Je vais rester (Trondheim & Chevillard)

Trondheim – Chevillard © Rue de Sèvres – 2018

Fabienne et Roland ont prévu de passer une semaine de vacances à Palavas. La chambre est réservée chez l’habitant, les places pour les spectacles sont achetées. Roland a des souvenirs d’enfance merveilleux ici, il voulait absolument faire découvrir le coin à Fabienne.
Parce qu’ils sont en avance, ils décident de garer la voiture le long de la plage et d’aller faire une balade. Le soleil donne, les vacanciers sont heureux. Main dans la main, le couple marche tranquillement, le sourire aux lèvres. Une bourrasque de vent sème la panique. Les parasols s’envolent, les grains de sable se nichent dans les yeux, les ballons gonflables des enfants roulent à toute allure. Amusée, Fabienne cherche son homme des yeux et découvrent, effarée, que le pire est arrivé. Des le lendemains les journaux titreront relayeront la nouvelle du vacancier décapité par un auvent.
L’enquête s’ouvre en même temps que les formalités administratives. Fabienne supervise à distances la bonne marche des choses tout en décidant de rester à Palavas et de suivre le programme que Roland leur avait concocté.
Perdue dans ses pensées cotonneuses et endeuillées, Fabienne croise la route de Paco, un drôle de monsieur qui remplit ses carnets de coupures de journaux… sa collection de « morts à la con » comme il dit.

Les histoires de Lewis Trondheim parviennent quasiment systématiquement à m’embarquer dans leur sillage. Que l’auteur se lance un défi fou de réaliser une BD en 500 pages (Lapinot et les carottes de Patagonie), qu’il mette en mots l’enfance de sa femme (Coquelicots d’Irak), qu’il se fende d’une série de science-fiction (Infinity 8), qu’il se lance dans un western (Texas cowboys) ou dans un univers jeunesse (Les trois chemins) … je suis toujours emballée. Barrés, loufoques, fictifs, anticipatifs, aventureux, tendres… chaque récit est la promesse d’un nouveau voyage, original et atypique.

« Je vais rester » ne déroge pas à la règle d’autant que je ne m’attendais pas à découvrir une tranche de vie aussi « simple ». Un récit doux et bourré de nostalgie, sans retournements de situation rocambolesques, sans « dingueries » narratives. Etonnant de la part de Trondheim.

Le scénariste pose rapidement les grandes lignes de l’intrigue. L’héroïne est là, joyeuse à l’aube de ses vacances et cinq pages plus loin, la voilà devenue veuve. A peine le couple respire-t-il l’air des vacances que la faucheuse vient jouer les troubles fêtes. Le drame est si soudain que j’ai d’abord cru à une farce. Mais en voyant la réaction des témoins, on voudrait changer notre fusil d’épaule mais l’héroïne semble aller à contre-courant. Elle flotte. On dirait qu’elle traverse cette période comme un fantôme, qu’elle ne saisit pas encore la gravité de la situation.

Je me suis pourtant raccroché à elle comme elle se raccroche au petit carnet où son homme a consigné les temps forts de leur programme de vacances. « 15 août » , « 16 août » , « 17 août » … les jours défilent lentement, entre visites, attractions, spectacles et restaurants réservés à l’avance. Elle choisit de vivre ces quelques jours en étant collée à ce qui est désormais les dernières volontés de son époux. J’ai scruté les expressions de son visage, cherché à comprendre ce qui motive ses décisions… j’ai tenté de percer le mystère de cette femme silencieuse et j’ai fini par abandonner. Rien ne sert de juger alors je me suis laissée porter par l’atmosphère si sereine de l’album.

Pendant toute la lecture, cette femme m’a fascinée. Elle reste impassible, elle est souvent mutique et les couleurs estivales posées sur les dessins léchés d’Hubert Chevillard donnent l’impression qu’elle traverse son deuil comme si elle était posée sur un nuage et sentait à peine la peine qui la poignarde.

Elle s’autorise ces quelques jours en terre inconnue, comme un droit de pouvoir garder le silence et de se dérober aux regards de ceux qu’elle connait. C’est pour elle l’opportunité de faire son deuil à sa manière, à son rythme.

Lewis Trondheim observe le couple et cette alchimie si douce qui peut se tisser entre deux individus. Que devient celui qui reste après un deuil ? Comment se reconstruire après une séparation qu’on n’a pas eu le temps de préparer ? Qu’est-ce qui motive nos choix quand, de nouveau, on se retrouve à devoir décider pour soi, sans l’autre ?

Un récit étonnant, qui interroge forcément. Le choix du personnage surprend. Quand on regarde cette femme qui interroge le sens de la vie, qui se confie une dernière fois à son homme et qui se laisse guider par le programme de vacances qu’il a prévu… ses dernières volontés.

Je vais rester

One shot
Editeur : Rue de Sèvres
Dessinateur : Hubert CHEVILLARD
Scénariste : Lewis TRONDHEIM
Dépôt légal : mai 2018
120 pages, 18 euros, ISBN : 978-2-36981-228-9
L’album sur Bookwitty.

Bulles bulles bulles…

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Je vais rester – Trondheim – Chevillard © Rue de Sèvres – 2018

En ce mercredi de vacances, ça bulle aussi chez :

Soukee :                                                 Eimelle :                                                    Brize :

Jacques :                                                 Blandine :                                           Gambadou :

Enna :                                                       Mylène :                                                  Blondin :

Sandrine :                                              Karine :                                              Amandine :

Nathalie :                                                 Madame :                                             Noukette :

Jérôme :                                                   Bouma :                                                  Stephie :

Moka :                                                    Sabine :                                                   Caro :

Alice :                                                      Itzamna :

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Infinity 8, tome 6 (Trondheim & Guibert & Biancarelli)

Trondheim – Guibert – Biancarelli © Rue de Sèvres – 2018

Sixième reboot lancé par le Capitaine de l’YSS « Infinity » pour tenter de découvrir qui est le commanditaire de cet énorme mausolée qui bloque le passage du vaisseau de croisière. Cette fois, il fait appel à l’agent Leïla Sherad de la Brigade volante des douanes. Sitôt mandatée, elle demande à pouvoir être secondée par l’historien Bert Numal qu’elle avait tenté d’épingler quelques heures auparavant pour détention illégale d’une antiquité.

Après un rapide point de la situation, le duo part en exploration et tombe rapidement sur un suspect. Cet « organisme végétal à l’appétit dévorant est prêt à s’étendre comme un cancer sur la nécropole et bien au-delà. Une plante qui pense, des morts qui parlent et des révélations décisives : une sixième mission qui sonne l’heure des premières répondes ! » (extrait du synopsis éditeur).

Pour cette sixième exploration du nœud du problème, Lewis Trondheim s’associe avec Emmanuel Guibert pour réaliser le scénario. Et si j’avais un peu fait la moue sur les derniers tomes de la série (disons plutôt que je les ai appréciés avec plus de retenue que les deux premiers tomes), ce tome 6 m’a davantage intéressée.

Impossible pour moi de comparer cette série à une autre œuvre tant son concept est atypique et original ; c’est comme si nous nous mettions à explorer les différentes facettes d’une même réalité (même espace-temps)… et c’est donc un peu comme si Lewis Trondheim (qui a imaginé cette série) avait été face à plusieurs story-board pour déplier son histoire et que plutôt que de retenir un seul projet, il décidait de les sélectionner tous [je tiens à préciser que ce n’est pas le cas ici, cette hypothèse est une pure invention de ma part].

Au dessin, Franck Biancarelli propose une ambiance assez douce qui convient bien aux personnalités des personnages principaux. Le résultat est très agréable, l’œil navigue tranquillement dans les illustrations et la présence du duo central est plutôt apaisante, même dans les scènes d’action.

Contrairement aux autres tomes déjà publiés, il faut avoir lu les cinq tomes précédents avant de découvrir celui-ci (alors qu’on peut faire une entorse dans l’ordre de lecture des tomes 1 à 5). On sait notamment qui a créé cette immense nécropole et dans quel but, mais ce ne sont que des premières réponses aux nombreuses questions ouvertes dans les tomes précédents.
Le septième et avant-dernier tome sort dans moins d’un mois et je suis assez curieuse de le découvrir. Il est étrangement intitulé « Et rien pour finir » …

Infinity 8

Tome 6 : Connaissance ultime
Série en cours
Editeur : Rue de Sèvres
Dessinateur : Franck BIANCARELI
Scénaristes : Lewis TRONDHEIM & Emmanuel GUIBERT
Dépôt légal : janvier 2018
94 pages, 17 euros, ISBN : 978-2-36981-269-2

Bulles bulles bulles…

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Infinity 8, tome 6 – Trondheim – Guibert – Biancarelli © Rue de Sèvres – 2018

Infinity 8, tome 5 (Trondheim & Mourier & De Felici)

Trondheim – Mourier – De Felici © Rue de Sèvres – 2017

Elle est jeune, dynamique, a un gout prononcé pour l’humour, une bonne dose de répartie. L’agent Ann Nunurta est le cinquième agent appelé par le Capitaine du vaisseau de croisière l’Infinity 8. Capable de manipuler le temps, le Capitaine peut créer des boucles temporelles de 8 heures et, au terme de ce laps de temps, décider de laisser faire le fil des choses ou de réinitialiser la boucle et reprendre 8 heures en arrières. Il ne peut pas enclencher plus de 8 boucles successives et l’agent Ann Nunurta est missionnée pour la cinquième boucle temporelle.
Le contexte : « l’YSS Infinity a été contraint de s’arrêter. Face à lui, un obstacle de la taille du système solaire l’empêche de progresser. (…) cet obstacle gigantesque est une nécropole composée de milliers de débris en rapport avec la mort (cercueils, mausolées, …) » (extrait de ma chronique du tome 3).
Sa mission : tenter de comprendre qui est à l’origine de cet obstacle et quelles sont leurs intentions.

Lewis Trondheim supervise et mouille sa chemise sur chaque tome de la série. Il est aussi à l’origine du projet « Infinity 8 » et c’est autour de lui que s’organise les différentes équipes d’auteurs penchées sur chaque tome (Zep et Dominique Bertail pour le tome 1, Olivier Vatine qui co-scénarise et dessine le tome 2, Fabien Vehlmann et Olivier Balez sur le tome 3 et enfin pour le quatrième tome : Kris et Martin Trystram). Pour le cinquième tome, c’est Davy Mourier qui se penche sur le scénario. Pour mener à bien l’album, il fait équipe avec le dessinateur italien Lorenzo De Felici. Exit les hippies du tome précédent (que l’on verra d’ailleurs passer dans cette nouvelle histoire) et bonjour… les zombies ! Gueules puantes, viscères pendantes et maquillés à la truelle avec une bonne couche de fond de teint vert, ils sortent de partout bien décidés à croquer de la chair fraiche.

Malgré la panique qu’ils sèment dans l’intrigue, les auteurs ne perdent jamais de vue leur fil et l’histoire avance, faisant progresser à son tour l’enquête d’investigation plus large qu’a lancée le Capitaine de l’Infinity.

Pour autant ce tome est loin d’être mon préféré dans la série. Je l’ai trouvé un peu plus mou que les autres (et pourtant il ne manque pas de panache !). Les bonus de l’album sont l’occasion d’apprendre que ce tome a été le premier de la série à être scénarisé mais sans savoir à quel moment il serait placé. Il trouve finalement sa place en tant que cinquième opus de cette saga de science-fiction. Agréable, divertissant… me tarde la parution des tomes suivants. De celui-ci en revanche, je ne suis pas certaine de garder grand-chose.

Infinity 8

Tome 5 : Le jour de l’Apocalypse
Série en cours
Editeur : Rue de Sèvres
Scénaristes : Lewis TRONDHEIM & Davy MOURIER
Dessinateur : Lorenzo DE FELICI
Dépôt légal : septembre 2017
92 pages, 17 euros, ISBN : 978-2-36981-266-1

Bulles bulles bulles…

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Infinity 8, tome 5 – Trondheim – Mourier – De Felici © Rue de Sèvres – 2017

Infinity, tomes 3 et 4 (Trondheim & Vehlmann & Kris & Balez & Trystam)

Petit rappel des faits : l’YSS Infinity – un vaisseau de croisière – a été contraint de s’arrêter. Face à lui, un obstacle de la taille du système solaire l’empêche de progresser. Bloqué au tiers de son voyage, entre la Voie Lactée et Andromède. Des équipes ont été demandées en renfort mais le capitaine a pour consigne lancer un premier travail d’investigation en attendant leur arrivée. Comme tous les Shär, il peut manipuler le temps :

« Il peut suivre une trame temporelle et au bout de 8 heures révolues – et pas avant – décider de poursuivre ou de remonter les 8 heures écoulées pour recommencer ». Ces boucles temporelles, il peut les répéter jusqu’à 8 fois de suite.

Au terme des deux premiers tomes de la série, nous savons déjà que cet obstacle gigantesque est une nécropole composée de milliers de débris. « Il y a des cercueils, des mausolées, des morceaux de planètes avec des cimetières, des vaisseaux accidentés contenant des cadavres… et ceci pour des centaines de races. Tout laisse à penser que quelqu’un est responsable de ça. Et nous devons découvrir qui et pourquoi ».

Trondheim – Vehlmann – Balez © Rue de Sèvres – 2017

Après les agents Yoko Keren (tome 1) et Stella Moonkicker (tome 2), c’est au tour du Marshall Emma O’Mara d’être missionnée pour la troisième boucle temporelle. Cette femme semble hyper expérimentée et hyper compétente pour mener à bien cette mission mais le scénario de Fabien Vehlmann ( « Les Derniers jours d’un immortel », « Les cinq conteurs de Bagdad », « Paco les mains rouges » …) et Lewis Trondheim Lapinot et les carottes de Patagonie », « Coquelicots d’Irak » …) nous fait vite déchanter et sème le doute. Les deux scénaristes brouillent les pistes en un tour de main et nous donnent des sueurs froides. La femme chargée de débloquer la situation est une tigresse fourbe… qui avons-nous donc en face de nous ? Déjà que les deux héroïnes des tomes précédents avaient un fichu tempérament, celle-ci semble pire encore ! L’histoire qui nous tient en haleine jusque dans les dernières pages de l’album et incite même à se jeter sur le tome suivant pour savoir quelles seront réellement les répercussions des prises de position qui ont été annoncées. Un thriller psychologique dans un décor futuriste, prenant !

Côté graphisme, les illustrations d’Olivier Balez campent une ambiance rétro. Pour se faire, et comme l’explique Fabien Vehlmann dans le cahier graphique inséré en fin d’album, le dessinateur s’est inspiré du personnage d’Emma Peel pour bâtir leur héroïne (qui outre le fait de prêter une attention particulière aux choix de sa garde-robe, partage le même prénom que le séduisant agent britannique de « Chapeau melon et bottes de cuir »).

Trondheim – Kris – Trystram © Rue de Sèvres – 2017

Le quatrième tome, « Guérilla urbaine », nous invite à nous baigner dans une ambiance disco-latino. Martin Trystram (auteur notamment de « Pacifique ») réalise ici un univers graphique assez doux, en harmonie totale avec les personnages hippies qui peuplent ce quatrième reboot temporel de 8 heures. Nouvel angle d’attaque pour observer l’univers et tenter de percer le mystère d’« Infinity 8 ». L’héroïne est cette fois la charismatique Patty Stardust. De nouveau, pour la quatrième fois, c’est une humaine qui porte sur ses épaules la responsabilité de mener à bien l’enquête sur la mystérieuse nécropole qui fait barrage à la progression du vaisseau intergalactique. Qui a placé cette nécropole à cet endroit et pourquoi ?

Le Major Patty Zimmer était pourtant déjà en mission quand le capitaine de l’YSS Infinity la réquisitionne. En effet, elle a réussi à infiltrer la Guérilla symbolique (un groupuscule politique de performeurs  artistiques qui cherchent à gagner des parts d’audience et – pour certains – faire du profit). Dans cette communauté, elle se fait appeler Patty Stardust. La nouvelle mission vient donc se greffer à la première et risque de faire sauter sa couverture et de lui faire perdre cinq années de travail. Elle est donc assez remontée contre le le capitaine du spatiopaquebot YSS Infinity !

Le dessinateur bourre ses illustrations de nombreuses références rock et disco des années 1970 : Jimmy Hendrix, des looks à la Jackson 5 ou Groucho Marx. On y voit aussi Kris (le scénariste) surgissant dans une case sur un véhicule directement sorti de Star Wars (genre Bloodfin)… Ce quatrième tome est un excellent space-opera psychédélique. Sexe, drogue et rock’n roll ! Hypnotisant.

L’excellent Kris (« Un homme est mort », « Notre mère la guerre », « Coupures irlandaises » et j’en passe) co-scénarise ce tome avec Lewis Trondheim. On comprend en lisant la partie bonus que, compte-tenu des quelques éléments narratifs transmis comme postulat de départ par Trondheim, Kris n’a pas mis longtemps pour se pencher sur le projet. Il déplie vite l’idée d’une révolution artistique dans laquelle plusieurs races seraient engagées et hop, Martin Trystram lui a emboité le pas.

Résultat : un tome au rythme entrainant où l’on retrouve avec plaisir des références musicales funk, disco mais également la poignée d’artistes émérites du « Club des 27 ». Un régal pour les pupilles, une lecture qui nous incite à mettre du bon son !
Constat : les différentes équipes artistiques qui ont travaillé sur les différents tomes de la série sont excellentes. Je chante donc la même rengaine que pour ma chronique sur les tomes 1 et 2 : vivement la suite !

Infinity 8

Série en cours (8 tomes au total)
Editeur : Rue de Sèvres
Tome 3 : L’Evangile selon Emma
Dessinateur : Olivier BALEZ
Scénaristes : Lewis TRONDHEIM & Fabien VEHLMANN
Dépôt légal : mars 2017
94 pages, 17 euros, ISBN : 978-2-36981-261-6

Tome 4 : Guérilla symbolique
Dessinateur : Martin TRYSTRAM
Scénaristes : Lewis TRONDHEIM & KRIS
Dépôt légal : mai 2017
94 pages, 17 euros, ISBN : 978-2-36981-264-7

Bulles bulles bulles…

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Infinity 8, tome 3 – Trondheim – Vehlmann – Balez © Rue de Sèvres – 2017

et

Infinity 8, tome 4 – Trondheim – Kris – TrystRam © Rue de Sèvres – 2017

Coquelicots d’Irak (Trondheim & Findakly)

© Brigitte Findakly, Lewis Trondheim & L’Association – 2016

Des souvenirs d’enfance à Mossoul. De vieux clichés, témoins de ces morceaux de passé, instants heureux et insouciants des sorties en famille. Radieuse, une enfant pose entre les pattes des lions ailés du site de Nimrod ou bien escalade les pierres du site d’Hatra.
« Mais on n’avait strictement pas le droit d’emporter des pierres. Les voitures étaient fouillées à la sortie du site pour le préserver à jamais ». Des souvenirs à jamais ancrés dans un passé révolu, l’Etat islamique a détruit en 2015…

Brigitte Findakly raconte l’histoire de sa famille. Elle explique la rencontre de ses parents – en 1950 – dans une gare française et l’arrivée de sa mère en Irak. Elle parle de sa scolarité à Mossoul et de l’étymologie de son nom de famille. De ses rapports avec son frère aîné, de ses amitiés… tout un quotidien où se mêlent cultures et traditions françaises et irakiennes. Il est également question de religion, d’éducation, d’identité et de déracinement.

Lorsqu’elle a 13 ans, son père décide que pour leur sécurité à tous, il est préférable pour eux de s’installer en France. Jusque-là, elle n’avait séjourné en France qu’aux périodes de vacances. Très vite, Brigitte Findakly a le mal du pays. La vision idyllique qu’elle avait de la France se heurte à la réalité. La dynamique familiale est profondément modifiée. A cela s’ajoutent les difficultés d’intégration, le racisme, un rythme de vie plus agressif…

Avec tendresse et un peu de nostalgie, elle décrit ces jours heureux. Des bribes de son enfance se succèdent et l’auteure les agrémentent de quelques incartades dans le présent. Brigitte Findakly partage généreusement sa mémoire. A l’extérieur de la bulle familiale, son regard d’enfant perçoit le chaos d’un pays à l’histoire douloureuse et chaotique. Elle fait revivre l’Irak qu’elle a connu à l’aide de petites anecdotes et livre ainsi ses souvenirs des événements qui ont marqués son pays natal. On voit parfaitement qu’à mesure qu’elle grandit, sa compréhension du contexte socio-politique s’affine ; une histoire qui a connu moult remaniements, les coups d’état successifs, la censure, l’extermination des juifs, les coutumes irakiennes… Malgré tout, on sent que cette vie « d’avant » manque à la narratrice mais la nostalgie n’alourdit pas le scénario.

Son compagnon, Lewis Trondheim, est au dessin. Léger et fluide, l’absence de cases crée une ambiance inespérée. L’ambiance graphique est pleine de fraîcheur comme si le fait de raconter cette enfance rendait heureux. Les touches de couleurs généreuses égayent cette histoire de famille et lui donnent un petit côté amusé. De vieilles photos de famille sont insérées par lot de trois ou quatre clichés ; elles marquent symboliquement la fin de chaque grand chapitre.

Les auteurs ont fait de choix de ne faire apparaître aucun repère visuel pour marquer la fin d’une anecdote / le début d’une autre. L’absence de transition (titre des saynètes, marqueur de temps…) ne met pas en difficulté le lecteur. On se repère très facilement dans cet album savoureux.

Le témoignage est touchant. On sent une famille heureuse et unie, un profond respect de l’auteure pour ses parents aux caractères aussi différents que complémentaires (un père altruiste, une mère attentionnée mais au contact plus farouche). Beaucoup de passé, un peu de présent. Une histoire personnelle qui nous accueille à bras ouverts.

Beaucoup de plaisir à partager cette lecture commune avec Noukette. Un beau mercredi BD qui se donne aujourd’hui rendez-vous chez Moka !

Lu dans le cadre de l’opération Price Minister « La BD fait son Festival »

A lire aussi les chroniques de Charlotte et de Saxaoul.

Coquelicots d’Irak

One shot
Editeur : L’Association
Dessinateur : Lewis TRONDHEIM
Scénaristes : Brigitte FINDAKLY & Lewis TRONDHEIM
Dépôt légal : août 2016
112 pages, 19 euros, ISBN : 978-2-84414-628-1

Bulles bulles bulles…

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Coquelicots d’Irak © Brigitte Findakly, Lewis Trondheim & L’Association – 2016

Infinity 8, tome 1 et 2 (Trondheim & Zep & Bertail & Vatine)

Trois fascicules d’une trentaine de pages dans chacun de ces tomes. Des fascicules prépubliés en 2016 et vendus en librairie. Le postulat de départ est un vaisseau de croisière ultra-rapide et immense, l’Infinity 8 qui – à un moment donné de son voyage – est contraint de s’arrêter, un étrange obstacle l’empêchant de poursuivre son trajet. Après avoir demandé de l’aide, le Capitaine du vaisseau décide d’envoyer des agents pour mener l’enquête et comprendre ce qui se passe. Au moment où chacun d’eux entre en fonction, il ouvre une fenêtre temporelle de huit heures dans lequel il fait entrer un agent qui doit explorer un futur probable. Il peut répéter cette opération à huit reprises.

L’occasion pour le lecteur d’explorer le potentiel narratif de ce postulat de départ et d’en vivre huit déclinaisons possibles. Huit agents, huit missions, huit équipes d’auteurs.

tome 1 – Trondheim – Zep – Bertail © Rue de Sèvres – 2017
tome 1 – Trondheim – Zep – Bertail © Rue de Sèvres – 2017

Un voyage dans l’espace en direction d’Andromède. A bord de l’YSS « Infinity », un vaisseau ultra-rapide, l’agent Yoko Keren est chargée de la sécurité des 880000 passagers. Parmi cette population en transit dans l’espace, près de 257 races différentes dont 1583 humains. Yoko, quant à elle, profite de cette mission pour trouver le géniteur parfait. Avec son petit scanner portatif, « Twip twip ! », elle débusque les eczémas, asthme et autres « tares » qu’elle veut à tout prix éradiquer du patrimoine génétique de sa progéniture.

Pendant le trajet, l’Infinity rencontre un obstacle de taille qui oblige le capitaine à arrêter le vaisseau. C’est à l’agent Keren qu’on demande d’intervenir.

« -Il a été bloqué par un amas d’artéfacts hétéroclites dont la totalité équivaut à la taille d’un système solaire. (…)
– Quels genres d’artéfacts ?
– Des vaisseaux, des bouts de planètes, des monuments, des morceaux de villes satellitaires, des débris…
– C’est un dépotoir ?
– C’est à vous de le découvrir.
– Quoi ? Vous m’avez appelée pour que je fasse les poubelles ?
– C’est l’idée générale, mais on peut aussi avoir des rapports sexuels une fois la mission achevée.
Twip Twip !
– Non… Aucune chance ».

L’Agent Yoko Keren va donc devoir sortir pour repérer les lieux et les sécuriser si nécessaires. Mais la situation va échapper à tout contrôle.

Pour le premier tome, le duo ZepLewis Trondheim se forme côté scénario tandis que Dominique Bertail se penche sur la partie graphique. L’ensemble donne un album décapant, tant au niveau des répliques que du dessin. Avec un certain sens de la répartie, un brin de mauvaise foi et beaucoup de panache, les bases de l’aventure sont posées et vont être dépliées à un rythme soutenu. Le récit ne souffre (presque) aucun temps mort et l’intrigue avance joyeusement vers son dénouement. Dominique Bertail quant à lui semble prendre plaisir à faire évoluer la jeune Yoko, plantureuse et musclée, futée et caractérielle, dans un décor improbable. Le sang gicle, des vaisseaux aux tailles colossales flottent majestueusement dans l’espace et en toile de fond, la galaxie qu’on a à peine le temps de regarder tant on saute d’une action à l’autre. Un bon space opéra qui s’ouvre avec cette série atypique.

Au bout du compte, le « reboot temporel » se referme et on se retrouve au point de départ, juste avant que le Capitaine n’enclenche le reboot.

tome 2 – Trondheim – Vatine © Rue de Sèvres – 2017
tome 2 – Trondheim – Vatine © Rue de Sèvres – 2017

« Reboot à bord de l’Infinity 8 ! La première mission ayant tourné court suite à l’attaque d’une espèce nécrophage, le Capitaine, capable d’explorer plusieurs futurs alternatifs, lance une nouvelle trame temporelle et active un nouvel agent. L’incontrôlable Stella Moonkicker ne disposera à son tour que de 8 heures pour explorer la nécropole et en découvrir l’origine » (quatrième de couverture).

Nouveau regard sur les difficultés du vaisseau de croisière, on repart au début de la première fenêtre de 8 heures mais cette fois, on la passe en compagnie d’un autre flic, une autre femme au caractère bien trempé, aux formes généreuses, à la répartie redoutable, bourrée de mauvaise foi, adorant le sarcasme et… les selfies. Ultra-connectée aux réseaux, elle mène de front sa mission tout en soignant son image auprès de ses followers.

Lewis Trondheim se charge du filage narratif et on retrouve le ton alerte et bourré d’humour dont on avait déjà bénéficié dans le premier tome. Cette fois pourtant, on navigue au milieu d’une autre ambiance graphique ; les formes sont plus nettes, un rendu très travaillé que ce soit au niveau du dessin ou de la couleur. Olivier Vatine (« Aquablue », « Carmen McCallum »…) s’éclate et maîtrise parfaitement l’évolution de ce genre de personnage au tempérament très prononcé (j’y faisais référence plus haut mais on l’a déjà vu faire évoluer Carmen, mais aussi Cixi dans « Lanfeust » ou Atalante dans la série éponyme). Le côté très punchy colle parfaitement à l’ambiance et au rythme percutant de l’album. Aucun risque de s’ennuyer ici et, cerise sur le gâteau, on en profite pour donner un bon coup de pied aux fesses d’Hitler revenu d’entre les morts.

PictoOKUne nouvelle série qui démarre tambours battants et si elle me fait sortir de ma zone de confort côté lecture, ça m’étonnerait que je manque les prochains tomes !

Infinity 8

Tome 1 : Romance et Macchabées
Série en cours (8 tomes au total)
Editeur : Rue de Sèvres
Dessinateur : Dominique BERTAIL
Scénaristes : Lewis TRONDHEIM & ZEP
Dépôt légal : janvier 2017
96 pages, 17 euros, ISBN : 978-2-36981-257-9

Infinity 8

Tome 2 : Retour vers le Führer
Série en cours (8 tomes au total)
Editeur : Rue de Sèvres
Dessinateur : Olivier VATINE
Scénaristes : Lewis TRONDHEIM & Olivier VATINE
Dépôt légal : janvier 2017
96 pages, 17 euros, ISBN : 978-2-36981-259-3

Bulles bulles bulles…

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Infinity 8, tomes 1 et 2 – Trondheim – Zep – Vatine – Bertail © Rue de Sèvres – 2017