Revenants (Morel & Maël)

Morel – Maël © Futuropolis – 2013
Morel – Maël © Futuropolis – 2013

Olivier Morel est un réalisateur franco-américain installé aux Etats-Unis depuis 2005. Il travaille également en tant que Assistant Professor aux départements de Film, Télévision et Théâtre et de Langues Romanes et Littératures de l’Université de Notre Dame (en Indiana).

En 2008, année où il obtient la double nationalité, il travaille sur le projet d’un film documentaire qui donne la parole aux soldats revenus d’Irak et à leurs proches. Ces rencontres donneront lieu à L’Ame en sang, un long métrage sorti en 2011 (diffusion ARTE).

Un matin blême et neigeux de l’hiver 2007. La Radio Publique Nationale (NPR). De tout ça je ne sais que ce que les infos mentionnent de temps en temps : que trois vétérans de la guerre en Irak se suicident chaque semaine (en 2007), qu’il y a cent mille vétérans sans domicile aux USA… (…)Hiver 2007 : quatre ans après le début de la « Guerre contre le terrorisme », en écoutant ce programme radiophonique sur le suicide des militaires, j’ai senti l’hiver dans mon âme. Je me demandais si je ne revivais pas un nouveau cauchemar (propos d’Olivier Morel, lien source).

Cet album n’est pas l’album du film mais l’histoire des rencontres qui se sont tissées dans les coulisses de ce projet.

En compagnie d’Olivier Morel, nous partons donc à la rencontre de Jeff, Vincent, Wendy, Jason, Lisa, Joyce, Kevin, Ryan, Debbie… Ils témoignent de leurs expériences en tant que soldats américains en Irak mais surtout, parlent du cauchemar dans lequel ils sont plongés depuis leur retour. Ils sont hantés par les situations qu’ils ont vues et vécues là-bas : l’un a tiré – sur ordre de ses supérieurs – sur des civils, l’autre a mis en joue des enfants irakiens, un troisième a été témoin des actes de torture réalisés à Abou Ghraib

Tatouage de Lisa : un Dog Tags
Tatouage de Lisa : un Dog Tags

Si ces hommes et ces femmes sont revenus physiquement d’Irak moralement, ils ne parviennent pas à faire la transition… leurs esprits et pensées sont restés là-bas. Ils revivent en permanence le film de leur expérience sans parvenir que personne ne les aide à panser leurs blessures psychiques. Le trouble post-traumatique est tel qu’ils ne parviennent pas à reprendre le cours normal de leur vie. Ils plongent dans une chute vertigineuse. L’alcool, la drogue et les médicaments sont un piètre soutien pour lutter contre les hallucinations et les cauchemars qui les torturent au quotidien. Ils sont souvent seuls, confrontés à la difficulté de faire entendre leur parole, en difficulté pour accéder à des psychothérapies… La grande majorité des vétérans sombrent dans la précarité. L’état américain s’acharne à faire la sourde oreille, leur impose de lourdes et longues démarches administratives avant de leur permettre de bénéficier d’une pension d’invalidité (mais beaucoup renoncent à l’idée de déposer un dossier de demande et se condamnent à l’errance : expulsion locative -> clochardisation…).

Il y a 70000 Jeff en puissance aujourd’hui aux États-Unis ! Chaque jour, vingt-deux soldats et vétérans qui se donnent la mort et nous, les familles, les épouses, les maris, les fils et les filles de ces hommes et femmes, on crie dans le désert ! Tout le monde s’en fout ! TOUT LE MONDE S’EN FOUT !

(propos de Kevin Lucey, père de Jeff Lucey qui s’est suicidé).

Le travail d’illustration de Maël (Notre mère la guerre, L’encre du passé) est de toute beauté. Il rend parfaitement compte des émotions et de l’état d’esprit de ces hommes et femmes. Les aquarelles qu’il réalise donnent de la résonance à leur propos. Le dessinateur n’a retenu que deux couleurs dominantes. La transition entre ces ambiances graphiques est parfaitement fluide, on passe sans heurts entre les différents temps de narration.

De fait, le lecteur profite d’un code couleur d’une efficacité redoutable. Il est face à deux atmosphères : l’une est réalisée en noir et blanc. Elle ancre les acteurs du témoignage dans le présent et décrit leur quotidien (celui des vétérans mais aussi celui d’Olivier Morel, relate la nature de sa démarche documentaire). La seconde, où des teintes brique-rouille dominent, est utilisée pour décrire les souvenirs et matérialiser les hallucinations/cauchemars des anciens soldats. Cette atmosphère oppressante montre à quel point ces vétérans sont démunis, incapables de faire face à la violence de ce qu’ils ont vécu. Le choix d’une teinte ocrée est une belle métaphore car elle les montre en proie à leurs démons. Et même si le lecteur a ici une place confortable de spectateur, il n’est pas facile d’accueillir sereinement leurs témoignages. Le rouge blafard des aquarelles donne l’impression que du sang délavé a été utilisé pour créer ces univers psychiques, ce qui accroît la violence suggérée de certaines descriptions. Peut-être est-ce également un moyen de rendre hommage au titre du film [L’Âme en sang] d’Olivier Morel.

PictoOKPictoOKImpossible de lire cet album d’une traite tant l’album est poignant et émouvant. Je me suis laissée submerger par une gêne provoquée par la découverte des propos de ces témoins directs d’une guerre. Nombre d’entre eux décrivent une sorte d’aveuglement dans lequel ils étaient plongés suite à la haine des Hadjis [nom péjoratif pour désigner les populations du Proche et du Moyen-Orient] suscitées par les attentats du 11 septembre d’une part et du conditionnement qu’ils ont subi pendant leur formation de Marines. Tous parlent d’une sorte de réveil de façon brutale après quelques temps passés en Irak. Dans une interview, Wendy témoigne que « on a un déséquilibre chimique. Là-bas, l’adrénaline nous fait tenir, on a des tas d’hormones de marche ou crève que le corps sécrète en permanence. En revenant, on s’écrase dans la vie de tous les jours » (source de l’extrait).

Revenants est aussi une réflexion sur la société américaine et les concepts qu’elle promeut (comme le rêve américain ou l’esprit patriotique), un état des lieux de la situation actuelle (après la crise des subprimes, la manière dont l’état américain a géré le conflit en Irak…), son incompétence à répondre aux besoins des vétérans… Un ouvrage à lire absolument.

Une courte biographie d’Olivier Morel et une interview réalisée en octobre 2012.

Podcast de l’émission L’humeur vagabonde sur France Inter (Kathleen Evin, le 27 août 2013)

Les chroniques de Cristie, Marie Rameau, Madoka, Jean Alinea (Chroniques d’Asteline), Place to be.

Extraits :

« Jusqu’à ce que je m’aperçoive que je suis probablement le seul « civil » de la bande, et que leurs sourires sont voilés. Hommes et femmes brisés, revenus de cette guerre l’âme en sang » (Revenants).

« J’avais pas de chez-moi, je dormais d’un canapé à l’autre… Je n’en pouvais plus. Je picolais grave, aussi. J’ai commencé à éprouver le besoin d’aller dans le désert régulièrement. Pour méditer. Pour me retrouver » (Revenants).

« – Ryan ? Pourquoi le désert, alors que ça te ramène en Irak ?

– Je sais que c’est risqué. Mais le plus souvent, ça m’apaise un peu. C‘est comme une sorte de retraite aux franges de la civilisation, on ne se sent plus sous le regard de personne. Ça me ramène en Irak, oui. Mais c’est comme un film. Je replonge en enfer, mais je refais le film, je le revois sous un autre angle et quand je reviens de cette plongée dans les abysses, je me dis que ces visions, ces angoisses, tous ces trucs que j’ai réorganisés dans ma tête, ils vont moins me hanter » (Revenants).

Revenants

One shot

Editeur : Futuropolis (article du blog Futuro)

Dessinateur : MAËL

Scénaristes : Olivier MOREL & MAËL

Dépôt légal : septembre 2013

ISBN : 978-2-7548-0874-3

Bulles bulles bulles…

Preview sur BDGest.

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Revenants – Morel – Maël © Futuropolis – 2013

Notre Mère la guerre : Requiem (Kris & Maël)

Notre mère la guerre :Requiem
Kris – Maël © Futuropolis – 2012

Retour au front dans l’horreur de la guerre, au creux des tranchées.

Nous sommes en septembre 1917 et l’enquête du Lieutenant Vialatte (sur les meurtres de plusieurs femmes perpétrés en janvier 1915) stagne toujours. Pourtant, un fait nouveau survient et pousse Vialatte à reprendre son enquête à zéro, espérant cette fois parvenir à comprendre l’événement déclencheur qui explique « pourquoi » ces victimes ont été visées. La réponse à cette question devant ensuite le conduire au(x) meurtrier(s)…

Il m’aura fallu quelques temps pour digérer la frustration générée par le dénouement du tome 3. En effet, Notre mère la guerre était initialement annoncé en triptyque. Je m’attendais donc à découvrir la résolution de l’enquête dans le tome précédent, un ouvrage qui avait balayé tout le scepticisme que j’avais jusque-là à l’égard de cette série.

Pourtant, il m’est difficile de parler de ce tome. J’ai depuis longtemps perdu l’habitude de présenter les séries de manière morcelée, préférant de loin rendre compte d’une vue d’ensemble. En revanche, s’il est bien une chose que permet le partage d’un ressenti par à-coups, c’est de mesurer le cheminement progressif du lecteur d’un tome à l’autre : appropriation des personnages et de l’ambiance, réactions suscitées par une orientation narrative. Cela permet aussi, longtemps après lecture, de comprendre comment le laps de temps qui sépare la parution entre deux tomes a été mis à profit pour prendre du recul, intégrer les éléments narratifs… voire donner du sens à l’ensemble ?

Car dans cette série, il est bien question de cela. Sans relire mes précédents articles, j’ai souvenir d’une accroche ténue avec le premier tome et de scepticisme après le second tome. Ce n’est que dans le troisième tome que l’histoire a – pour moi – pris du sens et que j’ai enfin accepté qu’un événement historique de cette ampleur serve de « décor » à une enquête policière fictive.

Je chasse rapidement les bémols rencontrés durant la lecture de Requiem : 1/ une difficulté ponctuelle à me situer dans le temps lors des passages oniriques qui sont mal délimités au niveau narratif (est-ce réel ? est-ce avant ou après la guerre ?). Le traitement graphique nous met certes la puce à l’oreille mais l’effet déstabilise le lecteur au moins autant que le personnage qui fait ces rêves. 2/ Les quelques interventions de soldats allemands ne sont pas traduites. Certes, aucun des soldats français que nous côtoyions dans cette histoire ne semble maitriser l’allemand mais… quelques discrètes traductions auraient pu, me semble-t-il, profiter au lecteur sans que la tension palpable de ces scènes n’en soit altérée.

Ce dernier tome, intitulé Requiem, conforte pourtant mon ressenti du tome précédent. Est-ce parce que je maîtrise mieux la personnalité des protagonistes ? Est-ce parce que je parviens à les situer les uns par rapport aux autres malgré leur multitude ? Est-ce parce que je suis enfin parvenue à accepter que la guerre puisse aussi… me divertir ??? Il est vrai que je préfère généralement des auteurs comme Igort, Sacco, Squarzoni, Le Roy… qui transmettent une vision très réaliste des conflits. Sauf rares exceptions, les escapades qui tracent des destins fictifs sur trame de fond historique réel ont du mal à me convaincre voire m’agacent. Notre mère la guerre fait partie de ces « rares exceptions ».

La qualité du scénario et des dialogues de Kris ont eu raison de mes réticences, le travail graphique de Maël a fait le reste. Dans le tome 1, Maël avait développé une ambiance graphique assez terne pour décrire le quotidien de la guerre. Nous évoluions alors au milieu de gris, de marrons et de blanc face auxquels j’étais restée spectatrice. Peu à peu, cette ambiance a glissé vers quelque chose de plus chaud. La couleur terre est restée le fil conducteur des illustrations mais peu à peu, les bruns ternes se sont transformés en ocres, en rouille. A l’instar des quatre couvertures des tomes de la série, les ambiances graphiques intérieures se sont peu à peu détournées des gris et des bleus délavés pour devenir plus toniques. On finit cette épopée sur une note moins crue, moins factuelle dans sa description de la vie dans les tranchées. Ces couleurs chaudes donnent une autre dimension au récit.

Il me tarde maintenant de découvrir la chronique de Jérôme qui partage aujourd’hui son ressenti sur la série complète. Je vous invite à lire sa chronique !

Une lecture que je partage également avec Mango à l’occasion de ce mercredi BD

Et découvrez les albums présentés par les autres lecteurs !

PictoOKPictoOKRequiem fait décoller la série dans le sens où l’orientation de ce tome final donne une portée plus grande au message qu’il contient. L’enquête policière devient secondaire, elle laisse la place à une réflexion plus profonde sur la guerre et son absurde fonction. Je garderais en mémoire le fait que Notre mère la guerre est avant tout un hommage aux combattants avant d’être un « simple polar » qui se développe sur fond d’Histoire.

Extraits :

« Est-ce que je me bats encore pour la Patrie ? Sans doute, oui. Mais c’est un sentiment qui s’apparente aux reliefs d’un repas, autrefois apprécié, mais dont on s’est écœuré à force d’indigestions… Est-ce que je me bats pour l’Alsace et la Lorraine ? C’est le théâtre où j’opère en ces premiers jours de novembre 1918 et je dois bien avouer qu’il n’est, comme tous les autres, qu’une scène de souffrances et de fureur qui désormais me fait horreur… Est-ce que je me bats pour écraser et ruiner nos ennemis ? Non, je n’ai plus d’ennemis autres que la distance qui nous sépare. Et cette distance s’appelle la guerre, et non l’Allemagne… Je me bats par loyauté, par habitude et par force… JE me bats parce que je ne peux faire autrement. Je me bats parce qu’après les découragements vient encore et toujours la résignation. Je n’imagine même plus que cela puisse changer. Je l’espère toujours, je n’y compte plus… Longtemps, j’ai cru que le devoir fondait l’homme. Je me demande aujourd’hui s’il n’est pas simplement une tromperie magnifique de l’esprit pour mener le corps là où il ne veut pas » (Notre mère la guerre, tome 4).

« La guerre a grignoté l’homme que j’étais » (Notre mère la guerre, tome 4).

Notre mère la guerre

Tome 4 : Requiem

Série terminée

Éditeur : Futuropolis

Dessinateur : MAËL

Scénariste : KRIS

Dépôt légal : septembre 2012

ISBN : 978-2-7548-0752-4

Bulles bulles bulles…

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Notre mère la guerre, tome 4- Kris – Maël © Futuropolis – 2012

Notre Mère la Guerre, Troisième Complainte (Kris & Maël)

Notre Mère la Guerre, Troisième Complainte
Kris – Maël © Futuropolis – 2011

Nous avions laissé le Lieutenant Roland Vialatte sur le front, en pleine enquête destinée à lever le voile sur les meurtres de plusieurs jeunes femmes (voir mon avis sur le tome 1 et sur le tome 2).

Les premières conclusions laissent supposer qu’il n’y a pas un assassin unique et que ceux-ci opèrent en bande. Le fait d’avoir retrouvé les cadavres des jeunes femmes dans des tranchées permet de conclure que les meurtriers sont des soldats. Les indices récoltés conduisent peu à peu Roland Vialatte vers un bataillon de jeunes repris de justice, des adolescents qui n’ont pas atteint la majorité pour la plupart.

Dans ce troisième opus – d’une série initialement annoncée comme un triptyque – nous retrouvons le Lieutenant en mai 1917, sur le front. L’enquête a-t-elle abouti ? Non. Durant les deux dernières années, Vialatte officiait dans l’Artillerie spéciale. Lassé de son poste d’investigateur, il a répondu à un appel à volontaire pour rejoindre cette nouvelle section en 1916. Jusqu’à ce jour de mai 1917 où il s’écroule, touché à la tête. Il se réveille une semaine plus tard dans un Hôpital de campagne. C’est à cet endroit que le Capitaine Janvier (voir tome 2), devenu Commandant, provoque leur rencontre et le force à reprendre l’enquête sur les meurtres des jeunes femmes.

« Vous vouliez rendre justice à ces malheureuses femmes et à ces gamins perdus ? Je vous en redonne le pouvoir ».

Deux couleurs marquent les premières planches de cette album : celle de la terre domine sur celle du métal froid des armes et des blindés. De temps en temps, quelques cases aux teintes vivifiées par des explosions sont l’unique source de chaleur. Puis, lorsque la mort a cessé son souffle destructeur, l’humidité retombe lourdement sur ces Poilus aux corps alourdis par la pluie, la boue et encombrés par leur attirail. Le temps d’un battement de cil, la peur et la fatigue se réinstallent avant de se recroqueviller à la première alerte.

Aujourd’hui encore, je ne retiens des semaines qui suivirent qu’une sorte de long cauchemar gris et poisseux. Et lorsque j’en ai émergé, je n’étais… oui… plus qu’une ombre de vie, une silhouette vide… un promeneur des rivages, ceux d’entre les vivants et les morts, et qui ne sait plus de quel côté exactement il marche…

lira-t-on plus loin dans l’album. Je trouve que cette phrase illustre tout à fait la tonalité de ce troisième opus de Notre Mère la guerre. Comme par magie, le trait de Maël parvient à nous replonger sans transition dans l’ambiance du tome précédent et, non content de cette prouesse, il nous fait en plus ressentir l’émulation qui les anime et leur permet de s’extirper in extremis de la mort. Puis soudain, au détour d’une page, on est extrait des horreurs de la guerre le temps d’une courte convalescence, avant d’y replonger sous un autre angle : celui de l’Occupation vue sous le regard des Civils. Ainsi, les illustrations de Maël rendent compte des ravages que la guerre laisse derrière elle : campagnes dévastées, fosses communes pour éviter les épidémies… L’enquête du Lieutenant Vialatte nous ramène ensuite en plein Paris et le retour à « la vie » urbaine tout en contraste avec le quotidien des tranchées. Paris où la vie se poursuit, Paris où l’on regarde de travers la dégaine crasseuse des Poilus qui entretient des plaies affectives béantes dues au départ d’un amant ou d’un proche pour le front qui ne reviendra peut-être jamais.

Ce contraste entre la vie de soldat et la vie civile, Kris le matérialise comme une douleur des soldats qui cherchent en vain une raison de poursuivre le combat face à l’ignorance et au rejet avec lesquels on les accueillent. Les textes du scénariste sont superbes, profonds, mélancoliques, comme en témoigne cet extrait :

« Il se battra encore parce qu’il ne sait plus faire que ça, parce qu’il en a déjà trop fait et trop vu, et qu’il lui serait insupportable que ce fût en vain. Et malgré l’envie ou le désir qui le tenaille, il ne pourrait plus rejoindre cet autre pays qu’il découvre par la fenêtre, qui ne sait rien de la guerre et qui semble vivre sur une autre planète. Ce pays qui l’admire, le romantise mais le repousse de peur que ses brodequins amochent les bottines à la mode, que ses effets sales et rapiécés maculent de boue les uniformes d’opérette que trimballent sur les boulevards des mannequins vivants mais vides. Oui, Desloches a raison : les soldats auront beaucoup de choses à dire après la guerre. Mais j’ai bien peur qu’on ne les écoute pas, ou pire, qu’on les écoute mal. Alors, entraîné par ces silences, le soldat se taira lui aussi. Ou pire. Il racontera mal, ouvrant la porte aux renoncements, préparant les futurs recommencements.

PictoOKJ’étais réservée à la lecture du tome 1, encore mesurée au sortir du tome 2, je suis conquise par la lecture de ce nouveau volet qui, contre toute attente, ne clôt pas la série. C’est au tome 4, intitulé Requiem, qu’incombera cette lourde tâche.

Pour l’heure, cet album bénéficie d’une narration d’une grande qualité et que le trait du dessinateur sert à merveille.

Un autre avis chez OliV !!

Extraits :

« Cette saloperie de doute qui ronge et vous grignote le cerveau plus surement que les vers d’un cadavre » (Notre mère la guerre, Troisième complainte).

« Le problème, c’est que depuis qu’on est arrivés, ben, même ii voyez : je ne suis plus chez moi. C’est terrible à dire, mais je crois que je ne sais plus vivre en dehors de la guerre » (Notre mère la guerre, Troisième complainte).

Notre mère la Guerre

Tome 3 : Troisième complainte

Série terminée (4 tomes)

Éditeur : Futuropolis

Dessinateur : MAËL

Scénariste : KRIS

Dépôt légal : novembre 2011

ISBN : 9782754804035

Bulles bulles bulles…

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Notre mère la guerre, tome 3 – Kris – Maël © Futuropolis – 2011

Notre Mère la Guerre, tome 2 (Kris & Maël)

Notre mère la guerre, deuxième complainte
Kris – Maël © Futuropolis – 2010

Sur son lit de mort, Roland Vialatte revit les événements qui l’on conduit en Champagne en janvier 1915.

Alors que la guerre bat son plein, le Lieutenant Vialatte doit enquêter sur les meurtres de plusieurs jeunes femmes. Les maigres éléments qu’il a réunis le conduisent sur la ligne de front, au sein d’une Compagnie de jeunes repris de justice.

Un an après le lancement de la série, le tome 2 est dans les bacs, les auteurs ont tenus leurs délais. Il y a peu, je vous avais présenté un avis sur le premier tome de ce triptyque. J’étais restée sceptique, trop d’éléments me manquaient pour pouvoir adhérer ou rejeter ce troublant récit.

Pour commencer, les difficultés à entrer dans cette histoire sont restées cantonnées avec mes impressions sur la « Première complainte ». On replonge rapidement dans l’enfer des tranchées.

Le scénario nous ballotte entre fiction et Histoire. D’un côté, une enquête dont l’objectif semble dérisoire dans ce contexte, vain malgré sa légitimité. On avance à pas de souris. Vialatte est semblable à une marionnette désorientée qui déambule dans l’antichambre de la Mort. Incarne-t-il les souffrances et les peurs des Poilus  ? De l’autre côté, des soldats envoyés à une mort certaine qui amarrent leurs raisons à n’importe quel radeau de passage : camarades, prostituées, journal intime… Pas de « héros » connus, pas de hauts faits d’armes gravés dans la mémoire collective, juste de « simples soldats », des gens du peuple. La guerre vue par ceux qui l’ont faite, voici un choix qui contribue très certainement à nous plonger dans le récit et à nous prendre aux tripes. La Guerre est personnifiée, elle ressert son étau sur chaque personnage et nous oppresse, nous, petit lecteur. Les ambiances graphiques y contribuent largement et confirment le talent de Maël déjà remarqué dans l’album précédent. Le dépaysement graphique est réel, on s’immerge complètement aux côtés des Poilus, on patauge dans la boue et le souffle des explosions nous conduit, instinctivement, à avoir un mouvement de recul. Maël a réussi la prouesse, me semble-t-il, de retranscrire les choses avec réalisme et justesse.

Dans l’ensemble, plus j’avance dans la lecture du triptyque, plus je suis mal à l’aise face à ce fort contraste entre la fiction et la réalité historique. Je trouve que l’instrumentalisation de l’enquête policière se fait trop sentir. Ce prétexte est-il utile pour apporter un témoignage sur la Première Guerre Mondiale ? L’enquête est devenue secondaire, j’ai l’impression qu’elle doit parfois jouer des coudes pour reprendre les rennes de la narration comme si elle trouvait difficilement sa place dans le récit. Même si c’est par elle que nous sommes entrés dans la lecture, elle dénote et fait tache.

Un BD que je partage avec Mango.

Mango

PictoOKA n’en pas douter, on ne pourra que reconnaître la force des textes de Kris. Ils nous percutent malgré la poésie dont ils s’imprègnent parfois et ouvrent en grand la porte de la réflexion sur cette période de l’histoire. La prestation de Maël coupe l’herbe sous le pied aux derniers médisants qui oseraient encore affirmer que ce jeune auteur à tout à prouver.

Étrange impression procurée par cette lecture, car il suffit de refermer l’ouvrage pour que les bruits et les odeurs se taisent d’un coup. Rares sont les albums qui provoquent un tel décalage avec la sécurité de nos douillettes maisons. J’attends cependant le tome 3 qui nous apportera le dénouement de ce récit et légitimera la place d’une enquête policière dans un témoignage historique de cette trempe.

Je remercie les Éditions Futuropolis pour la découverte et vous propose également de lire la chronique de Sébastien Naeco.

Extraits :

« Camarades, oui. C’est le juste mot juste. La camaraderie suppose une loyauté et peut atteindre à une éphémère intensité de sentiments que ne connaîtra jamais l’amitié. Celle-ci demande des conditions plus normales, plus longues, pour pouvoir s’épanouir. Un homme n’est rien pour vous et la minute suivante vous êtes prêt à braver l’enfer pour lui, dans un élan spontané, instinctif… J’ai compris cette nuit-là à quel point l’héroïsme était chose si commune »  (Notre Mère la Guerre, seconde complainte).

« Le front est une ligne mortelle et ensorcelante. La Guerre fait naître un monde de sentiments inconnus, insoupçonnés. Ces heures plus qu’humaines ont le parfum définitif de l’absolu. C’est une fenêtre à laquelle on respire un air chargé de ciel, une région au bord du monde, tout près de Dieu. C’est peut-être là seulement qu’on meurt dans la plus totale liberté. Et je me hais souvent de le ressentir encore aujourd’hui aussi profondément » (Notre Mère la Guerre, seconde complainte).

« C’est terrible, la Guerre mange tout. Jusqu’à nos mots d’amour » (Notre Mère la Guerre, seconde complainte).

« Dans ce gigantesque naufrage de la raison, tous ces soldats courbés, frigorifiés, exténués, réussissaient malgré tout à sauver quelque chose d’essentiel… La fondamentale fraternité des hommes. A la surprise de mon guide, passant devant un Église restée debout par un miracle qu’on ne peut croire que divin, je ressentis l’impérieux besoin de prier. L’intérieur en avait été aménagé en poste de secours provisoire, alignant ses blessés comme autant d’épaves en accalmie, arrimées les unes aux autres en prévision de la prochaine tempête » (Notre Mère la Guerre, seconde complainte).

Notre Mère la Guerre

Deuxième Complainte

Série terminée (4 tomes)

Éditeur : Futuropolis

Dessinateur : MAËL

Scénariste : KRIS

Dépôt légal : septembre 2010

ISBN : 9782754803205

Bulles bulles bulles…

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Notre Mère la guerre, deuxième complainte – Kris – Maël © Futuropolis – 2010

Notre-Mère la guerre, tome 1 (Kris & Maël)

Notre Mère la Guerre, tome 1
Kris – Mael © Futuropolis – 2009

Première Guerre Mondiale. Près de la ligne de front, soldats et villageois se réunissent chaque jour au café du village, la vie continue malgré la guerre. Chacun tente d’oublier l’horreur des combats dans ce havre de paix, jusqu’au jour où le meurtre de Jeanne TAILLANDIER, une jeune serveuse de 20 ans, bouleverse cet équilibre. Rapidement, un soldat est suspecté et exécuté, servant ainsi d’exemple… mais un second meurtre survient. Un officier de gendarmerie chargé de mener l’enquête est alors dépêché.

A vrai dire, c’est lors de mes pérégrinations sur la toile que j’ai découvert cette série. Oncle Paul m’a mis l’eau à la bouche avec sa chronique, puis d’autres ont suivis ça et là sur la blogosphère.

J’ai mis un certain temps à rentrer dans l’album car j’ai eu assez de mal à faire le distinguo des ambiances de début d’album : comment raccrocher les wagons entre ce que nous apportent les 5 premières planches et le reste de l’album ? Je n’ai compris qu’à la fin. Globalement, le trait est doux, les teintes sont neutres, des blancs, gris et quelques ocres de ci de là sont posées au lavis, l’utilisation de « l’espace planche » est assez classique. On est rapidement jeté derrière les premières lignes de front aux côtés des poilus, au point de percevoir leurs souffles dans notre cou. Il fait froid, l’air est humide, on sent le décalage entre le confort de notre canapé… et l’inconfort des tranchée et la violence de la Guerre. Maël nous offre donc un univers assez dépaysant, réaliste.

Quant au récit, il intrigue car il se dévoile trop peu. Dans ce tome, il faudra attendre pour obtenir les premiers noms, les premières dates qui nous aideront à nous situer.  Ensuite, sur l’ensemble de l’album, on sort de la lecture sans trop de pistes, sans aucunes certitudes, juste une impression que les grandes lignes de la série sont jetées et qu’on a pas d’autre choix que celui d’attendre la sortie du second tome (prévue dans quelques jours) pour pouvoir commencer à rassembler les pièces du puzzle. On en sait assez peu sur le personnage principal et on situe mal les personnages secondaires. Une série prévue initialement en quatre tomes qui pourrait cependant se finaliser en triptyque… beaucoup d’attente seront donc reportées sur le second tome.

Lecture de septembre pour KBD.

PictomouiRéservée et incertaine. Il me manque trop d’informations pour pouvoir adhérer à cet album.

J’attendrais la suite… le tome 2 prévu le 16 septembre prochain.

Notre Mère la Guerre

Tome 1 : Première complainte

Série terminée (4 tomes)

Éditeur: Futuropolis

Dessinateur : MAËL

Scénariste : KRIS

Dépôt légal : septembre 2009

ISBN : 9782754801652

Bulles bulles bulles…

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Notre Mère la Guerre, tome 1 – Kris – Mael © Futuropolis – 2009