Le Voyageur (Shadmi)

Shadmi © Ici Même – 2017

L’immortalité. Est-ce une malédiction ou un don ? Est-ce une malédiction de voir le monde changer, se modifier… muer ? Est-ce un don d’avoir la mémoire de ce temps révolu où l’homme n’est qu’une brindille, soumis aux aléas du climat… victime de sa propre folie.

Le voyageur cherche la personne qui est à l’origine de sa situation. Il se déplace aux quatre coins des Etats-Unis, avec nonchalance et obstination, depuis des siècles. Sa grande silhouette athlétique, ses yeux vairons, sa veste en cuir noir et son sac de marin en toile, le voyageur ne cesse d’être en mouvement. Nomade. Nonchalant. Pacifique. Il semble être doué de prescience. Il conseille mais n’impose pas. Il observe et refuse de prendre parti. Il mène sa propre quête et refuse d’influencer la vie des gens qu’il croise.

Témoin malheureux du temps qui passe. Spectateur qui regarde ce monde à l’agonie. Religion, guerre, environnement, drogue, fanatisme, sexe, réchauffement climatique, la folie, les manifestations humaines de l’instinct de survie… Tous ces maux qu’il regarde, incapable de les endiguer. Impuissant.

Le Voyageur – Shadmi © Ici Même – 2017

Koren Shadmi observe une nouvelle fois le rapport que l’on peut avoir au temps. Il ne pose aucun marqueur de temps et cette imprécision met nos sens en éveil. On suppose, on cherche, on espère. Une vision cauchemardesque de l’avenir, une société décadente où les humains m’ont fait penser à des pestiférés.

Découpés en sept chapitres comme si ce voyageur devait explorer les péchés capitaux de l’humanité, comme un fardeau, on navigue entre passé, présent et futur. Ici, je retrouve un rapport au temps assez particulier, comme dans « Abaddon » que j’avais précédemment lu de cet auteur. Récit à la croisée de plusieurs genres, à la fois fantastique et science-fiction. Chaque chapitre est l’occasion d’apercevoir une époque et son atmosphère, nous perdant de manière exquise dans un dédale historique sans que la chronologie habituelle soit respectée (comme dans « Daytripper » de Fabio Moon et Gabriel Bá) et l’opportunité de comprendre un peu mieux cet homme

Un album qui gratte délicieusement et qui finit de façon magistrale. A lire !

Excellent album découvert en compagnie de Framboise !

La chronique de Jérôme.

Le Voyageur

One shot
Editeur : Ici Même
Dessinateur / Scénariste : Koren SHADMI
Traducteur : Bérangère ORIEUX
Dépôt légal : août 2017
174 pages, 25 euros, ISBN : 978-2-36912-037-7

Bulles bulles bulles…

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Le Voyageur – Shadmi © Ici Même – 2017

Abaddon, diptyque (Shadmi)

Shadmi © Ici Même – 2013
Shadmi © Ici Même – 2013
Shadmi © Ici Même – 2013
Shadmi © Ici Même – 2013

Sommes-nous capables d’apprendre de nos erreurs ? Sommes-nous capables de ne pas reproduire sans cesse les mêmes gestes ? Quelle fonction joue la mémoire dans la conscience que nous avons de nos actes ? Quel rôle jouons-nous malgré nous ?

Ter frappe à la porte de l’appartement 262. Il a rendez-vous pour visiter un appartement en colocation. Les quatre autres locataires ont sensiblement le même âge que lui, le lieu est agréable… l’affaire est conclue. Une chambre étant libre, Ter peut emménager de suite. Dès lors, Ter partage son quotidien avec Bet (séduisante jeune femme), Seth (plus rondouillarde mais d’un abord chaleureux), Vic (musicien qui supporte mal les effets de l’alcool) et Nor (solitaire et mystérieux, il passe son temps à façonner des sculptures).

Tandis que Ter se familiarise avec son nouveau cadre de vie, il tente de reconstituer les bribes de souvenirs qui remontent à sa mémoire par bouffées. La vision d’un néon fait remonter un souvenir, une situation impromptue crée une sensation de déjà-vu, une perte de connaissance le replonge dans un épisode de sa vie de soldat… Qui est-il ? D’où vient-il ? Quelle était sa vie d’avant ? Ses tentatives d’introspection s’avèrent être des échecs. Cette amnésie le perturbe d’autant plus que ses colocataires en souffrent également. En parallèle, d’étranges phénomènes le mettent sur le qui-vive. Un chat trucidé réapparaît le lendemain, les fenêtres sont obstruées par un mur de briques, le frigo se remplit sans que personne n’ait à s’en préoccuper et comble de tout, la porte d’entrée refuse de s’ouvrir. L’appartement semble doté d’une âme et ses caprices impactent l’humeur de ses habitants. Ter n’a plus qu’une seule idée en tête : fuir. Mais comment ?

Note 8 : J’ai découvert le nom de cet endroit : Abaddon. Difficile de dire de quand date cet appartement, mais je suppose qu’il a probablement plus de 200 ans. Mes « colocataires » sont très peu enclins à m’aider à en découvrir davantage sur l’histoire de cet endroit. Et ils n’ont absolument aucune envie de s’évader d’ici. Ils se sont entièrement abandonnés à l’esprit putrescent de ce lieu. Ils ont une idée très floue du temps qu’ils ont déjà passé ici, ou des détails de leur vie d’avant leur arrivée.

Né en Israël et installé aux Etats-Unis depuis plusieurs années, Koren Shadmi développe ici un univers particulier, à la croisée entre rêve et réalité. « Abaddon » : un sens évocateur puisqu’en hébreu, le terme signifie « destruction » ou « abîme » (voir Wikipedia) ; c’est aussi le nom donné à l’ange exterminateur de l’Apocalypse. La première impression après avoir lu quelques pages d’Abaddon est d’avoir atterri brutalement dans un épisode de la « Quatrième Dimension ». Si cette sensation ne disparaît pas durant la lecture en revanche, le côté brutal s’estompe progressivement. A mesure que croissent l’inconfort et l’important malaise du personnage principal, le sentiment de jouissance et la fascination du lecteur pour cet univers vont aller crescendo. Gonflé de certitudes, le lecteur pense à tort pouvoir anticiper les rebondissements de l’intrigue pourtant, on a beau tourner les pages, tout nous pousse pourtant dans des situations qui nous prennent au dépourvu. A peine le temps de se remettre et l’auteur fait bifurquer son scénario de plus belle vers l’étrange mécanique interne d’un monde qui n’obéit qu’à sa propre logique.

Cet endroit !!! Cet Abaddon de malheur !!! Je n’arrive même plus à pleurer ici ! Mes larmes se sont taries du jour où j’ai posé le pied ici ! (…) Bon sang ! Mais qu’est-ce que c’est qu’Abaddon ?

Fascinant.

Le choix même du format des ouvrages (format à l’italienne) se joue du lecteur en l’obligeant malgré lui à balancer doucement la tête de droite à gauche pour suivre la lecture, page après page, bande après bande… inconscient du mouvement de balancier qu’il opère en lisant.

Je te l’ai dit. Cet endroit, c’est comme des sables mouvants. Plus tu te débats, plus tu t’enfonces. Ça ne sert à rien d’essayer de s’échapper.

Fasciné.

L’auteur travaille son huis-clos avec minutie. La psyché du personnage est observée à la loupe. Nous la regardons de si près que nous en perdons tout recul. Une tension électrique s’installe très tôt dans le récit et nous donne l’impression de marcher sur un fil, à l’instar du héros qui semble en être équilibre sur un fil de nylon. Les couleurs utilisées se heurtent en permanence. Vert et rouge, froid et chaud, passé et présent, vie et mort, désir et aboulie, raison et folie… Le rêve et la réalité sont totalement intriqués. Le calme des lieux contraste avec la représentation que l’on se fait de l’extérieur, là où la guerre gronde et envahit tout l’espace sonore, tout l’espace public, tout l’espace intime. Dans le cocon de cet immeuble angoissant où le bon sens n’a plus sa raison d’être, les rares bruits de la bâtisse interpellent. S’y habituer ou tenter de les faire taire sont les deux facettes d’un même symptôme : la folie.

PictoOKDeux tomes pour visiter cet univers. Le premier explore l’huis-clos d’un appartement. Le second quant à lui étend le champ des possibles aux limites d’un immeuble. Reste maintenant à savoir si vous aurez envie de vous frotter à cette surprenante expérience de lecture. En tout cas, je vous y invite.

Vous êtes dans l’Abaddon, Ter. Pourquoi cet endroit serait-il moins réel que n’importe quel autre lieu où vous avez été ? Vous avez juste évolué d’une grande cage vers une plus petite…

La chronique d’Yvan (pour le tome 1).

Abaddon

Diptyque terminé

Editeur : Ici Même

Dessinateur / Scénariste : Koren SHADMI

Traduit de l’anglais par Bérengère ORIEUX

Dépôt légal : avril 2013 (tome 1) et septembre 2013 (tome 2)

ISBN : 978-2-36912-000-1 (tome 1) et 978-2-36912-003-2 (tome 2)

Bulles bulles bulles…

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Abaddon, diptyque – Shadmi © Ici Même – 2013