Florida (Dytar)

Dytar © Guy Delcourt Productions – 2018

Londres.
Dix ans après le massacre de la Saint-Barthélemy, Walter Raleigh sollicite Jacques Le Moyne, un ancien cartographe, pour qu’il témoigne de son expérience en Floride. Lorsqu’il était plus jeune, Jacques a fait partie d’une expédition française conduite par les commandants Jean Ribault et René Goulaine de Laudonnière. Le but était de fonder une nouvelle colonie en Amérique.
Jacques refuse et fuira longtemps les sollicitations qui lui sont faites de transmettre son témoignage. Sa femme, Eléonore, ne comprend pas l’attitude de son mari jusqu’au soir où, vingt ans après les faits, Jacques Le Moyne de Morgues s’ouvre enfin et lui fait le récit dans les moindres détails de ces deux années éprouvantes.

Un important travail de recherche a été mené par Jean Dytar pour parvenir à réaliser cet album ; plusieurs articles de son site en témoignent (comme ici par exemple).

Avant de se pencher sur l’épisode de l’expédition huguenote au « Nouveau Monde » la traversée de l’Atlantique et Jean Dytar s’intéresse en premier lieu au couple de Jacques Le Moyne. A sa femme tout d’abord ; elle se heurte à l’incompréhension, elle tente d’identifier la raison qui explique le silence de son homme. Pourquoi a-t-il toujours refusé de parler de son expérience en Floride ? Pourquoi, depuis son retour, refuse-t-il de réaliser des cartes topographiques ? Pourquoi passe-t-il son temps à dessiner minutieusement des fleurs (que les dames de la cour utiliseront pour faire leurs broderies) et refuse-t-il obstinément toutes autres formes de sollicitations professionnelles ?

Car c’est elle, Eléonore Le Moyne qui est notre guide dans cette histoire. C’est elle qui prend la parole le plus souvent. C’est elle qui tente de maintenir son homme à flots et qui se bat chaque jour pour qu’il retrouve la force de vivre, de se battre, de ne plus être un fantôme au sein de sa propre famille. Elle ne sait rien de ce qui s’est passé en Floride ; son époux a toujours refusé d’en parler. Elle sait juste qu’elle a réussi à la convaincre d’accepter de partir, arguant qu’une telle opportunité ne se présente qu’une fois dans une vie et qu’elle, en tant que femme, n’aura jamais une telle occasion.

Ecoute Jacques. Si tu n’y vas pas pour toi, vas-y pour moi ! Sois mes yeux et mes sens. (…) C’est peut-être dur à comprendre, mais… je veux rêver à travers toi. Pars ! Et à ton retour, épouse-moi ! Je promets de t’attendre et tu me raconteras ce qu’il y a de l’autre côté.

Elle ne sait que penser de l’expérience qu’a vécue son époux excepté, elle ne peut qu’imaginer le pire… elle ne peut que rêver à ces terres lointaines. Elle l’a vu partir inquiet à l’idée de cette expédition à laquelle il avait accepté de participer. Elle l’a vu revenir changé, amaigri et plus taciturne que jamais.

Jean Dytar nous explique, à l’aide des souvenirs d’Eléonore, les événements qui ont précédés ce grand voyage. Durant tout l’album, deux ambiances graphiques se relaient : des tons sépia pour le « présent » des personnages et de magnifiques aquarelles généreusement pourvues de bleus pastels et de verts d’eau pour le passé. Grâce à Eléonore, on commence à comprendre. L’auteur nous montre comment pendant des années, elle a tenté de faire parler son mari ; pour assouvir sa propre curiosité d’abord mais très vite, pour pouvoir lui venir en aide. Jean Dytar nous cuisine un peu car il faudra attendre avant que son personnage de Jacques Le Moyne de Morgues se mette à table. De la difficile traversée de l’Atlantique, des premiers pas balbutiants de l’expédition en Amérique et de la tournure prise ensuite par les événements, le lecteur finira par tout savoir. Je pourrais vous expliquer les temps forts du récit par le menu que je ne spoilerais rien, l’histoire de cette expédition (dont je ne connaissais rien avant de lire cet album) est écrite partout (dans les livres, sur la toile…).

Un album qui, assez logiquement je crois, m’a fait penser à Terra Australis. Que ce soit sur la forme ou sur le fond, la qualité est au rendez-vous.

Le rendez-vous hebdomadaire des bulleurs est à retrouver aujourd’hui chez Stephie.

Florida

One shot
Editeur : Delcourt
Collection : Mirages
Dessinateur / Scénariste : Jean DYTAR
Dépôt légal : mai 2018
264 pages, 29.95 euros, ISBN : 978-2-413-00978-8

Bulles bulles bulles…

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Florida – Dytar © Guy Delcourt Productions – 2018

Ceux qui restent (Busquet & Xoül)

Busquet – Xoül © Guy Delcourt Productions – 2018

Des centaines d’histoires commencent ainsi. Une nuit tranquille et dégagée, la lune brillant dans une mer d’étoiles, l’enfant de la maison dort paisiblement quand soudain, une étrange créature entre dans sa chambre… Et lui fait une incroyable demande que l’enfant accepte, excité par l’incroyable et passionnante aventure qu’on lui propose !
– Ben, réveille-toi ! Non, non, tu ne rêves pas. Je suis un Wumple et je viens du royaume d’Auxfanthas. Notre royaume est en danger, toi seul peux nous sauver. Nous aideras-tu ?
Un rêve devenu réalité pour l’enfant… mais un véritable cauchemar qui commence pour ses parents. »

Mais cette fois, nous n’allons pas partir dans le récit d’aventure aux côtés de l’enfant, mais rester et partager cette interminable attente de son retour aux côtés de ses parents.

L’histoire de Peter Pan continue d’être revisitée sous un autre angle, d’autres déclinaisons. Ici, c’est donc sous la forme d’une enquête de police que nous allons vivre cet épisode. Les enquêteurs explorent les pistes qui s’offrent à eux : enlèvement, fugue… quelle est l’hypothèse à retenir ?

Josep Busquet campe son intrigue dans les années 30. Loin de l’effervescence médiatique que les journalistes sont aujourd’hui capables de produire, le scénariste fouille et dissèque ce drame familial jusqu’à attraper un fil ténu qu’il ne lâchera pas. Il sème le doute et malaxe lentement notre perception des choses, nous conduisant jusqu’à croire en l’incroyable et prendre pour acquis les solutions qui s’offrent aux parents pour faire face à l’absence de leur enfant.

Le narrateur, observateur anonyme de cette histoire, rappelle d’ailleurs très bien que pléthores d’histoires envoient des enfants sauver des mondes imaginaires et les êtres qui les peuplent. Mais rares sont celles qui restent dans « la réalité » pour parler de ce que vivent les parents à la suite d’une disparition soudaine de leurs bambins.

Le scénariste nous fait observer ces parents. Qui sont ces individus qui parviennent à construire des familles « parfaites » , semblent aimants et sont – forcément – profondément affectés par cette disparition inexpliquée ? Sont-ils des être retords et finalement… malsains ? Comment expliquer les absences répétées ? Jusqu’au retour de l’enfant chéri réapparaisse, la bouche remplie du récit de ses aventures et de personnages qui semblent directement sorties des histoires d’héroïc-fantasy. Lentement, l’auteur instille quelques tumeurs dans son récit : psychose ? maltraitance ?

Josep Busquet réalise donc un conte désenchanté magnifiquement illustré par Xoül. L’illustrateur choisit des couleurs sombres qui maintiennent – de bout en bout du récit – une certaine mélancolie grâce aux teintes bruns-bleus-violines qui sont utilisées. C’est peut-être « à cause » de cette ambiance graphique légèrement austère que je suis restée à observer le déroulement des événements. Mais bien que cette lecture de fut pas un coup de cœur, j’ai pourtant pris du plaisir à tourner les pages, totalement captivée par la tournure que prend l’histoire.

Le sujet est trompeur mais cet album n’est pas à classer dans le registre jeunesse. C’est original et vraiment bien trouvé… et le dénouement fait froid dans le dos.

La chronique d’Anaïs, La petite créature.

Ceux qui restent

One shot
Editeur : Delcourt
Dessinateur : Alex XOÜL
Scénariste : Josep BUSQUET
Dépôt légal : mars 2018
128 pages, 18.95 euros, ISBN : 978-2-7560-5262-5
L’album sur Bookwitty

Bulles bulles bulles…

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Ceux qui restent – Busquet – Xoül © Guy Delcourt Productions – 2018

Homicide – Une année dans les rues de Baltimore, tome 3 (Squarzoni)

Squarzoni © Guy Delcourt Productions – 2018

C’est un monde où il y a plus de meurtres que d’inspecteurs. Un monde où le temps ne s’arrête pas.

Baltimore. 1988.
Les meurtres pleuvent sur la ville et les meurtriers courent plus vite que les flics.

La brigade des homicides croule sous les dossiers non résolus avec, en tête, le meurtre de Latonya Wallace, une fillette violée puis assassinée. Les soupçons se portent sur un homme de cinquante ans mais les flics n’ont aucune preuve matérielle en main pour le faire craquer.

Pendant ce temps-là, les dealers continuent leurs règlements de compte, les femmes battues tombent sous les coups de leurs maris violent, certaines parviennent – dans un accès de furie inespéré – à retourner la violence de leur bourreau contre eux. Et les meurtres noient la brigade qui se noie sous un taux de meurtres non résolu qui n’a jamais été aussi bas.

Sombre. Noir. Pessimiste. Dur.

Un univers où l’on ne sort pas des quatre murs de la Brigade excepté pour aller dans la rue, y constater un meurtre, y ramasser un corps ou y embarquer des suspects… prendre des photos, récolter des indices et revenir aux quatre murs de la Brigade. Les inspecteurs malaxent la matière qu’ils ont récoltée à l’extérieur, supposent, investiguent, interrogent, intimident.

Les flics sont à pied d’œuvre. Nuits et jours, ils ne se ménagent pas. Ils délaissent leurs familles pour permettre à d’autres de panser leurs plaies et faire en sorte qu’un semblant de justice survive dans cette ville. Et tenter que la délinquance et la corruption ne gangrène pas toute la ville.

Philippe Squarzoni, aidé par les conseils de David Simon, adapte « Sur écoute » et les silences laissés par les interstices entre les cases, les couleurs sombres de Drac et Madd créent à eux seuls la tension adéquate à ce genre d’univers. J’ai toujours la même réaction quand arrive un nouveau tome d’Homicide : une appréhension mêlée de curiosité. Et si l’ouvrage traîne un jour ou deux sur mon bureau, je finis par l’engouffrer d’une traite, me plaisant à me mettre dans la peau des enquêteurs.

Au troisième tome, on a maintenant repéré les principales personnalités de la Brigade. D’Addario, Garvey, Pellegrini, Mc Larney, Landsman. On les suit à tour de rôle. Une couleur dominante est retenue pour chacun d’eux, pour nous aider à passer de l’un à l’autre. Et on adopte leurs manières d’enquêter, de prendre un suspect de front ou de contourner l’affrontement. On aborde leur colère ou leur lassitude. On comprend leur acharnement.

Je n’avais pas lu/vu le travail de David Simon. Les polars, le sang, la violence à l’écran… ce n’est pas ma came. Seuls quelques auteurs (romanciers ou auteurs BD) sont capables de m’emmener sur ce terrain-là. Philippe Squarzoni en fait partie et je ne regrette pas d’être sortie de ma zone de confort. J’attends maintenant le quatrième tome qui devrait arriver… dans un an. Une série qui ne perd pas son mordant. A suivre !

Les autres chroniques sur le blog : tome 1, tome 2.

Homicide

– Une année dans les rues de Baltimore –
Tome 3 : 10 février – 2 avril 1988
Pentalogie en cours
Editeur : Delcourt
Collection : Encrages
Dessinateur / Scénariste : Philippe SQUARZONI
D’après le livre de David SIMON
Dépôt légal : février 2018
160 pages, 18.95 euros, ISBN : 978-2-7560-9173-0

Bulles bulles bulles…

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Homicide, tome 3 – Squarzoni © Guy Delcourt Productions – 2018

La Saga de Grimr (Moreau)

Moreau © Guy Delcourt Productions – 2017

L’Islande. Une île qui vit au rythme de son volcan.
Eruptions. Tremblements de terre. Les habitants se plient à la terrible de loi de la nature.

Maudite Islande. Sublime Islande. Comment peux-tu être si belle ? Ce matin, je n’ai plus rien et toi, tu es plus belle que jamais. Cette beauté est insolente pour moi qui ai tout perdu. Ne pourrais-tu pas être laide ? Aussi laide que la douleur que j’ai à vivre. Tu es méprisante, égoïste. Arrogante… et moi, dans toute ma faiblesse, je succombe à ta beauté.

Un jour, dans cette immensité à perdre de vue, il y eu une éruption volcanique. Dès lors, Grimr fut orphelin.
Il a dû apprendre à se débrouiller seul jusqu’à ce que sa route croise celle de Vigmar. Vigmar le voleur, Vigmar le rusé… mais Vigmar intègre, fidèle à ses convictions. Vigmar qui est devenu un père de substitution. C’est sous son œil bienveillant que Grimr va grandir et apprendre à maitriser sa force surhumaine.

Grimr, ce fil tendu entre le début de ta vie et la fin de ton existence, c’est ton champ d’action. Après, c’est fini. S’il y a une chose d’immortelle en ce monde, s’il y a une chose qui reste après ton existence, Grimr, c’est ta réputation.

Grâce à Vigmar, Grimr va devenir ce jeune adulte courageux que l’on côtoie au fil des pages de l’album. Vigmar va lui apporter l’affection dont il avait besoin pour acquérir cette confiance qui l’aidera à affronter les épreuves. En échange, Grimr veille sur Vigmar ; il le protège. Ils s’entraident. Vigmar – l’homme rusé et instruit – apprend à Grimr à s’occuper de son corps, à maîtriser son incroyable force physique et donne à ce fils providentiel des nourritures plus spirituelles.

Et de loin en loin, Einnar, un poète qui souhaite écrire une nouvelle légende (une « saga » comme il est coutume de les appeler en Islande) s’en remet au hasard pour croiser la route de Grimr.

Si lorsque j’ai appris la publication de cet album, le nom de Jérémie Moreau m’a immédiatement donné envie de lire cet ouvrage… le visuel de couverture a eu quant à lui un effet « douche froide » … Car plutôt que d’imaginer aller me perdre dans les paysages somptueux que l’on voit en arrière plan, j’ai eu comme un mouvement de recul en voyant ce jeune homme déterminé qui est au premier plan.

Et puis, les premiers avis de lecteurs sont arrivés. Moka, Noukette, Alice, Sabine, Hélène, Joëlle, Enna, … Chaque chronique m’a permis de me rapprocher un peu plus de cette lecture, faisant grandir peu à peu l’envie de découvrir « La Saga de Grimr » à mon tour.

Et le voilà ce moment finalement tant attendu de la lecture. L’appréhension de me confronter à cette ambiance graphique est restée très présente même après plusieurs moments passés à feuilleter l’album. En cause ces teintes terreuses appuyées de touches verdâtres assez marquées qui, je trouve, assombrissent les planches. Un univers froid et austère malgré la présence de paysages à perte de vue. Pourtant, au contact de ce jeune homme au moral d’acier, on ne ressent ni la morsure du froid, ni la faim, ni la peur. Qu’il soit haut comme trois pommes ou dans la fleur de l’âge, on est attentif à ses moindres faits et gestes. Jérémie Moreau a créé un personnage mystérieux, peu bavard. Une force de la nature, un homme à l’état brut, à la fois spontané et farouche. Un récit que l’on prend tel qu’il vient, sans arrière-pensée ni second degré. Un livre qu’on ne peut effleurer. Un livre qui nous prend à bras le corps et dans lequel on entre tout entier, sans réfléchir. Un récit qui nous fait finalement ressentir cette épopée avec nos tripes et avec émotions.

Cette lecture est l’occasion de faire un voyage dépaysant, déroutant. Ce n’est pas le coup de cœur espéré mais un livre inoubliable.

La Saga de Grimr

One shot
Editeur : Delcourt
Dessinateur / Scénariste : Jérémie MOREAU
Dépôt légal : septembre 2017
232 pages, 25.50 euros, ISBN : 978-2-7560-8064-2

Bulles bulles bulles…

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La Saga de Grimr – Moreau © Guy Delcourt Productions – 2017

L’Homme gribouillé (Lehman & Peeters)

Lehman – Peeters © Guy Delcourt Productions – 2018

Paris. Il pleut. Il n’arrête pas de pleuvoir. La ville est inondée. On entre dans la grisaille de la ville. L’album sera en noir et blanc comme pour mieux coller à la réalité.

Vous le sentez pas ? Moi, je le sens. C’est dans l’air. Dans la lumière aussi. Cette espèce de gris plombé. Le mon est lourd et plein.

Betty est revenue vivre chez sa mère, Maud, le temps que les travaux dans son appartement soient terminés. Betty est revenue vivre chez son excentrique mère avec sa fille, Clara, une adolescente sympathique, franche, mature et mesquine. Comme à chaque fois qu’une échéance professionnelle importante approche – le genre de dossier où il ne faut pas se louper – les angoisses de Betty se manifestent par le fait qu’elle est incapable de prononcer un seul mot. Réduite au silence… pour quelqu’un qui travaille dans le monde de l’édition, ce n’est pas aberrant de repasser par l’écrit pour communiquer. Mais pour ce rendez-vous important qui arrive dans deux jours, il faudra qu’elle ait retrouvé la voix !
En attendant la fin des travaux, les trois femmes cohabitent, à la grande joie de Maud. Jusqu’à ce que Max sonne à la porte en pleine nuit. Max, mystérieux sous son masque inquiétant, étrange dans son manteau de plume, vient réclamer le paquet que Maud devait lui remettre. Il menace, ordonne, intimide pour obtenir son dû… et comme Maud ne se réveille pas, il semble transmettre une lourde malédiction à Clara. Des images jaillissent du passé et l’ombre de cet oiseau de mauvais augure va s’étendre sur cette petite famille qui menait jusque-là une vie plutôt paisible.

Je suis entrée dans l’album avec précipitation. Le seul fait de voir les noms de Serge Lehman – « La Brigade Chimérique » ou « Thomas Lestrange » – et de Frederik Peeters – difficile de tout nommer, je n’ai pas tout lu mais je n’en suis pas loin, je cite en vrac l’excellent « Lupus » , le poignant « Pilules bleues » ou bien encore la série « Koma » ! – a suffit pour que mon cœur ne fasse qu’un tour. J’ai donc ouvert cette bande dessinée en salivant d’avance…

C’est avec un Paris essoré par les pluies incessantes que le scénario s’installe. On entre dans le quotidien englué de Betty, l’une des héroïnes de cette histoire. Car Fred Peeters et Serge Lehman, les deux scénaristes, n’ont pas choisi un personnage central mais un trio de femmes.

La première des trois que l’on rencontre, c’est Betty. Pour cela, on pousse la porte d’un bar de quartier et on s’accoude au comptoir à côté d’elle. On cale vite notre respiration sur la sienne puis on ajuste nos enjambées sur les siennes pour aller affronter cette humidité poisseuse qui nous fait frissonner. On se colle contre Betty, excusant même son caractère maussade. J’ai accroché de suite avec elle, si charismatique, si pleine de charme et d’humour. Si masculine dans sa démarche quand elle est irritée et son visage est d’une expressivité folle ; toutes les émotions donnent des intonations à ses traits, on pourrait presque lire en elle comme dans un livre ouvert. Presque. Car c’est la tempête sous un crâne et seule la voix-off est capable de témoigner à quel point ses pensées bouillonnent. En moins de dix pages, on est entré dans sa vie comme par effraction. On apprend qu’elle est maquettiste, parisienne et mère célibataire. En apparence, rien d’exceptionnel. On devine aussi qu’elle a grandi un peu tordu et cache son talon d’Achille derrière une attitude fière.

Le tableau est complet lorsque les scénaristes nous présentent à sa mère (Maud) et à sa fille (Clara). Cela se fait en une scène pleine de sous-entendus où les héroïnes montrent les caractéristiques principales de leurs personnalités respectives. Les principaux éléments sont alors posés. Les cartes semblent jetées, la couleur annoncée… Puis de-ci de-là on glane des informations supplémentaires, on laisse une, puis deux, puis plusieurs questions en suspens. On sait que les réponses nous serons données très certainement au compte-goutte, il suffit juste d’attendre un peu. Un dernier personnage entre dans la danse ; c’est Max, l’homme-corbeau ou plutôt Maître Corbeau, l’homme masqué. Mystérieux, inquiétant, obsédant. Derrière son masque se cache un lourd secret.

L’aphasie de Betty, le masque de Max, la rébellion adolescente de Clara, les sous-entendus de Maud… autant de facettes d’une vérité que l’on veut connaître, autant d’éléments qui nous aspirent vers le dénouement, nous poussant à tourner les pages avec avidité. La tension grandit peu à peu et l’ambiance se charge d’électricité.

Au dessin, je vois avec plaisir Frederik Peeters revenir au noir et blanc. Cette fois pourtant, il laisse moins de place au vide, moins de place au blanc. Il remplit du brume et d’ombres ses planches, il enrobe, borde et caresse ses personnage… il les tient dans ses griffes et dans cette ambiance graphique tantôt apaisante tantôt anxiogène.

Entrer dans cet univers fantastique c’est faire abstraction du reste. Epier le moindre signe, la moindre piste, le moindre espoir pour imaginer l’issue de secours. Les intrigues se mêlent et s’emmêlent, les rencontres se font et se défont.
Un conte qui, comme les contes des frères Grimm, contient une part d’horreur et de violence. Pour autant, impossible de le limiter au simple affrontement entre le bien et le mal. Un récit fascinant. Un conte fantastique sublime qu’on lit avec voracité. A dévorer goulûment ! Magistral !

Délice de lire cet album avec Jérôme et Noukette. On a eu envie de partager ça pour cette session de « La BD de la semaine » ; les liens des participants sont à retrouver chez Noukette !

L’homme gribouillé

One shot
Editeur : Delcourt
Dessinateur : Frederik PEETERS
Scénaristes : Serge LEHMAN & Frederik PEETERS
Dépôt légal : janvier 2018
320 pages, 30 euros, ISBN : 978-2-7560-9625-4

Bulles bulles bulles…

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L’Homme gribouillé – Lehman – Peeters © Guy Delcourt Productions – 2018

Quelques jours à vivre (Bétaucourt & Perret)

Bétaucourt – Perret © Guy Delcourt Productions – 2017

Unité de soins palliatifs de Roubaix.

En 2016, 295 patients ont été accueillis dans le service. La durée moyenne d’hospitalisation est de 11 jours.

C’est avec l’arrivée de Juliette – élève infirmière – que l’on fait connaissance avec l’équipe du Docteur Heuclin. Une équipe dynamique composée d’infirmiers, d’aides-soignants, d’une psychologue et de bénévoles (visiteurs médicaux).

Très vite, nous découvrons les rituels quotidiens de l’unité. La journée commence par une réunion matinale durant laquelle les équipes débriefent : l’équipe de nuit fait le relai à l’équipe de jour en parlant de l’état de santé de chaque patient. Une réunion conviviale avec café et croissants, boutades et complicités. Vient ensuite le moment de visiter les malades ; le Docteur Heuclin prend le temps de faire le point avec chacun d’entre eux. Le reste de la journée, l’équipe se relaye autant que possible, bienveillante et organisée, pour assurer la qualité de l’accompagnement des malades et de leurs familles.

Accompagner un individu et ses proches dans leurs derniers instants, aider les uns et les autres à libérer leur parole. Un quotidien de travail souvent douloureux, chaque décès est un « micro-deuil » pour ses soignants.

On est là pour soigner, pas pour guérir.

Je commence à bien apprécier le travail de Xavier Bétaucourt ; j’ai lu deux des trois albums qu’il a publiés sur les deux dernières années et je n’ai pas eu le soupçon d’une déception (avec une préférence marquée pour « Le Grand A » publié aux éditions Futuropolis). J’avais donc très envie de découvrir son dernier-né : « Quelques jours à vivre » .

Londres, 1948. L’infirmière Cicely Saunders accompagne David Tasma, un immigré juif polonais de 40 ans, dans ses derniers jours. Il meurt, seul, d’un cancer. Il a certes besoin d’une prise en charge de la douleur mais surtout, il a besoin de se raconter. Alors ils parlent. Ensemble, ils imaginent un havre où les mourants pourraient trouver la paix dans leurs derniers jours. A sa mort, il lègue 500 livres sterling pour créer ce lieu où les soins seraient plus personnalisés. Où l’on s’occuperait de la douleur et où l’on écouterait les malades.

Le scénario est assez riche car il prend le temps de montrer l’évolution de la prise en charge du malade au travers des siècles, la lente prise de conscience (en France) de la nécessité de mettre en place des unités de soins palliatifs. Loin d’apporter de la lourdeur au propos, ces temps de récit plus didactiques offrent au contraire une respiration dans « l’histoire » de l’unité roubaisienne. Car au cœur de cette unité, des vies sont sur un fil et l’équipe œuvre pour accompagner au mieux chaque personne jusqu’au dernier souffle.

Massages, hypnose, parole, présence, médication, caresse, baiser, rire… chaque soignant veille à sa manière, avec douceur, bienveillance, empathie et toute la technicité de sa profession. Au dessin, Olivier Perret ( « Il fera beau demain » , « Journées rouges et boulettes bleues » ) caresse à son tour les personnages et donne à l’ambiance un côté apaisant. Sans pathos et respectant l’intimité de chaque patient, il illustre avec beaucoup de délicatesse les scènes de vies qui s’offrent à nous. Il parvient à accompagner la voix de chaque personne amenée à témoigner dans cet album (en l’occurrence, il s’agit de l’équipe de soignants) et donne beaucoup de profondeur à ce récit choral. Le dessinateur s’attarde également sur de nombreux détails graphiques qui montrent la volonté des professionnels à porter jusqu’au dernier instant les corps fatigués qui sont alités dans les chambres de l’unité.

Pour avoir passé quelques jours dans une unité de soins palliatifs cet été, j’ai retrouvé dans l’album cette ambiance calfeutrée, chaude et lumineuse. Un instant de lecture suspendu entre ici et ailleurs pour mettre des mots sur la fin de vie et saluer le travail d’accompagnement réalisé par ces équipes de soignants.

Sur le même thème, j’avais aussi fort apprécié « Journal d’un adieu » de Pietro Scarnera.

La chronique d’Alice.

Quelques jours à vivre

One shot
Editeur : Delcourt
Collection : Encrages
Dessinateur : Olivier PERRET
Scénariste : Xavier BETAUCOURT
Dépôt légal : septembre 2017
128 pages, 14.95 euros, ISBN : 978-2-7560-8226-4

Bulles bulles bulles…

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Quelques jours à vivre – Bétaucourt – Perret © Guy Delcourt Productions – 2017