La Cantina (Le Gall)

« C’est un de ces cactus saguaros, dit « cierges » ou « candélabres » , comme il s’en dresse une foule à travers le Mexique. Mais celui-ci lance ses vertes colonnes jusqu’à quinze mètres en direction du firmament. C’est pourquoi Louis-Marie l’a désigné parmi tant d’autres pour devenir son interlocuteur privilégié. Il lui avait semblé que, étant plus près du ciel, ce cactus-là s’y connaîtrait mieux que ses collègues, question mystères de la création et toute la suite. »

Le Gall © Alma – 2020

Au milieu du désert de Sonora, Ferdinand se dresse. Et non loin de Ferdinand, il y a La Cantina. Et c’est dans ce coin perdu que Louis-Marie est venu s’échouer.

Louis-Marie vit-là depuis un moment déjà. Il partage chaque jour que Dieu fait avec Felipe, son ami, son homme de main, son majordome mexicain. Felipe lui tient compagnie. Ils veillent l’un sur l’autre. Quoi que… il serait plus juste de dire que Felipe veille sur Louis-Marie. Pourtant, sous ses airs de ne pas y toucher, Louis-Marie a l’œil sur son camarade d’infortune ; il sait quand il est abattu, il sait quand la fatigue le cueille, il sait quand Felipe va le piquer d’une boutade complice… Il sait que Felipe s’inquiète de le voir partir chaque jour dans le désert pour aller rejoindre Ferdinand. Il sait ça Louis-Marie… pourtant, il sait si peu de choses de lui-même…

« Louis-Marie appelle ce cactus Ferdinand sans bien savoir pourquoi. Il lui a fallu un sacré bout de temps pour se mettre à parler dans le désert, seul et à voix haute. Car Louis-Marie n’est pas dupe, il sait que Ferdinand n’est qu’un cactus. »

Et puis un jour, une blonde venue de nulle part. Une blonde « tombée du ciel » a passé la porte de la Cantina. Une blonde qui se prénomme Rita et s’est mise à faire du gringue à Louis-Maris. Dès lors, Louis-Marie ne se demande plus s’il ne serait pas mieux à se geler les fesses sur un glacier plutôt que de se faire bouillir le cuir en plein désert. Non. Maintenant, Louis-Marie se demande plutôt comment il a atterri à la Cantina ? Comment il fait si bon avec Rita ? Depuis combien de temps au juste est-il là ? Et sa vie d’avant, comment était-elle ?

Quand Frank Le Gall ne fait pas de la bande dessinée, que fait-il ? Des romans, entre autres… Vous connaissez obligatoirement le papa de « Théodore Poussin » … et j’ai pu lire bon nombre de chroniques dithyrambiques incitant à lire « Là où vont les fourmis » que Michel Plessix a illustré.

Il faut un petit temps de démarrage à cette Cantina pour trouver son rythme de croisière. En tout cas, je suis restée un peu médusée quelques dizaines de pages avant de m’y intéresser. Car après tout, un homme qui cause à un cactus… une femme qui s’installe au milieu de nulle part pour trouver Dieu… et une partie de jambes en l’air aussi brève que maladroite dès la trentième page… Je me suis dis que ce n’était pas gagné et j’ai douté de voir un jour le bout de ce roman !

Pourtant… malgré l’étuve dans laquelle on mijote (je rappelle qu’on est en plein désert mexicain), on remarque que Frank Le Gall a branché une agréable climatisation narrative. Beaucoup d’humour et un poil de loufoquerie m’ont fait ronronner de contentement. Les personnages ont un sens de la répartie prometteur, des métaphores d’une fraicheur et d’une originalité inespérées… Bref, si j’ai navigué à vue au début – certaine que les éléments narratifs en présence avaient un potentiel assez limité -, c’était pour mieux constater ensuite que j’étais férée ! Je me suis laissée porter par cette plume agile qui décrit de façon espiègle un huis clos et ses protagonistes. L’auteur pimente l’intrigue en permanence, dépose ça et là des petits riens qui titillent notre curiosité et nous incitent à poursuivre la lecture, à s’installer dans cette auberge perdue où la tequila coule à flot… et à découvrir les raisons de cette fichue amnésie qui a frappé Louis-Marie. Plus les pages se tournent, plus ce qui s’y passe est fou. Et aussi fou cela soit-il, une seule chose m’importait : de savoir comment tout cela allait se conclure.

Portrait d’une Amérique de la fin des années 1960. Vague à l’âme, mal de vivre et Summer of Love !

Se laisser aller au jeu des suppositions. Voir que l’on fait fausse route. Envisager de nouvelles hypothèses. « Aller, encore un chapitre et j’éteins la lumière… » … puis s’y retrouver coincée dedans une heure après. Un roman surprenant, déroutant… et qui a permis à mon imagination de s’en donner à cœur joie. C’est totalement fantaisiste, jusqu’à l’invraisemblable… cet ouvrage permet de faire une belle coupure avec le quotidien !

La Cantina (roman)

Editeur : Alma

Auteur : Frank LE GALL

Dépôt légal : février 2020 / 292 pages / 19 euros

ISBN : 978-2-36279-466-7

Giboulées de soleil – Lenka Hornakova-Civade

images« Il faut le préciser, on est des bâtardes de mère en fille, comme certains sont boulangers ou rois. Aujourd’hui, il n’existe plus de boulangers. Ils ont été remplacés par des boulangeries industrielles qui crachent du pain sans âme, d’après maman Marie, qui fait son pain pour la semaine à la maison. Les rois n’existent plus non plus et ont été remplacés, eux, par le Parti Communiste. Il faut maintenant être communiste de père en fils. L’avantage avec le communisme, c’est que chacun peut l’adopter, alors que normalement il n’y a qu’un seul roi par pays. […] A part être bâtardes, dans notre famille, nous ne sommes pas communistes, nous sommes brodeuses, de mère en fille. »

Alors c’est l’histoire de filles-sans-père. D’une lignée de bâtardes, qui, à chaque nouvelle génération, se battent, vivent, avancent avec force, courage, détermination. En toile de fond, l’histoire d’un pays aujourd’hui disparu, la Tchécoslovaquie. De 1930 à 1980.

Je pourrais vous raconter l’histoire, oui mais voilà, je crois que moins on en sait, mieux c’est ! Il faut aller voir, se plonger dans ce merveilleux 1er roman. Vous me direz que je ne suis pas objective, que les histoires de femmes, d’héritage, de transmission, de filiation, de lien mère-enfant, de maternité,  de broderies, de lignée, d’émancipation, d’engagement, de quête de liberté … c’est un peu mon truc ! Le sujet de ma thèse ! Alors qu’évidemment ce livre ne pouvait que me plaire …. C’est vrai, toutafé vrai ! Il y a de ça, évidemment ! Et il y a aussi cette si jolie écriture, simple, tendre, à l’accent chantant des pays de l’est. Il y a aussi ces voix de femmes, ces histoires emmêlées, sombres, belles, violentes…. Un souffle de révolte et de liberté dans ce 1er roman que j’ai dévoré le temps d’un week-end, le temps d’une respiration dans cette rentrée scolaire complètement folle 😉

 

Et pour vous donner envie, des extraits à savourer sans aucune modération !

Extraits

« Ce chemin est lent, il invite à traîner le pied, à regarder les champs et les forêts, à ramasser des mûres le long des fossés, des pommes, ou des noix, suivant les saisons, et on peut y sautiller pieds nus. Bref, c’est une route amusante, et on n’y croise personne. Il ne s’y passe jamais rien, sauf toutes ces petites aventures quotidiennes. Les boutons de fleurs qui s’ouvrent, les musaraignes qui ont de nouvelles portées, les corbeaux qui arrivent plus tôt dans la saison ou tardent à repartir pour laisser la place au printemps, les branches cassées des vieux pommiers dont personne ne prend soin après un orage d’été plus violent que d’habitude. Si on n’y passait pas avec Rose et maman Magdina, personne ne saurait que tous ces petits riens existent. C’est à se demander si ce chemin n’est pas là juste pour nous. »

«  Elles attendent. Secousse, bien violente. C’est de l’amour ou de la haine pour ces deux femmes ? Elles savent, elles savaient, et elles ne m’ont rien dit, ne m’ont pas prévenue de la douleur du monde, de la charge que l’on doit porter, du poids du silence. J’entends maintenant leurs regards, illisibles et lourds. Je leur en veux terriblement, elles n’avaient pas le droit de se taire, le silence n’explique rien. Moi, je voudrais leur parler, sans savoir exactement quoi dire et comment. Alors j’égraine tous les mots que je connais, je cherche les meilleurs, les plus justes pour raconter ma journée. Comment raconte-t-on une journée comme ça à sa mère, à sa grand-mère ? Impuissante, je finis par me taire, je me sens devenir taiseuse, comme elles deux. »

« Mais mamie Marie m’a prise sur ses genoux, m’a embrassée et a chuchoté à l’oreille « Tu n’appartiens à personnes. Tu es libre. Il n’y a que ça qui compte. Ne l’oublie jamais. » Elle m’a serrée très fort… » 

« Au fond de moi, je ne sais pas si j’aurais tellement aimé rentrer dans le cadre de la normalité. La normalité, c’est ce qu’on nous assène dès notre plus tendre enfance. Pas d’écart, pas de fantaisie, pas de différence, ni plus haut, ni plus bas, ne pas sortir du rang, ne pas être remarquable, ni remarqué, être effacé. D’ailleurs, on en a fait une idéologie, de la normalisation. Ça présuppose que l’on sait ce qui est normal et que l’on tend vers cela. En gros, c’est penser, vouloir, dire et vivre tous la même chose. Du moins en apparence. Oui, s’effacer, et là, paradoxalement, on peut commencer à exister soi-même, secrètement, en catimini ; avoir une vie clandestine. Moi, je ne rentre pas dans le moule, j’ai une tâche de naissance, une ligne blanche depuis des générations. C’est ça être moi, être de la lignée blanche, ne pas être normale. Je crois que ça me convient, en dépit de la prof et du reste du monde. »

 

68 premières fois

 

Encore une merveille savourée grâce à cette formidable aventure des 68 premières fois (allez découvrir les nombreux billets et cette belle communauté héhé c’est par !)

Giboulées de soleil, Lenka Hornakova-Civade, Alma Editeur, 2016.

Ici ça va – Thomas VINAU

 

IciCaVaCeci n’est pas un billet. C’est un cri du cœur. Rien que ça !

Un soir d’insomnie et de cou tordu, j’ai lu. Ce livre. Minuscule. Un petit rien. Qui raconte un petit bout de vie. Pas un grand livre, avec des grandes idées, des grands projets, une écriture chiadée, des phrases tournées, tarabiscotées. Non. Rien de tout ça. Juste un petit livre. Rempli de mots justes. Simples. De soleil aussi. Rempli d’amour et de poésie.

 

Les mots de Thomas Vinau :

Ici ça va c’est l’histoire d’une reconstruction, d’une rénovation. D’une remise à jour dans le sens d’un retour à la lumière. C’est l’histoire d’une rivière, d’une maison, de deux personnes qui s’aiment, debout, d’une histoire familiale, d’un homme qui se sert de derrière, pour regarder devant. C’est un livre qui a la prétention de l’aube, de l’horizon, du recommencement. Un livre comme certains matins. Parfois. Un livre qui veut croire….

 

Je n’arrive pas à vous le raconter, à mettre des mots dessus. Juste de vous dire qu’il faut le lire. Si. Et vite. Parce qu’il fait un bien fou ! Parce qu’il dit l’espoir. Parce qu’il donne du courage et de la confiance dans demain. Parce qu’il cause de nous. Parce qu’il raconte la vie, la petite vie, la vraie, la tendre, celle qu’on aime…..

Ce livre est MAGISTRAL. Lisez-le !

Extraits

« La nuit dernière, avant de nous endormir, nous avons un peu parlé. Je n’y avais pas vraiment repensé depuis que nous sommes arrivés. C’est bon d’être dans l’action. D’être debout et de s’essuyer le front. Je vais essayer de continuer ainsi longtemps. […] Elle m’a dit qu’elle était heureuse d’être ici. Qu’elle était pleine d’espoir pour l’avenir. Je lui ai répondu que moi aussi. Nous nous sommes endormis comme ça. Bien au chaud dans nos projets. Avec demain comme couverture. »

« C’est comme s’enfoncer dans une forêt ébouriffée. Ou marcher au bord de la rivière. On arpente sa vie. On choisit un chemin. On s’y habitue. On tente de retenir la route. L’itinéraire. C’est normal, il faut un biais pour découvrir. Un plan. Le chemin devient familier. Rassurant. On élabore nos propres repères.  A partir de ce que l’on connait. Mais on ne connait rien. Les vrais ignorants ignorent leur ignorance. C’est un peu comme voir le paysage par une petite, petite, toute petite fenêtre. Et finir par croire que le paysage se limite à ce qu’on en perçoit par cette petite, petite, toute petite fenêtre. Au lieu d’essayer d’élargir la fenêtre. De casser les murs. On préfère réduire ce paysage. Penser qu’il n’est que ce l’on en voit. S’en contenter. C’est plus confortable. Et puis un jour on se rend compte que le monde est plus grand que nos yeux. Et on reste là, perdus. Au bord du vertige. »

 

Les avis de Aifelle, Antigone, Clara, Hélène, Mirontaine, Nadège, Philisine, Sylire et de Noukette ….

Ici ça va, Thomas Vinau, Alma, 2012.

Jupe et pantalon – Julie MOULIN

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Moulin © Alma – 2016

C’est pas simple d’être une femme ! Et c’est Julie Moulin qui l’écrit !

Voici un petit billet vite-fait qui ne rend pas hommage à ce joli 1er roman découvert grâce à la formidable aventure des «  68 premières fois » et partagée avec ma copine Noukette <3….

Noyée dans les corrections de copies d’étudiants, je suis ! Débordée par mes nains, les retrouvailles entre copains, les prémices d’un été qui peine à s’installer, par les répét’ de fin d’années, les projets un peu fous, le taff, le manque de sommeil, le jardin qui fait des siennes…

Mais dans cette grande folie qu’est la vie, il y a des moments suspendus, des instants de grâce infinie… Un soir de Mai, ma belle respiration dans ce monde de brutes fut ce roman-là !

4ème de couverture : « Ou va-t’on ? Telle est la grande question que se posent Marguerite et Mirabelle. Voici trente ans que ces deux jambes portent A., jeune cadre pressée d’en faire toujours plus. Mais plus de quoi ? Travail, enfants, amour ? Marguerite et Mirabelle débattent de leur grande affaire – le destin d’A. – en compagnie d’autres parties du corps : Camille le cerveau, Babette la paire de fesses, Boris et Brice les bras. […]
Julie Moulin compose avec brio la saga d’une jeune femme dont la vie mécanique se dérègle joyeusement »

Avec d’infinies précautions, Julie Moulin  nous raconte l’histoire d’Agathe et de ses petites voix intérieures, les fidèles compagnes, les piliers de son univers.

Avec un petit rien tout particulier pour Babette ! Allez comprendre 😉

Ah, Babette ! Babette, le pilier, la matrone de ce corps ! On l’imagine dodue, elle est à peine potelée, rebondie à la bonne mesure. Babette est ferme et drôle, fantasque, susceptible, généreuse. Babette a monté un fond de commerce en hémorroïdes. Sa marchandise lui interdit un port de string quotidien et nous évite une station assise prolongée. Babette n’a peur de rien, se sacrifie quand il le faut. Babette est altruiste. Elle en a vu de toutes les couleurs, de toutes les tailles. Fut un temps où nous partagions ses ébats, l’Ensemble à nouveau, un tout remué de plaisir. Ah, Babette ! Elle est plus qu’une paire de fesses, plus qu’un sexe. C’est une gardienne de l’humanité.

J’ai aimé cette histoire. C’est beau, c’est sérieux, c’est triste, c’est simple, c’est léger, c’est étonnant, c’est dingue, c’est douloureux, c’est tendre, c’est drôle, c’est compliqué, c’est fou, c’est unique… C’est comme la vie !

J’ai aimé cette écriture. Sensible et juste. Délicate et légère. Toutafé épatante !

Avec un petit bémol peut-être : la fin, trop rapide, trop rondement menée… Mais je suis sans doute trop gourmande ! J’aurai tout simplement voulu que cet instant suspendu ne finisse jamais ! C’est vous dire si j’ai aimé !

Pour découvrir le billet de ma Noukette, c’est par là !

Jupe et pantalon, Julie Moulin, Alma, 2016, 18€.

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