SuperMutant Magic Academy (Tamaki)

Tamaki © Denoël – 2017

L’Académie magique des SuperMutants accueille des élèves dotés de pouvoirs paranormaux. Des adolescents boutonneux ou charismatiques, des beaux et des laids, des doués et des cancres…

Entre rêveries et réalité, les adolescents de Jillian Tamaki font le grand écart entre le monde de l’enfance qu’ils peinent à quitter (malgré leurs grands discours pour se convaincre du contraire) et le monde des adultes qu’ils rejettent, ils s’y opposent autant qu’il les fascine. Ils sont en équilibre permanent sur ce fil ténu qui sépare le monde fantastique de leur imaginaire et le monde tout aussi vaste de la réalité virtuelle. Ces ados sont capables de tout et de rien et consacrent des heures entières à jouer à Donjon & Dragon, à procrastiner, à refaire le monde ou à se morfondre.

Il y a Wendy que les garçons reluquent à tout bout de champ, Masha et son éternel mal de vivre, Frances et ses idées réactionnaires, Trevor et son côté morbide, Trixie et ses préoccupations aussi insipides que superficielles… tous deviennent tour à tour le personnage principal. La structure du récit choral fonctionne à merveille, nous permettant d’avoir un œil sur tous les personnages et de les voir interagir entre eux. On a une vision d’ensemble de ce petit microcosme où l’on voit évoluer des ados au physique parfait, d’autres avec des têtes d’otaries, d’aliens ou simplement des petites oreilles de chat toutes mignonnes… Heureux sont ceux qui n’ont pas à ajouter encore, sur ces difformités, d’épaisses lunettes.

Jillian Tamaki questionne toujours et encore l’adolescence. La dernière fois que je l’avais lu, c’était sur Cet été-là, un album qui montrait tout ce qu’il y a de douloureux et de fascinant dans cette période de la vie. Qu’est-ce qui se passe quand on n’a pas totalement quitté le monde de l’enfance mais que l’on n’est pas encore prêt à entrer de plein pied dans l’âge adulte ? Qu’arrive-t-il lorsqu’on a déjà force de conviction mais que par ailleurs, on est incapable de s’assumer économiquement, sainement, pleinement ? Une période charnière durant laquelle on ne peut éviter la remise en question.

Bien que cet album compile des historiettes d’une page, Jillian Tamaki parvient à construire un récit patchwork cohérent. Au début de la lecture, on peut avoir l’impression de butiner des anecdotes mais le fait de voir revenir les personnages à intervalles réguliers nous permet finalement de bien les cerner. Ils ont des personnalités aussi différentes que complémentaires, la scénariste ne fait jamais dans la caricature grossière et le résultat est qu’elle donne une vision assez juste de ce qu’est l’adolescence. Une vision assez complète des problématiques de cet âge. On retrouve l’importance du paraître (du look en général, de la fringue à la coiffure) mais Jillian Tamaki parle aussi de la mutation du corps que l’adolescent ne reconnaît plus tant il est en état de changement permanent. La métaphore graphique rend très bien compte de ce flottement chez l’adolescent. Enfin, Tamaki s’intéresse aussi aux sujets de conversations que les ados peuvent avoir : un discours à la fois naïf et puéril mais rempli de questions métaphysiques et existentielles très pertinentes.

Je me rappelle de ma cuisante déception après avoir lu Les Mutants, un peuple d’incompris (de Pauline Aubry). Cet album parlait des ados (à la décharge de l’album, il parlait de ces ados « border-line » qui ont besoin d’un accompagnement des équipes de psychiatrie). Les mêmes questions revenaient mais c’est surtout cette étiquette de « mutant » qui me fait faire le parallèle. Mais l’album de Pauline Aubry était décevant (trop naïf, trop autocentré et trop terre-à-terre). Pas évident de parler de l’adolescence mais je sais pourtant qu’un tel sujet peut être transcendé grâce au médium qu’est la bande-dessinée. Comment ne pas penser à Black Hole de Charles Burns ?

Le récit choral fonctionne bien. La structure narrative sert réellement le sujet de l’histoire. L’album a le mérite d’être clair et d’employer la métaphore graphique de façon pertinente. Un album sur lequel vous devriez jeter un œil ne serait-ce pour qu’on puisse en reparler ensemble.

La « BD de la semaine » a aujourd’hui rendez-vous chez Noukette.

SuperMutant Magic Academy

One shot
Editeur : Denoël
Collection : Denoël Graphic
Dessinateur / Scénariste : Jillian TAMAKI
Traducteur : Lili SZTAJN
Dépôt légal : octobre 2017
276 pages, 21.90 euros, ISBN : 978-2-207-13470-2

Bulles bulles bulles…

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SuperMutant Magic Academy – Tamaki © Denoël – 2017

Cet été-là (Tamaki & Tamaki)

Tamaki – Tamaki © Rue de Sèvres – 2014
Tamaki – Tamaki © Rue de Sèvres – 2014

Cet été encore, Rose part en vacances à Awago Beach, une petite enclave de quiétude située près d’un lac. C’est un lieu ressource pour sa famille ; un endroit apaisant où ses parents reviennent chaque année, comme un rituel. Tous trois y retrouvent des amis, toujours les mêmes, et ils reprennent les habitudes de l’année passée : barbecue chez les voisins, instants complices entre Rose et Windy – son amie d’enfance, soirées sur la plage à compter les étoiles…

Quant à Rose, cet été-là est particulier. Bientôt, elle quittera l’enfance pour entrer dans la période délicate qu’est l’adolescence. Pour l’heure, son corps change doucement, ses centres d’intérêts ne sont plus tout à fait les mêmes… des changements ténus qu’elle découvre avec une légère appréhension et une curiosité timide.

Cet été-là parle de l’été où une enfant prend conscience qu’elle est l’objet de nouveaux désirs. Elle regarde les garçons du coin de l’œil, épie leurs mimiques, prête attention à ce qui les intéresse. Elle commence aussi à ressentir une légère envie d’indépendance mais le besoin de protection parentale est encore fort. Toute une ambiguïté qu’elle découvre à peine.

On la découvre donc au moment où elle arrive sur le lieu de ses vacances, dans la voiture familiale. On la sent lointaine, l’esprit ailleurs et peut-être réservée à l’idée de revenir dans un endroit très lié à son enfance. Pourtant, en quelques pages, on observe son arrivée, la lenteur de ses mouvements va peu à peu laisser place à une légèreté physique lorsqu’elle a déposé ses affaires dans sa chambre. Ce langage corporel va ainsi nous accompagner tout au long de la lecture et nous guider dans les nombreux passages muets que compte l’album.

La postface de Craig Thompson sur la quatrième de couverture amène inconsciemment le lecteur à penser à Blankets. Inconsciemment peut-être… mais à juste titre. On retrouve dans Cet été-là la même mélodie qui entoure cet entre-temps coincé entre deux périodes, l’une pleine de naïveté, l’autre plus complexe voire douloureuse.

Une oscillation délicate illustrée avec justesse par Jillian Tamaki. Car le lecteur est en premier lieu accueilli par l’ambiance graphique qui l’envahira progressivement. La rondeur des traits cohabite de façon harmonieuse avec la noirceur des fonds de cases, les subtils jeux de hachures biffent habilement chaque détail et viennent leur donner tour à tour de la profondeur, du relief et offre aux visages leur expressivité. Enfin, le trait épais utilisé pour dessiner les contours de cet univers donne l’impression que tous ces personnages sont accessibles ; il y a là une proximité entre le lecteur et le narrateur qui est très agréable.

Le scénario de Mariko Tamaki quant à lui s’efface régulièrement derrière les illustrations. Les propos sont concis. La voix-off du personnage principal nous accompagne tout au long de cet été particulier, nous permettant ainsi de connaître son état d’esprit en permanence. Toutefois, l’auteure reste sur la réserve et garde beaucoup de pudeur quant à l’intimité de la jeune fille.

Il n’y a pas de fausses notes dans la manière de traiter le sujet. Certains thèmes sont effleurés mais à juste titre. Ainsi, le désir ressenti par Rose à l’égard d’un garçon reste suggéré. Ce choix narratif préserve réellement le personnage puisqu’il n’est pas alourdi de préoccupations qui ne serait pas les siennes (mais celle d’une autre génération). En parallèle, l’enfant oscille dans une semi-ambiguïté à l’égard de son environnement – partagée entre l’envie d’une relation complice avec ses parents et l’envie de se détacher de ces derniers pour explorer son propre jardin secret. Il en est de même dans son rapport avec sa meilleure amie : si elles parlent encore de façon amusée du corps, sans réel tabou, Rose commence toutefois à avoir plus de retenue pour parler d’elle, de ses sentiments, ce qui n’est pas le cas de Windy (un peu plus jeune). Le léger décalage ne nous en apparaît que plus important.

PictoOKIl me semble que tout est à sa place. Les auteurs sont parvenus à respecter les problématiques de cette période délicate de la vie sans projeter de clichés inutiles. Les cousines Mariko et Jillian Tamaki avaient déjà réalisé Skim ensemble (l’histoire d’une adolescente de 16 ans qui souffre d’un problème de surpoids). Une lecture agréable qui manque cependant d’un peu de force.

Les chroniques de Noukette, Leiloona, Theoma, Anne et Pierre Darracq.

Cet été-là

One shot

Editeur : Rue de Sèvres

Dessinateur : Jillian TAMAKI

Scénariste : Mariko TAMAKI

Dépôt légal : mai 2014

ISBN : 978-2-36981-088-9

Bulles bulles bulles…

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Cet été-là – Tamaki – Tamaki © Rue de Sèvres – 2014