Buck – La nuit des trolls (Demont)

Demont © Soleil Productions – 2016
Demont © Soleil Productions – 2016

« Voici venue la longue nuit… La nuit des trolls ! »

Dans cette contrée du nord de la Norvège, la nuit polaire arrive. La pénombre va recouvrir la région. C’est dans cette nuit permanente que les trolls vont pouvoir sortir, aucune lumière pourra les blesser, le soleil n’est plus un danger. Les humains terrorisés se replient dans leurs maisons.

Les mères des enfants qui n’ont pas encore été baptisés craignent pour leurs progénitures. D’ailleurs, une mère est en pleurs. Son nourrisson a été remplacé par un bébé troll alors même que l’hiver s’installe en Norvège. Buck, un chien errant qui passe par-là, va être chargé de ramener le rejeton troll aux siens et de revenir avec le bébé humain. Pour Buck, les heures sont comptées…

Le temps presse. Si la petite humaine finit son sevrage aux mamelles d’une trolle, elle deviendra des leurs

Il y avait eu l’excellent « Feu de paille » en 2015 qui m’avait vraiment impressionnée… de fait, je ne me voyais pas faire l’impasse sur cet album (hommage à Theodor Kittelsen ; on peut voir certaines œuvres du peintre norvégien sur ce site : http://kittelsen.se/ tout comme sur la page Wikipedia qui lui est dédiée).

Le travail d’illustration d’Adrien Demont est remarquable. Des personnages expressifs, quelques effets de style viennent renforcer les sentiments et les émotions qui animent les personnages. Les couleurs sépias donnent un côté intemporel et surréaliste à cette fable. Les trolls sont gigantesques, puissants et hideux à souhait. Le trait charbonneux, les jeux d’ombre, la présence omniprésente de la pénombre créent le décor. On sent le froid humide, celui qui entre entre dans chaque pore de la peau, on sent que les choses ne tiennent qu’à un fil et qu’il en faut peu pour avoir la trouille.

Le scénario nous fait découvrir le folklore norvégien. Les trolls y ont une place importante ; ils sont présents dans de nombreux contes populaires, ils sont la cause de nombreuses peurs et de vieilles superstitions.

C’est aussi l’occasion de retrouver Buck, un chien qui se balade en permanence avec sa niche sur le dos depuis qu’il a été frappé par la foudre. Si Buck ne faisait que quelques apparitions dans « Feu de paille », ramenant sa bonne humeur dans un monde étrange, on le retrouve cette fois comme acteur principal de cette quête en pays troll. Adrien Demont le place au centre de cette quête étrange et s’amuse avec cette créature expressive mais mal foutue. Buck est naturellement sympathique, il a tendance à accorder sa confiance au tout venant et remue la queue à tout bout de champ. Ajouté à cela son air bonhomme, sa gueule joviale et sa drôle de niche vissée sur son dos… tout cela le rend atypique et avenant. Impossible de le voir comme une menace. Il contraste totalement avec le décor sombre et angoissant dans lequel il évolue. Mais…

Buck, La nuit des trolls – Demont © Soleil Productions – 2016
Buck, La nuit des trolls – Demont © Soleil Productions – 2016

Ce compagnon est mystérieux. On ne sait rien de lui. Il arrive dans un endroit sans qu’on sache le pourquoi du comment. Animaux comme humains le laissent aller à sa guise, rares sont ceux qui l’évitent. Pourtant, il est difficile de savoir s’il est réel ou imaginaire. En compagnie des hommes, il se contente de remuer la queue. En compagnie d’autres animaux, il a le même air joyeux : gueule hilare, yeux rieurs mais il se contente d’être présent sans jamais leur répondre. Il semble ne pas penser pourtant il passe à l’action. C’est à se demander ce qu’il attend des autres… c’est à se demander s’il n’incarne pas tout simplement le lecteur : satisfait d’être embarqué dans une histoire prenante mais finalement pas très inquiété par ce qui va se passer (au final, que les trolls attaquent les villageois ou non, qu’a-t-on à craindre lorsqu’on est simplement en train de tenir un bon bouquin ?). Buck est nos yeux et nos oreilles. On est posé sur l’épaule d’un narrateur muet qui serait incapable de jugement. Pourtant, il y a matière à tricoter :

Beaucoup de gens ici ne croient plus en ces êtres que les ermites et les paysans affirment voir dans les montagnes. De leurs bouches, j’entends tant de récits sur les facéties de ces sinistres créatures… Lorsqu’un homme jouit de leurs faveurs et leur accorde sa confiance, elles finissent par se jeter sur lui et le détruisent. L’Église sait cela et c’est pour cette raison qu’elle interdit tout contact avec eux. Seigneur ! Est-ce que tu la vois ? Laide et difforme… et cette odeur de soufre propre à la progéniture obscène du diable. Troll qui est au fond, regarde le signe de croix ! Ne t’approche pas, car je suis une créature de dieu !

J’ai eu du mal à comprendre quelle était l’intention réelle de l’auteur. Il parvient à installer une ambiance oppressante, angoissante mais la présence de Buck la désarme. Et puis il y a la présence de plusieurs personnages secondaires (hommes et animaux) mais pour certains, on se pose la question de leur utilité tant leur apparition est brève. Certes, ils ont tous un point commun : ils sont terrorisés à l’idée qu’un troll fasse irruption. Tous se terrent, tous ont peur, tous sont impuissants face à la puissance dévastatrice d’un troll. Le lecteur devrait être sur le qui-vive mais Buck va à contre-courant. Insouciant ? Courageux ? Il fonce sans hésiter vers le danger mais sa gueule hilare fait brise net toute inquiétude.

Monde fantastique, univers terrifiant ? On est face à un conte nourrit de vieilles croyances. Pendant des siècles, des populations ont tremblé à l’évocation de ces être chimériques et Buck semble être là pour faire un pied-de-nez à ces peurs viscérales et séculaires infondées. On voit la tentative de l’Eglise de tirer profit de ces superstitions et faire en sorte de convertir quelques ouailles égarées en faisant croire que le baptême pouvait protéger les enfants humains de la menace troll.

PictomouiPictoOK« Buck – La nuit des trolls » est à la fois un album jeunesse et un conte pour adulte. Difficile de trouver le rythme narratif adéquat quand on est à un tel croisement. J’ai flotté par moments… Je n’ai pas tellement été entraînée par la lecture mais plutôt intriguée à l’idée de savoir ce qui allait se passer. Buck est si insouciant que sa simple présence simplifie ce qui est complexe et relativise les situations insolubles. De fait, on accueille cet album comme une fable fantaisiste. On s’attend à avoir peur sans jamais être inquiété. C’est comme l’histoire du croquemitaine qui n’impressionne que les enfants.

Les chroniques de Julia (sur Chickon.fr), Cécile Desbrun (CulturellementVotre.fr) et Gabriel Blaise (bd.blogs.sudouest.fr).

Buck

– La nuit des trolls –
Editeur : Soleil
Collection : Métamorphose
Dessinateur / Scénariste : Adrien DEMONT
Dépôt légal : avril 2016
78 pages, 17 euros, ISBN : 978-2-302-05060-0

Bulles bulles bulles…

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Buck – La nuit des trolls – Demont © Soleil Productions – 2016

Feu de paille (Demont)

Demont © 6 Pieds sous Terre – 2015
Demont © 6 Pieds sous Terre – 2015

Etrange prémonition que ce titre qui nous emmène au cœur d’un été surprenant, dans un monde à la croisée du réel et de l’imaginaire.

« Tout a commencé pendant l’été martien ».

Après avoir été victime d’un accident et subit une lourde intervention chirurgicale, un homme revient dans sa région natale pour s’y installer avec sa femme et son fils. Elle espère que ce nouveau départ sera bénéfique mais cela sera-t-il le cas ? Car ici, dans cette vallée perdue, l’étranger est tenu à distance. D’autant que d’intrigants événements inquiètent les habitants. Une fois la nuit venue, les on-dit prétendent que les champs sont le terrain d’étranges allées et venues. Les enfants se racontent ces histoires pour se faire peur mais les vieux continuent de colporter ces légendes afin que la mémoire des lieux ne s’efface pas. Il est question d’un homme de paille qui errerait la nuit non loin des habitations ou du fantôme d’un enfant qui chercherait un peu de compagnie. Il y a également cette fillette qui a disparu il y a quelques décennies… et la centrale nucléaire qui rejette constamment ses toxiques et dissémine ses maladies.

A moins que…

A moins que tout cela ne se passe dans un monde parallèle, comme l’expliquent ces enfants aux faciès singuliers. Enfants d’ailleurs qui croient en l’existence d’une vie sur d’autres planètes que la leur.

Il paraît que l’univers ressemble à une grosse radio. Ignorant l’existence d’une multitude de mondes parallèles, nous occupons actuellement l’une de ses fréquences, mais il arrive qu’un événement bouscule l’ordre établi et provoque de graves interférences capables de bouleverser notre perception de la réalité. C’est ce qui s’est passé ici, il y a quelques années. Les portes d’un autre monde sont restées entrouvertes, laissant échapper des créatures qui ont traumatisé la région. Je vous jure, c’est une histoire vraie.

Il aura fallu quatre ans à l’auteur pour parvenir à finaliser cet ouvrage. L’idée a germé lentement, elle a pris le temps de la maturation et s’est nourri de souvenirs d’enfance épars qui peu à peu ont trouvé leur place dans ce récit.

Adrien Demont développe une histoire fascinante où l’on retrouve avec plaisir les ambiances si atypiques de vieilles séries comme « La Quatrième Dimension » ou « Les Envahisseurs » ; du moins, c’est vers ces références que le récit m’a fait pencher et l’état d’esprit dans lequel j’ai baigné tout au long de la lecture. Impossible de savoir réellement si nous sommes sur Terre ou ailleurs, aujourd’hui ou dans un futur [plus ou moins] proche. Qu’à cela ne tienne. Il y a des éléments qui nous sont familiers. La place du village s’anime à l’occasion de son marché hebdomadaire, les moissonneuses-batteuses s’agitent dans les champs à l’occasion des moissons. Chacun est affairé à ses tâches quotidiennes, de la visite de courtoisie du voisinage au rituel de l’histoire du soir racontée aux enfants. Cependant, on y croise régulièrement un robot-facteur ou une cigale électrique. De fait, dans ce lieu-là, le passé, le présent et le futur cohabitent et les vieilles histoires ont une résonance particulière.

Hugo était un être à part. Il me fascinait. Il faisait partie de ces gens magnétiques, que l’on choisit de croire (…). Ce gamin avait réussi à coloniser notre imaginaire.

A l’instar des fables urbaines que nous avaient déjà racontées par Comès (La Belette, Silence, La Maison où rêvent les arbres…), Adrien Demont emploie ici les parfums d’ambiance adéquats pour maintenir une atmosphère narrative qui diffuse les relents sournois et hypnotisant propres aux histoires auxquelles on reste attentifs. Dès les premières pages, lorsque le personnage principal retrouve sa maison, on frissonne à l’idée de vivre dans cette bâtisse perdue au milieu des champs. La distance et le sentiment d’isolement seront d’autant plus fort que les indigènes nourrissent une crainte farouche à l’égard de l’étranger. L’hostilité campagnarde est un ingrédient dont a besoin le récit pour s’épanouir.

L’auteur crée ensuite des des superstitions, entretient quelques peurs et nous ancre à cet album de telle sorte qu’on n’interrompt pas notre lecture. Une fillette a disparu dans cette vallée il y a longtemps. Lorsqu’on l’a retrouvé, elle était morte, un épouvantail planté dans son corps ; on dit que l’âme de l’enfant vit toujours et qu’elle aurait trouvé refuge dans ce grand échalas. Il y a aussi le jeune Martin qui jouait jadis près d’un essaim…

Piqué sans répit, l’enfant s’est écroulé agonisant au pied de l’arbre. Quelques jours plus tard, des promeneurs ont retrouvé l’enfant couvert d’abeilles. Mais lorsqu’ils ont chassé les insectes, le corps avait disparu. On peut le voir apparaître certains soirs, attiré par la lumière des campeurs. Il erre parmi nous, solitaire, prisonnier de l’espace et du temps…

Jeunes et vieux se racontent ces légendes à leur manière, à la lumière d’un feu de camp ou de cheminée, entre amis ou en famille… Quant à nous, lecteurs, on profite de la manière dont chaque génération s’approprie ces légendes et prend plaisir à se faire peur. On est dans une ambiance à part, un environnement intemporel. Le scénario nous permet de traverser cette intrigue en ayant l’impression que le temps s’est arrêté. On flotte, comme sur un nuage, entre les différents protagonistes qui vivent tour à tour des expériences à la fois fascinantes, étranges et terrifiantes. Tout est là.

De belles trouvailles graphiques titillent nos yeux tout au long de la lecture. Adrien Demont apporte de nombreuses variations à son dessin. Pour nous, lecteur, ce sont autant d’occasion à prendre pour nous saisir de la mémoire des lieux, des mémoires tantôt capricieuses tantôt précises des habitants de la vallée.

PictoOKFeu de paille est le genre de lecture qui marque. Ici, nous n’avons pas d’autre certitude que celle de nous laisser porter. Il y a un petit quelque chose qui fait qu’on ne cherche même pas à maîtriser complètement cet univers. Un récit qui mêle l’ici, l’ailleurs et des événements qui font délicieusement frissonner. Que cet article vous donne envie de découvrir l’album et que vos chroniques fleurissent aussi vite qu’un feu de paille sur la toile ! 🙂

La chronique de PaKa.

Mercredi… Stephie recense les partages BD du jour (cliquez sur le logo pour être redirigé).

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Du côté des challenges :

Petit Bac 2015 / Couleur : paille

PetitBac2015

Feu de paille

One shot

Editeur : 6 Pieds sous Terre

Collection : Plantigrade

Dessinateur / Scénariste : Adrien DEMONT

Dépôt légal : janvier 2015

ISBN : 978-2-35212-115-2

Bulles bulles bulles…

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Feu de paille – Demont © 6 Pieds sous Terre – 2015