Ar-Men (Lepage)

Lepage © Futuropolis – 2017

Ar-Men, le phare situé au large des côtes bretonnes, difficile d’accès, construit sur un roc. Surnommé « L’enfer des enfers » . C’est là qu’Emmanuel Lepage est allé pour un reportage d’Herlé Jouon diffusé dans l’émission Thalassa. C’est là qu’Emmanuel Lepage a imaginé cet huis-clos où Germain – le dernier gardien du phare – vit un événement incroyable après qu’une énorme vague se soit engouffrée dans le phare, emportant les crépis qui recouvraient jusque-là les murs et faisant apparaître des écritures anciennes. Ces écritures sont celles de Moïzez, le premier gardien. Il raconte l’histoire de ce coin de la Bretagne, sa propre histoire et sa participation dans la construction du phare d’Ar-Men.

Emmanuel Lepage. Peut-être avez-vous eu l’occasion de lire Voyage aux Îles de la Désolation, Un printemps à Tchernobyl ou La Lune est blanche ? Des albums magnifiques où la nature règne en maître, où l’auteur sublime des paysages grandioses. Chaque ouvrage est une promesse de voyage et à chaque fois, le dépaysement est garanti.

Ar-Men ne fait pas exception à la règle. On se retrouve une nouvelle fois en pleine mer. On ne vogue pas sur un bateau en direction de terres lointaines mais on prend le cap vers le passé. Après un détour dans les légendes moyenâgeuses, on s’arrête au XIXè siècle. On voit grandir Moïzez puis le scénario prend le temps de raconter l’histoire du lieu. Le phare s’alluma la première fois le 31 août 1881 après plusieurs années de travaux.

Il aura fallu quinze ans de travail, deux cent quatre-vingt-quinze accostages, mille quatre centre vingt et une heures de travail… et un mort. Je deviens le gardien du rêve.

Pour en arriver là, à cette étape cruciale du récit, on aura déjà navigué vers les phares de Bretagne. Tout au long des premières pages de l’album surgissent des phares imperturbables de Bretagne. En les voyant sur ces pages, on prend la mesure de ces constructions solides. Des bâtiments fiers, forts et indestructibles qui restent stoïques face aux vagues qui se déchaînent contre eux. Leurs silhouettes se sont peu à peu installées dans l’histoire de la Bretagne et sont à l’origine de certaines légendes, comme celle du phare de Tévennec où il est question d’une malédiction ; plus aucun gardien ne veut y habiter. Dans ces mers démontées où hurle le vent, d’autres superstitions sont également très tenaces, comme celle de l’Ankou qui voguerait sur le Bag Noz.

Emmanuel Lepage…

… A nul autre pareil pour peindre des paysages sauvages, des mers en colère, des courants bouillonnants, des éléments déchaînés. Ici encore, il nous faire entendre le vacarme des vagues à l’aide de quelques coups de pinceau. Un travail d’artiste. On contemple longuement des vagues qui viennent se fracasser sur les rochers, des vagues capables de tout emporter sur leur passage ou de mettre en pièce une embarcation. Effet boule de neige des sens mis en éveil, on entend le bruit de l’écume qui se dissipe comme une mousse.

Au bout de cette basse froide, un fût de vingt-neuf mètres émerge des flots. Ar-men. Le nom breton de la roche où il fut érigé. Il est le phare le plus exposé et le plus difficile d’accès de Bretagne. C’est-à-dire du monde. On le surnomme « L’Enfer des enfers » . C’est là où je me suis posé, adossé à l’océan. Loin de tout conflit, de tout engagement, je suis libre. Ici, tout est à sa place… et je suis à la mienne.

Après avoir « visité » les phares de Bretagne, on plonge dans les légendes. Celle de l’Ankou bien sûr – qui reviendra à différents moments du récit – et celle du roi Gradlon qui fit construire la Cité d’Ys pour sa fille Dahut.

Germain, le dernier gardien du phare, nous raconte. Il sert de fil rouge à ces différents récits. C’est par sa bouche aussi que nous découvrons la vie et les textes de Moïzez, le premier gardien du phare d’Ar-Men. Germain parle peu mais sa présence est permanente. En voix-off, il nous accompagne dans ce voyage dans le temps. Une fois qu’il nous aura raconté tout cela, il prendra le temps de se raconter à son tour. Sa confidence est inespérée ; j’étais fascinée par ce tête-à-tête.

Le dessin est vivant et chaud, les couleurs se répondent et nous fascinent. C’est dans une atmosphère où le temps est comme suspendu, où l’homme cale son rythme sur la lumière du jour et sur la météo. L’histoire s’installe doucement et on trouve naturellement notre place dans cet huis-clos où la solitude est la compagne de chaque instant. On voit le gardien s’échapper dans ses pensées. Parfois, pour peu qu’il n’y prête attention, il hallucine et laisse le flot de souvenirs le submerger. C’est ainsi que peut surgir, au moment où il s’y attend le moins, l’image de sa petite fille, apeurée par l’immensité noire de la nuit.

Avec la légende de la cité d’Ys, les couleurs crépitent, chaleureuses et lumineuses. Avec l’histoire de Moïzez, on sera dans des tons sépias. Avec Germain, le bleu envahit les planches, envahit le phare, les heures s’écoulent lentement.

On écoute ces hommes, gardiens de phare, et on saisit les rares points communs qu’ils partagent à un siècle d’intervalle. On en prend plein les yeux. On flotte entre passé et présent. On voyage entre les saisons et les périodes de l’histoire, entre l’Histoire et les légendes. On se laisse guider à en perdre toute notion du temps qui passe. On lit, tout simplement. Et je vous recommande chaudement cet album.

Ar-Men

One shot
Editeur : Futuropolis
Dessinateur / Scénariste : Emmanuel LEPAGE
Dépôt légal : novembre 2017
96 pages, 21 euros, ISBN : 978-2-7548-2336-4

Bulles bulles bulles…

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Ar-Men – Lepage © Futuropolis – 2017

Pour ce rendez-vous de la « BD de la semaine », j’avais dit en off : « Boissons à volonté pour ceux qui amènent leur album et qui souhaitent en parler »… Du coup, logiquement, il y a eu un peu de monde… 😛

Jérôme :                                        Blandine :                                          Nathalie :

EstelleCalim :                                          Maël :                                                Enna :

Saxaoul :                                            Karine :                                             Mylène :

Fanny :                                             Noukette :                                                 Natiora :

Blondin :                                          Sabine :                                               Jacques :

Hélène :                                          Amandine :                                            Khadie :

AziLis :                                                  Caro :                                            Soukee :

Eimelle :                                   Psyché des Livres :

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Le Jour où ça bascule (Collectif d’auteurs)

Collectif d’auteurs © Les Humanoïdes Associés - 2015
Collectif d’auteurs © Les Humanoïdes Associés – 2015

Des décisions à prendre. Suite à ces choix personnels qui seront pris, il y aura des conséquences à assumer. Bonnes… ou mauvaises.

Il est ici question de la manière d’appréhender une situation. Subir ou agir ? Être honnête avec soi-même ou opter pour l’opportunisme ? Ces actes isolés influenceront un avenir proche ou lointain, modèleront une personnalité en construction, changeront à jamais le quotidien d’un individu et/ou d’un groupe. Il est aussi question des difficultés que l’on parvient plus ou moins facilement à dépasser, une honte que l’on écarte ou – au contraire – un complexe qui s’ancre pour toujours.

Ainsi, choisir entre l’intégrité ou le mensonge, apprécier de pouvoir se regarder dans la glace ou préférer la facilité… Autant de points de rupture personnels, intimes ou universels, fantasmés ou vécus, abscons ou sensés. Tel est le thème de cet album.

Préfacé par Fabrice Giger, postfacé par Pascal Ory, cet ouvrage est enrichi de deux textes qui encadrent les 13 nouvelles qu’il contient. Ces écrits proposent quelques clés de compréhension pour mieux appréhender les différents travaux réalisés. Ils offrent aussi des pistes réflexives et invitent éventuellement à reprendre la lecture d’une nouvelle en ayant davantage de recul ou en donnant une autre dimension à la lecture.

Cet album a été publié à l’occasion des 40 ans de l’éditeur. Pour se faire, plusieurs auteurs ont été contactés. Le cahier des charges consistait à réaliser une nouvelle leur demandant d’explorer leur point de rupture, de partager « leur propre vision de ce point de non-retour, ou de nouveau départ ». Quant à la forme, libre à chacun de lui donner les contours qu’il souhaite, de définir le nombre de pages adéquats (3 pages pour la plus courte ; une dizaine de pages en général), le genre (science-fiction, autobiographie, adaptation littéraire…), le traitement graphique…

In fine, 14 auteurs ont collaboré à ce projet. Enki Bilal (auteur phare de cette maison d’édition) a réalisé le visuel de couverture et treize auteurs (aucune femme) ont réalisé chacun une nouvelle. Parmi eux, des artistes d’Europe (Boulet, Bastien Vivès, Frederik Peeters, Emmanuel Lepage, Eddie Campbell), des Etats-Unis (John Cassaday, Paul Pope, Bob Fingerman) et du Japon (Katsuya Terada, Taiyō Matsumoto, Atsushi Kaneko, Keiichi Koike, Naoki Urasawa). Je n’aurai jamais imaginé la majeure partie d’entre eux publier chez cet éditeur… l’objet-livre m’a intriguée pour cette raison.

Treize nouvelles très bien construites dans lesquelles on rentre facilement. On est face à des univers familiers, des découvertes. L’effet-miroir peut parfois nous surprendre, je pense notamment aux travaux de Taiyō Matsumoto et d’Emmanuel Lepage qui sont capables de faire remonter certains souvenirs d’enfance à certains et invitent à l’introspection. Chaque nouvelle interpelle et surprend comme celle qui a été réalisée par Atsushi Kaneko ; elle met en scène un jeune homme qui fait le bilan de sa vie. Coup d’œil dans le rétroviseur et effet-papillon en prime, le traitement graphique (des trames posées sur un dessin très comics des années 1950 réalisé dans des tons sépia).

La meilleure surprise est le récit de Bob Fingerman qui propose une réflexion sur les croyances religieuses. Eternel débat entre pratiquant et athée.

Quoi qu’il en soit, si les treize nouvelles de ce recueil sont indépendantes les unes des autres, elles se répondent néanmoins en écho (plus ou moins directement, souvent de manière implicite) et permettent de réfléchir à la question du choix et de ses conséquences. Quelle dimension lui donner (personnelle ou collective) ? Comment faire la part des avantages et des inconvénients… pourquoi écarter tel ou tel pan de sa réflexion pour aboutir à la décision ? Dans quel mesure cette orientation va faire basculer un rythme/une dynamique/une habitude/un confort de vie… pour quelque chose de différent ?

PictoOKPlutôt dubitative en sortant de cette lecture, je l’ai au final bien aimée. Peu de temps après avoir refermé l’album, certaines nouvelles restent à l’esprit, les idées cheminent. Un petit temps de recul pour mâturer la lecture pour en profiter pleinement.

Extrait :

« On est tous plutôt agnostiques, mais vous, les catholiques repentis, vous êtes les pires. Vous êtes comme les ex-fumeurs, toujours à tousser et à chasser l’air dès que quelqu’un allume une clope » (Le jour où ça bascule, extrait du « Non croyant » de Bob Fingerman).

Le Jour où ça bascule

One shot

Editeur : Les Humanoïdes Associés

Dessinateurs / Scénaristes : Collectif

Dépôt légal : décembre 2015

ISBN : 9 782731 653137

Bulles bulles bulles…

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Le Jour où ça bascule – Collectif d’auteurs © Les Humanoïdes Associés

– 2015

La Lune est blanche (Lepage & Lepage)

Lepage – Lepage © Futuropolis – 2014
Lepage – Lepage © Futuropolis – 2014

« L’Antarctique. Le sixième continent. 14 millions de kilomètres carrés. Un dôme de glace enchâssé dans un socle rocheux. Le continent le plus sec, le plus froid,  le plus difficile d’accès. Le continent des superlatifs. Le monde des extrêmes. »

En 2011, Yves Frenot, directeur de l’Institut polaire français, invite Emmanuel Lepage et son frère François, photographe, à intégrer une mission scientifique sur la base française antarctique Dumont d’Urville, en Terre-Adélie. Le but ? Réaliser un livre qui témoignerait du travail des savants. Yves Frenot leur propose, en outre, de participer, comme chauffeurs, au raid de  ravitaillement de la station Concordia, située au cœur du continent de glace à 1 200 km de Dumont d’Urvillle. Le Raid, comme on l’appelle, c’est LA grande aventure polaire ! Pour les deux frères, ce serait l’aventure de leur vie, mais rien ne se passera comme prévu ! » (synopsis éditeur).

L’Antarctique et toute sa part d’ombre. Le sixième continent et tout ce qu’il impose de sensations extrêmes. Emmanuel Lepage introduit son témoignage en rappelant ces quelques « principes » de base. Il nous met déjà en « condition » pour accueillir ce qui va suivre. Ah ! Mais cela est bien facile d’imaginer à quelle point la vie peut être rude dans un lieu aussi glacial… pourtant, si inconnue soit le cette destination, il parvient à nous donner suffisamment d’élément pour matérialiser ce que peut-être la vie là-bas. Il était déjà parvenu à réaliser un tour de magie identique lorsqu’il avait partagé son expérience en terres australes avec son album Voyage aux Iles de la Désolation (fruit d’une première collaboration avec son frère François Lepage, photographe).

Cette sortie d’album coïncide avec la parution simultanée du coffret Australes (réunissant Voyage aux Iles de la Désolation et La Lune est blanche). Ce projet est donc né en septembre 2011 suite à la proposition d’Yves Frenot qui souhaitait qu’Emmanuel embarque suive une expédition scientifique afin d’en rendre compte, ensuite, via le medium bande dessinée. Plus d’un an de préparatifs avant d’embarquer en décembre 2012 pour la « TA 63 » (soixante-troisième mission en Terre Adélie) : destination Station Concordia via Dumont d’Urville. De rencontre en rencontre, Emmanuel Lepage côtoie durant cette expédition des scientifiques de tous horizons, des hommes d’expérience (comme Patrice Godon). Emmanuel Lepage partage avec beaucoup d’émotions sa fascination pour le voyage qu’il est amené à entreprendre, émerveillé par ses lectures passées, impatient de fouler le sol antarctique. Puis, c’est le départ.

La Lune est blanche – Lepage – Lepage © Futuropolis – 2014
La Lune est blanche – Lepage – Lepage © Futuropolis – 2014

L’auteur commence tout d’abord par situer le contexte : objectif de la mission scientifique qu’il va couvrir, récapitulatif historiques des différentes expéditions réalisées depuis le XVIIIe siècle… avec en ligne de mire : la conquête du Pôle Sud.

De nouveau, Emmanuel Lepage propose à son lecteur de plonger corps et âme dans de splendides illustrations qui s’étalent en double page et décrivent des paysages somptueux et imposants. Le blanc à perte de vue, entêtant et inquiétant. L’auteur retranscrit ce voyage, il nous envoute et nous hypnotise via ses aquarelles où le blanc est décliné dans toutes ses variations, à l’infini… Durant un mois, dans des conditions climatiques que l’on a du mal à se représenter, si froid qu’un pastel gras éclate en poussière… pourtant, on est là avec eux, on se représente concrètement ces hommes qui évoluent dans des conditions hostiles.

La Lune est blanche – Lepage – Lepage © Futuropolis – 2014
La Lune est blanche – Lepage – Lepage © Futuropolis – 2014

Les photos de François Lepage donnent la réplique et viennent renforcer l’impression que l’on est face à une aventure humaine unique en son genre… du genre de celles qu’on ne peut vivre par procuration. Les « frères Jacques » (tel est le surnom donné aux frères Lepage par les membres de cette expédition) nous donnent cette chance de profiter de l’aventure humaine qu’ils ont eu l’opportunité de vivre. Avec générosité, leurs dessins et leurs photos font revivre cette expédition. Tout au long de l’album, les correspondances que François Lepage destine à sa compagne nous accompagnent ; elles décrivent le quotidien de l’équipage, l’environnement, le froid, l’ambiance… les mots sont sereins, généreux et imprègnent l’album d’une poésie inattendue dans un tel contexte.

En bonus, un cahier graphique majoritairement composé des photos de François Lepage illustre des propos qui présentent l’histoire et l’actualité de Concordia.

PictoOKPictoOKJ’ai préféré ce témoignage à celui du Voyage aux Iles de la Désolation. Plus dense, plus rythmé, les auteurs étaient certainement mieux préparés à ce qui les attendaient et à la manière dont ils allaient appréhender les choses. Peut-être est-ce dû au fait qu’ils ont aussi participé activement à cette expédition (dans la précédente, ils étaient « simples voyageurs »).

Une fois encore, Emmanuel Lepage et François Lepage réalisent un album splendide et surprenant.

LABEL LectureCommuneJ’ai l’immense plaisir de partager cette découverte avec Marilyne qui, à n’en pas douter, a trouvé les mots juste pour vous convaincre de vivre ce voyage (lisez sa chronique !).

Extraits :

« Autour du bateau, sur une mer indigo, s’accumulent de petits morceaux de glace… pareils à des étoiles. Nous voguons sur une voie lactée » (La Lune est blanche).

« La glace n’est pas blanche mais turquoise, outremer, parfois ocre ou rouge, et la mer d’un indigo profond. Des compositions abstraites, cinétiques, se dessinent, se construisent et éclatent autour de la coque » (La Lune est blanche).

« Nous glissons sans bruit sur le miroir d’une autre réalité, accrochés au bastingage comme à un rêve, sidérés, immobiles dans la beauté des choses. Les icebergs sont comme les dômes d’une ville engloutie, on vient de nous tendre la clef d’un monde inaccessible et lointain. D’une nature gigantesque et confidentielle » (La Lune est blanche).

« Des journées de douze heures de conduite, puis deux heures à tout contrôler, graisser, réparer, vérifier, et jamais une plainte ! Mais toujours le petit geste qui encourage, la blague qui fuse et désamorce tout risque de tension, un éclat de rire, un pouce tendu. Ils ne jugent pas. Ils accueillent les autres, comme ils s’adaptent à la réalité de l’Antarctique. Un fragment d’humanité qui chemine dans cet infini monotone » (La Lune est blanche).

La Lune est blanche

One shot

Editeur : Futuropolis

Dessinateur / Scénariste : Emmanuel LEPAGE

Photographies : François LEPAGE

Dépôt légal : octobre 2014

ISBN : 978-2-7548-1028-9

Bulles bulles bulles…

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La Lune est blanche – Lepage © Futuropolis – 2014

La Revue Dessinée, numéro 2 (Collectif)

numéro 2 – Collectif – Hiver 2013-2014
numéro 2 – Collectif – Hiver 2013-2014

Second numéro de La Revue dessinée, une initiative que l’on doit à cinq auteurs et un journaliste (Franck Bourgeron, Sylvain Ricard, Olivier Jouvray, Kris, Virginie Ollagnier et David Servenay). Grâce à leur impulsion, d’autres artistes se sont mobilisés sous ce leitmotiv :

« Parce qu’ils constatent la paupérisation des auteurs de bande dessinée, ils décident que La Revue Dessinée permettra aux auteurs de prépublier leurs travaux, avant de les proposer aux éditeurs classiques. Il faut le dire, les cofondateurs sont d’abord des créateurs qui veulent redonner de la valeur à leur métier ».

J’avais déjà partagé avec vous mon engouement pour le premier numéro de LRD. Mécontente de la manière que j’avais employée pour vous transmettre la richesse de ce magazine, je récidive et vous présente aujourd’hui le second numéro que vous pouvez trouver dans toutes les bonnes librairies depuis le mois de décembre (ou sur tablette puisque LRD sort simultanément en version papier et en version numérique). Chaque trimestre, le lecteur a ainsi l’opportunité d’accéder à une douzaine de reportages et de documentaires qui s’intéressent aux différents sujets d’actualité. Ils sont réalisés par des duos d’auteurs improbables composés de journalistes et d’auteurs BD ; pour exemple, dans ce numéro ont collaboré David Servenay & Alain Kokor, Jean-Marc Manach & Nicoby ou encore Sylvain Lapoix & Daniel Blancou. Tous se sont rassemblés pour enrichir davantage encore les travaux déjà édités dans le domaine de la BD reportage. Certains reportages s’étalent sur plusieurs numéros, à l’instar du travail réalisé par Marion Montaigne au Zoo du Jardin des Plantes ou celui de Sylvain Lapoix sur les gaz de schiste.

Les reportages et les documentaires

numéro 2 – Collectif – Hiver 2013-2014
numéro 2 – Collectif – Hiver 2013-2014

Un VRP en guerre (David Servenay & Alain Kokor) revient sur le parcours atypique de Jacques Monsieur aujourd’hui âgé de 59 ans. David Servenay s’intéresse à ce célèbre trafiquant d’armes belge depuis plus de dix ans et avait eu l’occasion de l’interviewer en 2004. A l’occasion de la publication de ce reportage, le scénariste explique : « j’ai donc remis de nombreux éléments à Alain Kokor, qui a donné une interprétation aussi libre qu’imaginative du parcours du trafiquant d’armes, tout en respectant à la lettre le ʽʽfactuelʼʼ de ce destin hors norme ». En plus de l’intérêt que l’on accorde aux dires des auteurs durant la lecture, le résultat est plaisant à voir. Baignant dans les ambiances de Kokor, on navigue dans un récit intemporel où la réalité fait bon ménage avec les métaphores visuelles. Les propos sont cinglants du fait que le cynisme du personnage envahit le moindre recoin de page. Un homme sans scrupule qui joue avec des vies humaines comme il jouerait aux billes. Un reportage sur un homme amoral dont le business impacte fortement les marchés pétroliers… et fait donc la pluie et le beau temps sur les forces politiques internationales.

« Achat. Vente. De loin, cela ressemble à n’importe quel deal. Comme la guerre sur le terrain ressemble à n’importe quelle autre guerre ».

numéro 2 – Collectif – Hiver 2013-2014
numéro 2 – Collectif – Hiver 2013-2014

Dans les pas des soigneurs, la suite et fin du reportage de Marion Montaigne au Zoo du Jardin des Plantes. L’auteure s’intéresse cette fois au personnel du zoo. J’avais apprécié le ton décalé que Marion Montaigne utilise dans le premier volet de son reportage. Pourtant ici, j’ai survolé la lecture d’un œil distrait, lui trouvant des longueurs malgré la brièveté du documentaire (une quinzaine de pages). C’est de loin la contribution que j’ai le moins apprécié dans ce deuxième numéro.

numéro 2 – Collectif – Hiver 2013-2014
numéro 2 – Collectif – Hiver 2013-2014

Les écoutes made in France – Amesys en Libye (Jean-Marc Manach & Nicoby). En 2010, Jean-Marc Manach reçoit un message anonyme d’une « gorge profonde » (nom utilisé par les journalistes pour désigner leur informateur. D’abord sceptique, Manach décide cependant de vérifier cette information qui « indique que Bull ne fait pas que protéger la vie privée, mais qu’elle aurait aussi vendu un système de surveillance de l’Internet à Kadhafi ». Ses recherches l’amènent à enquêter sur AMESYS, une P.M.E. rachetée par Bull en 2010 ; Amesys aurait créé un système de surveillance massive d’internet (appelé « Eagle ») à la demande du gouvernement libyen. C’est finalement grâce au Printemps arabe (voir également l’ouvrage de Pierre Filiu et Cyrille Pomès sur ce mouvement) qui va impacter la Libye en février 2011, qu’il va pouvoir accéder aux éléments qui lui manquaient et faire aboutir son investigation.

« Eagle, c’est un peu comme Google. Tu entres le nom de celui que tu veux surveiller et il te ressort la liste de tout ce qu’il a fait sur le Net, des gens avec qui il était en contact avec la liste des mails et fichiers qu’ils ont échangés. Tu peux aussi entrer un mot-clé et avoir la liste de tous ceux qui l’ont recherché dans Google ou écrit dans leur mail ».

Un reportage consistant parfaitement illustré par Nicoby. Une dérive numérique effarante tant la facilité avec laquelle s’utilise l’application de surveillance est enfantine. Des sous-entendus sont également présents, comme le fait que la Libye aurait été « un laboratoire d’expérimentation » pour les équipes d’Amesys soucieuse de tester leur produit… sous-entendant de fait que d’autres états ont également payé pour se procurer ce produit…

Pour aller plus loin, le site de Jean-Marc Manach et son blog, ainsi que la présentation du reportage sur le site de La Revue dessinée.

numéro 2 – Collectif – Hiver 2013-2014
numéro 2 – Collectif – Hiver 2013-2014

Opération lobbying, seconde partie du reportage sur les gaz de schiste (Sylvain Lapoix & Daniel Blancou). Les méandres de l’Administration (Ministère, Préfectures, Mairies… tous les échelons organisationnels sont concernés) mais aussi compagnies pétrolières. Le journaliste prend le temps de revenir sur chaque terme : fracturation hydraulique, pollution des nappes phréatiques, énergies extrêmes…

Gros gros travail d’investigation qui nous est livré ici. Extrêmement documenté, extrêmement argumenté. Le travail de Daniel Blancou m’a légèrement fait pensé à celui de Philippe Squarzoni sur l’utilisation de visuels issus de l’imagerie collective, un choix qui appuie parfaitement le propos de Sylvain Lapoix. La dernière partie de ce reportage se penchera sur « la dimension géopolitique de cette nouvelle industrie », propos extraits du dossier thématique figurant à la fin du reportage. Ce dossier thématique nous apprend aussi que les trois volets de ce reportage consacré aux gaz de schiste feront prochainement l’objet d’un album à paraître aux Editions Futuropolis. Un régal… pour ceux qui n’ont pas encore lu les deux premiers numéros de la Revue dessinée, je vous recommande vivement l’achat de cet album à venir 😉

numéro 2 – Collectif – Hiver 2013-2014
numéro 2 – Collectif – Hiver 2013-2014

Les plaies de Fukushima, un reportage sur le nucléaire réalisé par Emmanuel Lepage. Il fait le point trois ans après la catastrophe. Trois ans ! 11 mars 2011 ! Déjà !!

« Le dessinateur Emmanuel Lepage s’est rendu sur place en novembre 2012. Il a obtenu le droit de pénétrer dans la zone d’exclusion et raconte dans ce reportage la désolation et la détresse de cette terre sinistrée pour une durée impossible à estimer » (extrait du texte de présentation du reportage).

Frappé par les images d’une réalité difficile à accepter, happé par les souvenirs de Tchernobyl, fort du recul et de la connaissance qu’il a de sa première expérience… le regard de l’auteur est juste, rempli d’émotions, il mesure parfaitement la gravité des constats qu’il fait et nous permet d’en prendre pleinement la mesure…

« Mon dosimètre indique un chiffre supérieur à celui observé au pied de la Centrale de Tchernobyl »

Il accueille le témoignage de locaux, à l’instar de celui de Monsieur Shigihara, propriétaire d’une maison située à deux pas de la centrale. Ce qu’il livre est édifiant : il parle du tremblement de terre, plus long qu’à l’accoutumée, il parle de ses petites filles qui étaient chez lui au moment de la catastrophe, il parle des démarches qu’il a faites pour se renseigner après avoir appris qu’il y avait eu un incident à la Centrale et « Je suis allé demandé des informations aux autorités. On m’a garanti qu’il n’y avait rien à craindre. Je suis allé interroger ces hommes en combinaison blanche. Ils nous confirment que les taux n’étaient pas dangereux pour notre santé. J’ai gardé mes petites-filles à la maison. Je faisais confiance aux hommes en blanc, au professeur Takamura qui était venu nous voir au Gouvernement, à Tepco. Ma peau a pelé. Le 22 juin, on nous a dit de partir. Trois mois plus tard. (…) On nous a menti ». Il s’arrête aussi sur l’incertitude dans laquelle on le maintient : conséquence sur sa santé et celle de ses petites-filles, possibilité de revenir un jour habiter dans sa maison…

Des morts forts, des mots honteux… comment ne pas être indignés par l’irrespect flagrant dont témoigne le gouvernement japonais dans la gestion de cette crise. Une gestion médiocre… jugez-en

« Tout semble neuf ici. Neuf et abandonné. Ce ne sont pas encore des ruines. Ca n’en est que plus troublant. Seule la maison de retraite est restée ouverte. Les autorités ont estimé que la contamination aurait peu d’effets chez les personnes déjà âgées… et qu’il n’était donc pas nécessaire de les déplacer ».

La couleur ici n’apparait pas ou timidement. Elle n’a pas sa place comme elle pouvait l’avoir, à juste titre, dans Un Printemps à Tchernobyl. « Paysage de désastre où tout n’est plus que camaïeu de bruns, d’ocres et de sépias »…

Les rubriques

Le Binôme propose de courtes chroniques économiques et met en scène Mister Eco, un personnage qui vulgarise les grands concepts économiques ; Le binôme se penche cette fois sur l’américain Robert Barro, un économiste libéral,

James et sa leçon de sémantique,

Hervé Bourhis & Adrien Ménielle s’associent pour alimenter la rubrique Informatique ; il s’agit cette fois de visiter l’histoire des jeux vidéo,

Olivier Jouvray & Maëlle Schaller alimentent quant à eux le registre anticipatif sur la place que pourraient prendre, dans un avenir plus ou moins proche, nos petits gadgets modernes en apparence anodins ; une rubrique cynique, hilarante… et un peu flippante tout de même,

Arnaud Le Gouëfflec & Marion Mousse nous embarquent dans une nouvelle chronique musicale qui présente cette fois le jamaïcain Lee Perry,

David Vandermeulen & Daniel Casanave ferment ce second numéro de LRD sur une chronique de culture générale qui brosse le portrait de Thalès de Milet

Et toujours des bonus

Outre les publications exclusives publiées sur le site, chaque reportage donne la possibilité de scanner un code QR pour accéder à des contenus complémentaires. Enfin, les documentaires et témoignages s’achèvent sur un mini-dossier thématique regroupant les informations importantes de manière concise, renvoient vers une bibliographie qui explore la thématique et qui est toujours très riche en informations.

Pour les derniers sceptiques qui hésitent encore (je me rappelle les commentaires déposés suite à mon article de présentation du numéro 1 de LRD) :

  • 15 euros certes MAIS :
  • Des reportages / documentaires / chroniques de qualité
  • 226 pages
  • Des auteurs talentueux qui maitrisent leur sujet
  • Pas un gramme de publicité

PictoOKPictoOKJe vous recommande cette revue. Faites l’essai, achetez un numéro. Jugez sur pied et abonnez-vous 😀

Du côté des Challenges :

Petit Bac 2014 / Objet : revue

La Revue dessinée

Revue trimestrielle réalisée par un Collectif d’auteurs

Numéro 2 : hiver 2013-2014

Dépôt légal : décembre 2013

ISBN : 978-2-7548-1072-2

226 pages – 15 euros

Site de La Revue dessinée

Bulles bulles bulles…

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La Revue dessinée, numéro 2 – Collectif – Hiver 2013-2014

Voyage aux îles de la Désolation (Lepage)

Lepage © Futuropolis – 2011
Lepage © Futuropolis – 2011

En mars 2010, Emmanuel Lepage embarque à bord du Marion Dufresne. Il est accompagné de François (son frère et photographe de surcroît) et Caroline (une amie journaliste). Ils vont voyager pendant 30 jours à bord du navire français qui assure le ravitaillement des T.A.A.F. (Terres Australes et Antarctiques françaises) du sud de l’océan Indien.

« Les Terres australes : îles de Crozet, d’Amsterdam, de Saint-Paul et, la plus connue, de Kerguelen, jadis surnommées les îles de la Désolation. Des confettis d’empire, égarés dans l’immensité bleue à des milliers de kilomètres de toute terre habitée. Îles inconnues, sauvages, inhospitalières, mystérieuses. Battues par des vents violents, elles ne comptent d’humains que les scientifiques, de toutes disciplines, venus le temps de missions pouvant durer plusieurs mois, et les quelques militaires et contractuels chargés de faire fonctionner leurs bases d’habitation et de travail » (extrait du synopsis éditeur).

Après une brève introduction qui nous permet de comprendre les circonstances dans lesquelles a été organisé ce voyage, le départ est immédiat. Le lecteur a la possibilité de ressentir rapidement à quel point l’émulation provoquée par ce séjour était importante pour l’auteur. Et ce sentiment ne fait que s’accroître durant la lecture. Emmanuel Lepage a navigué entre émotions, fascinations et recherche de compréhension de son nouvel environnement ; il me semble qu’il est parfaitement parvenu à rendre compte de cela.

Peu à peu, nous prenons la mesure de l’infini qui nous entoure. De notre vulnérabilité. Nous sommes seuls. Plus de retour possible, plus de portable, plus d’internet. Plus rien de ce qui, aujourd’hui, régit notre quotidien et nous rassure n’existe ici. Les Terres australes seraient comme la promesse d’un temps qui n’est plus. Et le voyage une nostalgie.

Rien ne m’était familier dans ce que j’ai découvert. Ni les sons, ni les sensations, ni la couleur des paysages… Pourtant, la générosité de l’auteur et son sens aigu du partage permet au lecteur de s’imprégner de certaines sensations ou d’appréhender la gravité d’un moment.  Dire que cette aventure humaine lui a été enrichissante est un doux euphémisme.

Les croquis et esquisses réalisés durant son séjour ont été sur place, à main levée et souvent dans l’empressement ; il s’agissait de respecter les horaires d’embarquement, d’être vigilent et anticiper les dégradations climatiques imminentes. « Le papier est détrempé, se gondole, se plie sous les bourrasques. Le crayon accroche à peine… J’esquisse deux dessins mais l’hélico est déjà de retour. Je les finirai à bord, de mémoire… et d’émotion ». La majeure partie de cet ouvrage propose des visuels en noir et blanc mais très peu sont restés à « l’état brut ». En effet, nombre d’entre eux sont travaillés à l’aide de lavis offrant tous les dégradés de gris possibles. Mais là où l’auteur saisit le lecteur, c’est par la force évocatrice de ses dessins. Il nous surprend régulièrement lorsque, au détour d’une page, il inonde ses illustrations de couleurs vives, submergeant le lecteur par des visuels témoignant de l’immensité des lieux, de leur côtés majestueux et imprévisibles. Cette couleur présente ponctuellement parvient à contaminer cependant tout l’album.

Le vent emporte maintenant les cascades vers le ciel.

PictoOKJe suis trop inexpérimentée, ma plume est trop maladroite pour vous parler avec justesse de cet album. Grâce à lui j’ai appris, j’ai voyagé par procuration, j’ai ressenti les émotions d’un autre et je l’ai également écouté lorsqu’il se questionnait quant à sa démarche artistique. J’ai apprécié la richesse de cet album pourtant, le plaisir que j’ai eu à le lire n’égale pas celui que j’ai eu à la lecture d’Un printemps à Tchernobyl.

Quoiqu’il en soit maintenant, il me tarde de lire le prochain album d’Emmanuel Lepage.

Une lecture commune que je partage avec Valérie et XL. Je vous invite à découvrir leurs chroniques respectives 😉

Une lecture également partagée avec Mango dans le cadre des BD du mercredi. Cette fois, je vous invite à cliquer sur le logo ci-dessous pour découvrir les albums partagés par les autres participants aujourd’hui !

Logo BD Mango Noir

Les chroniques de Nico, Jérôme, Mango, Noukette, Choco

Extraits :

« Ce qui est étrange avec le voyage, c’est qu’on ne comprend qu’après – et encore pas toujours – ce qu’on est allé chercher » (Voyage aux îles de la Désolation).

« Ces terres enseignent l’humilité » (Voyage aux îles de la Désolation).

« Deux malheureux dessins. Là encore, cette frustration de ne faire que passer. Il y a quelque chose à saisir en ce lieu et je me sens impuissant à le traduire » (Voyage aux îles de la Désolation).

Du côté des challenges :

Petit Bac 2013 / Sentiment : désolation

Challenge Récit de voyage : voyage dans les T.A.A.F.

Challenge PetitBac Voyage

Voyage aux îles de la Désolation

One shot

Editeur : Futuropolis

Dessinateur / Scénariste : Emmanuel LEPAGE

… et les photos de François LEPAGE

Dépôt légal : mars 2011

ISBN : 978-2-7548-0424-0

Bulles bulles bulles…

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Voyage aux îles de la Désolation – Lepage © Futuropolis – 2011

Les Fleurs de Tchernobyl (Lepage & Chassebœuf)

Les fleurs de Tchernobyl [Carnet de voyage] en terre irradiée
Lepage – Chassebœuf © La Boîte à bulles – 2012

Une couverture nous accueille, souple et gaufrée, sur laquelle une tour apparait. En fond : un ciel bleu. On ne sait pas si ce ciel se dégage ou s’il s’assombrit, il est chargé sans l’être, on est dans un entre-deux… le temps de savoir qui de la pluie ou des éclaircies vont finalement l’emporter.

Au-dessus de cette aquarelle, un titre : Les fleurs de Tchernobyl – [Carnet de voyage] en terre irradiée. A son tour, il nous renvoie à l’incertitude. On hésite, on tangue entre nos représentations colorées et parfumées d’un bouquet de fleurs et celles, plus inquiétantes, d’une vision de chaos.

Irradiée… Mort ? Drame ? Malformations ? Zone désertique ? Fleur… Vie ? Printemps ? Poésie ? Rire ?

Où aller ??

Commençons par les prémices de ce projet que je vous avais décrit dans ma chronique sur Un Printemps à Tchernobyl. On est en 2007, l’Association Dessin’Acteurs se mobilise pour mettre en place, non loin de Tchernobyl, une résidence d’auteurs pour quatre artistes : Pascal Rueff (poète, photographe, ingénieur du son), Morgane Touzé (chanteuse et musicienne), Gildas Chassebœuf (aquarelliste et dessinateur) et Emmanuel Lepage (dessinateur et scénariste de bande dessinée). Le projet aboutit et en avril 2008, Emmanuel Lepage et Gildas Chassebœuf prennent le train pour leur premier voyage en Ukraine, un séjour de 15 jours à Volodarka (village situé à une trentaine de kilomètres de Tchernobyl). Là-bas, ils retrouveront Pascal Rueff et Morgan Touzé qui les ont précédé de quelques jours.

Le but de cette démarche est de rendre compte du quotidien des habitants qui sont restés vivre sur les lieux du sinistre survenu en 1986.

Ce carnet de voyage s’ouvre sur les propos de Pascal Rueff dans une préface intitulée « La lune est verte… ». On a l’impression qu’il couche ses mots sur papier avant que les sensations et les souvenirs ne se dissipent. Il décrit l’état d’esprit particulier dans lequel il est à chaque fois qu’il séjourne à Tchernobyl (en 2008, Pascal Rueff et Morgan Touzé effectuaient leur troisième voyage en terre irradiée). Il décrit cette étrange alchimie dans l’atmosphère, un mélange entre sérénité et tension. Une sensation difficilement descriptible, à la fois déstabilisante et apaisante…

Nous sommes sur la Lune et elle est verte. J’aime cette sorte de paix primitive. L’instant suivant, je panique. Ou d’un jour sur l’autre. D’une heure sur l’autre. Le ciel change. Les bruits changent. Je change. Je sue. Le masque m’agace. Le dosimètre me chauffe. J’entends des bruits. Il faut filer. Retraverser vingt kilomètres d’ombre. Et c’est la mienne.

Puis, la préface laisse place aux croquis réalisés par Emmanuel Lepage et Gildas Chassebœuf durant cette quinzaine d’avril 2008. Les croquis sont parfois annotés succinctement, l’image se suffisant à elle-même. D’autres croquis sont commentés plus longuement et contextualisent une rencontre ou rappellent que le temps se rappelle en permanence à leur souvenirs via les crépitement du dosimètre. Lorsque l’artiste est « sur site », le temps est compté et le force à croquer rapidement ce qu’il voit.

Le contexte historique et géographique tétanise le dessinateur puis, peu à peu, il prend confiance. Les couleurs apparaissent d’abord timidement dans les croquis et  s’imposent peu à peu. Leur présence finit par nous étourdir.

PictoOKCet ouvrage, édité pour la première fois en 2008, a été rapidement en rupture de stock. Cette nouvelle version parue en octobre dernier, est enrichie comparée à la version originale. Elle contient photos, ébauches, croquis et témoignages des auteurs.

Si vous avez prévu de lire Un printemps à Tchernobyl, je vous conseille cependant – si vous en avez l’occasion – de commencer par ce recueil avant de vous plonger dans le récit plus dense d’Emmanuel Lepage.

Les Fleurs de Tchernobyl

[Carnet de voyage] en terre irradiée

Challenge Petit Bac
Catégorie Végétal

Éditeur : La Boîte à bulles

Collection : Les carnets de la Boîte à bulles

Auteurs : Gildas CHASSEBŒUF & Emmanuel LEPAGE

Dépôt légal : octobre 2012

ISBN : 978-2-84953-156-3

Bulles bulles bulles…

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Les fleurs de Tchernobyl – Lepage – Chassebœuf © La Boîte à bulles – 2012

Un printemps à Tchernobyl (Lepage)

Un printemps à Tchernobyl
Lepage © Futuropolis – 2012

En 2007, Emmanuel Lepage répondait présent à l’appel des Dessin’Acteurs, une association militante qui mène des actions de soutiens grâce à la mobilisation d’auteurs. Dominique Legeard, Président des Dessin’Acteurs, propose à Emmanuel Lepage de partir deux semaines à Tchernobyl, à une vingtaine de kilomètres de la « Zone interdite ». Il fera ce voyage en compagnie de l’illustrateur Gildas Chassebœuf, de la chanteuse et musicienne Morgan Touzé et du photographe et poète Pascal Rueff.

Morgan et Pascal sont déjà allés à Tchernobyl. Suite à son dernier séjour, Pascal a écrit un spectacle intitulé Mort de rien qui a beaucoup tourné. Cette fois, ils ont l’intention de poursuivre ce qu’ils ont déjà engagé là-bas et notamment de reconstruire le site internet de Radio Tchernobyl.

Pour Emmanuel Lepage, c’est l’occasion de réaliser son premier reportage et témoigner, à l’aide de son dessin, de la situation actuelle de Tchernobyl et du quotidien des gens qui y vivent.

L’immersion dans cet album est rapide. Pourtant, les premières pages servent à retranscrire l’appropriation de la démarche par l’auteur. Durant ce passage, il est en route pour l’Ukraine et lit encore quelques témoignages de victimes. L’occasion pour lui de revenir sur l’événement en tant que tel et sur les conséquences de ce drame survenu en avril 1986. L’ambiance de ces planches oppresse, les couleurs sépia sont accompagnées de lavis de noir qui imprègnent la lecture d’une certaine angoisse. Cette dernière fait écho à l’appréhension que j’avais avant de débuter ma lecture. Je pensais le sujet délicat, lourd, macabre. Passé le rappel des faits historiques et un bref aperçu des prises de positions gouvernementales…

La République fédérale d’Allemagne, la Belgique, les Pays-Bas, l’Autriche, l’Italie interdisent la consommation des produits frais. Les vaches sont enfermées dans des étables. En France, rien…

Emmanuel Lepage consacre ensuite un cours passage à présenter l’origine du projet et les artistes avec lesquels il effectuera cette mission. Puis, en décembre 2007, il témoigne de l’opposition farouche de sa famille à ce projet ; ses proches nourrissent une peur viscérale à l’idée qu’il parte quinze jours à Tchernobyl. De décembre 2007 au départ en avril 2008, il est affecté par la « crampe de l’écrivain ». La douleur l’empêche de dessiner, il passe un trimestre en arrêt maladie, une situation qui provoque une remise en cause personnelle profonde et le fait hésiter sur l’utilité de sa présence à Tchernobyl :

Ecoutez, je ne peux plus rien faire ! Il y a des gens, des festivals qui ont donné de la nourriture, de l’argent pour que ce livre se fasse. Il y a des expos prévues, des Associations qui nous ont promis de prendre des livres. On s’est engagé, on compte sur nous… et moi je ne ramènerai rien, aucun dessin ? A quoi ça sert d’y aller alors ?

Dominique, Morgan, Gildas et Pascal ne sont pas de cet avis. On assiste finalement au départ en avril 2008… 22 ans après la catastrophe nucléaire.

La suite de l’album nous emmènera de surprise en surprise. La tension, très palpable en début de récit. La présence du dosimètre, de son crépitement, du masque de protection… et la vigilance dont font preuve les acteurs, leur conscience presque palpable du risque auquel ils s’exposent… sont autant d’éléments très présents dans le récit. Puis, à mesure que l’auteur retrouve sa dextérité, la tension devient ténue, comme si elle s’évaporait dans l’air ambiant. Le dessin est précis, minutieux, à tel point qu’on a du mal à imaginer que l’auteur sort à peine d’une impasse. Certaines illustrations sont si détaillées qu’on pourrait facilement conclure qu’il s’agit d’un travail de retouche de photos… mais ce n’est pas le cas. Tout comme Emmanuel Lepage, le lecteur est peu à peu submergé par la vie saisissante des lieux.

J’avais imaginé dessiner des forêts noires, des arbres tordus, décharnés, étranges ou monstrueux… J’avais mes craies noires, mes encres sombres, mes fusains… mais la couleur s’impose à moi.

Le message n’est pas oppressant, le témoignage est troublant. Je n’explique pas comment je suis parvenue à faire une pause durant ma lecture tant on a tôt fait de se laisser happer par le récit qui nous est livré. Emmanuel Lepage se laisse contaminer par la convivialité des habitants de Volodarka – petite commune où est implantée la résidence d’auteurs – et accepte de se rendre à l’évidence : les paysages qui s’étalent sous ses yeux ne lui inspirent rien de morbide, ses dessins ne peuvent aller à l’encontre de son ressenti. A l’instar de ses hôtes, il ressent également cet étrange attrait hypnotique à l’égard de la « Zone interdite » (périmètre de sécurité qui s’étend 30 km autour de la Centrale). Au cœur de cette Zone, la ville fantôme de Tchernobyl que Lepage croquera avec avidité. Cependant, les incursions dans la Zone n’envahissent pas tout l’espace graphique et narratif. Dans cet album, il est avant tout question de rencontres, de soirées passées entre amis, d’amitiés qui se lient et de « visites de bon voisinage ». Pour les uns, la démarche nait dans le besoin de comprendre pourquoi ces étrangers ont eu envie de s’intéresser à eux et dans ce curieux attrait opéré par la présence d’un « artiste » qui vit à deux pas de leur maison. Pour d’autres, c’est une furieuse envie d’aller rencontre l’Autre : retrouver des amis de longues date (c’est le cas pour Morgan et Pascal, le couple d’artistes) ou de s’assurer qu’ici, à Tchernobyl, le cœur des ukrainiens bat au même rythme que le nôtre.

Une lecture que je partage également avec Mango à l’occasion de ce mercredi BD

Et découvrez les albums présentés par les autres lecteurs !

PictoOKPictoOKSuperbe album à tous points de vue. La technicité dont fait preuve Emmanuel Lepage est bluffante, ses illustrations font preuve d’une maîtrise impressionnante. Le témoignage quant à lui retranscrit en tout simplicité la manière dont l’auteur a vécu cette expérience humaine. Un coup de cœur que je ne peux que vous encourager à découvrir à votre tour.

A l’occasion de la publication de cet ouvrage, Les fleurs de Tchernobyl (initialement publié en 2008) sont rééditées aux Editions La Boîte à bulles.

A lire : cet article de Telerama sur le voyage (photos de Pascal Rueff).

Les chroniques : Yvan, Plienard (sur Krinein), E. Guillaud (blog France 3), David Lerouge.

Extraits :

« En toute discrétion et silencieusement la table se garnit de toutes sortes de mets. Comme si nos hôtes, malgré le fossé de la langue, savaient qu’après l’expérience que nous venions de vivre, il fallait convoquer la vie… Comme les repas qui suivent les enterrements » (Un printemps à Tchernobyl).

« Si la région de Tchernobyl est la plus subventionnée d’Ukraine, pour certains, abandonnés à leur sort, l’alcool et la foi semblent être les seuls horizons » (Un printemps à Tchernobyl).

« Je croyais me frotter au danger, à la mort et la vie s’impose à moi » (Un printemps à Tchernobyl).

Un printemps à Tchernobyl

One shot

Éditeur : Futuropolis

Dessinateur / Scénariste : Emmanuel LEPAGE

Dépôt légal : octobre 2012

ISBN : 978-2-7548-0774-6

Bulles bulles bulles…

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Un printemps à Tchernobyl – Lepage © Futuropolis – 2012