Trop vieux pour toi (Bétaucourt & Marchat)

Bétaucourt - Marchat © La Boîte à Bulles - 2016
Bétaucourt – Marchat © La Boîte à Bulles – 2016

Pour Xavier, la cinquantaine coïncide avec le constat douloureux que sa vie ne lui convient plus. Couple, travail… tout est devenu une routine, une contrainte. Le quotidien est devenu pesant, le boulot est devenu alimentaire. Son fils a grandi, il est désormais autonome… plus rien ne le rattache à cette vie. Il prend la douloureuse décision de divorcer et part. Plus d’attaches, plus de contraintes. Il « fait sa révolution » comme il dit et ressent une furieuse envie de liberté.

Pourtant, après des premiers mois difficiles, il est peu à peu parvenu à se reconstruire et à se défaire de ce sentiment de culpabilité qui le rongeait depuis la rupture. Contre toute attente, lors d’une séance de dédicaces sur un festival, il fait la connaissance de Léa. Elle a 40 ans

« Trop vieux pour toi » est le récit de vie du scénariste, Xavier Bétancourt. Il revient sur son expérience de vie, son propos se concentre sur deux années durant lesquelles son quotidien a subit un changement radical, tant sur le plan professionnel que sur le plan professionnel. Le scénariste opte pour un témoignage à la fois pudique et critique de lui-même. Il fait fi du qu’en-dira-t-on et introduit ses constats de façon directe : son couple part à la dérive et la seule solution envisageable est la séparation. Lorsqu’il énonce la rencontre avec sa nouvelle compagne, il traite de front les deux sujets : continuer le travail entrepris pour atténuer la culpabilité qu’il ressent d’avoir rompu son mariage et, d’autre part, se laisser porter par l’instant présent et profiter pleinement de cette relation naissance avec sa nouvelle compagne. L’annonce de la grossesse viendra accélérer la remise en question déjà engagée. Le scénario permet de ressentir le côté brusque de la situation et de comprendre, étape par étape, les différents états par lesquels il est passé. « Juin », « Juillet », « Août »… les chapitres marquent le temps qui passe et acculent le narrateur à cette injonction de devoir investir une nouvelle paternité. Implicitement, l’auteur ne se donne même pas la possibilité de fuir, il doit assumer ses responsabilités et tenter de construire à partir de là. Comment priver sa nouvelle compagne d’un bonheur qu’elle n’avait jamais envisagé comme possible ?

(…) je ne sais toujours pas si cela me fait envie et si je suis prêt à accepter cette vie.

Xavier Bétaucourt parvient parfaitement à montrer à quel point cette situation lui fait violence pourtant la robe graphique créée par Yannick Marchat pour illustrer ce récit protège le lecteur de cette pression. On ressent une certaine empathie pour le personnage principal mais le fait de le voir tenaillé ne provoque aucune sensation d’étouffement. Je retrouve ici un Yannick Marchat qui m’avait déjà fort émue sur « Albin & Zélie » : il sait installer des personnages vivants que l’on investit rapidement. Il a le sens du cadrage et sait matérialiser l’expression qui convient à chaque émotion. Gros plan, fluidité du mouvement, on se place facilement dans l’univers. On en oublie l’objet-livre. Je pense notamment à une scène de l’album qui se passe dans le train : pour la énième fois, Xavier prend le train pour retourner à Bourges. Durant le voyage, « Boys don’t cry » des Cure tourne dans sa tête. Les images de sa pensée se matérialisent sur les vitres du wagon… le lendemain, par association d’idées, j’ai repensé à cette scène, cherchant à quel film appartenait ce passage qui me revenait à l’esprit. Je me suis alors rendue compte que la vision que j’avais de « Trop vieux pour toi » était similaire à une histoire filmée, avec des bribes d’ambiances sonores qui reviennent à l’esprit, la vision de scène où les personnages se meuvent, interagissent, s’enlacent. Les cases ont volé en éclat. Est-ce ce sens particulier du cadrage qui a rendu cela possible ? Est-ce la sincérité du témoignage qui permet au lecteur de se sentir proche des protagonistes de l’album ? Est-ce le choix retenu pour la mise en couleurs des planches qui installe derechef une atmosphère dans laquelle on se sent bien ? Je pense que tous ces éléments contribuent largement à donner du plaisir au lecteur mais il est vrai qu’il serait dommage de ne pas parler de ces doux pastels qui nous portent durant tout l’album. La colorisation est de toute beauté et vient habiller chaque détail visuel et les embellir. Comment ne pas être sensible au personnage de Lisa, radieuse d’un bout à l’autre de l’album, même lors de ses rares coups de colère ? Lisa et son visage resplendissant que de grands yeux verts mangent en partie.

PictoOK« Trop vieux pour toi », un titre qui contient toutes les appréhensions d’un père (qui se trouve trop vieux) à l’égard de son enfant. Un titre qui exprime la peur sourde de mourir trop tôt et de priver ainsi un petit être de l’amour paternel. Si jamais cet album se place sur votre route, n’hésitez pas à le découvrir. Simple et efficace, cet album promet un sympathique moment de lecture en perspective.

Trop vieux pour toi

One Shot

Editeur : La Boîte à Bulles

Collection  : Contre-Cœur

Dessinateur : Yannick MARCHAT

Scénariste : Xavier BETAUCOURT

Dépôt légal : février 2016

128 pages, 18 euros, ISBN : 978-2-84953-253-9

Bulles bulles bulles…

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Trop vieux pour toi – Bétaucourt – Marchat © La Boîte à Bulles – 2016

Albin et Zélie (Marchat)

Albin et Zélie
Marchat © La Boîte à Bulles – 2012

Albin est grand, gros, pataud, routinier, casanier et solitaire. Malheureux en amour, sa vie affective est aussi excitante que celle d’un poisson rouge. Dépité, il décide un jour de tout quitter et de partir là où la route le mènera. Après tout… il a si peu de choses à perdre. Il monte alors dans sa voiture, met le moteur en marche, va jusqu’au premier croisement et s’arrête au feu rouge. Zélie traverse, Albin a le coup de foudre, il fait demi-tour, coupe le moteur et s’enferme de nouveau chez lui.

Zélie est belle, menue, myope, caractérielle, dynamique et célibataire. Elle a récemment plaqué le mec avec qui elle était depuis quelques années et ne veut absolument plus entendre parler d’homme dans sa vie.

Mais Jacques-Yves entre dans la partie. C’est le poisson rouge blanc avec une tache rouge sur la tête d’Albin qui, assuré d’avoir un bocal plus grand s’il accepte de rendre service à Albin, profite d’une bonne nuit de sommeil de son maître pour écrire sur un petit carton le prénom et l’adresse de Zélie. Au petit matin, en découvrant le carton, Albin est dubitatif. Mais il prend scrupuleusement connaissance des mots de son poisson… et va sonner à la porte de Zélie, un bouquet de fleur à la main. La réponse de Zélie fuse :

Je m’en fous. (…) Les hommes en ce moment, ils ne sont pas en odeur de sainteté chez moi, ni même chez ma sœur. Je sais pas comment tu m’as trouvée, je sais pas qui tu es et je m’en tape complètement. Alors t’as l’air gentil, t’as une bonne tête d’ahuri, mais c’est le même tarif que pour les autres menteurs et lâcheurs qui portent une bite entre les jambes, tu rentres chez toi et tu m’oublies, ok ?

Leur relation aurait pu en rester-là, mais c’était sans compter qu’une soucoupe extraterrestre allait s’écraser sur la résidence de Zélie…

J’ai dû faire la même tête que vous en lisant la présentation de l’histoire… Pour dire vrai, je pensais même que je ne lirais jamais cet album tant le pitch ne venait rien bousculer en moi. Mais la Bonne Fébédée en avait décidé autrement lorsqu’elle est passée sur mon berceau. A l’époque, j’étais tout petite !!

J’ai donc découvert Albin et Zélie non sans rencontrer quelques difficultés mais après lecture, je constate que je suis sous le charme de la poésie de cet univers. Les difficultés me direz-vous ? Elles tiennent à deux choses.

Au récit pour commencer. Tantôt maîtrisé et cohérent, il souffre cependant de la présence de certains passages déstructurés, flous. Peut-être est-du à la versatilité du personnage de Zélie, jeune femme au caractère bien marqué que j’ai trouvé assez inconstante ? Finalement, Yannick Marchat tire très bien son aiguille du jeu ; le rendu est intéressant, il exploite bien les ambiguïtés de ses personnages ; en début de lecture, on imagine que le personnage d’Albin sera difficile à développer (il semble évoluer dans un univers étriqué et avoir un mode de pensée… tout aussi étriqué). Bref, une psychorigidité qui évolue de manière surprenante, un homme agréable. En revanche, alors que le dynamisme de Zélie présageait de succulents passages, je trouve au contraire que sa présence peut agacer. Elle est volubile et peut-être trop changeante. Quoi qu’il en soit, sa forte personnalité donne des lourdeurs au récit. J’ai malgré tout apprécié le fait de me tromper à son sujet : sur les premières planches, elle se présente comme quelqu’un de très sociable, on l’imagine entourée  d’amis, de proches… il n’en est rien mais elle semble se conforter dans ses faux-airs de femme assumée. Ceci associé au fait que le duo de personnages principaux est confronté à des événements inhabituels… je me suis plusieurs fois posé la question de savoir si je n’allais pas abandonner le récit en cours de route.

La présence d’Albin, poète et philosophe malgré lui, nous pousse cependant à poursuivre…

Seconde (et dernière) difficulté : au niveau graphique. Dans l’ensemble, le dessin de Yannick Marchat est lisible, très fluide. Sa découpe de planche donne une bonne dynamique au récit, il n’hésite pas à recourir à des visuels en pleine page pour moduler son rythme et forcer le lecteur à se poser sur l’ambiance d’un lieu, la magie d’une expression ou d’une sensation. Cependant, certains passages sont oppressants. J’ai eu l’impression que l’auteur avait une certaine difficulté à gérer les émotions / réactions des personnages pendant les moments marquants du récit. De plus, ces passages sont également utilisés pour marquer un tournant dans l’histoire, ce qui rend souvent les transitions (d’une scène à l’autre) un peu abruptes. Le noir s’impose alors, alourdi aussi bien le rendu visuel que le propos. Si les cases sont parfois difficiles à décoder, les mouvements des personnages (amplitudes, impression de vitesse…) sont épargnés. De fait, une scène de cataclysme (tremblement de terre) ou une scène durant laquelle les personnages tentent de briser la glace d’un plan d’eau (pour revenir à la surface après une longue apnée) ne sont pas immédiatement lisibles. Concrètement, il me semble que notre « œil de lecteur » est trop proche de la scène qu’il doit regarder, on se rend mal compte du contexte global dans lequel on est (pour résumer : j’aurais apprécié de pouvoir comprendre visuellement pourquoi Zélie panique et butte contre un obstacle plutôt que comprendre après coup ce qui s’est réellement passé au moment où elle reparle de la couche de glace avec Albin). Durant ma lecture, j’ai été régulièrement confrontée à cette situation, il me semble que l’auteur « zoom » abusivement sur la scène de l’action.

Pour finir, et quel que soit le contexte (action, réflexion…), la magie du moment prédomine. On ressent toujours que l’auteur nourrit une grande affection pour ses personnages.

PictoOKDu scepticisme et quelques doutes durant la lecture… mais tout cela s’efface peu à peu. Plus les jours passent et plus je m’éloigne de cette lecture… plus les jours passent et plus le souvenir que j’en ai se bonifie. Aujourd’hui, quatre jours après avoir refermé l’album, c’est un sentiment de douceur et de poésie qui prédominent. Les qualités d’Albin m’envahissent progressivement. Une belle rencontre avec un personnage atypique, si banal et si hors du commun…

Si vous aviez chassé l’idée de lire cet album, je pense que vous devriez au moins reconsidérer la question en le feuilletant et en vous imprégnant de l’ambiance des premières planches. Laissez-vous guider par votre accroche avec Albin 😉

La page Facebook d’Albin et Zélie.

Les chroniques de PaKa, EchosArt, Librairie l’Esperluète.

Albin et Zélie

Challenge Petit Bac
Catégorie Prénom

One Shot

Éditeur : La Boîte à Bulles

Collection : Contre-jour

Dessinateur / Scénariste : Yannick MARCHAT

(nouveau blog 09.2013 : http://yannickmarchat.tumblr.com/)

Dépôt légal : juillet 2012

ISBN : 978-2-84953-149-5

Bulles bulles bulles…

Les premières planches sur Digibigi.

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Albin et Zélie – Marchat © La Boîte à Bulles – 2012