Quand le cirque est venu (Lupano & Fert)

Lupano – Fert © Guy Delcourt Productions – 2017

Dans ce pays si triste, un despote fait la loi. Il règne ici en maître, décide de vie ou de mort sur ses sujets, décide de tout et absolument tout ! L’ordre est le maître mot à respecter et l’ordre, c’est lui.
Aussi, lorsqu’il apprend qu’un cirque vient s’installer non loin, il s’agace. Pourquoi ci ? Pourquoi ça ? « Ils viennent d’où ? Ils vont où ? Ils restent jusqu’à quand ? » Et le pire c’est qu’à toutes ses questions, personne n’a de réponse, même pas ses plus grands généraux.

Et c’est pourquoi j’ai pensé que peut-être il serait qu’il s’émerveille et qu’il rigole un grand coup, le peuple. Car quand le peuple rigole un grand coup, il accepte plus facilement sa vie difficile…

Ainsi convaincu par son Ministre du Divertissement, le Dictateur n’a pas d’autre choix que de les laisser s’installer. Le grand chapiteau se monte et la première représentation est annoncée. Bien sûr, le dictateur assistera au spectacle. Il a pris soin de préciser à la troupe de saltimbanques que c’était sous conditions, une question de limites à ne pas dépasser en leur faisant une petite démonstration d’autorité.

Un pays bien dirigé a des tas de limites ! (…) Il y a des choses qu’on ne peut pas faire ! Il y a des choses qu’on ne peut pas dire ! Il y a des choses qu’on ne peut pas PENSER !

Confiante, la troupe se prépare et le soir venu, une fois tout le monde installé, acrobates, dompteurs, magiciens, clowns défilent un à un pour présenter leur numéro. Mais dépourvu d’humour, le dictateur paranoïaque et égocentrique juge que toutes ces prestations nuisent à son prestige. Un à un, les troubadours vont être emprisonnés, jusqu’à ce que l’improbable se produise.

Très beau texte de Wilfrid Lupano qui explique ce que peut-être une dictature et les conséquences sur une société. Les enfants ont ainsi tout loisir de mesurer à quel point ce type de régime est nocif pour le bien-être de tous et nuit aux libertés : liberté d’agir, de penser, de sortir, de… rire ! Avec son humour si juste, il fait comprendre simplement, sur le ton de la farce, ce qu’est un dictateur et le danger que cela représente que tous les pouvoirs soient dans les mains d’une seule et même personne. Et quoi de mieux pour faire comprendre toute cette violence à des enfants que de la mettre face à ce qu’il y a de plus ludique et magique pour eux : un cirque ?

Jolie démonstration, aucun de jeux de force si ce n’est l’image de ce dictateur gesticulant et hurlant qui se ridiculise face à des saltimbanques pacifiques. Passé l’étonnement provoqué par cette attitude surprenante, l’enfant se pique au jeu et se moque du despote. Les langues se délie et le scénario se déplie, naturellement. Il montre pourtant toutes les aberrations d’un tel régime : la peur qu’il suscite pour gouverner un pays, ses caprices qui donnent naissent à des lois et sa soif inaltérable de pouvoir et d’argent.

Stéphane Fert accompagne parfaitement ce récit au pinceau. Les ocres dominent et parviennent facilement à détourner cette froideur pourtant ambiance. La peur est ténue, l’ambiance électrique mais la présence des gens du cirque et ce trait parviennent vite à chasser la dureté de ce monde.

Un album drôle et pertinent, aussi juste que loufoque. C’est, il me semble, un petit bijou à mettre entre les mains des enfants (à partir de 7 ans).

La chronique de Noukette.

Quand le cirque est venu

One shot
Editeur : Delcourt
Collection : Les Enfants gâtés
Dessinateur : Stéphane FERT
Scénariste : Wilfrid LUPANO
Dépôt légal : mai 2017
24 pages, 14.50 euros, ISBN : 978-2-7560-9421-2

Bulles bulles bulles…

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Quand le cirque est venu – Lupano – Fert © Guy Delcourt Productions – 2017

Morgane (Kansara & Fert)

Kansara – Fert © Guy Delcourt Productions – 2016
Kansara – Fert © Guy Delcourt Productions – 2016

Tout le monde connait la légende du Roi Arthur. Peuplée de personnages de légende, Arthur draine dans son sillage les Chevaliers de la Table Ronde, la reine Guenièvre, Merlin l’enchanteur, l’épée Excalibur et la fée Morgane. Les textes sont nombreux et se contredisent parfois. « Morgane » en propose une nouvelle lecture mettant en scène une femme sulfureuse et avide de pouvoir.

Nous voici donc revenu au temps des chevaliers. Le roi de Camelot n’a qu’un seul héritier et c’est une fille. Cette dernière, prénommée Morgane, remplit son père de fierté mais la reine-mère se morfond de ne pas avoir su donner un garçon à son époux. Stérile, elle a même dû faire appel à Merlin pour qu’il les aide à avoir un enfant. La vie suit paisiblement son cours au palais tandis que dans le royaume, la population affamée est livrée à la merci des guerres de pouvoir.

Uther Pendragon, un ennemi du roi, parvient à forcer les portes de Camelot. Il tue le roi et prend la reine de force. Neuf mois plus tard naitra Arthur. Morgane n’a qu’une dizaine d’années au moment des faits. Elle assiste médusée au meurtre de son père et au viol de sa mère. Merlin décide alors de la prendre sous son aile. Il emmène la fillette au cœur de la forêt de Brocéliande et l’initie à la magie. Pour ne pas qu’elle s’enfuit, Merlin envoute la jeune fille qui restera captive jusqu’à sa majorité. Durant toutes ces années, Morgane attise le feu de sa vengeance. Elle rêve de pouvoir et est persuadée de monter un jour sur le trône. Mais les guerres font toujours rage. Le roi Uther est tué et Merlin doit organiser sa succession.

Le trône est réservé à celui qui parviendra à extraire l’épée Excalibur de la roche dans laquelle elle est insérée. Les plus valeureux chevaliers se succèdent mais aucun ne parvient à réussir cette épreuve. Morgane, confiante, se lance dans l’épreuve mais échoue également. Contre toute attente, c’est le jeune Arthur qui parviendra sans effort à brandir Excalibur, ce qui ne fait qu’alimenter la colère et la soif de vengeance de sa demi-sœur Morgane.

On est loin de l’image resplendissante du roi Arthur et de la magie époustouflante de Merlin. L’atmosphère qui plane dans cet album est teintée de maux comme les luttes de pouvoir, la manipulation, la vengeance. Simon Kansara et Stéphane Fert installent leur intriguent autour d’une Morgane sournoise et dotée d’une force de caractère impressionnante. On fait connaissance avec le personnage alors qu’il n’est encore qu’une fillette et on apprécie la joie de vivre qui la caractérise alors. Cette insouciance est de courte durée car déjà l’enfant fait preuve de discernement et d’assurance. Elle a déjà la poigne d’une souveraine impartiale et magnanime.

Morgane – Kansara – Fert © Guy Delcourt Productions – 2016
Morgane – Kansara – Fert © Guy Delcourt Productions – 2016

La mort de son père redistribue les cartes. D’ailleurs, les entames de chapitres peuvent font penser à la manière de représenter les vingt-deux arcanes majeurs sur les cartes du tarot de Marseille. Progressivement, des forces surnaturelles modifient le jeu des personnages et ces interactions sont bien évidemment l’œuvre de Merlin, un personnage que l’on perçoit rapidement comme étant ambigu, une main de fer dans un gant de velours… à moins que ce ne soit l’inverse…

Les auteurs traitent succinctement la période qui suit la mort du roi Gorlais, père de Morgane. La fillette a 8 ans lorsque son père décède et elle est contrainte de suivre Merlin. La fin de son enfance et toute son adolescence sont consacrées à l’apprentissage de la magie. Contre son gré, elle reçoit les apprentissages de Merlin. Quelques vignettes nous montrent les étapes de son initiation forcée, Morgane se replie sur elle-même, son amertume et sa soif de vengeance gonflent de façon exponentielle. L’album a trouvé son rythme et son ambiance électrique. On a la certitude que le personnage principal (Morgane) est capable de tout pour parvenir à ses fins. Morgane apprend à vivre avec la solitude, cette dernière deviendra rapidement son alliée. Elle n’a besoin de personne pour mettre en œuvre ses plans, elle est terrifiante.

Le lecteur est amené à évoluer dans un univers froid, privé de sentiments si ce n’est la colère que l’on sent enfler de page en page. La colère, c’est évidement celle de Morgane, femme fatale et douée, à l’égo disproportionné, à l’assurance inébranlable et dont l’unique ambition est – finalement – d’être traitée à l’égal des hommes. Un défi qui semble inaccessible tant la société médiévale décrite par les scénaristes montre que la femme n’a pas voix au chapitre. Les instances de pouvoir en sont le parfait exemple mais Simon Kansara et Stéphane Fert montrent les impacts de ce système patriarcal, développent les ramifications et les généralisent : la dynamique dans le couple (à commencer par le couple royal et cette reine potache qui ne sert qu’à séduire les sujets encore récalcitrants aux décisions prises par son époux), le mariage imposé…

Hélas, mes sœurs, nous ne sommes que les esclaves de leurs envies…

On est très loin de l’univers féérique décrit dans de nombreuses représentations de la légende arthurienne. Les couleurs employées renforcent cette impression, l’animosité est entretenue en permanence. L’intrigue repose entièrement sur les épaules de Morgane, secondée par moments par Merlin. Les autres personnages sont plus insipides et leurs personnalités sont caricaturales : Arthur et son insouciance, Guenièvre et sa futilité, Lancelot et sa stupidité… Les chevaliers de la table ronde sont montrés comme des brutes épaisses, l’Eglise apparaît clairement comme un rouage nécessaire à l’endoctrinement du peuple. L’ambiance est tempétueuse, rares sont les moments d’accalmie.

PictomouiOn ne peut nier la fascination qui opère quasi systématiquement lorsqu’on fait référence à des personnages légendaires comme le Roi Arthur et Merlin l’Enchanteur. D’ailleurs, c’est certainement la raison pour laquelle j’ai lu cet album avec avidité. Mais l’ambiance est malsaine et l’histoire est peuplée de personnages retors. Pas de réel plaisir ressenti durant la lecture mais le bénéfice d’une réflexion sur la place de la femme dans la société qui n’est pas dénuée d’intérêt.

Morgane

One Shot

Editeur : Delcourt

Collection : Mirages

Dessinateur :  Stéphane FERT

Scénaristes : Simon KANSARA & Stéphane FERT

Dépôt légal : avril 2016

144 pages, 17,95 euros, ISBN : 978-2-7560-7005-6

Bulles bulles bulles…

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Morgane – Kansara – Fert © Guy Delcourt Productions – 2016