Maria et Salazar (Walter)

Walter © Des Ronds dans l’O – 2017

Une maison familiale en vente. Robin Walter y a ses racines, il y a grandi, tous ses souvenirs le rattachent à ce lieu. Depuis quelques années, il vit non loin de là avec sa femme et ses enfants mais il revient quasi quotidiennement dans la maison de ses parents. Il y a son atelier et cette atmosphère si propice pour travailler.
Et puis il y a Maria qui travaille pour eux depuis plus de trente ans. Maria continue de venir régulièrement pour entretenir la maison pendant que les visites ont lieu. Avec les années, Maria est devenue une amie de la famille et pour Robin – comme pour ses frères et sœurs – elle est devenue une seconde maman. La cuisine de Maria, sa gentillesse, sa bienveillance et sa douceur, tout cela fait qu’elle a une place importante dans cette famille. Mais la vente de cette maison marque aussi le fait que Maria ne viendra plus travailler pour les parents de Robin.
A la veille de ses trente ans, Robin Walter s’interroge sur le passé de cette femme et les raisons qui l’ont conduite à immigrer en France.

C’est un témoignage à la fois tendre et pudique que nous propose Robin Walter. Partant de la vente de la maison de ses parents et marquant ainsi le fait que c’est une page de sa vie qui se tourne, l’auteur pioche dans ses souvenirs et se remémore, dans un premier temps, les souvenirs forts de son enfance. Puis, suivant ce fil, le visage de Maria revient avec autant de régularité qu’un métronome, accompagnant chaque moment fort de cette vie de famille et contribuant largement à l’éducation des enfants. Cette famille n’aurait pas tout à fait été la même si elle n’avait pas été présente.

Par le biais de cette femme arrivée en France en 1972, Robin Walter aborde tout un pan de l’histoire du Portugal. Le XXème siècle marque un tournant dans l’essor du Portugal ; les deux guerres mondiales et la fin de son empire colonial marquent le déclin de l’économie portugaise et de son influence dans le monde. Et l’arrivée de Salazar au pouvoir va amener de plus en plus de portugais à choisir la voie de l’exil.

Robin Walter entrecoupe son témoignage de passages didactiques afin que l’on puisse appréhender correctement l’histoire du Portugal et les motivations des immigrés portugais. Certains passages sont un peu verbeux mais ne s’éternisent jamais longtemps et n’assomme pas le lecteur de quantité de dates et de faits successifs qui lui feraient perdre le fil. Parfois verbeux certes mais l’auteur va à l’essentiel. C’est ce contexte socio-historique qui a conduit Maria et son époux à s’exiler en France. La promesse d’une vie meilleure a été plus forte que cet avenir sans horizon que promettait le Portugal.

Dès qu’un inconnu entrait dans le café, on se taisait, puis on faisait attention à ce qu’on disait, car on risquait la prison. (…) on n’avait aucune liberté.

Les souvenirs, la lente intégration dans la société française puis la vie qui reprend ses droits, les opportunités d’emploi, les amitiés qui se tissent et les enfants qui naissent, grandissent et finalement qui appartiennent à ce pays que leurs parents ont choisi. Les projets de retour au Portugal qui sont sans cesse remis au lendemain… jusqu’à en devenir totalement utopique. La saudade.

La saudade, cette mélancolie, cette nostalgie, propre aux Portugais… Si difficilement traduisible. Maria me dit ne plus envisager rentrer au Portugal à la retraite. Les réalités économiques et les perspectives d’une meilleure qualité de vie lui feront peut-être changer d’avis. Envisageaient-ils un tel scénario il y a quarante ans, quand à contre-cœur, ils ont laissé derrière eux leur maison, leur famille… leur Portugal… Non, ils se voyaient rester quelques années pour y faire des économies et faire construire une maison au pays. Mais le piège s’est refermé. Celui dont sont victimes tous les émigrés de la planète. Quand les enfants grandissent et s’installent dans leur pays d’adoption. Les petits-enfants finissent d’anéantir les velléités de départ… Maria et Manuel semblent savoir qu’ils ne retrouveront plus leur Portugal. Leur Portugal n’existe plus.

Le dessin est doux, une encre de Chine avec lavis, de la tendresse dans cette manière d’illustrer et le souci du détail qui donne de la chaleur au récit et nous permet de profiter de cette émotion qui a guidé l’auteur durant l’année qu’il a consacré à la réalisation de cet album.

Dans ce roman graphique, plusieurs périodes se chevauchent et se répondent : le passé du Portugal, le passé de Maria et le présent où se croisent désormais l’auteur et Maria. Elles font la richesse de ce témoignage. Elles lui donnent de la force et nous permettent de mieux comprendre les raisons de cette migration massive des Portugais en France à partir des années 1950. La « petite histoire » de Maria donne un visage humain à ces milliers de Portugais qui ont quitté leur pays.

Maria et Salazar

One shot
Editeur : Des Ronds dans l’O
Collection : Histoire
Dessinateur / Scénariste : Robin WALTER
Dépôt légal : octobre 2017
132 pages, 17 euros, ISBN : 978-2-37418-042-7

Bulles bulles bulles…

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Maria et Salazar – Walter © Des Ronds dans l’O – 2017

De rose et de noir (Lambert)

Lambert © Des Ronds dans l’O – 2017

Ce qui a décidé Manon à aller voir un psychothérapeute, c’est la colère et l’incompréhension. Sa séparation remonte pourtant à plus d’un an mais aujourd’hui encore, elle ne peut s’empêcher de penser à cet homme. Elle doute.

Chaque fois que je fais quelque chose, je me demande comment il aurait réagi, comment ça se serait passé si on l’avait fait ensemble… etc, etc

Ce que Manon ne comprend pas, c’est la raison pour laquelle cet homme est encore si ancré en elle, malgré les insultes, malgré sa violence, malgré l’enfer qu’il lui a fait vivre. La séparation aurait dû être une libération mais Manon fait le constat que l’emprise psychologique de son ex est encore bien réelle.
Entre la thérapie et le soutien que lui apporte sa co-locatrice, Manon va tenter de prendre du recul pour pouvoir enfin tourner la page.

Réapprendre à se faire confiance. Réapprendre à faire confiance aux autres. Passionnant sujet. Une attitude évidente pour certains… beaucoup moins pour d’autres. C’est ce que raconte, en partie, l’histoire de Thibaut Lambert. C’est la première fois que je lis cet auteur et pourtant, ses précédents albums m’ont déjà fait de l’œil. Il s’était penché sur le sujet de la maladie d’Alzheimer ; dans un premier temps, il réalise un album jeunesse puis, en 2014, il publie « Au coin d’une ride » avec un récit qui, cette fois, s’adresse à un public adulte. De plus, depuis quelques années, il s’inspire de sa propre expérience pour réaliser une série de carnets de voyage en Amérique du Sud : « Les Lambert en voyage » (à ce jour, la série compte deux albums).

Avec « De rose et de noir » , Thibaut Lambert parle de la violence conjugale. Les séquelles, une blessure intime, le corps qui se rappelle les coups qu’il a reçu. Les regrets. La peur.

L’auteur montre également l’importance de la parole, ne fait de ne pas prendre la fuite par rapport à ses peurs. Dire les choses, les questionner, cerner ses difficultés… et apprendre à se connaître et à se comprendre pour pouvoir avancer. Un récit plutôt optimiste qui prend pourtant le temps de s’arrêter sur tous les points de butée qui peuvent apparaître. Le récit est fluide, le dessin est assez sobre et n’accepte qu’un rouge Andrinople plus ou moins prononcé.

Une identité qui se reconstruit, un corps qui se détend. Après les violences subies vient le temps de l’apaisement. Le lecteur chemine avec le personnage principal. On la voit panser ses plaies, identifier peu à peu ses fragilités et les accepter. Un dénouement heureux

C’est une expérience de vie comme il en existe des milliers. Une manière de faire face à ses angoisses. Une manière de dire et de montrer son refus de la violence. Un propos trop tendre à mon goût.

Une lecture que je partage avec Jérôme.

De rose et de noir

One shot
Editeur : Des Ronds dans l’O
Collection : Un roman graphique
Dessinateur / Scénariste : Thibaut LAMBERT
Dépôt légal : novembre 2017
72 pages, 18 euros, ISBN : 978-2-37418-038-0

Bulles bulles bulles…

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De rose et de noir – Lambert © Des Ronds dans l’O – 2017

Kadogo (Chabbert & Alessandra)

Chabbert – Alessandra © Des Ronds dans l’O – 2017

Le jour de ses 11 ans, Gabriel assiste à la grande fête organisée pour lui. Son oncle est venu avec des amis à lui. Son oncle lui dit qu’il est un homme désormais. Gabriel sait qu’il est venu avec un cadeau. Est-ce que ce sera un ballon de foot tout neuf ? Car son oncle doit bien savoir qu’il adore jouer avec ses frères. Non, en guise de cadeau, son oncle lui offre une Kalachinkov rutilante. Gabriel a le temps de l’admirer, il passe une bonne partie de l’après-midi à jouer avec. Mais le soir, alors qu’il est fourbu et qu’il aspire à se glisser dans son lit, son oncle le conduit dehors, le fait monter dans une jeep. Gabriel est un homme maintenant et comme tout homme, il va devoir faire la guerre.

Au Congo, « kadogo » est le terme pour désigner un enfant-soldat. Ingrid Chabbert montre la violence que cela représente, pour ces enfants très jeunes, d’être arrachés de leurs foyers puis d’être jetés sur le front des conflits. Les aquarelles de Joël Alessandra sont toujours aussi sublimes, le même voyage graphique, dépaysement identique que lorsque j’avais lu – il y a de cela 7 ans – « Retour du Tchad » (Éditions La Boîte à bulles).

Ce n’est pas un grand livre, ce n’est pas une épreuve de force ni un récit coup de poing. C’est un album jeunesse assez succinct. Une vingtaine de pages suffisent à dire l’essentiel. A poser le sujet, à interpeller l’enfant qui lit cette histoire, bien conscient de la chance qu’il a de vivre dans un pays en paix, bien conscient qu’il y a deux pieds deux mesures entre ses jeux de guéguerre et la réalité d’enfants qui vivent dans des pays en plein conflit armé.

Un support intéressant et réflexif, qui n’oublie pourtant pas d’être ludique (il n’y a qu’à regarder la luminosité et la beauté de chaque planche).

Les chroniques de Noukette, Jérôme, Nadège, Blandine.

Kadogo

One shot
Editeur : Des Ronds dans l’O
Collection : Jeunesse
Dessinateur : Joël ALESSANDRA
Scénariste : Ingrid CHABBERT
Dépôt légal : mars 2017
34 pages, 13.5 euros, ISBN : 978-2-37418-029-8

Bulles bulles bulles…

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Kadogo – Chabbert – Alessandra © Des Ronds dans l’O – 2017

Dépêche-toi, maman, c’est la rentrée ! (Ben Kemoun & Lizano)

Ben Kemoun – Lizano © Des Ronds dans l’O – 2017

Le monde vu par les yeux d’un enfant. Quand la perception de son environnement passe par la perception de soi. Les enfants sont tous comme ça, ils perçoivent les choses mais ramènent tout à eux. Le visage fatigué de sa maman permet de parler de la nuit agitée car c’est celle qui précède la rentrée, celle où culmine ce mélange d’excitation à l’idée de retrouver les copines et d’appréhension parce que c’est aussi une séparation.

Un album jeunesse tout doux qui explique avec simplicité, avec des mots d’enfants, ce que c’est de grandir. Chaque rentrée scolaire est une nouvelle étape : un nouvel enseignant, de nouvelles habitudes, de nouveaux apprentissages. C’est aussi le plaisir de retrouver ses amis et, qui sait, l’occasion de s’en faire d’autre.

Le dessin rond et amusé de Marc Lizano invite très vite le jeune lecteur à se faire une place de choix dans l’album. L’identification est rapide, presque immédiate. Les couleurs sont ludiques, le trait va à l’essentiel et invite silencieusement le jeune lecteur à commenter l’histoire et à faire le parallèle avec sa propre expérience.

Au scénario, Hubert Ben Kemoun donne une belle place à cette fillette impatiente de retourner à l’école. De façon subtile, il introduit une autre dimension à son histoire et montre doucement à l’enfant lecteur que le parent aussi, à chaque rentrée scolaire, est balloté entre la fierté de voir son enfant grandir et une petite tristesse. Car à chaque étape de la vie, l’enfant gagne à chaque fois un peu d’autonomie et de fait, montre à ses parents qu’il n’a plus autant besoin de lui pour « affronter » le monde.

Une petite histoire qui se déroule sur un laps de temps très court, entre le moment du lever et le premier jour de la rentrée scolaire. En ce mois de septembre, voilà un album qui permet de parler de l’école et des nouveaux repères qui vont accompagner cette année scolaire.

A partir de 4-5 ans.

Dépêche-toi, maman, c’est la rentrée !

One shot
Editeur : Des Ronds dans l’O
Collection : Des Ronds dans l’O Jeunesse
Dessinateur : Marc LIZANO
Scénariste : Hubert BEN KEMOUN
Dépôt légal : août 2017
32 pages, 12 euros, ISBN : 978-2-37418-039-7

Bulles bulles bulles…

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Dépêche-toi, maman, c’est la rentrée ! – Ben Kemoun – Lizano © Des Ronds dans l’O – 2017

Tokoyo (Khoo & Ong)

Khoo – Ong © Des Ronds dans l’O – 2017

Lorsqu’elle était enfant, Tokoyo dû apprendre à vivre sans son père. Ce dernier, un grand samouraï, fut banni par son seigneur sur une île lointaine. Trop malheureuse, Tokoyo décida de quitter son village pour aller le retrouver.
En chemin, elle rencontre une jeune femme qui s’apprête à être sacrifiée pour sauver les gens de son village de la malédiction de Yofune Nushi, un monstre marin. N’écoutant que son courage, Tokoyo plonge dans la mer pour braver tous les dangers.

« Tokoyo » est un conte fantastique qui nous ramène dans des temps anciens, celui-là même où des créatures mythiques et terrifiantes côtoyaient les hommes. Entre légende et superstition, Catherine Khoo développe un récit d’aventure qui reprend tous les codes du genre (ode au courage, à l’altruisme, à l’amour), riche en rebondissements et proposant une morale positive. Le petit plus vient du fait qu’on entre totalement dans une société traditionnelle, totalement dépourvue de technologies, où les hommes n’avaient d’autre choix que celui de tenir compte des conditions climatiques et des obstacles naturels (mer, montagne…) qui jalonnent un parcours. Un récit d’aventure où le temps presse mais qui prend tout son temps pour se raconter… et qui nous laisse tout le temps de contempler les illustrations de Teressa Ong pleines de couleurs subtilement choisies.

Une belle épopée initiatique à portée des enfants (4-8 ans).

La chronique de Blandine.

Tokoyo

One shot
Editeur : Des Ronds dans l’O
Collection : Jeunesse
Dessinateur : Teressa ONG
Auteur : Catherine KHOO
Traducteur : Sibylline DESMAZIERES
Dépôt légal : juin 2017
32 pages, 12 euros, ISBN : 978-2-37418-035-9

Bulles bulles bulles…

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Tokoyo – Khoo – Ong © Des Ronds dans l’O – 2017

La dernière représentation de Mademoiselle Esther (Jaromir & Cichowska)

Jaromir – Cichowska © Des Ronds dans l’O – 2017

« GHETTO DE VARSOVIE. Près du mur sud où se trouve aujourd’hui le théâtre de marionnettes  » Lalka « , se dressait autrefois un bâtiment gris de quatre étages : le dernier siège de l’orphelinat juif  » Dom Sierot « , dirigé par le Docteur Korczak, et qui dans cette période sombre, fut un refuge pour deux cent enfants. Ce qui se passa alors dans les rues et à l’intérieur de la maison, ce que ces enfants y virent, entendirent et pensèrent vous est conté ici par deux de ses occupants : Genia, une petite fille de douze ans, et le Docteur lui-même » (présentation de l’éditeur en page de garde).

Je ne connaissais pas l’existence du docteur Janusz Korczak jusqu’à ce que je lise cet album. La démarche d’écrire ce qui se passe dans le ghetto de Varsovie, ce dont il est témoin, se rapproche de celle d’Emanuel Ringelblum qui avait invité les habitants du ghetto à témoigner par écrit de la vie dans le ghetto (un album récent lui est consacré : voir ma chronique sur « Varsovie Varsovie »). Dans le présent album, il n’est pas fait référence à l’initiative de Ringelblum.

C’est le 13 mai 1942 que s’ouvre son journal. Très vite, les pages du journal de la jeune fille viennent lui donner la réplique. Autre regard. Autre sensibilité. Autres inquiétudes. Le même quotidien vu d’un autre angle. J’ai de suite été frappée par les dessins de Gabriela Cichowska.

Parfois, les planches sont très dépouillées et proposent un dessin sobre réalisé. Crayon de papier, crayons de couleur. Instants suspendus où l’on observe un personnage (souvent un enfant) perdu dans ses pensées ou totalement absorbé par ce qu’il est en train de faire. On lit la tristesse dans ses yeux, on voit l’ennui dans sa posture corporelle. On voit que la guerre a eu tôt fait de lui voler son enfance, qu’elle a englouti son innocence. L’attente et la peur marquent les expressions des visages de cernes, elles gomment les sourires malgré les efforts répétés des adultes à formuler des phrases réconfortantes, des mots d’espoir. On les sent si fragiles !

– (..) Elles ont de la visite.
– Regarde, Tola, je n’en ai pas, moi, dis-je en les déposant – l’un après l’autre – dans la boîte : Maman, Papa, Aaron… Ma famille de papier.

A d’autres moments, les planches affichent timidement des couleurs. C’est le jour, la vie grouille dans les rues du ghetto et dans les couloirs de l’orphelinat mais l’illustratrice ne fait appel qu’à une palette réduite de couleurs. Marron, gris, noir, beige, quelques rares bleus métalliques délavés par-ci, un vert timide par-là. Gabriela Cichowska colle, coupe, brûle, froisse, déchire et assemble différentes formes de différentes textures dans les illustrations. Elle fait appel à des vieilles photos, des coupures de journaux, des cartes postales, des plans, des lettres manuscrites, des feuillets détachés de blocs d’éphéméride, des silhouettes découpées dans des revues d’époque, des tickets, des morceaux de cuir, de tissus, de papier gaufré, de carton… Objets, symboles, motifs… Les étoiles de David sur les vêtements, les miches de pain gigantesques et insolentes dans la vitrine d’une boulangerie, les carreaux d’une mosaïque, un livre, un pendentif…Les illustrations s’animent grâce à ce contenu éclectique. L’auteure joue avec différentes textures, avec différents papiers, avec différents outils de dessin. Cela crée une ambiance intemporelle dans laquelle la lumière est diffuse, comme tamisée. On attrape toutes les sensations au vol, qu’elles soient neutres, ternes ou vives : la curiosité, l’attente, la tension, l’inquiétude, la tristesse… la complicité, la tendresse, la fierté, l’envie, la jalousie… la colère… l’impuissance… L’impuissance que ressent le Docteur est grande. Il a du mal à se résoudre à ne pas pouvoir venir en aide aux enfants des rues, livrés à eux-mêmes. Mais l’orphelinat n’a plus de place.

Enfants des rues. Jour après jour, mois après mois, la guerre les crache par milliers. Telle une mer en furie larguant sans relâche de tout petits coquillages sur ses rives. Les orphelinats – il y en a trois douzaines ici, dans le ghetto – craquent de partout.

Alors c’est un vrai cadeau du ciel de voir un visage s’illuminer à l’écoute d’une histoire ou à la vue de la photo d’un proche, c’est un instant précieux lorsqu’une mélodie parvient à émouvoir. Alors oui, faire découvrir à ces enfants le conte écrit par un poète indien, leur proposer d’en faire une pièce de théâtre et de donner une représentation publique, oui… voilà un projet capable de les emmener à mille lieues de leur quotidien, loin des affres de la guerre, loin de la famille, de la peur des déportations, de la peur du soldat qui monte la garde dans la rue de l’orphelinat. Alors les planches se parent d’ocres orangés chaleureux pendant que les enfants imaginent des paysages inconnus. La vie a de nouveau un but jusqu’à la représentation finale ; cela rompt la monotonie de l’orphelinat, il y a des rôles à apprendre et des costumes à faire.

Adam Jaromir. Le propos percute. Triste et désespéré. Pourtant personne n’est prêt à capituler. Sa manière d’imbriquer le journal du docteur et celui de l’enfant donne une profondeur incroyable au scénario. On entend le timbre de chaque voix-off. La narration suit son fil, brute, sincère, elle nous touche. La voix de cette enfant qui décrit le quotidien morose de l’institution, les rituels. On entend les inquiétudes de Janusz Korczak, son envie d’accueillir de nouveaux enfants, de les soigner, de les aimer, de les aider à supporter cette cruauté… jusqu’à ce qu’un jour meilleur arrive… qui sait.

Un garçon m’a dit en adieu : « Sans ce foyer, je ne saurais pas qu’il y a des gens honnêtes dans le monde et que l’on peut dire la vérité. Je ne saurais pas qu’il y a des lois justes dans le mondes ». Combien d’épaules courbées cette maison aurait pu redresser s’il n’était pas arrivé. Ce mois de septembre 1939. Et avec lui… barbelés, tessons de verre, menaces et fusils.

Consigner les souvenirs. Aider la mémoire à se rappeler. Ne pas oublier. Ne rien oublier. Un album qui remue. Une précieuse pépite.

La dernière représentation de mademoiselle Esther

– Une histoire du ghetto de Varsovie –
One shot
Editeur : Des Ronds dans l’O
Dessinateur : Gabriela CICHOWSKA
Scénariste : Adam JAROMIR
Dépôt légal : avril 2017
140 pages, 24 euros, ISBN : 978-2-917237-98-4

Bulles bulles bulles…

La vidéo présentant l’album.

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La dernière représentation de Mademoiselle Esther – Jaromir – Cichowska © Des Ronds dans l’O – 2017

Arthur ou la vie de château (Griot & Nsangata)

Griot – Nsangata © Des Ronds dans l’O – 2016
Griot – Nsangata © Des Ronds dans l’O – 2016

Chaque vendredi, Ronan accompagne sa mère à l’I.M.E. (Institut Médico-Educatif). C’est là que vit son grand frère Arthur.

Il est bizarre Arthur. Maman dit que c’est pas sa faute. Il est né comme ça. Papa dit qu’il est né avec un truc en plus. Un peu comme Black Knight, son super-héros préféré… C’est pour ça qu’il est un peu différent.

Arthur est trisomique et, pour cette raison, il bénéficie d’une prise en charge adaptée à son handicap. Arthur aime sa vie à l’I.M.E. Entouré par ses amis, il participe aux activités du centre. Bricolage, dessin, piscine… Et puis il y a aussi les temps de classe ; certains suivent leurs apprentissages au sein de l’établissement tandis que d’autres vont au collège.

Récit à deux voix, celle de Ronan (le frère cadet) et celle d’Arthur. Bastien Griot ramène le quotidien à hauteur d’enfants et aborde des situations qui leurs sont familières : la vie de famille et le quotidien avec des pairs. La jalousie, l’entraide, le plaisir d’être ensemble sont les principaux sujets qui vont être abordés dans ce récit. Il n’est pas question de focaliser sur le handicap, les problèmes de comportement qui sont évoqués ne sont pas spécifiques à des enfants en difficulté. Le scénario est ludique et permet au petit lecteur de découvrir la vie en institution : les professionnels qui y travaillent, l’organisation des journées. En revanche, rien n’est dit sur l’hétérogénéité des pathologies et handicaps pris en charge dans ces lieux cependant, un dossier pédagogique (en fin d’album) explique timidement la trisomie à son lectorat.

Graphiquement, le travail d’un jeune auteur congolais, Henoch Nsangata, permet de s’installer rapidement dans cet univers. Le trait est doux, rond, sensible et accompagné de couleurs proches de celles qu’on obtient en dessinant aux crayons de couleurs. L’univers graphique est très proche de celui que dessine les enfants, à l’exception près qu’il est d’une précision et d’une justesse agréables. C’est reposant de se promener entre ces pages et ceci ajouté au fait que le récit (alternance des voix-off et des répliques) reste discret.

Une belle manière d’aborder la question du handicap avec les enfants. Toutefois, ayez en tête que ce livre est un support et qu’il est loin de répondre à toutes les questions sur le sujet. Personnellement, je trouve que la question du handicap est effleurée… C’est certainement parce que je travaille avec ces publics mais il me semble que le récit aurait gagné à être plus explicite (difficultés à apprendre, à gérer ses émotions…).

Un livre pour les petites mains de 7 ans à 10 ans.

Extrait :

« Toute la semaine, Arthur vit dans ce château… Ce château, c’est un peu comme sa deuxième maison. Ici, il est un peu comme un roi. Y’a plein de personnes qui s’occupent de lui » (Arthur ou la vie de château).

Tour du Monde en 8 ans
Tour du Monde en 8 ans

Du côté des challenges :

Tour du monde en 8 ans : République démocratique du Congo

Arthur ou la vie de Château

One Shot
Editeur : Des Ronds dans l’O
Collection : Jeunesse
Dessinateur : Henoch NSANGATA
Scénariste : Bastien GRIOT
Dépôt légal : septembre 2016
32 pages, 12,50 euros, ISBN : 978-2-37418-024-3

Bulles bulles bulles…

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Arthur ou la vie de château – Griot – Nsangata © Des Ronds dans l’O – 2016