Perséphone (Locatelli-Kournwsky)

Quelques repères avant de commencer : dans la mythologie grecque, Cronos eut six enfants avec sa sœur Rhéa : Zeus, Poséidon, Hadès, Héra, Déméter et Hestia.
Zeus (dieu de l’Olympe) se maria avec sa sœur Héra, de laquelle il eut trois enfants. Avec sa sœur Déméter (déesse de l’agriculture), il eut Perséphone.
Perséphone est une nymphe. Elle fut enlevée par Hadès qui en fit sa femme. « Déméter éplorée va se jeter aux pieds de son autre frère, le souverain des Dieux, le tout-puissant Zeus. Celui-ci l’écoute avec intérêt et bienveillance, et propose une transaction. Perséphone passera la moitié de l’année dans les bras de sa mère et l’autre moitié dans ceux de son mari » (extrait de Contes et Légendes mythologiques, Ed. Fernand Nathan, 1984).
Perséphone est une nymphe chthoniennes (ou telluriques) ; elle fut d’abord connue sous le nom de « Coré ». Fruit d’un mariage consanguin entre un frère et une sœur, enfant incestueux, Perséphone est la fille de Déméter (déesse de l’agriculture) et de Zeus (dieu de l’Olympe). Elle fut enlevée par Hadès (dieu de l’Enfer qui est aussi son oncle) et devint sa femme.

Une famille peu ordinaire…

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Locatelli-Kournwsky © Guy Delcourt Productions – 2017

Sur la planète de Perséphone, deux civilisations ont échoué à cohabiter. La République d’Eleusis, également appelée « Le monde de la surface », est un territoire pacifié où quatre peuples vivent en harmonie avec les ressources que la terre fertile leur apporte. Dans ce monde, vivent des mages dotés de pouvoirs magiques. Ils transmettent leurs dons de façon héréditaire à leurs enfants. Les mages ne sont plus qu’une poignée. Sous la terre, « Le monde souterrain », également appelé « Les Enfers ». C’est un royaume qui fut gouverné par Hadès, un roi généreux qui finit par perdre la tête, devenir despotique. Il entraîna son armée dans une guerre sans merci contre le monde de la surface. Hadès mourut lors du conflit et son fils Rhadamante lui succéda. Depuis quinze ans, il n’est plus possible d’aller et de venir d’un monde à l’autre. Après la guerre, les mages ont scellé la porte qui reliait les deux mondes. Le monde de la surface continue à prospérer tandis que le monde souterrain agonise, tirant ses ressources de bric et de broc car la terre stérile ne leur permet de développer aucune forme d’agriculture.
Perséphone est une adolescente ordinaire. Excepté en Botanique, matière dans laquelle elle excelle, elle est loin de briller à l’école. Fille adoptive de la célèbre sorcière Déméter, elle déplore de ne pas avoir de sang de mage, elle n’a donc aucuns pouvoirs. Un secret qui est parfois lourd à porter. L’année scolaire touche à sa fin et Perséphone va bien effectuer le voyage de fin d’année avec sa classe. Et si Perséphone n’est pas inquiétée par les alertes et le couvre-feu mis en place depuis qu’un soldat des enfers a été aperçu en ville en revanche, elle se questionne quant au sens à donner aux violents cauchemars qu’elle fait chaque nuit. Dans ces visions oniriques, elle s’appelle Coré et voit une cité inconnue dans laquelle se déroulent des combats magiques d’une grande violence. Lorsque vient le jour du départ de sa classe, Perséphone est excitée. Elle attendait tant ce séjour et se réjouissait de passer quelques jours avec ses deux meilleures amies. Mais le train qui devait les conduire à bon port est intercepté par le soldat des enfers qui semait la terreur en ville. Il kidnappe Perséphone, franchit avec elle la porte des enfers et l’oblige à manger le « Fruit des damnés », frappant ainsi la jeune fille d’une terrible malédiction.

En effet, celui qui le mange subit sa malédiction : ses cheveux prennent une teinte bleutée et il est contraint de vivre confiné dans le monde souterrain à vie. Passer le portail reliant les Enfers à Eleusis le condamne à une mort certaine.

Mais ce n’est là que le début de l’aventure…

Sincèrement, ce n’est pas simple de résumer cet album et j’espère avoir perdu un minimum de monde en route ! Maintenant que j’ai reposé rapidement quelques bases de la mythologie grecque et que je vous ai présenté le point de départ de cette épopée, on va pouvoir parler un peu de l’album. « Perséphone » est le cinquième album de Loïc Locatelli-Kournwsky. Il compte à son actif un roman graphique qui traite du suicide (« Canis Majoris » publié en 2013 chez Vide Cocagne), deux albums co-réalisés avec Maximilien Le Roy et un premier album jeunesse revisitant le mythe de Pocahontas. Il signe également avec le pseudo de Renart (sous ce nom de plume, il a trois one-shot et plusieurs séries à son actif).

Le scénario est dense et le défi d’adapter le mythe de Perséphone était risqué. Pourtant, l’auteur parvient à la fois à rester fidèle aux figures de la mythologie grecques tout en proposant un univers qui réinvente totalement les codes de ces légendes anciennes pour en faire un récit entraînant. Il y a des passerelles entre les deux univers qui gardent de précieuses notions comme la présence de la botanique qui rappelle le fait que Perséphone est une nymphe de la terre et sensible à la nature ou comme le fait qu’elle soit Coré dans ses cauchemars. Le personnage de Déméter est dépoussiéré ; il reste une figure maternelle symbolique forte, il reste aussi ses pouvoirs surnaturels mais elle perd en revanche sa position de souveraine des Enfers. Le personnage de Cyané – meilleure amie de Perséphone dans l’album – est présent au moment du rapt de l’adolescente et tente d’aider cette dernière… une aide qu’elle avait déjà tenté de lui apporter dans les textes fondateurs de la mythologie grecque.

Loïc Locatelli-Kournwsky donne très peu d’éléments sur l’histoire de Perséphone. Pendant un bon tiers de l’album, on sait seulement qu’elle est la fille adoptive de Déméter et qu’elle n’est jamais parvenue à faire parler sa mère sur l’explication de ses origines. Ce que n’est que lorsque le lecteur est bien pris dans l’intrigue et que l’héroïne est dans une impasse, incapable de trouver le moyen de remonter à la surface sans y laisser la vie, que les premiers éléments de son passé apparaissent au compte-goutte. L’intrigue semble alambiquée sur le papier mais dans les fait, les éléments de cette épopée trouvent facilement leur place. Peu à peu et sans difficulté, on comprend les rapports entre les protagonistes ainsi que les tensions et les enjeux qui les unissent ou qui les opposent. Un récit très bien ficelé qui se situe à la croisée de plusieurs genres : récit d’aventure, quête initiatique, héroïc-fantasy, épopée fantastique.

Finalement, on dévore cet album sans trop sans rendre compte. A ma grande surprise d’ailleurs. J’étais assez intriguée par cette libre adaptation de la mythologie grecque mais j’étais bien moins emballée par l’aspect graphique du récit. Tout d’abord, les couleurs de Loïc Locatelli-Kournwsky sont trop fades et n’invitent pas réellement à la lecture. Qui plus est, son trait m’a fait douter un moment que ce livre puisse s’adresser à un large public. Il y a beaucoup de jeux de hachures, les scènes d’action sont souvent imprécises et on hésite à certains moments sur l’ordre dans lequel il faut lire les phylactères. Par contre, ce dessin imprécis a d’autres avantages : il offre un très bon aperçu d’une architecture à la fois impressionnante et originale, il pose de-ci de-là des petits accessoires qui font carburer l’imagination à plein régime, il est généreux côté expressions des personnages (une petite influence des mangas sur cet aspect-là… l’auteur vit au Japon). L’auteur sait aussi très bien utiliser le comique de situation. A certains moments, les personnages (gentils ou méchants, ce n’est pas spécifique à un camp) sortent une telle énormité que la situation (qu’elle soit gênante pour un personnage, conflictuelle ou bien encore qu’elle mette le récit dans une impasse) se désamorce d’un coup par un rebondissement si insensé qu’il en devient crédible. Beaucoup de loufoquerie, d’humour parfois absurde et de jeux de mots amusants viennent donc donner la réplique à un pan plus sérieux de l’intrigue qui mêle à la fois des enjeux de pouvoirs politiques et économiques.

Un album original, divertissant et où l’on s’amuse à repérer les clins d’œil à la mythologie grecque. Une bonne surprise en soi !

Perséphone

One-shot
Editeur : Delcourt
Dessinateur / Scénariste : Loïc LOCATELLI-KOURNWSKY
Dépôt légal : avril 2017
144 pages, 17,95 euros, ISBN : 978-2-7560-9551-6

Bulles bulles bulles…

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Perséphone – Locatelli-Kournwsky © Guy Delcourt Productions – 2017

Chaussette (Clément & Montel)

Clément – Montel © Guy Delcourt Productions – 2017

Une nouvelle fois, le duo formé par Loïc Clément et Anne Montel se forme. Après « Shä & Salomé », « Les jours sucrés » et « Le Temps des mitaines », leur collaboration artistique est désormais rodée et nous fait découvrir aujourd’hui Chaussette, une vieille dame que son voisin – un petit garçon qui se prénomme Merlin – va se mettre à pister parce qu’il trouve qu’elle a un comportement bizarre.
En effet, ce matin-là, Chaussette sort de chez elle sans Dagobert, son fidèle compagnon. Et si la vieille dame suit son parcours matinal habituel, son attitude dans les différents lieux qu’elle fréquente est assez surprenante. Merlin est bien décidé à percer ce mystère de cet étrange et dérangeant changement. Le scénario nous fait vivre cette journée durant laquelle le gamin au parka jaune mène son enquête. Tous ses sens sont en éveil et les bizarreries de l’excentrique Chaussette le laissent dubitatif. Le narrateur commence par nous présenter Chaussette et le train-train journalier de la dame.

Ce qui m’amuse avec Chaussette, c’est qu’elle est réglée comme le métronome de mes cours de piano

Alors forcément, lorsqu’un grain de sable vient se glisser dans cette organisation très bien huilée, que d’autres grains de sable viennent former un petit tas de « hics » inhabituels et qu’on est en présence d’un enfant à l’imagination débordante… on a tôt fait de comprendre que « l’affaire Chaussette » va nous intéresser.

Loïc Clément se glisse dans la tête d’un enfant d’une dizaine d’années. Que l’on soit petit ou grand lecteur, on s’identifie rapidement au personnage. Dès la première page, le gamin à la parka jaune nous présente Chaussette et ce qu’il sait d’elle. On comprend que Chaussette est quelqu’un d’assez prévisible et donc d’assez rassurant pour un enfant. Il a vite fait de voir le changement et de nous mettre la puce à l’oreille. D’autant que le gamin jette des petits cailloux dans l’intrigue qui titillent notre curiosité. Il questionne et tente de trouver des réponses cohérentes à ses interrogations. Parfois, son raisonnement bute, ne trouvant pas de sens logique à donner à ce qu’il observe et nous, en écho, on tourne la page avec avidité, en se disant qu’on trouvera forcément dans la nouvelle planche un embryon de réponse.

Le personnage principal fait le point sur ce qu’il a compris de la vie et du sens à donner à certaines habitudes. Ce qui est drôle, c’est qu’il peut questionner les agissements de sa vieille voisine sans pour autant se sentir concerné par ses déductions. « Je crois qu’il y a des gens qui se rassurent avec la routine » … oui, les personnes âgées accordent une importance particulière aux gestes quotidiens… et pour les petits garçons qui s’inquiètent du moindre changement dans la vie des autres ? Voilà de quoi donner un peu de grain à moudre à notre jeune lecteur qui n’avait pas forcément vu les choses sous cet angle !

« Chaussette » est un album malin, rusé et qui offre une réelle interaction. Les réflexions du personnage principal font écho aux questions du jeune lecteur qui se pique au jeu de l’enquête. Au-delà de la question des habitudes, le récit nous emmène en douceur sur la notion d’absence et ce qui fait qu’un être qu’on a aimé nous manque. La mort nous rend triste mais la vie ne s’arrête pas là. Heureusement, on a eu le temps d’emmagasiner tout un tas de souvenirs, on pourra faire appel à eux dès que l’envie nous prend.

Les dessins colorés et aérés d’Anne Montel illustrent ce superbe scénario. Les aquarelles de l’artiste sont un vrai régal. On ne rate rien des petits détails qu’elle dispose un peu partout. Ils rendent ce monde très vivant, très ludique et plein d’espièglerie. Les teintes sont gaies et donnent une touche d’optimisme à cette histoire qui pourtant parle d’un sujet bien sérieux. Beaucoup d’humour dans cette histoire, une petite aussi bien dans le fond que dans la forme de l’histoire.

Ce que l’on remarque avant tout dans le scénario, c’est la fraîcheur avec laquelle cette intrigue est menée et la spontanéité des réactions de l’enfant. Un regard tendre et pétillant sur la vie. Rien ne dénote, tout est à sa place, « logiquement bancal » comme une réflexion enfantine peut l’être. Une interrogation pertinente sur le sens et l’importance des habitudes dans notre quotidien. L’ensemble est crédible jusqu’à ces mots d’enfants sucrés-salés et ces petites réflexions naïves qui pointent avec justesse la réalité. Un album touchant et drôle à la fois. Un beau coup de cœur jeunesse que j’ai découvert avec Noukette.

Extraits :

« Maman m’a expliqué qu’on parle d’ « artisan-boulanger » parce que la dame qui tient la boulangerie « met du cœur dans ce qu’elle fait ». Certains font juste du dépôt de pains, elle c’est plutôt du plein-pot de spécialités » (Chaussette).

« Ceux qu’on ne remarque pas, ceux qu’on traite comme de vieilles chaussettes, vivent parfois des joies et des peines sans un bruit » (Chaussette).

Jolie découverte que je partage à l’occasion de la « BD de la semaine ». Les pépites des bulleurs se retrouvent aujourd’hui chez Stephie !

Chaussette

One shot
Editeur : Delcourt
Collection : Delcourt Jeunesse
Dessinateur : Anne MONTEL
Scénariste : Loïc CLEMENT
Dépôt légal : avril 2017
30 euros, 10,95 euros, ISBN : 978-2-7560-7526-6

Bulles bulles bulles…

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Chaussette – Clément – Montel © Guy Delcourt Productions – 2017

Rapport sur la torture (Jacobson & Colón)

Jacobson – Colón © Guy Delcourt Productions – 2017

Après les attentats du 11 septembre 2001 à New York, la CIA met en place une nouvelle technique d’interrogatoires pour soutirer des informations aux terroristes qui sont détenus par les services américains. Les TIR (Techniques d’Interrogatoire Renforcées) ont été pratiquées sans réel contrôle à partir de l’année 2001 et ont donné lieu à des centaines de rapports, tout aussi imprécis les uns que les autres sur les maltraitances réelles dont les détenus ont été victimes. On se penche ainsi sur le contenu des séances de TIR et les résultats soient disant obtenus. Les principaux prisonniers soupçonnés de terrorisme dont il est ici question : Abou Zubaydah, Ridha al-Najjar, Gul Rahman (qui décède des suites des traitements qui lui sont infligés), Janat Gul, Hassan Ghul, Abd al-Rahim al-Nashiri, Ramzi Bin al-Shibh et Khalid Cheikh Mohammed.
Walling (projection du détenu contre les murs), claques, coups dans le ventre, privations de sommeil sur des périodes allant parfois jusqu’à 72 heures, manipulation alimentaire, nudité forcée, position debout prolongée, port de couches, simulations de noyade, simulations d’enterrement, douches glacées, cellule glaciale, tapage sonore, confinement dans une boîte (75x75x53 cm), isolement, défaut de soins… Les agents de la CIA font preuve d’imagination lorsqu’il s’agit de mener des interrogatoires musclés. A plusieurs reprises, le Congrès et le Sénat américains ont tenté de réguler cette pratique et de contrainte la CIA à s’en tenir uniquement aux techniques d’interrogatoires listées dans le règlement de l’Armée mais c’était sans compter les interventions du Président Bush qui mit son véto à plusieurs reprises, donnant ainsi carte blanche à la CIA pour évaluer la nécessité d’avoir recours à différentes techniques pour mener ses interrogatoires musclés.

Un outil archaïque ?

Cent quarante pages au sein desquels Sid Jacobson (journaliste) reprend point par point les nombreuses contradictions soulevées dans les rapports transmis par la CIA. L’Agence américaine de renseignement est présentée sous son aspect le plus retors et excelle dans sa capacité à manipuler les informations les plus opaques. Mensonges, argumentations fondées sur des informations fausses ou erronées. Le journaliste démontre à plusieurs reprises que la CIA n’a pas hésité à reprendre à son compte des éléments découverts par le FBI ou par d’autres services de renseignements (anglais, pakistanais…) parfois plusieurs années avant.

De même, Sid Jacobson montre que l’emploi des TIR est souvent infructueux. Il montre que certains détenus sont plus coopérations avec des méthodes d’interrogatoire relationnelles comme celle utilisées par le FBI. Des détenus seraient passés aux aveux dès les premiers jours de leur détention pourtant, malgré les informations capitales obtenues par les services de renseignement, la CIA a tout de même décidé de leur fait subir des séances de TIR répétées. Il est démontré que les détenus les plus coopératifs cessent même de coopérer une fois qu’ils sont soumis aux TIR. Pourtant, les pratiques de torture se sont poursuivies plusieurs mois durant ; la CIA arguant que ces techniques « ont permis de déjouer des attentats et de sauver des vies ». Un paravent.

La CIA n’a jamais été en mesure de fournir une liste précise de ses détenus (le chiffre de 119 revient à plusieurs reprises mais on sait qu’il est sous-estimé). En bout de course, lorsque la CIA estimait qu’elle n’avait plus rien à tirer d’un détenu, elle le transférait à la prison militaire de Guantanamo Bay. A l’arrivée, le seul traitement possible à administrer à un détenu – et compte-tenu des sévices répétés qu’il avait subi – était la prescription d’antipsychotiques.

Un ouvrage rébarbatif et qui se répète. Le reportage s’organise par thématiques ce qui nous amène à relire plusieurs fois les mêmes informations. On se perd au niveau des dates, des vétos de l’un, des dénonciations de l’autre, des rapports transmis, des tentatives de régulation de la CIA. Au final, on retient que la CIA est parvenue à éviter toute intervention visant y voir clair sans ses pratiques d’interrogatoires. A coups de fausses informations et de langue de bois, elle est parvenue durant tout le mandat Bush à poursuivre ses agissements en construisant autour d’elle un mur opaque… une nébuleuse.

Un bilan de l’ensemble des rapports d’interrogatoire de Zubaydah indique que les deux premiers mois d’interrogatoire en présence des agents du FBI furent bien plus prolifiques que les deux mois d’application des TIR. Le 2 mars 2005, un mémo de la CIA affirma que Zubaydah n’avait livré des renseignements relatifs à un projet d’attentat à la bombe qu’après avoir été soumis aux Techniques d’Interrogatoire Renforcées. En réalité, ces renseignements avaient été obtenus le 20 avril 2002, avant l’application des TIR, par les agents du FBI qui pratiquaient des techniques d’interrogatoire relationnelles.

Les planches sont chargées et cela n’est pas à imputer aux dessins d’Ernie Colón. L’illustrateur livre un travail très propre est très explicite. La violence n’est pas masquée pourtant, le dessinateur parvient à ne pas heurter. Il ne s’attarde pas sur des dessins sanglants qui pourraient choquer. Ernie Colón se contente d’accompagner le compte-rendu de Sid Jacobson, comme si son intervention n’était destinée qu’à aérer le propos. Les illustrations sont secondaires, c’est du moins l’impression que j’ai eue.

Après lecture de l’album, je retiens la piètre efficacité de ces techniques d’interrogatoire. Les mensonges répétés de la CIA capable de manipuler l’opinion à sa guise. L’absence de contrôle de cette organisation, des pratiques clandestines nébuleuses et douteuses. Des détenus épuisés qui, par simple instinct de survie, en viennent à fabriquer des informations fausses afin que cessent les actes de torture.

Une vaste fumisterie. Un amas de mensonges en partie listés par le journaliste. Un déni réel pour les conséquences physiques et psychiques. Un reportage qui donne la nausée. Cela aurait très certainement pu être évité si le propos n’avait pas tendance à revenir sans cesse sur les mêmes informations.

Rapport sur la torture

One shot
Editeur : Delcourt
Collection : Encrages
Dessinateur : Ernie COLÓN
Scénariste : Sid JACOBSON
Dépôt légal : avril 2017
140 pages, 15,50 euros, ISBN : 978-2-7560-7633-1

Bulles bulles bulles…

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Rapport sur la torture – Jacobson – Colón © Guy Delcourt Productions – 2017

Désintégration (Angotti & Recht)

Angotti – Recht © Guy Delcourt Productions – 2017

En septembre 2012, Matthieu Angotti entre à Matignon en qualité de conseiller technique du Premier Ministre Jean-Marc Ayrault.
Sa première mission est de mener à bien et de coordonner le projet de refonte du plan national contre la pauvreté. Son instant de gloire, il le connaît en décembre 2013 lorsque le plan de lutte contre la pauvreté est annoncé. L’aboutissement d’une année de travail.
L’état de grâce est éphémère car très vite, un second dossier lui est confié. Il s’en saisit non sans quelques appréhensions. Tout part du Rapport Tuot. En rédigeant la note de synthèse pour le Premier Ministre, une évidence apparaît : c’est un serpent de mer. Une refondation de la politique d’intégration est nécessaire. Le Premier Ministre leur donne carte blanche. Pourtant, Matthieu Angotti est moins à l’aise avec ce sujet dans lequel flirtent deux notions très proches : intégration et immigration. Pour cet ancien intervenant du secteur associatif, le terrain est glissant. Il sait d’entrée de jeu qu’il aura moins d’appuis d’autant que la question de l’intégration dépasse largement son domaine de compétences. Le principe des groupes de travail ayant fonctionné pour le plan pauvreté, Matthieu Angotti propose une nouvelle fois cette méthodologie.
Les groupes sont assez productifs. Matthieu Angotti est d’autant plus confiant que l’ensemble des ministères se sont mobilisés. Mais le 13 décembre 2013, un article polémique du Figaro met le feu aux poudres. La situation échappe à tout contrôle, les médias entrent dans la danse et le bal des politiques entretient la controverse. Les jours de Jean-Marc Ayrault à Matignon sont comptés… tout comme ceux de Matthieu Angotti.

Comme annoncé dans le titre de cet album, c’est un journal de bord que nous propose Matthieu Angotti. Il relate les événements qui ont marqué son mandat de conseiller à Matignon (septembre 2012 à mars 2014). Un témoignage intéressant pourtant je ne peux m’empêcher de penser que l’objectif premier du scénariste est de se dédouaner…

… Se dédouaner de l’échec cuisant qu’il a essuyé et s’excuser de ne pas être parvenu à mener à bien une réforme ? Résultat : il tente de clarifier – une fois encore – ce que les médias ont interprété, il explique l’état d’esprit dans lequel il était ainsi que sa démarche. J’étais sceptique quant à cet album mais curieuse « d’entendre » ce que l’auteur a à dire. Après tout, pourquoi écarter la possibilité de changer un peu notre regard sur ce panier de crabes politique ?

Force est de constater que l’ambiance graphique aide le lecteur à entrer dans l’album. Robin Recht se fond dans le décor. Le dessinateur s’efface et livre un travail d’une propreté extrême et d’une lisibilité irréprochable. La petite fantaisie vient de la couleur. Deux bichromies sont utilisées, l’une en jaune et blanc pour les moments officieux (la famille, les amis, les loisirs) et l’autre grise et blanche pour la sphère professionnelle (temps de réunion, de rédaction, de concertations…). Ces atmosphères vont finir par se confondre par moments, à mesure que la pression monte. Le narrateur est en difficulté pour cloisonner les choses ; son espace professionnel empiète sur la sphère familiale, il rumine sans cesse ses réflexions. C’est la seule fantaisie graphique que Robin Recht s’autorise. Pour le reste, le travail d’illustration est assez linéaire, il n’y a aucune prise de risque. Le dessinateur ne lâche pas sa trame : trois lignes de trois cases pour organiser les planches… comme si tout devait en permanence être bien rangé.

Passons au scénario. Il m’a fallu du temps pour m’installer dans l’écoute de ce récit. Sceptique avant même de démarrer la lecture, je ne suis jamais parvenue à écarter cet apriori. Pourquoi ? Car devant l’ampleur du problème à régler, il n’a pourtant pas à se justifier. Quel gouvernement (de France ou d’ailleurs) est en mesure de dire qu’il est parvenu à solutionner ce problème ?

Le premier contact avec cet homme est plutôt sympathique (la preuve en images avec cette interview de Matthieu Angotti). On arrive au moment où l’équipe gouvernementale fête l’aboutissement de plus d’un an de travail. Il est heureux, fier, satisfait et soulagé. C’est de bon augure. Mais le personnage a ses incohérences. Il explique rapidement être issu du secteur associatif. Son arrivée à Matignon l’a contraint à changer de look vestimentaire ; le sweat à capuche est remisé, le complet-cravate est désormais de mise. Quelques pages plus loin, on apprend que cet ancien intervenant associatif est passé par H.E.C… j’en connais assez peu qui ont ce pedigree… Aucun à vrai dire. Alors je fais une recherche internet et j’apprends qu’il était assez loin du terrain finalement ; il a occupé un poste de responsable du département de recherche du CREDOC avant d’être directeur de la FNARS. Je vois mal le sweat à capuche sur les épaules de celui qui est à même d’exercer ces fonctions. Ce qui est certain, c’est qu’il n’a pas la même vision que moi de l’intervenant associatif. Puis vient le reste. Son plaisir non dissimulé à évoluer dans les coulisses du pouvoir et à en goûter les avantages (luxe, confort de travail…). A plusieurs reprises, il témoigne également du confort procuré par son environnement professionnel : une bulle de bien-être malgré le stress. Cela me dérange, ce confort, cette sérénité, ce plaisir à travailler ensemble, à malaxer la « chose sociale », à la théoriser… loin des citoyens, loin de la rue… à ne pas côtoyer la réalité, à la fantasmer, s’en faire une idée, trouver un « angle d’attaque » pour la penser.

Pourtant, on ne peut nier son engagement. Il a tenté de trouver des solutions pour résorber la problématique de la pauvreté, il connait son sujet aussi bien que les acteurs de terrain. C’est avec appréhension qu’il s’attèle au dossier de l’intégration. Un homme dynamique, conscient de ses limites aussi bien que de ses capacités. Il évoque à plusieurs reprises les freins qu’il rencontre, à commencer par les rivalités mesquines entre les ministères. Le gouvernement et ses failles, ces individus qui tirent la couverture à eux, dénoncent les discours polémiques des médias puis, l’instant d’après, alimentent la controverse. Cette image de la bulle dorée de Matignon m’a mise mal à l’aise.

« Désintégration ». J’aime beaucoup le titre de l’album. Il contient à la fois toute l’ironie de cette expérience, la réalité cynique des jeux de pouvoirs auxquels Matthieu Angotti s’est confronté. Il met aussi en exergue une autre dimension : celle de l’échec aussi bien personnel que professionnel.Une mise en abyme. Ecrire pour prendre du recul. Une catharsis.

Habituellement, je suis pourtant friande de ce type de témoignages. Ici pourtant, on ne m’ôtera pas de l’esprit que Matthieu Angotti cherche à se disculper. Il se sent responsable de cette débandade gouvernementale, il s’en excuse même. Il doute de lui, est peiné face à l’incompréhension que suscite cette réforme… je n’ai ressenti aucune empathie pour lui. Le fait de devoir « cohabiter » avec cette intelligentsia politique, avec ce microcosme composé de gens bien-pensants qui malaxent avec ardeur leurs théories sur la « chose sociale » pour si peu de résultats concrets… tout cela renforce mes convictions que les politiques vivent vraiment dans un monde à part, loin des réalités sociales.

Désintégration – Journal d’un conseiller à Matignon

One shot
Editeur : Delcourt
Dessinateur : Robin RECHT
Scénariste : Matthieu ANGOTTI
Dépôt légal : mars 2017
136 pages, 17,95 euros, ISBN : 978-2-7560-9600-1

Bulles bulles bulles…

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Désintégration, Journal d’un conseiller à Matignon – Angotti – Recht © Guy Delcourt Productions – 2017

Homicide – Une année dans les rues de Baltimore, tome 2 (Squarzoni)

Squarzoni © Guy Delcourt Productions – 2017
Squarzoni © Guy Delcourt Productions – 2017

Huit mois après le premier tome de la série, nous retrouvons les inspecteurs de la Brigade des homicides de Baltimore. Des enquêtes dont nous avions vu les prémices dans le tome précédent sont toujours non élucidées. Pourtant, la vie la brigade continue et dans les rues de Baltimore, il y a toujours autant de malfrats, de délinquants, de flics véreux, d’assassins. La lutte contre la criminalité est permanente.

En ce 4 février 1988, c’est le corps d’une enfant qui est retrouvé dans une arrière-cour de la ville. Le quartier est bien connu des inspecteurs ; c’est celui où l’on trouve la plus forte concentration de petites frappes au mètre carré.

Sa disparition a été signalée par ses parents le 2 février, deux jours plus tôt.

Latonya Kim Wallace est morte étranglée après avoir été violée. Elle avait 11 ans.

Le premier inspecteur à être sur place est Tom Pellegrini. L’enquête va donc lui être attribuée, charge à lui de diriger correctement les équipes, d’analyser correctement toutes les pièces du dossier, de lister les suspects…

Des mois plus tard, Pellegrini se rappellera avec frustration ce matin sur Reservoir Hill. Il souhaitera avoir pris quelques minutes de plus pour parcourir les arrière-cours.

Il y a quelque chose qui touche à l’horreur dans cette enquête. Parce qu’il s’agit d’une enfant, parce que son corps a été déposé comme un objet usagé, dont on n’a plus besoin, dans une ruelle peu fréquentée. Parce que les langues se taisent aussi. La police est perçue comme la petite vérole, les rapports entre la population de ce quartier chaud de Baltimore et les forces de l’ordre sont si dégradées que même dans le cas du meurtre d’une gamine, la méfiance reste forte.

Est-ce le fait que Philippe Squarzoni se concentre cette fois sur une seule affaire ou est-ce le ton qui a changé ? Je ne saurais le dire mais j’ai eu l’impression d’être face à un album plus mature que le précédent tome. La série a peut-être trouvé son crédo, la juste distance entre narration et mise en image… quoi qu’il en soit, et à partir du moment où la lecture était entamée, je n’ai pas une seule fois ressenti l’envie de faire une pause dans ma lecture. Rien de violent dans les illustrations, pas même de métaphores comme Philippe Squarzoni sait si bien faire pour appuyer là où ça fait mal… sobriété à tous les étages mais un reportage d’une profondeur !

La majeure partie du scénario est très factuelle mais il y a une réelle réflexion de fond sur les valeurs de la profession (pour certains c’est une vocation, pour d’autres un héritage familial…). L’enquête est très détaillée : inspection de la zone où le corps a été retrouvé, travail du laboratoire scientifique, collaboration avec les autres services, gardes à vue et techniques d’interrogatoires…

PictoOKLa série est installée et bien installée. Un choix minimaliste de couleurs pour ces planches. Vraiment un très bon documentaire.

Extrait :

« Sur le papier, les prérogatives d’un inspecteur de la brigade des homicides de Baltimore sont peu nombreuses. Contrairement à ses homologues des autres villes américaines, il n’a pas un rang plus élevé, ni un meilleur salaire. Les directives générales des services de police ne prennent pas en compte les conditions de travail particulières de la brigade des homicides. Et n’établissent guère de différence entre les flics en uniforme et les détectives. Seule exception cruciale : sur sa scène de crime, l’inspecteur est le maître. A partir du moment où un corps gît sur le bitume de Baltimore, aucune autorité ne dépasse celle du premier inspecteur sur place. Personne ne peut lui dire ce qu’il faut faire ou ne pas faire. Commissaires, divisionnaires, colonels, majors… tous sont sous l’autorité du détective, dès qu’ils franchissent les limites de la scène de crime » (Homicide – Une année dans les rues de Baltimore, volume 2).

Homicide – Une année dans les rues de Baltimore

– 4 février – 10 février 1988 –
Série en cours
Editeur : Delcourt
Collection : Encrages
Dessinateur / Scénariste : Philippe SQUARZONI
Dépôt légal : février 2017
134 pages, 16,50 euros, ISBN : 978-2-7560-4240-4

Bulles bulles bulles…

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Homicide – Une année dans les rues de Baltimore, volume 2 – Squarzoni © Guy Delcourt Productions – 2017

Les Légendaires – Parodia, tome 2 (Sobral & Jung)

Sobral – Jung © Guy Delcourt Productions – 2017
Sobral – Jung © Guy Delcourt Productions – 2017

Suite de la folle parodie de l’univers des « Légendaires » dont le premier tome était sorti l’année dernière.

Maitre Pamplemousse (Patrick Sobral, le scénariste des « Légendaires » et du spin-off « Les Légendaires – Origines »), Milady Morigane (Jessica Jung la dessinatrice), Natou (la dessinatrice des « Légendaires – Origines ») et Kitou (qui s’occupe du site et du livre d’or des Légendaires) se retrouvent dans cet album à côtoyer physiquement leurs personnages. Tantôt en train de chercher de nouvelles histoires, tantôt à leur donner la répartie, les rôles et les places de chacun sont complètement chamboulés mais le grand manitou qui donne le tempo reste bel et bien Maître Pamplemousse, le double de papier de Patrick Sobral (qui ne se fait d’ailleurs pas de cadeau).

Comme je l’avais expliqué dans ma précédente chronique, les gags de « Légendaires – Parodia » ont tout d’abord été prépubliés dans Le journal de Mickey avant de paraître en album (pour les gags du premier tome du moins… je n’ai pas vérifié l’information pour ceux du second tome). En avant pour des gags d’une page, ambiance loufoque assurée. Mon fils étant fan de l’univers, je lui laisse le clavier :

J’ai bien aimé les histoires de Parodia. Il y en a certaines qui sont plus drôles que dans le premier tome. On retrouve Maître Pamplemousse un peu plus en colère et plus drôle du coup. Lady Morigane reçoit sa colère mais elle ne se laisse pas démonter. Natou et Kitou, les assistantes, font des blagues à Maître Pamplemousse pour le taquiner.
L’album est plein de sketches d’une page. Il arrive des malheurs à Maître Pamplemousse et aux Légendaires. Des fois on est dans le monde des auteurs et des fois on est dans le monde des Légendaires. On voit comment Maître Pamplemousse crée les Légendaires de manière un peu fofolle. Dans les gags, on retrouve tous les personnages de l’univers des « Légendaires ». Mais c’est pas tout ! Les auteurs font n’importe quoi avec les personnages et il y a plein d’autres personnages d’autres univers que celui des « Légendaires ». Par exemple, il y a des Pokémon, des personnages de mangas, des stars comme Mickael Jackson, des personnages de Walt Disney, des références à des films (Harry Potter…), de la BD (Astérix et Obélix…), des personnages de jeux vidéos… Ils viennent faire des blagues ou tout simplement un clin d’œil à ceux qui les ont créés.
« Légendaires – Parodia » n’apprend rien sur les personnages pour un fan de la série. Mais on voit la personnalité drôle ou stupide des Légendaires, leurs défauts ou ce qui leur fait peur. Par exemple, Danaël ne sait pas nager, Ténébris aime qu’on ne sache pas qu’elle a peur, Shimy qui aime embêter Jadina et vice et versa, Jadina qui est complètement amoureuse de Danaël au point de faire n’importe quoi, Razzia qui est un gros gourmand…
On s’amuse bien en lisant ce livre

Et puis ça nous arrive de suivre le blog des Légendaires… aussi…

PictoOKPour tout ce que je n’ai pas expliqué ici, je vous renvoie vers mon article sur le tome 1 où je prenais le temps de développer un peu plus le concept. En tout cas, cet album est très agréable même pour des gens qui – comme moi – ne connaissent pas tous les détails de la série. Bonne humeur garantie.

Les Légendaires Parodia

Tome 2 : Vous trouvez ça drôle ?
Série en cours
Editeur : Delcourt
Collection : Jeunesse
Dessinateur : Jessica JUNG
Scénariste : Patrick SOBRAL
Dépôt légal : février 2017
32 pages, 9,95 euros, ISBN : 978-2-7560-8549-4

Bulles bulles bulles…

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Les Légendaires-Parodia, tome 2 – Sobral – Jung © Guy Delcourt Productions – 2017

Chronosquad, tomes 1 et 2 (Albertini & Panaccione)

tome 1 – Albertini – Panaccione © Guy Delcourt Productions – 2016
tome 1 – Albertini – Panaccione © Guy Delcourt Productions – 2016
tome 2 – Albertini – Panaccione © Guy Delcourt Productions – 2017
tome 2 – Albertini – Panaccione © Guy Delcourt Productions – 2017

Un appel du Professeur Korais en pleine nuit l’informe que sa candidature est retenue et qu’il est attendu le plus tôt possible au bureau des Chronosquad. Les Chronosquad sont une équipe d’agents – flics – surentraînés et dont la mission consiste à intervenir auprès des chronotouristes délictueux.

Lui, c’est Télonius Bloch… spécialiste du Moyen-Age… voire de l’Antiquité même si ce n’est pas son domaine. En tout et pour tout, il a suivi la formation des agents Chronosquad mais n’a pas eu réellement d’occasion de pratiquer depuis et les résultats de la formation n’étaient pas terribles. Les Chronosquad « sont des agents régulateurs des voyages temporels et des couacs qui peuvent en découler, car la pratique s’est popularisée. Pour 10999 euros à peine, vous pouvez désormais partir 30 jours en Egypte antique en formule tout inclus (ce qui correspond à 1 jour et 1 heure en 2016, quoi que cela varie selon le lieu et l’époque de la destination) » (extrait présentation Delcourt).

Voilà donc Télonius positionné sur une mission qui va l’emmener en Egypte antique. Au compteur temporel, « il est 10h25 et nous sommes le 27 juin 2574 avant J.C. ». Aux côtés de deux Chronosquad aguerris, Mümin Beylogu et Liz Penn, Télonius tente d’apporter ses connaissances pour démêler ce sac de nœuds et retrouver les deux adolescents.

Drôle de temps… drôle de rapport au temps. Etrange société qui s’octroie tous les droits, y compris celui de se payer le luxe de chambouler des périodes historiques jusque-là préservées. Sous les affiches racoleuses des agences de voyages temporels, des prix faramineux concurrencent à peine l’effet qu’induit un slogan tout aussi aguicheur, réelle promesse de faire un pied de nez… au temps.

Chronosquad, tome 1 - Albertini - Panaccione © Guy Delcourt Productions - 2016
Chronosquad, tome 1 – Albertini – Panaccione © Guy Delcourt Productions – 2016

Pour son baptême dans le monde de la bande dessinée, Giorgio Albertini dépoussière le fantasme du voyage temporel. Les ingrédients sont bien dosés : dans une société prise dans son rythme infernal (métro-boulot-dodo), quoi de plus naturel que de vouloir rentabiliser au maximum ses périodes de vacances. Imaginez votre réaction si on vous annonçait qu’un seul jour de congé posé dans votre présent vous permet d’accéder [dans un autre espace-temps] de 30 jours de vacances ! Le petit « hic » est… le tarif de la prestation.

Giorgio Albertini enfonce le clou et exploite tous les travers de l’humanité : consumérisme, course aux profits, transgressions des règles, magouilles et corruption, réseaux parallèles et/ou clandestins. Sans compter les médias qui font leurs choux gras du moindre fait divers… Les Chronosquad – flics spécialisés qui interviennent pour épingler les chronotouristes qui ne respectent pas les règles des voyages temporels – nous sont vite assez sympathiques. Le scénariste s’appuie sur un trio de personnages aux caractères bien campés : la belle Liz Penn, compétente, perfectionniste, intransigeante avec elle-même comme avec les autres. A ses côtés, le solide Beylogu est un homme qui a le cœur sur la main et qui risquerait sa vie pour protéger ses coéquipiers que l’impressionnante stature et les kilos de muscles. Celui qui fait tache est donc Bloch… gringalet, courageux mais pas téméraire, incompétent et inexpérimenté, brouillon aussi bien dans sa manière de se déplacer que dans ses gestes ou la manière de gérer ses émotions… Il a la fraicheur et la spontanéité d’un gamin de six ans mais il dispose d’un sens de l’observation redoutable. Et ce sont finalement ces deux derniers traits de personnalité qui vont légitimer sa place dans le trio. Le regard décalé qu’il porte sur son environnement donne aux enquêtes une direction inattendue ! La mayonnaise prend vite entre ces trois-là et c’est ce qui donne le « la » au scénario : son ambiance et son tempo. Entre les incartades romantiques et naïves de notre apprenti flic et les deux Chronosquad expérimentés qui relativisent, la complicité et le respect s’installent vite, laissant toute la place à des échanges bourrés d’humour, de taquineries et la possibilité à l’enquête policière d’avancer.

Grégory Panaccione illustre avec malice des situations souvent cocasses. Il épaule parfaitement le scénariste grâce à son talent et la facilité qu’il a de dessiner n’importe quelle situation. La preuve en est puisque l’illustrateur a réaliser plusieurs albums muets. Avec le génialissime « Un Océan d’amour » (réalisé avec Wilfrid Lupano), il nous avait fait traverser la moitié du globe. Mais avant, il avait réalisé seul « Toby mon ami » ou « Match« , un album muet que je n’ai pas lu mais dont j’ai vu quelques séquences plutôt savoureuses (on pourra d’ailleurs trouver un air de famille entre l’un des personnages de ce match de tennis et Télonius [l’apprenti Chronosquad] si ce n’est que Télonius a la silhouette d’une feuille de cigarette tandis que la bedaine du joueur de tennis n’a rien à envier à celle de Gérard Depardieu).

Avec « Chronosquad« , l’illustrateur agrandit son terrain de jeu, le pousse jusqu’aux quatre coins du globe et l’étale de la Préhistoire à nos jours ! Au dessin, Grégory Panaccione est à l’aise et ça se ressent. Qu’il y ait du texte ou qu’il n’y en ait pas, il s’amuse avec l’espace de la planche, le séquence, joue des angles de vue… plongée, contre-plongée, gros plan… son récit graphique est fluide. Prenant.

Ce coup de crayon agile nous régale de tronches très expressives, tantôt déconfites tantôt hyper joviales (et toute la palette d’expression qu’il y a entre ces deux extrêmes). On savoure aussi bien les nombreux passages muets que les passages dialogués. Les planches font la part belle à des scènes pétillantes où le comique de situation, de gestes, de mots… embarque le propos dans son mouvement. Puis Panaccione change de couleurs, indiquant que l’heure est venue d’être plus sérieux. Le dessinateur guide son lecteur dans les émotions et les ambiances, on est à l’affût du moindre rebondissement, du moindre indice…

PictoOKOui… j’ai pris beaucoup de plaisir à lire ces deux tomes. L’enquête assez simple en apparence se complexifie à mesure qu’on avance dans la lecture. Du simple avis de recherche de deux ados en fugue on se dirige progressivement vers une enquête plus complexe aux ramifications multiples. En parallèle, le personnage principal se révèle et quitte lentement sa coquille d’adulescent.

Le troisième tome de la tétralogie devrait arriver en mai 2017. Vivement !

Chronosquad

Tome 1 : Lune de miel à l’âge du bronze
Tome 2 : Destination révolution, dernier appel
Série en cours
Editeur : Delcourt
Collection : Neopolis
Dessinateur : Grégory PANACCIONE
Scénariste : Giorgio ALBERTINI
Dépôt légal tome 1 : octobre 2016
240 pages, 25,50 euros, ISBN : 978-2-7560-7413-9 –
Dépôt légal tome 2 : janvier 2017
218 pages, 25,50 euros, ISBN : 978-2-7560-7414-6 –

Bulles bulles bulles…

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Chronosquad, tomes 1 et 2 – Albertini – Panaccione © Guy Delcourt Productions – 2016 et 2017