Vies volées – Buenos Aires, Place de Mai (Matz & Goust)

Matz – Goust © Rue de Sèvres – 2018

Ils ont 20 ans. Ils se connaissent depuis des années et ont fait le choix de vivre ensemble en colocation le temps de leurs études universitaires. Leur amitié semble inébranlable pourtant, à les regarder, on se demande quel peut-être le point commun qui les a rapprochés.

Santiago a la démarche assurée du séducteur. Dame Nature a été particulièrement généreuse en se penchant sur le berceau de ce grand blond aux yeux bleus qui dévorent les filles. Il fait preuve d’un sens de l’humour certain, d’un optimisme qui lui permet de relativiser le moindre souci et, comme si cela ne suffisait pas, ses relations avec ses parents sont au beau fixe et Santiago sait qu’il peut compter sur leur soutien indéfectible.

Pour Mario en revanche, la vie est plus indocile. Réservé, portant davantage d’intérêt à la littérature qu’aux soirées entre amis, il se laisse souvent porter par l’élan de Santiago pour sortir. Sans cela, des soirées en tête-à-tête avec un bon roman, de préférence un texte d’Adolfo Bioy Casares.

Souvent, leur chemin les fait passer par la Place de Mai de Buenos Aires. Là, Mario rêve d’oser enfin aller à la rencontre des grands-mères de la place de Mai dont le combat incessant vise à retrouver leurs petits-enfants enlevés lors de la dictature militaire qui a duré en 1976 à 1983 en Argentine. Durant ces années de répression, nombre d’opposants au régime ont été assassinés et leurs bébés ont été placés dans des familles.

C’était pour ton bien. Pour ne pas que tu grandisses avec des gens comme eux. Il te fallait une vraie famille, des gens responsables, avec des principes, une morale, et qui t’aiment vraiment.

Mario est persuadé qu’il fait partie de ces enfants arrachés à leurs familles biologiques et voudrait faire les tests ADN qui lui en apporteront la confirmation. Face à la difficulté d’entreprendre la démarche, Santiago propose à son meilleur ami de l’accompagner. Et comme l’infirmière est belle, Santiago va même jusqu’à faire les tests, prétexte pour approcher la jeune femme de plus près. Lorsque les résultats tombent, les certitudes des deux amis s’effondrent : Mario est bel et bien le fils biologique de ses parents en revanche, Santiago apprend la dure réalité.

Je connais le talent de Matz pour réaliser des scénarios bien ciselés. Pour autant, je ne me rue pas forcément sur ses publications… pas systématiquement du moins. J’accroche moins avec ces récits bourrés de testostérone (l’excellent « Balles perdues » m’a un peu laissée de marbre) mais l’auteur a su me passionner l’année dernière en réalisant le portrait d’Alexandre Jacob (voir ma chronique sur « Le Travailleur de la nuit » aux éditions Rue de Sèvres). Je suis donc partie confiante sur ce nouvel album qui revient sur les conséquences actuelles de la dictature argentine de la fin des années 1970. On remarque vite que toutes les classes sociales ont été touchées, blessées… que toutes les générations  sont concernées par cette guerre fratricide et sournoise.

Le scénariste montre des familles déchirées et endeuillées… d’autres rongées par les regrets et le poids du silence. Nul n’est épargné sauf peut-être certains membres de cette jeunesse qui arrivent à l’âge adulte et qui ne se sentent pas concernés par cette réalité d’une époque qui n’est pas la leur. Matz nous montre le cheminement de ses deux personnages principaux. Ils sont tous deux dans des dynamiques différentes, dans deux logiques différentes et pourtant, ils vont avoir à intégrer une réalité qui est très différente de celle qu’ils avaient imaginées. On les accompagne dans cette période particulière de leurs vies et on ressent parfaitement ce que ces deux jeunes hommes éprouvent.

Au dessin, je découvre le talent de Mayalen Goust qui n’en est pourtant pas à son premier coup d’essai ; elle réalise ici son troisième album. J’ai aimé la délicatesse de ses dessins emprunts d’une forme de nostalgie qui sert le propos. Beaucoup de douceur dans ses illustrations ainsi que dans le choix de ses couleurs. Son trait enlace Mario et Santiago comme s’il voulait les préserver autant que possible de cette réalité crue. Son trait caresse les personnages secondaires, à commencer par les parents de Mario et Santiago mais également ces grands-mères de la place de Mai, couverte de leurs châles blancs, de leur combat pacifique pour retrouver les 500 bébés qui ont été subtilisés à leurs familles.

Un livre pour témoigner de cette cicatrice encore ouverte qui fait souffrir tout un peuple. La petite histoire de Mario et de Santiago pour raconter ce pan de l’histoire argentine. Un bel album.

Vies volées

– Buenos Aires – Place de mai –
One shot
Editeur : Rue de Sèvres
Dessinateur : Mayalen GOUST
Scénariste : MATZ
Dépôt légal : janvier 2018
80 pages, 15 euros, ISBN : 978-2-369-81395-8

Bulles bulles bulles…

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Vies volées – Matz – Goust © Rue de Sèvres – 2018

Le Travailleur de la nuit (Matz & Chemineau)

Matz – Chemineau © Rue de Sèvres – 2017

Destin peu commun que celui d’Alexandre Marcus Jacob. Il fit sa première traversée en mer à 11 ans en tant que mousse et à 12 ans, il embarque en tant que timonier sur un navire des messageries maritimes. Il débarque clandestinement de son poste pour fuir un pédéraste, ce qui lui vaudra sa première peine pour désertion à l’âge de 13 ans. La même année, il repart pour une nouvelle traversée et découvre que ce n’est pas sur un baleinier qu’il a embarqué mais sur un bateau de pirate. Sa quatrième traversée sera également la dernière ; une maladie contractée en Afrique le prive de tout espoir de remettre un jour le pied sur un bateau et, comme un malheur ne vient jamais seul, de tout rêve de carrière d’officier de marine.

A 17 ans, il me fallait commencer une nouvelle vie.

Par le biais du filleul de son père, il se rapproche d’un groupuscule anarchiste où des hommes comme Charles Malato font entendre leurs voix. Il tente une première reconversion professionnelle en devenant typographe dans une imprimerie marseillaise qui imprime clandestinement « L’Agitateur », journal anarchiste marseillais dans lequel il publie quelques articles. Il est dénoncé par un de ses contacts et après une première incarcération, il tente une seconde reconversion en tant que pharmacien. Mais les forces de l’ordre lui mettent des bâtons dans les roues eu égard au fait qu’il est toujours actif dans le mouvement anarchiste. Il plaque tout, devient cambrioleur et monte son équipe, « Les travailleurs de la nuit ». Arrêté à la suite d’un cambriolage, il est envoyé au bagne de Cayenne en 1906 et devient le matricule 34777. Il ne remettra les pieds en métropole qu’en 1925, vivant mais affaiblit. Il finira de purger sa peine en prison et sera libéré en 1927. Il choisit alors la légalité et monte un commerce de textiles qui deviendra rapidement florissant. Et si ses convictions politiques sont inchangées, il ne milite plus activement.

Matz livre un portrait passionnant d’un homme charismatique et qui a toujours défendu ses convictions. Le scénariste s’efface totalement derrière son personnage, il lui laisse la main et choisit une narration à la première personne. L’effet est immédiat : on colle toujours au plus près de l’événement, on voit avec les yeux du personnage, on ressent les choses. C’est relativement facile avec un homme aussi entier et aussi engagé. J’ai également trouvé judicieux le fait que l’album s’ouvre sur le procès de 1905. A l’époque, Jacob a 26 ans et déjà un beau parcours derrière lui. Il fait face au juge avec dignité. L’homme est cultivé, sait manier la langue et l’ironie, n’hésite pas à corriger les « erreurs » d’interprétation faites par le magistrat…

– Vous vous êtes donc fait voleur. Pendant trois ans, vous avez écumé la France avec votre bande. Avec votre compagne illégitime, et même avec votre mère, qui se retrouvent accusées comme vous, ici, aujourd’hui ! Vous avez commis plus de 150 cambriolages !
– Je préfère le terme de reprise individuelle.
– Vous jouez sur les mots.
– Pas du tout. Je ne volais que les parasites et je ne volais pas pour mon propre compte. Mon but n’était pas de devenir moi-même un parasite.
– Mais au bout du compte, vous voliez.
– Je voyais plutôt cela comme une entreprise de démolition. La démolition de cette société basée sur le vol et le mensonge qui engraisse les parasites comme les curés et les juges, et suce le sang des travailleurs.

Très vite, on voit les qualités de cet homme franc, généreux, intègre, passionné. On pense très vite à d’autres héros de cette trempe : Robin des bois ou, après lui, le gentleman cambrioleur Arsène Lupin.

Côté dessin, le travail de Léonard Chemineau est tout aussi impeccable et efficace. Il crée des ambiances graphiques qui donnent corps à chaque période : les traversées maritimes (mer d’huile ou tempête, chaque atmosphère colle au contexte), ports d’Afrique, bagne de Cayenne, scènes diurnes…

C’est à lire et vous m’en direz des nouvelles !

Le Travailleur de la nuit

One shot
Editeur : Rue de Sèvres
Dessinateur : Léonard CHEMINEAU
Scénariste : MATZ
Dépôt légal : avril 2017
128 pages, 18 euros, ISBN : 978-2-36981-273-9

Bulles bulles bulles…

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Le Travailleur de la nuit – Matz – Chemineau © Rue de Sèvres – 2017

Balles Perdues (Hill & Matz & Jef)

Hill – Matz – Jef © Rue de Sèvres – 2015
Hill – Matz – Jef © Rue de Sèvres – 2015

Suite à sa sortie de prison, Roy Nash découvre sans trop de surprises que le commanditaire de son évasion n’est autre qu’Al Capone. Une question se pose donc rapidement : quelle est la contrepartie sous-tendue par ce « service » rendu ?

Roy fait bien de se poser la question, car effectivement, on le missionne d’un contrat. Pour cet ancien tueur à gage, il s’agit de retrouver trois hommes afin qu’ils respectent l’accord dans lesquels ils s’étaient engagés quelques années plus tôt ; ayant fait appel à Al Capone qu’il garantisse les conditions matérielles d’un casse, ces hommes devaient – en contrepartie – lui reverser une partie du gain du braquage. Après avoir réussi ce dernier, ils ont pourtant fait le choix de se dérober à leurs obligations. Mais ce jeu-là en valait-il la chandelle ?

Roy se met donc sur leur piste. Et comme si le fait de ne plus être redevable ne suffisait pas, Roy apprend que l’un des hommes qu’il recherche entretient son ex-petite amie contre des services en nature. Il n’en faut pas plus à Roy pour mener rapidement à bien le contrat qui vient de lui être confié.

On savait que la BD pouvait adapter des œuvres littéraires… mais il est moins courant de voir arriver en bande dessinée des œuvres initialement produites pour le cinéma. Quoi que… car ce scénario-là traînait depuis un moment dans les tiroirs de Walter Hill et c’est lors de sa rencontre avec Matz, et lorsque ce dernier lui demande s’il n’a pas un scénario qui peut être adapté en BD, que Walter Hill pense immédiatement à Balles perdues.

La suite, c’est l’album que j’ai en mains. Une intrigue qui se situe en 1932. Nous allons de Chicago à Los Angeles. Une chasse à l’homme qui commence avec paysage désertique, dans des tons ocre et étouffés par une lumière tamisée. Le jour se lève. Un bolide s’enfonce à vive allure vers cette immensité sauvage. Sa destination : un hameau perdu qui bénéficie tout de même d’une sorte d’oasis qui permet à la fois aux gens de passage de faire le plein d’essence et de se désaltérer…

Qu’est-ce que je vous sers ?
« Whisky ».

Mais le bolide que le lecteur a suivi jusque-là n’atterrit pas dans ce rade par hasard. A son bord, des hommes sapés comme des milords. On pense derechef à la pègre, qui vient chercher-là la taxe qu’il impose à chaque commerçant, en échange de leur protection. Non… erreur de lecture car en réalité, le chasseur de prime y a localisé sa cible. Les échanges fusent, le ton est donné, sans concession. Aucun des protagonistes ne semble prêt à céder quoi que ce soit. La discussion se conclut dans un bain de sang.

C’est l’un des éléments principaux de cette intrigue, où le nombre de balles tirées n’est pas quantifiable. Régler un désaccord. Intimider un interlocuteur. Faire taire un maître chanteur. Tout se règle l’arme au poing.

En pleine période de la prohibition, les auteurs travaillent en permanence cette ambiance sur le fil, cette ambiance à couper au couteau. Quelques percées de blues viennent rythmer cette guerre des nerfs mais bien que ces mélodies soient sereines et langoureuses, la musique n’adoucira pas les mœurs.

Le casting de personnages est essentiellement masculin ; quelques touches de féminité sont apportées par la présence de deux femmes ballotées par des événements qui les dépassent et dans lesquels elles ne sont que des pions. Du scénario, on remarquera essentiellement le travail réalisé par Matz autour de la construction du personnage principal. Lorsqu’on sort de cette lecture, on sait finalement bien peu de choses sur cet homme mystérieux pourtant, son charisme porte parfaitement l’intrigue. Si on perçoit parfaitement la peur qui se terre derrière sa carapace, il n’en laissera rien paraître. Et la quête personnelle qu’il mène finalement ne peut que surprendre de la part de cet homme incapable de ressentir de l’empathie pour quiconque… à une exception près, ce qui ne manque pas de surprendre et d’accroître le sentiment que cet homme échappe à toute logique.

Une trentaine de pages suffit pour que le lecteur soit totalement ferré par ce récit et le troublant face-à-face qu’il mène avec le personnage principal.

« Balles perdues ». Ce titre vient sonner comme une métaphore, comme une prémonition de ce qui va se passer et donne une portée cynique au dénouement de ce thriller.

Qui manipule qui ? Qui parvient à abattre le plus grand nombre de carte ? Qui tire le mieux son épingle du jeu ? Les rapports de force entre les personnages sont en perpétuelle construction. Pour l’occasion, Jef a réalisé des illustrations où les teintes sépia dominent, créant ainsi un curieux mélange entre peur et nostalgie, violence et affection.

PictoOKLe cynisme est à tous les étages du scénario. Coups bas, attaque frontale, esquive… on avance sur la pointe des pieds pour tenter de démêler le vrai du faux. Les auteurs nous trimballent allègrement dans ce thriller, pour notre plus grand plaisir. Cet ouvrage me fait sortir des sentiers habituels. Touché.

Le bémol vient sur le tard. J’ai trouvé le dénouement assez affligeant. Pour autant, je sors satisfaite de cette lecture qui offre, en prime, le compte-rendu d’un entretien avec Walter Hill.

Les chroniques de Bernard Launois, Jean-Marc Lernould et de Publikart.

Un partage aujourd’hui… parce que Noukette… parce que mercredi… Les autres trouvailles des copains du mercredi en cliquant sur le visuel que voilà :

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Du côté des challenges :

Petit Bac 2015 / Objet : balles

PetitBac2015

Extrait :

« – Il est mort de quoi ?
– Causes naturelles. Il devait du fric à Eddie Marz et il payait pas. Quand les hommes de Marz lui ont tiré dessus, naturellement, il est mort » (Balles perdues).

Balles perdues

One Shot

Editeur : Rue de Sèvres

Dessinateur : JEF

Scénariste : Walter HILL

Adaptation et traduction : MATZ

Dépôt légal : janvier 2015

ISBN : 978-2-36981-068-1

Bulles bulles bulles…

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Balles Perdues – Hill – Matz – Jef © Rue de Sèvres – 2015