Homicide – Une année dans les rues de Baltimore, tome 3 (Squarzoni)

Squarzoni © Guy Delcourt Productions – 2018

C’est un monde où il y a plus de meurtres que d’inspecteurs. Un monde où le temps ne s’arrête pas.

Baltimore. 1988.
Les meurtres pleuvent sur la ville et les meurtriers courent plus vite que les flics.

La brigade des homicides croule sous les dossiers non résolus avec, en tête, le meurtre de Latonya Wallace, une fillette violée puis assassinée. Les soupçons se portent sur un homme de cinquante ans mais les flics n’ont aucune preuve matérielle en main pour le faire craquer.

Pendant ce temps-là, les dealers continuent leurs règlements de compte, les femmes battues tombent sous les coups de leurs maris violent, certaines parviennent – dans un accès de furie inespéré – à retourner la violence de leur bourreau contre eux. Et les meurtres noient la brigade qui se noie sous un taux de meurtres non résolu qui n’a jamais été aussi bas.

Sombre. Noir. Pessimiste. Dur.

Un univers où l’on ne sort pas des quatre murs de la Brigade excepté pour aller dans la rue, y constater un meurtre, y ramasser un corps ou y embarquer des suspects… prendre des photos, récolter des indices et revenir aux quatre murs de la Brigade. Les inspecteurs malaxent la matière qu’ils ont récoltée à l’extérieur, supposent, investiguent, interrogent, intimident.

Les flics sont à pied d’œuvre. Nuits et jours, ils ne se ménagent pas. Ils délaissent leurs familles pour permettre à d’autres de panser leurs plaies et faire en sorte qu’un semblant de justice survive dans cette ville. Et tenter que la délinquance et la corruption ne gangrène pas toute la ville.

Philippe Squarzoni, aidé par les conseils de David Simon, adapte « Sur écoute » et les silences laissés par les interstices entre les cases, les couleurs sombres de Drac et Madd créent à eux seuls la tension adéquate à ce genre d’univers. J’ai toujours la même réaction quand arrive un nouveau tome d’Homicide : une appréhension mêlée de curiosité. Et si l’ouvrage traîne un jour ou deux sur mon bureau, je finis par l’engouffrer d’une traite, me plaisant à me mettre dans la peau des enquêteurs.

Au troisième tome, on a maintenant repéré les principales personnalités de la Brigade. D’Addario, Garvey, Pellegrini, Mc Larney, Landsman. On les suit à tour de rôle. Une couleur dominante est retenue pour chacun d’eux, pour nous aider à passer de l’un à l’autre. Et on adopte leurs manières d’enquêter, de prendre un suspect de front ou de contourner l’affrontement. On aborde leur colère ou leur lassitude. On comprend leur acharnement.

Je n’avais pas lu/vu le travail de David Simon. Les polars, le sang, la violence à l’écran… ce n’est pas ma came. Seuls quelques auteurs (romanciers ou auteurs BD) sont capables de m’emmener sur ce terrain-là. Philippe Squarzoni en fait partie et je ne regrette pas d’être sortie de ma zone de confort. J’attends maintenant le quatrième tome qui devrait arriver… dans un an. Une série qui ne perd pas son mordant. A suivre !

Les autres chroniques sur le blog : tome 1, tome 2.

Homicide

– Une année dans les rues de Baltimore –
Tome 3 : 10 février – 2 avril 1988
Pentalogie en cours
Editeur : Delcourt
Collection : Encrages
Dessinateur / Scénariste : Philippe SQUARZONI
D’après le livre de David SIMON
Dépôt légal : février 2018
160 pages, 18.95 euros, ISBN : 978-2-7560-9173-0

Bulles bulles bulles…

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Homicide, tome 3 – Squarzoni © Guy Delcourt Productions – 2018

Homicide – Une année dans les rues de Baltimore, tome 2 (Squarzoni)

Squarzoni © Guy Delcourt Productions – 2017
Squarzoni © Guy Delcourt Productions – 2017

Huit mois après le premier tome de la série, nous retrouvons les inspecteurs de la Brigade des homicides de Baltimore. Des enquêtes dont nous avions vu les prémices dans le tome précédent sont toujours non élucidées. Pourtant, la vie la brigade continue et dans les rues de Baltimore, il y a toujours autant de malfrats, de délinquants, de flics véreux, d’assassins. La lutte contre la criminalité est permanente.

En ce 4 février 1988, c’est le corps d’une enfant qui est retrouvé dans une arrière-cour de la ville. Le quartier est bien connu des inspecteurs ; c’est celui où l’on trouve la plus forte concentration de petites frappes au mètre carré.

Sa disparition a été signalée par ses parents le 2 février, deux jours plus tôt.

Latonya Kim Wallace est morte étranglée après avoir été violée. Elle avait 11 ans.

Le premier inspecteur à être sur place est Tom Pellegrini. L’enquête va donc lui être attribuée, charge à lui de diriger correctement les équipes, d’analyser correctement toutes les pièces du dossier, de lister les suspects…

Des mois plus tard, Pellegrini se rappellera avec frustration ce matin sur Reservoir Hill. Il souhaitera avoir pris quelques minutes de plus pour parcourir les arrière-cours.

Il y a quelque chose qui touche à l’horreur dans cette enquête. Parce qu’il s’agit d’une enfant, parce que son corps a été déposé comme un objet usagé, dont on n’a plus besoin, dans une ruelle peu fréquentée. Parce que les langues se taisent aussi. La police est perçue comme la petite vérole, les rapports entre la population de ce quartier chaud de Baltimore et les forces de l’ordre sont si dégradées que même dans le cas du meurtre d’une gamine, la méfiance reste forte.

Est-ce le fait que Philippe Squarzoni se concentre cette fois sur une seule affaire ou est-ce le ton qui a changé ? Je ne saurais le dire mais j’ai eu l’impression d’être face à un album plus mature que le précédent tome. La série a peut-être trouvé son crédo, la juste distance entre narration et mise en image… quoi qu’il en soit, et à partir du moment où la lecture était entamée, je n’ai pas une seule fois ressenti l’envie de faire une pause dans ma lecture. Rien de violent dans les illustrations, pas même de métaphores comme Philippe Squarzoni sait si bien faire pour appuyer là où ça fait mal… sobriété à tous les étages mais un reportage d’une profondeur !

La majeure partie du scénario est très factuelle mais il y a une réelle réflexion de fond sur les valeurs de la profession (pour certains c’est une vocation, pour d’autres un héritage familial…). L’enquête est très détaillée : inspection de la zone où le corps a été retrouvé, travail du laboratoire scientifique, collaboration avec les autres services, gardes à vue et techniques d’interrogatoires…

PictoOKLa série est installée et bien installée. Un choix minimaliste de couleurs pour ces planches. Vraiment un très bon documentaire.

Extrait :

« Sur le papier, les prérogatives d’un inspecteur de la brigade des homicides de Baltimore sont peu nombreuses. Contrairement à ses homologues des autres villes américaines, il n’a pas un rang plus élevé, ni un meilleur salaire. Les directives générales des services de police ne prennent pas en compte les conditions de travail particulières de la brigade des homicides. Et n’établissent guère de différence entre les flics en uniforme et les détectives. Seule exception cruciale : sur sa scène de crime, l’inspecteur est le maître. A partir du moment où un corps gît sur le bitume de Baltimore, aucune autorité ne dépasse celle du premier inspecteur sur place. Personne ne peut lui dire ce qu’il faut faire ou ne pas faire. Commissaires, divisionnaires, colonels, majors… tous sont sous l’autorité du détective, dès qu’ils franchissent les limites de la scène de crime » (Homicide – Une année dans les rues de Baltimore, volume 2).

Homicide – Une année dans les rues de Baltimore

– 4 février – 10 février 1988 –
Série en cours
Editeur : Delcourt
Collection : Encrages
Dessinateur / Scénariste : Philippe SQUARZONI
Dépôt légal : février 2017
134 pages, 16,50 euros, ISBN : 978-2-7560-4240-4

Bulles bulles bulles…

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Homicide – Une année dans les rues de Baltimore, volume 2 – Squarzoni © Guy Delcourt Productions – 2017

Homicide – Une année dans les rues de Baltimore, tome 1 (Squarzoni)

Squarzoni © Guy Delcourt Productions – 2016
Squarzoni © Guy Delcourt Productions – 2016

Baltimore. Une ville où te taux de criminalité et la délinquance battent des records.

L’année 1988 vient à peine de commencer et, en ce 18 janvier, la Brigade des homicides bute déjà sur son treizième homicide.

« En 1988, David Simon, le créateur de la série « The Wire (Sur Ecoute) », alors reporter au Baltimore Sun, a passé un an au sein de la brigade criminelle de Baltimore, une ville qui compte 240 meurtres par an. Son récit documentaire Homicide, A Year on the Killing Streets, adapté ici en plusieurs tomes par Philippe Squarzoni, raconte le quotidien des inspecteurs – très éloigné de la représentation qu’en fait Hollywood -, et dresse un tableau minutieux de la violence urbaine américaine dans les quartiers en détresse » (quatrième de couverture).

Un récit où plane comme une chape de plomb au-dessus de ce quotidien sérieux, sombre et d’une tension certaine. Aucune place pour l’insouciance et l’humour a depuis longtemps trouvé l’unique chemin de salut en tentant de percer sous une épaisse couche de cynisme. Ici, les inspecteurs sont sur le qui-vive en permanence, affairés à traquer les meurtriers. Crime passionnel, vendetta, règlement de compte… les cas de figure ne manquent pas, contrairement aux témoins qui ne sont pas légion. Des enquêteurs qui ploient sous l’ampleur de la tâche.

Le cynisme des enquêteurs est davantage façonné par le dépit et les désillusions que par les difficultés qu’ils rencontrent dans leur quotidien professionnel. Ils exercent dans une ville où la criminalité explose toutes les statistiques, le reportage débute le 18 janvier 1988 au moment où le sergent Jay Landsman et l’inspecteur Tom Pellegrini arrive sur le lieu d’une fusillade. Il y a là un corps à identifier. Mais l’album va nous conduire auprès de chaque membre de cette brigade. Comme s’il menait une enquête policière, Philippe Squarzoni le profil de chacun de ces hommes à la fois usés et passionnés par leur travail. Tour à tour, chacun de ces hommes prendra la parole, devant ainsi le narrateur le temps d’un instant.

Comme à son habitude, Philippe Squarzoni fouille son sujet et n’omet aucun détail. En revanche, ce qui change de ses ouvrages précédents – outre le fait qu’il s’agisse ici d’une adaptation et non d’une recherche qu’il aurait entreprise – c’est le fait qu’il n’appuie pas son propos sur des métaphores graphiques. En effet, dans ses précédents reportages (« Saison brune », « Garduno en temps de paix », « Dol »…), l’auteur s’appuyait abondamment sur l’imagerie collective afin d’introduire habillement un second degré de lecture, stimulant ainsi l’esprit critique du lecteur et associant ce dernier à la réflexion menée. Ici, Squarzoni utilise ce procédé avec beaucoup de parcimonie. Il suit son sujet comme un enquêteur et montre qu’il s’est totalement approprié le contenu du reportage. Il a investi les principaux protagonistes, cerné les difficultés auxquelles ils se heurtent et qu’il parvient même à s’orienter dans le dédale des rues et des coupe-gorges de Baltimore.

Premier opus d’une série annoncée en cinq tomes, « Homicide – Une année dans les rues de Baltimore » parvient à nous faire ressentir de l’empathie pour ces hommes de l’ombre. Sur leurs épaules repose une hiérarchie en haut de laquelle repose le maire. La reconduction du mandat de ce dernier repose totalement sur les résultats des équipes de terrain. On sent la pression insidieuse qui pèse sur les épaules des enquêteurs et cette tension s’ajoute à celle venue de la rue. La population se méfie, certains les défient.

PictoOKSuperbe premier tome qui impose une ambiance dès les premières planches. Très vite, on rentre dans ce quotidien à la fois violent et surréaliste. Une série à suivre.

Plusieurs interviews de l’auteur sont partagées sur le site de l’éditeur.

Sur le même sujet mais dans un tout autre ton : « The Grocery » (inspiré de « The Wire », série d’Aurélien Ducoudray et Guillaume Singelin, chez Ankama).

D’autres albums de Philippe Squarzoni sur le blog : suivez ce lien.

Extrait :

« Corps repêchés dans le port, des crabes bleus accrochés aux mains et aux pieds. Des corps dans les caves. Dans les lits. Dans les coffres de voitures. Des corps sur des civières. Aux urgences. Avec des tubes et des cathéters. Des corps et des morceaux de corps tombés des toits, des balcons ou des grues. Des corps écrasés par de lourdes machines… asphyxiés au monoxyde de carbone… ou suspendus au plafond d’une cellule. Des petits corps dans leur berceau entourés d’animaux en peluche qui ont simplement cessé de respirer. Pour chaque corps, l’inspecteur donne ce qu’il peut se permettre de donner. Et rien de plus. Il mesure soigneusement la quantité d’énergie et d’émotion qu’il peut y consacrer. Il clôt son affaire. Puis passe à la suivante » (Homicide).

Homicide

– Une année dans les rues de Baltimore –

Tome 1 : 18 janvier – 4 février 1988

Série en cours

Editeur : Delcourt

Collection : Encrages

Dessinateur / Scénariste : Philippe SQUARZONI

d’après le documentaire de David Simon

Dépôt légal : mai 2016

128 pages, 16,50 euros, ISBN : 978-2-7560-4217-6

Bulles bulles bulles…

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Homicide-Une année dans les rues de Baltimore, tome 1 – Squarzoni © Guy Delcourt Productions – 2016

Chroniks Expresss #16

Retour rapide des lectures de janvier qui n’ont pas fait l’objet d’un article :

BD :

Dol (P. Squarzoni ; Ed. Les Requins Marteaux, 2006), Urban #3 (L. Brunschwig & R. Ricci ; Ed. Futuropolis, 2014), La Revue dessinée #3 (2014)

Romans :

Lambeaux (C. Juliet ; Ed. Gallimard, 1997), L’Extraordinaire voyage du Fakir qui était resté coincé dans une armoire Ikea (R. Puértolas ; Ed. Le Dilettante, 2013)

Bandes dessinées

Dol

Squarzoni © Les Requins Marteaux – 2006
Squarzoni © Les Requins Marteaux – 2006

Cet album a initialement été édité par Les Requins Marteaux en 2006. Suite à la parution de Saison brune en 2012, Dol a été réédité… mais chez Delcourt… Sachant les deux albums sont imbriqués puisque c’est le travail d’investigation que Philippe Squarzoni a mené pour réaliser Dol qui l’a conduit à s’intéresser à la question du réchauffement climatique (qu’il traitera dans Saison brune).

De quoi parle Dol ? « En 2007, Philippe Squarzoni s’attaque à dresser un bilan des politiques menées par Raffarin, bilan qui lui permet de pointer les dérives d’une société libérale qui n’ont cessé de s’accentuer depuis lors. Tout y est minutieusement analysé : les « réformes », des retraites à la santé, l’éducation, le chômage… Et, bien sûr, la politique sécuritaire de Sarkozy et le relais médiatique dont elle a bénéficié » (synopsis Delcourt).

Un reportage sans concession, exit la langue de bois, la question des magouilles politiques est traitée de façon frontale. Philippe Squarzoni appuie ses propos sur des éléments factuels qu’il déplie de façon chronologique. Raffarin, Sarkozy… et toute la belle brochette de nos hommes politiques y passe, tout comme l’attirail de pirouettes qu’ils s’évertuent à réaliser pour maquiller leur hypocrisie. Le problème, c’est que plus personne n’est dupe… Mais ça ne fait pas de mal de plonger dans ce genre d’ouvrage pour se remettre les événements en mémoire.

Le problème ? Un enfant toutes les trois secondes qui meurt à cause de la pauvreté. 100.000 personnes qui meurent chaque jour de famine ou d’épidémie sur une planète où 20% de la population consomme 70% des ressources matérielles… et détient plus de 90% des richesses ! Le problème c’est 2 milliards et demi de personnes qui vivent dans l’extrême pauvreté. 260 millions d’enfants exploités au travail et 3 personnes qui possèdent une fortune supérieure au PIB des 48 pays les plus pauvres du monde.

PictomouiA lire, si ce n’est pas déjà fait… juste histoire de se remettre un peu les idées en place. En revanche, j’ai déploré le côté un peu indigeste de l’ensemble.

La chronique de David.

Du côté des challenges :

Petit Bac 2015 / Titre en un seul mot

PetitBac2015

Urban #3

Brunschwig - Ricci © Futuropolis – 2014
Brunschwig – Ricci © Futuropolis – 2014

Après l’explosion à laquelle nous avons assisté dans les dernières pages du tome 2, nous découvrons l’ampleur des dégâts. Cet incident a causé une panne générale d’électricité, laissant Monplaisir sans yeux (caméras), sans oreilles (micros) et sans voix. Comment A.L.I.C.E. et Springy vont expliquer la situation aux milliers de vacanciers de Monplaisir et ainsi éviter que la panique se déverse dans les rues de la Cité du plaisir ?

Luc Brunschwig développe son scénario avec poigne. Quand à Roberto Ricci, il continue à nous faire profiter d’une ambiance graphique absolument sublime. Il faut bien peu de pages pour reprendre le fil de cette lecture et replonger dans l’univers si atypique de la série. On croit avoir assisté au chant du cygne de ce système hyper-médiatique mais les rebondissements vont nous amener encore plus loin dans le cynisme et l’hypocrisie dont peut faire preuve une organisation.

PictoOKUn système subversif et malveillant, dont la capacité à manipuler l’opinion publique est réelle. A lire… et j’attends la suite de la série avec impatience.

La Revue Dessinée, numéro 3

LRD #3 - Printemps 2014
LRD #3 – Printemps 2014

Sorti au Printemps 2014, ce troisième numéro de La Revue confirme le sérieux de l’équipe de rédaction. Le choix des duos (un journaliste & un auteur de BD) est toujours aussi pertinent, tout comme le choix des sujets.

Ce numéro propose notamment un reportage sur le fléau que représente la Lucilie bouchère (une mouche carnivore) capable de décimer des troupeaux en un temps record, un documentaire sur l’histoire de la guillotine, une enquête sur le Front national ou encore le dernier volet de l’enquête de Sylvain Lapoix et Daniel Blancou sur les énergies extrêmes.

Bref, ces travaux méritent réellement que l’on se penche dessus. Amateur ou non de BD reportage, lisez un numéro… je pense qu’il devrait suffire à vous convaincre de vous abonner.

PictoOKCouverture de ce troisième volet réalisée par Lorenzo Mattotti. Un aperçu des premiers numéros de la Revue sur ce blog : numéro 1, numéro 2.

Romans

Lambeaux

Juliet © Gallimard - 1997
Juliet © Gallimard – 1997

« Dans cet ouvrage, l’auteur a voulu célébrer ses deux mères : l’esseulée et la vaillante, l’étouffée et la valeureuse, la jetée-dans-la-fosse et la toute-donnée. La première, celle qui lui a donné le jour, une paysanne, à la suite d’un amour malheureux, d’un mariage qui l’a déçue, puis quatre maternités rapprochées, a sombré dans une profonde dépression. Hospitalisée un mois après la naissance de son dernier enfant, elle est morte huit ans plus tard dans d’atroces conditions.
La seconde, mère d’une famille nombreuse, elle aussi paysanne, a recueilli cet enfant et l’a élevé comme s’il avait été son fils.
Après avoir évoqué ces deux émouvantes figures, l’auteur relate succinctement son parcours. Ce faisant, il nous raconte la naissance à soi-même d’un homme qui est parvenu à triompher de la «détresse impensable» dont il était prisonnier. Voilà pourquoi Lambeaux est avant tout un livre d’espoir » (synopsis éditeur).

Charles Juliet propose ici deux nouvelles qui s’enchevêtrent délicatement. A l’instar des deux personnages principaux (un pour chaque nouvelle), la seconde histoire a besoin de la première pour naître. Elle vient ainsi combler les vides laissés vacants par le narrateur et raconte l’histoire du fils après que nous ayons découvert celle de sa mère (biologique). Nous couvrons une période d’environ un siècle au travers de cette généalogie peu commune.

La mère, une femme forte, intelligente et ambitieuse, est originaire d’une famille de paysans frustres. Du fait de son statut social, elle n’aura pas la possibilité (et encore moins les moyens) d’atteindre son idéal de vie : accéder à des études supérieure, s’installer en ville, fonder une famille avec un mari aimant. Pire encore, elle s’échine aux travaux domestiques dans l’espoir d’oublier sa peine et reproduit presque à l’identique le modèle familial qu’elle avait pourtant tant décrié. A mesure que les années passent, elle sombre dans la dépression. Et puisqu’elle n’est plus en mesure de s’occuper de ses cinq enfants, ceux-ci seront placés dans les familles avoisinantes. Pourtant, elle a pu profiter de quelques rares instants de félicité, comme lors de cette trop courte scolarité qui s’est abruptement terminée à l’obtention de son certificat d’études primaires ; bien qu’elle fut major de promo, ses parents n’ont jamais envisagé qu’elle poursuive ses études, l’enfant étant plus utile à la ferme que sur les bancs d’une classe. Il y eut aussi cette complicité rare avec ses trois jeunes sœurs ; étant l’aînée, elle a eu la lourde responsabilité de s’occuper de la fratrie. Avec bienveillance, elle a mené à bien cette tâche maternelle et permis aux plus jeunes de profiter d’un amour tendre que leurs parents étaient incapables de donner. Enfin, il y eu cette rencontre avec un jeune homme venu séjourner temporairement dans la région ; leurs rencontres dominicales lui ont permis de découvrir les sentiments amoureux. Plus tard, elle se mariera avec un autre. De cette union, cinq enfants viendront au monde.

La seconde nouvelle nous permet de connaître le benjamin de la fratrie. Placé provisoirement chez une nourrice – dans l’attente de trouver une institution qui accepte de le prendre en charge, l’enfant aura la chance d’être finalement adopté par cette famille d’accueil. Il grandit dans une famille aimante mais soumise à la même réalité économique que la famille de sa mère. Les enfants quittent donc très tôt le cursus scolaire et viennent ainsi aider les parents à la ferme. Compte tenu des événements qui ont émaillé sa petite enfance, le garçon souffre d’une problématique abandonnique assez marquée. Afin de soutenir financièrement sa famille, il s’engage dans l’Armée. Loin des siens, il doit d’abord canaliser ses angoisses liées à l’éloignement. Il doit également se plier aux contraintes de cette vie de garnison. Il s’efface devant l’agressivité de ses chefs dans l’espoir de ne pas attirer leur courroux. Il parvient à lier des amitiés fortes. Pour lui, l’Armée sera finalement un tremplin qui lui permettra de trouver sa voie, son autonomie… sa liberté d’être et de penser. Cet homme, c’est Charles Juliet.

PictoOKPictoOKUn roman écrit avec beaucoup de tendresse et de pudeur. Un roman écrit avec les tripes. Un roman qui remue et dans lequel les peines vécues touchent le lecteur de plein fouet. Et contre toute attente, un roman plein d’espoir. Le « tu » employés tout au long de ce recueil permet d’avoir une proximité certaine avec les protagonistes. L’auteur parle finalement à ses deux mères (biologique et adoptive), l’auteur s’adresse à lui-même et pose un regard ému sur son parcours.

La chronique de Sabine.

Extraits :

« (…) tu pénètres dans un monde autre, deviens une autre petite fille, et instantanément, tu oublies tout du village et de la ferme. Ce qui constitues ton univers – le maître, les cahiers et les livres, le tableau noir, l’odeur de la craie, les cartes de géographie, ton plumier et ton cartable, cette blouse noire trop longue que tu ne portes que les jours de classe – tu le vénères » (Lambeaux).

« Tu voudrais rencontrer en toi la terre ferme de quelque certitude, et tu n’y trouves au contraire que sables mouvants (Lambeaux).

« L’existence ne présente pas grand intérêt lorsqu’on n’a pour but que soi-même » (Lambeaux).

« Te connaître. Susciter en toi une mutation. Et par cela même, repousser tes limites, trancher tes entraves, te désapproprier de toi-même tout en te construisant un visage. Créer ainsi les conditions d’une vie plus vaste, plus haute, plus libre. Celle qui octroie ces instants où goûter à l’absolu » (Lambeaux).

L’extraordinaire voyage du Fakir qui était resté coincé dans une armoire Ikea

Puértolas © Le Dilettante
Puértolas © Le Dilettante – 2013

Le court séjour à Paris du fakir Ajatashatru Lavash (sur les conseils de l’auteur, prononcez « attache ta charrue, la vache » ou « achète un chat roux, la vache ») n’a d’autre fin que celle d’aller acheter un lit à clou à Ikea.

« Ikea, c’est un peu sa grotte de Lourdes à lui ».

Sitôt descendu de l’avion, il saute donc dans un taxi et lui demande de le conduire à Ikea. Arrivé sur place, il roule le chauffeur en le payant à l’aide d’un faux billet. Etre fakir, c’est être maître dans l’art de l’illusion… voler les gens pour servir son propre intérêt. Le problème, c’est que ce chauffeur de taxi est gitan… et qu’il n’apprécie absolument pas de trouver plus roublard que lui.

Qu’à cela ne tienne, voilà notre bon fakir en train de déambuler dans les allées du magasin de prêt-à-monter. Après avoir réservé son lit à clous qu’il pourra retirer le lendemain, il fait la connaissance de Marie au self du magasin. Un nouveau tour de passe-passe et la jeune femme lui offre le repas. Plus tard, au moment où les clients doivent quitter les lieux, Ajatashatru se glisse sous un lit pour attendre la fermeture. Après tout, il n’a qu’un faux billet de 100 euros en poche, pas de quoi se payer l’hôtel ni le taxi, alors autant rester sur place. Mais lorsque les salariés du magasin arrivent pour mettre en place la nouvelle collection, le fakir n’a d’autre choix que de se cacher dans une armoire métallique. Manque de chance, cette armoire est destinée à un autre magasin et, pour des raisons précises, elle ne sera pas démontée mais exportée telle quelle dans une grande caisse en bois. Malgré lui, le fakir se retrouve à faire route vers l’Angleterre. Et ce n’est là que le début d’un long périple…

« Et à part ça, vous avez des plans pour la soirée ? A quelle heure part votre prochaine armoire ? »

Romain Puértolas imagine la vie d’un homme fourbe, manipulateur et foncièrement égoïste. Au hasard des événements qui s’imposent à lui, il va de rencontre en rencontre et s’ouvre progressivement à l’autre. Le fakir n’a pas le temps de visiter les villes où il pose les pieds en revanche, il va lier des amitiés sincères, prendre conscience qu’il y a des gens qui tendent spontanément la main à quelqu’un qui est en difficulté. Il découvre la bienveillance. L’homme ne sera donc pas forcément un loup pour l’homme ?

« Mais même les plus forts devenaient, hors de chez eux, des hommes vulnérables, des animaux battus au regard mort, les yeux pleins d’étoiles éteintes ».

Outre cette dimension d’humanité que l’auteur se plait à développer, il s’arrêtera également sur des sujets plus sensibles : l’émigration, le capitalisme, la clandestinité, le show-business, la malveillance, le choc de cultures…

PictoOKJe n’ai pas compris pourquoi ce roman s’est retrouvé à caracoler en tête des ventes au moment de sa sortie. Pourtant, j’ai apprécié cette lecture. Divertissante voire distrayante, l’humour et la dérision employés ici permettent au récit de ne jamais virer dans le mélodrame. Au passage, on assiste à un réel changement d’attitude de la part du personnage principal qui, fort de cette expérience, pose un regard différent sur ceux qui l’entourent. Une aventure rocambolesque qui se termine forcément en happy-end mais après tout… ça ne fait pas de mal.

La fiche de présentation de l’éditeur et les nombreuses critiques sur Babelio.

Extrait :

« Pour quelqu’un venant d’un pays occidental de tendance démocratique, monsieur Ikea avait développé un concept commercial pour le moins insolite : la visite forcée de son magasin. Ainsi, s’il voulait accéder au libre-service situé au rez-de-chaussée, le client était obligé de monter au premier étage, emprunter un gigantesque et interminable couloir qui serpentait entre des chambres, des salons et des cuisines témoins tous plus beaux les uns que les autres, passer devant un restaurant alléchant, (…) puis redescendre à la section vente pour enfin pouvoir réaliser ses achats. En gros, une personne venue acheter trois vis et deux boulons repartait quatre heures après avec une cuisine équipée et une bonne indigestion » (L’extraordinaire voyage du Fakir qui était resté coincé dans une armoire Ikea).

Du côté des challenges :

Petit Bac 2015 / Objet : Armoire

PetitBac2015

Garduno, en temps de paix & Zapata, en temps de guerre (Squarzoni)

Garduno, en temps de paix
Squarzoni © Guy Delcourt Productions – 2012
Zapata, en temps de guerre
Squarzoni © Guy Delcourt Productions – 2012

Décembre 1997. Philippe Squarzoni est l’un des premiers membres d’ATTAC (Association pour la taxation des transactions financières et pour l’action citoyenne). Mais son engagement n’est pas le fruit du hasard.

A plusieurs reprises, Squarzoni est allé en Croatie (à Pakrac) afin d’aider les habitants (serbes et croates) à reconstruire leur village détruit par le conflit. Son premier voyage date de 1994. Dès lors, il y retournera tous les 6 mois, toujours dans le cadre du volontariat pour mener à bien un projet initié par une ONG. Mais il témoigne également de ses engagements en France, en Angleterre et au Mexique.

Garduno, en temps de paix et Zapata, en temps de guerre relatent son combat contre la mondialisation, la manipulation de l’opinion publique par les politiques, les délocalisations, le libre-échange… Edité pour la première fois en 2002 par Les Requins Marteaux (2003 pour Zapata).

Très vite, le lecteur est associé à la réflexion de l’auteur. En transmettant ce travail d’investigations et de mobilisation sur le terrain, Squarzoni éprouve son style narratif que l’on retrouvera dans ses autres documentaires (Torture blanche, Saison brune, DOL). Le scénario alterne voix-off et dialogues. La voix-off contient à la fois les concepts idéologiques (économique, politique, sociologique…) que l’auteur combat et une argumentation étayée qui développe son opinion personnelle. Les dialogues donnent quant à eux une dynamique à l’ensemble. Ils sont plus spontanés et incitent le lecteur à la réflexion.

Côté graphique, on est face à un mélange entre réalité et métaphore. Cette dernière donne un côté souvent ironique (parfois cynique) aux propos tenus dans la même case. Philippe Squarzoni  se met en scène dans son quotidien, qu’il soit privé, professionnel ou militant. En parallèle, et comme je l’avais déjà plus longuement expliqué dans mon article sur Saison brune, le dessinateur fait intervenir des visuels issus de l’imagerie collective : contes, slogans publicitaires, références cinématographiques, courbes d’évolution… des coupures de presse et des photos de journalistes viennent compléter le tableau. L’ensemble permet au lecteur d’entendre tous les sous-entendus inhérents à certains constats. Malgré la lourdeur du thème abordé et le sérieux des propos, la lecture est fluide… J’ai pourtant ressenti le besoin de faire plusieurs pauses.

Une série intéressante, peut-être un peu trop didactique sur certains passages. Pourtant, on sent la volonté de Philippe Squarzoni d’armer son lecteur d’arguments afin que ce dernier puisse résister efficacement contre l’habile manipulation médiatique dont il est victime. Les médias ne sont pourtant que les pantins des politiques…

Durant cette lecture, le lecteur n’est pas épargné d’autant que Squarzoni énonce parfois quelques prises de positions très (voire trop ?) tranchées.

Mais alors… pourquoi lire un tel ouvrage ??

– Pourquoi tu lis ça ?
– Pourquoi Pourquoi ?
– Je ne sais pas. Des témoignages sur Tchernobyl… c’est un peu malsain de lire ça, non ?
– Malsain ? Non, je ne vois pas ça comme ça. Comment dire… Tchernobyl, jusqu’à maintenant je ne m’étais jamais trop penché dessus… Je ne sais pas pourquoi. Pour moi, le scandale c’était surtout cette histoire de nuage radioactif qui s’arrête à la frontière. Et puis Polac a chroniqué ce livre sur France Inter. Et il y avait des larmes dans sa voix quand il en parlait. Et je me suis dit que je ne pouvais pas faire semblant de n’avoir rien entendu. Et que ce qui serait indécent, ce serait de ne pas le lire.
– (…) Mais je me demande à quoi ça sert finalement, à part entretenir ce sentiment d’impuissance. A quoi ça rime si c’est simplement pour être un peu moins heureuse dans ma vie.
– Mais justement, tout est là. Cette envie de ne pas savoir est-ce que ça n’est pas aussi ce qui rend tout le reste possible ? Je veux dire, cette société est tellement plus agréable si on se laisse faire. On sait très bien ce qu’on a à perdre. Ce sont des choix à faire.

(Zapata, en temps de guerre).

Les chroniques : A contre sens et Florian sur Garduno en temps de paix ; A l’ombre du cerisier et E. Guillaud sur le diptyque ; Jean-Loup (CoinBD) sur Zapata, en temps de guerre.

Extraits :

« Dans ces médias dominants, quelques stars de la communication, recevant des salaires exorbitants, vont sculpter l’image que le public se fait du monde. Les revenus de ces vedettes sont déjà une garantie de leur attachement à la pensée unique. PPDA : 6 millions de francs par an… Dans ces grands médias, qui sont les plus influents, et notamment à la télévision, une fois le micro confié à des professionnels idéologiquement conformes, il n’y a plus qu’à laisser le processus suivre son cours naturel. C. Ockrent : 120000 francs par mois… L’information est donc confiée à des gens intelligents, habiles et sincères, à qui il n’est pas utile de donner d’instructions. Ils partagent déjà l’idéologie dominante et se comportent tout naturellement en défenseurs de l’ordre établi. Au bout du compte, il suffit de laisser ces journalistes libres de travailler comme ils veulent… et sur le mur de Berlin, pendant la Guerre du Golfe, au moment du passage à l’Euro, c’est de bonne foi et en toute sincérité qu’ils nous enfermeront dans la pensée unique » (Garduno, en temps de paix).

« L’année dernière, le programme des Nations unies pour le développement humain estimait que le coût de l’éradication de la pauvreté représentait moins de 1% du revenu mondial. Cela couterait 80 milliards de dollars par an, soit moins que le patrimoine net cumulé des 7 personnes les plus riches du monde. Il suffirait de 15 milliards de dollars par an pour que personne ne soit privé de soins élémentaires et d’une alimentation suffisante. Avec 8 milliards de dollars, on pourrait assurer l’accès universel à l’eau potable dans tous les pays en développement. Améliorer la situation des 20 pays les plus gravement touchés reviendrait à 5.5 milliards de dollars. C’est-à-dire le coût de la construction d’Euro Disney » (Garduno, en temps de paix).

« Au Chlapas, les indigènes ont une conception cyclique du temps historique. L’Histoire n’est pas perçue en lien avec un temps qui s’écoule, mais avec un temps dans lequel les choses se répètent. En boucle. Pauvreté, inégalités, résistances, répression… la lutte entre les puissants et ceux d’en bas se répète et se renouvelle sans cesse. Les protagonistes ne font que changer de nom au cours des différents cycles de l’Histoire. Et selon eux, l’esprit de la résistance, vieux de 500 ans, a vécu à travers plusieurs héros révolutionnaires. Il s’incarne aujourd’hui dans la lutte des hommes et des femmes de l’EZLN. Et dans la mobilisation des peuple dans cette dissidence qui fait hésiter la machine » (Zapata, en temps de guerre).

« Les géants de l’industrie pharmaceutique ne s’attardent pas à chercher des remèdes contre des maladies dont les victimes ne sont pas solvables. Désormais, pour qu’un médicament soit commercialisé, il faut aussi qu’il rapporte de l’argent. Résultat ? Les 4 cinquièmes des dépenses de santé dans le monde servent à un cinquième de la population mondiale. Les trithérapies, qui ont permis de réduire de 60% le taux de mortalité des malades du Sida dans les pays du Nord, restent inaccessibles aux pays du Sud ! Et le système actuel soutient les intérêts des grands labos pharmaceutiques qui interdisent aux pays pauvres de produire à bas prix des produits génériques » (Zapata, en temps de guerre).

Garduno, en temps de paix / Zapata, en temps de guerre

Challenge Petit Bac
Catégorie Personne connue

Diptyque

Éditeur : Delcourt / Garduno & Zapata

Collection : Encrages

Dessinateur / Scénariste : Philippe SQUARZONI

Dépôt légal : mai 2012

ISBN : 978-2-7560-3095-1 (Garduno) & 978-2-7560-3094-4 (Zapata)

Bulles bulles bulles…

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Garduno, en temps de paix & Zapata, en temps de guerre – Squarzoni © Guy Delcourt Productions – 2012

Torture blanche (Squarzoni)

Torture blanche
Squarzoni © Guy Delcourt Productions – 2012

« En décembre 2002 et janvier 2003, Philippe Squarzoni a fait partie de la 41è Mission de Protection du Peuple Palestinien dans les territoires occupés. C’est ce voyage militant qui est raconté dans les 80 pages de ce livre au fil duquel Squarzoni donne la parole aux autres membres de la mission. Au moment où le processus d’Oslo est dans l’impasse, alors que la deuxième Intifada bat son plein, « Torture Blanche » nous amène à la rencontre du peuple palestinien, mais aussi des forces pacifistes israéliennes. Dans un monde tout juste reconfiguré dans la lutte contre le terrorisme, le conflit israélo-palestinien semble un paradigme des logiques de la globalisation. Et, tout en décrivant les stratégies de conquête de l’état d’Israël au travers des colonies et du mur de séparation, Squarzoni met en valeur la dimension économique du conflit et son caractère colonial » (source : Les Requins Marteaux à l’occasion de la première édition en 2004).

Torture blanche
Squarzoni © Les Requins Marteaux – 2004

En 2012, la sortie de Saison Brune a donné lieu à plusieurs rééditions d’albums de Philippe Squarzoni chez Delcourt. Avantage direct : il est désormais possible de se les procurer facilement. L’occasion pour moi de vous parler d’un nouvel album sur le conflit israélo-palestinien (ça faisait longtemps ! :P) et qui traite des tortures psychologiques ou « tortures blanches ».

Torture blanche est un carnet de bord d’un séjour en Palestine effectué en décembre 2002.

« Nous sommes le 41è mission à partir dans le cadre des campagnes civiles internationales de protection du peuple palestinien. Le but de ces missions est d’essayer de limiter, par la présence d’observateurs internationaux, les souffrances infligées aux Palestiniens. En mars dernier, pendant l’opération Rempart, des militants ont accompagné les ambulances palestiniennes ou tenté de protéger des camps de réfugiés. Depuis, les missions se sont succédé ces derniers mois. Souvent sollicitées par les Palestiniens eux-mêmes. Il y a en ce moment plusieurs groupes en même temps que le nôtre. Une centaine d’internationaux… mais la spécificité de la 41è mission, c’est que nous sommes tous membres d’ATTAC ».

Entendez-le comme vous voudrez, mais pour moi, ces missions internationales n’ont d’autre but que de proposer un bouclier humain aux palestiniens. Ensuite, il y a les objectifs sous-jacents : apporter des vivres, vêtements, médicaments… aux palestiniens. Mais l’enjeu premier est la protection des populations et la question de la mise en danger de l’intégrité physique est omniprésente dans cet album :

Marie ? Tu veux bien marcher devant avec moi ? Tu es bonde. On a moins de chances de se faire tirer dessus si tu es devant…

La mission en elle-même n’a duré que quelques jours mais on ressent parfaitement le malaise de la situation. Passé le premier étonnement essentiellement dû au format de l’album (86 pages c’est assez maigre pour traiter ce sujet), j’ai grandement apprécié cet ouvrage qui venait à la fois confirmer des points abordés dans d’autres ouvrages que j’avais lu (bien que publiés après Torture blanche) et qui les complète bien. Il est vrai que c’est la première fois que je prends connaissance d’un album qui aborde le sujet de ces missions internationales de manière aussi précise.

L’ouvrage se découpe en six grands chapitres et la narration nous pose, dans un premier temps, auprès de chacun des membres de la 41è mission. Ainsi, on recueille leurs points de vue respectifs, on mesure leur engagement et leur positionnement quant aux actions à entreprendre et au contexte socio-politique en présence.

Au niveau graphique, le style est simple et sans artifices. Les dessins se contentent d’être descriptifs et servent les propos rapportés par l’auteur. Du reportage graphique des interventions en elles-mêmes (rencontres avec les populations, manifestations, compte-rendu visuel de l’état de la ville d’Hébron…), à la retranscription d’extraits d’interview durant lesquels les interlocuteurs interviennent pour parler du conflit (Squarzoni ne recourt à aucun artifice : l’interlocuteur est face à lui, assez immobile, installé devant un fond blanc… le lecteur « coute »). De plus, pour renforcer l’impact de son propos, Squarzoni injecte ponctuellement des photos prises sur le terrain, des cartes de la région et quelques visuels issus de l’imagerie collective. En somme, cette narration graphique déjà décrite lors de mon article sur Saison brune était déjà mise à l’épreuve par l’auteur en 2004, bien qu’elle moins efficiente sur Torture Blanche.

Un regard intéressant sur la détresse du peuple palestinien.

Si vous souhaitez lire d’autres albums sur ce sujet : Les chemins de traverse, Gaza 1956 – En marge de l‘histoire, Reportages, Gaza décembre 2008 – janvier 2009, un pavé dans la mer, Palestine – Une nation occupée, Valse avec Bachir, Faire le mur

Les chroniques : ActuaBD, Planete BD, SLG-BD, BD Paradisio, Association France Palestine solidarité.

Interview de Philippe Squarzoni réalisée en 2009 et mise en ligne par Iconophage.

Torture blanche

Challenge Petit Bac
Catégorie Couleur

One shot

Éditeur : Delcourt

Collection : Encrages

Dessinateur / Scénariste : Philippe SQUARZONI

Dépôt légal : mai 2012

ISBN : 978-2-7560-3096-8

Bulles bulles bulles…

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Torture blanche – Squarzoni © Guy Delcourt Productions – 2012

Saison brune (Squarzoni)

Saison brune
Squarzoni © Guy Delcourt Productions – 2012

Réchauffement climatique ? C’est un terme qui nous est familier mais, je le reconnais, qui m’est également très abstrait. Dès qu’un discours (interview, documentaire…) manie plus de trois termes trop techniques ou de considérations trop scientifiques, mon attention se dérobe.

Pourtant, certains mots sont récurrents. Canicule, ouragans, fonte des glaces, pollution… tout cela, nous connaissons. C’est concret du moins, quand on prend le temps d’écouter un minimum les informations. Voilà pour la partie visible de l’iceberg. Sans être trop naïve, je savais que cela ne se limitait pas qu’à cela mais je suis incapable de faire un état des lieux pertinent. Ce qui n’est pas le cas de Philippe Squarzoni. Avec Saison brune, il nous permet d’entre-apercevoir la partie immergée de l’iceberg. Et honnêtement, vous dire que je n’ai pas eu peur serait vous mentir.

Durant tout l’album, on sent la difficulté de l’auteur à traiter son sujet. Cette difficulté est liée à une raison : comment, aux vus des éléments en sa possession, ne pas livrer un ouvrage alarmant ? Comment laisser au lecteur la possibilité de ne pas sortir totalement abattu de cette lecture ? C’est impossible.

Squarzoni : … et je ne vois pas pourquoi je me priverais de ce voyage. Alors que dehors il y a 3000 mecs qui roulent en 4×4 en ville. Eux aussi, ils sont au courant ! Tout le monde a entendu parler du réchauffement. Tout le monde sait !
Sa femme : Non. On ne sait pas.
Squarzoni : Tu ne sais pas que les 4×4 émettent des gaz à effet de serre ?
Sa femme : Je ne savais pas que la situation était si grave.

Dès les premières pages, on sent que le sujet sera grave. L’auteur tâtonne et tente plusieurs entrées en matière. Ainsi, il prend le temps de présenter les motivations et les constats qui l’ont conduit à la réalisation d’un album entièrement dédié à la question du réchauffement climatique. Puis, il rentre dans le vif du sujet, ce qui donnera lieu à un chapitre certes un peu didactique mais ô combien utile pour préparer le lecteur à accueillir la suite. Il y aura ensuite des redondances, des propos récurrents tout au long de l’album, mais cela aide réellement le lecteur à mémoriser les informations importantes. Cela l’aide aussi à prendre du recul et à ne pas être tétanisé par cette quantité d’informations… Cela nous aide enfin à réfléchir à la question objectivement, à nous remettre en question individuellement et à nous positionner.

A l’aide d’interviews de scientifiques, de journalistes, climatologues, économistes, ingénieurs, physiciens… on prend connaissance des savoirs actuels sur le réchauffement climatique. On accède aussi à tout un champ de possibles répercussions que cet impact climatique pourrait produire. Et elles sont nombreuses. Cela nécessite que les solutions soient pensées non pas aux plans nationaux mais à l’échelle internationale. Cela nécessite que l’on repense aussi nos modes de consommation très énergivores. Je ne vais pas vous faire un résumé de l’ouvrage car cela ne rimerait à rien, d’autant que le travail de Squarzoni est déjà un résumé très dense de la situation.

Délité davantage, le message se perdrait.

Quoi qu’il en soit, on accède aux causes et aux effets, on s’interroge sur les limites et les solutions. Mais les freins sont nombreux, hétérogènes et étroitement liés.

Alors oui, en tant que lecteur, on suffoque face au constat. On respire lorsque apparaissent quelques pleines pages disséminées çà et là ouvrant sur un massif montagneux ou une vallée verdoyante. Courbes, graphiques, tableaux cohabitent harmonieusement avec des images issues de l’imagerie collective (Peter Pan, Santa Claus…). Squarzoni n’hésite pas à conserver les slogans publicitaires qui sont associées à ces images d’Epinal, ce qui donne une  dimension parfois ironique, parfois sarcastique… On avait déjà vu les bénéfices narratifs que Alpha… Direction tirait de ce procédé (lu mais une simple chroniquette sur le blog, je vous renvoie vers la synthèse kbd). On mesure tout le décalage entre l’objectif commercial (et l’idéal de vie qu’il sous-tend) et les contraintes écologiques auxquelles les sociétés doivent faire face (et face auxquelles elles se dérobent). Cela en devient parfois pathétique de voir à quel point nos comportements sont irresponsables. La faute à qui ? Aux médias qui servent les intérêts des politiques et des lobbyings industriels. En vulgarisant et en contredisant les conclusions des rapports produits par des scientifiques, les médias créent le doute dans l’opinion publique et aident les climato-sceptiques à construire leurs arguments.

Une pause. La fin d’un chapitre…

… et on repart pour une apnée de lecture et des pages qu’on ne peut que dévorer de manière boulimique. Le constat est alarmant, certes, mais dans cette nouvelle prise de conscience, nous ne sommes pas seuls. En effet, Philippe Squarzoni n’hésite pas à se mettre lui-même en scène pour partager ses doutes, ses inquiétudes, ses dégouts et ses espoirs. Car il ne faut pas oublier que quel que soit le rythme de lecture de chacun, l’album accompagnera le lecteur tout au plus sur 4 ou 5 jours ! L’auteur a consacré six années de travail (recherches documentaires, interview…) pour réaliser ce projet qui tient en « seulement » 500 pages. Les recherches bibliographiques qu’il a effectuées et les informations qu’il a récoltées l’ont mis à mal. Il ne cache pas les répercussions que cela a produit sur son quotidien et la forte remise en question tant personnelle que professionnelle que cela a suscité et que cela doit susciter encore.

Et comme il fallait conclure, l’auteur bute de nouveau sur la manière de clore son ouvrage. On le sent soucieux d’explorer son sujet sans rien omettre, soucieux de rester objectif, soucieux de ne laisser planer aucune ambiguïté sur la question et SURTOUT soucieux de ne pas laisser son lecteur sur un dénouement pessimiste. Mais cela n’est pas possible.

Une lecture que je partage avec Mango à l’occasion de ce mercredi BD

Allez découvrir les lectures des autres lecteurs !

 » Two thumbs up  » !! ^^

Un autre album sur ce sujet : Grumf.

Les chroniques : Yvan, Lorraine, Pierre (sur Sans connivence).

Une interview de Philippe Squarzoni sur ActuaBD, une preview sur Rue 89 et une video (interview) sur Vimeo.

Extraits :

« Quel cap choisir ? Comment maintenir un choix ? Quelle direction se fixer ? Nous sommes pris dans trop de contradictions. Page de gauche, nous savons que nous allons dans le mur. Page de droite, nous continuons à vivre dans ce monde imaginaire où il n’y a pas de contradiction entre nos désirs matériels et la préservation de la planète. Nous savons, mais nous ne changeons pas. L’ignorance initiale a laissé place à la schizophrénie. Pour continuer à vivre dans ce monde de fiction, nous jouons à cache-cache avec ce que nous connaissons. Dans cette schizophrénie qui nous touche, nous percevons l’urgence d’agir…. Sans croire en nos moyens d’action. Nous savons qu’une autre histoire a commencé. Mais nous continuons à faire comme si de rien n’était. Et le pire… c’est que c’est tellement agréable » (Saison brune).

« Évidemment, ailleurs dans le monde, certains sont déjà victimes du réchauffement. 300 000 morts par an selon l’ONU. 300 000 personnes, dans la corne de l’Afrique, au Bangladesh, en Inde ou au Vietnam. Mais ces morts sont dues à l’aggravation de problèmes déjà existants. Sécheresse, malnutrition, inondations… rien de manifestement climatique. Par ailleurs, les victimes du réchauffement meurent lentement, l’une après l’autre, drames diffus, non médiatiques, atomisés toute l’année sur toute la planète. S’il leur prenait la bonne idée de mourir tous le même jour, comme les victimes du tsunami de 2004, notre prise de conscience serait facilitée. Mais les morts de tous les jours ne valent pas les morts d’un jour… De petites vies. Dans de petites cases » (Saison brune).

« Comment des sociétés, organisées politiquement et économiquement pour produire plus et consommer plus, dont le développement repose sur l’exaspération du désir de possession, pourraient-elles s’accorder avec une culture de la sobriété et de la responsabilité collective ? Comment un système dédié à laisser chacun maximiser ses avantages en toute liberté pourrait-il être compatible avec une forme d’autocontrainte et de modération matérielle ? Au bout du compte, la liberté vantée par le modèle libéral est devenue le déguisement d’un individualisme forcené. C’est la liberté de ne pas rendre de comptes. Le refus de toute contrainte. De toute limite. Le refus du collectif. La société, disait Thatcher, une telle chose n’existe pas » (Saison brune).

Saison Brune

Challenge Petit Bac
Catégorie Couleur

One Shot

Éditeur : Delcourt

Collection : Encrages

Dessinateur / Scénariste : Philippe SQUARZONI

Dépôt légal : mars 2012

ISBN : 978-2-7560-1808-9

Bulles bulles bulles…

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Saison brune – Squarzoni © Guy Delcourt Productions – 2012