Les Cent nuits de Héro (Greenberg)

Greenberg © Casterman – 2017

Au cours d’une soirée, un bourgeois opulent vaniteux vante les mérites et les qualités de son épouse. Il la voit comme une femme vertueuse, loyale et fidèle. Il fait le pari insensé qu’aucun homme ne parviendra à la faire sortir du droit chemin. Son meilleur ami, avec qui il converse, est lui aussi quelqu’un de très fier. Homme à femmes, il provoque le mari et cherche à lui fait entendre la naïveté de ses propos. Piqué au vif, ce dernier le met au défi : « Je vais m’absenter et tu vas essayer de la séduire. (…) Je te donne 100 nuits. Mais je te garantis qu’elle sera fidèle ».
Héro, la servante de l’épouse, a entendu toute la conversation et en fait part à Cherry – la femme du riche marchand. Toutes deux tentent d’élaborer une stratégie pour que Cherry échappe aux griffes de ce mâle prétentieux. Le soir même, lorsque celui-ci se présente à la porte de la chambre de Cherry et s’installe dans son lit, Cherry lui demande une faveur ; elle souhaite entendre pour la dernière fois une des histoires que sa servante raconte si bien. A la fin de la première nuit, l’histoire n’est pas terminée. L’homme demande à pouvoir entendre la fin du récit avant de passer à l’acte auprès de la femme de son ami, quitte à la prendre de force si elle s’oppose.
Et c’est ainsi que, de nuit en nuit, Héro vient se glisser sous les draps de son amie pour raconter ses histoires, contes modernes et légendes urbaines, et tente ainsi de repousser le moment fatidique.

Parce qu’il y eut, auparavant, un album dépaysant « L’Encyclopédie des débuts de la Terre » d’Isabel Greenberg. Parce que j’en garde un bon souvenir et que l’idée de retrouver cette auteure m’a séduit.

Le prologue rappelle étrangement son album précédent : quelque part dans l’immensité de la galaxie vit un dieu tout puissant : l’Homme-Aigle. Ce dieu a deux enfants d’apparence humaine mais dotés d’un bec. Ces deux enfants se nomment Gamin et Gamine. Un jour, pour s’amuser, Gamine créa la Terre et les humains. Ils étaient heureux, vivaient d’amour et d’eau fraîche, procréaient. Gamine s’en amusait. Quand son père découvrit cela, il décida de s’occuper de la Terre et d’interférer dans ce qui s’y passe. Mais ni lui ni Gamine n’avaient anticipé les facultés étonnantes de l’Homme à s’adapter et son imprévisibilité. Parmi les nombreuses surprises que l’espèce humaine réservent aux dieux, il y a ce sentiment étonnant et capricieux qu’est l’amour ; face à lui, les théories de l’Homme-Aigle volent en éclats.

Nous voilà à fouler de nouveau le sol de « La Terre des débuts », monde moyenâgeux imaginaire, société patriarcale où l’homme semble vivre en harmonie avec la nature. Les superstitions vont bon train et la religion – le culte voué à l’Homme-Aigle – régit les lois sociales qui sont édictées. Dans ce monde traditionaliste, la place de la femme est cantonnée à un rôle bassement domestique et, dans les milieux les plus modeste, elle doit travailler pour assurer la subsistance de son foyer. La femme n’a pas le droit d’apprendre à écrire, encore moins à lire. L’accès aux livres est strictement règlement et réservé à de rares privilégiés.

Isabel Greenberg ne cache pas son penchant pour les contes et légendes ancestraux. Dans ce monde qu’elle invente – la Terre des Débuts – on ne peut manquer de remarquer les similitudes des croyances qu’elle invoque avec de vieilles superstitions ancestrales piochées dans différentes cultures primitives. Les peuples de la Terre des débuts ne maîtrisent pas la technologie, très peu d’entre eux possèdent l’écriture. Les traditions sont donc dépendantes d’une transmission orale. Les superstitions sont nombreuses. Pourtant, çà et là, l’auteure injecte des personnages qui tentent d’ébranler l’ordre établi. Des femmes ont ainsi l’ambition de sortir de l’avilissement dans lequel elles sont enfermées. Elles ont cette finesse d’esprit et cette prudence de ne pas faire les choses de manière frontale. Elles s’unissent, se serrent les coudes, espérant ainsi éveiller des consciences.

Sans en faire une critique acerbe, Isabel Greenberg questionne également l’impact des dogmes religieux, lorsqu’ils sont imposés de façon autoritaire et que la doctrine ne souffre aucune remise en question, aucune critique. Il y a des similitudes explicites avec les actes religieux pratiqués à la période de l’Inquisition. Ceux qui fautent, les femmes qui sont prises sur le fait alors qu’elles étaient en train de lire sont soumises à la sanction divine. Pour elles, il n’y a pas d’autres alternatives que la mort.

On est également sensible à la référence forte faites aux « Contes des Mille et une nuits », à cette femme qui recule chaque nuit l’instant fatidique. C’est joliment mené et le dessin faussement naïf vient donner un côté intemporel à cet univers. Pour rehausser le tout, le quotidien de ces deux femmes éprises l’une de l’autre, l’auteur insuffle dans le scénario un rythme étonnant. Les propos tenus par les protagonistes sont à la fois formulés dans un langage tout en retenue, légèrement précieux, jusqu’à ce que surgissent des termes de notre « monde » actuel et pioché dans un parlé plus vulgaire, plus instinctif, plus franc et qui donne une touche détonante.

Le talent de conteuse d’Isabel Greenberg ne fait aucun doute. En utilisant Héro, son héroïne charismatique, elle permet au lecteur de s’échapper dans un monde imaginaire des plus agréables.

Les Cent nuits de Héro

One shot
Editeur : Casterman
Dessinateur / Scénariste : Isabel GREENBERG
Dépôt légal : février 2017
222 pages, 29 euros, ISBN : 978-2-203-12195-9

Bulles bulles bulles…

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Les Cent nuits de Héro – Greenberg © Casterman – 2017

C’était ma « BD de la semaine » et je vous invite à découvrir les bulles pétillantes dénichées par les bédéphiles :

Sabine :                                      Enna :                                      Nathalie :

tome 1 / tome 2 / tome 3 / tome 4

Blandine :                                 LaSardine :                                  Mylène :

  Amandine :                                Saxaoul :                                      Fanny :

Sylire :                                       Gambadou :                            Laeti :

Karine:) :                                Stephie :                                    Jérôme :

Jacques :                                  Noukette :                                 Bouma :

Sita :

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L’Encyclopédie des débuts de la Terre (Greenberg)

Greenberg © Casterman – 2015
Greenberg © Casterman – 2015

« Au-delà de l’Aurore, dans la Quatrième dimension, se trouve le Château Nuage. C’est là qu’habite le dieu Oiseau, Homme-Aigle, et ses enfants les Corbeaux, Gamin et Gamine. Pour les Dieux, l’étoffe du monde est mince. Ils la traversent aussi facilement qu’on écarte un rideau. Là-haut, dans le Château Nuage, ils passent leurs journées à observer la vie des humains sur la Terre ».

Isabel Greenberg nous emmène à la rencontre d’un jeune homme au parcours singulier. Lorsqu’il était enfant, il fut installé dans un panier en osier que l’on a laissé dériver, soumis aux caprices d’un courant d’eau. L’enfant fut recueilli par trois sœurs des terres du Nord. Bien qu’inséparables, elles en viennent rapidement à se chamailler. Chacune revendique la maternité de l’enfant. Elles décident alors de consulter le vieux sage de leur Île et insistent pour qu’il partage l’enfant en trois à l’aide d’une incantation. Face à tant d’insistances, le vieil homme cède à leur demande mais à une condition : les trois garçons ne doivent jamais de rencontrer sans quoi, nul ne peut prévoir ce qui se passera.

Les années passent. Les sœurs apprennent à vivre seules et élèvent chacune l’un des garçons. Mais la satisfaction s’efface rapidement derrière l’amertume. Aux treize ans des garçons, elles sollicitent de nouveau l’aide de l’Homme médecine pour que les garçons soient rassemblés. Ces derniers, représentant trois partie d’un tout, fusionnent pour ne faire qu’un. Mais une quatrième partie du garçon, un tout petit bout d’âme, manque à l’appel. Elle semble être partie à l’autre bout du monde, sur les lointaines terres du Sud. Le jeune homme décide de partir en quête de cette parcelle de lui, prêt à braver tous les dangers pour retrouver une harmonie intérieure. Ses talents de conteur seront une aide précieuse dans ce périple.

Tandis que la Mer Gelée s’ouvrait sur le vaste océan et qu’on n’apercevait plus le pays du Nord, le Conteur sentit son cœur battre la chamade. Derrière lui se trouvaient les histoires anciennes et sacrées de son peuple. Et devant lui, de nouvelles histoires, prêtes à être vécues et apprises.

En feuilletant rapidement l’album, on pourrait croire que l’on est face à un recueil de plusieurs petites nouvelles. Quatre grandes parties semblent elles-mêmes se diviser en plusieurs sous-parties. Cela corrobore – me semble-t-il – avec l’idée que l’on se fait d’un ouvrage ainsi titré : « Encyclopédie des débuts de la Terre ».

Pourtant, il n’en est rien et l’abondance de sous-parties n’est autre qu’un moyen utilisé par l’auteure pour offrir des respirations à son récit. Le lecteur est invité à suivre le voyage d’un jeune conteur dont l’objectif n’est autre que de répondre à la sempiternelle question : qui suis-je ?

L’épaisseur du trait doublée à la rondeur qui le caractérise permet de profiter d’une atmosphère chaleureuse où la convivialité et la simplicité sont de mise. Isabel Greenberg, artiste anglaise que je ne suis absolument pas en mesure de vous présenter puisque je découvre, avec cet ouvrage, la qualité de son travail ainsi que son aisance à installer confortablement son lecteur dans un univers dont il ne connaît ni les codes, ni les us, ni les coutumes. L’auteure s’attarde régulièrement à délivrer quelques clés de compréhension et à jalonner son récit de quelques repères. Contre toutes attentes, ces derniers vont nous être familiers à tel point que c’en est surprenant. En effet, sitôt que l’on est en possession de certaines informations (la géographie des lieux ou le mode de vie de cette petite communauté par exemples), on se rend compte que nous ne sommes pas en terrain inconnu.

Le fait que le personnage principal soit conteur permet à la scénariste de développer avec naturel de courtes anecdotes qui enrichissent l’univers tout au long de l’album. Le ton amusé et enjoué, bien que parfois un peu trop optimiste sur certains dénouements, offre au lecteur la possibilité de profiter d’un moment de détente rare. On plonge sans aucune difficulté dans cet instant de lecture, respirant à pleins poumons cet air frais de la banquise et des étendues marines.

On s’amuse de voir de-ci de-là surgir des références détournées à des symboles qui appartiennent à notre culture occidentale : la tour de Babel, le mythe d’Ulysse, un dieu et des demi-dieux, un roi despote, Caïn et Abel, les contes des Mille et une nuits… Seule « L’Arche de Noé » sera nommée à l’identique et retrace, de façon presque similaire, l’histoire de cette embarcation. Bien évidemment, le courroux divin trouve dans cet ouvrage une autre origine.

Les gens du Nord pensent que l’Univers a été créé dans l’œil du Dieu Oiseau, Homme-Aigle. Quand il cligne des yeux, la nuit vient. Et quand il s’endort commence le long hiver nordique.

PictoOKL’occasion est belle de se laisser aller à profiter de ce voyage onirique qui pose, sans aucune prétention, un regard amusé sur des questions de société et d’actualité : croyances religieuses, structures sociétales, rapports humains… Un récit sensible et tout en finesse.

C’est avec plaisir que je partage cette lecture avec Marilyne. Je vous invite à lire sa chronique en cliquant sur ce lien. Bonne lecture à vous !

La chronique de Laurent Truc et celle de Jérôme Briot.

Du côté des challenges :

Petit Bac 2015 / Lieu : Terre

PetitBac2015

L’encyclopédie des débuts de la Terre

Editeur : Casterman

Collection : Univers d’Auteurs

Dessinateur / Scénariste : Isabel GREENBERG

Dépôt légal : janvier 2015

ISBN : 978-2-203-08852-8

Bulles bulles bulles…

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L’Encyclopédie des débuts de la Terre – Greenberg © Casterman – 2015