Betty Boob (Cazot & Rocheleau)

Cazot – Rocheleau © Casterman – 2017

Je m’appelle Elisabeth. J’étais plutôt épanouie avant que le crabe ne me fasse cette vilaine morsure. Tout me réussissait plutôt bien. J’étais profondément aimée par un homme, profondément décidée à réussir,

Et puis le crabe est arrivé et il a fallu qu’on m’opère. Ablation d’un sein. Mon amoureux n’a pas supporté mon nouveau corps. Mon employeur n’a pas supporté ma difformité. Et moi, pendant une période, j’ai eu beaucoup de mal à accepter tous ces changements.

J’ai passé une période de tourments. Une longue période de tourments.

Jusqu’à ce que je rencontre ma nouvelle famille. Finalement, l’amour que le crabe m’a porté a presque été une aubaine. Sans cela, je ne les aurais jamais connus… et je ne me serais jamais révélée à moi-même.

Cazot – Rocheleau © Casterman – 2017

Un album pour parler de femmes et de féminité. Un album pour parler du corps dans une société qui tolère trop peu la différence et l’anormalité. Un album pour parler finalement de la nécessité de s’affranchir des stéréotypes et du combat mené par une femme pour reprendre le contrôle de sa vie. Un album pour parler du cancer et des surprises que la vie peut réserver.

Au scénario, Véro Cazot réalise le tour de bras. Elle réussit un exercice des plus difficiles en bande dessinée : réaliser un album muet. La scénariste réussit avec brio son clin d’œil au personnage de Betty Boop – figure féminine emblématique des années 1930 regorgeant de charme et de sensualité – et montre que la maladie est une épreuve dont on peut se relever… encore faut-il pour cela être bien entouré.

Pas de mots ici sauf quelques rares exceptions où l’on attrape un prénom ou le nom d’un lieu. A la place, des onomatopées, des notes de musique et de généreuses métaphores graphiques. Les dessins de Julie Rocheleau sont plein d’humour, de bonne humeur, de sourires et de vie. Le trait généreux de l’illustratrice nous emporte dans un tourbillon d’événements. D’un bout à l’autre de ce récit, j’ai apprécié l’utilisation de cette magnifique métaphore graphique pour exprimer le tourment, la joie, l’émotion, la douleur… Le ton malicieux des dessins donne beaucoup de consistance au propos silencieux de cette excellente bande dessinée.

Et si je vous disais que je vous conseille la lecture de « Betty Boob » … en seriez-vous étonnés ?

Les chroniques de Karine, Noukette, Antigone, Leiloona

Un album partagé avec les bulleurs de « La BD de la semaine ». Aujourd’hui, on s’est donné rendez-vous chez Moka !

Betty Boob

One shot
Editeur : Casterman
Dessinateur : Julie ROCHELEAU
Scénariste : Véro CAZOT
Dépôt légal : août 2017
184 pages, 25 euros, ISBN : 978-2-203-11240-7

Bulles bulles bulles…

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Betty Boob – Cazot – Rocheleau © Casterman – 2017

La Petite Patrie (Jasmin & Grégoire & Rocheleau)

Grégoire – Jasmin – Rocheleau © La Pastèque - 2016
Grégoire – Jasmin – Rocheleau © La Pastèque – 2016

Dans la rue, les enfants jouent à la guerre. Il y a tout d’abord le conciliabule durant lequel les ordres sont prononcés. Pour Tit-Yves, La Lune, Turcotte, Moineau… le combat fait rage. Claude Jasmin fait partie de cette petite troupe. Sa famille vit dans un quartier populaire de Montréal. Son père travaille dans un restaurant, sa mère s’occupe du foyer et des six enfants. Claude a 8 ans. Son quotidien de Claude, c’est l’école dont il ne parle pas trop. Par contre, il passe tout son temps libre avec ses amis, ils font les quatre-cent coups. De temps en temps, il doit aider mère dans les quelques tâches qu’elle lui confie et consacrer quelques heures au prêtre qu’il assiste en tant qu’enfant de chœur. Son père, fervent catholique, aimerait qu’il devienne prêtre.

Mais ce jour-là, alors que Claude joue à la guerre avec ses copains, qu’ils s’entretuent à l’aide de fusils imaginaires, la radio diffuse l’annonce officielle qui se répand comme une trainée de poudre. « La guerre est déclarée ! La guerre est déclarée ! »

Les adultes ne parlent plus que de ça et les suppositions vont bon train. Pour Claude ça ne change pas grand-chose, Noël succède à Halloween, un nouveau copain s’installe dans le quartier, il rencontre sa première amoureuse. Pourtant, quand il regarde un peu ce qui se passe autour de lui, il y a ces scènes d’adieu sur les perrons, des jeunes hommes mobilisés reçoivent une dernière embrassade de leurs parents avant de partir pour la guerre.

Est-ce que tu devras aller à la guerre, papa ?

Normand Grégoire adapte un classique de la littérature québécoise écrit par Claude Jasmin. « La Petite Patrie », roman autobiographique publié en 1972, revient sur cette période particulière de la Seconde Guerre Mondiale et témoigne de la manière dont un enfant a pu percevoir ces événements lointains pour lui qui habite à Montréal, dans un quartier populaire… une petite enclave chaleureuse. Il y a somme toute assez peu de répercussions sur son quotidien du fait que d’une part le conflit armé se déroule sur un autre continent et d’autre part que la bulle protectrice de l’enfance ne le confronte pas directement à cette réalité (les enjeux sont abstraits, il est question de Pologne et d’Hitler mais il n’a pas plus de détails). Je n’ai pas lu l’œuvre originelle et je ne suis donc pas en mesure d’apprécier si cette adaptation lui est fidèle. En teneur, j’imagine qu’elle en respecte l’esprit cependant, je me demande si le rythme de l’histoire est aussi soutenu dans le roman qu’il ne l’est dans cet album. En effet, le scénario se construit grâce à une succession d’anecdotes qui fleurissent le quotidien, à l’instar de cette illustration en couverture où l’on voit l’effervescence d’une rue d’une quartier populaire montréalais : le blanchisseur chinois qui porte un sac de linge, le facteur passe à vélo, un homme se lamente sur le trottoir, deux militaires se promènent dans la rue. Les gens de croisent, se saluent. Au beau milieu de ce brouhaha, le petit Claude observe la scène et au premier plan, la silhouette de cet homme (Claude Jasmin ?) qui semble attablé à la terrasse d’un bistrot… il se remémore… il témoigne, écrit son roman, l’histoire de son enfance.

La petite patrie – Grégoire – Jasmin – Rocheleau © La Pastèque - 2016
La petite patrie – Grégoire – Jasmin – Rocheleau © La Pastèque – 2016

De fait, on est pris par une impression de vitesse en lisant cet album. Les anecdotes se succèdent, elles se suivent sa transition, les saisons passent marquées par les fêtes traditionnelles, les rites de passage comme cette rencontre amoureuse qui surprend le personnage principal en plein vol. L’amour, les petits baisers sur la bouche. On glisse d’une après-midi passée à patiner sur le lac gelé à cette virée à la confiserie pour acheter des bonbons. On passe de la cave d’une maison où les copains se retrouvent pour parler au matin de Noël où c’est le grand déballage de cadeaux. Ça va vite, l’enfance est pleine d’énergie et Julie Rocheleau l’illustre d’un dessin nerveux sur lequel elle pose des couleurs qui changent à chaque scène de vie. L’ambiance graphique est dominée par des teintes de bleus et de verts, couleurs qui seront complétées par des marrons, des ocres, des rouges… créant ainsi une nouvelle bichromie pour chaque nouvelle scénette.

PictoOKL’album se lit vite. Le lecteur est vraiment emporté dans ce tourbillon de vie plein de bonne humeur et d’insouciance. L’amitié, l’amour, la famille et la religion sont les thèmes qui sont mis en avant. Mais le personnage est tiraillé par des inquiétudes autres ainsi, en arrière-plan et grâce au jeu des non-dits (et là est tout l’intérêt du travail réalisé par la dessinatrice), il est question de peur plus intimes liées à la mort et au changement.

La Petite Patrie

(d’après l’œuvre de Claude Jasmin)

One Shot

Editeur : La Pastèque

Dessinateur : Julie ROCHELEAU

Scénariste : Normand GREGOIRE

Dépôt légal : mars 2016

88 pages, 21 euros, ISBN : 978-2-923841-76-2

Bulles bulles bulles…

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La petite patrie – Grégoire – Jasmin – Rocheleau © La Pastèque – 2016