La petite Souriante (Zidrou & Springer)

Zidrou – Springer © Dupuis – 2018

« Protch » fait le bruit de la massue lorsqu’elle casse un os.

« Protch » … il met tout son cœur, toute sa force et toute sa haine dans les coups de masse qu’il donne sur le crâne de sa femme.

Josep Pla, dit « Pep » , met ainsi un terme à treize années d’un mariage raté. Un venin s’est répandu peu à peu dans leur couple.

« Protch » … un dernier coup de masse pour la faire taire à tout jamais. Et déjà il pense à l’apaisement de ne plus avoir à vivre avec elle. « Protch » … il frappe. S’acharne.

« Protch » … le crane devient bouillie… « Flotch ! » « Flotch ! » « Flotch ! » Pendant qu’il met tout son cœur à l’ouvrage, une chanson que lui chantait sa grand-mère lui revient à l’esprit : « Elle était souriante »

Puis il jette le corps dans un puits et rentre.

Sitôt chez lui, Pep est accueilli par… son épouse.

Prenons déjà un instant pour parler de l’objet, d’un format plutôt intimiste (19.5 * 25.8 cm) que l’on tient bien en main et que l’on manipule sans difficulté. En caressant la couverture, on découvre qu’elle est rugueuse. Et pendant qu’on savoure ce petit détail éditorial, on observe l’autruche qui est venue se camper juste devant nous… et rapidement, on se met à loucher sur ce qu’elle tient dans son bec. Impossible de retenir une moue de dégoût à la vue de ce nerf optique sanguinolent. On ne tarde pas trop à ouvrir l’album pour savoir de quoi il en retourne…

… et on confie donc notre sort à Zidrou, scénariste de talent qui tour à tour a su m’enchanter (Lydie, Les beaux étés…) et me décevoir (La peau de l’ours, La Mondaine…). Ça passe ou ça casse, il n’y a pas de demi-mesure. Auteur de scénarii en tous genres, Zidrou est un auteur plein d’humour et capable de livrer des personnages profondément humains qui m’ont émue ou, à l’inverse, de parfaits clichés que je n’ai pas trouvés crédibles. Quoi qu’il en soit, il m’impressionne par sa capacité à écrire de façon aussi prolifique. Une demi-douzaine d’albums par an tout de même !

Quant à Benoît Springer, je l’ai découvert avec Les funérailles de Luce. L’album m’avait chamboulée. La dernière fois que je l’ai lu, c’était justement sur un album qu’il avait réalisé avec son acolyte Zidrou (Le beau voyage)… et l’album ne fut pas à la hauteur de mes attentes. Autant dire que La petite Souriante n’arrivait pas en terrain conquis.

Pourtant, j’ai été d’emblée charmée par l’ambiance graphique installée par Benoît Springer. Ce dernier joue sur les contrastes entre des couleurs chaudes et des couleurs froides et parvient à nous faire sentir à l’étroit sitôt qu’on pénètre dans un bâtiment. Cette impression s’accentue lorsque l’épouse assassinée entre dans notre champ de vision. L’atmosphère se charge alors d’électricité au point que l’on ne sait plus qui est la proie et qui est le prédateur. Je n’ai pu m’empêcher de me demander si elle était au courant qu’elle avait été sauvagement abattue et quelles pouvaient être ses intentions.

Le scénario fait le reste et rend cet huis-clos absolument malsain. Il y a une haine sourde qui se répand son poison à mesure qu’on cerne les personnages. Dès la première planche, on est pris dans le feu de l’action. Il n’y aura aucun suspense sur la nature de l’affection que cet homme ressent pour sa femme. Il s’acharne, évacue toute son amertume sans aucune retenue. Les pages se tournent et on découvre à chaque nouvelle étape une nouvelle variante de la haine, de cette violence pernicieuse qui guide les personnages dans cette tragédie familiale. Par moment, j’ai regretté que le récit nous blackboule autant, précipite les choses et présente une succession si rapide de différents événements.

Un étrange thriller psychologique où tout se précipite. Un album qui glace, qui dérange et qui se lit si vite qu’on se demande si on ne l’a pas rêvé.

Un concours est ouvert jusqu’au 28 février sur le site de l’éditeur pour tenter de gagner l’album.

Noukette et moi partageons notre lecture commune avec les bulleurs de la « BD de la semaine » que l’on retrouve aujourd’hui chez Stephie.

La petite Souriante

One shot
Editeur : Dupuis
Dessinateur : Benoît SPRINGER
Scénariste : ZIDROU
Dépôt légal : février 2018
72 pages, 14.50 euros, ISBN : 978-2-8001-6859-3

Bulles bulles bulles…

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La petite Souriante – Zidrou – Springer © Dupuis – 2018

Le beau Voyage (Zidrou & Springer)

Zidrou – Springer © Dargaud – 2013
Zidrou – Springer © Dargaud – 2013

Animatrice d’une émission télévisée qui cartonne auprès des jeunes, Léa semble avoir réussi dans la vie sans trop de difficulté. Jolie, blonde, coquette, cette midinette d’une vingtaine d’années saute sur la moindre occasion de s’envoyer en l’air. D’ailleurs, elle est en plein coït lorsqu’elle reçoit l’appel qui lui annonce la mort de son père.

Ce deuil fait remonter des souvenirs qu’elle avait enfouis au plus profond de sa mémoire.

Après deux albums de Zidrou que j’ai découverts coup sur coup et qui m’ont satisfaite (« Les beaux étés », « Pendant que le roi de Prusse… »), il fallait forcément que cela arrive. Je l’ai déjà constaté, avec ce scénariste, « ça passe ou ça casse ». Et concernant l’album du « Beau voyage », le plaisir était loin d’être au rendez-vous. Alors je reconnais que cette jeune femme est touchante. A vingt ans, elle a déjà passé un certains nombres d’épreuves qui en auraient terrassé plus d’un. Oui… mais.

Vous allez certainement me dire que « la vie c’est comme ça », que « tout ne peut pas être rose », qu’il y a « des hauts et des bas » et qu’elle les incarne plutôt bien. Pourtant, même si je suis bien consciente que pour certaines personnes, la vie ressemble à ce qui est décrit dans « Le beau voyage », le personnage principal a eu du mal à m’émouvoir. Malgré le contexte de sa naissance, malgré son enfance de fillette mal aimée, malgré ses frasques d’adolescente, ses choix d’adulescente… tout est entendable mais tout tombe abruptement, trop abruptement. Où que l’on regarde, l’horizon semble chargé pour elle. Sa force tient peut-être dans son insouciance et dans sa capacité à balayer les problèmes d’un revers de la main. Zidrou dépeint le portrait d’une jeune fille en mal de vivre qui n’a eu d’autre choix que de se construire grâce aux épreuves qu’elle a dû traverser. Ce qui est étonnant, c’est la manière dont les choses sont abordées. Au détour d’une séance de maquillage, on en apprend davantage sur son enfance, l’attitude de sa mère, le comportement de son père. Les positions parentales décrites ne sont pas fictives mais elles viennent compléter un tableau narratif déjà bien chargé. Pourtant l’album ne fait qu’une cinquantaine de pages, pourtant le personnage principal n’a qu’une vingtaine d’années… mais en refermant l’album, j’ai eu la désagréable impression d’être face à un être pluriel, dont la vie n’est qu’une accumulation de faits, de bribes d’existence appartenant à d’autres et dont – par l’effet d’un quelconque miracle – se seraient retrouvées agglutinées là, caractérisant cette jeune femme que l’on n’envie pas. Certes, elle vient d’une famille aisée, certes elle n’est pas dans le besoin. Voilà en tout et pour tout la seule note positive que l’on peut relever.

Au dessin, Benoît Springer que j’ai connu plus en verve et plus talentueux (je me réfère une nouvelle fois à l’excellent « Les Funérailles de Luce »). Capable de donner une profondeur troublante à ses personnages, capable de créer un univers coloré alors que les planches font apparaître un noir et blanc basique, il opte ici pour la couleur et un trait très ligne claire qui lui correspond mal. Ce clinquant de couleurs harmonieuses vient renforcer l’idée qu’il ne suffit pas de vivre dans l’aisance pour être heureux mais à l’instar du scénario, l’ambiance graphique me semble sonner faux.

pictobofUn album qui a déjà fait un beau voyage grâce aux lecteurs. Les chroniques dithyrambiques sont légion sur la toile. La mienne est discordante… dissonante. J’ai du mal quand on force autant à la compassion.

Une réelle déception qui n’est atténuée que par le dénouement. J’avoue qu’il m’a surprise. Si seulement tout l’album avait été sur ce ton…

Le Beau voyage

One shot

Editeur : Dargaud

Dessinateur : Benoit SPRINGER

Scénariste : ZIDROU

Dépôt légal : janvier 2013

55 pages, 14,99 euros, ISBN : 978-2-5050-1633-5

Bulles bulles bulles…

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Le beau voyage – Zidrou – Springer © Dargaud – 2013

Cécile (Lambour & Springer)

Lambour – Springer © La Boîte à bulles – 2010
Lambour – Springer © La Boîte à bulles – 2010

Cécile vient d’emménager dans son nouvel appartement. Les bras chargés de cartons, elle peine à monter les étages. Un peu d’aide serait la bienvenue, elle semble être seule pour faire ce déménagement. Elle croise son voisin de palier mais celui-ci est perdu dans ses pensées. C’est à peine s’il la remarque.

Lui est auteur de bandes dessinées. Il se prénomme Thibaud. Il passe une bonne partie de ses journées au café du quartier où il croque les clients et les scènes de rue. Une nouvelle serveuse débute ce jour-là. Il la reconnaît. C’est Cécile. Mais passées les banalités, il repart sitôt après avoir bu son café.

Quelques jours plus tard, Cécile fait sa pendaison de crémaillère. Elle l’invite. Ils profitent de la soirée pour lier connaissance. De fil en aiguille, l’amitié s’installe.

L’amitié durable entre un homme et une femme est-elle possible ? Telle est la question que l’on peut se poser en refermant cet album. Après l’ignorance des premières pages, le scénario de de Séverine Lambour laisse la place aux sentiments. La scénariste montre toute la difficulté et l’ambiguïté que peuvent contenir les relations entre un homme et une femme. Cette situation est d’autant plus renforcée que les personnages parlent peu, ne posent pas les bonnes questions et dans le cas de l’homme, cette absence d’échanges explicites le conduit à fantasmer sur sa voisine de palier. Elle en revanche, on ne se risque pas à faire des suppositions. On la perçoit spontanée, on comprend qu’elle aime s’entourer d’amis. Elle provoque les rencontres, cherche l’échange et de fait, il n’est pas facile de deviner ses intentions.

Benoît Springer s’accommode parfaitement bien de ces silences. Comme il l’avait déjà prouvé sur « Les Funérailles de Luce » [superbe album], il s’appuie sur les non-dits pour donner à ses personnages toute la profondeur qu’ils méritent. Leurs visages laissent planer le doute nécessaire pour que le lecteur chemine durant sa lecture. Initialement bourru, le personnage de Thibaud finit par devenir extrêmement touchant. Il patauge dans son couple, croit en la sincérité de ses sentiments mais cela ne l’empêche pas de se laisser aller à en désirer une autre. Le dessinateur s’étale sur les planches et profite du fait que son personnage soit également un auteur de bande dessinée pour remplir les pages de croquis et de brouillons qu’il pourrait éventuellement reprendre dans l’un de ses albums. Les dessins du personnage sont ainsi le miroir de sa pensée et peu à peu, le lecteur voit apparaître la charmante Cécile… subrepticement puis, à mesure que les jours passent et que les sentiments de Thibaud l’envahissent, la jeune femme finira par prendre tout l’espace disponible dans ses carnets. Il la croque lorsqu’elle sourit, caresse ses courbes à l’aide de son crayon de papier, s’approprie sa silhouette. Elle est l’objet de toutes ses pensées.

PictomouiUne douce lecture qui se lit d’une traite pour autant, sitôt le livre refermé, on oublie déjà l’histoire que l’on vient de parcourir. Les personnages manquent un peu de charisme et le fait qu’on apprenne finalement assez peu de choses sur eux y est pour beaucoup. « Cécile » m’a permis de passer un agréable moment de lecture mais ne provoque pas grand-chose chez le lecteur (pas de tristesse, pas d’interrogation, pas de comparaison réelle avec sa propre expérience).

Cécile

Tome 1 : Charmante

Série en cours

Editeur : La Boîte à bulles

Collection : Hors Champ

Dessinateur : Benoît SPRINGER

Scénariste : Séverine LAMBOUR

Dépôt légal : janvier 2010

64 pages, 12,5 euros, ISBN : 978-2-84953-088-7

Bulles bulles bulles…

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Cécile, tome 1 – Lambour – Springer © La Boîte à bulles – 2010

Les funérailles de Luce (Springer)

Les funérailles de Luce
Springer © Vents d’Ouest – 2008

Luce est une petite fille de 6 ans. Elle passe quelques jours chez son grand-père maternel. Entre les jeux, la récolte matinale des œufs, les moments de complicité avec son Papi et l’aide qu’elle lui apporte au marché (il y vend des légumes), l’enfance de Luce semble heureuse. Un jour pourtant, alors qu’elle est perdue dans l’observation de la lente marche d’une coccinelle, Luce aperçoit un étrange spectacle au milieu de la foule : une petite fille voilée avance en tenant la main d’un homme nu, à l’allure presque primitive.

C’est l’ouverture du mois consacré à la thématique de La Mort sur kbd (en cours durant ce mois de juillet) qui a réactivé mon envie de lire cet album. Mensuellement, nous retenons autant d’albums que de dimanches dans le mois en cours… Les Funérailles de Luce n’avait pas été retenu malgré des conseils plus alléchants les uns que les autres.

Fond d’écran Luce

Sept pages muettes nous accueillent dans cet album, sept pages durant lesquels nous observons une petite fille se préparer pour sortir. Ce silence narratif opère généralement assez facilement sur moi, fascinée par la pudeur de l’auteur à dévoiler ses personnages… Le lecteur entre donc sur la pointe des pieds dans cet album, charmé par la fillette. Tout au long de l’album, ses questions enfantines ont contribué à me faire fondre.

Dans les yeux de Luce pétillent l’innocence de l’enfance, l’amour qu’elle porte à son grand-père et un petit côté espiègle. Le dessin croque regard et expressions à pleine dent. Rapidement, j’ai ressenti de la sympathie vis-à-vis du duo enfant/grand-parent bien épaulé par le jeu des personnages secondaires.

Confiant et jovial, le lecteur avance dans cette épopée enfantine jusqu’à l’apparition de ce couple étrange : la fillette voilée (seule autre enfant de l’album) et cet homme obscur… La présence de ce nouveau duo est d’autant plus inquiétante que la foule l’ignore, excepté Luce. Dès leur apparition, l’équilibre de l’album change radicalement. Leur présence a jeté le trouble et les apartés ponctuels auprès de certains personnages secondaires suffisent à maintenir la tension. En effet, on les suit un instant dans leur quotidien mais le fait de partir avec ces tiers a accentué l’inquiétude que j’avais de voir Luce quitter le récit. Enfin, les dialogues s’effacent souvent, laissant au lecteur tout le loisir d’observer cet univers que Benoît Springer a dessiné avec naturel et de réalisme. Les graphismes fourmillent de détails et diffusent une chaleur familière (j’ais ressenti la même à la lecture d’Un air de paradis d’Arnaud Quéré ou des Petits ruisseaux de Rabaté). Chaque élément des visuels est à sa place et contribue à rendre cet univers palpable et réaliste.

Sur les conseils d’Yvan, de Mitchul et de David (les liens de leurs chroniques respectives sont accessibles en cliquant sur leurs pseudos), cette lecture intègre le Challenge PAL Sèches

Une lecture que j’ai souhaité partager avec Mango et les participants aux

Mango

PictoOKTrès bel album qui se savoure comme un sucre d’orge et laisse un gout de nostalgie en bouche. 80 pages qui se lisent bien trop vite et un album qui se referme bien tristement sur une enfant qui perd un pan de son innocence qui disparait, une blessure ouverte…

Plusieurs espaces virtuels pour découvrir cet auteur : son site (en sursis), son blog (lien inséré comme à l’accoutumée dans les références d’album ci-dessous… cliquer sur le nom de l’auteur pour y accéder), un art-book virtuel.

Les avis (supplémentaires) de MonsieurO et de Kactusss.

Extraits :

« – C’est quoi un cercueil ?
– Une grosse boîte.
– Et il sera tout seul dans sa boîte ?
– Ben oui.
– Il va s’ennuyer ! » (Les funérailles de Luce).

 » Je crois que tout ce que nous faisons dans notre vie a pour seul but de rendre notre mort supportable. Et le seul moyen d’y arriver est d’oublier qu’on le fait pour ça. Quelle ironie n’est-ce pas ? » (Les funérailles de Luce).

Les Funérailles de Luce

One shot

Éditeur : Vents d’Ouest

Collection : Intégra

Dessinateur / Scénariste : Benoit SPRINGER

Dépôt légal : janvier 2008

ISBN : 9782749303581

Bulles bulles bulles…

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Les funérailles de Luce – Springer © Vents d’Ouest – 2008