Proies faciles (Prado)

Prado © Rue de Sèvres – 2017
Prado © Rue de Sèvres – 2017

Espagne.

La crise mordante n’en finit plus d’étrangler les plus pauvres, de les contraindre à quitter leur logement, écrasés par les charges, par les dettes. Victimes du système bancaires et de ses mensonges, des personnes âgées tentent le tout pour le tout et misent souvent sur le mauvais cheval. Ce jour-là, un couple de retraités s’est donné la mort. Impensable pour eux de vivre à la rue.

Acheter. Epargner. Emprunter. Spéculer.
S’endetter.
Un avis d’expulsion posé sur la table.

Les expulsions et la saloperie des préférentielles, ça oui, c’est l’apocalypse pour ceux qui se retrouvent sans rien afin que vos entreprises continuent à faire des bénéfices.

Lundi 10 mars 2014. Le corps d’un commercial de la banque Ovejero est retrouvé dans son appartement. Pas de traces de lutte, pas de lettre de suicide. Le corps est confié au légiste. Dans la même semaine, d’autres autres corps sont retrouvés, tous salariés du secteur bancaire. Au total, six morts en six jours.

Les enquêtes sont confiées à l’inspecteur Olga Tabares. Elle fait équipe avec son coéquipier, l’inspecteur Carlos Sottilo. Tous deux supposent rapidement qu’il y a un lien entre tous ces décès. Tueur en série ? Mais quel serait le lien entre ces affaires ?

– Ça voudrait dire qu’on cherche des gens en colère contre les banques…
– Autrement dit, le pays tout entier…

Noir et blanc, une ambiance charbonneuse, silencieuse s’installe très rapidement. On se cale dans ce polar comme on se calerait devant un bon film. Et puis on laisse le binôme de flics mener la danse, ils tâtonnent mais ne s’éparpillent pas. Après « Ardalén – Vent de mémoires » qui était sorti en 2013 chez Casterman, je n’avais pas relu Miguelanxo Prado. Un peu désabusée, j’étais restée sur ma faim. Pourtant, ce trait torturé, sombre, qui nous montre l’âme des personnages avant même que l’on prête attention à leur accoutrement vestimentaire, je l’apprécie.

Il revient cette fois avec un polar, genre qu’il manie très bien. On retrouve aussi son engagement fort dans les sujets qu’il aborde ; il sera ici question de manipulation, de corruption, de malversation à grande échelle, le tout sur fond de crise économique. Il dénonce les pratiques nauséeuses des banques et leur impacts catastrophiques sur la population et plus précisément sur les retraités. Il y a quelques mois, on pouvait déjà lire Juan Diaz Canales qui abordait une autre facette de l’impasse des seniors à faire face à cette crise espagnole (voir « Au fil de l’eau »).

Miguelanxo Pardo cisèle l’intrigue avec du fil d’or et ses illustrations lui donne énormément de profondeur. Il y a là quelque chose qui relève d’une recherche d’esthétique parfaite pour autant, son regard sur la société est cru. Les visages parfois grimaçants de ses personnages, les marques de la fatigue ou celles de la vieillesse ne sont pas là pour embellir les protagonistes. En revanche, elle donne un relief à cet univers et l’œil du lecteur circule tout à fait naturellement d’une case à l’autre.

PictoOKIl restera des parts d’ombre que l’auteur choisit délibérément de ne pas développer. Cela ne nuit en rien au récit et permet justement au lecteur d’imaginer d’autres possibles, d’autres réponses, d’autres pièces qui viendraient compléter ce puzzle macabre et captivant.

La chronique de Mylène.

Une lecture que je partage avec Jérôme, sa chronique vous attend ici.

la-bd-de-la-semaine-150x150Et puis c’est une « BD de la semaine ». Noukette nous accueille aujourd’hui. Moult lien sur sa chronique du jour pour découvrir les bulles des lecteurs-lectrices qui participent à l’aventure.

Extrait :

« Quand le système cesse de remplir ses fonctions, quand il laisse ses citoyens sans protection et qu’il permet les expulsions en les justifiant avec son baratin de bon vendeur, alors il perd sa légitimité » (Proies faciles).

Proies faciles

One Shot
Editeur : Rue de Sèvres
Dessinateur / Scénariste : Miguelanxo PRADO
Dépôt légal : janvier 2017
95 pages, 18 euros, ISBN : 978-2-369-81026-1

Bulles bulles bulles…

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Proies faciles – Prado © Rue de Sèvres – 2017

Ardalén – Vent de mémoires (Prado)

Prado © Casterman – 2013
Prado © Casterman – 2013

Après un licenciement et une procédure de divorce en cours, Sabela ressent le besoin de s’éloigner. Elle profite donc de cette période d’inactivité professionnelle pour revenir sur les traces de son passé ou plus exactement, sur les traces de son grand-père.

Sa destination est un petit village de Galice niché au pied de la montagne où elle espère retrouver un ami de Francisco, l’aïeul qu’elle n’a pas connu. Ce dernier a migré vers Cuba dans les années 1930 et les femmes de la famille (sa mère, sa grand-mère maternelle) ont fait tout leur possible pour effacer les traces de son existence.

L’accueil méfiant que les habitants de la bourgade catalane réservent à Sabela ne décourage pas la jeune femme. Des quelques indications qu’elle parvient à leur arracher, elle retient l’existence de Fidel, un vieillard solitaire qui vit à la périphérie du village. Certains le disent fou, d’autres sénile… Sabela verra en lui un vieil homme dont les pensées sont perdues dans le passé, un nostalgique des paysages et des rencontres croisés à l’occasion de ses multiples voyages.

Miguelanxo Prado est un auteur qui m’est inconnu si ce n’est que j’avais lu Pierre et le loup il y a quelques années et son étrange atmosphère m’avait fait forte impression. Pour le reste, sa bibliographie est assez éclectique mais jusque-là, je n’avais jamais été tentée par la lecture d’un autre ouvrage de cet auteur.

Je me suis pourtant facilement laissée tenter suite à la lecture de la chronique d’Yvan et à l’invitation de Jérôme de partager une nouvelle lecture commune. J’étais donc conquise par cet album avant même de plonger dans le récit pourtant, j’ai vite déchanté et je n’ai eu de cesse de m’accrocher à l’album de peur de le reposer hâtivement… et définitivement.

Prado © Casterman – 2013
Prado © Casterman – 2013

Une fois n’est pas coutume, je commencerais par parler de la partie graphique. Si les paysages et les couleurs choisies pour camper l’ambiance sont superbes, les visages sont absolument hideux. Les traits grimaçants des personnages m’ont gênée durant la majeure partie de la lecture et ce n’est qu’à quelques pages de la fin que je suis enfin parvenue à passer outre leur aspect.

Ensuite, on est face à un ouvrage (d’environ 250 pages) qui se découpe en une petite dizaine de chapitres qui nous font naviguer entre présent, passé et passé lointain des deux personnages principaux que sont Sabela et Fidel. Ici aussi, j’ai mis un bon moment à accepter le récit morcelé… aussi morcelé que ne l’est la mémoire de Fidel. Ces à-coups narratifs sont également provoqués par les nombreux non-dits des villageois ; on sent ces derniers à la fois suspicieux à l’égard de l’étrangère (à qui ils prêtent des intentions peu louables) et soucieux de laisser le passé (et ses fantômes) loin de leur quotidien. De plus, l’histoire nous échappe régulièrement et fait des digressions vers des passages qui touchent de près (la mémoire) ou de loin (les poissons volants) notre sujet. Certes, ces moment sont didactiques… mais assez rébarbatifs.

Malgré tout, j’ai fini par m’attacher au personnage de Fidel et grâce à lui, je me suis immiscée dans cet univers qui mélange réalité et onirisme. J’ai accepté sa mémoire défaillante et joué le jeu imposé par cet album qui consiste à revenir en arrière pour reprendre – en connaissance de cause – la lecture d’un passage et lever ainsi quelques incompréhensions. Ce personnage nostalgique et fragile m’a touché.

« Tu ne fais que boire de la tristesse à pleines gorgées ».

Le scénario délaisse peu à peu l’image brute du vieillard et développe un univers fantastique très riche. On ne sait pas si le vieil homme rêve, s’il est sénile, fou ou visionnaire. De même, le fait que la forme des caractères (dans les phylactères) varie d’un personnage à l’autre permet d’entendre leurs accents respectifs (comme dans Asterios Polyp de D. Mazzucchelli).

Une lecture certes difficile mais je referme finalement cet album sur un sentiment de satisfaction, aussi surprenant soit-il.

Un ouvrage que j’ai lu de concert avec Jérôme. Je vous invite à lire la chronique qu’il a rédigée dans le cadre de cette lecture commune.

Une découverte que je partage également avec Mango

Logo BD Mango Noir

Extraits :

« Dans l’océan, il y a aussi des poissons de toutes sortes de formes et de couleurs. Nous en avons quelques-unes par ici aussi. Les baleines d’ici vivent dans les profondeurs des eucalyptus qui font le même bruit que la mer, tu entends ? » (Ardalén, vent de mémoires).

« Il y a quelques mois, j’ai justement lu un article où une scientifique déclarait que nous ne possédions ni notre avenir ni notre présent, et qu’en fin de compte tout ce qui nous reste, c’est notre passé » (Ardalén, vent de mémoires).

Du côté des challenges :

Roaarrr Challenge : Prix du jury Œcuménique de la BD (2014)

Roaarrr Challenge
Roaarrr Challenge

Ardalén – Vent de mémoires

One shot

Editeur : Casterman

Collection : Univers d’auteurs

Dessinateur / Scénariste : Miguelanxo PRADO

Dépôt légal : mai 2013

ISBN : 978-2-203-02976-7

Bulles bulles bulles…

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Ardalén, vent de mémoires – Prado © Casterman – 2013