Chroniks Express 37

Bande dessinée : Un Père vertueux (L. Debeurme ; Ed. Cornélius, 2015).

Romans : L’Orangeraie (L. Tremblay ; Ed. Folio, 2016), L’amie prodigieuse, tome 4 : L’enfant perdue (E. Ferrante ; Ed. Gallimard, 2018), Trois Saisons d’orage (C. Coulon ; Ed. Viviane Hamy, 2017), Soyez imprudents les enfants (V. Ovaldé ; Ed. Flammarion, 2016), Mon Traître (S. Chalandon ; Ed. Le Livre de poche, 2009), Retour à Killybegs (S. Chalandon ; Ed. Le Livre de poche, 2016), Quand sort la recluse (F. Vargas ; Ed. Flammarion, 2017).

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Bande dessinée

 

Debeurme © Cornélius – 2015

Trois garçons et leur père s’installent dans un nouveau pays. L’un d’eux, Horn, cache une pilosité excessive sous un ample sweat à capuche. Honteux, il préfère fuir l’école plutôt que d’affronter les moqueries de ses camarades. L’autre, Twombly, réalise d’horrible petites sculptures dans des morceaux de bois. Le dernier est surnommé « Bird » depuis qu’il a recueilli un oiseau blessé.

La vie suit drôlement son cours. Le père, un dangereux criminel, décide un jour d’aller chercher la mère de ses fils. Avant de partir, aucunes embrassades, aucun encouragement. Des injonctions.

Je m’absente quelques temps. Je vais retourner chez nous chercher votre mère. Je vous laisse la maison… S’il arrive le moindre problème, ici ou à l’école… A mon retour, je vous égorge.

Ce père autoritaire, les trois garçons en ont peur. Un père froid, dur. Un père qui impose une discipline militaire, incapable de donner de l’amour. Un père qui punit de façon excessive. Un père à faire peur, surtout quand il a bu… mieux vaut ne pas le contrarier. Un père à faire peur… ça donne des petits soldats qui filent droit.

On se place dans cette famille étrange que Ludovic Debeurme dessine au crayon de couleurs. Toutes les couleurs de l’arc-en-ciel sont là pour nous raconter les horreurs de cette vie-là. Un album qui vient prolonger « Les Trois Fils » que l’auteur avait réalisé deux ans plus tôt. C’est cruel, c’est injuste mais quelques passages proposent des scènes d’une beauté pure. C’est magique et épouvantable… ça ma gênée et à certains instants je n’ai pas su quoi faire de ce qui était dit ou ce qui était fait par les personnages (le père surtout).

Vraiment bizarre. Il y a comme une curiosité malsaine qui m’a poussée à continuer ma lecture, comme pour voir jusqu’où l’auteur était capable d’aller dans la cruauté absurde qu’il décrit. Je préfère, et de loin, ce qu’il avait réalisé sur « Lucille » et « Renée » …

 

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Romans

 

Tremblay © Folio – 2016

Des jumeaux âgés de 9 ans. Aziz et Amed sont inséparables. Ils vivent dans un pays en guerre. Le fragile équilibre de leurs vies étaient préservés jusqu’à ce qu’une bombe tombe sur la maison de leurs grands-parents. Dès lors c’est à Zahed, leur père, qu’il revient de s’occuper de l’orangeraie exploitée jusque-là par le grand-père. Zahed s’affaire plus que de coutume puisque c’est à lui de nettoyer les décombres et de donner une dépouille décente aux deux corps et Tamara, leur mère, continue à veiller comme une louve sur ses fils.

Mais un beau jour, Soulayed fait son apparition dans l’orangeraie. Peu de temps après, Zahed explique aux jumeaux qu’il doit faire un choix : celui des deux qu’il désignera ira avec Soulayed et partira en martyr.

Un texte court, un texte fort, un texte plein d’émotion.
En son cœur, un amour fraternel plus fort que tout, un respect des traditions et un sens du devoir hors normes.
Et le regard de deux enfants sur les événements, deux enfants à qui l’on demande de grandir vite, bien trop vite.

Pour nous occidentaux, c’est aussi le récit de l’inconcevable, de l’incompréhensible. Le tiraillement d’un père qui doit choisir entre ses deux garçons. La souffrance d’une mère qui, docile, ne cherche même pas à convaincre son époux qu’il n’a pas à faire ce choix absurde. Un texte qu’on lit d’une traite, presque en apnée.

 

Coulon © Viviane Hamy – 2017

André, Benedict, Bérangère.

Trois générations, trois existences liées les unes dans les autres. Trois membres d’une même famille. Le grand-père, le père et la fille. Une famille pas comme les autres aux Fontaines, ce petit village qui s’est étalé, reliant presque le cœur du village, son clocher, son Café… aux carrières qui se situent en périphéries. Les décennies ont appris aux paysans natifs de ce coin de terre isolé, appelé Les Trois Gueules, à accepter ces « fourmis blanches » venues travailler dans les carrières où l’on extrait la roche du ventre de la terre pour la vendre aux entreprises. La roche et les produits agricoles sont désormais le fonds de commerce des Fontaines, à parts égales. André est venu de la ville il y a 50 ans pour s’installer aux Fontaines. Il fut le premier médecin à accepter de vivre là. Benedict, son fils, a pris sa relève. Bérangère quant à elle est encore trop jeune pour oser affirmer ce qu’elle fera de sa vie.

Je suis un peu entrée sur la pointe des pieds dans ce roman, encore troublée par mes précédentes plongées dans les romans de Cécile Coulon (Le Roi n’a pas sommeil, Le Rire du grand blessé, Le Cœur du Pélican). Et puis, il me semble que ce récit prend davantage le temps de nous décrire l’environnement (les paysages autour du village et de ses alentours) et l’ambiance des lieux grandement influencée par les superstitions véhiculées de générations en générations… C’est dans un deuxième temps que l’on va à la rencontre des personnages. Très vite, on apprend à vivre avec eux, on découvre leurs habitudes et leurs ambitions. André, le patriarche, gardera une part de mystère ; l’auteure ne prend effectivement pas le temps de remonter dans son enfance, nous n’aurons donc que les grandes lignes de ce qu’il a vécu avant. En revanche, nous verrons naître Benedict puis Bérangère. Si jamais on ne s’attarde sur un personnage – Cécile Coulon ayant préférer donner la parole à tour de rôle aux cinq personnages principaux, on n’en connaît pourtant suffisamment sur chacun d’entre eux pour naviguer de façon fluide entre chacun d’entre eux. Très vite, j’ai appréhendé un drame ; la douceur et la quiétude du récit est presque parvenu à me faire oublier cette éventualité… du moins pendant un temps.

Une fois à la moitié de l’ouvrage, Cécile Coulon serre davantage l’étau narratif. On sait que cette éventualité va devenir effective. J’ai tendu le dos et continué à profiter de ma lecture. J’ai cherché à anticiper, j’ai même dessiné les contours de cette fatalité mais je me suis évidemment laissée cueillir par les mots.

 

Ferrante © Gallimard – 2018

Dernier volet de la saga « L’Amie prodigieuse » . Après l’enfance (tome 1), la fin de l’adolescence et l’entrée dans la vie active (tome 2), l’âge adulte et la vie de famille (tome 3)… place désormais à la fin du récit : celui de la maturité, de l’épanouissement professionnel.

Pendant plusieurs années, Elena avait attaché une attention particulière au fait de garder de la distance entre elle et Naples, sa ville natale. Elle avait aussi veillé à extraite Lina de sa vie, consciente de l’influence que son amie d’enfance avait sur elle, une influence qui lui avait été nocive à plusieurs reprises. Désormais, Elena est une femme épanouie. La réussite professionnelle lui sourit et elle s’épanouit enfin dans son couple. Mais tout cela ne doit-il durer qu’un temps ?

J’étais impatiente de lire ce dernier tome de cette saga qui avait pris une tournure (et un rythme) inespérée dans la dernière ligne droite du tome 3.

On repart ici avec pas mal d’entrain, on repart de plus belle dans cette amitié ambiguë entre les deux amies d’enfance et on essuie un peu plus facilement les contradictions de l’héroïne.

Ravie de connaître le dénouement de cette saga, j’ai pourtant ressenti de la lassitude à la moitié de l’ouvrage car le rythme est mou, trop mou. Sur la fin en revanche, je me suis ennuyée – mais réellement ! , j’ai sauté certains passages (notamment ceux qui sont consacrés à Naples… j’avais envie d’une fin qui se tient et non de passages pour noircir les pages avec un exposé historique des différents bâtiments napolitains).
Dans les tomes précédents, j’avais relevé quelques longueurs. Dans ce tome, les cinquante dernières pages sont… inutiles.

La fiche de l’ouvrage sur le site de l’éditeur.

 

Ovaldé © Flammarion – 2016

Espagne. Anastasia est née en 1970. Nous faisons sa connaissance lorsqu’elle a 13 ans. La narratrice nous fait la grâce de nous épargner les détails de ses premières années de vie ; elle les résume en quelques anecdotes.

Anastasia est née en Espagne d’une famille espagnole. La guerre civile est passée par là et comme dans toutes les familles espagnoles, on en voit encore les stigmates. Les jeunes générations portent le poids de cette guerre fratricide sans avoir vécu cette déchirure. A 13 ans, lors d’une sortie scolaire, Anastasia découvre les œuvres du peintre Roberto Diaz Uribe. Elle va se passionner pour son art. Cela va même devenir une obsession.

Jusqu’à 18 ans, Anastasia s’ennuie. Comme pour tous les adolescents, le temps s’étire de façon déprimante. Puis à 18 ans, elle quitte le foyer familial et part faire ses études à Paris.

Je ne compte plus le nombres d’avis positifs que j’ai lu et entendu sur ce roman. Je ne compte plus. A chaque avis, mon envie d’engouffrer ce roman grandissait. Puis je l’ai reçu en cadeau et j’ai laissé décanter un peu… Pendant les cent premières pages, la lecture fut des plus ennuyeuses. Tellement ennuyeuse que l’ouvrage a bien failli me tomber des mains. A peine plus d’une demi-douzaine de pages par jour… cette lecture a eu, au début, un effet hautement soporifique sur ma petite personne. Puis Anastasia a grandi et Véronique Ovaldé a lentement élargi les centres d’intérêt de sa narratrice, la rendant plus consistante, plus pertinente… plus intéressante. Quand bien même, ce roman m’a laissé sur ma faim.

 

Chalandon © Le Livre de Poche – 2009

Antoine, luthier à Paris, rencontre un client qui lui parle de James Connolly, activiste irlandais. Les paroles de cet inconnu de passage dans son atelier lui redonnent peu à peu l’envie de retourner en Irlande, pays qu’il connait peu.

En mai 1975, Antoine décide de se faire un court séjour en Irlande à l’occasion de ses 30 ans. C’est à ce moment qu’il rencontre Jim O’Leary et Cathy, son épouse. La rencontre entre le français et le couple est immédiate. Ils s’échangent leurs coordonnées. Antoine reviendra les voir, c’est certain. Au fil des années, Antoine s’organise pour leur rendre visite. A chacune de ses venues, il est accueilli comme un frère, un ami de toujours. Il a sa chambre qui l’attend, ses repères.

En 1997, lors d’une soirée arrosée dans un pub, il croise pour la première fois Tyrone Meehan, celui qu’il nomme son traitre. Entre eux, une forte amitié va se construite au fil des années. Antoine a déjà compris que Jim était un militant actif de l’IRA mais Tyrone est un de ses combattants les plus actifs. Tyrone est respecté, admiré. Les séjours d’Antoine sur le sol irlandais sont de plus en plus fréquents, il aimerait lui aussi aider la cause, participer au combat mené en vue de l’indépendance. Les années filent, Jim meure, emporté par une bombe qu’il avait mal réglée. Les allers-retours de Tyrone en prison, les coups durs que l’IRA doit encaisser, tout cela Antoine le vit, il accuse les coups en témoin discret. 2006 sera l’année des désillusions… tous apprennent que Tyrone est un traître, qu’il a vendu des informations aux Anglais.

Avant de devenir écrivain, Sorj Chalandon était journaliste. A ce titre, il a notamment effectué des reportages en Irlande du Nord et y a rencontré Denis Donaldson. De cette rencontre naît une amitié ; l’auteur s’en est inspirée pour écrire « Mon traitre » . Sorj-journaliste y devient Antoine-luthier et Denis Donaldson se glisse sous les traits de Tyrone Meehan.

« Mon traître » est le récit d’une lutte, celle d’un peuple qui aspire à vivre en paix, libre. C’est aussi le récit d’une amitié et d’une trahison, d’une incompréhension. C’est enfin la recherche la quête identitaire d’Antoine qui apprend à se connaître au travers du regard que Tyrone pose sur lui.

C’est l’adaptation de ce roman par Pierre Alary qui m’a invitée à découvrir le texte originel. Premier roman que je lis (enfin !) de cet auteur. Une claque !

 

Chalandon © Le Livre de Poche – 2016

Retour sur les événements abordés dans « Mon Traître » mais cette fois, ils sont abordés du point de vue de Tyrone Meehan. Ecrit trois ans après « Mon Traître » , « Retour à Killybegs » narre le parcours de Tyrone, de sa plus tendre enfance à sa mort, aborde son recrutement par l’IRA et les événements qui ont conduit à ce qu’il devienne, dans les années 70, l’un des commandants de la branche armée de l’IRA.

L’occasion de découvrir les raisons qui ont motivé Tyrone à accepter de collaborer avec les anglais, la manière dont il a tenté de sortir ses épingles du jeu. Si vous ne l’avez pas encore fait et que vous avez lu « Mon Traître » , voici une nouvelle fois un roman que je vous recommande vivement.

 

Vargas © Flammarion – 2017

Appelé en urgence pour boucler une enquête, le Commissaire Jean-Baptiste Adamsberg doit quitter l’Islande, pays qu’il a découvert lors de sa précédente enquête. En quelques jours, il parvient à mettre en avant les éléments clés qui conduisent à faire passer aux aveux l’un des principaux suspects. Sitôt l’affaire bouclée, son instinct attire son attention sur la mort soudaine de deux « vieux » à la suite de piqûres de recluses (des araignées habituellement très discrètes et qui ne s’attaquent que rarement à l’homme). Il se met à enquêter en solo avant de s’en ouvrir à une poignée de ses lieutenants. Voisenet, Froissy, Veyrenc puis Retancourt seront les premiers à lui prêter main forte sur cette enquête non officielle qui sème le trouble dans la Brigade et fait peser sur l’ensemble du groupe les désaccords de plus en plus tendus entre le Commissaire et Danglard, son bras droit.

J’ai toujours autant de plaisir à retrouver le personnage d’Adamsberg. Sa personnalité, son état d’esprit… tout jusqu’à sa manière lente et nonchalante de se déplacer, ses « bulles de pensées » et sa nécessité d’aller marcher pour « brasser des nuages » . L’écriture de Fred Vargas coule quand je la lis, elle coule comme quelque chose de très naturel. Habituellement, les enquêtes d’Adamsberg me surprennent car je ne vois jamais venir qui est l’assassin. « Quand sort la recluse » est l’exception à la règle, à ma grande surprise. Très tôt dans la lecture, mes suspicions se sont portées sur un personnage qui s’est effectivement avéré être l’auteur des crimes. C’est un peu déstabilisant, cela m’a donné l’impression de quelques longueurs dans le texte pour autant, ce roman policier n’est pas à une exception près car c’est aussi la première fois où l’émotion m’a saisie dans les dernières pages, lorsque Adamsberg confond l’assassin dans un tête à tête. Le Commissaire s’était attaché… moi aussi.

Pas le meilleur ouvrage dans la série « Adamsberg » mais un de ceux dont je me rappellerais certainement avec beaucoup de précision

Renée (Debeurme)

Renée
Debeurme © Futuropolis – 2011

Lucille et Arthur sont contraints de vivre une séparation forcée suite à l’incarcération du jeune homme. Alors qu’il se fait difficilement aux conditions d’incarcération, Lucille se morfond seule dans sa chambre. Malgré tout, sa liaison et le périple qu’elle a vécu avec son compagnon l’ont rendue plus forte. De retour chez sa mère, elle prend la mesure du fossé qui les sépare. Lucille tente de se rapprocher de cette mère si ritualisée, si distante.

Non loin de là vit Renée, une jeune femme qui est elle aussi mal dans sa peau. Ses relations affectives ne la satisfont pas. Elle croit à tort que la relation avec Pierre va changer les choses. Pour se punir d’un sentiment de honte et de malaise qui lui colle à la peau, Renée se scarifie. Pierre quant à lui vit assez mal sa relation adultérine avec Renée. Incapable de prendre une décision, Pierre préfère profiter des sentiments qu’il a pour sa femme et pour Renée.

Album déstabilisant dont je sors troublée. Pour une raison que j’ignore, j’ai passé une bonne partie de ma lecture à penser que Renée était la mère de Lucille, que cet album nous montrerait son parcours et nous donnerait les clés pour mieux comprendre Lucille. Sur ce dernier point, c’est un peu le cas. On prend toute l’ampleur du changement qui s’est opéré chez Lucille depuis sa rencontre avec Arthur. On la sent plus sereine, moins assaillie par les crises d’anorexie. Physiquement, elle va mieux alors que je m’attendais à la retrouver amaigrie suite à l’incarcération de son amant.

On suit donc le parcours parallèle de Renée. Ponctuellement, les deux jeunes femmes se croisent dans le plus strict anonymat. On remarque des similitudes dans leur manière de manifester physiquement leur mal-être : un rapport à son propre corps difficile, un rapport à l’autre quasi inexistant. Leurs vies affectives semblent leur permettre de vivre par procuration (au travers du regard de l’être aimé). Pourtant, quand l’une s’épanouit dans sa relation d’amour, l’autre s’y autodétruit. Ludovic Debeurme fouille au plus profond de la psychologie de ses personnages. Il le fait de manière assez crue mais le regard qu’il propose sur ces destinées est pertinent.

Renée est un album beaucoup plus torturé que Lucille. Il contraint le lecteur à refaire la même démarche que dans le tome 1 : apprivoiser ces personnages écorchés et les accepter. Poser son regard sur leurs laideurs et leurs fragilités n’est vraiment pas chose évidente car on flotte sans pouvoir se raccrocher à quelque chose de rassurant. La thématique de l’enfermement est très forte dans ce récit et présente chez tous les personnages que ce soit physique ou symbolique. Ainsi, Arthur est enfermé physiquement dans une prison, Lucille est enfermée dans ses pensées, Renée dans son corps, la mère de Lucille dans ses rituels… Cela crée de belles envolées lyriques et donne lieu à des passages où les hallucinations des uns et des autres se matérialisent via les dessins de l’auteur. Dans l’ensemble, ces passages oniriques ont créé chez moi un fort sentiment de malaise, une forme d’empathie très poussée pour des personnages en permanence aux prises avec leurs folies. Tantôt beaux, tantôt laids, les corps élastiques des personnages sont en perpétuelle mutation. J’y ai retrouvé des éléments graphiques que j’avais déjà apprécié dans Black Hole. Ces deux albums ont une vision assez proche de l’adolescence (comme période de tumultes, de mal-être, de construction et d’acceptation de soi difficile…).

Le non-dit est également un élément très présent dans cet album. Les passages muets sont nombreux, s’étalent parfois sur plusieurs pages et laissent le lecteur seul à ses suppositions… voire ses propres démons. On imagine souvent le pire, rarement le meilleur même si on ne peut s’empêcher d’espérer. C’est déroutant. Le dessin, rond et agressif à la fois, renforce ce sentiment.

PictoOKJ’ai préféré Lucille qu’il avait réalisé 5 ans plus tôt. Ici, les personnages me sont plus antipathiques, ils sont distants, j’ai observé dans envie de m’investir outre mesure. Outre la référence que j’avais faite à Charles Burns, j’ai pensé plusieurs fois à d’autres graphics novels : ceux de Joe Sacco (similitudes dans le traitement graphique : grosses lèvres, détails vestimentaires disproportionnés, visages figés), de Dash Shaw et son Bottomless Belly Button (la lenteur et la torpeur fréquente des personnages est semblable) et de David Small (même capacité des personnages à s’autodétruire proche de Sutures).

J’ai lu cet album d’une traite et profité des illustrations de Ludovic Debeurme (ça frise l’Art Book parfois !). Des émotions ici encore mais un album difficile.

Une interview de l’auteur.

L’avis de Lo, Yvan, OliV.

Extraits :

« Moi, je crois que je suis une rivière qu’il faut faire couler parfois pour que tout le mal et la colère s’enfuient à travers elle » (Renée).

« Et tu crois que parce que je t’ai laissé me baiser, tu peux régner sur ma chatte du haut de ta misérable verge ? » (Renée).

« J’ai envie de te frapper. T’enfoncer tes sempiternels soupirs de lassitude au fond de la gorge. Et t’ouvrir le regard à coups de fourchette, que tu aperçoives enfin ta bêtise en plein. Mais je t’aime » (Renée).

« Tu serais assurément le plus laid d’entre eux si la musique ne faisait pas de toi ce poète infini et céleste » (Renée).

« Il y a des couteaux mystiques qui s’enfoncent dans les chaires des jeunes filles allongées sous le poids des garçons. Je leur donnerais bien mille de mes cheveux, qu’ils en fassent des rubans de vertu à attacher autour de leur queue aveugle. C’est tellement dur d’avoir à lutter contre soi. On y gagne si peu… pour tout ce qu’on laisse en chemin » (Renée).

Lucille

Tome 2 : Renée

Éditeur : Futuropolis

Dessinateur / Scénariste : Ludovic DEBEURME

Dépôt légal : janvier 2011

ISBN : 9782754800853

Bulles bulles bulles…

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Renée – Debeurme © Futuropolis – 2011

Lucille (Debeurme)

Lucille
Debeurme © Futuropolis – 2006

Lucille a 16 ans, elle vit seule avec sa mère. Mal dans sa peau, timide, l’adolescente vit une solitude forcée. Elle est prise au piège dans un petit cocon maternel étouffant et source de conflits. Fringues, maquillage, sorties sont des sujets épineux que sa mère refuse d’aborder. Tout est axé sur la réussite scolaire de Lucille le reste importe peu. Même l’anorexie de cette dernière, source fréquente d’inquiétudes quant à son pronostic vital, ne rend pas cette mère plus aimante, plus attentionnée, plus à l’écoute de sa fille…

Dans ce petit port de pêche, Lucille n’est pas la seule à souffrir. Il y a aussi Arthur dont la vie est tout aussi mortifère. Une mère soumise, des frères encombrants, un père alcoolique … Arthur a passé son enfance à compter les verres que ce dernier s’enfilaient après ses longues journées en mer. Son père souhaite qu’il devienne marin, Arthur lutte contre cet avenir tout tracé. Pourtant, il n’a pas d’autre alternative, pas de projets, pas d’ambitions… Sa vie n’est qu’une douleur, son père le rejette et les autres gamins de son âge en payent le prix fort. Arthur s’est imposé comme leur chef charismatique et les petits jeux sataniques qu’il a instauré, en guise de bizutage, sont un piètre défouloir à sa souffrance.

Un jour, Lucille et Arthur se croisent. Leur rencontre va être un pied de nez à la morosité de leurs vies.

Lucille est un « petit pavé » de 500 pages qui se lit à la vitesse de la lumière. L’album nous plonge en apnée dans le quotidien morose de deux adolescents malmenés par la vie, avant de nous en extraire plus de 200 pages plus loin… à la limite de la suffocation.

L’accueil réservé au lecteur est austère. Au niveau narratif : mélancolie, vies ordinaires, violences morales et physiques, autodestruction, relations mère-fille / père-fils, tabous et héritages familiaux… sont les thèmes rencontrés. On sent les personnages principaux étrangers à eux-mêmes, rongés par une souffrance profonde et, pour y faire face, l’un se perd dans des déviances alimentaires pendant que l’autre se réfugie dans des pratiques mystiques. Comment donc imaginer prendre plaisir à côtoyer pendant 500 pages des pauvres gens, des carcans sociaux et de tristes prisons de l’âme ? D’autant qu’il ne semble y avoir aucune possibilité de changement… juste d’immenses solitudes. Mais on remarque rapidement la pertinence de l’approche de Ludovic Debeurme qui ne juge pas ses personnages. Les qualités de ce récit sont nombreuses, à commencer par l’absence de pathos. Beaucoup de tact dans son approche qui place le lecteur en situation d’observation, Debeurme nous laisse seul face à Lucille et Arthur. Leurs réflexions nous mettent à mal, certains passages sont très durs. Ils nous transmettent leurs tristesses, leurs peurs… De nombreux passages muets nous permettent de matérialiser leurs états d’esprits et donnent de la consistance à leurs sentiments/émotions. La page se tourne facilement malgré l’appréhension de ce qu’on peut y trouver ensuite.

Le graphisme fait écho à la trame narrative puisque Ludovic Debeurme croque du bout de son crayon ses personnages et parvient avec justesse à exprimer leur mal être. L’auteur n’épargne pas ses personnages. On découvre Lucille dans ses habitudes suicidaires, son corps est frêle et vouté. Arthur étouffe dans la haine qu’il nourrit à l’égard des autres. L’auteur évite tout recourt au détail ornemental qui pourrait rassurer le lecteur… il a plutôt celui de la ride, du cerne, ou de la goutte de transpiration. Des fonds de planches blancs et l’absence d’un découpage « par case » renforcent l’impression que les personnages sont livrés à eux-mêmes, comme perdus dans le vide de leurs existences.

Puis, arrivés à la moitié de l’album, un changement s’opère. Lucille et Arthur se rencontrent, leurs vies changent tout comme leurs regards sur le monde environnant. Ils s’acceptent peu à peu mutuellement, puis individuellement. La même mutation s’effectue au niveau des dessins. Initialement grossiers, ils vont peu à peu dégager une sorte de force tranquille. Les personnages deviennent beaux, ils s’épanouissent. Leur spontanéité est prenante, leur sincérité reste intacte. On respire enfin, tout ce blanc oppressant de la première partie de l’album s’évapore pour devenir rassurant. On passe de la mélancolie à l’espoir, de la résignation à la liberté.

Magnifique album qui a reçu, en 2006, le Prix René Goscinny et le Prix Région Centre (Festival BD Boum).

Une lecture que je partage avec Mango et les participants aux

Mango

PictoOKPictoOKUne double claque cet album ! Au niveau graphique, l’album de Ludovic Debeurme est intéressant puisque sans changer son trait, il parvient à créer deux temps de lecture marqués par des atmosphères propres. La métamorphose et le parcours de ces adolescents m’ont complètement convaincue. Une première partie d’album qui n’est cependant pas évidente mais, si le lecteur s’accroche, le plaisir de lecture est au bout du chemin.

L’avis d’Oliv et celui de Lorraine.

Extraits :

« J’ai si froid la nuit… je voudrais dormir sans fin. Qu’un rêve m’emporte. Mais je me réveille et je dois tout recommencer. Me nourrir pour survivre alors que chaque bouchée est un supplice. Du poison dans ma gorge. Je veux être vide… légère… la nourriture me remplit. Ce poids dans mon estomac me répugne. Il faut purger ses entrailles. Réduire cette charge qui me pèse. Devenir si frêle… et s’envoler » (Lucille).

« La viande que l’on retourne dans la bouche a un gout de fer… de mort… Je la crache à ta gueule maman » (Lucille).

Lucille

Roaarrr ChallengeTome 1

Série en cours

Éditeur : Futuropolis

Dessinateur / Scénariste : Ludovic DEBEURME

Dépôt légal : janvier 2006

ISBN : 9782754800518

Bulles bulles bulles…

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Lucille – Debeurme © Futuropolis – 2006