Moonshadow (DeMatteis & Muth)

« … un voyageur retourna dans la ville où il avait jadis vécu, une ville bâtie sur les Souvenirs, l’Innocence et la Joie, qu’il avait croisés irrégulièrement durant ses années d’errance. »

Je n’ai pas su résister à ce visuel de couverture. Cet enfant – qui nous tourne le dos et qui regarde ce visage lunaire inquiétant et sournois – m’a intriguée. En arrière-plan, un paysage infini, à en perdre la raison. J’ai eu envie de savoir ce qu’il cachait. D’être dans le secret, moi aussi, de son univers. Magnifique et intrigante illustration de Jon Muth que je pris comme une invitation à la lecture, une promesse de dépaysement et d’un grand voyage.

Alors de quoi ça parle ?

DeMatteis – Muth © Akiléos – 2020

Il était une fois… Moonshadow, un vieillard au couchant de sa vie. Moon est l’enfant qui, sur la couverture, regarde cette créature sphérique que l’on appelle un G’I-dose… cette boule est un être vivant capricieux. Ces êtres influencent à leur manière le destin de la galaxie. Cà et là dans l’univers, ils capturent des individus puis les placent dans des « zoos » où leurs victimes s’occupent comme elles le peuvent. La mère de Moon fut capturée et placée dans un des zoos des G’I-doses. Elle est le seul être vivant à avoir eu une relation affective avec un G’I-dose. Elle se maria avec lui. De leur union, naquit Moon.

Le père de Moon jouait au grand absent. Moon grandit dans un petit monde aux frontières limitées, sous la protection de sa mère qui le couvait d’amour. Jusqu’au jour où elle meurt. Peu après, le père de Moonshadow revient et catapulte Moon dans un vaisseau avec pour seuls compagnon Frodo (le chat de Moon) et Ira (un extra-terrestre poilu, lubrique et imprévisible).

C’est le début d’une grande errance. D’une grande aventure qui mènera Moon de planètes en rencontres, de joies en peines, de guerres en quiétudes.

Moonshadow raconte sa vie.

« Je suis assis là, Frodo (ce chat miraculeusement vieux) dans les bras, à me rappeler ces vers de Shelley ; à me rappeler aussi les spectres rugissants et les torrents furieux de MA vie ; à me rappeler par-dessus tout mes pérégrinations sur la « plage solitaire » de la jeunesse et l’ami adoré avec qui je la parcourais. »

Le premier numéro de Moonshadow est sorti en janvier 1985. L’éditeur en vante les éloges en arguant : « Véritable conte de fée pour adulte, Moonshadow écrit par J.M Dematteis et dessiné par Jon J. Muth est célèbre pour avoir été le premier roman graphique américain entièrement peint. Découvrez-le ici pour la première fois dans son édition définitive. »

Moonshadow – DeMatteis – Muth © Akiléos – 2020

Concrètement, Moonshadow est pour moi une aventure fantasque, un peu foutraque et très touchante. Une quête identitaire bancale qui a manqué plusieurs fois de me faire débarquer mais que j’ai tout de même continué à engloutir… par curiosité et du fait d’un attachement certain au personnage central de Moonshadow. Il est atypique. Naïf, empathique, bienveillant. Il est aussi dans le doute permanent. Aussi solide qu’une brindille, il s’appuie sur l’espoir que sa mère défunte guidera ses pas à partir de l’au-delà et que son compagnon de route (l’énergumène poilu et lubrique) saura le protéger. Orphelin, illuminé, criminel, sauveteur, … le héros aura vécu cent vies en une ! Il est souvent indécis et manque de confiance en lui alors forcément, ça le rend attachant. La curiosité m’a piquée de savoir ce qu’il allait devenir. Il me fallait savoir comment il parviendrait à se sortir des guêpiers dans lesquels il n’a pas son pareil pour aller se nicher…

… et puis, j’avoue que très vite, je suis tombée sous le charme des illustrations de Jon Muth. Son coup de pinceau est magnifique. Il sublime le récit, le sauve lorsque ce dernier fléchit, lui donne davantage d’élan quand il devient plus fougueux.

Moonshadow – DeMatteis – Muth © Akiléos – 2020

« Moonshadow » est une histoire patchwork. Celle d’une quête d’identité en premier lieu mais aussi une critique de la société. Ce jeune héros pose un regard sur le monde infini qui l’entoure : la guerre et ses conséquences, la famille, le pouvoir, les rapports entre les hommes et les femmes, la façon dont différentes communautés se côtoient, la religion, le sexe, l’amitié, la mort… On suit une vie, on vit une vie qui baigne dans la métaphore. Le personnage nourrit un imaginaire sans bornes et sa capacité à rêver, à extrapoler ou à déprimer ne connaît aucune limite. Nourrit d’un amour inconditionnel pour la littérature, il lit goulûment depuis le plus jeune âge et projette ses émotions et ses fantasmes dans les récits qui jalonnent son parcours. Ainsi, le narrateur fait son autobiographie à l’aide de miscellanées hétéroclites. Il nous raconte en quoi le fait de savoir quel est le sens de la vie fut une quête qu’il a mené durant toute son existence.

Moonshadow – DeMatteis – Muth © Akiléos – 2020

A l’aide de métaphores et de nombreuses références littéraires, on apprend donc quelles ont été ses joies enfantines, comment il a traversé les affres de l’adolescence et quelle est la porte qu’il a empruntée pour entrer dans la vie adulte. A partir de là, la vie comme on la connait avec ses joies et les douleurs incroyables qu’elle peut nous réserver. John Marc DEMATTEIS offre une vision de l’humanité, à la fois critique et tendre. Il montre comment la société -et les lois qu’elle établit – aliène les individus qui la composent ; elle est capable de veiller à leur bien-être autant qu’elle crée leur malheur. Par moment, le scénario devient une tribune qui dénonce les travers de l’humanité.

« Votre Oncle Sam, disait le message, vous envoie en vacances au Vietnam où les garçons deviennent des hommes, et les hommes, des cadavres. »

Que l’on hésite ou non à tourner la page, que l’on s’agace d’un énième rebondissement ou que l’on soit pris dans les mailles du scénario, tout de même… tout de même… la lecture est longue : prenante (par passages), plus revêche (à d’autres moments), j’ai mis plusieurs jours à parvenir au bout de l’album mais ne regrette en rien d’avoir tenu bon ! Le dénouement vaut vraiment le coup d’œil.

Moonshadow (récit complet)

Editeur : Akiléos

Dessinateur : Jon J. MUTH / Scénariste : John Marc DEMATTEIS

Traducteur : Mathieu AUVERDIN

Dépôt légal : février 2020 / 512 pages / 39 euros

ISBN : 978-2-3557-44600

Billy Symphony (Périmony)

Son baluchon sur l’épaule, Billy est prêt à affronter sa journée. Comme chaque jour, il transporte avec lui les maigres richesses qu’il possède. Il n’a pas le sou mais le sourire aux lèvres. Sa joie de vivre est palpable. D’un coup de crayon charbonneux, David Périmony donne vie à Billy. Son trait est rond et habillé de tons pastels très doux qui mélangent bruns, beiges, verts et bleus. Très vite, on sait que l’on va croquer cette lecture à pleines dents !

Périmony © Editions de la Gouttière – 2020

Au premier coin de rue, Billy suspend son pas assuré et s’arrête devant la vitrine du magasin d’instruments de musique. Ce saxo-là lui fait de l’œil, Billy voudrait le tenir. L’instrument est superbe mais bien trop cher pour son porte-monnaie qui crie famine. Billy doit se résoudre à l’évidence, il n’a pas les moyens de cette passion-là pourtant l’idée le taraude.

Billy cogite, tort la situation dans tous les sens jusqu’à ce qu’une idée lumineuse le frappe. Ni une ni deux, il en parle au gérant et le marché est conclu. Billy sera l’homme à tout faire du magasin de musique. Ce travail lui permet de réaliser son rêve. Le jour où Billy peut enfin s’acheter le saxophone, il est le plus heureux des hommes. Billy reprend alors la route mais c’est une autre vie qui s’offre à lui : celle de musicien !

Je n’arrive pas à l’écrire… cette chronique de « Billy Symphony » et pourtant, j’ai adoré cet album. Il y flotte une atmosphère agréable, douce et poétique. On se laisse réellement porter par le héros qui mène la danse de bout en bout, qui est tour à tour joyeux, euphorique, ému, triste… Il est traversé d’une multitude d’émotions que l’on ressent en écho grâce aux dessins très expressifs de David Périmony. L’auteur fait également preuve d’inventivité dans la manière dont il construit et rythme ses planches.

Avec Billy au cœur de cette histoire, on sait de suite que l’on va se laisser porter. Déjà parce que le héros n’a aucune contrainte et on comprend très vite qu’il n’a rien à perdre. Alors il tente, il ose car après tout, que risque-t-il de trouver au bout de son chemin à part une belle surprise ? L’album repose donc sur les épaules d’un doux-dingue, un rêveur, un passionné au grand cœur. Forcément, avec une bouille comme la sienne, la présence de son balluchon qui ne semble pas peser bien lourd et les airs jazzy qui volent de-ci de-là, je n’ai pu m’empêcher de penser à Abélard.

Cet album muet pétille malgré le sérieux du message de fond qu’il délivre. La malice, la poésie, les rires fusent de toutes parts alors qu’on parle de façon critique des travers de l’industrie du spectacle. Le propos est intéressant d’autant que l’album est aussi un bon support intermédiaire (entre adulte et enfant) pour parler d’Amitié. Ça me plait bien le fait de redire aux plus jeunes que la confiance que quelqu’un nous accorde n’est jamais définitive, que l’amitié se gagne… qu’elle est un bien aussi fragile que précieux.

De jolies trilles, des gazouillis d’oiseaux qui donnent la réplique aux rires de Billy, de sacrées bouilles et de belles trognes qui apparaissent durant le récit… L’auteur a construit une réelle alchimie pour parler d’une passion (celle que Billy voue à la musique) et de cupidité (celle du directeur du club qui emploie le jeune musicien). Les gestes fluides – presque aériens – des personnages nous embarquent dans la danse et on tourne les pages avec beaucoup curiosité. C’est avec autant de surprise que de plaisir qu’on découvre à plusieurs endroits du récit, quelques références à des univers cartoonesques et cinématographiques de la culture pop.

David Périmony offre une réflexion pertinente accessible à un lectorat de 5 à 99 ans. Beaucoup de douceur dans son trait, il nous montre qu’il est capable de créer un univers aussi poétique que musical. A lire ! 😉

Une lecture commune magique partagée avec Sabine et Noukette !!

La chronique de Moka qui m’avait mis l’eau à la bouche et qui accueille aujourd’hui la « BD de la semaine » .

Billy Symphony (récit complet)

Editeur : Editions de La Gouttière

Dessinateur & Scénariste : David PERIMONY

Dépôt légal : janvier 2020 / 104 pages / 16 euros

ISBN : 978-2-35796-001-5

L'Ours est un écrivain comme les autres (Kokor)

En 2016, les éditions Cambourakis font entrer dans leur catalogue la traduction de « L’Ours est un écrivain comme les autres » de l’auteur américain William Kotzwinkle. Me voilà plongée dans sa lecture. L’ouvrage m’interpelle même si quelques longueurs chatouillent régulièrement mes humeurs en raison de quelques longueurs… Mais le mouvement des personnages me séduit. Ce qui leur arrive m’amuse et la lecture ainsi faite de notre société et de ses dérives est à la fois drôle, cynique, cinglante et pertinente. Cerise sur le gâteau, l’écriture descriptive de Kotzwinkle nous demande peu d’efforts pour imaginer les scènes et les décors. De quoi est-il question ? Voilà, voilà, je vous explique :

Kokor © Futuropolis – 2019

Arthur Bramhall est un américain en quête de reconnaissance. Ce professeur déprime dans sa chaire universitaire. Il a pris un congé sabbatique pour se consacrer pleinement à l’écriture. Il rêve de notoriété et nourrit beaucoup d’espoirs dans un écrit mais ceux-ci partent en fumée lors d’un violent incendie qui détruit sa maison.

« Cette nuit-là un incendie faisait rage dans un vieux chalet. Les flammes indifférentes se nourrissaient maintenant des feuilles d’un manuscrit tout juste achevé. »

Depuis, Arthur a fait reconstruire son chalet avec l’argent qu’il a touché de l’assurance et réécrit son manuscrit. Parvenu à ses fins et satisfait du résultat, il ressent l’envie de fêter l’aboutissement de son travail.

Avant de partir, il place le manuscrit dans une mallette qu’il cache dans la cavité creuse d’un tronc d’arbre. Non loin de là, un ours assiste à la scène. Piqué par la curiosité, et pensant que la mallette contient des pots de miel, l’ours attend le départ de l’écrivain pour s’enquérir du contenu de ce précieux butin. Surpris de tomber nez-à-nez avec le manuscrit d’un roman, le plantigrade réfléchit à toute vitesse ; si les humains aiment lire, c’est que les livres valent de l’argent. Et avec de l’argent, on peut acheter quantité de pots de miel ! Voilà qui est alléchant !! Ni une ni deux, il décide de se rendre à New-York avec son joli magot. En chemin, l’ours ambitieux se crée une identité et c’est sous le nom de Dan Flakes qu’il emprunte malgré lui le chemin qui le mène droit à la célébrité.

« PittoResque ! »

C’est donc un ours gourmand qui prend les rênes du récit. Alléché par l’idée d’accéder à quantité de pots de miel, il entre sans se méfier dans la communauté des hommes. Incapable d’en comprendre les codes, il se laisse porter comme un pantin. Mais il reste naturel et son caractère imprévisible provoque des situations totalement loufoques. Le plantigrade est placide et se montre bien décidé à répondre lui-même à ses envies les plus folles. Tant qu’à la clé, il ait de quoi manger… il a tout pour être heureux.

« Sa voix, on dirait la corne du ferry de Staten Island ! »

L’Ours est un écrivain comme les autres – Kokor © Futuropolis – 2019

Surprenante idée que celle de William Kotzwinkle d’utiliser un ours à la truffe humide, qui roule les « R » comme personne et s’amourache des humains, de leurs maux, de leurs mots… pour singer nos propres défauts et la passivité que l’on a à regarder dériver nos sociétés sous l’influence du capitalisme. Sans aucun complexe pour sa grosse bedaine et son excessive pilosité, cet ours débonnaire va susciter chez nous (lecteurs) de belles émotions, beaucoup de sympathie et l’image d’un personnage réellement rassurant. C’est totalement fou de constater à quel point on est bien à son contact. Pour équilibrer cet excès d’aménité… il y a tout ce qui compose l’environnement du plantigrade.

En toile de fond, l’ambiance opère. Le poids des mots joue un jeu aussi subtil que sournois. Il y a d’abord le fait que chaque personnage secondaire ne voit la vie que par le biais des intérêts qu’il peut en tirer. Puis il y a le reste… Les coups de pub savamment étudié, le jeu des non-dits et celui des journalistes, les soirées de promotion, les stratèges éditoriaux, le placement de produits par la voie des services de presse, des interviews et des plateaux télé… On assiste à la construction insensée d’une idole, d’un mythe, d’une mode. Et tout cela nait de quoi ? De la naïveté désarmante d’un individu. Sa candeur est prise pour du génie… et ce génie emballe les esprits.

« Il faut capitaliser là-dessus »

L’air de rien, Alain Kokor nous embarque sur le fond autant que sur la forme. Dans des tons ocres-sépia, on découvre le parcours de cet ours comme dans un rêve. Le coup de crayon à la fois tendre et espiègle d’Alain Kokor ravit les pupilles et le propos ravit l’esprit. C’est doux et piquant à la fois, à la fois irréel et pourtant bien ancré dans notre société. Alain Kokor a extrait l’essentiel du roman de Kotzwinkle, ce qui fait sens, ce qui rend drôle, ce qui nous tient en haleine et en alerte. Je n’ai rien retrouvé des lourdeurs de ma lecture du roman, j’ai savouré et me suis laissée surprendre une seconde fois par le dénouement. Il n’y a qu’un seul passage [du texte de Kotzwinkle] que je n’ai pas retrouvé mais le cahier graphique inséré en fin d’album vient lever le voile sur cette absence et reprend en substance l’extrait mis au silence.

Sous la plume de l’ami Kokor, je me suis surprise à aimer de nouveau cette Amérique-là, à la fois lobotomisée, formatée et pourtant si gourmande d’accueillir la nouveauté, l’originalité… si capable de nous faire croire qu’à l’impossible nul n’est tenu. Et tandis que le plantigrade flirte avec les étoiles, l’écrivain perdu [Arthur Bramhall] fait le mouvement inverse en revenant peu à peu à l’état de nature [cerise sur le gâteau, on reconnaît en lui les traits d’un personnage qui est familier des amateurs de l’auteur et que l’on côtoie dans « Kady » ou encore dans « Le commun des mortels » ]. La question est entière de savoir laquel de ces deux énergumènes est le plus clairvoyant ? De l’homme ou du plantigrade, qui se fourvoie et qui s’épanouit ?

« Rock and Roll boRdel !! »

 « L’Ours est un écrivain comme les autres » est une succulente fable urbaine et Alain Kokor l’illustre d’une douce folie qui nous enchante.

Le roman est chroniqué ici sur le blog.

Jolie lecture commune avec Sabine et Noukette

et puisque nous somme mercredi, je saute sur l’occasion pour rejoindre les « BD de la semaine » qui se rassemblent aujourd’hui chez Stephie.

L’Ours est un écrivain comme les autres (récit complet)

Editeur : Futuropolis

Dessinateur & Scénariste : Alain KOKOR

Dépôt légal : octobre 2019 / 128 pages / 21 euros

ISBN : 978-2-7548-2426-2

La Cantina (Le Gall)

« C’est un de ces cactus saguaros, dit « cierges » ou « candélabres » , comme il s’en dresse une foule à travers le Mexique. Mais celui-ci lance ses vertes colonnes jusqu’à quinze mètres en direction du firmament. C’est pourquoi Louis-Marie l’a désigné parmi tant d’autres pour devenir son interlocuteur privilégié. Il lui avait semblé que, étant plus près du ciel, ce cactus-là s’y connaîtrait mieux que ses collègues, question mystères de la création et toute la suite. »

Le Gall © Alma – 2020

Au milieu du désert de Sonora, Ferdinand se dresse. Et non loin de Ferdinand, il y a La Cantina. Et c’est dans ce coin perdu que Louis-Marie est venu s’échouer.

Louis-Marie vit-là depuis un moment déjà. Il partage chaque jour que Dieu fait avec Felipe, son ami, son homme de main, son majordome mexicain. Felipe lui tient compagnie. Ils veillent l’un sur l’autre. Quoi que… il serait plus juste de dire que Felipe veille sur Louis-Marie. Pourtant, sous ses airs de ne pas y toucher, Louis-Marie a l’œil sur son camarade d’infortune ; il sait quand il est abattu, il sait quand la fatigue le cueille, il sait quand Felipe va le piquer d’une boutade complice… Il sait que Felipe s’inquiète de le voir partir chaque jour dans le désert pour aller rejoindre Ferdinand. Il sait ça Louis-Marie… pourtant, il sait si peu de choses de lui-même…

« Louis-Marie appelle ce cactus Ferdinand sans bien savoir pourquoi. Il lui a fallu un sacré bout de temps pour se mettre à parler dans le désert, seul et à voix haute. Car Louis-Marie n’est pas dupe, il sait que Ferdinand n’est qu’un cactus. »

Et puis un jour, une blonde venue de nulle part. Une blonde « tombée du ciel » a passé la porte de la Cantina. Une blonde qui se prénomme Rita et s’est mise à faire du gringue à Louis-Maris. Dès lors, Louis-Marie ne se demande plus s’il ne serait pas mieux à se geler les fesses sur un glacier plutôt que de se faire bouillir le cuir en plein désert. Non. Maintenant, Louis-Marie se demande plutôt comment il a atterri à la Cantina ? Comment il fait si bon avec Rita ? Depuis combien de temps au juste est-il là ? Et sa vie d’avant, comment était-elle ?

Quand Frank Le Gall ne fait pas de la bande dessinée, que fait-il ? Des romans, entre autres… Vous connaissez obligatoirement le papa de « Théodore Poussin » … et j’ai pu lire bon nombre de chroniques dithyrambiques incitant à lire « Là où vont les fourmis » que Michel Plessix a illustré.

Il faut un petit temps de démarrage à cette Cantina pour trouver son rythme de croisière. En tout cas, je suis restée un peu médusée quelques dizaines de pages avant de m’y intéresser. Car après tout, un homme qui cause à un cactus… une femme qui s’installe au milieu de nulle part pour trouver Dieu… et une partie de jambes en l’air aussi brève que maladroite dès la trentième page… Je me suis dis que ce n’était pas gagné et j’ai douté de voir un jour le bout de ce roman !

Pourtant… malgré l’étuve dans laquelle on mijote (je rappelle qu’on est en plein désert mexicain), on remarque que Frank Le Gall a branché une agréable climatisation narrative. Beaucoup d’humour et un poil de loufoquerie m’ont fait ronronner de contentement. Les personnages ont un sens de la répartie prometteur, des métaphores d’une fraicheur et d’une originalité inespérées… Bref, si j’ai navigué à vue au début – certaine que les éléments narratifs en présence avaient un potentiel assez limité -, c’était pour mieux constater ensuite que j’étais férée ! Je me suis laissée porter par cette plume agile qui décrit de façon espiègle un huis clos et ses protagonistes. L’auteur pimente l’intrigue en permanence, dépose ça et là des petits riens qui titillent notre curiosité et nous incitent à poursuivre la lecture, à s’installer dans cette auberge perdue où la tequila coule à flot… et à découvrir les raisons de cette fichue amnésie qui a frappé Louis-Marie. Plus les pages se tournent, plus ce qui s’y passe est fou. Et aussi fou cela soit-il, une seule chose m’importait : de savoir comment tout cela allait se conclure.

Portrait d’une Amérique de la fin des années 1960. Vague à l’âme, mal de vivre et Summer of Love !

Se laisser aller au jeu des suppositions. Voir que l’on fait fausse route. Envisager de nouvelles hypothèses. « Aller, encore un chapitre et j’éteins la lumière… » … puis s’y retrouver coincée dedans une heure après. Un roman surprenant, déroutant… et qui a permis à mon imagination de s’en donner à cœur joie. C’est totalement fantaisiste, jusqu’à l’invraisemblable… cet ouvrage permet de faire une belle coupure avec le quotidien !

La Cantina (roman)

Editeur : Alma

Auteur : Frank LE GALL

Dépôt légal : février 2020 / 292 pages / 19 euros

ISBN : 978-2-36279-466-7

Paul à la maison (Rabagliati)

Difficile pour moi de faire l’impasse sur « Paul à la maison » , neuvième tome de l’univers « Paul » créé par Michel Rabagliati en 1999. Aucune fréquence définie pour la publication d’un nouvel opus de Paul. La surprise toujours. L’impatience dès que l’on sait qu’un autre tome arrive. Puis la lecture dont on se régale souvent… ou, ponctuellement, que l’on range avec une légère pointe de déception en bouche.

La vie de Paul est calme désormais. Son divorce est consommé, Rose (sa fille) vit à temps plein chez sa mère. Il n’y a plus que des bricoles qui rythment le quotidien, souvent des impondérables d’ailleurs. Les semaines se suivent et se ressemblent souvent :  faire les courses pour sa mère et les lui apporter, acheter des petits riens à sa fille, se rendre dans une lointaine école pour y faire une intervention… Le temps est venu de se consacrer à soi, de s’accorder du temps pour les loisirs mais Paul a de goût à bien peu de choses. La cinquantaine est là… à croire que c’est la décennie de la râlerie !

En rendant visite à sa mère, Paul se visionne le film de ces dernières années. De son enfance, des événements marquants qui ont fait date dans la vie de ses parents, leur divorce, le remariage de sa mère puis sa solitude depuis ces dernières années. Il se remémore aussi ce qu’il sait d’elle, la sixième enfant d’une fratrie de treize, son entrée précoce sur le marché du travail, sa rencontre avec celui qui deviendra le père de ses enfants… Ces visites sont aussi l’occasion de mesurer à quel point les choses changent avec l’arrivée des technologies. La cinquantaine est là et le comme « c’était mieux avant » vient ponctuer chaque observation !

Fichtre. Voilà un album bien nostalgique et bien lent. On y retrouve cette tristesse qui avait teinté « Paul à Québec » (le personnage principal y avait enterré son beau-père, mort des suites d’un cancer). Ce neuvième tome est proche d’un arrêt sur image et l’occasion, pour Paul, de faire une grosse introspection. A force de cohabiter avec sa solitude, Paul est devenu morose. A 51 ans, il vit seul et cette situation lui pèse. Paul se replie, ne supporte pas le changement, rumine, devient hypocondriaque, est touché de sinistrose, bref… Paul broie du noir.

Au travers de cette parenthèse moins entraînante que la plupart des albums de la série, Michel Rabagliati montre une nouvelle facette de son personnage… celle des mauvais jours. Bien sûr, on avait déjà perçu que par périodes, Paul pouvait manquer d’entrain. Mais là, le malaise est profond. Pris d’une sévère crise de la cinquantaine, Paul fait du « sur place » . Son entourage semble s’être réduit comme peau de chagrin alors qu’atour de lui, il y a une myriade de choses à attraper. Au-delà de ça, Paul s’englue dans son quotidien, donne des croquettes à son chien chaque matin, va de spécialiste en spécialiste pour qu’ils mettent des mots sur ses maux, esquive son voisin, déserte son jardin, mange en tête-à-tête avec son téléviseur… Si sa vie semble vide, les cases quant à elles regorgent de petits détails : d’une étiquette de boite de conserve, d’une enseigne, d’une forme architecturale. Un monde où finalement, pour ce personnage, la seule source de plaisir semble être visuelle. Alors il dessine…

J’ai finalement peu de choses à dire sur ce tome qui propose un récit assez linéaire. La lecture n’est pas désagréable pour autant. Un tome que j’ai trouvé plus personnel que les précédents ; par l’intermédiaire de son alter-ego de papier, Michel Rabagliati s’y livre de façon plus explicite et couche sur papier quelques confidences :

« Ce soir, on lance Paul au Parc, mon septième. J’espère que les lecteurs l’aimeront. En tout cas, je ne le saurai pas ce soir, puisqu’ils ne l’ont pas encore lu ! on a eu quelques bonnes critiques dans les journaux, ça devrait aller. Pourquoi est-ce si stressant de laisser partir un livre à la rencontre du public ? on se sent si inquiet et vulnérable. Comme dans le cabinet d’un médecin. »

C’est un bout de vie québécoise que Michel Rabagliati raconte au travers de Paul, complété de quelques bouts de sa propre vie et peut-être quelques anecdotes glanées dans son entourage. Car la petite histoire de Paul nous permet de fouler le sol québécois. A travers son héros fictif, « Paul » est une chronique sociale qui ouvre à la culture québécoise (références musicales, télévisées, cinématographiques, littéraires…). On y renifle des odeurs de pâtisseries qu’on ne mangera que là-bas, nos oreilles frétillent au contact de cet accent si chaleureux, on effleure entre-aperçois de nouveaux spots publicitaires… sans être trop dépaysés puisque la course à la consommation est la même, le mantra métro-boulot-dodo est identique et dans les transports en commun, on observe un paysage similaire d’usagers qui ont le nez collé sur leur écran de téléphone.   

Plaisir de retrouver Paul. Parenthèse enchaînée pour une petite heure de lecture. Les amoureux de la série devraient se régaler ; pour les profanes, ce n’est pas la meilleure facette que Paul ait à montrer de lui mais c’est une belle occasion de faire sa connaissance [chaque tome est une porte d’entrée dans l’univers de Paul et chaque tome contient un récit complet que l’on peut lire indépendamment des autres, sans avoir la fâcheuse impression d’avoir raté un wagon].

La chronique de Sabine dans son Petit Carré Jaune et le très bel article de François Lemay (avec de l’interview inside).

Paul à la maison (tome 9)

Editeur : La Pastèque

Dessinateur & Scénariste : Michel RABAGLIATI

Dépôt légal : janvier 2020 / 208 pages / 25 euros

ISBN : 978-2-89777-072-3

Django Main de feu (Rubio & Efa)

Django Reinhardt. Ce talentueux jazzman qui a fait naître le jazz manouche avec son ami et partenaire le violoniste Stéphane Grappelli. Pour leur seconde collaboration, Salva Rubio et Efa ont eu l’excellente idée de revenir sur une période de la vie peu connue : sa jeunesse. Ils explorent ainsi chaque facette de des premières années de Django Reinhardt, de sa naissance au début de son envol en tant qu’artiste. Minutieusement, les auteurs montrent comment la légende s’est construite et comment un guitariste virtuose a percé à force d’obstination.

Rubio – Efa © Dupuis – 2020

Django est tsigane. Impatient de poser ses yeux sur le monde, il est né au beau milieu de l’hiver. Au beau milieu d’un chemin enneigé, au beau milieu de nulle part… c’est du moins un symbole que Salva Rubio et Efa ont voulu faire apparaître. Il est né de rien, d’une famille manouche qui vivotait des petits concerts de musique donné çà et là, au gré de leurs haltes.

Sa mère l’a appelé « Django » , « celui qui réveille » . Un prénom prémonitoire.

Son enfance, il préfère la passer à faire les 400 coups plutôt qu’à user ses fonds de culottes sur les bancs de l’école. De toute sa vie, jamais il ne voudra apprendre à lire et à écrire.

Son enfance, il préfère la rêver avec un banjo dans les mains… instrument que sa mère finira par lui offrir à ses 12 ans. C’est une révélation pour lui. Comme un prolongement de sa pensée. Dès lors, il délaisse les affrontements avec les gamins des clans rivaux et préfère s’esquinter les mains sur les cordes de son instrument. Jour et nuit, il joue inlassablement et progresse à une vitesse vertigineuse. A force de ténacité, il parvient à intégrer le groupe que des membres de sa famille ont monté. Avec eux, il se produit sur scène pour la première fois. Son rêve de gosse.

Dès lors, le bouche-à-oreille fait son travail. Django est très vite remarqué. Vetese Guerino lui propose de l’accompagner. Puis Maurice Alexander, puis des artistes toujours plus célèbres, laissant espérer une carrière à l’international. Jusqu’à cet incendie dont il sortira vivant mais avec sa main gauche gravement mutilée. Malgré ce handicap majeur, Django reprend le chemin de la musique… pour épouser la carrière artistique que nous lui connaissons.

En annexe de l’album, Salva Rubio explique comment le projet de « Django, main de feu » s’est construit. Il revient généreusement sur sa démarche en tant qu’historien et scénariste. Il relate ses rencontres avec la communauté tsigane pour recueillir des témoignages (et notamment ceux des descendants de Django Reinhart) et le travail de recherche qu’il a mené en vue de la constitution d’une généreuse documentation autour du personnage historique de Reinhardt. Il s’arrête longuement sur le parcours de Reihnardt. Il explique enfin la collaboration avec Efa et les choix narratifs qu’ils ont dû prendre pour aboutir à une histoire cohérente.

Quant au scénario, il fait habillement cohabiter des faits précis et une part d’exagération.

« … dans l’univers manouche, c’était seulement par la tradition orale que l’histoire était transmise, volontairement embellie d’anecdotes, d’exagérations et de contes rarement fiables pour le chercheur. »

On est là dans une alternance entre quelque chose qui plaque le personnage au sol (sa condition sociale, le fait qu’il a grandi dans « la Zone » (un no man’s land dans lequel sa mère et son clan se sont installés, laissant les enfants en électrons libres, livrés à eux-mêmes et à leur plus folles envies) et ses rêves démesurés de reconnaissance, sa folle certitude d’être le meilleur dans son domaine, un leitmotiv qui revient à maintes reprises dans le récit.

« Je suis le meilleur de la Zone. Enfin, le meilleur de Paris. Peut-être même de toute la France ! »

Au dessin, Efa nous enchante d’illustrations magnifiques dans des tons pastel. Son trait a une rondeur enfantine très agréable. On a l’impression que la personnalité de Django est un mélange d’insouciance et d’obstination. Efa s’approprie parfaitement le ton parfois léger que le personnage emploie pour se dérober à tout ce qui n’aurait pas trait à la musique. Le dessinateur s’appuie aussi sur la complicité et les rapports très chaleureux qui relient l’ensemble des membres du clan tsigane. Nous voilà pris dans la communauté comme un membre à part entière. Il y a « l’ici » et le reste du monde où Django se produit sur scène. Django en est le centre de cet univers… un personnage solaire qui réchauffe quiconque se place dans son sillage.

Je ne connais rien de la vie de Django Reinhardt. Bien consciente que les faits exposés sont tantôt véridiques tantôt affabulés, le récit n’en est pas moins cohérent et réellement entraînant.

Django – Main de feu (récit complet)

Editeur : Dupuis / Collection : Aire Libre

Dessinateur : EFA / Scénariste : Salva RUBIO

Dépôt légal : janvier 2020 / 80 pages / 17,50 euros

ISBN : 979-1-0347-3124-4