Chroniks Expresss #32

Bandes dessinées : Strange Fruit (M. Waid & J.G. Jones ; Ed. Delcourt, 2017), Une sœur (B. Vivès; Ed. Casterman, 2017), Le Coup de Prague (J-L. Fromental & M. Hyman ; Ed. Dupuis, 2017).

Jeunesse : Le petit Mozart (Augel ; Ed. La Boîte à bulles, 2017).

Romans : Le Monde selon Garp (J. Irving ; Ed. Seuil, 1998), Les Rêves en noir et blanc (H. Vernet ; Is Edition, 2016), Le Roi n’a pas sommeil (C. Coulon ; Ed. Points, 2014), Celle qui fuit et celle qui reste (E. Ferrante ; Ed. Gallimard, 2017).

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Bandes dessinées


Waid – Jones © Guy Delcourt Productions – 2017

1927, état du Mississippi. Le fleuve est en crue. Il s’agit de prendre les mesures nécessaires rapidement, de renforcer les digues et de mettre la population à l’abri. Alors que les Blancs enrôlent les Noirs de force afin de leur prêter main forte, Washington mandate un ingénieur noir pour alerter la population : rien ne sert de consolider les infrastructures… il faut évacuer.
La ville de Chatterlee est en alerte. Au sol c’est le branle-bas de combat, entre les travaux de terrassement et les recherches menées pour retrouver un jeune garçon qui a disparu. Dans les airs, une météorite se rapproche dangereusement vite de la Terre et se crash non loin de la petite ville… dans un champ de coton. Une météorite ? Non. Un vaisseau duquel sort un homme à la peau noire.
Le climat électrique exacerbe les tensions et les animosités. Les propriétaires terriens blancs, pris de panique, tentent d’impressionner les anciens esclaves. Le Klan envoie ses hommes pour intimider ceux qui osent les critiquer.

Le scénario imaginé par Mark Waid a de quoi intriguer. Le programme est alléchant, reste à voir comment, avec tout ces éléments, la mayonnaise peut prendre. Le personnage principal est fascinant et charismatique et l’idée d’un surhomme noir quasi mutique m’a séduite. Pour enrichir le récit, le scénariste utilise un fait historique réel en la présence de la crue de 1927 qui, outre les dégâts matériels qu’elle a provoqué, a été meurtrière. Pourtant, je me suis rapidement lassée de l’album. Je trouve que Mark Waid a voulu en faire trop et traiter trop de sujet à la fois. Il n’y a rien de réellement spectaculaire dans les événements qui ont lieu, ce sur-homme est une caricature parfaite de l’anti-héros – à l’instar de Hancock – ce qui a ici le mérite de donner de la profondeur à l’intrigue. Mais je le disais, on a là trop de sujets (le racisme, l’héroïsme, une société en mutation, l’horreur, l’individualisme, la foi, le ségrégationnisme…) et face à ce côté prolifique… on survole, on voit notre intérêt faiblir à mesure que les pages se tournent. Le personnage principal n’évolue pas, ne chemine pas. Il reste totalement étanche à ce qui se passe autour de lui, comme une mécanique programmée, comme un robot conditionné. Et l’on s’agace de le voir si prévisible. Une force de la nature sans grand intérêt si ce n’est les passions qu’il est capable de déchaîner autour de lui.

La première publication de ce roman graphique américain date de juillet 2015. La version française (parue en avril 2017 chez Delcourt) est augmentée d’un fascicule et d’un cahier graphique (de toute beauté) ; ces bonus viennent agrémenter la lecture, donner des précisions quant à la démarche des auteurs et prolonger l’univers.

Par contre côté graphique, le travail de Jeffrey G.Jones est impressionnant. Ses aquarelles sont sublimes d’un bout à l’autre de l’album et honorent la plastique tout en muscles du héros… Jeunes filles, vous ne devriez pas être déçues 😛

Un album malheureusement dispensable. Des personnages trop vite balayés, leurs personnalités tout juste esquissées, ils jouent un rôle mais ne l’incarnent pas. Ils s’agitent et s’éparpillent à l’image du scénario.

 

Vivès © Casterman – 2017

C’est l’été, le temps des grandes vacances est revenu. Pour Antoine et Titi, l’heure est revenue de retrouver la maison secondaire, à deux pas de la mer. Des semaines doucereuses à passer avec leurs parents. Mais cet été-là a rapidement un goût différent des précédents. Pas forcément pour Titi qui du haut de ses 10 ans nage encore dans l’insouciance. Mais pour Antoine qui a 13 ans, l’arrivée d’Hélène, la fille d’une amie de sa mère, va être un raz-de-marée dans sa vie. Pour lui, c’est l’été des premières fois. Premier flirt, premiers sentiments amoureux, première clope, premier verre, première pipe, … En peu de temps, Antoine va quitter définitivement l’enfance et entrer à pieds joints dans l’adolescence.

Bastien Vivès est revenu avec un album fort et sensible. Le personnage de l’adolescente m’a agréablement surprise. Dévergondée mais sans être vulgaire, forte et fragile à la fois, audacieuse et farouche, le rythme de l’album colle à ses caprices et à ses désirs. On retrouve aussi la même veine graphique que dans « Polina » : un dessin subtil qui caresse les personnages. Noir, blanc et gris suffisent pour poser avec délicatesse les mots et les maux, les pensées et les émotions qui ne trouvent pas le chemin de la parole. Les fonds de cases sont parfois nus, nous laissant ainsi savourer l’intimité d’une scène, nous laissant ainsi mesurer l’ampleur d’une peur ou la force d’un désir.

J’ai été cueillie par cet album, surprise par cette parenthèse. Je suis retournée en arrière et j’ai laissé certains souvenirs de ma propre adolescence remonter à la surface. Beau.

La bande-annonce de l’album (chez Casterman) et le site de Bastien VIVES.

 

Fromental – Hyman © Dupuis – 2017

« Hiver 1948, dans le blizzard de la capitale autrichienne sous occupation des quatre puissances. Dépêché par le studio London Films, G. travaille à l’écriture de son prochain long métrage, assisté par l’énigmatique Elizabeth Montagu. Cette dernière, dont le passé militaire et les relations l’attachent aux services secrets britanniques, découvrira bien vite que le prétexte artistique dissimule de véritables tensions politiques et que les lendemains de guerre ne sont pas toujours chantants. Cette mission en apparence paisible basculera dès lors dans l’atmosphère sournoise d’une révolution fulgurante que l’Histoire retiendra sous le nom de « coup de Prague » » (synopsis éditeur).

Je passerai vite sur cet album qui m’est tombé des mains et donc je ne connaîtrai jamais la fin. Entre romance, intrigue politique, espionnage, courses poursuites, référence littéraire… je me suis égarée dans les rue de Prague pour fuir volontairement ces héros qui m’ont tous été antipathiques.

Bonne nouvelle pour l’album : il fait partie des « 20 indispensables de l’été » de l’ACBD (au même titre que le roman graphique de Bastien Vivès dont je vous parlais plus haut) … et ça dépasse mon entendement !

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Jeunesse

 

Augel © La Boîte à bulles – 2017

Enfant déjà, Mozart n’était intéressé que par la musique. La musique l’accaparait entièrement, à chaque instant. Il composait sans cesse et en tous lieux. Il compose à n’importe quel moment de la journée, écrit ses partitions en tous lieux et sur n’importe quel support ; une barrière, un mur, le sol, des feuilles, du linge… Il joue, virtuose, il fait corps avec sa musique, en totale harmonie avec son instrument. Il fusionne avec la mélodie.

Augel imagine l’enfant que Mozart pouvait être. Un savant fou en herbe, le cheveu ébouriffé, la tête dans les étoiles et dans les portées de musique. Rien d’autre ne copte pour lui. La musique est son oxygène.

Petites scénettes plus ou moins longues (du strip à quelques pages). Petites anecdotes humoristiques au ton malicieux. On sourit souvent sans jamais parvenir au rire franc. Le ton est gentillet, il n’est jamais niais. Un brin de philosophie, un peu de poésie, tous les ingrédients sont là mais il manque un je-ne-sais-quoi pour que l’album soit abouti.

Une lecture qui ne laissera pas un souvenir impérissable.

 

Romans

 

Irving © Seuil – 1998

« Jenny Fields ne veut pas d’homme dans sa vie mais elle désire un enfant. Ainsi naît Garp. Il grandit dans un collège où sa mère est infirmière. Puis ils décident tous deux d’écrire, et Jenny devient une icône du féminisme. Garp, heureux mari et père, vit pourtant dans la peur : dans son univers dominé par les femmes, la violence des hommes n’est jamais loin… » (synopsis éditeur).

Un livre qui m’a été offert. Un romancier que je n’avais jamais lu. Des chroniques sur ses œuvres, je n’en ai gardé aucun souvenir. J’ai donc démarré cette lecture sans aucun apriori, sans attente démesurée… seul le plaisir de découvrir une nouvelle plume, un nouveau regard… un monde, celui de Garp.

Très vite, j’ai été prise au jeu. Très vite, j’ai apprécié Jenny. John Irving ne fait aucun détour superflu pour nous permettre d’appréhender la vision que cette femme a du monde. Elle ne s’encombre pas de sentiments inutiles, elle accorde très rarement son amitié. Elle se fond dans sa fonction d’infirmière, sa blouse blanche sera sa seconde peau et se consacre entièrement à son rôle de mère. Une femme entière.

Au bout de quelques chapitres, son fils – Garp, lui volera peu à peu la vedette. Car c’est bien lui le « héros » du roman d’Irving. Le lecteur est présent lors de sa naissance, le seconde lorsqu’il fait ses premiers pas puis le suivra durant toute sa jeunesse, son adolescence et une partie de sa vie d’adulte. Un personnage qui, très jeune, décide qu’il deviendra écrivain. Autour de lui, un clan se forme au fil des années, au gré des rencontres. Sa personnalité s’affirme, ses choix sont les nôtres, ses passions nous emballent au même titre que les combats qu’il mène.

Le roman s’ouvre sur une préface rédigée par l’auteur lui-même. Vingt ans séparent ces deux écrits (roman et préface). Il met un point d’honneur à expliquer que « Le Monde selon Garp » n’est pas un roman autobiographique mais que, bien évidemment, certains éléments narratifs s’inspirent logiquement d’anecdotes et/ou de rencontres réelles.

Un ouvrage dense mais jamais pompeux. Un récit généreux que l’on dévore. Des personnages haut en couleurs, des situations originales, les œuvres du personnage fictif intégralement (ou presque) reproduite dans le roman d’Irving. Le processus de création, le rapport à l’écriture, à la lecture. La transmission d’une génération à l’autre. Les prises de position. L’altruisme. La jalousie. L’infidélité. L’amitié. La tolérance. La concupiscence… Autant de thèmes traités dans ce riche roman. Prenant, drôle, revêche. Je sors repue et satisfaite de ma découverte d’Irving.

 

Vernet © Is Edition – 2016

Philea a la vie devant elle mais elle vit comme si elle allait s’arrêter demain. Elle a 25 ans, l’amour des livres. Elle en a fait son métier. Elle est libraire. Elle a une peur farouche des hommes du moins, elle a vécu une histoire avec un homme. Mais c’était avant, il y a longtemps. Elle y a laissé des plumes. Désabusée désormais, elle sait que l’amour n’existe pas. Que ce qui est beau n’est qu’éphémère. Elle n’attend plus rien des hommes. Depuis, elle a cumulé les aventures. Elle a séduit et s’est laissé séduire. Mais elle n’a plus ressenti ce qu’elle avait ressenti la première fois. Puis un jour, elle croise Theo dans une soirée. C’est à peine si elle l’a remarqué. Le lendemain, elle reçoit son premier mail. Il contient une vidéo en noir et blanc. Une chanson de Nougaro. D’autres mails viendront jusqu’à ce qu’elle accepte un rendez-vous. Elle appréhende, n’en attend rien juste de pouvoir lui dire qu’ils n’ont rien à faire ensemble. Les rendez-vous se succèdent, il lui dit ses sentiments. Elle a plus de réticences, elle résiste, elle sait que chaque relation est vouée à l’échec. Elle est séduite, amusée, surprise. Il est intelligent, « charmant. Ensorcelant. Atemporel ». Il lui plaît, il est à la fois tendre et indécent. Le désir monte en eux. En sa présence elle est bien. Une osmose. Deux âmes sœurs jusqu’à ce que les premiers doutes surgissent.

Elle étouffe sous le poids d’un bonheur dont elle pressent l’abîme.

Un roman sur le couple et sur chaque individu qui le compose. Homme, femme. Un duo à la recherche d’une harmonie. Une entité composée de deux êtres, une prolongation de chacun d’eux. S’épanouir dans le couple, s’y abandonner pour mieux s’y retrouver. Une quête de sens. Quand les sentiments s’expriment avec autant de naturel, autant de spontanéité, on cherche parfois à en comprendre la raison. Une unité fragile faite des désirs de deux personnes, un équilibre dans lequel on s’épanouit. Lorsque le couple est une telle évidence, on cherche à le préserver puis peut-être qu’on s’y habitue. Alors on n’y fait plus attention, on sent les bases vaciller et, mû par un instinct malsain, on cherche à s’en protéger. Convaincre l’autre que nos doutes sont fondés pour qu’il les démente afin de nous rassurer. Mais lorsque le poison commence à se répandre, l’autre facette du couple se répand comme une trainée de poudre.

Extrait du prologue : « L’histoire en elle-même est tout aussi banale que la fille qui l’a écrite. Pourtant, elle mérite d’être racontée ici pour rendre hommage au courage de cet homme et de cette femme qui ont essayé de s’aimer, sans attache, tout en sachant que c’était perdu d’avance, tout en sachant qu’ils ne pourraient pas se sauver l’un l’autre, ni se soulager, et qu’ils mouraient un jour sans laisser aucune trace de cet amour. Voici l’histoire d’un homme et d’une femme qui ont fait l’expérience de la solitude à deux, sans jamais fléchir sous le poids de l’espoir, pour sauver la seule idée en laquelle ils croyaient : tout est perdu d’avance. Rien ne dure jamais. »

Noir – blanc. Yin – Yang. Homme – Femme. Passion – désamour. Une très belle réflexion induite par cette parenthèse conjugale. Quelle belle plume ! Hanna Vernet signe son premier roman. Je l’ai savouré, je l’ai aimée cette femme. Sa fragilité m’a touchée, ses peurs m’ont émue, ses doutes ont trouvé un écho. Superbe ! Framboise en parle magnifiquement bien dans sa chronique.

Quelques liens pour aller plus loin : la présentation de l’ouvrage sur le site de l’éditeur, la page Facebook de l’auteure.

 

Coulon © Editions Points – 2014

Thomas est l’enfant unique de William et Mary Hogan. Une enfance passée dans un cocon, dans le calme de la maison familiale, entre un père aimant mais absent et mystérieux, et une mère prévenante, protectrice et bienveillante.

Thomas est un solitaire. Comme son père, il économise ses mots, ne parle que quand c’est nécessaire. Il n’a pas d’amis excepté Paul… mais en grandissant, leurs routes vont se séparer. Thomas est un enfant sans histoires… mais en grandissant, l’alcool et les déceptions amoureuses vont l’écarter du droit chemin.

Je découvre doucement l’œuvre de Cécile Coulon. Après la claque que j’avais eue à la lecture du « Rire du grand blessé » [découvert grâce à Noukette], j’ai jeté mon dévolu sur cet autre roman. Je n’ai pu m’empêcher de faire des parallèles entre ces deux hommes blessés, torturés, incapables d’éprouver – par on ne sait quelle force – leurs sentiments, incapables de se laisser aller au plaisir, incapables de s’épanouir. Comme s’ils étaient coincés dans des corps trop grands pour eux, trop forts pour eux et que le seul moyen de vivre était de se protéger derrière une carapace. Ils sont cantonnés dans le rôle d’observateur impuissant, spectateur de leurs vies. L’étincelle de vie est incapable de s’allumer dans leurs yeux. Un monde brut, trop rapide et trop agressif pour eux.

Beau. Superbe. J’aime décidément cette écriture puissante de Cécile Coulon. Une écriture qui n’épargne rien aux personnages qui habitent les univers de la romancière.

Les chroniques de Noukette, Jérôme, Sylire.

 

Ferrante © Gallimard – 2017

Retrouver Elena qui termine son parcours universitaire, déterminée à l’idée de s’émanciper pour ne jamais revenir dans les jupons de sa mère et refusant obstinément de revenir dans son quartier natal. Sa première relation amoureuse est désormais loin derrière elle. Elle est aujourd’hui engagée avec Pietro ; ce dernier incarne pour elle ses rêves d’ascension sociale et de réussite. Elle va se marier. Son roman est désormais publié et la jeune femme, docile, se déplace au travers de l’Italie pour en faire la promotion. C’est à l’occasion d’une séance de dédicace qu’elle retrouve Nino, un amour de jeunesse.

Retrouver Lila qui, après avoir l’opulence, est retournée à la misère. Après le luxe, retrouve l’incurie. Après les belles tenues se vêtit de nouveau de fripes. Son travail à l’usine la nourrit à peine. Elle élève tant bien que mal l’enfant qu’elle a eu de Nino.

Elles ont 25 ans et leurs vies sont aux antipodes. Elena s’installe en couple, enfante à son tour. Leurs vies semblent toutes tracées mais les deux femmes sont encore fortement dépendantes l’une de l’autre et malgré le fossé qui les sépare, leurs destins sont liés. Yin & yang à jamais enchevêtrés malgré leurs différentes. Elena est prévisible, complexée, effacée. Elle range facilement ses idéaux lorsqu’il s’agit d’assumer le rôle de mère au foyer. Lila est affaiblie mais elle reste électrique, vive, douée. Abattue par ses conditions de vie, elle accepte la misère comme si c’était le prix à payer pour ses erreurs de jeunesse.

J’ai découvert cette sage d’Elena Ferrante grâce à un billet de Framboise qui présentait les deux premiers tomes de la tétralogie « L’Amie prodigieuse » . Tentée, j’ai engouffré « L’Amie prodigieuse » puis « Le nouveau nom » … et attendu avec impatience ce troisième tome. Dans un premier temps, il y a une parfaite continuité dans le comportement du personnage principal (Elena) au point qu’on se lasse de la voir s’effacer derrière des compromis et des faux-semblants. De même, on ne s’étonne pas de voir Lila relever ses manches et saisir au vol une opportunité inespérée de sortir de l’incurie dans laquelle elle vivait.

Contre toute attente, Elena Ferrante met le feu aux poudres et nous surprend. La romancière nous montre que rien n’est joué d’avance. Un vent de folie emporte le récit vers de nouvelles perspectives et c’est une énorme claque que l’on prend en refermant cet opus. Ce troisième tome est de loin mon préféré. Il me tarde le suivant !!

Polina (Vivès)

Vivès © Casterman – 2011
Vivès © Casterman – 2011

Polina Oulinov est encore une fillette lorsqu’elle passe le concours d’une prestigieuse école de danse russe. Elles sont nombreuses à rêver d’y entrer mais les places sont rares. Polina en décroche et les années qui suivront seront exclusivement consacrées aux études et à la danse.

Polina quitte sa famille et entre en Internat. Elle vit désormais au rythme de l’école. La fatigue et la tension d’un côté, la technicité s’ancre d’année en année, les nerfs lâchent aux périodes d’examen et, dans ce microcosme, les amitiés s’ancrent profondément. Polina grandit et est très vite repérée pour intégrer les cours de danse classique du professeur Bojinski. Réputé pour être autoritaire et exigeant, les élèves appréhendent. Polina est inquiète et très vite, elle mesure le degré d’exigences et d’attente de l’enseignant. Polina s’entraîne avec rigueur, Bojinski est intransigeant. Elle ne se décourage pas, s’obstine ; elle trouve en elle la force et la détermination. Elle se rend aux cours en ayant la boule au ventre et avec la certitude de ne pas être à la hauteur. Bojinski ne l’épargne pas pourtant, c’est bel et bien une rencontre qui s’est opérée entre ces deux personnes. De la rigueur des entraînements quotidiens naît un respect réciproque, une amitié.

Début 2011 paraissait « Polina », un album très vite repéré par les lecteurs et très vite encensé par la critique. Un an avant, j’avais lu « Le Goût du chlore » et je m’étais jurée d’être au rendez-vous pour la sortie de « Polina », impressionnée par la maîtrise du trait de Bastien Vivès et surtout sa capacité à faire ressentir les sensations (essoufflement, effort, gêne, désir, élancement…). Puis « Polina » a été récompensé par le Prix des libraires en mai 2011… nouvelle pluie de critiques alléchantes. L’envie de lire l’ouvrage est accrue. L’album est ensuite le lauréat du Grand Prix de la Critique ACBD en 2012… nouvelle pluie d’avis dithyrambiques. Rappel qu’une découverte m’attend là, dans les pages de l’album. Il m’a fallu attendre 2016 pour le lire enfin. L’avantage : les propos élogieux ont décanté lu çà et là sur la toile.

La souplesse et la grâce ne s’apprennent pas. C’est un don.

Polina – Vivès © Casterman – 2011
Polina – Vivès © Casterman – 2011

Le coup de crayon est épais, il oublie volontairement les détails des visages, des plis d’étoffe, des accessoires divers et se concentre entièrement sur l’émotion brute et l’attitude corporelle. Dépourvu de couleurs, le trio noir-blanc-gris crée une ambiance dépouillée, ramenée à l’extrême et forçant le lecteur à apposer ses propres couleurs à cet univers. Contraste permanent d’ombre et de lumière, appuyant un sourcil qui se lève ou qui se fronde. On mesure le prix de l’effort à fournir. On sent la tension, le poids du corps des ballerines tandis qu’en apparence, rien de tout cela ne semble transparaître.

Plus de légèreté, ça doit paraître facile. C’est important que ça « paraisse ». Les gens ne doivent rien voir d’autre que l’émotion que vous devez faire passer

Et sous le trait de Bastien Vivès… ça passe. Grâce et souplesse, les deux mamelles de la réussite. Les deux objectifs à atteindre, quel qu’en soit le prix, à force d’entraînement et d’acharnement.

Corps tendus par l’effort, corps effilés, maigres, légers, cassés, musclés, fatigués. La danseuse glisse sur l’air. Trois pas chassés plus loin, elle a atteint l’autre bout de la scène. Contraste d’émotions, quand la tension se concentre à l’intérieur d’elle tandis que sur son visage, c’est une expression de sérénité et de plénitude qui se lit. Bastien Vivès se saisit du mouvement, il le dessine à merveille.

Polina – Vivès © Casterman – 2011
Polina – Vivès © Casterman – 2011

L’idée du scénario a germé suite à une vidéo de la danseuse Polina Semionova. Bastien Vivès s’en inspire et y injecte des bribes de sa propre expérience pour enrichir la fiction. Il pioche également dans la relation qu’il a avec son père : « Pour Bojinski, je me suis inspiré de mon père. Le point de départ de Polina, c’est mon père et ce qu’il a voulu m’apprendre. Quand je pense à son enseignement, j’ai l’impression que je n’ai rien appris. C’est un peintre, et moi j’ai un énorme blocage, je ne sais pas faire de la couleur.  Il a essayé de m’apprendre énormément de choses et ça n’a jamais marché. Je suis un dessinateur et lui, un peintre » (extrait de l’interview que l’auteur a accordée à Helena pour le site cccdanse.com).

Le scénario suit chronologiquement (j’aurais tendance à dire « sagement ») le parcours de Polina. La formation reçue à l’Académie Bojinsji puis le théâtre puis quelques années à suivre une troupe de danse contemporaine avant de se consacrer entièrement à un projet qu’elle monte de toute part avec deux amis. Au terme de ces années de pratique, la notoriété. Bastien Vivès s’attarde sur la détermination du personnage, son obstination à maîtriser son corps. Les pieds en sang, elle prend sur elle, elle cache et étouffe la douleur, elle lui fait la guerre ; un combat permanent. On suit également la romance de la ballerine et ses premiers pas lorsqu’elle sort pour la première fois de Russie, découvrant ainsi un ailleurs où d’autres expressions sont possibles, d’autres courants artistiques, d’autres facettes de son métier.

PictoOKSceptique au départ, je dois bien l’avouer. La danse classique est un domaine que je connais peu et avec lequel j’ai bien peu d’affinité. En abordant le sujet comme il l’a fait, Bastien Vivès donne à cette fiction beaucoup d’humanité. Les motivations de l’héroïne sont à notre portée, compréhensibles… on se les approprie et on les transpose sans difficulté.

Les chroniques : la chronique à plusieurs mains de kbd (regroupant les avis de David, Champi, Lunch, Badelel, Choco, OliV, Zaelle, Mr Zombi et Mitchul) et les chroniques solo de Moka, Noukette, Lorraine

Polina

One Shot
Editeur : Casterman
Collection : KSTR
Dessinateur / Scénariste : Bastien VIVES
Dépôt légal : mars 2011
198 pages, 20 euros, ISBN : 978-2-203-02613-1

Bulles bulles bulles…

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Polina – Vivès © Casterman – 2011

la-bd-de-la-semaine-150x150

La « BD de la semaine » se pose aujourd’hui chez moi. Je vous invite à découvrir les trouvailles des autres bédéphiles !

                  Karine                                        Mylène                                   Nathalie

                  Enna                                             Jérôme                                             Stephie

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Le Jour où ça bascule (Collectif d’auteurs)

Collectif d’auteurs © Les Humanoïdes Associés - 2015
Collectif d’auteurs © Les Humanoïdes Associés – 2015

Des décisions à prendre. Suite à ces choix personnels qui seront pris, il y aura des conséquences à assumer. Bonnes… ou mauvaises.

Il est ici question de la manière d’appréhender une situation. Subir ou agir ? Être honnête avec soi-même ou opter pour l’opportunisme ? Ces actes isolés influenceront un avenir proche ou lointain, modèleront une personnalité en construction, changeront à jamais le quotidien d’un individu et/ou d’un groupe. Il est aussi question des difficultés que l’on parvient plus ou moins facilement à dépasser, une honte que l’on écarte ou – au contraire – un complexe qui s’ancre pour toujours.

Ainsi, choisir entre l’intégrité ou le mensonge, apprécier de pouvoir se regarder dans la glace ou préférer la facilité… Autant de points de rupture personnels, intimes ou universels, fantasmés ou vécus, abscons ou sensés. Tel est le thème de cet album.

Préfacé par Fabrice Giger, postfacé par Pascal Ory, cet ouvrage est enrichi de deux textes qui encadrent les 13 nouvelles qu’il contient. Ces écrits proposent quelques clés de compréhension pour mieux appréhender les différents travaux réalisés. Ils offrent aussi des pistes réflexives et invitent éventuellement à reprendre la lecture d’une nouvelle en ayant davantage de recul ou en donnant une autre dimension à la lecture.

Cet album a été publié à l’occasion des 40 ans de l’éditeur. Pour se faire, plusieurs auteurs ont été contactés. Le cahier des charges consistait à réaliser une nouvelle leur demandant d’explorer leur point de rupture, de partager « leur propre vision de ce point de non-retour, ou de nouveau départ ». Quant à la forme, libre à chacun de lui donner les contours qu’il souhaite, de définir le nombre de pages adéquats (3 pages pour la plus courte ; une dizaine de pages en général), le genre (science-fiction, autobiographie, adaptation littéraire…), le traitement graphique…

In fine, 14 auteurs ont collaboré à ce projet. Enki Bilal (auteur phare de cette maison d’édition) a réalisé le visuel de couverture et treize auteurs (aucune femme) ont réalisé chacun une nouvelle. Parmi eux, des artistes d’Europe (Boulet, Bastien Vivès, Frederik Peeters, Emmanuel Lepage, Eddie Campbell), des Etats-Unis (John Cassaday, Paul Pope, Bob Fingerman) et du Japon (Katsuya Terada, Taiyō Matsumoto, Atsushi Kaneko, Keiichi Koike, Naoki Urasawa). Je n’aurai jamais imaginé la majeure partie d’entre eux publier chez cet éditeur… l’objet-livre m’a intriguée pour cette raison.

Treize nouvelles très bien construites dans lesquelles on rentre facilement. On est face à des univers familiers, des découvertes. L’effet-miroir peut parfois nous surprendre, je pense notamment aux travaux de Taiyō Matsumoto et d’Emmanuel Lepage qui sont capables de faire remonter certains souvenirs d’enfance à certains et invitent à l’introspection. Chaque nouvelle interpelle et surprend comme celle qui a été réalisée par Atsushi Kaneko ; elle met en scène un jeune homme qui fait le bilan de sa vie. Coup d’œil dans le rétroviseur et effet-papillon en prime, le traitement graphique (des trames posées sur un dessin très comics des années 1950 réalisé dans des tons sépia).

La meilleure surprise est le récit de Bob Fingerman qui propose une réflexion sur les croyances religieuses. Eternel débat entre pratiquant et athée.

Quoi qu’il en soit, si les treize nouvelles de ce recueil sont indépendantes les unes des autres, elles se répondent néanmoins en écho (plus ou moins directement, souvent de manière implicite) et permettent de réfléchir à la question du choix et de ses conséquences. Quelle dimension lui donner (personnelle ou collective) ? Comment faire la part des avantages et des inconvénients… pourquoi écarter tel ou tel pan de sa réflexion pour aboutir à la décision ? Dans quel mesure cette orientation va faire basculer un rythme/une dynamique/une habitude/un confort de vie… pour quelque chose de différent ?

PictoOKPlutôt dubitative en sortant de cette lecture, je l’ai au final bien aimée. Peu de temps après avoir refermé l’album, certaines nouvelles restent à l’esprit, les idées cheminent. Un petit temps de recul pour mâturer la lecture pour en profiter pleinement.

Extrait :

« On est tous plutôt agnostiques, mais vous, les catholiques repentis, vous êtes les pires. Vous êtes comme les ex-fumeurs, toujours à tousser et à chasser l’air dès que quelqu’un allume une clope » (Le jour où ça bascule, extrait du « Non croyant » de Bob Fingerman).

Le Jour où ça bascule

One shot

Editeur : Les Humanoïdes Associés

Dessinateurs / Scénaristes : Collectif

Dépôt légal : décembre 2015

ISBN : 9 782731 653137

Bulles bulles bulles…

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Le Jour où ça bascule – Collectif d’auteurs © Les Humanoïdes Associés

– 2015

Bastien VIVES – Dans mes yeux

Une proposition (par deux délicieuses bloggeuses), une hésitation (et si je n’étais pas à la hauteur), un grand saut…

Et j’en profite (puisque j’ai un peu de place pour le faire héhé) pour remercier la si charmante hôtesse du Bar à BD qui me plait tant et qui m’a offert cet espace pour me lancer dans l’univers des blogs …. Jamais, oh grand jamais, j’aurai pu me jeter seule dans l’écriture d’un blog ! Steph et Noukette me tiennent la main et m’accompagnent dans ce nouveau chemin, avec bienveillance, gentillesse et folie (inconscience !) et je les remercie infiniment ❤ ….

Ce soir, j’écris mon tout premier petit mot sur une BD ! Je suis toute chose …

Vivès © Casterman – 2009
Vivès © Casterman – 2009

Après avoir feuilleté toutes mes bandes dessinées, rêvé, pensé, réfléchi, point dormi, relu, encore et encore, me suis lancée pour vous conter une très jolie BD Dans mes yeux, de Bastien Vives.

Une histoire toute simple, toute bête, une petite romance, sans prétention, banale, vécue encore et encore ! Oui mais voilà, cette histoire d’amour (car il s’agit d’une histoire d’amour, et ça, ça fait déjà frétiller les p’tits cœurs tous mous !) est vue à travers les yeux d’un jeune homme, raide dingue d’une jolie demoiselle, rousse flamboyante, étudiante en lettres…. Ce garçon, on ne le voit pas, on ne l’entend pas, on ne le connait pas (ou si peu) on est LUI en somme … A travers son regard, on suit, happé par l’histoire, les premiers émois, les premières fois, les balbutiements, les premiers pas, les hésitations, les retournements, les envolées et les déconvenues … Et le lecteur devient l’amoureux (et ça, ma foi, c’est plutôt  sympa !) !

Oui, je sais, j’entends déjà vos remarques : « Cette histoire, c’est du déjà vu et revu… », « On connait la ritournelle ! », « Et puis, elle est un peu cruche cette fille-là ? » blablabla…. C’est vrai ! Mais que voulez-vous, cette BD est remplie d’une infinie tendresse, portée par un dessin remarquable…. Avec ses crayons de couleur, Bastien Vives croque une tranche de vie, avec une justesse d’observation qui m’a fait revivre mes premiers émois ! Et utilise un processus narratif jamais rencontré avant (enfin pour moi !) et qui m’a totalement emporté !

Une petite BD à découvrir, tendre et originale, et par les temps qui courent, un peu de douceur dans ce monde de brutes, ça fait drôlement du bien !

Vous me direz ….

Framboise

Dans mes yeux, Bastien VIVES, Casterman, 2009, 16€.

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Chroniks Expresss #14

Dans cet article, des lectures d’octobre :

Des BD :

Moderne Olympia (C.Meurisse ; Ed. Futuropolis, 2014), La Mondaine #1 (Zidrou & J.Lafebre ; Ed. Dargaud, 2014), Amitié étroite (B.Vivès ; Ed. Casterman, 2009), Silver Spoon – tomes 2 à 4 (H.Arakawa ; Ed. Kurokawa, 2013), Arrête d’oublier de te souvenir (P.Kuper ; Ed. Çà et Là, 2009)

Des romans :

La Liste de mes envies (G.Delacourt ; Livre de Poche, 2013), Un passé inavoué (J.Esnault ; Ed. Velours, 2009), Lettres du Père Noël (J.R.R.Tolkien ; Pocket, 2013).

Bandes dessinées

Moderne Olympia

Meurisse © Futuropolis et Musée d’Orsay – 2014
Meurisse © Futuropolis et Musée d’Orsay – 2014

Après leurs collaborations avec le Louvre Paris et le Louvre Lens, Futuropolis inaugure un nouveau partenariat avec le Musée d’Orsay. Cette publication s’inscrit donc dans la continuité de la ligne éditoriale existante puisqu’on sait que le Musée d’Orsay, ouvert depuis 1986, regroupe des œuvres provenant des collections de trois musées dont Le Louvre. Ce musée a la particularité de présenter « l’art des quelques décennies qui s’écoulent entre 1848 et 1914 ».

Une cinquantaine d’œuvres du Musée d’Orsay font ainsi leur apparition dans le récit de Catherine Meurisse. Afin de ne pas s’y perdre et de permettre au lecteur de les identifier et/ou de les nommer, un récapitulatif des œuvres présentes est proposé en fin d’album. Malheureusement, nombreuses sont celles que je n’ai identifiées que sur le tard.

Catherine Meurisse (Elza) ne tergiverse pas et nous jette dans l’intrigue dès le début. Sous prétexte de la énième projection d’une énième adaptation de la tragédie de Shakespeare : Roméo et Juliette. Un film que notre héroïne, Olympia, ne manque bien sûr pas de visionner en boucle. Petite particularité qui n’a pas manqué de me poser question : Olympia apparaît généralement dans le plus simple appareil et cela ne semble pas lui poser le moindre problème. Cette jeune femme, en quête de célébrité, écume les castings afin de décrocher LE contrat qui lui permettra enfin d’accéder à la notoriété tant attendue. En attendant, les seconds rôles peu reluisants font l’affaire. Pour se consoler, ses copines du cabaret tente de lui faire admettre que la réalité ne tient pas tant au talent mais…

N’importe quelle actrice te le dira, pour faire la couv de Télérama, son grand secret c’est qu’elle forniqua… le tapis rouge parce qu’elle forniqua ! Casting facile parce qu’elle forniqua. Fleurs dans sa loge parce qu’elle forniqua. Fans à ses pieds parce qu’elle forniqua. Elue chaque année Miss Forniqua ! » etc (à lire sur la mélodie de « America » dans West Side story). Olympia ne manque donc pas de se remettre en question et de glisser lors des castings qu’elle a servis de modèle à des artistes peintres dont Gustave Courbet qui l’immortalisa dans « L’origine du monde…

PictoOKManet, Degas et tant d’autres peintres circulent ici, par clins d’œil et avec courtoisie et humour. Catherine Meurisse s’amuse et entraine son héroïne au-delà de ses limites. Le ton est cru, libertin et frais. Un bon moment de lecture.

Du côté des challenges :

Petit Bac 2014 / Bâtiment : Olympia

Challenge Petit Bac 2014
Challenge Petit Bac 2014

 

La Mondaine #1

Zidrou – Lafebre © Dargaud – 2014
Zidrou – Lafebre © Dargaud – 2014

Premier tome d’un diptyque qui commence en avril 1944. On découvre le personnage principal – Aimé Louzeau, inspecteur à la Brigade des mœurs – dans un abri parisien, attendant que les sirènes signalent la fin des bombardements. Aimé tue le temps en remontant ses souvenirs. Direction 1937, année de son arrivée à « La [brigade] Mondaine ».

Comme la dernière fois avec La Peau de l’Ours : j’en attendais beaucoup… j’en sors perplexe et je reste sur ma faim.

Zidrou et Jordy Lafebre : un duo qui s’était formé à une unique occasion, celle du travail de collaboration sur Lydie. Le résultat était pour moi un album fort, abouti, touchant… Comment pouvait-il en être autrement pour un autre album réalisé par ces deux auteurs ? Je ne l’envisageais pas !

Pourtant, je n’ai eu aucun plaisir à lire cet album sans surprise.

Je regrette la découpe proprette et basique des planches, le côté un peu convenu du scénario, l’utilisation très « cliché » de la prostitution, les confidences qui sonnent faux… Il n’y a rien d’original ici, rien que du déjà-vu et du déjà-lu.

PictomouiJ’ai vu le tome 2 en librairie… c’est bien, mais je ne suis pas intéressée par ce qui peut bien s’y passer. Si un lecteur compréhensif pouvait m’aiguiller sur un autre album de Zidrou…

 Amitié étroite

Vivès © Casterman – 2009
Vivès © Casterman – 2009

Francesca et Bruno se connaissent depuis le Lycée. Bruno a toujours été studieux et inhibé quant à la belle et insouciante Francesca, elle a toujours préféré privilégié les sorties avec ses copines et le shopping aux études. Comment ces deux-là en sont arrivés à sympathiser reste une énigme. Toujours est-il qu’ils se sont liés d’amitié en partie grâce à l’aide que le jeune homme apportait durant la scolarité (aide aux révisions, aux devoirs)… Ils ont flirté et se sont aimés.

Aujourd’hui, ils ont vingt ans et sont à l’Université.

« Comme presque tous les jeunes gens de leur génération, ils ont une vie sentimentale et sexuelle très libre, passant sans entraves et sans états d’âme d’un(e) partenaire à un(e) autre – et sans pour autant cesser de fréquenter leurs «ex». Mais le cas de ces deux-là est un petit peu plus particulier. Anciens amants, ils ont préservé entre eux l’une de ces «amitiés étroites» qui donne son titre à l’ouvrage : toujours sur le fil du rasoir entre la connivence sensuelle et l’amitié amoureuse, toujours en situation de dépendance affective mutuelle. Une relation très spéciale, et d’où les autres, tous les autres, sont exclus sans appel » (extrait du synopsis éditeur).

Bastien Vivès est un auteur en vogue. Né en 1984, il compte déjà à son actif une bonne quinzaine d’albums. C’est en publiant ses strips sur le net qu’il s’est fait repérer par Casterman ; l’éditeur lui a offert la possibilité de publier son premier titre. Elle(s) verra ainsi le jour en 2007 suivi de peu par Le goût du chlore, Hollywood Jan (Casterman sous le label KSTR) et La boucherie (publié chez Vraoum) en 2008. Amis lecteurs qui souhaiteriez accéder à une bio plus complète de Vivès, je vous invite à prendre connaissance de celle de Phylacterium (en cliquant sur ce lien).

Quant à moi, je balbutie encore dans ma connaissance de son univers. Début 2010, je découvrais son travail par l’intermédiaire du Goût du chlore, un ouvrage qui divise la critique ; je pourrais résumer en un « ça passe ou ça casse ». Amitié étroite et beaucoup moins contemplatif. Il décrit une relation amoureuse inaboutie entre deux jeunes gens. L’absence de communication entre eux étouffe complètement leurs sentiments qu’ils n’osent assumer. On est là face à un étrange jeu de séduction, très ambigu. Le dessin de Bastien Vivès est basique, les couleurs sont plates… trop lisses. Cependant, quelques variations sur certains passages nous font passer à une ambiance graphique qui vient suggérer l’émoi dans lequel les deux protagonistes se retrouvent lorsqu’ils sont ensemble.

PictomouiPas de coup de cœur, pas de déception, je suis assez neutre sur cette lecture qui, à n’en pas douter, va s’oublier très vite.

Les chroniques de Zazimuth, Mango et Lorraine.

Silver Spoon, tomes 2 à 4

Arakawa © Kurokawa – 2013
Arakawa © Kurokawa – 2013
Arakawa © Kurokawa – 2013
Arakawa © Kurokawa – 2013

Suite de ma découverte de la série après le tome 1 qui décrit l’arrivée de Yugo, jeune citadin, dans un Lycée agricole. Le personnage se cherche un avenir via un projet professionnel. Faute de mieux, il jette son dévolu sur la filière agricole sans trop savoir ce qu’il va y trouver. Contre toutes attentes, il se révèle à lui-même.

Arakawa © Kurokawa – 2013
Arakawa © Kurokawa – 2013

Le premier tome se refermait juste après que Yûgo ait découvert un four à pain sur la propriété du Lycée agricole d’Ohezo. Il décide de remettre le four en service. Quand il explique aux autres élèves ce qu’il est possible de faire cuire dans ce type de four, tous ne retiennent qu’une chose : le fait de pouvoir manger des pizzas. Après plusieurs heures passées à lire pour comprendre comment on utilise un tel four, se pose ensuite la question des ingrédients nécessaires à la fabrication des pizzas. Chaque secteur du lycée agricole est mis à contribution et différents élèves se mobilisent pour permettre à Yugo d’avoir tous les ingrédients dont il a besoin…

Une série très agréable à lire. L’année dernière, j’avais gagné un concours chez Choco et j’avais ainsi pu découvrir le tome 1. Vous connaissez mon scepticisme en matière de manga. Doublé de ma réticence à me lancer dans des séries interminables… Le fait de trouver mon compte dans Silver Spoon n’était donc pas une évidence… quant à ces trois « nouveaux » tomes, c’est Marie qui – cette fois – m’a permis d’asseoir mon avis quant à cette série.

La fraicheur de cette série a balayé mes doutes. On dévore les pages en compagnie d’un personnage très altruiste capable de mobiliser un lycée entier pour n’importe quel motif. Sans compter le fait qu’on apprend beaucoup de choses sur le secteur agricole. L’auteur confronte différents regards sur cette économie, il utilise les personnages secondaires qui apporteront des regards divergents sur ce secteur et la manière de l’aborder, confrontant ainsi en permanence deux points de vue : privilégie-t-on la qualité ou la rentabilité ?

PictoOKJe suis réellement intéressée par le devenir du personnage principal et du microcosme dans lequel il évolue. Il est sûr que je chercherais à lire les autres tomes (la sortie du tome 8 est annoncée en France pour le mois de novembre). Un univers accessible à partir de 10-12 ans.

 Arrête d’oublier de te souvenir

Kuper © Çà et là – 2009
Kuper © Çà et là – 2009

« Arrête d’oublier de te souvenir est l’auto parodie de la vie d’un auteur de bande dessinée, un parfait exemple d’auto fiction. Kuper se représente sous les traits d’un illustrateur embourgeoisé, pour une discussion avec le lecteur sur sa découverte du sexe, de la drogue, des dysfonctionnements de l’administration Bush et un vaste exposé sur les problèmes existentiels de l’Auteur, confronté à son quotidien de mari et de père… Au cours du livre, Kuper juxtapose le quotidien de sa vie, et notamment la grossesse de sa femme et ses conséquences, avec la présentation de séquences de flashback sur sa jeunesse, séquences dont il est à la fois le présentateur et un spectateur critique. Couvrant une longue période, de 1972 à 2005, les séquences autobiographiques sont l’occasion de citer de nombreuses références culturelles, de la découverte des Pink Floyd aux classiques de la bande dessinée, de Popeye à Crazy Kat en passant par Mad Magazine auquel Kuper collabore. L’actualité politique est également très présente, à travers un regard extrêmement critique sur les mandats des Bush (père et fils), ce qui ne surprend pas de la part de cet auteur qui compte parmi les dessinateurs américains les plus engagés. Un grand roman autobiographique » (synopsis éditeur).

Le dessin de Peter Kuper est assez lisse lorsqu’il se décrit au quotidien. Sans aspérités, les personnages sont comme plaqués sur des fonds de cases qui ressemblent aux décors d’un catalogue Ikea®. Quant aux passages où l’auteur se remémore son passé, on est là dans une veine graphique bien différente, plus agressive au regard, surchargée de détails et de hachures.

Dès le début de l’album, Kuper se permet une certaine familiarité avec son lecteur qu’il interpelle ouvertement. Ce « tu » m’a donné l’impression que j’étais prise à parti dans le monologue de l’auteur. Alors que ce dernier explique rapidement qu’il souhaite raconter ce qu’est le quotidien d’un auteur de BD américain, le lecteur se retrouve en fait pris dans une confidence nombriliste où on n’a d’autres choix que celui de voir un auteur tergiverser sur ses problèmes existentiels passés, présents et à venir. Vu le ton amusé du récit, j’ai pensé que la lecture serait agréable. Mais face aux extravagantes mises en scène présentes dans cet ouvrage et constatant que l’auteur s’écoute plus qu’il ne parle, ce témoignage autobiographique m’a rapidement ennuyée.

pictobofpictobofL’ouvrage m’est tombé des mains.

Romans

La Liste de mes envies

Delacourt © Livre de Poche – 2013
Delacourt © Livre de Poche – 2013

« Jocelyne est une modeste mercière habitant à Arras. Elle est mariée à Jocelyn, son premier amour, ouvrier dans l’usine de glaces Häagen-Dazs de la ville et ils sont parents de deux grands enfants, partis faire leur vie. Jocelyne tient, en plus de sa boutique, un blog, « dixdoigtsdor », qui rencontre un certain succès. Elle se souvient souvent de la vie qu’elle aurait souhaitée mais réussit néanmoins à être heureuse dans l’existence qu’elle mène. Poussée par des amies, elle joue pour la première fois à l’Euro Millions et gagne « 18 547 301 euros et 28 centimes ». S’étant rendue compte à quel point son existence en sera bouleversée, elle décide de n’en parler à personne, cache le chèque de son gain. Elle rédige alors la liste de ses envies, et décide de ne rien changer à sa vie, pour ne rien changer à son bonheur jusqu’à ce que Jocelyne s’aperçoive que le chèque a disparu (…) » (extrait synopsis Wikipedia).

Lu en deux ou trois heures, j’ai pris énormément de plaisir à découvrir et partager le quotidien de Jocelyne. Une femme modeste, fragile et intègre qui vit une expérience pour le moins déroutante. Le postulat de départ est risqué : comment imaginer qu’une personne censée ne fasse pas la démarche d’encaisser ce chèque ? Pourtant, avec elle, cela semble si évident.

PictoOKSans trop en faire, Grégoire Delacourt livre le portrait d’un petit bout de femme engoncée dans une vie banale. Très modeste, elle préfère regarder la vie au travers de sa vitrine que d’aller ébranler la sienne à coup de millions. Il y a quelques couleuvres dans ce roman que j’ai eu du mal à digérer mais ça se lit bien, très bien même.

 Un passé inavoué

Esnault © Editions Velours – 2009
Esnault © Editions Velours – 2009

Angie, 16 ans, vient passer quelques jours de vacances chez sa grand-mère paternelle ; « La sorcière » comme elle l’appelle. Elle bougonne à cette idée, sait qu’elle va s’ennuyer pendant plusieurs jours avant que son père ne vienne la rechercher. Et puis elle connait si peu cette grand-mère. Les jours s’étirent sans que rien ne se passe alors elle les tue à lire. Jusqu’au jour où elle découvre une vieille valise au grenier. En fouillant, elle tombe sur le journal intime de Suzanne. Intriguée, Angie en commence la lecture. Elle revit un épisode de la Seconde Guerre Mondiale. Le témoignage se passe en 1942.

Je ne suis pas entrée tout de suite dans ce roman, sa mise en route est un peu longue, je ne parvenais pas à trouver le rythme du récit. Par contre, dès lors que la jeune narratrice débute la lecture du journal intime de sa grand-mère, l’atmosphère change et on se laisse porter par un « je » de narration qui est très bien utilisé par Julie Esnault. Ce petit roman de 184 pages m’a surprise par bien des aspects.

PictoOKAu final, je ne m’attendais pas à y découvrir autant d’émotions. Très belle fiction sur le thème de la Shoah malgré quelques fautes repérées çà et là dans le texte.

Lettres du Père Noël

Tolkien © Pocket – 2013
Tolkien © Pocket – 2013

Les « Lettres du Père Noël » ont d’abord été destinées aux enfants de Tolkien. Chaque année, de 1920 à 1943, les enfants correspondaient avec le Père Noël.

Tolkien a écrit une lettre (parfois deux) prétendument envoyée du pôle Nord par le Père Noël ou l’Ours Polaire. Trente lettres – accompagnées de dessins – forment un récit des aventures du Père Noël et de son ours.

Entre la course annuelle pour que tout soit prêt pour le soir de Noël, aux attaques intempestives des gobelins, en passant par l’arrivée des neveux de l’Ours Polaire… le gros barbu n’a pas le temps de s’ennuyer !

On suit ainsi quelques temps forts de la vie de famille de Tolkien : l’arrivée de son deuxième enfant puis de sa fille, leur déménagement, la Seconde Guerre Mondiale. Beaucoup d’humour et une intarissable imagination qui permet à l’auteur de faire exister un personnage légendaire. Il le rend drôle, pointilleux, désorganisé, un peu rancunier…

PictoOKLoin, très loin de l’univers de Tolkien ! De quoi se laisser surprendre.

Le Goût du chlore (Vivès)

Le Goût du Chlore
Vivès © Casterman – 2008

Pour des problèmes de dos, un homme se rend régulièrement chez le kiné… pour s’entendre dire qu’il devrait aller à la piscine se muscler un peu… conseil qu’il n’était jamais parvenu à suivre jusque-là.

Mais cette fois il se motive et y va une fois, puis deux…Cela devient un rendez-vous hebdomadaire. Et puis il y a cette jeune fille…

Je ne suis pas fan du trait, ce qui m’a posé soucis pour entrer dans l’histoire. Je trouve que tout est un peu figé, les visages sont peu expressifs et les décors trop minimalistes. Passées les premières réticences, on se laisse progressivement envahir par toutes ces teintes de bleus aux vertus apaisantes.

J’ai réellement lu cet ouvrage, un peu particulier, en deux temps :
– dans un premier temps, les teintes bleues de l’album font ressortir une forme de mélancolie. Un début d’ouvrage silencieux et terne, des espaces très grands dans lequel on sent ce jeune homme bien seul… comme « à part ». Un début où on se contente d’observer un peu comme un poisson rouge dans son bocal.
– puis, progressivement, on contemple ce bout d’existence avec plus d’intérêt il me semble. Cela fait aussi écho au positionnement du personnage principal qui est plus impliqué peut-être (?). Je l’explique assez mal, c’est plus de l’ordre d’un ressenti induit par une BD composée majoritairement de cases muettes.

Je trouve que VIVES retranscrit très bien la fluidité des mouvements, on palpe même la différence entre l’aisance que cette jeune fille a de se mouvoir et le côté plus pataud du personnage principal. Entrent progressivement en scène les sons qui résonnent de manière si particulière dans une piscine, le goût du chlore nous parvient enfin aux papilles, la sensation de légèreté d’un corps plongé dans l’eau. Les angles de vue déformés par l’effet de l’eau prennent leur sens. On s’attache au personnage qui nous communique parfaitement le plaisir grandissant qu’il peut prendre à nager. Il prend confiance en lui, se découvre, s’émancipe en quelque sorte. On ne sait rien de ce personnage : ce qu’il aime, ce qu’il fait, comment il s’appelle… mais on l’observe évoluer dans l’eau avec plus ou moins de plaisir, on observe sa métamorphose et la manière dont il va s’affranchir de ce rite de passage qui semble être sa première relation amoureuse.

On s’essouffle avec lui… bref, je suis conquise par cet album.

Sur Sceneario, ils présentent l’album ainsi : « Le Goût du chlore est à l’image de cette piscine municipale où est allé nager le héros, car on peut être frileux à se jeter à l’eau, mais une fois dedans, on n’a plus envie d’en sortir… ». Je les rejoints sur cet avis !!

Sinon, un petit service que je demande à ceux qui liraient ces quelques lignes : que lui a-t-elle dit dans l’eau ?? Je suis très mauvaise en lecture labiale ^^

L’album a obtenu l’Essentiel Révélation à Angoulême en 2009.

Petits liens en vrac : la chronique de Bdgest, la fiche éditeur.

Le Goût du Chlore

Roaarrr ChallengeOne Shot

Éditeur : Casterman

Collection : KSTR

Dessinateur / Scénariste : Bastien VIVES

Dépôt légal : mai 2008

Bulles bulles bulles…

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Le Goût du Chlore – Vivès © Casterman – 2008