L’Odeur des Garçons affamés (Phang & Peeters)

Phang – Peeters © Casterman – 2016
Phang – Peeters © Casterman – 2016

Début du XXème siècle. Un milliardaire finance une expédition dans le Texas. L’objectif est de ramener une carte détaillée des lieux et, dans la mesure du possible, de recenser les populations indiennes qui y vivent.

Trois hommes ont été recruté pour mener à bien cette mission d’une année. Oscar, un photographe irlandais en cavale, a pour mission de photographier lieux et habitants. A ses côtés, Mr Stingley, géologue acariâtre d’une cinquantaine d’années, mène le groupe à la baguette et impose ses lubies parfois perverses. Milton, un jeune garçon de ferme de 17 ans, gère toute l’intendance de l’expédition. Tous trois vont arpenter les plaines du Rio Grande au péril de leur vie.

Le petit groupe apprend rapidement à vivre en autonomie mais l’ambiance est à la suspicion. Stingley est un homme singulier qui n’a de cesse de questionner de façon intrusive. Oscar est sur ses gardes d’autant que d’étranges événements se produisent autour d’eux à commencer par l’apparition mystérieuse d’un vieux Comanche.

L’Odeur des garçons affamés – Phang – Peeters © Casterman – 2016
L’Odeur des garçons affamés – Phang – Peeters © Casterman – 2016

Les récits de Loo Hui Phang se situent toujours à la jonction entre le réel et l’irréel. A cet endroit précis où l’on sent que les choses échappent. On flotte, sachant qu’il est encore possible de reprendre pieds grâce à des éléments concrets mais l’incrédulité gagne progressivement du terrain. Et l’on s’abandonne à la lecture, incapable de lutter, fasciné par ce que l’on découvre. « Cent mille journées de prières », « Les enfants pâles », « L’Art du Chevalement »… sont quelques exemples d’ouvrages de sa bibliographie qui corroborent mon propos. La scénariste n’a de cesse de démontrer que la réalité est trompeuse, qu’il faut regarder au-delà des apparences car notre perception des choses est souvent erronées. Elle orchestre avec précision les interactions entre ses personnages, créant des personnalités fortes, des individus qui nous marquent, des rapports entre dominants et dominés, des intrigues où le fin mot de l’histoire est  attribué à celui que l’on attendait le moins à cet instant précis. Des petites victoires sur la vie qui n’assurent jamais que tel ou tel est définitivement à l’abri des aléas de parcours. Elle a ce talent pour façonner des souffrances, des émotions. Elle a ce courage pour regarder les échecs et ne jamais prétendre que les choses sont définitivement acquises. La poisse ne sera jamais permanente, la chance finira toujours par tourner.

Elle réalise ici une fiction qui s’appuie sur des faits historiques, au moment où l’homme blanc s’est de nouveau laissé aveuglé par son esprit de conquête. Elle installe son intrigue dans les plaines du Texas à l’époque de la ruée vers l’or. Les colons européens se sont aventurés dans les plaines arides jusque-là considérées comme la propriété des Indiens d’Amérique, étourdis par ces grands espaces, par la magnificence des lieux et appâtés par  les perspectives d’accéder à de nouvelles richesses. Un préalable au génocide des peuples indiens…

Village n°1.
245 chevaux.
36 mâles adultes.
14 mâles enfants.
50 sujets exploitables.
40 femelles adultes.
15 femelles enfants.
Mh… soit 55 sujets à éradiquer

D’autres sujets viennent enrichir l’intrigue principale ; il est notamment question d’identité sexuelle, de choc de cultures, de rapport au monde, de peurs intimes…

Frederik Peeters n’a pas son pareil pour décrire ce genre d’univers. Je n’avais pas encore eu l’occasion de voir à l’œuvre cet auteur suisse sur ce genre de trame narrative (historique) mais le thriller fantastique lui va comme un gant (voir « Aâma », « Château de sable » ou encore « Pachyderme »). L’ambiance graphique et l’atmosphère de l’album sont rapidement en place. Le climat aride, la méfiance des protagonistes les uns vis-à-vis des autres sont des éléments sur lesquels l’auteur s’appuient. A cela s’ajoutent d’autres événements qui viennent tordre et complexifier les choses : la présence des indiens, le fait qu’un homme mystérieux et peu avenant rôde dans les environs, la survenue de faits surprenants d’origine surnaturelle.

PictoOKLes auteurs travaillent leur intrigue au corps et créent un univers fascinant. Ce qui se joue dans cet album met le lecteur mal à l’aise. Loin de nous donner envie de fuir, les différents rebondissements de cette histoire nous ancrent davantage dans la lecture. L’intérêt grandissant que nous portons aux différents protagonistes est réel et va de paire avec les sentiments d’empathie ou de dégoût que nous allons ressentir à leur égard. Superbe album.

La chronique de Noukette, celle d’Yvan.

L’Odeur des Garçons affamés

One Shot

Editeur : Casterman

Dessinateur : Frederik PEETERS

Scénariste : Loo-hui PHANG

Dépôt légal : mars 2016

110 pages, 18,95 euros, ISBN : 978-2-203-09717-9

Bulles bulles bulles…

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L’Odeur des garçons affamés – Phang – Peeters © Casterman – 2016

L’Art du chevalement (Phang & Dupuy)

Phang – Dupuy © Futuropolis – Musée du Louvre Editions – 2013
Phang – Dupuy © Futuropolis – Musée du Louvre Editions – 2013

Orféo a la délicate mission de remonter Pigeon à la surface. Pigeon est un cheval qui aspire à une retraite bien méritée après dix années passées dans les galeries de la Fosse 9.

Pour mener à bien ce délicat retour au grand air, Orféo a bandé les yeux du canasson afin qu’il ne soit pas aveuglé par la lumière. Mais une fois remontés à la surface, et à la grande surprise d’Orféo, ils se retrouvent nez-à-nez avec un étrange bâtiment tout en verre : le musée du Louvre à Lens.

Orféo va guider calmement Pigeon dans les galeries parsemées d’œuvres d’art et lui décrire ce qu’il voit.

Ce nouvel album vient enrichir la collection Louvre/Futuropolis dont certains titres ne sont plus à présenter (Période Glaciaire, Le chien qui louche, La traversée du Louvre, Les Sous-sols du Révolu…). A plusieurs reprises, ce travail – fruit de la collaboration entre Loo Hui Phang et Philippe Dupuy – m’a fait penser à celui que Nicolas De Crécy avait réalisé sur Période glaciaire. Pourtant, le lecteur n’est pas ici en présence d’une projection futuriste de notre société ou de la manière dont ses œuvres pourraient être perçues par les générations futures. Cela tient plus à la nature des réflexions soulevées dans le scénario et aux scènes dans lesquelles elles s’inscrivent ; le personnage principal interagit avec les œuvres du musée qui prennent vie comme par magie après que le personnage ait posé leur regard sur eux.

Les auteurs montrent également leur volonté de créer des passerelles entre deux mondes très différents, celui de la mine et celui de la création artistique. A ce sujet, le lecteur dispose en fin d’album d’un lexique qui reprend les termes communs à ces deux univers (« la mine » et « l’histoire de l’art »). C’est l’occasion de constater que les champs lexicaux ne sont pas si éloignés et que les passerelles rendues visibles par cette fiction ne sont pas si factices que ça.

Des parallèles entre le quotidien des mineurs, conditions de vie (rapide), habitude de travail tel le fait de donner des noms de femmes aux veine de charbon. Ainsi, l’une de ces veines est appelées Madeleine ce qui est l’occasion que prenne les auteurs pour faire apparaitre la sculpture de Madeleine Marchand de Thomas Boudin (se reporter en bas de cet article sur Wikipedia) qui sera au Louvre-Lens jusqu’en 2014.

« Qu’est-ce que la beauté selon vous ? »

En toute logique, il est essentiellement question de l’Art et de sa fonction sociale. Les rebondissements dans l’intrigue permettent également d’aborder la question du « beau », de l’utile, des sentiments et de la mort. Le personnage se retrouve parachuté dans un monde dont il ne connait rien. Issu d’un milieu social très modeste, la question de l’Art n’a jamais fait partie de sa vie. Il regarde les œuvres d’art avec un œil de néophyte pourtant, la justesse de ses questions et de ses interprétations sont pertinentes et invitent le lecteur à la réflexion plus qu’à l’introspection. Un voyage onirique entre passé et présent, art et réalité. Contraint de côtoyer Pharaons, Ouchebtis et idoles, Orféo nous sert de guide dans cette expérience mystérieuse. Je n’ai pu m’empêcher de penser au personnage d’Orphée capable d’émouvoir des êtres inanimés.

Le titre de cet ouvrage, L’Art du chevalement, s’avère au final porteur de sens. Du chevalement, nous saurons cependant bien peu de chose si ce n’est le fait de pouvoir accéder à la définition de ce terme. Mais il n’est qu’artifice dans cette fiction et représente seulement un point de chute qu’Orféo souhaite à tout prix rejoindre. Quant à l’Art, cet ouvrage – fruit d’une nouvelle collaboration entre Le Louvre et Futuropolis – nous pousse une fois encore à réfléchir à notre conception de l’Art, nos accroches personnelles avec telles ou telles œuvres, la place qu’on lui accorde dans notre quotidien. On suit très facilement ce personnage et on se laisse porter par les associations d’idée qu’il fait durant ce voyage intemporel. Comment nous interprétons les œuvres d’art, la manière dont nous décodons le message qu’elles contiennent ?

Les illustrations de Philippe Dupuy sont sobres et complétées de couleurs sombres qui contrastent sur le fond blanc des murs du musée. Loo Hui Phang (Cent mille journées de prière, Les Enfants pâles) invite une nouvelle le lecteur à découvrir un univers où réel et surnaturel se côtoient. Ce récit est l’occasion d’explorer un épisode de l’histoire (conditions de vie/conditions de travail des mineurs…) et d’entrapercevoir la galerie du temps du Louvre-Lens. Un devoir de mémoire une fois encore. Une lecture agréable cependant, j’y suis restée très extérieure.

Une lecture que je partage avec Mango pour les BD du mercredi. Découvrez les albums partagés aujourd’hui par les autres participants en cliquant sur ce logo :

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Extrait :

« – L’art n’a pas pour vocation d’être agréable

– Il sert à quoi alors ?

– A rien. Rien d’utile. C’est là sa valeur. L’art permet de se défaire du monde pragmatique, du monde des tâches à accomplir. Il transporte vers l’essentiel, vers l’invisible, un lieu à part. Il est l’occasion d’un vécu intense ».

L’Art du chevalement

One shot

Editeur : Futuropolis / Musée du Louvre Editions

Dessinateur : Philippe DUPUY

Scénariste : Loo Hui PHANG

Dépôt légal : novembre 2013

ISBN : 978-2-7548-0958

Bulles bulles bulles…

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L’art du chevalement – Phang – Dupuy © Futuropolis – Musée du Louvre Editions – 2013

Les Enfants pâles (Phang & Dupuy)

Les enfants pâles
Phang – Dupuy © Futuropolis – 2012

Dans une société en crise, le chômage, les expulsions locatives et la famine ébranlent les fondements familiaux. Angoissés par cette situation qui s’enkyste, les adultes décident de tuer leurs enfants pour leur épargner tous ces maux. Mais quelques petites victimes parviennent à s’échapper et certaines témoignent. Ainsi, les enfants commencent à comprendre que leurs parents sont devenus leurs meurtriers.

Les enfants se cachent et se regroupent pour être moins vulnérables. Une bande – d’une vingtaine d’enfants – décide de fuir la ville. A leur tête, Jonas, le plus âgé d’entre eux. Il a 15 ans. Il leur assure que quelque part, sur Terre, il existe un lieu, véritable havre de paix. Il connait le chemin et les invite à la Grande Marche. Il faudra traverser la plaine, puis la forêt et au bout du chemin, il leur assure qu’ils pourront se reposer et vivre sereins. Rêvant de ce monde juste où l’on peut étancher sa soif et manger à satiété, les enfants se mettent en mouvement.

Jonas s’avèrera être un leader autoritaire mais la musique de son violon est comme une drogue…

« Les enfants pâles – Roman graphique » peut-on lire sur la couverture.

J’ai rarement été d’accord avec une telle dénomination car ici, l’appellation de roman graphique a tout son sens. Après Une élection américaine en 2006, Les Enfants pâles sont la seconde collaboration de Loo-hui Phang (Cent mille journées de prières, J’ai tué Géronimo…) et Philippe Dupuy (Monsieur Jean, Les héros ne meurent jamais, Boboland…). L’ouvrage alterne des pages d’écriture pure, des passages illustrés totalement muets et d’autres en bandes dessinées. Le tout représente 432 pages.

L’ensemble est harmonieux, chaque mode d’expression semble prendre le dessus au moment opportun de l’histoire, martelant son rythme et modelant l’atmosphère. Pourtant, si chaque élément narratif et graphique semble effectivement à sa place et que les rouages semblent parfaitement huilés, la lecture n’a pas été facile.

Tout d’abord, il m’a été difficile d’accepter la cruauté de cet univers. Les enfants sont livrés à eux-mêmes, ils fuient ensemble un monde cruel. Pourtant, ils reproduisent inconsciemment des codes et des croyances tout aussi cruels. Il crée une Justice qu’ils assortissent de sanction. Un système de récompense et de privation de liberté… l’absurdité en plus. Rappelons que nous sommes en présence d’enfants, on peut donc tout à fait concevoir que les normes et les valeurs de nos sociétés leur échappent. Dans cet ouvrage, on accède à une vision possible que nos enfants peuvent en avoir.

La lecture débute par une démonstration de ce qu’est la chaine alimentaire. Une proie rencontre son prédateur, qui à son tour rencontre son prédateur, qui à son tour… Le ton est donné. Puis vient une description narrée du contexte social dans lequel s’ancre le récit : famine, expulsion, misère… Le développement de l’intrigue décrit bien des changements (climatiques, environnementaux, relationnels…) autour du groupe d’enfants. Tout au long de ma lecture, cet univers m’a déstabilisée, voire écœurée. Les enfants évoluent dans un milieu qui leur est constamment hostile et l’ambiance est angoissante, instable. On ne peut se raccrocher à rien. Les leaders qui se succèdent sont des despotes imprévisibles.

L’éditeur précise que « ce récit, destiné aux adultes, posant des questions d’adultes, emprunte les figures du conte pour enfants afin d’interroger le parcours de tout homme, depuis l’enfance ». Mais même en m’aidant de ces éléments de compréhension pour pondérer mon ressenti, je n’ai pas adhéré aux métaphores employées par Loo-hui Phang. Certes l’écriture est fluide mais cet univers est si malsain et si oppressant que je n’y ai pas trouvé la juste distance à mettre pour profiter de cette lecture. Devais-je rester spectatrice ? Devais-je m’impliquer ?… Je n’ai pas trouvé ma place. Aucun positionnement ne me convenait. De nombreuses fois, j’ai reposé le livre pour faire une pause et respirer. Puis, je reprenais ensuite le livre avec appréhension, impatiente à l’idée d’atteindre le point final du récit.

L’épopée est éprouvante pour les personnages comme pour le lecteur. Le songe est cauchemardesque, la descente aux enfers semble inévitable. Nos lueurs d’espoir sont étouffées dans l’œuf. Tout est pensé à l’extrême. Pêle-mêle, il est question de folie, d’autorité, de discipline, de rêve, de communauté, d’individualisme, de survie, de croyances. Un mélange constant de fatalité et d’optimisme.

La vie s’entêtait en eux. Il y avait toujours mieux à faire que de mourir. Prendre une nouvelle inspiration, regarder la vibration des feuilles, avaler une baie. Et, juxtaposés les uns aux autres, les gestes formaient une séquence indécise qui s’étirait jusqu’au soir. A celle-ci succédait une autre, traçant un motif répétitif qui, sans qu’ils eussent la force de s’en rendre compte, était devenu leur vie.

Durant la lecture, j’ai également pensé à d’autres références culturelles : Shéhérazade et les Contes des mille et une nuits, Mandrake le magicien et plus particulièrement un épisode où des esclaves sont utilisés comme mobilier vivant (je n’ai pas retrouvé le titre de l’épisode).

PictomouiUn très bel album cependant. La fin est belle, poétique et nostalgique, pleine de sens… je crois… car la morale de cette histoire m’échappe, ce qui accroît la frustration. De même, l’homme-cerf que l’on voit sur la couverture de l’album est un personnage-clé du récit mais là encore, je ne comprends pas cette symbolique…

Les chroniques : David Fournol, France Info et Marie Rameau.

Extraits :

« S’ils ne nous avaient pas tués hier, ils l’auraient fait tôt ou tard. D’un coup sec ou à petit feu. Ils font toujours les mauvais choix pour nous. Ils nous imposent le même malheur que celui qui les pourrit. Ils nous retiennent à leurs côtés pour ne pas crever tous seuls » (Les enfants pâles).

« Puis il improvisa une messe pour les martyrs de la Révolution et exécuta un adagio lancinant. Mais la suavité des sanglots battit en retraite devant le froid et la nuit. Tels des prédateurs affamés, les terreurs familières émergèrent des ténèbres. Ni l’éclat du soleil ni l’âtre salvateur ne les éloignerait désormais. Les enfants appelèrent au secours une intervention providentielle. Ils réclamèrent leurs parents, la police, un instituteur. Jonas se redressa et, pour mettre fin à toute plainte, hurla à pleins poumons. Sa voix était un gouffre sans fond, ouvrant dans la nuit un abîme d’une béance éperdue. Sa gorge douloureuse vomissait des échos menaçants, sa fureur invaincue dévora les peurs. Les enfants se turent. Orphelins de leur effroi, ils se rendirent au sommeil » (Les enfants pâles).

Les enfants pâles

Roman graphique

Éditeur : Futuropolis

Auteur / Scénariste : Loo-hui PHANG

Illustrateur / Dessinateur : Philippe DUPUY

Dépôt légal : septembre 2012

ISBN : 978-2-754801454

Bulles bulles bulles…

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Les enfants pâles – Phang – Dupuy © Futuropolis – 2012

Cent mille journées de prières, livre second (Phang & Sterckeman)

Cent mille journées de prières, livre second
Phang – Sterckeman © Futuropolis – 2012

Louis vit en France avec sa mère. Depuis quelques temps, l’enfant pense à son père qu’il n’a jamais connu.  Qui est-il ? Comment est-il ? Pourquoi n’est-il pas venu en France en même temps que sa mère ? Autant de questions auxquelles Louis souhaite trouver des réponses.

Dans la première partie du diptyque, nous avions découvert les prémices de la relation que l’enfant va construire avec son canari. Peu à peu, l’animal va prendre la place de confident, sa mort soudaine ne va faire qu’accroître l’importance qu’a pris le volatile dans la vie de l’enfant. Contre toutes attentes, Louis va conserver précieusement et secrètement ce petit cadavre dans sa chambre. Durant son sommeil, l’enfant et l’oiseau se retrouvent. Ces rencontres oniriques sont l’occasion, pour Louis, de lever le voile sur le tabou familial, sa mère refusant de lui parler de son père. C’est donc grâce aux échanges qu’il a durant ses rêves que Louis apprend l’histoire de son pays et découvre qui était son père.

La seconde partie de Cent mille journées de prières, la tonalité du récit et la teneur des propos qu’il contient donnent une orientation nouvelle (et attendue) au scénario. Un tome très différent de son prédécesseur : l’ambiance, l’importance que prend le personnage de l’oiseau, la nature des réponses qu’il apporte au narrateur… il était tellement nécessaire que l’histoire s’oriente ainsi ! Cependant, même si le choix des auteurs me semble cohérent, j’étais loin d’imaginer qu’ils allaient s’aventurer sur ce chemin périlleux. Il y a une réelle continuité entre réalité et monde imaginaire, une réelle pertinence à ne pas utiliser le personnage de la mère pour transmettre ce témoignage et l’histoire familiale qu’il contient. L’oiseau fait office de tiers neutre et bienveillant. Les auteurs ont eu à cœur de rendre hommage aux Cambodgiens victimes du régime de Pol Pot. Mais avec la présence de cet enfant, le narrateur, il fallait trouver un moyen de transmettre le juste niveau de savoirs sans le heurter, trouver le vocabulaire adéquat pour que l’échange soit à sa porté ; il fallait également transmettre suffisamment de clés de compréhension pour que l’enfant (et donc le lecteur) puisse accueillir ce témoignage sereinement ; dure tâche d’informer sans enfermer son interlocuteur dans un positionnement voulu. A regarder les auteurs faire, à les lire… j’ai eu l’impression que les mots sont venus naturellement.

Ce diptyque provient, en partie, d’une expérience personnelle et des questionnements qui y sont inhérents. Certains d’entre eux sont inscrits dans le premier tome du diptyque, le second tome est celui des réponses que l’on peut y apporter. Ainsi, ce nouvel ouvrage relate l’épisode douloureux que fut le régime khmers rouges au Cambodge : de leur arrivée au pouvoir à la terreur qu’ils ont instaurée, des conditions de détention à – pour les plus chanceux – l’exode vers un pays d’accueil. Loo Hui Phang ne fait pas l’impasse sur la souffrance des Cambodgiens contraints à vivre dans la terreur, sur les conditions de vie dans les camps, sur le devenir de la diaspora cambodgienne… Un peuple qui ne parvient pas à panser ses plaies et préfère oublier ; depuis peu, le génocide cambodgien a été réintégré dans les programmes scolaires mais une grande majorité de jeunes cambodgiens ignorent totalement cet épisode de leur Histoire. La page ne se tourne pas (même si les procès des criminels de guerre se poursuivent, à l’instar du procès en appel de Douch). Tous ces sujets sont ici traités avec tact et pudeur.

On retrouve les qualités du premier tome, à commencer par la belle plume de Loo Hui Phang. L’auteure ne s’est pas dérobée devant la difficulté de la tâche, celle de dénoncer le génocide cambodgien sans recourir ni au jugement de valeur ni à la polémique. Le récit est intimiste et aborde le sujet sans détours et sans pathos. Pour cela, le scénario s’appuie en grande partie sur le monde onirique né des illustrations de Michaël Sterckeman. Il y a une belle alchimie entre le dessin et l’écriture, les deux modes d’expression se soutiennent l’un et l’autre, ils se répondent et permettent ainsi l’utilisation de métaphore pour soulager le discours (comme celle du Cambodge imaginaire de Louis représenté par un désert de cendres). Le trait est maîtrisé. Son côté torturé colle parfaitement aux propos. Le gris cendré des illustrations permet au lecteur de ressentir toute la mélancolie du narrateur ainsi que les souffrances endurées par les victimes et leurs familles ; il offre également la neutralité nécessaire aux propos de l’oiseau. Enfin, la palette de gris qui est employée m’a permis de gérer sereinement les émotions suscitées lors de la lecture ; j’ai apprécié le fait de ne pas avoir été influencée par l’impact psychologique que peut avoir telle ou telle couleur.

Ce récit nous laisse face à des questions ouvertes : la cicatrice béante laissée par le régime de Pol Pot parviendra-t-elle un jour à se refermer ? Le Cambodge renaitra-t-il de ses cendres ? Par l’intermédiaire de Louis, les auteurs nous montrent aussi le douloureux travail de deuil et d’acceptation que le peuple cambodgien doit réaliser.

Le livre se referme sur une superbe postface d’Ariane Mathieu (Université Concordia) dont voici un extrait :

Cent mille journées de prières, récit à la fois onirique et sensible, informé et pédagogique, dit bien toutes les dimensions du drame cambodgien : les morts continuent de hanter les vivants au-delà des frontières et du temps qui passe. Il dit surtout la difficulté de transmettre la mémoire des événements à la génération suivante, celle qui est née après ou ailleurs, mais dont la vie n’en est pas moins à jamais bouleversée.

PictoOKPictoOKLes mots me manquent tant j’ai été touchée par cette histoire, j’en sors émue. Un témoignage très intéressant, instructif… une très belle collaboration entre deux auteurs. Je ne peux que confirmer mes impressions de lecture du tome 1 et vous inviter à lire ce diptyque.

Les chroniques : Benoit Gaboriaud, PaKa, Jean Loup sur CoinBD.

Extraits :

« Ils nous ont tout pris et nous voilà réduits en bêtes de somme. Chaque jour, je lutte pour ne pas m’effacer » (Cent mille journées de prières, second livre).

« Les mauvais rêves ne disparaissent pas, ils se terrent au fond de nous, et attendent » (Cent mille journées de prières, second livre).

Cent mille journées de prières

Livre second

Diptyque terminé

Éditeur : Futuropolis

Dessinateur : Michaël STERCKEMAN

Scénariste : Loo Hui PHANG

Dépôt légal : avril 2012

ISBN : 9782754803809

Bulles bulles bulles…

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Cent mille journées de prières – Phang – Sterckeman © Futuropolis – 2012

Cent mille journées de prières, livre premier (Phang & Sterckeman)

Cent mille journées de prières, livre premier
Phang – Sterckeman © Futuropolis – 2011

Louis est un petit garçon solitaire. Pas d’amis, pas de frère ni de sœur, il vit seul avec sa mère. Son père ? Il ne sait rien de lui alors il l’imagine et lui donne le visage de ses idoles. Sa mère est infirmière, généralement absente à la maison en raison de ses horaires de travail.

Un jour, elle se rend compte de l’isolement de son fils et décide de lui offrir un compagnon du quotidien. Elle lui achète un canari, l’oiseau meurt rapidement mais un lien fort avait déjà commencé à se tisser entre l’enfant et l’oiseau. Louis fait croire qu’il a enterré l’animal alors qu’il garde en secret son cadavre. Il le sort quand il est seul dans la maison et lui parle. L’oiseau est omniprésent dans sa solitude et dans ses rêves, il rempli ce vide laissé par ce père absent. Qui est-il ? Où vit-il ? Pourquoi n’est-il pas en France avec eux ?

Tout d’abord, je tiens à remercier les Éditions Futuropolis pour cette découverte.

Découverte de deux auteurs pour commencer qui ont ici fait le choix d’un récit intimiste pour raconter cette tranche de vie. On remarquera rapidement la similitude entre le prénom de la scénariste, Loo Hui, et le prénom de l’enfant. D’ailleurs, elle explique en préface que ce récit contient des éléments biographiques. Elle dédie ce livres à ses proches qu’elle n’a jamais connu et qui sont morts suite au génocide cambodgien.

D’une manière abrupte et inattendue, mon père m’apprit que son frère cadet et trois de ses sœurs, ainsi que leurs familles, comptaient parmi les victimes de la tragédie cambodgienne. En quelques minutes, j’ai vu surgir puis disparaitre une partie de ma famille. Ces morts n’avaient jamais été un tabou. Mon père ne les évoquait pas parce que je ne posais pas les bonnes questions. (…) Mes oncles, mes tantes, mes cousins sont morts sans sépulture, enterrés sans cérémonie. Ce livre est pour eux.

Cet ouvrage est un bel objet. Du visuel de couverture incitatif et intriguant, au titre parfumé de nostalgie et la vision de cet enfant, enfin, lové sur un immense oiseau. De même, j’ai pris plaisir à toucher le papier de cet album, un Munken Pur 130g. doux, mat et agréable qui met en valeur les dessins de Michaël Sterckeman. Le trait est minimaliste, parfois grossier, assez lisse en apparence. Totalement au service du scénario, j’en ai réellement apprécié la discrétion, l’émotion et la pudeur qu’il dégage.

Quant aux mots de Loo Hui Phang, ils ont une portée impressionnante. A plusieurs reprises, j’ai eu peur que le récit ne devienne morbide et pathétique, mais la souffrance de cet enfant face à l’inconnu est sincère et formulée avec justesse. Un enfant en quête de lui-même, à la recherche de ses origines. Il est démuni face à la souffrance de sa mère qui pleure lorsqu’il la questionne sur son père. Elle élude, elle évite… elle fuit les réponses qu’elle doit lui donner. Pourquoi ? L’intrigue est ménagée et il faudra attendre le second tome de ce diptyque pour avoir les clés de compréhension. Un récit qui donne lieu à de nombreux monologues de Louis dans lesquels l’oiseau est son unique interlocuteur et des scènes de dialogues montrent l’enfant fuyant face à l’Autre mais, peu à peu, Louis va changer.

Je préfère être seul. En groupe, je me sens stupide.

Un petit garçon touchant qui ne se connait pas et ne se reconnait pas dans l’autre. Une narration qui oscille en permanence entre le monde onirique de Louis et sa réalité qui le dépasse.

Je partage cette lecture avec Mango et les participants aux

MangoPictoOKTouchée par cet album. Le ton est juste, le témoignage sincère, l’auteure se dévoile avec pudeur et crée un personnage-enfant très présent, mature. Une suite de diptyque que j’attends déjà…

Les premières planches sur Digibidi.

Extraits :

« Tu n’es pas obligé de me croire, mais je suis le premier de la classe. Maman n’a pas à se plaindre de moi. Avoir de bonnes notes, c’est comme être absent. On ne fait pas d’histoires. On est sage et silencieux. Il n’y a rien à ajouter » (Cent mille journées de prières).

« – Je sais, c’est pas terrible. Mais quand j’invente l’histoire de papa, j’ai l’impression de mieux le connaitre.
– Ça reste de l’invention.
– Les souvenirs et l’imagination, ça devient la même chose.
– Quand je n’ai plus de graines et que je m’imagine en train d’en manger, ça ne résout rien. J’ai toujours aussi faim (Cent mille journées de prières).

Cent mille journées de prières

Livre premier

Diptyque

Éditeur : Futuropolis

Dessinateur : Michaël STERCKEMAN

Scénariste : Loo Hui PHANG

Dépôt légal : mai 2011

ISBN : 9782754803793

Bulles bulles bulles…

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Cent mille journées de prières, livre 1 – Phang – Sterckeman – Futuropolis – 2011