfaite. Elle offre un décor intemporel et, sous la plume de Comès, devient un espace où tout devient possible. Un thriller fantastique à découvrir.

Je vous renvoie vers cette page rétrospective sur Comès ainsi que les chroniques de Garlon et d’Iscarioth.

Une lecture que je partage avec Mango à l’occasion de ce mercredi BD

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Extrait :

« Vous êtes des intrus, des citadins, enfants de la nouvelle religion : la télévision !… J’ai voulu te faire peur, mais tu es enceinte, cela t’as rendue sacrée à nos yeux ! » (La Belette).

La Belette

One shot

Editeur : Casterman

Dessinateur / Scénariste : Didier COMES

Dépôt légal : septembre 1983

ISBN : 2-203-33417-7

Bulles bulles bulles…

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La Belette – Comès © Casterman – 1983