Ornithomaniacs (Schmitt)

Schmitt © Casterman – 2017

Niniche est une adolescente à part. Elle est fille unique et vit avec une mère excentrique, rabat-joie, hystérique et totalement hermétique à ce que peut bien vouloir sa fille. Elle s’agite dans tous les sens, se plaint en permanence et prétend savoir ce qui est bon pour sa fille. En somme, sa mère est totalement dépassée par la situation et passe son temps à hurler ses injonctions à sa fille d’une pièce à l’autre.

L’appartement de la mère de Niniche est atypique. On dirait un paquebot avec de grandes baies vitrées qui dominent la ville, des hauts plafonds tombent des lustres aux forme design. Tout est design, impersonnel, clinquant. Du coup, la chambre de Niniche est devenue son antre. Un antre avec un fauteuil en forme d’œuf dans lequel l’adolescente se love. Nichée dans cette cavité douillette, elle rive ses yeux et ses oreilles à son portable. Grâce à lui, elle est en contact quasi permanent avec son amie Tina. Tina l’écoute, la conseille, la soutient.

Niniche a de toutes petites ailes depuis sa naissance. De si petites ailes qu’il est impensable pour elle de voler. Elle les cache derrière un petit sac à dos qui ne contient rien de précieux. Niniche n’en peut plus d’entendre sa mère polémiquer sur les OGM qui ont fait de sa fille un être hybride et tenter d’ameuter les journalistes, seuls capables de montrer au monde entier sa monstruosité. Niniche ne veut pas, Niniche ne veut plus de ces ailes et ce jour-là, Tina lui annonce qu’elle a trouvé un médecin qui accepte de les lui enlever. Alors Niniche part. Sur les indications de Tina, elle arrive devant la clinique. Mais ledit bâtiment est un vieux manoir lugubre et à moitié en ruine. Il y a là des centaines d’oiseaux à ses pieds, lui montrent-ils le chemin ou faut-il voir là un mauvais présage ? Lorsque la porte du petit château s’ouvre, c’est un squelette coiffé d’un sombrero qui lui ouvre. Il s’appelle Icare. L’étrange majordome la conduit au Professeur Balaeniceps Rex, un oiseau mutant vêtu d’un costume en queue de pie. Comme chaque fois que la situation devient trop angoissante pour « Nine », elle s’endort… et un autre monde s’ouvre à elle.

Moi, quand je suis stressée, je m’endors et je rêve que je suis un oiseau.

Certains disent que cette jeune « mutante » ne dénoterait pas dans un film de Tim Burton. C’est vrai qu’en petite Alice, elle ne dénoterait mais. Mais en découvrant ses doutes et son air un peu fier et boudeur, en la voyant tantôt triste tantôt perdue dans ses pensées, elle me fait penser à certains clowns blancs. Mais pour son caractère frondeur et sa pugnacité, Niniche me fait davantage penser à Courtney Crumrin, une autre héroïne au look gothique dont je garde un excellent souvenir. Niniche est douce et électrique à la fois.

Autour d’elle, Daria Schmitt crée un univers fantastique, entre rêve et réalité. Il y est difficile de distinguer le vrai du faux, le monde onirique de l’adolescente se plaque comme un calque sur la réalité. Le personnage ne sait pas gérer ses angoisses ; sitôt qu’elle est trop inquiète, elle s’endort malgré elle. A certains moments, on ne sait donc plus si le personnage dort ou non et cette étrange alchimie nous fait douter en permanence. Le scénario colle à ses hésitations.

On perd délicieusement pied dans cet album. Les rares repères que l’on parvient à avoir sont susceptibles de vaciller l’instant suivant. On perd aussi la notion du temps ; les fenêtres bringuebalantes du château atténuent la lumière de l’extérieur et nous plongent dans un huis-clos étrangement convivial mais troublant, car souvent entre deux scènes, on ne sait pas la durée de l’ellipse temporelle qu’on vient de passer (une heure ? un jour ? plus ?).

Un monde fantastique où se côtoient humains et non-humains et où tous échangent sans difficulté. Un récit initiatique où l’héroïne cherche sa voie. Elle doute, tente, hésite, ose…elle fait deux pas en avant et trois pas en arrière pour comprendre pourquoi elle est née ailée, pourquoi dans certains de ses rêves sa mère est une cigogne, pourquoi ? Le seul aspect tangible auquel le lecteur a spontanément envie de s’accrocher est cette amie avec laquelle l’héroïne échange en permanence au téléphone ; mais cette amie, on ne la voit pas et on finit par douter d’elle aussi.

Un peu déroutant, assez fascinant, complètement intriguant. J’ai bien aimé le voyage.

Les chroniques : Daniel Muraz, Alexisculture (article interview), Jean-Philippe Lefèvre, Jacques.

Ornithomaniacs

One shot
Editeur : Casterman
Dessinateur / Scénariste : Daria SCHMITT
Dépôt légal : mai 2017
102 pages, 25 euros, ISBN : 978-2-20309617-2

Bulles bulles bulles…

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Ornithomaniacs – Schmitt © Casterman – 2017

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