Cintrée (Loyer)

 

Loyer © Futuropolis – 2018

Tout commence il y a quelques années alors que Jean-Luc Loyer se rend aux obsèques de sa nièce, partie bien trop jeune… Elle avait 22 ans. Elle a choisi de se donner la mort. Cet album lui est dédié, un album autobiographique mais romancé.

…. Et c’est donc à toi que je dédie cette histoire, Petite Fleur, car sans le savoir, et au-delà de toute ma tristesse, tu venais de bouleverser ma vie.

Quelques années plus tard, Jean-Luc Loyer tente de s’y retrouver dans une relation affective qu’il entretient avec une femme mariée ; cette dernière refuse de quitter son mari pour « une vie sans lendemain » … un problème de surpoids… des fins de mois très difficiles… et un manque de confiance et d’estime en soi assez conséquents.

Puis il décroche un emploi ; rien que cet évènement, en soi, le fait sortir de son marasme, de sa routine et de la galère. Chargé entre autres de former Eléonore, la fille du patron, il va surtout apprendre à côtoyer cette jeune femme aussi morose que surprenante. Entre la dépression, l’anorexie et les nombreuses tentatives de suicide qu’elle a faites, Eléonore est une écorchée vive. Jean-Luc Loyer y voit là l’occasion de se « racheter » du fait de ne pas avoir été présent auprès de sa nièce. Il va tendre la main à sa collègue qui va petit à petit devenir une amie. Il va tenter de l’aider à se redresser et à combattre ses démons.

Un récit touchant, discret et intimiste. Voilà ce que nous propose Jean-Luc Loyer en nous permettant d’entrer un peu dans son intimité. Des questions personnelles, des doutes, des peurs et quelques angoisses, voilà ce qu’il livre à nos regards curieux, sans jamais livrer l’élément superflu et tout en préservant cette pudeur que l’on sent. Un témoignage rare, presque fragile tant on sent qu’il touche à quelque chose qui n’est pas encore cicatrisé… ou mal cicatrisé. Jusqu’à présent, j’avais eu l’occasion de lire deux de ses albums, des récits engagés, l’un taillant un costard à la société de consommation (c’est l’excellent « Le Grand A » réalisé en collaboration avec Xavier Bétaucourt) et l’autre revenant sur la condition des mineurs au début du XXème siècle (il s’agit de « Sang noir » qui est un bon documentaire édité chez Futuropolis).

On suit donc le narrateur dans le récit de cette période particulière de sa vie. Il se démène avec ses propres difficultés, semble avoir abdiqué face aux problèmes qu’il rencontre (chômage, difficulté à percer dans le secteur de la bande dessinée, agir sur ce rapport problématique qu’il entretient avec la nourriture…) mais il garde le cap malgré tout et cela se révèle payant.

Un récit simple, sans démonstrations excessives, sans exploits autres que ces petites victoires que l’on gagne de temps en temps sur la vie, la routine ou la maladie. Un récit plein d’humanité qui n’est pas allé jusqu’à m’ébranler mais qui m’a touché par sa sincérité, son humilité… et finalement la réflexion qu’il sous-tend. Tendre une main sans rien attendre en retour. Prêter une oreille attentive et accorder un peu de temps à l’autre, cet autre en morceau, cet autre bringuebalé par la vie… et grandir à son contact, se remettre en question et avancer doucement, pas à pas, vers un mieux.

Un album qui ne fera peut-être pas de grands remous mais qui, à son échelle, sait toucher le lecteur et lui insuffler l’idée de peut-être, un jour, arriver à sortir de son petit confort de vie pour tenter d’améliorer celui de ceux qui nous entoure. Une catharsis… et un regard humble et maladroit sur la maladie mentale.

Cintré(e)

One shot
Editeur : Futuropolis
Dessinateur / Scénariste : Jean-Luc LOYER
Dépôt légal : février 2018
136 pages, 20 euros, ISBN : 978-2-7548-1684-7

Bulles bulles bulles…

Ce diaporama nécessite JavaScript.

Cintré(e) – Loyer © Futuropolis – 2018

Le Grand A (Bétaucourt & Loyer)

Bétaucourt – Loyer © Futuropolis – 2016
Bétaucourt – Loyer © Futuropolis – 2016

Rentabilité, profit, marketing… autant de termes poétiques que l’on entend maintenant partout.

Mais dans les années 1970, ce n’étaient encore que les prémices et l’implantation d’un hypermarché dans la banlieue d’Henin-Beaumont n’inquiète personne. Le maire de l’époque a d’autres chats à fouetter (comme notamment de gérer la fusion entre sa ville et le village voisin), les habitants sont loin d’imaginer que cela changerait radicalement leurs habitudes d’achats et les commerçants loin de supposer l’impact économique sur leur activité.

On ne pensait pas que les gens iraient jusque là-bas pour faire des courses

Et pourtant… pourtant… dès son ouverture, les clients sont conquis par le fait d’avoir autant de choix en un seul lieu. Ils sont séduits par les événements proposés, les promotions appliquées, le coin discount qui permet lui aussi de faire de bonnes affaires. Les prix sont cassés et les premières boutiques des centres-villes commencent à fermer.

Mais ce n’est pas tout car dans cette région fortement impactée par le chômage suite à l’arrêt de l’activité minière, ce nouvel employeur est à même de recréer de l’emploi. Et pire encore, le secteur est en expansion permanente puisque l’hypermarché compte à ce jour 750 salariés (devant ainsi le premier employeur privé de la région) pour un chiffre d’affaire annuel hallucinant.

Mais si on prend un peu de hauteur et que l’on regarde les choses autrement, l’implantation du Grand A est également synonyme d’endettement, de fermeture des commerces de proximité, de diktat commercial, de malbouffe… Les grandes enseignes imposent à tous leurs règles, elles font la pluie et le beau temps. Pour les petits producteurs, contraints de se mettre au pas, n’ont que peu d’alternatives : soit ils s’adaptent, rejoignent une coopérative et changent leurs techniques de production… soit ils ferment boutique.

Le travail réalisé par Xavier Bétaucourt et Jean-Luc Loyer est très intéressant. Les auteurs sont allés chercher les témoignages de tous les acteurs locaux, du politique au commerçant de quartier sans oublier la ménagère-de-moins-de-cinquante-ans montrant ainsi comment le paysage local s’est transformé à mesure que le Grand A consolidait ses assises en fidélisant ses clients… et en cherchant à en aspirer davantage.

Des techniques de vente, des stratégies pour « vendre du rêve » au client, tout revient toujours vers la question du profit car – ne se leurrons pas – il s’agit bien d’atteindre un unique objectif :

Il faut que les clients dépensent !

Pour enrichir le propos, les auteurs font quelques rappels à l’Histoire, remontant ainsi à Carthage et au développement du commerce maritime. En se référant à l’histoire du commerce et de son évolution au fil des siècles, ils donnent ainsi une autre dimension à leur travail d’enquête. Tout est imbriqué et la situation actuelle apparaît ainsi comme une juste conséquence des choses. Les parenthèses historiques sont brèves et abordées de façon chronologique, elles sont ponctuelles et apparaissent à différents moments de l’album. Il sera notamment question du début de la mondialisation au XVIIème avec le début de la triangulation du commerce, au XIXème on assiste à l’ouverture du magasin parisien « Le bonheur des dames » qui répond aux besoin d’une clientèle bien ciblée…

Le Grand A – Bétaucourt – Loyer © Futuropolis – 2016
Le Grand A – Bétaucourt – Loyer © Futuropolis – 2016

Le scénario s’attarde ensuite à développer deux grandes périodes qui sont essentielles pour construire le propos. D’une part, le lecteur a la possibilité de « se poser » dans les années 1970, période à laquelle un groupe souhaite implanter un de ses magasins sur la commune d’Henin-Beaumont (Nord-Pas-De-Calais). Le maire de la commune s’oppose au projet, refusant ainsi de signer l’arrêt de mort des commerçants du centre-ville. Mais le problème est facilement contourné, le supermarché sera finalement implanté sur une commune limitrophe. Les travaux débutent et quelques mois plus tard, la filiale affiche ses couleurs en faisant installer son enseigne sur le toit du bâtiment. Le Grand A est prêt à accueillir ses clients qui témoignent de leur expérience ; ils sortent généralement ébahis par cet accès facile à une quantité vertigineuse de produits sur une zone aussi concentrée.

C’est pas comme à la Coop !

L’autre période développée est la période actuelle. L’intrigue principale se passe de nos jours et consiste à constater les enjeux locaux, humains, politiques, financiers… inhérents à la présence d’un acteur économique de cette envergure. Les auteurs sont allés rencontrer le directeur du magasin ainsi que chaque maillon de cette société, du chef de rayon au responsable de la sécurité en passant par la caissière ou l’agent d’entretien.

Pour garantir la lisibilité et notamment faire le distinguo entre les différentes périodes, trois ambiances se détachent : le passé lointain s’exprime dans les teintes sépia, les années 70 dans les tons gris-bleutés et la période actuelle – très largement abordée – utilise les teintes de gris bleutés qui seront complétées par de généreuses touches de couleurs pour marquer un détail (un vêtement ou un accessoire, le détail d’un panneau publicitaire, …).

Le propos est explicite, le parti pris des auteurs est dans ambiguïté concernant les effets pervers de la présence d’un tel complexe commercial mais vu toutes les facilités que cela apporte aux consommateurs… il y a finalement assez peu de monde pour s’indigner. Pire même, le cœur des petites villes a tendance à se dépeupler, les populations se déplacent vers les nouveaux poumons de nos sociétés consuméristes. D’ailleurs, Jean-Luc Loyer et Xavier Bétaucourt n’hésitent pas non plus à lancer de petites piques qui ne manquent pas d’interpeller. Ils osent notamment faire le parallèle entre le consumérisme et l’artistique et comparent ainsi l’attraction d’un centre commercial comme le Grand A (Auchan) et le Louvre-Lens, des lieux aux enjeux pourtant différents mais dotée d’un pouvoir de fascination réel pour ceux qui parcours les allées de ces galeries.

Les titres des chapitres affichent clairement le degré d’humour contenu dans le scénario. Car s’il est bien question d’un sujet de société sérieux et sensible, les auteurs sont parvenus à proposer là-aussi à fasciner leurs lecteurs. On s’engouffre dans cette lecture comme on plongerait dans un bon film. C’est ludique, didactique en un mot : intéressant ! Cinq chapitres donc qui font un peu office de têtes de gondoles et aident à structurer le reportage. Cinq chapitres qui renvoient à des monuments de la littérature (« Voyage au centre de la terre », « La guerre des mondes », « Alice au pays des merveilles », « Voyage au bout de la nuit » et « Autant en emporte le vent ») et qui montre une nouvelle fois tout l’intérêt d’utiliser la métaphore pour renforcer le côté cinglant et donner la profondeur adéquate au scénario. Loin de prendre le lecteur pour un con, Jean-Luc Loyer et Xavier Bétaucourt en font leur complice.

Une réflexion très pertinente sur le fonctionnement des grandes enseignes de supermarchés. « Le Grand A » permet d’avoir une vision globale des tenants et des aboutissants socio-économiques ce des grandes marques qui imposent un diktat sur les prix, qui régulent la circulation des marchandises, qui font parfois le jeu des politiques. Une course à la montre permanente où les petits commerçants tentent de lutter pour leur survie alors même que les grosses enseignes cherchent à se développer toujours et encore car si elles ne le font pas, elles se feront manger par la concurrence.

PictoOKPictoOKExcellent travail de Xavier Bétaucourt (« Trop vieux pour toi ») et de Jean-Luc Loyer (« Sang Noir »). Après « Noir Métal », « Le Grand A » est le second album qu’ils réalisent ensemble. En fin d’album, ils proposent un dossier de sept pages qui argumente quelques points abordés durant le reportage et présents dans le scénario.

Et si vous aimez ce genre d’ouvrage, je vous invite aussi à lire « La Survie de l’espèce » !

Extraits :

« Faut créer l’événement ! Marquer les esprits. Si les enfants aiment, ils voudront revenir… forcément, ce sera avec leurs parents » (Le Grand A).

« … et si on regarde objectivement dans le bassin minier, il y a deux pôles d’animation : le Louvre-Lens et ici. Acheter est un plaisir, non ? » (Le Grand A).

« Tu dois toujours garder en tête que le plus important, c’est le parking ! Faut toujours qu’il soit accessible ! » (Le Grand A).

Le Grand A

One shot

Editeur : Futuropolis

Dessinateur : Jean-Luc LOYER

Scénariste : Xavier BETAUCOURT

Dépôt légal : janvier 2016

135 pages, 20 euros, ISBN : 978-2-7548-1038-8

Bulles bulles bulles…

Ce diaporama nécessite JavaScript.

Le Grand A – Bétaucourt – Loyer © Futuropolis – 2016

Sang noir (Loyer)

Loyer © Futuropolis – 2013
Loyer © Futuropolis – 2013

Courrières, commune du Pas-de-Calais, mars 1906.

L’exploitation du charbon est l’un des principaux enjeux économiques de la France de l’époque. Des milliers d’hommes, de femmes et d’enfants descendent chaque jour dans les mines et creusent sans relâche pour extraire le charbon. Encore et encore, le productivisme dicte sa loi au détriment de la vie des mineurs : coups de poussières, coups de grisou, silicose, éboulements…

Les syndicats tentent de faire avancer les acquis sociaux et réclament aux employeurs qu’ils assurent la sécurité des mineurs. Mais l’entretien des galeries, leur consolidation et la garantie d’accès aux soins a un coût que les patrons ne sont pas prêts à engager. Malgré les nombreuses mises en garde des ouvriers, rien n’avance de ce côté-là. La catastrophe de Courrières du 10 mars 1906 aurait-elle pu être évitée ?

Le 11 juillet 1906, le Tribunal de Béthunes prononça le non-lieu. La Compagnie de Courrière était dégagée de toute responsabilité.

Sang noir est un album très bien documenté. Jean-Luc Loyer s’est appuyé sur de nombreux témoignages et archives d’époque pour construire son récit. Il introduit son propos à l’aide d’un prologue qui nous permet de resituer le contexte social de l’époque : politique intérieure et internationale, milieu artistique, secteur économique et industriel. Un rappel des faits qui n’est pas inutile.

Pour le reste, on ne peut s’empêcher de penser à Germinal en lisant le synopsis de l’album. Et ce n’est certainement pas innocent si l’album s’ouvre sur une citation d’Emile Zola et que ce dernier apparaitra subrepticement dans le récit. Une fois le contexte historique situé, l’histoire se met en place et les principaux protagonistes font leur apparition. Le récit se découpe en six chapitres de longueur variable. Chaque partie de l’intrigue attaque un angle précis des événements :

– la présentation des personnages,
– l’accident,
– la panique suscitée par la catastrophe et la débandade des secours,
– le deuil et l’impact de l’accident sur les proches,
– la réapparition de derniers survivants plus de 15 jours après la catastrophe,
– la colère des mineurs et l’enlisement des débats politiques.

Cette découpe narrative porte le propos de l’auteur et rend compte de la manière dont la tension est peu à peu montée crescendo. On comprend parfaitement l’inquiétude des mineurs ainsi que leurs conditions de travail. L’auteur resserre progressivement son scénario afin qu’il se focalise sur la manière dont l’accident a été vécu et géré dans les galeries. Un long passage sera oppressant, celui qui fait suite à l’accident. Les faits semblent relatés avec objectivité et si le lecteur prend partie pour les mineurs, c’est parce qu’il me semble que l’auteur a su nous retranscrire correctement et sans pathos les différents temps forts de la catastrophe.

Jean-Luc Loyer a construit son ambiance graphique à l’aide de trois couleurs : noir, blanc et marron. Cette sobriété sert parfaitement le scénario et permet au lecteur de se concentrer sur les propos de l’auteur. Placés à des temps stratégiques du récit, les quelques passages muets nous permettent de prendre du recul quant à la teneur des propos tenus, de mesurer la gravité des évènements, de gérer la tension omniprésente dans cet album. Cette tension, c’est avant tout l’inquiétude des mineurs face à leurs conditions de travail dans les jours qui ont précédé ce dramatique 10 mars 1906. Puis, cette tension quotidienne montera progressivement, nous en suivront l’évolution étape par étape. L’accident que l’on ne comprend pas, les secours à mettre en place dans l’urgence, la prise de conscience progressive de l’ampleur et de la gravité du drame. En milieu d’album, le lecteur marque un réel temps d’arrêt dans sa lecture. La raison à cela ? Six pages sur lesquelles figurent les noms des victimes de cet accident ont été insérées par l’auteur.

L’explosion s’est produite à Méricourt, Fosse 3, entre 6h30 et 6h40 du matin. Un coup de poussières d’une violence inouïe, dont les causes demeurent inconnues jusqu’à ce jour. Une tombe de flammes s’est propagée en quelques secondes sur plus de cent kilomètres de galeries, ravageant tout sur son passage. Elle se propagea également dans deux puits communiquant avec elle : la Fosse 2 à Billy-Montigny et la 4 à Sallaumines. 1697 mineurs sont descendus pour travailler ce matin-là. 1099 mourront.

PictoOKOn mesure l’importance des recherches documentaires qu’il a réalisée pour mener à bien ce projet. Un documentaire intéressant qui permet de se pencher sur un drame malheureusement oublié…

Extraits :

« Par arrêté préfectoral, pour éviter toute propagation d’épidémie, il est décrété à partir de ce jour les points suivants applicables immédiatement : dans la mesure du possible, toute reconnaissance de corps se fera de préférence au fond, par les employés. Corps qui seront mis en bière dans la mine puis remontés. Les effets personnels des victimes non identifiées seront désinfectés et présentés au public. Après reconnaissance formelle, les parents pourront avoir accès aux défunts. Par mesure prophylatique, les couvercles des cercueils ne pourront être dévissés et retirés qu’une heure maximum. Les corps non reconnus seront centralisés Fosse 3 avant d’être inhumés à Méricourt. Des obsèques seront organisées ce 13 mars » (Sang noir).

« Pour les patrons la fortune et aux mineurs la fosse commune ! » (Sang noir).

Du côté des challenges :

Petit bac 2013 / couleur : noir

Challenge Histoire : la catastrophe minière de Courrières en 1906

PetitBac Histoire

Sang noir – La catastrophe de Courrières

One shot

Editeur : Futuropolis

Dessinateur / Scénariste : Jean-Luc LOYER

Dépôt légal : mars 2013

ISBN : 978-2-7548-0611-4

Bulles bulles bulles…

La preview sur BDGest.

Ce diaporama nécessite JavaScript.

Sang noir – Loyer © Futuropolis – 2013