Footballeur du dimanche (Tronchet)

« L’auteur tient à signaler qu’il ne joue pas très bien au football, au cas où des partenaires l’ayant connu sur un terrain tomberaient sur cet ouvrage. L’auteur en est bien conscient, ça va, merci. Mais aucun de ses coéquipiers ne pourra dire qu’il a vu l’auteur jouer autrement qu’avec tout son cœur et une grande exaltation. Qu’il neige ou qu’il vente, l’auteur est en short tous les dimanches, avec des étoiles dans les yeux à la simple vue d’un ballon. Il lui est arrivé, les dimanches pluvieux, d’aller chercher chez eux les joueurs défaillants, de les tirer du lit par les pieds pour les pousser sur le terrain. »

Tronchet © Guy Delcourt Productions – 2021

Voilà, le cadre est campé : on est face à un passionné de foot et tant pis si les résultats ne sont pas olympiques ! Seul le plaisir compte et, visiblement, il est au rendez-vous chaque fois que Tronchet a un ballon aux pieds… occasion qui se présente tous les dimanches.

« Au foot, on a le droit d’avoir 10 ans ! »

En reprenant le même concept que pour son « Petit traité de Vélosophie » sorti début 2020 (Delcourt), l’album se compose de scénettes thématiques d’une page qui brossent le portrait rapide des amateurs de foot. Hop ! Il n’en fallait pas plus pour baptiser une nouvelle « série » et ancrer le nom de ce nouvel univers créatif de l’auteur sous l’étiquette des « Petits traités dessinés » ! On y retrouve avec plaisir les gueules biscornues, les traits épatés et les corps un peu lourdauds qui font la patte graphique de Tronchet.

« Parce qu’il a compris que sans règles, le jeu n’est pas possible. Le football, c’est l’école primaire de la démocratie… »

On est là dans le partage d’une passion, loin des canons médiatiques. Le fil rouge qui relie chaque historiette est le plaisir de jouer. Plaisir qui se déplie en tout un tas de déclinaisons : plaisir de retrouver les potes, plaisir de l’esthète à savourer les effets de styles, plaisir de gagner, de participer, de se donner à fond… Ici, pas de sponsors, pas de pelouses tirées au cordeau, pas de tenues pour afficher l’appartenance à un club… [L’alter égo de] Tronchet vient avec ce qu’il est, sans apparats, sans prétention autre que celle de passer un bon moment. On est loin des représentations médiatiques liées à ce sport ! On profite ici de l’idée première de la pratique du foot : son côté populaire et le fait qu’elle soit accessible à tous. Sans oublier un des éléments qui la caractérise : la mauvaise foi de chaque protagoniste… ce dont l’auteur sait parfaitement se moquer.

Footballeur du dimanche – Tronchet © Guy Delcourt Productions – 2021

L’idée maîtresse ici est donc de parler de foot sans prétention. Ce sport met tout le monde d’accord sur le terrain. Petit ou gros, noir ou capitaliste… chaque homme est un joueur avant tout. Chacun a sa propre manière d’aborder le jeu et finalement, ce qui ressort durant une partie, ce sera en premier lieu le caractère individualiste ou collaboratif de chacun et, dans le feu de l’action, sa réactivité (sa capacité à anticiper ou à feinter). Le foot est un révélateur de personnalités et semble obliger inconsciemment ceux qui le pratique à regarder l’Autre au-delà des apparences. Tronchet nous montre avec humour l’Homme dans toutes ses contradictions… Sur un terrain, le plus raciste d’entre eux deviendra sans moufter le plus respectueux du jeu de son adversaire qui pourtant, en apparence, affichait des critères (apparence physique, appartenance ethnique et/ou religieuse voire d’une catégorie sociale) de son rejet viscéral. Redire des choses aussi simples est pour moi le principal intérêt de cet album. Permettre en un clin d’œil à des individus de fraterniser et de faire totale abstraction de tout ce qui est extérieur au terrain. En tout cas, voilà un message foncièrement optimiste qui fait un bien fou !

« Mais très vite, on oubliait où étaient les buts. On était comme des fous après le ballon. La seule limite, c’était la nuit… »

Cinquante-six pages à côtoyer un sympathique personnage qui vit foot, qui respire foot, pense et mange foot… foot foot foot !! Une passion dévorante. Malgré le caractère très convivial de l’album, je n’ai pas pris plus de plaisir que ça à le lire. Je suis totalement étanche à tout ce qui a trait au foot et cet album n’a pas suffisamment de panache pour me permettre d’embarquer dans le plaisir bon enfant qui est ici partagé.

Footballeur du dimanche (récit complet)

Editeur : Delcourt / Collection : Humour de rire

Dessinateur & Scénariste : Didier TRONCHET

Dépôt légal : janvier 2021 / 56 pages / 12,50 euros

ISBN : 9782413029847

Le Jardin, Paris (Geniller)

Geniller © Guy Delcourt Productions – 2021

Chaque soir, Le Jardin ouvre ses portes. La clientèle du cabaret est calme et parmi elle, quelques habitués qui viennent se régaler des spectacles donnés par les danseuses.

Les danseuses, ce sont des fleurs. Muguet gère l’établissement avec professionnalisme et bienveillance. Tournesol, Marguerite, Hyacinthe, Violette et les autres se relayent sur scène pour proposer chaque soir des numéros d’effeuillage époustouflants.

Rose est la plus jeune des fleurs. Ce soir, Rose monte sur scène pour la première fois. Un moment tant attendu. Un moment de révélation, troublant, terrifiant de trac mais le public est émerveillé. Emerveillé par cette déferlante d’émotions que Rose communique lors de sa prestation scénique.

L’engouement est unanime. Très vite, Rose compte des fidèles parmi les spectateurs. Aimé est présent à chaque fois que Rose doit monter sur scène. Comme d’autres, il est sous le charme de cette surprenante personne… car Rose est un jeune garçon, une de ces délicieuses fleurs qui illumine désormais les nuits parisiennes.

« Je me considère comme un homme, mais un homme qui aime tellement les femmes qu’il a envie de faire comme elles. »

Rose, personnage androgyne dont on ne connaît que « le nom de scène » est une fille manquée. Un jeune homme passionné, passionnant, touchant. Fragile et courageux, spontané et pudique, Rose est un personnage double…. un jeune homme pour qui la danse est une respiration ; il forge sa vie autour de ce mode d’expression. Un garçon doté d’une joie de vivre communicative. Rose est solaire.

Initialement, cette histoire était un projet de court-métrage. De fil en aiguille, les pages se sont certainement noircies, les recherches et le travail de construction des personnages a certainement pris tellement d’ampleur que, face au résultat, il devenait évident qu’un court-métrage ne suffirait pas à développer cet univers. C’est du moins une supposition que je fais. Une écriture qui foisonne d’idées et d’éléments nouveaux au point de conduire Gaëlle Geniller à prendre la décision de construire un album autour du personnage de Rose. Grand bien lui en a pris car on régale d’un bout à l’autre de la lecture.

Gaëlle Geniller nous livre ici son second titre. Le premier – « Les Fleurs de grand frère » – était une petite douceur. Un album jeunesse qui abordait déjà la question de la différence, la nécessité d’accepter l’autre tel qu’il est et non tel qu’on voudrait qu’il soit. Le besoin de s’accepter pour pouvoir s’épanouir. L’autrice a le chic pour nous présenter des personnages atypiques, pour nous les faire aimer et nous faire entendre que chacun détient la clé de son propre bonheur. Le credo de ce récit s’ancre dans ce proverbe : « charité bien ordonnée commence par soi-même. »

Il n’y a pas d’action, pas de suspense. Jusque un doux plaisir de profiter de chaque instant et une joie de vivre incroyable. On rencontre le personnage à un moment-charnière de sa vie, alors que celle-ci effectue un virage important. C’est, pour lui, une étape capitale, une nouvelle direction à négocier habillement. A cela, s’ajoute l’ambition qu’il nourrit de pouvoir s’adonner à sa passion aussi longtemps que possible. Pourtant, cette étape tant attendue fait vaciller ses certitudes, au point de le priver de respiration… de le figer sur place. Assailli par le manque de confiance en lui, Rose en perd le Nord et l’oblige à prendre du recul. La manière de traiter la réflexion menée par le personnage principal est fine et pertinente. Quant au style graphique, il s’imprègne à merveille du style Art nouveau. Les décors, vêtements et coiffures des personnages épousent parfaitement les courbes arabesque de ce mouvement artistique. Les corps élancés des personnages ainsi que les couleurs fraiches et dynamiques nous enveloppent. L’ensemble dégage une ambiance chaleureuse et pleine d’optimisme.

C’est vraiment un très bel album que je vous invite à découvrir si le cœur vous en dit. Je pense que sa douceur et son charme vous plairont.

Le Jardin, Paris (one shot)

Editeur : Delcourt / Collection : Mirages

Dessinateur & Scénariste : Gaëlle GENILLER

Dépôt légal : janvier 2021 / 224 pages / 25,50 euros

ISBN : 9782413022534

La Cage aux cons (Angotti & Recht)

Angotti – Recht © Guy Delcourt Productions – 2020

Karine, c’est l’amour de sa vie.

Et Karine aime l’argent. Elle veut beaucoup d’argent.

« En vrai, il y a que la poésie pour changer la misère du monde. Du moins, quand on n’a pas le pognon. D’ailleurs, Karine dit qu’on peut pas être à la fois pauvre et heureux. Mais elle aime quand même la poésie. »

Aussi, lorsqu’elle le fout à la porte et lui intime de revenir avec les poches pleines de pognon s’il veut de nouveau envisager de pouvoir la sauter, il ne réfléchit pas trop longtemps. C’est au bar qu’il trouve la solution : celle de suivre un client qui se vante à qui veut l’entendre qu’il est plein aux as et qu’il possède un joli petit magot chez lui.

Alors ni une ni deux, il décide de suivre ce bourgeois et de le cambrioler. Profitant de la nuit, il pénètre dans la riche demeure et trouve la planque aux biftons. Plein de biftons ! Jusqu’à ce que la lumière s’allume et que le bourgeois se mette à mener la danse avec élégance… une arme à la main.

« On a beau dire, un pétard, ça augmente considérablement le potentiel d’autorité d’un homme. »

Rapidement, le rentier fait faire un tour du propriétaire à notre gaillard. Un mort par ci, un mort par là… il ne met pas longtemps à comprendre que le riche poulet qu’il voulait plumer est un vrai psychopathe. Notre bonhomme est tombé dans un vrai guêpier. Le voilà désormais prisonnier et soumis au bon vouloir de celui qui le retient en otage.

La dernière fois que j’avais lu un récit de Matthieu Angotti, c’était à l’occasion de la sortie de son premier album, « Désintégration – Journal d’un conseiller à Matignon ». Et je ne pensais pas relire le scénariste de sitôt car son récit ministériel m’avait agacée. Le revoilà pourtant avec un huis-clos d’un autre genre. Cette fois, on quitte le registre de l’expérience personnelle (et professionnelle) pour rentrer dans un thriller où un voyou minable – porté sur la bouteille, le sexe et la poésie – se retrouve pris dans la toile d’un étrange psychopathe. Ce dernier prend l’apparence d’un rentier solitaire, un homme aigri et calculateur. Rapidement, notre « héros » décide de faire contre mauvaise fortune bon cœur. Bien que la situation ne soit pas à son avantage, il choisit de profiter des bons côtés de la situation. Il observe son étrange preneur d’otage et se convainc qu’il parviendra à trouver le moment opportun pour prendre la fuite. Le scénariste travaille son ambiance de façon singulière et les rebondissements ne manquent pas de nous surprendre. Le résultat est réellement ludique. Matthieu Angotti se sert de l’humour dont son personnage principal fait preuve pour relativiser la situation et désamorcer la tension avant qu’elle ne devienne trop oppressante pour nous [lecteurs].

Le rythme narratif trouve son équilibre entre deux tons. D’un côté, on a la voix-off du pauvre bougre qui endosse le costume de personnage principal. Il choisit de rester positif face à sa situation de captif. Il constate vite que malgré les apparences, il vit aux frais de la princesse dans d’assez bonnes conditions. L’état d’esprit dans lequel il vit sa privation de liberté nous le rend, au demeurant, fort sympathique ! L’autre ton de la narration se trouve dans les échanges interactifs entre le « con » bourgeois et notre pauvre hère. Beaucoup d’autodérision, un poil de cynisme et une bonne rasade de perversité sont les éléments sur lesquels se construit l’intrigue. Sans compter que les deux hommes se trouvent un centre d’intérêt commun : la poésie ! Les voilà qui déclament avec parcimonie quelques alexandrins, ce qui est assez inattendu et renforce le comique de situation. Quelques explosions de violence par-ci par-là nous rappellent à l’ordre régulièrement et nous intiment de ne pas oublier que le con est imprévisible voire irascible… il faut se méfier de l’eau qui dort. Je n’ai pu m’empêcher de comparer cette atmosphère – fruit d’un judicieux dosage d’humour et de sérieux – à certains albums d’Aurélien Ducoudray.

Au dessin, on retrouve Robin Recht qui avait déjà collaboré sur le précédent album de Matthieu Angotti. Il construit un univers en noir et blanc qui se marie très bien au propos.  La lecture est fluide, on avance dans l’album un peu comme si on regardait un bon vieux policier. D’ailleurs, la trogne du commissaire en charge de l’enquête n’a pas été sans me rappeler Lino Ventura… je n’ai donc pu m’empêcher de donner la voix de l’acteur et sa gestuelle à ce personnage secondaire.

L’album m’attendait depuis un moment et j’en différais la lecture, accaparée par la conclusion trop rapide que j’avais tirée de ma lecture de « Désintégration » ; il me semblait que j’étais totalement étanche au travail d’écriture de Matthieu Angotti… voilà qui n’en est rien ! C’est donc une très belle surprise de lecture !

La chronique de Branchés culture.

La Cage aux Cons (récit complet)

Editeur : Delcourt / Collection : Machination

Dessinateur : Robin RECHT / Scénariste : Matthieu ANGOTTI

Dépôt légal : octobre 2020 / 152 pages / 18,95 euros

ISBN : 9782413018575

Homicide, tome 5 (Squarzoni)

tome 5 – Squarzoni © Guy Delcourt Productions – 2020

Retour à la Brigade des Homicides de Baltimore. Pellegrini n’en finit plus de déplier les recoins de l’affaire Wallace. Le meurtre de Latonya Kim Wallace n’est toujours pas élucidé alors que l’inspecteur en charge de l’enquête travaille d’arrache-pied.

Waltemeyer se démène pour percer à jour un suspect (une vieille dame) soupçonné de trois meurtres avec préméditation et de trois tentatives de meurtres. Et visiblement, ces six affaires-là ne sont que la partie émergée de l’iceberg. Waltemeyer fouille les archives des meurtres non élucidés, fait des croisements entre les modus-operandi et l’existence d’assurances-vie dont son suspect aurait été bénéficiaire. Un travail d’investigation de grande ampleur… rares sont les inspecteurs qui ont eu l’occasion de se faire remarquer avec de tels dossiers. Il chiade le dossier en vue de son passage devant le juge.

Garvey quant à lui hérite d’une nouvelle scène de crime et sa chance légendaire continue à lui coller aux semelles. Il semblerait qu’une nouvelle fois, les témoins en présence lui apportent le suspect sur un plateau d’argent. Une période bénie pour lui mais… jusque quand durera-t-elle ?

Et les autres… Tous les inspecteurs sont affectés à plusieurs dossiers. Landsman, Edgerton, Worden, McLarney… Tous enquêtent majoritairement sur des affaires de règlements de compte entre dealers ou de malfrats divers qui ont décidé de se faire eux-mêmes justice.

Un scénario d’une froideur méthodique et chirurgicale pour cette adaptation (de l’enquête de David Simon : voir mes précédentes chroniques qui contextualisent cet ancrage). En parallèle, un séquençage dynamique des planches apporte au lecteur l’entrain dont il a besoin pour continuer à avancer dans sa lecture. Les teintes poussiéreuses, mi-grises mi-brunes campent la lourdeur et la dureté de ce quotidien policier… et renforce l’impression que l’action des inspecteurs pour lutter contre la criminalité est vaine. Qu’ils auront beau résoudre un crime, dix nouveaux se produiront… inévitablement.

Philippe Squarzoni consacre également un temps conséquent à dresser le portrait d’une société délétère. Baltimore ville prospère et dynamique n’est plus que l’ombre d’elle-même. Depuis la grande Dépression de 1930, l’activité portuaire qui portait la ville s’est effondrée, laissant derrière elle une ville à l’agonie. Le chômage, la délinquance, l’économie parallèle, le marché de la drogue… toutes les conditions sont désormais réunies pour offrir un terreau fertile aux activités illicites. Les tribunaux engorgés d’affaires de crimes (grippant le système judiciaire), les prisons sont surpeuplées… Surenchère de la violence.

« Mais c’est une présence tacite qui accompagne les jurés dans toutes leurs délibérations. (…) plus encore que la couleur de la peau, ce qui a faussé le système judiciaire à Baltimore dépasse toutes les barrières raciales. Baltimore est une ville ouvrière, frappée par le chômage, ayant le niveau d’éducation parmi les plus faibles des Etats-Unis. Par conséquent, la plupart des jurés entrent dans le tribunal avec une vision du système judiciaire… héritée du petit écran. Et c’est la télévision – pas le Procureur, pas les preuves – qui va influencer le plus leur état d’esprit. Or la télévision a empli les jurys criminels d’attentes ridicules. »

Cinquième et dernier tome de cette série uppercut. Mon intérêt n’a pas molli depuis le premier tome.

Homicide – Une année dans les rues de Baltimore

Tome 5/5 : 22 juillet – 31 décembre 1988

Editeur : Delcourt / Collection : Encrages

Dessinateur & Scénariste : Philippe SQUARZONI

Dépôt légal : octobre 2020 / 152 pages / 18,95 euros

ISBN : 9782413017530

Castelmaure (Trondheim & Alfred)

Trondheim – Alfred © Guy Delcourt Productions – 2020

Au pays de Castelmaure, il y a des sorcières qui, la nuit, tordent le cou aux lièvres pour avoir les ingrédients nécessaires à leurs potions.

Au pays de Castelmaure, il y a des petits garçons sans yeux qui, la nuit, font peur aux sorcières.

Au pays de Castelmaure, il y a plein de contes et de légendes qui font peur… et un mythographe qui voyage par monts et par vaux pour les collecter et pouvoir publier un recueil de contes populaires. Zéphyrin est ce mythographe. Après avoir mis ses pas six ans durant dans les pas du roi Eric sans toutefois parvenir à le trouver, Zéphyrin s’est mis à courir après les contes populaires et notamment celui qui parle de la Malédiction de Castelmaure. Une quête pas plus insensée que la première… peut-être est-il plus utile de coucher par écrit des récits jusque-là transmis uniquement à l’oral que de courir après un fantôme…

Et puis un jour, la quête de l’un et la fuite de l’autre s’arrêtent lorsqu’ils se retrouvent nez-à-nez. De pauvres hères les ont rejoints et les légendes de Castelmaure trouvent tout leur sens.

Voilà un récit fort surprenant auquel je ne m’attendais pas de la part de ces deux auteurs. Alors certes, Lewis Trondheim est capable de tout, d’aventures un peu dingues, dans tous les genres et à toutes les périodes, mais la quête moyenâgeuse sur fond de surnaturel… je ne l’avais pas vue venir. Alors certes (oui je sais… encore…), il n’y a rien de convenu dans cette aventure. Des choses déjà vues ailleurs oui mais assemblées de cette façon-là non. C’est une fois encore tellement neuf que que je n’ai rien vu venir… la chute, la manière dont l’histoire se déplie et les étapes par lesquelles elle passe.

Cela raconte le poids d’une malédiction. Cela dit qu’il y a toujours une part de vérité dans les légendes (pour ne pas dire dans les rumeurs). Cela dit que seul, on n’arrive à rien et qu’à deux, on est plus intelligents. Cela dit qu’il y a toujours quelques part un individu Alpha qui a besoin de guerres intestines pour parvenir à ses fins. Cela dit que l’oralité est une très belle transmission mais que si l’on n’y prête attention, c’est tout un savoir qui se perd. Cela dit encore qu’on n’arrêtera jamais de remettre au goût du jour des mots inusités plein de sens… voire des mots à double sens… ainsi le mythographe peut être celui qui court après les légendes mais… cela peut être aussi celui qui collecte les discours d’affabulateurs – voire mythomanes – en tout genre…

Le dessin d’Alfred est un peu goguenard, un poil caustique, glisse à merveille entre passé [où le nœud de l’intrigue s’est formé] et le présent [qui voudrait démêler tout cela]. D’apparence bonhomme, ce conte nous aspire finalement dans des enjeux bien plus importants que ceux auxquels on pensait initialement. Et c’est bel et bien par la surprise qu’on nous ferre ici… allant de personnages en personnages a priori sans liens apparents jusqu’à ce que le puzzle narratif se forme dans un tout très cohérent.

Ne vous fiez pas aux apparences car ces dessins dynamiques et colorés, c’est bel et bien à un public adulte que ce conte s’adresse. Amateurs de bizarreries, d’univers atypiques où rien n’est cousu de fil blanc… cet album est pour vous.

La chronique de Paka.

Castelmaure (Récit complet)

Editeur : Delcourt / Collection : Shampooing

Dessinateur : ALFRED / Scénariste : Lewis TRONDHEIM

Dépôt légal : octobre 2020 / 144 pages / 18,95 euros

ISBN : 978-2-4130-2890-1

Le Silence est d’ombre (Clément & Sanoe)

Clément – Sanoe © Guy Delcourt Productions – 2020

Amun est un garçonnet timide. Il traverse sa vie comme une ombre, osant à peine élever la voix. La journée, il suit attentivement les cours puis une fois la classe terminée, il s’attèle méticuleusement aux tâches de l’orphelinat qui lui sont confiées. Durant les repas et les moments de temps libre, Amun préfère rester seul. Il n’a pas d’amis. Et le soir, quand toutes les lumières sont éteintes dans le dortoir, Amun met du temps à s’endormir puis sombre dans un profond sommeil.

Une nuit, un incendie se déclare dans les cuisines. En un rien de temps, il se propage au reste du bâtiment. Surpris par l’intensité des flammes, l’évacuation se fait dans la précipitation. Tout le monde est pris en charge… sauf Amun qui dort à poings fermés. Amun décède dans l’incendie. Il devient un fantôme, erre de terre en terre, de ville en ville et savoure cette solitude inespérée. Dans cette transition entre sa vie passée et sa vie future, Amun va savourer cette solitude inespérée jusqu’à sa rencontre avec Yaël.

La Collection des « Contes des Cœurs perdus » est assez récente dans le catalogue Delcourt. Créée en 2020 à l’occasion de la sortie de « Jeannot », cette collection regroupe les récits de Loïc Clément. « Le Silence est d’ombre » vient se glisser aux côtés des autres ouvrages du scénariste et on repère au détour de certaines cases des clins d’œil chaleureux adressés à « Chaussette », « Chaque jour Dracula » [lu mais non chroniqué] ou encore « Le Voleur de Souhaits ». Est-ce une démarche volontaire de Loïc Clément de faire d’Amun, son petit héros fantôme, une sorte de fil conducteur en ses autres récits ou une initiative de Sanoe qui dessine pour la première fois sur un scénario de Loïc Clément ?

J’ai réellement apprécié le fait de retrouver le trait délicat qui m’avait fait voyager sur « La Grande Ourse ». Le trait de Sanoe compose parfaitement avec le monde silencieux de ce petit fantôme. L’autrice exploite la couleur de telle façon que visuellement, on a l’impression qu’une explosion colorée vient inonder nos pupilles alors qu’en premier plan, c’est tout de même un personnage profondément triste et sans réelle attirance pour la vie et pour ses pairs qui porte le récit…. et les couleurs de l’album portent le lecteur. Ce sont elles qui nous invitent à poursuivre, à tourner les pages, à poser les yeux sur ces planches magnifiques remplies de décors très détaillés, réalistes, presque vivants au point que l’on puisse y entendre les bruits de la ville ou les gazouillements des oiseaux.

« Après la vie, il y a la mort, et avant une nouvelle vie, il existe un entre-deux que l’on appelle le « monde sombre »… Ceux qui habitent ce monde lié au nôtre conservent leur apparence mais ne sont plus que des coquilles vides… »

J’ai eu plus de mal avec la partie écrite de l’histoire… Le temps de la lecture du moins. Le récit développe l’idée que l’âme d’un individu continue à exister alors qu’il est physiquement mort. La réincarnation survient plus ou moins longtemps après, lorsque l’âme est prête à expérimenter un nouveau cycle de vie. Sur ce postulat de fond, je n’ai rien à redire. Le ton narratif en revanche est fort sombre – pour ne pas dire mélancolique -… un choix assez surprenant pour un album jeunesse. D’autres ouvrages ont pourtant montré qu’il était possible de parler de mort, de deuil, d’absence ou de mal de vivre avec un jeune lectorat sans surfer sur un excès de pathos ; je pense pêle-mêle à « Passe-Passe » (le deuil d’un proche), à « Chaussette » – où Loïc Clément avait si justement abordé la question du deuil et de la séparation -, à « Garance », à « Nora » ou bien encore « Louis parmi les spectres » qui se penche sur la solitude enfantine.

Ici en revanche, j’ai trouvé que le scénariste avec eu un peu la main lourde sur le sérieux de l’affaire. Ça plombe le moral. La première lecture est dérangeante car l’ambiance du « Silence est d’ombre » est lourde. Un peu trop lourde. On navigue à vue et cela déroute. On accuse le coup : la présence d’un orphelin en manque d’amour et en manque d’amis, un garçonnet que la mort libère d’une vie remplie d’une tristesse infinie. Cela déboussole. En poussant la chansonnette assez loin, on pourrait facilement penser qu’Amun a préféré mourir dans les flammes plutôt que de faire appel à un instinct de survie qui est presque inexistant chez lui. Un suicide déguisé ? Vient ensuite l’éloge de la solitude et d’une vie sans attaches (affectives, amicales…) ; le fait que le personnage trouve-là une opportunité pour s’épanouir laisse un peu pantois… Et si l’ambiance des quatre dernières pages effectue un virage radical comparé au reste de l’album… je suis restée un peu interdite face à cet album. L’histoire de quelques jours. Histoire de la digérer. L’effet saisissant de la première lecture disparaît, la seconde lecture sera plus leste et l’optimisme du dénouement diffusera plus généreusement ses effluves.

Eviter peut-être de découvrir ce titre en présence de votre enfant. Lisez, digérez (c’est savoureux finalement 😉 )… et proposez ensuite à votre jeune lecteur de faire cette lecture pour être plus vaillant dans la manière dont vous pourrez ensuite accueillir ses questions et/ ou ses impressions de lecture.

Pour le reste, les commentaires sont ouverts pour parler de ce titre. Que vous ayez accueilli ce titre de la même manière que moi ou différemment, je suis preneuse de tout échange qui passerait par ici !!

Le Silence est d’ombre (One shot)

Editeur : Delcourt / Collection : Les Contes des Cœurs perdus

Dessinateur : SANOE / Scénariste : Loïc CLEMENT

Dépôt légal : octobre 2020 / 40 pages / 10,95 euros

ISBN : 9782413019718