Les jardins du Congo (Pitz)

– Pitz © La Boîte à Bulles – 2013
– Pitz © La Boîte à Bulles – 2013

« 1940, les Allemands envahissent une Belgique neutre, sans véritable défense. Durant l’Occupation, comme de nombreux autres jeunes de Chimay, Yvon veut échapper aux camps de travail : il décide de se cacher dans la forêt. Hélas, les occupants ne quittent pas les lieux. Les semaines passent, puis les mois et les années… Au total, ce sont quatre interminables années qu’il va passer dans les bois à lutter contre la peur, la faim et la folie…

Lorsqu’il peut enfin sortir de son refuge, Yvon éprouve un besoin vital de changer d’air pour effacer ses cauchemars et se donner l’occasion de démarrer de plain-pied sa vie d’adulte. Il prend donc le premier bateau en partance pour le Congo, la colonie belge si pleine de promesses.

Avec sa nature envoûtante et ses innombrables défis à relever, le Congo lui redonne peu à peu de l’assurance et lui permet de rattraper les années perdues. Mais dans une Afrique qui aspire irrémédiablement à son indépendance, Yvon parviendra-t-il à préserver cet équilibre de vie qu’il a trouvé à l’autre bout du monde ? » (synospis éditeur).

Le lecteur suit avec aisance le parcours de cet homme dont le destin va être influencé par des événements indépendants de sa volonté. Nicolas Pitz est parvenu à construire un scénario à deux niveaux : la petite histoire de son grand-père (personnage principal de l’histoire) s’imbrique dans la Grande histoire de l’humanité. L’auteur nous permet ainsi de profiter d’un regard tout à fait unique et original sur les événements : seconde guerre mondiale, période coloniale du Congo, reconnaissance de l’indépendance du Congo en 1960.

Le scénario est fluide et s’arrête sur les temps forts de la vie de son aïeul : son exploitation sylvicole, son quotidien, les rapports avec ses employés et ses proches… Le racisme est un élément omniprésent dans l’intrigue. Un personnage symbolique et imaginaire revient de manière récurrente tout au long de l’histoire ; il s’agit d’un cerf, sorte d’inconscient du personnage principal.

Dans cet ouvrage, on retrouve les mêmes couleurs que celles de Luluabourg (publié en 2011 chez Manolosanctis). La veine graphique du premier tiers de l’album est en harmonie avec l’univers graphique du précédent opus. Le lecteur évolue ainsi dans des tonalités où dominent les verts, marrons, rouge. Cependant, elles seront ici moins ternes et je suppose que cela tient au choix du papier : glacé chez la Boîte à bulles, mat chez Manolosanctis. Le fait que l’ambiance graphique soit plus lumineuse rend la lecture moins oppressante même si l’on est toujours en présence d’un personnage assez angoissé.

Alors que Luluabourg s’intéresse essentiellement à l’adolescence du personnage et se referme dès son arrivée au Congo [belge]. La conclusion assez explicite laisse à penser que le personnage va s’installer durablement dans ce pays.

Les jardins du Congo vont bien au-delà de ça. Cet ouvrage est le récit d’une vie et nous côtoyons Yvon Hardy de l’adolescence jusqu’à sa mort. L’auteur a complètement remanié son scénario afin qu’il n’y ait aucune impression de répétition/redondance entre les deux albums et c’est réellement le premier constat que j’ai fait en lisant cet ouvrage. Celui-ci se développe autour de deux récits enchevêtrés : le premier se situe en 1942 et correspond à la période précédant la rupture avec son propre père et le départ en Afrique. Le second récit quant à lui parle de l’installation au Congo du personnage principal ; il couvre une période plus importante qui va de 1946 à 1960. On y retrouve des éléments déjà développés dans le premier opus (ses conditions de vie pendant la Seconde Guerre mondiale, la présence du cerf [personnage imaginaire]…) mais ceux-ci sont plus fouillés, mieux traités, me laissant ainsi l’impression d’avoir été moins ballotée durant ma lecture.

Quant au lecteur qui découvrirait cette biographie avec Les Jardins du Congo, il accède à un one-shot parfaitement fluide. Tout un chacun peut donc se plonger dans cette lecture et en profiter pleinement.

Ce qui m’a le plus marquée dans ce récit est le changement radical qui s’effectue dans la personnalité du narrateur à partir du moment où il quitte son village natal pour aller en Afrique. Dès lors, ses angoisses s’estompent et il donne un sens à sa vie. Graphiquement, cela coïncide également avec l’arrivée de nouvelles couleurs au sein des cases. On perçoit très bien que ce départ est un véritable second souffle, une véritable renaissance. Il lui faudra quelques années pour prendre du recul avec son passé et panser [penser] les blessures que la guerre lui a infligées. Le lecteur accompagne le personnage dans la lente acceptation des faits et peu à peu, lorsque le personnage parvient à mieux maîtriser ses vieux démons, on voit que la forme du scénario devient plus linéaire (plus classique) puisque les souvenirs ne remontent plus à la surface… le personnage profite totalement du moment présent que quelques bouffées d’angoisse viendront ponctuellement écorner.

PictoOKOn se laisse facilement prendre par l’histoire de cet homme touchant. Cet ouvrage offre également une réflexion intéressante sur les rapports humains dans les Colonies, la notion de respect, la notion d’amitié entre des individus de races différentes, la notion de privilège… Un agréable moment de lecture.

La page Facebook de l’album.

Du côté des Challenges :

Petit Bac 2013 / Lieu : Congo

Petit Bac 2013
Petit Bac 2013

Les jardins du Congo

Série terminée

Editeur : La Boîte à Bulles

Collection : Hors Champ

Dessinateur / Scénariste : Nicolas PITZ

Dépôt légal : Août 2013

ISBN : 978-2-84953-176-1

Bulles bulles bulles…

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Les jardins du Congo – Pitz © La Boîte à Bulles – 2013

Luluabourg, tome 1 (Pitz)

Luluabourg, tome 1
Pitz © Manolosanctis – 2011

Yvon est un jeune garçon qui vit seul avec son père dans un endroit rude et isolé du monde. Le progrès n’y a pas de place et les hommes sont généralement occupés par les activités de bucheronnage. Un contexte social qui rappelle beaucoup celui de Je mourrai pas gibier d’Alfred. Pourquoi ? Un bassin d’emploi assez pauvre, des hommes qui plient sous le poids d’une vie toute tracée et des convenances sociales (pour être respecté et considéré, l’individu se doit d’être fort, travailleur et courageux sans quoi il ne peut pas prétendre à la considération et au respect de ses pairs).

Au loin, la guerre fait rage. Les Allemands gagnent du terrain, l’issue de la seconde guerre mondiale est encore incertaine. Ce contexte réactive chez le père d’Yvon ses souvenirs des tranchées. Quant au jeune homme, il tente de répondre au mieux aux attentes paternelles, mais en vain. Il supporte la présence de son père de manière quasi permanente. Leurs rapports sont distants, leur quotidien est un fragile équilibre entre de longs tête-à-tête silencieux et quelques rares échanges qui, en cas de désaccords, se règlent aux poings. Pour prendre l’air et faire descendre la pression, Yvon retrouve son ami Gilles avec qui il s’autorise quelques virées, voire quelques confidences. Ensemble, ils dynamitent des terriers de taupes afin de récupérer la peau de ces mammifères pour les vendre et ainsi se faire un peu d’argent de poche.

Un jour pourtant survient la rixe de trop avec son père. Yvon lui rend ses coups et fugue. Il se retrouve seul, livré à lui même. Face à cette situation qu’il avait souhaitée de longue date, il décide de se rendre en ville pour trouver du travail.

Nicolas Pitz est un jeune auteur belge qui compte à son actif deux collaborations remarquées dans les collectifs de Phantasmes et 13m28. Pour la première fois, l’auteur s’engage seul dans un projet conséquent puisque Luluabourg est annoncé comme une trilogie. Pour construire ce récit, l’artiste s’est inspiré de la vie de son grand-père.

Difficile d’entrer dans cet univers sombre. Difficile de cerner le personnage principal aussi. J’ai passé la majeure partie de ma lecture à observer curieusement les événements qui se déroulaient sous mes yeux, incapable de me détacher du rôle de spectatrice, incapable d’oublier que j’avais un livre entre les mains et que j’en tournais les pages. Pendant un long moment, le désir me tenaillait de quitter cette ambiance oppressante. Puis, petit à petit, la rudesse de ce monde d’hommes s’est adoucie, les personnages sont devenus moins agressifs. Je suis parvenue à m’accrocher à quelques repères.

La difficulté d’accepter cette lecture tient essentiellement à l’atmosphère austère des visuels. A l’aide de nombreux jeux de hachures, Nicolas Pitz campe un univers sombre, noir, angoissant. On remarquera ici et là quelques maladresses dans le rendu des décors et des expressions des personnages, annihilant presque tout relief à ce dessin corrosif. Pourtant, ce trait fin campe à merveille la rudesse de cet univers et sa colorisation accentue à outrance ce ressenti. Les marrons, vert kaki, rouge sang et beige rendent compte de la morosité, de la lourdeur. Ce choix graphique est agressif. Durant ma lecture, je n’ai pas adhéré aux ambiances graphiques en revanche, il n’en a pas été de même pour l’histoire.

Autour de cette relation père-fils, Nicolas Pitz aborde de nombreux thèmes : passage de l’adolescence à l’âge adulte, la mort, l’autorité, la guerre, la quête de soi, la folie, la solitude, l’insertion, l’amitié, la fuite et la peur. Cette richesse thématique explique certainement l’avancée saccadée de l’intrigue durant la majeure partie de l’ouvrage.

On met du temps à comprendre que le personnage est un écorché vif, un enfant qui n’a pas profité de la tendresse d’une mère et/ou la possibilité d’imaginer un monde enfantin et merveilleux pour s’y réfugier. Peu à peu, Yvon se montre fragile ; on s’attache, on le plaint, on peine avec lui, on aimerait l’aider à se sortir de ce carcan social dont il est issu et lui offrir un peu plus de vocabulaire afin qu’il puisse exprimer ses sentiments. Sans transition, on est parachuté dans son monde onirique. Celui-ci est fait de haine : en chevalier, il y combat ses démons et crie à la gueule de son père tout l’amour qu’il a pour lui ou exprime l’envie de le tuer quand ce dernier fait la sourde oreille. On se perdra un temps, incapable de dissocier la réalité de l’imaginaire, incapable de faire la part des choses quant à savoir si le personnage est conscient ou s’il erre éveillé, halluciné, dans un quelconque monde extraordinaire. On navigue entre propos narratifs (les pensées d’Yvon) et des dialogues crus, incisifs. Il subit plus qu’il ne profite, ce qui nous donne à nous, lecteur, la désagréable sensation d’être balloté durant les 70 premières planches d’un ouvrage qui en compte 80. Pourtant, force est constater qu’au moment de fermer l’album, quelque chose est passé. La construction de ce personnage, aussi douloureuse soit-elle à imaginer, aussi difficile soit-elle à soutenir, me donne envie de découvrir la suite.

PictoOKJe n’aurais pas pensé pouvoir écrire un avis positif sur cet album, car la lecture a été difficile et m’y investir était presque impossible. Et pourtant, il m’a au final convaincu. On s’attache à Yvon peut-être par une compréhension aiguë de son vécu : comme lui, on subit sa réalité insupportable composée d’une atmosphère visuelle oppressante et d’un manque de mots. La difficulté de lecture fait ainsi écho à sa difficulté de vécu.

Un album qui n’est pas facile d’accès pour le tout venant mais pour les amateurs fidèles de BD je dirais : pourquoi ne pas essayer ?

Je remercie Blog-O-Book et Manolosanctis pour cette découverte.

Extrait :

« C’est aujourd’hui mon anniversaire. Et tout le monde s’en fout… J’ai l’impression de devenir comme lui (mon père). En ce moment, je ne suis plus moi-même. Je ne résiste plus. Comme si la vie de mon père et la mienne ne faisaient qu’une. Je vieillis sans doute. Je suis l’esclave de cette forêt. Elle n’existerait pas sans moi et sans elle je ne suis rien. Je suis une racine primaire d’un arbre de cette forêt. Je crois que je ne partirai jamais. Comme tous les gens du village. Mon sang coulera dans les arbres que je coupe pour l’éternité ? Et dans les animaux que je tue » (Luluabourg).

Luluabourg, Trilogie en cours

Tome 1 : La naissance

Éditeur : Manolosanctis

Collection : Karma

Dessinateur / Scénariste : Nicolas PITZ

Dépôt légal : dernier trimestre 2010

ISBN : 978-2-359-76015-6

Bulles bulles bulles…

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Luluabourg, tome 1 – Pitz © Manolosanctis – 2010