Un certain Cervantès (Lax)

Lax © Futuropolis – 2015
Lax © Futuropolis – 2015

Pour fuir la taule, Mike Cervantès s’est engagé dans l’Armée. Par la suite, il a été affecté en Afghanistan. Là-bas, il est victime d’une attaque des troupes afghanes ; son blindé explose, il est le seul survivant. Les soldats talibans en font leur prisonnier en même temps qu’il soigne sa main gauche, salement amochée par l’explosion. Détenu dans des conditions proches de l’incurie, les talibans amputent une partie de son membre grignoté par la gangrène. Les mois se succèdent, parsemés de vaines tentatives d’évasion du G.I. Jusqu’à sa libération. Il rentre alors en Californie et se claquemure dans la vieille baraque qu’il avait construite avec son père. Totalement soustrait au regard de ses congénères, il tente de se reconstruire, d’accepter son moignon et de trouver la force de retourner voir sa mère. Les seules visites qu’il accepte son celle de Randy, son ami de toujours et digne de confiance.

Peu à peu, il parvient à franchir ses étapes et quitte sa retraite. Tenter de se réinsérer, engager les soins et acquérir une prothèse. Mais son impétuosité va le conduire en prison. Il écope de 16 mois fermes, le temps de perdre sa petite amie et de trouver le chemin de la bibliothèque. Là, il découvre son homonyme, Miguel de Cervantès et s’identifie à lui. Il faut dire que leurs parcours sont similaires, entre la captivité, la détention, le sens des valeurs, une main gauche blessée à la guerre…

C’est par le biais de la métaphore que Christian Lax aborde le sujet des vétérans, leurs difficultés à faire face au traumatisme subit en zone de conflit, leurs difficultés à se réintégrer, leurs troubles du sommeil… Pour cela, « Revenants » (un ouvrage d’Olivier Morel et de Maël, paru chez Futuropolis en septembre 2013) abordait la question de façon frontale.

Parce qu’après une telle expérience, on imagine aisément qu’on ne reprend pas facilement le fil de la vie, que les blessures restent et qu’il faut apprendre à vivre avec.

Octobre 1580. Après cinq ans de captivité et quatre tentatives d’évasion, Miguel de Cervantès rentre enfin au pays. Selon une source proche du dossier, les frères de la Bella, de l’Ordre de la Trinité, auraient versé cinq cent écus à Hassan Pacha, vice-roi d’Alger, en paiement de la rançon exigée. Ni accueil médiatisé, ni cellule de soutien psychologique pour ce vétéran des croisades, son syndrome de stress post-traumatique, il va se le gérer tout seul. L’anxiété, les colères, les troubles paranoïaques et les rebuffades de son bras gauche c’est pour sa pomme.

Un certain Cervantès – Lax © Futuropolis – 2015
Un certain Cervantès – Lax © Futuropolis – 2015

Les lavis de Christian Lax proposent une ambiance poussiéreuse qui colle au climat aride de la Californie. Sur ce décor semi-désertique, Cervantès-l’américain combat ses démons, le Stetson vissé au crâne, comme une seconde peau. Le trait de l’illustrateur est habile et semble courir sur la planche, porté par les mouvements qu’il doit décrire. Alors qu’en début de lecture, Lax avait proposé deux ambiances différentes, privilégiant un noir-terre pour la période contemporaine et un noir-violacé pour le XVIème siècle, les couleurs vont finir s’unifier à mesure que l’on avance dans l’album. Notre Cervantès des temps moderne va tout d’abord s’assagir ; il s’insère, trouve un emploi, lie des connaissances. Le scénario semble décidé à lui faire reprendre une route bien organisée, un chemin qu’il ne pensait plus pouvoir emprunter. Mais c’était sans compter son imprévisibilité et son impulsivité. Miguel de Cervantès rôde dans un coin de sa mémoire et Lax a déjà son idée en tête.

– T’as pas l’air spécialement enthousiasmé par mon bréviaire Sancho… C’est quoi qui te plaît pas ? Les dessins de Gustave Doré ?
– Non, au contraire… C’est plutôt l’enthousiasme de Don Quichotte à foncer tête baissée vers les ennuis qui m’inquiète ».

Le scénario s’est assagit un instant. Quelques pages ont suffi pour décrire le long processus de reconstruction – si tant est qu’il soit possible – pour un homme qui rentre de la guerre. Lax montre la difficulté de ce travail du soi et qu’il ne suffit pas de croire que le retour à la « normalité » se contente d’un retour au pays. Son Cervantès des temps modernes s’enferme dans son système de pensées, dans une logique qui n’est pas à démontrer mais tout nous conduit à conclure qu’il ne peut pas se faire de nouveau une place dans une organisation sociale. Son attitude est devenue bien trop marginale. Au passage, Lax dégomme d’autres sujets d’actualités : la crise des Subprimes, l’individualisme, les conditions de vie des Indiens d’Amérique, les clandestins, les réseaux sociaux… Puis, la frénésie reprend les rennes de la narration.

Un certain Cervantès – Lax © Futuropolis – 2015
Un certain Cervantès – Lax © Futuropolis – 2015

Lax saupoudre généreusement son propos de références à « Don Quichotte » et la même impertinence plane en permanence dans ce road-trip. Dès le moment où Mike Cervantès prend le temps de s’intéresser à la vie de Miguel et de se pencher sur son Don Quichotte de la Manche, tout devient limpide pour lui au point qu’il s’enfonce dans ses évidences et devient le justicier des causes perdues, chahutant ainsi les règles de vie en société. Il trouble l’ordre public et sa fuite en avant est devenue une nécessité s’il ne veut pas que les flics qui lui collent au derrière ne lui mettent la main dessus. Sa cavale lui permet de s’enfoncer dans sa folie. Il renomme les choses et les gens, sa Mustang devient sa Rossinante, Tranquillo [le clandestin péruvien qu’il prend sous son aile] sera Sancho, un drapeau américain prendra l’aspect – le temps d’une beuverie – d’une lance de chevalier lui permettant d’empaler les talibans… pas de Dulcinée ici, Mike Cervantès a l’esprit bien trop occupé pour ressentir des sentiments amoureux.

PictoOKHumour, ironie, impertinence, amitié, road-trip, soif de liberté… une dream-team qui m’a convaincu. Sans moufter, j’ai sauté dans la Rossinante de ce personnage torturé mais haut en couleurs et participé à cette « ruée vers l’Ouest » grisante. A lire messieurs dames !

Jérôme faisait bien évidemment partie du voyage. « Cliquez lire » son journal de bord pour découvrir ses impressions.

C’est aussi une BD de la semaine, chez Stephie pour ce mercredi.

Extrait :

« La très catholique Espagne de 1597 est celle d’une Inquisition finissante. Si la délation envoie encore quelques hérétiques au bûcher, on est maintenant loin des convois maritimes de charters, expulsant en masse vers l’Afrique les minorités religieuses indésirables : maures et judaïsants principalement. En cinq siècles, rien n’a bougé. Les charters qui réexpédient les immigrés chez eux vont simplement beaucoup plus vite » (Un certain Cervantès).

Un certain Cervantès

One shot

Editeur : Futuropolis

Dessinateur / Scénariste : Christian LAX

Dépôt légal : avril 2015

ISBN : 978-2-7548-0981-8

Bulles bulles bulles…

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Un certain Cervantès – Lax © Futuropolis – 2015

L’Aigle sans orteils (Lax)

Lax © Dupuis – 2005
Lax © Dupuis – 2005

Juillet 1907.

L’été bat son plein tout comme le Tour de France. Le régiment d’artilleurs de Tarbes, dont fait partie Amédée Fario, a pour mission d’acheminer le matériel qui servira à la construction de la coupole Baillaud de l’Observatoire du Pic du Midi. Amédée y fera la connaissance de Camille Peyroulet dont la passion pour le Tour de France le contaminera. En 1908, Amédée quitte l’Armée et retourne au pays avec la ferme intention de s’entraîner en vue de participer à la Grande Boucle.

L’été, il travaille dans les champs et l’hiver, il fait des portages pour approvisionner l’équipe en poste à l’Observatoire. Les trajets en montagne qu’il réalise malgré les intempéries de l’hiver 1910 lui vaudront une amputation des orteils suite à des engelures.

Cependant, rien ne semble pouvoir contraindre Amédée Fario à abandonner ses projets. Sa force de volonté et sa pugnacité lui donneront raison. En 1912, il prend pour la première fois le départ du Tour de France en tant qu’isolé. Aux côtés des plus grands comme Lapize, Christophe ou Defraye, la combattivité d’Amédée ne suffira pas pour combler son inexpérience ; il est contraint d’abandonner la course à la quatrième étape. Les sélectionneurs le remarquent en 1913, année qui lui vaudra également le surnom d’Aigle d’Esponne, talent qu’il confirmera l’année suivante

Avec l’attribution de son surnom, Amédée est entré dans l’aristocratie du peloton. Seuls les coureurs auréolés d’un surnom s’inscrivent durablement dans l’épopée de la Grande Boucle.

PictoOKTrès bel album d’un auteur que je ne connaissais jusqu’alors pas sur ce registre narratif mais sur celui du polar via Le Choucas. Superbe album à la ligne claire irréprochable servie d’un magnifique travail d’encrage des planches à l’aquarelle qui rehausse le récit, d’un dessin méticuleux mettant en scène un homme combatif, généreux et tenace, autant d’ingrédients qui emportent le lecteur dans cette épopée et le laissent à bout de souffle, la rage au cœur au bout de 72 pages. On ressent l’engouement et l’admiration de Christian Lax pour ces hommes qui, pris dans l’effort et transcendés par leur passion,  repoussent continuellement leurs limites.

La synthèse de kbd (6 lecteurs) et les chroniques d’Enna et de Zazimuth.

Une lecture que je partage avec Mango

Logo BD Mango Noir

Extraits :

« Le public veut de l’épopée ! Il n’y a que ceux pour qui la course continue qui font rêver. Où est l’extraordinaire si on se met à raconter qu’à l’arrière, des pauvres types en crèvent ? » (L’Aigle sans orteils).

« Un isolé mon pote, c’est un héros !… Il participe à titre individuel et ne profite en rien de l’organisation des groupés » (L’Aigle sans orteils).

Du côté des challenges :

Roaarrr Challenge : Prix du Jury Œcuménique de la BD (2006)

Petit Bac 2013 / Partie du corps : orteils

Roaarrr Petit Bac

L’Aigle sans orteils

One Shot

Editeur : Dupuis

Collection : Aire Libre

Dessinateur / Scénariste : Christian LAX

Dépôt légal : juin 2005

ISBN : 2-8001-3711-8

Bulles bulles bulles…

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L’Aigle sans orteils – Lax © Dupuis – 2005