Berlin, livre troisième (Lutes)

Berlin, 1933.

La ville se referme doucement sur elle-même. L’effervescence des rues s’estompe de jour en jour, les sourires s’effacent des visages. Les gens se replient dans leurs foyers, le ventre serré par la peur.

Le régime nazi a installé un climat de terreur ; il force la société allemande à se plier à son modèle. Les affiches de propagande recouvrent chaque jour davantage de façades. La suspicion est dans chaque regard, dans chaque parole. La délation va bon train, encouragée par la peur des arrestations et l’illusion qu’en agissant ainsi, il est possible de préserver le peu que l’on a acquis. La dictature d’Hitler prend ses aises incitant les personnalités de chacun à révéler dans ce qu’elles ont de plus beau… ou de plus laid.

C’est dans ce contexte délétère que Martha (la jeune peintre qui était venue à Berlin pour étancher sa soif de liberté et d’émancipation) et Karl (le journaliste engagé) cherchent un sens à donner à leurs vies. Leurs sentiments l’un pour l’autre sont intacts mais les événements les ont amenés à s’éloigner. Martha s’est éprise d’Anna, une jeune travestie à l’identité sexuelle encore balbutiante. Karl quant à lui sombre dans l’alcoolisme.

A l’instar des tomes précédents, ce troisième et dernier tome fait intervenir plusieurs personnages. Jason Lutes s’évertue à montrer comment la toile d’araignée nazie s’est méthodiquement tissée. Le diktat d’Hitler définit minutieusement ce qui doit être à toutes les strates de la société ; le bras armé du régime traque les fauteurs de trouble, forçant les minorités à rivaliser d’ingéniosité pour trouver la parade.

Hommes, femmes, enfants, vieillards, juifs, militants… chacun de ces protagonistes montre les multiples visages de la société berlinoise de cette époque. A la veille de la Seconde Guerre Mondiale, Berlin est un patchwork ethnique, religieux, artistique, politique… un melting-pot que le régime nazi s’obstine à niveler.

Dix ans après la publication française des deux premiers tomes de « Berlin » , Jason Lutes donne à son récit une conclusion que l’on n’attendait plus. Les deux premiers tomes auraient pourtant pu se suffire à eux-mêmes. La fresque humaine supportait tout à fait cette fin ouverte, libre à nous d’imaginer le devenir de chaque protagoniste et leurs capacités à traverser les années sombres qui s’annonçaient.

Je me rappelle encore la difficulté que j’ai eue à entrer dans le premier tome de la saga. Dans ma chronique sur les deux premiers tomes, je soulevais entre autres les confusions narratives et l’imprécision du dessin. J’appréhendais d’avoir la même difficulté à entrer de nouveau dans l’univers. Force est de constater qu’il n’en est rien. Le scénario de ce troisième tome est fluide, il nous permet de retrouver rapidement nos marques. Graphiquement, le dessin de Jason Lutes est plus mature. Les personnages sont maintenant facilement identifiables, leur gestuelle n’est plus figée… et l’auteur nous régale de passages muets parfaitement maîtrisés.

« Berlin » est l’occasion de revisiter l’histoire de l’Allemagne par le biais de destins individuels anodins. On assiste au matage de différents groupuscules et minorités (communistes, homosexuels, gitans, juifs…). Jason Lutes montre avec brio comment le contexte social du début des années 1930 trouble les identités et bouleverse profondément la société allemande.

Je prendrais volontiers vos avis sur ce triptyque !

Berlin
Livre troisième
Triptyque terminé
Editeur : Delcourt / Collection : Outsider
Dessinateur / Scénariste : Jason LUTES
Dépôt légal : août 2019 / 172 pages / 19,99 euros
ISBN : 978-2-413-01123-1

Berlin, tomes 1 et 2 (Lutes)

Berlin - Livre Premier : La Cité des pierres
Lutes © Guy Delcourt Productions – 2009

Berlin - Livre Second : Ville de Fumée
Lutes © Guy Delcourt Productions – 2009

Une rencontre dans un train. Un homme, une femme. Elle est artiste, lui journaliste. Lorsque Marthe Müller fait la connaissance de Kurt Severing, nous sommes en septembre 1928. Les présentations sont timides entre cette jeune femme qui monte pour la première fois à Berlin et qui semble être à un moment charnière de sa vie. Kurt Severing quant à lui affiche plus d’assurance. L’air confiant de quelqu’un qui rentre chez lui et que le tumulte et l’effervescence de Berlin n’effraye pas.
Le lecteur va être amené à découvrir deux années de la vie de ces deux protagonistes. L’occasion de découvrir un contexte social en mutation. Quels sont les stigmates de la Première Guerre mondiale sur le peuple allemand ? Quelle est l’influence des différents partis politiques en présence ? Quid des conditions de vie dans le milieu ouvrier ? artistique ? bourgeois ?

Ce sont les avis respectifs de David et Marilyne qui m’ont amenée à cette lecture. Un thème et un contexte historique que j’ai rarement eu l’occasion de voir traités en bande dessinée (entendez par là que je n’ai pas non plus une connaissance très pointue de la bibliographie BD de cette époque).

Cette lecture m’aura pris plus d’une semaine. Parvenir à entrer dans le tome 1 m’a coûté : dialogues verbeux, graphisme austère et difficulté à identifier la majeure partie des nombreux protagonistes amenés à intervenir dans le récit. J’ai pensé à abandonner la série mais cette idée s’est estompée une fois que je suis parvenue à la seconde moitié du Livre Premier. Je crois que c’est avant tout la richesse du scénario qui m’a prise au dépourvu. Autour des deux personnages principaux (Marthe et Kurt), le lecteur sera amené à rencontrer une bonne dizaine de personnages secondaires qui apportent tour à tour au récit un complément narratif à prendre en compte. Je me suis longtemps demandé si la scène finale allait nous permettre – comme au théâtre – d’accéder à un dénouement où tous seraient présents cependant, ce ne sera pas le cas (du moins, pas si la série est terminée mais là aussi, je suis incapable de dire si nous sommes face à un diptyque ou si – comme le laissent supposer plusieurs sites BD – d’autres tomes vont venir compléter cette fresque humaine).

Si j’ai adhéré dans l’ensemble à la partie narrative, ce n’est pas le cas pour la partie graphique. J’ai rencontré des difficultés récurrentes à l’égard des visuels : impossibilité de reconnaître de nombreux personnages au premier coup d’œil. L’auteur en joue même sur certains personnages, le plus flagrant est celui d’Anna, une lesbienne que j’ai longtemps prise pour un jeune homme. La découpe des planches est assez conventionnelle bien que leur contenu diffère ; tantôt verbeuses, tantôt silencieuses, le lecteur parcoure ces planches à un rythme de lecture qui doit être modulé en permanence. Je n’ai pas trouvé qu’il y avait là un jeu de contrastes flagrant (noir/blanc) mais l’espace laisse la part belle au blanc qui est souvent écrasant tant le vide qu’il crée est pesant. Les expressions des uns et des autres sont parfois approximatives, souvent figées. En conclusion, je pense garder un souvenir assez sévère sur le dessin de Jason Lutes.

Je suis pourtant satisfaite de cette lecture qui répond en partie à mes attentes. Nous voici face à un récit romancé qui s’ancre dans une période historique que je connais peu. Les tomes comportent respectivement 213 (Livre Premier) et 214 pages (Livre Deuxième) et cette fiction offre un regard très complet sur la vie berlinoise à la fin des années 1920. Le premier tome se referme sur le sanglant 1er mai 1929 et la violente répression de la manifestation des militants communistes par les forces de l’ordre. Jusqu’ici, le scénario nous avait déjà permis d’aborder les différentes facettes de cette « micro-société » allemande : on suit le quotidien d’hommes et de femmes issus tant des classes ouvrières que bourgeoises, chrétiens ou juifs, artistes et intellectuels, fonctionnaires ou marginaux, communistes ou militants de l’extrême droite allemande… Le second tome prolongera le récit de mai 1929 à août 1930. L’occasion d’en découvrir un peu plus sur les nuits berlinoises ; le point de vue des intellectuels, des prostituées, des lesbiennes… la montée en puissance du Parti national socialiste allemand, de l’intolérance à l’égard des juifs, des noirs, des « Rouges »… du grignotage progressif à l’égard de la liberté d’expression, de la liberté de penser… des individus qui ne sont pas de « purs ariens »…

La narration alterne entre des dialogues. Certains seront verbeux, d’autres réservés, le panel est large à l’instar du quotidien et des personnalités qui font notre quotidien de lecteurs. Régulièrement, une partie narrée s’immisce dans les interactions entre les personnages. Ces voix-off trouvent leur origine dans les pensées de chaque individu : extraits de journaux intimes, de réflexions prise au vol… l’auteur propose une introspection de chacun de ses personnages. Il en devient difficile de se dire que les deux personnages centraux sont le centre névralgique du récit tant il amène son lecteur à se poser sur les autres protagonistes. Je trouve ce jeu de rôles très intéressant, il rend très bien compte de la richesse des interactions et des rapports humains. Quelques coquilles présentes çà et là m’ont agacé en début de lecture… j’ai fini par les occulter totalement tant le récit est finalement parvenu par me captiver.

Une lecture que je partage avec Mango et les lecteurs du mercredi

MangoPictoOKCertes, il est difficile d’accepter cette lecture. La violence est un personnage secondaire que l’on n’occulte pas cependant, elle ne s’étale pas dans le récit. L’aspect subjectif est exploité à bon escient. Un récit intéressant et que j’ai apprécié. Je suis pourtant consciente que n’y entre pas qui veut… il faut insister dans la lecture et parvenir à passer outre son apparente austérité.

Je m’excuse auprès de mes camarades de lecture pour cette L.C. qu’il a fallu dompter : Joëlle, Lystig, Cély et Véro. Je vous invite à lire leurs chroniques respectives.

Extraits :
« J’imagine la somme de travail quotidien de tout le quartier de la presse. Ça me donne l’impression de sombrer mais je veux m’efforcer de regarder les choses autrement. Ainsi : l’histoire de l’humanité serait une grande rivière trouvant son chemin au long des points les plus bas du relief, et chaque page est une pierre. Jetées sans objectif, juste pour éclabousser, des milliers de pierres pourraient élever le niveau jusqu’à ce que la rivière déborde de son lit. L’eau s’étale, la force de la rivière décroît : c’est bientôt un marécage. Mais si chaque pierre est placée avec soin et intention peut-être est-il possible de construire quelque chose. Pas pour interrompre le flot mais pour le détourner. Berlin a été construite sur un marécage. J’espère qu’il en restera plus qu’un tas de cailloux » (Berlin – La cité des pierres).

« Je sais qu’elle se fait du souci pour moi et j’aurai voulu la rendre heureuse. Mais pour l’instant, je n’y retournerais pas. A Berlin, je suis au cœur du vrai monde, sale, grouillant, magnifique, bien loin des jardins bourgeois de mon enfance. Parfois, ça me terrifie ; mais je me réveille chaque matin en attendant de voir quelle surprise la ville me réserve. (…) Ici, j’ai trouvé l’amour, des gens qui se battent dans la rue, ‘univers qui s’agite sous mes pieds. La musique de jazz ! » (Berlin – Ville de Fumée).

Berlin

Challenge Petit Bac
Catégorie Lieu

Livre Premier : La Cité des pierres

Livre Deuxième : Ville de Fumée

Série en cours

Éditeur: Delcourt

Collection : Outsider

Dessinateur / Scénariste : Jason LUTES

Dépôt légal : avril 2009 (réédition du tome 1) et octobre 2009 (tome 2)

ISBN : 978-2-7560-1714-3 (tome 1) et 978-2-7560-1715-0 (tome 2)

Bulles bulles bulles…

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Berlin, tomes 1 et 2 – Lutes © Guy Delcourt Productions – 2009