Les Ombres (Zabus & Hippolyte)

Il y a quelques jours, je m’étais régalée avec « Incroyable ! » et je l’avais partagé avec vous. En bonne épicurienne, j’ai eu envie de prolonger le plaisir de savourer un autre titre né de la collaboration entre Zabus et Hippolyte… « Les Ombres » a été publié en 2013 aux éditions Phébus et réédité en avril dernier chez Dargaud).

Zabus – Hippolyte © Dargaud – 2020

« Dis-lui la vérité ! Tu en as honte ? Raconte notre histoire, la vraie ! Si tu meurs, Nous mourrons une deuxième fois. L’histoire de notre vie supprimée, oubliée ! Le devoir de mémoire tu connais, grand chef ! Du fond de notre tombe… Nous l’exigeons ! »

Il est seul. Tétanisé sur sa chaise face à l’immense bureau sur lequel trône de façon imposante un dossier presque aussi grand que lui. Son dossier. Il contient toute sa vie, tous ses espoirs, la perspective de sa survie… celle de jours meilleurs. Il a peur qu’il ne soit pas accepté. Il va devoir le défendre. Se justifier. Se mettre en valeur mais… c’est si difficile quand on sait que son avenir repose sur cet instant-là. Il n’aura pas de seconde chance. Il doit expliquer comment il a pu s’extirper de la mort, comment il est parvenu à sauver sa peau alors que tant d’autres ont péri. Il porte en lui cette culpabilité-là. « Pourquoi moi ?! » Il a honte. Les ombres sont là. Ses vieux démons. Elles se moquent, cancanent. Elles fustigent sa peur autant qu’elles le supplient de témoigner de ce qui s’est passé là-bas… chez eux… chez lui. Car s’il ne dit pas, personne ne saura. Mais lui… lui veut sauver sa peau. Comment a-t-il pu s’en sortir… il ne le sait pas lui-même. Il ne sait pas expliquer pourquoi la faucheuse lui a fait grâce de la vie. Mais il sait que s’il y retourne, il n’aura pas de seconde chance. Alors il raconte son périple ; c’est ce qu’on lui demande pour examiner son dossier. Il y met tout son cœur, toute sa sincérité. Peut-être est-il arrivé au bout du chemin et que les frontières de sa nouvelle vie vont enfin s’ouvrir à lui.

« Alors on s’est sauvés… sans se retourner. Nos jambes tremblaient… mais on courait pour vivre. Vivre encore une heure, une minute, une seconde… »

Exil. Exode. Fuite. Un jeune homme s’est déraciné. Il fait désormais partie de la masse des migrants… de cette foule d’étrangers que l’on chasse, que l’on peine à accueillir… soi-disant faute de place, d’emplois. La masse de ces inconnus qui sont la preuve qu’ailleurs, le monde est malade et qu’un jour peut-être, ce mal touchera notre propre « Eldorado » et qu’il vacillera à son tour.

« Nous allons vers l’Autre Monde. Là-bas… c’est le pays du bonheur ! Là-bas, tu auras une maison avec une rivière qui coule à l’intérieur et te donne à boire quand tu as soif. Là-bas, tu auras de l’argent pour te payer ce que tu veux. Les billets sortent des murs, il suffit de les ramasser. »

Drame devenu trop commun que celui d’un pays pillé par un autre pour ses énergies fossiles. La liste des exactions commises est longue… trop longue. Le génocide d’un peuple pour satisfaire les rêves de prospérité économique d’un autre. Meurtres et viols en cascade, créant par là même des milliers de veuves, d’orphelins, de mutilés… Le langage des armes et de la peur pour museler tout un peuple et l’asservir. Superbe scénario de Vincent Zabus qui, à l’instar de « Là où vont nos pères » (Shaun Tan), rend hommage aux migrants et réclame un peu d’empathie pour ces hommes et ces femmes qui ont dû s’arracher à leur pays pour survivre. Un récit d’une beauté rare et d’une grande force.

« Quand un homme fuit son pays, c’est toujours pour trouver une vie meilleure… Mais la route est longue et difficile. L’exilé s’épuise tant à survivre qu’il en oublie la raison pour laquelle il est parti, ce qu’il cherche et même qui il est. Il n’est plus qu’un corps qui marche… »

C’est à l’aide de métaphores graphiques qu’Hippolyte nous emporte, nous transporte et nous chamboule dans ce récit. Issus de récits imaginaires populaires, les personnages secondaires prennent la forme d’ogres, de serpents, de fantômes. Ils accompagnent le témoignage du héros pas à pas.  

« Les Ombres » est un vibrant hommage aux migrants. Superbe et touchant. J’ai eu envie d’accompagner l’écriture de cette chronique avec « La petite Kurde » de Pierre Perret reprise par Idir pour accompagner cette lecture.

Les Ombres (récit complet)

Editeur : Dargaud

Dessinateur : HIPPOLYTE / Scénariste : Vincent ZABUS

Dépôt légal : avril 2020 / 180 pages / 18 euros

ISBN : 978-2205-08624-9

Incroyable ! (Zabus & Hippolyte)

Zabus – Hippolyte © Dargaud – 2020

Nous voilà quelque part en Belgique en 1983 et ça caille. La neige a recouvert les trottoirs, les toits et visiblement elle a également engourdi le cœur d’un enfant.

Nous voilà donc placés aux côtés de ce petit bonhomme haut comme trois pommes qui se prénomme Jean-Loup.

« Jean-Loup est un gamin un peu bizarre qui, du haut de ses 11 ans, s’est égaré quelque part entre son arrêt de bus… et le cosmos. »

Jean-Loup est dans son monde. A l’école, les autres enfants ne l’intéressent pas… et réciproquement. Il trace sa route tout seul. Il aime écrire des fiches. Il met tout dessus. Faune, flore, histoire de l’humanité… tout architout. Puis Jean-Loup est ritualisé (parce que la routine le rassure) et superstitieux (parce qu’on ne sait jamais ce qui peut arriver). Alors il traverse les rues sans marcher sur les bandes blanches du passage piéton. Il touche trois fois son nez. Il se lance des défis fous… des défis d’enfant.

Sa maman n’est plus là et il essaye de ne pas trop penser à elle pour ne pas être trop triste. Quant à son père, il joue au grand absent, toujours pris par le travail, toujours ailleurs et quand il est là, il est toujours pressé… de partir.

Jean-Loup est seul. Alors il s’est réfugié dans son monde. Il passe son temps avec le nez dans ses fiches ou dans de grands débats avec les personnages qui peuplent son quotidien imaginaire. Le roi Baudouin, son grand père… Pourtant…

Un matin pourtant la petite routine de Jean-Loup est comme grippée. Son réveil-matin ne sonne pas et le met en retard pour l’école. Un petit événement de rien qui va radicalement changer le cours de la vie de Jean-Loup.

Oh là là mais comme Vincent Zabus vient nous remuer avec ce récit drôle… et drôlement touchant ! Je fonds. Toute l’intrigue repose sur un enfant qui a les épaules rudement solides pour porter un propos qui aborde la douleur causée par différentes formes d’abandon. Il a l’abandon de soi, celui dans lequel Jean-Loup se réfugie pour ne pas penser, ne pas faire face à la réalité. Puis il y a l’abandon des autres lorsque ceux-ci quittent leurs places et leurs responsabilités, laissant les autres livrés à eux-mêmes. On est aussi dans ce cas de figure puisque les parents de Jean-Loup sont absents pour diverses. Ce scénario est drôlement cruel car il raconte un enfant qui grandi sans amour parental. Mais il a quelque chose d’aérien car il puise sans cesse dans l’imaginaire du petit héros en culottes courtes. Il est plein de non-dits, de silences et de respirations mais on perçoit beaucoup de choses dans les interstices qu’il y a entre les mots, entre les cases… dans les silences. Puis il y a le stress que cet enfant gère comme il peut. C’est bancal, naïf, obsessionnel… mais ses tics bordent ses angoisses. Et sa fragilité nous touche.

« Le brouillard, c’est un nuage qui n’a pas envie de voler. »

Un dessin charbonneux porte ce récit touchant où se mélangent pêle-mêle la troublante fragilité du personnage, son étonnant souffle de vie et sa manière un peu bancale d’être au monde. Comme d’habitude, Hippolyte fait des merveilles avec son trait malicieux, sombre et onirique. Il y a là une poésie très particulière qui chamboule notre petit cœur de lecteur.

Je vous recommande chaudement cet album et vous invite aussi à lire la chronique de PaKa.

Incroyable ! (Récit complet)

Editeur : Dargaud

Dessinateur : HIPPOLYTE / Scénariste : Vincent ZABUS

Dépôt légal : juin 2020 / 200 pages / 21 euros

ISBN : 978-2205-07965-4