L’Emouvantail (Dillies)

Excédé par la présence d’oiseaux qui n’avaient de cesse de piller ses semailles, un fermier décide d’installer un épouvantail dans son champ.

Et voilà le mannequin planté en rase campagne, grossièrement vêtu de vieilles loques trouées et dont la seule coquetterie consiste en la présence d’un gros bouton rouge placé au niveau du torse. Sous son chapeau de paille aux larges bords, l’épouvantail a donc la lourde responsabilité de faire peur aux gourmands volatiles.

 

« Certains disent que le fermier avait tellement mis de cœur à l’ouvrage dans sa confection qu’il lui avait donné vie… »

Le hic – et il est de taille – c’est que notre épouvantail n’est pas un mannequin banal. Pour une raison inconnue, il vit, respire, ressent et… est très émotif. Comble de tout : s’il désire par-dessus tout mener à bien la mission qui lui est confiée, il déteste devoir faire peur. Alors il demande à Maître Chat qui passait par là de lui apprendre. Très vite, le matou lui enjoint de changer.

« – Mais, changer quoi !?

– Te changer, toi !

– Me changer, moi ? … mais en quoi ? »

Notre émouvant épouvantail va donc devoir entreprendre un important travail de remise en question. Y parviendra-t-il ?

Si j’aime énormément le travail de Renaud Dillies et la musicalité de son monde anthropomorphe (que l’on retrouve dans « L’Emouvantail » mais pas de manière aussi marquée qu’habituellement), je n’ai pas été conquise par ses derniers albums. « Loup » m’a laissée sur ma faim. « Alvin » m’a touchée mais timidement et si « Saveur Coco » m’a surprise grâce à sa tendre absurdité, je n’ai pas retrouvé l’intensité des sensations procurées par la lecture d’albums aussi sublimes que « Abélard » ou « Betty Blues » pour ne citer qu’eux.

Et voilà ce troublant et fragile émouvantail qui pointe son nez dans un petit format à l’italienne. Un album qui annonce la couleur jeunesse dès le début en s’affichant dans le catalogue des Editions de La Gouttière.

Oh ! ❤

Pépite magique !

L’alchimie opère immédiatement entre le personnage et son lecteur. Avant même que notre épouvantail ait eu le temps de prononcer son premier mot, l’accroche est déjà réelle avec cet univers imaginaire. Contenues entre les lignes de la voix-off qui s’exprime dans la première planche, des petites bulles de plaisir se mettent à virevolter, à pépier leur douce mélodie à nos oreilles. On les attrape, on les savoure et on réfrène notre envie de dévorer l’album pour profiter des moindres détails narratifs et graphiques qui nous sont offerts.

C’est donc dès le premier coup d’œil que l’on tombe en amour pour ce sympathique émouvantail. Son généreux sourire, son regard bienveillant, sa silhouette longiligne un peu pataude, sa fragilité et ses moues de tristesse ne laissent pas indifférent. Son rapport au monde également n’est pas sans nous séduire. Altruiste, il va chercher un moyen d’agir qui permettrait de satisfaire tout le monde. Pour le jeune lectorat, il délivre un message optimiste et fait preuve de courage.

Passant d’une émotion à l’autre comme les enfants, l’émouvantail nous entraîne en quelques cases à se dévêtir de son naturel joyeux pour expérimenter tour à tour le désarroi, la colère, l’intimidation, le doute… Mais chasser le naturel et il revient au galop !

Un joli coup de cœur pour commencer cette année de lecture. Un album jeunesse qui, à n’en pas douter, va émouvoir plus d’un lecteur !

L'Emouvantail
One shot
Editions de La Gouttière
Dessinateur & Scénariste : Renaud DILLIES
Dépôt légal : janvier 2019, 32 pages, 10.70 euros
ISBN : 979-10-92111-90-3

Loup (Dillies)

Dillies © Dargaud – 2017
Dillies © Dargaud – 2017

« Je ne me doutais pas que l’on put avoir si froid à l’intérieur de soi… »

Il errait seul et totalement nu dans les bois jusqu’à ce qu’il tombe sur un campeur. Ce dernier, constatant sa détresse, appelle les secours. Puis, c’est une succession d’examens, de questions… mais en lui, rien ne change. C’est le vide. Depuis combien de temps était-il dans cet état ? Comment s’appelle-t-il ? D’où vient-il ? Il est incapable de répondre à ces questions.

Alors qu’il se rend à un rendez-vous, il tombe par hasard sur un club de jazz. La musique l’attire. Il s’approche par curiosité, franchit la porte et se retrouve pris dans une succession d’événements et de quiproquos. En moins de temps qu’il ne lui en faut pour comprendre ce qui se passe, il attend son tour. On le croit venu pour passer une audition. Un groupe cherche son nouveau musicien.

Lui qui ne sait rien de son identité découvre avec stupéfaction qu’il est musicien.

Renaud Dillies… combien de fois j’ai craqué en lisant ses albums. Ceux qu’il a réalisé avec Régis Hautière notamment (« Abélard », « Alvin ») mais aussi « Betty blues ». Son dessin poétique, doux, sucré est un régal pour les pupilles. Il y eu aussi quelques rencontres moins fortes comme avec « Bulles & Nacelle » ou le déjanté « Saveur Coco ». Mais toujours… toujours… ce dessin si délicat.

Il n’y avait donc aucune raison pour que je ne découvre pas « Loup ». On y retrouve cette sensibilité dans le dessin et la tendresse de l’auteur pour ses personnages. Il les traite avec beaucoup de ménagement. Une nouvelle fois, on est face à un héros paumé qui se retrouve dans une situation critique. Ici, nulle question d’alcool, nulle question de fuite en avant. Au contraire, Loup cherche justement à faire face pour retrouver la mémoire. Il se découvre un don inattendu et c’est là la manière dont Renaud Dillies injecte une nouvelle fois le registre musical dans son récit. Car là aussi nous avons une constante dans l’univers de Dillies : la musique, fil rouge de son œuvre, fil rouge qui relie chacun de ses ouvrages. Une exploration de ce registre et toujours… toujours… ses personnages – quels qu’ils soient – ont un besoin presque vital de jouer d’un instrument ou de chanter. Ils trouvent là leur épanouissement. Mais il n’y a rien de redondant, Dillies parvient à utiliser le talent de chacun de façon tout à fait différente.

Comme pour la musique, on va retrouver d’autres thèmes chers à l’auteur : la quête identitaire, la présence d’une fille pour qui on décrocherait la lune, la solitude.

Renaud Dillies utilise la métaphore de façon très ouverte. Il joue sur le double-sens du mot « loup » qui servira à nommer à la fois le personnage principal par ce qu’il est (un loup et toute la complexité de cette race animale dans l’inconscient collectif… est-il un « grand méchant » comme l’affirmait Perrault ?) et le « loup » que l’on met devant ses yeux pour se déguiser. Notre héros choisit effectivement de mettre un loup dans certaines situations (que je ne vous dévoilerais pas ici pour ne pas spoiler) et montrant ainsi qu’il se vit comme un imposteur.

Pour tout vous dire, j’ai beaucoup aimé cet album. Du moins… j’ai très vite accroché avec le personnage, très vite compris sa démarche, ses interrogations, sa perplexité face à ce qui lui arrive. J’ai tout pris sans remettre en doute la crédibilité de ci ou de ça, des heureux hasards auxquels la vie vous confronte, des coups bas qu’elle vous réserve. Tout. Et puis, les dernières pages. Les quatre dernières pages pour être exacte. Le dénouement final. Et une question : pourquoi ? Pourquoi une telle fin ? Pourquoi la boucler aussi hâtivement ? Pour dire quoi ? Pour que l’on en tire quelques conclusions ? L’album était si bien pourtant… La fin est trop ouverte pour que je puisse l’apprécier.

Loup

One shot
Editeur : Dargaud
Dessinateur / Scénariste : Renaud DILLIES
Dépôt légal : mars 2017
56 pages, 12,99 euros, ISBN : 978-2-5050-6799-3

Bulles bulles bulles…

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Loup – Dillies © Dargaud – 2017

Alvin, diptyque (Hautière & Dillies)

Alvin, diptyque – Hautière – Dillies © Dargaud – 2015
Alvin, diptyque – Hautière – Dillies © Dargaud – 2015

Alvin, diptyque – Hautière – Dillies © Dargaud – 2016
Alvin, diptyque – Hautière – Dillies © Dargaud – 2016

C’est le jour de paye pour Gaston. En cette fin de semaine, alors qu’il débauche de son poste sur le chantier, il invite son collègue et ami à le suivre au bar de George. Mais Gaston voit son invitation refusée. Pavlo va bientôt être père de famille et il doit désormais être responsable ; il ne peut plus se permettre de dépenser sa paye dans l’alcool et les parties de poker. Responsable… voilà bien une obligation que Gaston ne se sent pas en capacité d’assumer.

Il part donc seul au bar de George, dépenser quelques sous dans quelques pintes. Alors qu’il est accoudé au comptoir, Purity vient le saluer. Cette femme de petite vertu est aussi son amie. Alors, quand celle-ci – après avoir été passée à tabac par un de ses clients – confie dans un souffle qu’elle est inquiète pour l’enfant qu’elle élève seule, Gaston l’apaise. Consciente que sa vie est entre les mains des médecins, elle lui fait part de ses dernières volontés : elle lui demande de veiller sur Alvin et de promettre que l’enfant ne sera pas confié à l’Assistance Publique. Gaston promet… et apprend le lendemain matin, en arrivant à l’hôpital, que Purity a rendu son dernier souffle.

Lui qui ne voulait assumer aucune responsabilité met pourtant tout en œuvre pour tenir ses engagements. Il prend Alvin sous son aile comme il l’avait autrefois fait pour Abélard. Constatant que l’enfant n’a nulle part où aller, Gaston décide de quitter New-York et de l’emmener en Louisiane, dans la ville natale de sa mère, espérant ainsi y trouver les membres de sa famille à qui il pourra confier la garde d’Alvin.

C’était avec tristesse que j’avais refermé le diptyque d’ « Abélard ». J’acceptais mal la disparition d’un personnage comme celui-ci ; il m’avait touchée car il était fragile, humaniste, drôle, tendre… attachant tout simplement.

Alors comment résister quand Régis Hautière et Renaud Dillies propose une nouvelle épopée qui fait revivre Gaston, compagnon d’aventure et d’infortune du chétif Abélard ?

On retrouve dans « Alvin » la même tendresse des auteurs à l’égard de leurs personnages. A chaque page de ce récit, Régis Hautière dépose délicatement un détail qui contribue à construire un lien durable entre les deux protagonistes. Ainsi, dans cette quête initiatique que va vivre Alvin-l’enfant, Gaston [l’adulte] veille à ce que tout se passe au mieux. Rien ne prédestinaient pourtant ces deux-là à s’entendre, si ce n’est pour l’amour que l’un porte à sa mère et le profond respect que l’autre voue à son amie… Purity incarnant ces deux facettes de la femme.

Contre toute attente, on assiste – impuissants et ravis – à la métamorphose de Gaston ; sous nos yeux, il reprend vie et accepte une nouvelle fois de tendre la main à plus petit que soi. On sent sa peur de s’attacher de nouveau à quelqu’un mais malgré tout, il accepte de se lancer dans un nouveau périple. Une nouvelle fois, son compagnon de route est un individu frêle et chétif qu’il doit protéger. Mais là ne s’arrêtent pas les similitudes entre Abélard et Alvin. Excepté leur âge respectif, tous deux sont naïfs et rêveurs, tous deux posent inlassablement des questions sur le monde qui les entourent afin de pouvoir mieux en appréhender les contours. On ressent constamment la présence d’Abélard, comme une présence diffuse jusqu’à ce que les émotions de Gaston s’apaisent et qu’il commence le douloureux travail de deuil qu’il doit entreprendre.

La poésie de l’instant est renforcée par les petits billets qui continuent à sortir quotidiennement du chapeau magique. Les couleurs et le trait de Renaud Dillies inscrivent le diptyque d’ « Alvin » dans la lignée de son prédécesseur. Les tons sont chatoyants et doux et portent à merveille cet univers fictif pourtant traversé par des sujets qui font notre quotidien : le racisme, l’esclavage, la prostitution, l’intolérance, le fanatisme religieux… La poésie n’est pas en reste pourtant, force est de constater que ce récit a moins de force et de profondeur que le précédent malgré la présence de jolies trouvailles graphiques qui viennent agrémenter l’ensemble.

PictoOKTrès belle suite donnée à « Abélard ». Elle nous permet de refermer l’histoire en étant moins triste et moins amer quant à la disparition d’un personnage qui nous était cher. Le fait de connaître « Abélard » est un plus incontestable pour pouvoir savourer pleinement « Alvin ».

LABEL LectureCommuneUne lecture commune que je partage avec Jérôme et Noukette.

La chronique de Marion (tome 2)

Les BD de la semaine sont aujourd’hui chez Noukette :

Extrait :

« – Comment c’est possible, de perdre le goût de la vie ? Ça a pas de goût, la vie.

– Si, un petit goût salé. Et sucré aussi. Mais c’est seulement quand tu l’as perdu que tu t’en rends compte » (Alvin, tome 2).

Alvin

Diptyque terminé

Editeur : Dargaud 

Dessinateur : Renaud DILLIES

Scénariste : Régis HAUTIERE

Dépôt légal : juin 2015 (tome 1) et janvier 2016 (tome 2)

ISBN : 978-2-5050-6404-6 (tome 1) et 978-2-5050-6416-9 (tome 2)

Bulles bulles bulles…

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Alvin, diptyque – Hautière – Dillies © Dargaud – 2015 et 2016

Saveur Coco (Dillies)

Dillies © Dargaud – 2013
Dillies © Dargaud – 2013

« Il était une fois dans un pays fort proche du soleil, une bien modeste construction sans toit. Et dessus, Jiři et Pôlka contemplant, de leurs quatre yeux grands ouverts, l’immense et aride désert de sable à l’horizon vaporeux… »

Jiři et Pôlka sont des amis inséparables. Installés au beau milieu du désert et las d’attendre en vain une dépression climatique qui ne vient pas, les amis décident de partir en quête d’un nuage. « Allons droit devant ! » décide Pôlka. Et les voilà tous deux partis dans le grand désert, bien décidés à trouver un endroit où il fait bon vivre… et où il pleut !

Durant leur voyage, ils rencontreront entre autre un poisson volant, une noix de coco, une porte à laquelle frappe un livreur, un escargot, un pirate en montgolfière, un cirque… et qu’en plus de vouloir trouver de l’eau, nos amis caressent l’espoir de trouver un marteau…

Le papa d’Abélard (de la série éponyme), de Charlie (Bulles & nacelle) et de Rice (Betty blues) revient pour notre plus grand bonheur. Notre plus grand bonheur ? Oui, car hormis la difficulté faire un résumé de cet album, il est rare de trouver des histoires qui proposent autant de poésie.

Une nouvelle fois, Renaud Dillies nous fait découvrir un monde anthropomorphe grâce à un duo original composé d’une cigogne (Jiři) et d’un renard (Pôlka). Les deux compères font si bien la paire qu’au départ, il est difficile de les dissocier. Et peu à peu, la magie opère. Je les ai trouvé touchants ; il faut dire que leurs bouilles peut difficilement laisser de marbre. Je les ai trouvé drôles à s’accrocher à cette quête improbable… il faut dire que je les imaginais en train d’essayer d’attraper un nuage pour le ramener au-dessus de leur maison. Leurs traits de caractères aussi, très marqués, se complètent à merveille. D’un côté, Pôlka semble avoir la tête bien vissée sur les épaules tandis que de l’autre, Jiři est un rêveur qui compose de douces mélopées sur sa cithare pour se remettre d’un coup dur. A chaque passage où la musique envahissait l’espace, j’ai eu une douce pensée pour les autres personnages de Dillies que j’ai tant aimé car eux aussi utilisaient la musique pour faire passer les moments de déprime.

En tout cas, c’est ainsi qu’ils se présentent au début de leur quête. Et vu qu’il n’est pas facile de trouver de l’eau en plein désert, leur voyage va les emmener loin de chez eux sur une route parsemée de rebondissements. Grâce à cela nous (lecteurs) aurons maintes occasions d’être surpris par ces personnages touchants et la manière dont ils vont se sortir de chaque situation. De quoi inciter Pôlka à relativiser un peu… et Jiři à être moins tête en l’air.

Saveur Coco m’a plusieurs fois fait penser à Philémon (une série de Fred). En effet, d’un côté comme de l’autre, le récit nous plonge au cœur d’un univers absurde et décalé, où l’auteur joue en permanence avec les mots et s’amuse des quiproquos ainsi créés. Deux univers où la poésie remplit chaque particule d’oxygène et chaque recoin de case.

Les couleurs pétillent et nous emportent facilement dans ce monde imaginaire qui m’a fait penser au Mexique et, par association d’idées, à sa chaleur, au désert et à quelques clichés ancrés dans ma mémoire. Difficile pour moi de passer outre cette référence, ne serait-ce parce que Jiři est en permanence coiffé d’un énorme sombrero et vêtu d’un pancho. Chaque page nous laisse la possibilité de profiter d’une nouvelle trouvaille graphique, que ce soit dans la disposition des cases, la décoration des banderoles qui contiennent la voix-off ou les gros plans façon portrait sur l’un ou l’autre de nos deux héros. Renaud Dillies a été attentif au moindre détail visuel, un vrai travail d’orfèvre !

PictoOKTout ici est beau, magique, poétique, touchant, troublant. On se questionne, on s’amuse, on contemple.

Oui mais voilà… je n’ai rien compris à la morale de cette histoire ce qui m’a laissé la désagréable impression d’avoir parcouru une aventure sans queue ni tête. Je sors malgré tout satisfaite de cette lecture avec laquelle j’ai passé un bon moment… allez comprendre !

Les chroniques de Moka, Jérôme, Marion, Noukette, Livresse, Yvan et PaKa.

Une lecture que je partage avec Mango à l’occasion de ce mercredi BD

Logo BD Mango Noir

Du côté des challenges :

Petit Bac 2013 / Aliment : coco

Petit Bac 2013
Petit Bac 2013

Saveur Coco

One shot

Editeur : Dargaud

Dessinateur / Scénariste : Renaud DILLIES

Dépôt légal : septembre 2013

ISBN : 978-2-5050-1791-2

Bulles bulles bulles…

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Saveur Coco – Dillies © Dargaud – 2013

Betty Blues (Dillies)

Betty Blues
Dillies © Paquet – 2003

Little Rice Duck est jeune homme qui gagne sa vie en jouant de la trompette dans les clubs de jazz. Chaque soir, il transcende son public. Parmi les spectateurs, Betty, la femme de sa vie qui, à l’instar de l’auditorium, reste absente, comme insensible aux émotions que Rice communique via ses mélodies. La jeune femme passe ses soirées au bar, à boire du champagne. Elle se laisse draguer et offre ses charmes à quiconque épongerait sa soif de champagne. Un soir, elle accepte même de partir avec un riche inconnu. L’idylle ne durera qu’une nuit et lorsque Betty se réveille, la mémoire encore embuée des vapeurs de l’alcool but la veille, elle ne réalise pas tout de suite la situation. Son bourgeois la couvre de présents, promet de lui décrocher la lune avec ses milliards… Betty ne parvient pas à dire non à tout cela.

De son côté, Rice est terrassé par le départ de Betty. Il noie son chagrin dans l’alcool durant une nuit de beuverie. Betty était sa raison de vivre, sans elle… cela ne vaut pas le coup de continuer. Il jette sa trompette du haut d’un pont et monte dans le premier train qui passe.


Avec Rice, le lecteur participe à un road-movie touchant. Renaud Dillies scénarise cette histoire avec beaucoup de tendresse et de poésie. Son duo de personnages principaux est livré en pâture au destin, leurs sentiments sont piétinés par les aléas de la vie. D’un côté, une jeune femme se débat avec elle-même. Influençable, incapable de prendre une quelconque initiative, elle s’enfonce dans son mal-être et se laisse porter par cette nouvelle relation qu’elle investit bien peu. Partagée entre le fait de profiter de cette nouvelle vie luxueuse et l’envie de retrouver ses propres repères, Betty va rester passive la majeure partie de l’histoire pendant que Rice se débat avec la souffrance que lui cause le départ de Betty. Sans un sou en poche, sans même un petit baluchon, le frêle canard part à l’aventure sur les routes.

L’univers graphique de Renaud Dillies est le même d’un album à l’autre, il y a un petit air de « déjà-vu » pour les chanceux qui connaitraient déjà Abélard. Pourtant, je ne ressens aucune lassitude à parcourir ces pages même si le récit s’articule autour des mêmes thèmes : les sentiments, la musique, la fuite. Une fuite choisie par le poussin Abélard qui rêvait de voir d’autres paysages que ceux de son marais… une fuite spontanée, irréfléchie, pour le canard Rice qui part sur un coup de tête. Au bout du chemin, la quête de soi, la découverte des autres, le rejet des rituels et des préjugés. Les passerelles entre les deux récits sont nombreuses, à commencer par la forte ressemblance physique entre ces deux frêles héros ; on pourrait croire à l’étirement d’un même monde, on pourrait s’attendre à entre-apercevoir Abélard au détour d’un chemin. Malgré tout, les deux scénarios ne donnent aucune impression de copier/coller. Une douce poésie teinte aussi délicatement le récit de Betty Blues que les couleurs d’Anne-Claire Jouvray créant une réelle émotion et de l’empathie chez le lecteur. Difficile de ne pas fondre pour ces personnages, difficile de ne pas les aimer, difficile enfin de ne pas faire siennes leurs réflexions sur le sens de la vie et le monde qui les entoure. Intolérance, respect de l’environnement, amitié, sens des valeurs, alcoolisme… un univers anthropomorphique très juste, très vivant.

Roaarrr ChallengePrix du premier album à Angoulème en 2004, Prix du dessin à Sérignan en 2004, Prix Abracadabulles au Havre d’Olonne en 2004, cette chronique me permet de participer une nouvelle fois au Roaarrr Challenge.

PictoOKPictoOKUne lecture coup de cœur, un album tendre et émouvant que je recommande.

Une lecture commune que j’ai partagée en compagnie d’Yvan, OliV, Joëlle et Chtimie. Je vous invite à découvrir leurs chroniques.

Extraits :

« C’est ainsi que commença mon histoire. Mon exaltation musicale avait pris le pas sur Betty. Elle se sentait seule et moi je passais le plus clair de mon temps à tenter de sortir la note juste… l’accord parfait. Elle s’est cassée, elle m’a brisé » (Betty Blues).

« Je m’étais dit que, peut-être, je descendrais au terminus… Histoire de mettre de la distance entre Betty et moi… Vous pouvez appeler ça prendre la fuite… Moi, je dirais plutôt essayer de trouver de l’espoir dans l’insupportable« … (Betty Blues).

Betty Blues

Challenge Petit Bac
Catégorie Prénom

Éditeur: Paquet

Dessinateur / Scénariste: Renaud DILLIES

Dépôt légal : septembre 2003

ISBN : 9782940334179

Bulles bulles bulles…

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Betty blues – Dillies © Paquet – 2003

Bulles & Nacelle (Dillies)

Bulles & Nacelle
Dillies © Dargaud – 2009

Charlie vit seul dans sa grande maison et se félicite de cette solitude choisie. C’est l’idéal : manger, jouer, écrire… faire tout ce que l’on veut sans contraintes… Quoique… avec la Carnaval de la semaine prochaine, le quartier risque d’être agité. Et puis, qui est donc cet étrange petit oiseau bleu qui répond au nom de Monsieur Solitude ? Pourquoi ses propos heurtent-ils autant Charlie ? A-t-il vraiment choisi sa solitude ? Explique-t-elle sa panne d’écriture qui dure depuis quelques temps ?

Renaud Dillies serait-il un adepte des récits initiatiques ? En tout cas, c’est le constat que j’en fais alors que je débute ma découverte de son univers d’auteurs. Après Abélard (diptyque pour lequel il avait collaboré avec Régis Hautière), avant de m’attaquer à Betty Blues (one shot réalisé en collaboration avec Anne-Claire Jouvray), voici Bulles & Nacelle. Avec cet album, l’auteur nous emporte une nouvelle fois dans un monde anthropomorphique dans lequel évolue un personnage qui vit un moment charnière de sa vie.

Sa métamorphose du personnage se fera en douceur, à tel point que le principal intéressé ne s’en rend pas compte immédiatement. Convaincu qu’il a tout à gagner à préserver sa solitude, il se confronte cependant à toute la difficulté inhérente à ce mode de vie. Ce personnage si casanier et si ritualisé va peu à peu sortir de sa coquille et s’ouvrir aux autres. L’occasion pour l’auteur de parler des rapports humains sans aborder de front le sujet (et l’utilisation de l’anthropomorphisme y est pour beaucoup).

Pourtant, si j’ai été séduite par cet univers aux couleurs douces, je ne fais pas de cette lecture un coup de cœur pour autant. Après avoir découvert le poussin Abélard, je sais que Charlie la souris ne me marquera pas. Ce personnage est attachant, touchant pourtant, il n’a pas le charisme suffisant pour exister en dehors de son univers de papier. Peut-être est-il trop timide et trop effacé, peut-être n’est-il pas suffisamment partie prenante au changement qui s’opère, peut-être n’est-il pas assez philosophe pour moi ? Je ne sais pas, je crois qu’il m’échappe pour ces raisons. En revanche, j’aurais aimé que son acolyte imaginaire, Monsieur Solitude (un petit oiseau bleu), soit plus développé. Ce personnage me semble en effet plus construit, plus mystérieux. Tout à l’opposé de Charlie qui reste prévisible durant tout l’album.

De nouveau, j’apprécie le contraste entre la chaleur des couleurs ocrées et soutenues et l’état d’esprit du personnage. J’ai profité de ce graphisme qui donne au récit toute la profondeur et la poésie propices au voyage. Enfin, on retrouve un élément qui semble cher à l’auteur puisque la musique est de nouveau un des pivot de la narration. Malgré des découpes de planches assez redondantes (3 bandes de 2 cases), on ne ressent aucune lassitude durant la lecture.

PictoOKUne réflexion sur le sens de la vie et le sens des valeurs qui ne m’a pas interpellée.

Jolie lecture, tendre moment. Peut-être une bonne porte d’entrée pour découvrir Renaud Dillies en douceur avant de se prendre les claques infligées par Abélard et Betty Blues (dont j’ai entendu le plus grand bien).

Extrait :

« Oui, c’est vrai, j’ai peur d’écrire, de céder au vertige de mes sensations, comme si j’avais peur de souiller un beau tapis blanc immaculé de mes souliers tout crottés de maladresse. Je gis dans le silence, cherchant à me distraire? Que puis-je raconter qui soit vraiment utile à moi-même ou à quelqu’un d’autre ? Ou alors utile comme une bulle de savon, une guirlande… » (Bulles & Nacelle).

Bulles & Nacelle

Challenge Petit Bac
Catégorie Objet

Éditeur : Dargaud

Collection : Long Courrier

Dessinateur / Scénariste : Renaud DILLIES

Dépôt légal : juin 2009

ISBN : 9782505005766

Bulles bulles bulles…

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Bulles & Nacelle – Dillies © Dargaud – 2009