Le Retour à la terre (Ferri & Larcenet)

Manu Larssinet et sa femme, Mariette, décident de s’installer à la campagne, aux Ravenelles. Emporté par son élan, Manu n’avait pas vraiment réalisé ce qu’impliquait le fait de changer aussi radicalement de mode de vie. Passer de la banlieue parisienne… au petit patelin perdu au milieu des champs. Si Mariette semble satisfaite de leur nouveau cadre de vie, Manu va quant à lui prendre la mesure du changement quelques semaines après leur installation.

La connexion internet qui rame, le propriétaire qui a en permanence le nez collé à leur fenêtre (et pour cause, son potager est sur le terrain mitoyen du leur), les copains qui sont loin, les gens du coin qui parlent en patois… Le choc est rude. Mais Mariette tient le cap et Manu se fait peu à peu à son nouveau rythme de vie.

Le Retour à la terre – Larcenet – Ferri © Dargaud – 2002 à 2008
Le Retour à la terre – Larcenet – Ferri © Dargaud – 2002 à 2008

Une série marrante, le genre de bouffée d’air et de bonne humeur que l’on aime prendre. Univers loufoque et pour cause : Jean-Yves Ferri scénarise la vie de Manu Larcenet.

C’est moi vu par Ferri mais dessiné par moi !

Manu et sa casquette rouge, Mariette et son flot orange, Monsieur Henri (le proprio qui est partou)t, la boulangère très… alléchante, Speed (le chat) incapable de s’acclimater à la campagne, un ermite, Esope le garçon aux chaussures rouges, les Atlantes, Tip Top son frère et puis le silence, le manque d’inspiration et son contraire, la solitude rompue par le téléphone qui sonne ou les amis qui débarquent pour le week-end, la déprime, les questions et les doutes.

Une intégrale regroupant les trois premiers tomes a été publiée. Contrairement aux tomes de la séries qui se présentent dans un format classique, son format à l’italienne met en valeur chaque strip. Au rythme d’un gag par page, cette découpe nous donne une furieuse envie de dévorer le bouquin tant on a vraiment l’impression d’une liberté dans la création, comme un plaisir surdimensionné à le réaliser et à imaginer toutes ces situations cocasses. La vie à la campagne est certes caricaturée mais sans le côté hautain et dévalorisant. On finit même par s’attaquer au personnage le plus horripilant qui soit : Madame Mortemont, la vieille acariâtre du village.

Outre les délires quotidiens de Manu et le décalage provoqué par ce « débarquement » d’un citadin à la campagne, on a des passages totalement déconnectés de la réalité, des échanges métaphysiques avec un ermite qui vit dans un arbre et l’apparition ponctuelles des Atlantes, peuple aquatique qui vit dans un étang non loin du village, sorte de cousin dégénéré des mythiques habitants de l’Atlantide. Ils deviennent les compagnons imaginaires du personnage principal, sorte de gardes fous qui lui rappellent au moindre doute que la folie le guette.

PictoOKDes années que je voulais découvrir cette série et ma foi, je n’ai pas été déçue.

Le Retour à la terre

Série terminée (cinq tomes)
Editeur : Dargaud
Dessinateur : Manu LARCENET
Scénariste : Jean-Yves FERRI
Dépôt légal : 2002 à 2008
230 pages (soit 5 tomes de 46 pages)

Bulles bulles bulles…

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Le Retour à la terre – Larcenet – Ferri © Dargaud – 2002 à 2008

Le Rapport de Brodeck, diptyque (Larcenet)

Larcenet © Dargaud – 2015
Larcenet © Dargaud – 2015
Larcenet © Dargaud – 2016
Larcenet © Dargaud – 2016

« Hier soir, les hommes ont tué l’Anderer. Ça c’est passé à l’auberge de Schloss, aussi simplement qu’une partie de cartes. Moi, je venais juste acheter du beurre, je suis arrivé après, je n’étais pas de la tuerie. Je suis simplement chargé du rapport. Je dois expliquer ce qui s’est passé depuis sa venue et pourquoi on ne pouvait que le tuer. C’est tout »

Brodeck l’orphelin a été mandaté par les hommes du village. Lui qui, enfant, a été trouvé par une vieille femme, errant, sur les ruines de son village natal. Elle l’a pris sous son aile. Elle l’a protégé. Puis l’a invité à la suivre, chez elle, dans ce village d’adoption qui l’a vu grandir. Là, il s’y est fait des amis. Il est devenu un homme. Jusqu’à ce jour maudit où la guerre a éclaté et que les soldats ennemis ont pris possession du village. Ils sont arrivés par un jour d’hiver. Ils sont restés presque une année durant. Et durant ce laps de temps, le sort du village s’est noué. Les choses ont changé. Subrepticement, sournoisement, les esprits ont changé sous le joug de la peur. Comme il n’était pas né au village, son nom a été donné aux soldats étrangers. Ces derniers ont fait irruption chez lui, en pleine nuit. Puis ils l’ont rossé et attaché comme un chien. Ils l’ont emmené dans un camp de prisonnier. Un camp de la mort… dont il est revenu quelques temps après la fin de la guerre. Pendant toute cette période, il a connu l’horreur. Il a assisté, de force, aux exécutions matinales et quotidiennes que les soldats réalisaient pour se divertir. Il s’est rabaissé à exécuter leur moindre caprice. Il a accepté d’être mis en laisse. Il a fait le chien. Puis, libéré de ses oppresseurs… il a fui le camp. Erré des jours durant. Il a marché, hébété, affamé… et ses pas l’ont conduit jusqu’à sa maison. Il y a retrouvé sa femme… différente. Plongée dans une torpeur sans fin. Muette… elle a trouvé refuge dans le silence.

Jusqu’à ce jour où un nouvel étranger est arrivé. L’Anderer. Il a posé ses valises. Il s’est fait sa place au village. Il a appris à connaître les locaux. Il a laissé les autres l’observer, le jauger, le juger. Jusqu’à ce soir où, assoiffés de sang, les hommes du village l’ont assassiné.

Arrivé par hasard sur les lieux du crime, juste après que celui-ci ait été commis, Brodeck a été investi par les hommes du village. Ils attendent de lui qu’il rédige un rapport. Celui-ci devant contenir une description précise de ce qui s’est passé. Comme un témoignage collectif.

Adapté du roman éponyme de Philippe Claudel, « Le Rapport de Brodeck » s’ouvre sur le meurtre d’un homme. Appelé « Anderer » car il n’a aucune attache avec les gens de la région, c’est l’Etranger dans tout ce qu’il représente et symbolise. Ce récit se déroule en période d’après-guerre, probablement en Allemagne ou en Pologne. L’intrigue met en scène des gens frustres et le personnage principal est en proie à la peur. Il souhaite honorer son engagement, réaliser le rapport qui lui a été demandé, mais cette mission l’expose. Durant toute la lecture, on le sent tiraillé : hors de question pour lui de fuir, il assume cette responsabilité tout en sachant parfaitement que sa vie est en jeu. Il n’est pas certain que ses congénères apprécient la vérité.

Le Rapport de Brodeck, tome 2 – Larcenet © Dargaud – 2016
Le Rapport de Brodeck, tome 2 – Larcenet © Dargaud – 2016

Le scénario s’appuie totalement sur Brodeck. Grâce à lui, on découvre les villageois, on côtoie essentiellement les hommes du village. Ils vivent la peur au ventre, marqués par la crainte de l’autre et le besoin de se faire respecter. Ils sont traumatisés par la guerre et les souvenirs qu’ils en gardent. Ils ont peur, sont suspicieux, intranquilles. Le « rapport » est une bombe, Brodeck l’a très bien compris en voyant les regards méfiants qui se posent désormais sur lui. Pourtant, ce rapport permet au personnage de faire ce qu’il aurait dû faire depuis bien des années… avant même que la guerre n’éclate : aller à la rencontre des autres. Mais dans ces contrées reculées, cela n’est pas une habitude. On ne s’en remet pas facilement à la confidence. On reste sur le paraître et on rumine ses blessures. En tentant de retracer le fil des événements, Brodeck provoque des échanges avec les acteurs du drame. Ces derniers, terrifié par le poids du secret et retranchés dans leur propre solitude, se confient.

J’avais brièvement vu l’homme derrière l’homme… comme un paysage aux reliefs harmonieux, caché au bout d’un chemin aride et pierreux.

Manu Larcenet ( » Le Combat ordinaire « ,  » Journal d’un corps « ,  » Blast « …) propose un récit troublant et saisissant. Une réflexion sur la guerre, le mensonge, la honte, la peur. Meurtre de l’Anderer, l’étranger du village, cet « Autre » qui est le premier à venir en ces contrées reculées depuis la fin de la guerre. L’ambiance est tendue, pesante… mais on avance dans la lecture comme hypnotisé par les mots que le héros pose dans son cahier ; des mots que nous lisons, qui donnent forme à la voix-off… les pensées du narrateur.

La narration à la première personne. Des pleines pages totalement silencieuses, écrasées par la neige et le froid. Des trognes (une difficulté cependant à les reconnaitre, trop semblables entre barbes et toques, comme si la consanguinité avait uniformisé la gueule des habitants des environs). Des clairs obscurs et le jeu permanent d’ombres et de lumières. La même immensité blanche que dans « Construire un feu » (Chabouté) mais le trait de Larcenet est plus charbonneux. L’auteur joue avec les imprécisions visuelles, créant des flous grâce au brouillard, aux flocons, aux caprices de la mémoire qui grignotent des scènes entières de souvenirs…

Brodeck et sa personnalité qui change au fil du récit, l’impression qu’il reprend confiance en lui, il ose affronter l’autre et imposer ses choix et ce malgré toute l’appréhension qu’il a de le faire et la peur des conséquences. Ses prises de position le mettent en tension, comme si nous mesurions après coup les conséquences d’une phrase énoncée. Des scènes marquantes, des personnages touchants qui se mettent soudainement à nu alors que rien ne le laissait supposer. Comme cette scène avec le prêtre :

« – A qui t’es-tu confié Brodeck ? A l’homme ou à ce qu’il reste du prêtre ?
– Peu importe…
– Au contraire ! si je te pose la question, c’est justement parce que ce n’est pas la même chose du tout. Je sais que tu ne crois plus en dieu, Brodeck, depuis ton retour de… du… Comme tu as été honnête avec moi, je vais faire de même… Moi non plus je n’y crois plus. Longtemps je lui ai parlé, j’ai suivi ses pas… Parfois même, il semblait me répondre, par des pensées, des gestes qui me venaient… Il m’inspirait. Puis tout s’est arrêté. Aujourd’hui, je sais. Nous sommes seuls, voilà tout. Si j’entretiens encore la boutique, c’est uniquement pour quelques vieilles âmes qui seraient encore bien plus seules si je laissais tomber le spectacle. Il y a pourtant un principe que je n’ai jamais renié. Le secret de la confession. C’est ma croix, et je la porterai jusqu’à la fin. Je sais tout Brodeck… tout. Et tu ne peux même pas imaginer ce que « tout » signifie. Les hommes sont plus pervers que les pires bêtes sauvages. Ils commentent le pire si facilement, puis sont incapables de vivre avec la vérité de leurs actes ! Leurs souvenirs, Brodeck, ceux cachés tout au fond, bien au chaud, ils ne mentent pas. Alors, ils viennent me voir parce qu’ils pensent que je peux les soulager, et ils me parlent, ils me disent tout. Je suis celui dans le cerveau duquel ils déversent toutes leurs sanies, leurs ordures, pour s’alléger… » (Le Rapport de Brodeck, tome 1).

PictoOKPictoOKSuperbe récit, superbe maîtrise des contrastes, superbe composition graphique. Superbe.

Une lecture que j’ai le plaisir de partager avec Noukette et Jérôme à l’occasion.

Je participe aujourd’hui à la « BD de la semaine » ; les liens des autres participants sont chez Noukette.

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Le Rapport de Brodeck

Diptyque terminé

Editeur : Dargaud

Dessinateur / Scénariste : Manu LARCENET

Dépôt légal : avril 2015 (tome 1) et juin 2016 (tome 2)

Bulles bulles bulles…

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Le Rapport de Brodeck, tomes 1 et 2 – Larcenet © Dargaud – 2015 et 2016

Chroniks Expresss #9

Le loup qui mangeait n’importe quoi – Donner – Larcenet © Mango – 2013

Donner – Larcenet © Mango – 2013
Donner – Larcenet © Mango – 2013

Un loup affamé plante ses griffes sur tout ce qu’il rencontre… sans savoir qu’il hérite de leurs flatulences intempestives : un mouton qui rote, un cochon qui pète… sans compter les enfants qui plongent les doigts dans leur nez… (synopsis éditeur).

Avouez que lorsque Jérôme et Noukette s’associent pour parler du premier album jeunesse illustré par Manu Larcenet (Blast, Le combat ordinaire…), il y a de quoi être intrigué. Pour l’occasion, il s’est associé à Christophe Donner qui a publié pléthore d’ouvrages jeunesse à L’Ecole des Loisirs. Tout cela me semblait donc de bonne augure.

Effectivement, la compagnie de ce loup affamé est ludique. A l’instar des contes classiques, nous sommes en présence d’un loup glouton. Le comique de situation tient au côté récurrent des mésaventures du canidé obstiné qui ne tire aucune expérience des leçons de la vie. Le mouton l’informe pourtant de ses éructations récurrentes et le met en garde : Ne me touche pas, le loup, ne fais pas ton méchant : tu pourrais hériter de mon vil penchant. Ce tic a gâché ma vie ancienne, pense qu’il pourrait aussi pourrir la tienne ! Qu’à cela ne tienne !! Le loup n’en fait qu’à sa tête et ne pourra que le regretter ensuite. Il en est de même lorsqu’il est en présence du cochon qui l’informe de ses flatulences incessantes etc… De quoi faire rire les enfants à la vue d’un loup caustique qui réunit à lui seul tous les interdits du quotidien…

Alors effectivement, ce loup amuse. Le texte de Christophe Donner est écrit en alexandrin, ce qui donne un rythme très agréable à la lecture. Seul grief : la présence de termes trop alambiqués qui ne font pas partie du vocabulaire courant d’un jeune enfant. Charge à l’adulte d’intervenir et de reformuler et/ou d’expliquer le terme, cassant le rythme de la mélodie narrative pourtant parfaitement huilée. Heureusement, cette histoire a un-petit-goût-de-reviens-y et de lecture en lecture, l’assimilation dudit vocabulaire permettra de profiter pleinement des nombreux rebondissements de cette amusante aventure.

Aâma, tome 3 – Peeters © Gallimard – 2013

Peeters © Gallimard – 2013
Peeters © Gallimard – 2013

« Verloc Nim et son frère Conrad partent en expédition pour récupérer la mystérieuse substance aâma, qui a complètement modifié l’environnement de la planète Ona(ji). Alors que le petit groupe progresse dans un univers aussi hostile que stupéfiant, la vérité sur la nature d’aâma reste inaccessible. Et la réalité a tendance à vaciller… » (synopsis éditeur).

Troisième opus de cette série qui a obtenu un Fauve (Prix de la série) au Festival International de la Bande Dessinée à Angoulême en 2013. Le rythme de publication est réglé comme du papier à musique au rythme d’un album par an. Mais avec le projet d’adaptation en téléfilm de Pilules bleues, Frederik Peeters conservera-t-il la cadence qu’il s’est imposée sur Aâma ?

La quête aveugle dirigée par Conrad (le frère de Verloc) se poursuit sur la planète Ona(ji). En chemin, les protagonistes croiseront différentes formes de vies, étranges et inconnues, hostiles ou bienveillantes. Les situations rencontrées sont troublantes, au point que le réel se confonde avec l’irréel. Où est le vrai du faux ? Qu’est-ce qui est induit par aâma ? Le scénario suit un rythme fou, on profite de quelques rares respirations lorsqu’on retrouve la scène [du tome 1] où Verloc tente de reconstruire sa mémoire en lisant son journal intime. Le lecteur peut se raccrocher à peu de choses pour démêler les fils de cette aventure qui frôle la schizophrénie.

J’ai parfois cherché à me rappeler le but de cette expédition insensée (voire les avis précédents : tome 1, tome 2). Les personnages sont sonnés par les obstacles qui jalonnent leur route… J’avoue avoir perdu les quelques repères que je pensais détenir grâce aux tomes précédents. Une relecture de ces trois premiers tomes s’impose avant de découvrir [dans un an] les surprises que nous réserve le tome 4.

Filandreux, vieux clou indigeste – Hureau © Warum – 2012

Hureau © Warum - 2012
Hureau © Warum – 2012

« Filandreux, n’est pas loin de ce que l’on pourrait appeler un vieux grincheux. Il résiste à tout, au temps, aux modes, aux courants d’air. Filandreux est bavard, d’une mauvaise foi exemplaire, il est un peu cynique, un peu méchant.

Un peu vieux con grande gueule très jeune encore dans sa tête et très vert, comme les arbres qu’il aime tant.

De grandes déclarations en combines sournoises, Filandreux traîne se carcasse dans la ville qu’il déteste, vaticinant, tançant, critiquant sans répit » (synopsis éditeur).

Tous aux abris !! Un vieux de mauvais poil erre dans les rues de la ville. Canne à la main, il déambule un peu avant de venir se poser sur son banc, banc sur lequel il cohabite assez mal avec ses congénères humains.

Moins pervers et plus malin que les vieux chnoques de sa génération, Filandreux nous emmène dans des réflexions passionnées sur l’écologie, l’espère humaine, les files d’attentes pour des dédicaces, la vieillesse, l’utilité sociale… Ce recueil contient de courtes nouvelles qui mettent en scène le vieux. Le trait ciselé de Simon Hureau (Hautes-Œuvres, Intrus à l’étrange, L’empire des Hauts-Murs…) renforce l’ambiance cocasse des scènes qui décrivent un énergumène au mode de vie légèrement décalé mais qui témoigne de réflexions très lucides quant aux effets pervers du capitalisme.

Une amusante découverte que je dois à Jérôme. En fin connaisseur de mes habitudes de lecture, il avait repéré que je n’avais pas lu cet album-là de Hureau… merci !! 😉

Extrait :

« Répugnante vie organique, immonde machine humaine, transit intestinal sur pattes… Machines à engloutir, avaler les productions de la nature, végétaux, animaux… Ereintage des ressources… Nature engloutie pour engraisser des corps exsudant, excrémentant, expectorant, urinant, éructant, pétant, et, au final, puant. Puanteur évitée moyennant un lavage quotidien. Lavage qui salit l’eau, déjections qui salissent les fleuves, déchets qui salissent la Terre. Désespérant… Nous sommes des mécaniques à cochonner l’environnement. C’est irrémédiable » (Filandreux – Vieux clou indigeste).

Du côté des challenges :

Petit Bac 2013 / Gros mot : Vieux clou

Petit Bac 2013
Petit Bac 2013

Journal d’un corps (Pennac & Larcenet)

Pennac – Larcenet © Futuropolis-Gallimard – 2013
Pennac – Larcenet © Futuropolis-Gallimard – 2013

A l’âge de 12 ans, après s’être souillé durant une activité organisée à l’occasion d’un camp de scout, le narrateur décide d’ouvrir le journal de son corps. Ce sera l’occasion, il l’espère, d’apprivoiser ce corps qui l’encombre.

Très tôt rejeté par sa mère, le narrateur a passé la majeure partie de son enfance en compagnie de son père. Ce dernier, atteint d’une maladie incurable, lui a transmis une somme incalculable de savoirs et une passion certaine pour les études. Après, la mort du père, l’enfant se retrouve livré en pâture à une mère autoritaire, acariâtre et peu aimante. Il fuit alors dans son monde imaginaire et s’inventant « Dodo« , son petit frère imaginaire, qui lui permet de supporter les humeurs maternelles. Il se réfugié également sous l’aile protectrice de la généreuse Violette, sa nourrice, qui lui apportera l’amour que sa mère ne parvient à lui donner.

Pennac – Larcenet © Futuropolis-Gallimard – 2013
Pennac – Larcenet © Futuropolis-Gallimard – 2013

Toute sa vie durant, cet homme a tenté de dompter ce corps si étranger en recourant à son journal. Une émotion, une contrariété… il en consigne les répercussions corporelles dans ses carnets. Ainsi, même si ce corps fut une curiosité de chaque instant, le narrateur est peu à peu parvenu à se l’approprier.

Les cinq sens aux abois, le verbe alerte, il y décrit chaque étape de sa vie, du plaisir de plonger dans les réserves de grain du grenier de Manès, de l’extase procuré par une masturbation, des premiers ébats sexuels avec Mona qui deviendra la femme de sa vie, de la naissance de Lison (son deuxième enfant à qui il destinera ces Mémoires), à l’arrivée des premiers symptômes de la sénilité… Tout y est consigné, sans pudeur, sans mensonges, tantôt de manière crue ou tantôt en recourant à la métaphore.

C’est d’un autre corps que j’ai, moi, tenu le journal quotidien ; notre compagnon de route, notre machine à être. Quotidien, c’est beaucoup dire ; ne t’attends pas à lire un journal exhaustif, il ne s’agit pas d’une recension au jour le jour mais plutôt à la surprise la surprise – notre corps n’est est pas avare – de ma douzième à ma quatre-vingt-huitième et dernière année, et ponctuée de longs silences, tu verras, sur ces plages de la vie où notre corps se laisse oublier. Mais chaque fois que mon corps s’est manifesté à mon esprit, il m’a trouvé la plume à la main, attentif à la surprise du jour. J’ai décrit ces manifestations le plus scrupuleusement possible, avec les moyens du bord, sans prétention scientifique. Mon bel amour de fille, tel est mon héritage : il ne s’agit pas d’un traité de physiologie mais de mon jardin secret, qui est à bien des égards notre territoire le plus commun.

Ce n’est pas aux vieux chroniqueurs que j’apprendrais à faire la grimace, vous ne vous étonnerez donc pas si je vous dis qu’il m’a été extrêmes difficile de rédiger cet article consacré à une lecture que j’ai énormément appréciée.

Pennac – Larcenet © Futuropolis-Gallimard – 2013
Pennac – Larcenet © Futuropolis-Gallimard – 2013

Volumineux album tout d’abord, au format gigantesque (format A3) et au poids conséquent. Une fois ouvert, le lecteur plonge littéralement dedans puisque le livre fait totalement écran à ce qui peut se passer autour de lui. Sa qualité première est de nous offrir le texte originel de Daniel Pennac dans son intégralité. En prime, l’ouvrage est enrichit des illustrations de Manu Larcenet, une réalisation graphique tout à fait subtile, en noir et blanc.

Non content de nous permettre de faire la connaissance d’un homme qui gardera son anonymat de bout en bout (impossible d’accéder à son nom, voire mieux : son prénom !), le narrateur s’approprie son lecteur de manière totalement exclusive – comme un enfant capricieux. qu’il est difficile de poser cet ouvrage en cours de lecture !! Et comme si cela ne suffisait pas, il est tout aussi douloureux d’accepter de terminer cet ouvrage ; j’ai ralentit mon rythme de lecture pour faire durer, je ne voulais quitter cet univers si prenant quand le récit s’envole, si touchant lorsque vient la fin d’un narrateur qui, nous le savions avant même de commencer, ne peut être éternel. L’humour nous emporte quelque soit la gravité des événements faisant ainsi de cette lecture un amusement de tout instant.

On parcourt ainsi soixante-seize années d’histoire (de 1936 à 2010) par le biais d’un corps qui traversera, non sans appréhensions, les années de pensionnat, les affres de la guerre, les mouvements de mai 1968 sans compter le dépaysement d’un voyage de noces à Venise, les joies de la puberté ou celles de la paternité, l’entrée dans la vie active…

PictoOKPictoOKUne fois de plus, j’ai été charmée par le style de Daniel Pennac que les illustrations de Manu Larcenet viennent sublimer.

La chronique de PaKa.

Extraits :

« Notre voix est la musique que fait le vent en traversant notre corps (enfin, quand il ne ressort pas par le bas) » (Journal d’un corps).

« Violette est ma maison. Elle sent la cire, les légumes, le feu de bois, le savon noir, la javel, le vieux vin, le tabac et la pomme. Quand elle me prend sous son châle, j’entre dans ma maison. J’entends bouillonner ses mots au fond de sa poitrine et je m’endors. Au réveil, elle n’est plus là, mais son châle me couvre toujours. C’est pour que tu ne te perdes pas dans tes rêves, mon petit gaillard. Les chiens perdus reviennent toujours au vêtement du chasseur ! » (Journal d’un corps).

« La femme, mon petit, est un mystère pour l’Homme et le contraire n’est malheureusement pas vrai » (Journal d’un corps).

« Éjaculation mon garçon. Si ça t’arrive pendant la nuit n’aie pas peur, ce n’est pas que tu recommences à faire pipi au lit, c’est l’avenir qui s’installe » (Journal d’un corps).

« L’Homme nait dans l’hyperréalisme pour se distendre peu à peu jusqu’à finir en pointillisme très approximatif avant de s’éparpiller en poussières d’abstraction » (Journal d’un corps).

« Au fond, il me plaît de penser que nos habitus laissent plus de souvenirs que notre image dans le cœur de ceux qui nous ont aimé » (Journal d’un corps).

« Il est difficile de discerner ce que nous ôtent, en mourant, ceux que nous avons aimés. Passons sur le nid des affections, passons sur la foi des sentiments et les délices de la connivence, la mort nous prive du réciproque, c’est vrai, mais notre mémoire compense, vaille que vaille » (Journal d’un corps).

« Nous sommes jusqu’au bout l’enfant de notre corps. Un enfant déconcerté » (Journal d’un corps).

Du côté des challenges :

Petit Bac 2013 / Partie du corps : corps

Petit Bac 2013
Petit Bac 2013

Journal d’un corps

Récit complet

Editeurs : Futuropolis/Gallimard

Auteur : Daniel PENNAC

Illustrateur : Manu LARCENET

Dépôt légal : avril 2013

ISBN : 978-2-7548-0950-4

Bulles bulles bulles…

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Journal d’un corps – Pennac – Larcenet © Futuropolis-Gallimard – 2013

Blast, tome 3 (Larcenet)

Larcenet © Dargaud - 2012
Larcenet © Dargaud – 2012

La troisième déflagration de Blast a retenti dans les bacs de nos libraires en octobre dernier.

Qu’advient-il de Polza dans ce nouvel opus ? Son interrogatoire se poursuit, toujours mené par le même duo de flics. Mais cette fois-ci, les règles changent un peu. Ils demandent à Polza, la grasse carcasse, de passer sous silence les derniers détails concernant la période où il a vécu sous les ponts.

Il est temps de parler de Carole. « On est les derniers à s’intéresser à toi au-delà de ce que tu as fait » lui disent les flics pour le forcer à passer aux aveux…

« On est les derniers à s’intéresser à toi »…

Ces propos des deux enquêteurs portent les attentes du lecteur. Rappelons que depuis deux tomes, ce même lecteur est cuisiné par Polza qui retarde avec tact le moment de passer aux aveux. Le ton change donc radicalement : les flics sont plus directifs qu’à l’accoutumée et Polza entend que l’heure tourne.

Il accepte donc de taire quelques semaines de sa vie et poursuit le récit de son errance. Son parcours chaotique le conduit à être hospitalisé dans un service de psychiatrie. C’était le dernier élément à introduire. Dès lors, Larcenet a placé toutes les pièces de son échiquier. Polza est au pied du mur… On sent que le dénouement est proche, mais le personnage, désormais habitué à la confidence, passe à l’introspection et se livre à cœur ouvert, avec franchise et sans pudeur. Manu Larcenet a si bien préparé son lecteur qu’on remarque à peine que le cadre de l’interrogatoire a volé en éclats. Le personnage ne se contente pas de relater les faits. Il revit les événements avec un léger recul qui donne davantage de profondeur à ses propos, souvent présents par le biais d’une voix-off. Il est à la fois narrateur et acteur. Dans la déposition qu’il fait devant les flics, il n’élude aucun protagoniste, aucune réflexion qu’il a pu avoir ou aucune sensation qu’il a ressentie. Tout est là, des odeurs aux peurs. Il relate même ce moment qu’il a passé devant un miroir et durant lequel il a observé avec dégoût son corps flasque. On pénètre en profondeur dans la personnalité de Polza : il nous parle du souvenir de son père, de la relation qu’il avait avec lui, de son corps qui lui fait mal… de son cœur encore capable d’aimer…

Polza souffre, on en prend toute la mesure dans cet album. J’aurai presque envie de le défendre, malgré ses pulsions, malgré ses accès de folie. Il est touchant. Larcenet s’amuse de notre naïveté. Il savait qu’en nous imposant cette image d’un colosse obèse, on baisserait la garde. Il savait certainement qu’on tomberait dans le panneau et qu’il pourrait nous achever, grâce à quelques coups narratifs bien placés. Durant la lecture, on est pris dans la tourmente de Polza. Certains visuels donnent envie de détourner les yeux, moments insoutenables insoutenables. Larcenet orchestre parfaitement le scénario ; d’un coup de baguette, il campe une ambiance : peur, quiétude, amusement… et amenant presque le lecteur à être un des acteurs de cette histoire.

Au terme de ce troisième tome, à environ 600 pages de la première planche de Blast, l’intrigue est toujours préservée. On ne peut que supposer divers dénouement possibles mais le caractère imprévisible du personnage ne nous permet pas d’avoir de réelles certitudes…

PictoOKPictoOKTrois, quatre, cinq… tomes. Je ne sais plus, peu m’importe tant qu’il y a du plaisir à lire !! Vivement la suite.

Mes chroniques sur les tomes précédents : tome 1 et tome 2.

Les chroniques sur le tome 3 : Enna, Noukette, Lunch, Yvan, Positive Rage, Le coin du libraire.

Blast

Tome 3 : La tête la première

Challenge Petit Bac
Catégorie Partie du corps

Série en cours

Éditeur: Dargaud

Dessinateur / Scénariste : Manu Larcenet

Dépôt légal : octobre 2012

ISBN : 978-2-205-07104-7

Bulles bulles bulles…

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Blast, tome 3 – Larcenet © Dargaud – 2012

Blast, tome 2 (Larcenet)

Blast, tome 2
Larcenet © Dargaud – 2011

Souvenez-vous quand je présentais le premier tome de Blast :

« Prénom : Polza

Âge : 38 ans

Situation actuelle : a choisit d’être clochard « Pas SDF ! Clochard ! Le premier subit quand le second choisit ».

Antécédent professionnel : critique culinaire

Antécédents tout court : sept internements en hôpital psychiatrique durant les 6 dernières années, automutilations, comportement asocial, altération du jugement, état délirant, hallucinations, une dizaine d’arrestations, voie de fait, ébriété, outrage, stups, vol simple…

Signe particulier : Intelligent, il a de l’esprit et manie le verbe.

Polza est en garde-à-vue. Carole est, par sa faute, hospitalisée dans un état  critique. Deux flics sont là pour l’écouter et avoir sa version des faits, « maintenant que vous l’avez serré, il faut le comprendre » invective le commissaire. Le souci c’est que Polza va avoir besoin de temps.

Posez-vous avec ce pavé de 220 pages, Polza se raconte… ».

Les ingrédients restent les mêmes dans ce second tome (second pavé de seulement 200 pages). La garde-à-vue se poursuit, le temps joue en défaveur des policiers qui se trouvent dans une situation délicate : recueillir un maximum d’éléments dans un laps de temps restreint.

Manu Larcenet joue réellement avec les ambiguïtés de son personnage, à l’image du visuel de couverture : un clochard entouré de livres, avouez que cela a de quoi titiller nos représentations ! Étrange vision qui sort des clichés habituels.

L’empathie que Polza avait suscitée chez moi lors du premier tome s’est estompée durant la lecture de ce nouvel opus. Étrangement, par je ne sais quel recours narratif, je me suis instinctivement placée du côté des inspecteurs, savourant différemment les propos de Polza. Le fait qu’il nous embarque dans ses souvenirs est toujours aussi captivant, mais certains éléments de son discours m’ont fait prendre plus de recul quant au personnage. Dans le tome précédent, j’hésitais moins sur la question « sympathique ou inquiétant cet homme ? »

Quoiqu’il en soit, j’ai vraiment apprécié cet album qui répond à mes attentes. Les pistes s’affinent, l’enquête se peaufine, le rythme est là et l’alternance passé/présent offre un bon équilibre entre la rigueur des policiers et les délires de Polza.

Au niveau graphique, on navigue bien. Passages muets ou plus loquaces, pleines pages pour contempler ou découpe des planches plus sèches (en cases) pour illustrer les temps d’enquête… il n’y a pas d’ennui, jamais de lassitude et beaucoup d’originalité dans la construction de l’album. Les longs monologues de Polza et la présence récurrente de ses « Blast », sorte d’excursions mentales dans un monde imaginaire où les lois du temps et de la pesanteur s’évanouissent au profit de la plénitude, ont un très bon rendu. Le travail de Larcenet est aboutit, on est aux premières loges pour profiter et ressentir ce sentiment de plénitude (accomplissement) décrit par Polza, je pense que l’utilisation de véritables dessins d’enfants sur ces passages y joue pour beaucoup (pas de codes particuliers, de la simplicité, il y a là quelque chose de naturel à ces états de transe). Enfin, de nouvelles touches de couleurs, plus structurées cette fois, font leur apparition et créent une troisième ambiance teintée d’ocres et de rouilles : celle des souvenirs d’enfance de Polza, sorte de mémoire corporelle et émotive, qui matérialisent tout un lot d’émotions et d’impressions non maitrisées/intellectualisées par Polza. J’aime beaucoup cette manière bestiale (car corporelle) de parler de son intimité, de son vécu. J’aime beaucoup cette grosse carcasse fragile et la manière qu’il a de refuser son besoin de reconnaissance et d’affection.

Une lecture que je partage avec Mango et les participants aux

Mango

Les entretiens : Manu Larcenet parle du tome 2 de Blast, entretien avec Manu Larcenet mis en ligne sur Bedeo.

PictoOKQuoiqu’il en soit, Manu Larcenet balaye les dernières appréhensions que l’on pouvait avoir en sortant du tome 1 car ce nouveau volet de Blast fait un beau pied-de-nez aux lecteurs qui restaient prudents, trop peut-être, et n’osaient vanter la qualité de cette histoire. La psychologie des personnages est travaillée et pertinente, le rythme de la narration nous emporte une nouvelle fois dans les méandres de l’esprit torturé de son personnage principal. Ce tome instaure un nouvel équilibre entre les jeux de personnages… j’attends la suite avec impatience !

J’ai partagé cette lecture avec Choco, je vous invite à découvrir son avis.

Écouter l’entretien avec Manu Larcenet diffusé le 29 avril 2011 sur France Inter.

EDIT : émission Un monde de Bulles du 6 mai 2011.

L’avis d’Yvan et de Sébastien Naeco.

CITRIQ

Extraits :

« Vous êtes sans doute de ceux qui ne se soulent qu’à la communion du petit neveu ou au remariage de tata Jacqueline. Vous pensez qu’en émoussant vos sens ou votre illusion de contrôle, l’ivresse vous diminue. C’est une erreur. L’ivresse n’est pas un asservissement, c’est une libération. C’est le seul moyen de se connaitre sans se faire peur » (Blast, tome 2).

« Depuis toujours, pour ne pas ajouter l’odeur à l’outrage visuel, j’ai mis un point d’honneur à être rigoureusement propre. Deux douches par jour, hygiène buccale impeccable, savons parfumés, crèmes, déodorants. Comme vous sans doute. La vérité, c’est que, comme vous, je sentais l’employé du mois… Vous savez, ce relent putassier industriel qu’on trouve partout. Le métro, les administrations, les ascenseurs… L’odeur uniforme de la majorité » (Blast, tome 2).

« Avec une perception accrue et un étonnement bourgeois, je réalisai que, sûrement, le froid pouvait me tuer. Paradoxalement, j’en conçus une certaine joie. Si je risquais de mourir et que cette même éventualité m’effrayait un peu, ça voulait dire que j’existais encore » (Blast, tome 2).

Blast

Série en cours

Tome 2 : L’apocalypse selon Saint-Jacky

Editeur : Dargaud

Dessinateur / Scénariste : Manu Larcenet

Dépôt légal : avril 2011

ISBN : 9782205067590

Bulles bulles bulles…

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Blast, tome 2 – Larcenet © Dargaud – 2011