Chroniks Expresss #32

Bandes dessinées : Strange Fruit (M. Waid & J.G. Jones ; Ed. Delcourt, 2017), Une sœur (B. Vivès; Ed. Casterman, 2017), Le Coup de Prague (J-L. Fromental & M. Hyman ; Ed. Dupuis, 2017).

Jeunesse : Le petit Mozart (Augel ; Ed. La Boîte à bulles, 2017).

Romans : Le Monde selon Garp (J. Irving ; Ed. Seuil, 1998), Les Rêves en noir et blanc (H. Vernet ; Is Edition, 2016), Le Roi n’a pas sommeil (C. Coulon ; Ed. Points, 2014), Celle qui fuit et celle qui reste (E. Ferrante ; Ed. Gallimard, 2017).

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Bandes dessinées


Waid – Jones © Guy Delcourt Productions – 2017

1927, état du Mississippi. Le fleuve est en crue. Il s’agit de prendre les mesures nécessaires rapidement, de renforcer les digues et de mettre la population à l’abri. Alors que les Blancs enrôlent les Noirs de force afin de leur prêter main forte, Washington mandate un ingénieur noir pour alerter la population : rien ne sert de consolider les infrastructures… il faut évacuer.
La ville de Chatterlee est en alerte. Au sol c’est le branle-bas de combat, entre les travaux de terrassement et les recherches menées pour retrouver un jeune garçon qui a disparu. Dans les airs, une météorite se rapproche dangereusement vite de la Terre et se crash non loin de la petite ville… dans un champ de coton. Une météorite ? Non. Un vaisseau duquel sort un homme à la peau noire.
Le climat électrique exacerbe les tensions et les animosités. Les propriétaires terriens blancs, pris de panique, tentent d’impressionner les anciens esclaves. Le Klan envoie ses hommes pour intimider ceux qui osent les critiquer.

Le scénario imaginé par Mark Waid a de quoi intriguer. Le programme est alléchant, reste à voir comment, avec tout ces éléments, la mayonnaise peut prendre. Le personnage principal est fascinant et charismatique et l’idée d’un surhomme noir quasi mutique m’a séduite. Pour enrichir le récit, le scénariste utilise un fait historique réel en la présence de la crue de 1927 qui, outre les dégâts matériels qu’elle a provoqué, a été meurtrière. Pourtant, je me suis rapidement lassée de l’album. Je trouve que Mark Waid a voulu en faire trop et traiter trop de sujet à la fois. Il n’y a rien de réellement spectaculaire dans les événements qui ont lieu, ce sur-homme est une caricature parfaite de l’anti-héros – à l’instar de Hancock – ce qui a ici le mérite de donner de la profondeur à l’intrigue. Mais je le disais, on a là trop de sujets (le racisme, l’héroïsme, une société en mutation, l’horreur, l’individualisme, la foi, le ségrégationnisme…) et face à ce côté prolifique… on survole, on voit notre intérêt faiblir à mesure que les pages se tournent. Le personnage principal n’évolue pas, ne chemine pas. Il reste totalement étanche à ce qui se passe autour de lui, comme une mécanique programmée, comme un robot conditionné. Et l’on s’agace de le voir si prévisible. Une force de la nature sans grand intérêt si ce n’est les passions qu’il est capable de déchaîner autour de lui.

La première publication de ce roman graphique américain date de juillet 2015. La version française (parue en avril 2017 chez Delcourt) est augmentée d’un fascicule et d’un cahier graphique (de toute beauté) ; ces bonus viennent agrémenter la lecture, donner des précisions quant à la démarche des auteurs et prolonger l’univers.

Par contre côté graphique, le travail de Jeffrey G.Jones est impressionnant. Ses aquarelles sont sublimes d’un bout à l’autre de l’album et honorent la plastique tout en muscles du héros… Jeunes filles, vous ne devriez pas être déçues 😛

Un album malheureusement dispensable. Des personnages trop vite balayés, leurs personnalités tout juste esquissées, ils jouent un rôle mais ne l’incarnent pas. Ils s’agitent et s’éparpillent à l’image du scénario.

 

Vivès © Casterman – 2017

C’est l’été, le temps des grandes vacances est revenu. Pour Antoine et Titi, l’heure est revenue de retrouver la maison secondaire, à deux pas de la mer. Des semaines doucereuses à passer avec leurs parents. Mais cet été-là a rapidement un goût différent des précédents. Pas forcément pour Titi qui du haut de ses 10 ans nage encore dans l’insouciance. Mais pour Antoine qui a 13 ans, l’arrivée d’Hélène, la fille d’une amie de sa mère, va être un raz-de-marée dans sa vie. Pour lui, c’est l’été des premières fois. Premier flirt, premiers sentiments amoureux, première clope, premier verre, première pipe, … En peu de temps, Antoine va quitter définitivement l’enfance et entrer à pieds joints dans l’adolescence.

Bastien Vivès est revenu avec un album fort et sensible. Le personnage de l’adolescente m’a agréablement surprise. Dévergondée mais sans être vulgaire, forte et fragile à la fois, audacieuse et farouche, le rythme de l’album colle à ses caprices et à ses désirs. On retrouve aussi la même veine graphique que dans « Polina » : un dessin subtil qui caresse les personnages. Noir, blanc et gris suffisent pour poser avec délicatesse les mots et les maux, les pensées et les émotions qui ne trouvent pas le chemin de la parole. Les fonds de cases sont parfois nus, nous laissant ainsi savourer l’intimité d’une scène, nous laissant ainsi mesurer l’ampleur d’une peur ou la force d’un désir.

J’ai été cueillie par cet album, surprise par cette parenthèse. Je suis retournée en arrière et j’ai laissé certains souvenirs de ma propre adolescence remonter à la surface. Beau.

La bande-annonce de l’album (chez Casterman) et le site de Bastien VIVES.

 

Fromental – Hyman © Dupuis – 2017

« Hiver 1948, dans le blizzard de la capitale autrichienne sous occupation des quatre puissances. Dépêché par le studio London Films, G. travaille à l’écriture de son prochain long métrage, assisté par l’énigmatique Elizabeth Montagu. Cette dernière, dont le passé militaire et les relations l’attachent aux services secrets britanniques, découvrira bien vite que le prétexte artistique dissimule de véritables tensions politiques et que les lendemains de guerre ne sont pas toujours chantants. Cette mission en apparence paisible basculera dès lors dans l’atmosphère sournoise d’une révolution fulgurante que l’Histoire retiendra sous le nom de « coup de Prague » » (synopsis éditeur).

Je passerai vite sur cet album qui m’est tombé des mains et donc je ne connaîtrai jamais la fin. Entre romance, intrigue politique, espionnage, courses poursuites, référence littéraire… je me suis égarée dans les rue de Prague pour fuir volontairement ces héros qui m’ont tous été antipathiques.

Bonne nouvelle pour l’album : il fait partie des « 20 indispensables de l’été » de l’ACBD (au même titre que le roman graphique de Bastien Vivès dont je vous parlais plus haut) … et ça dépasse mon entendement !

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Jeunesse

 

Augel © La Boîte à bulles – 2017

Enfant déjà, Mozart n’était intéressé que par la musique. La musique l’accaparait entièrement, à chaque instant. Il composait sans cesse et en tous lieux. Il compose à n’importe quel moment de la journée, écrit ses partitions en tous lieux et sur n’importe quel support ; une barrière, un mur, le sol, des feuilles, du linge… Il joue, virtuose, il fait corps avec sa musique, en totale harmonie avec son instrument. Il fusionne avec la mélodie.

Augel imagine l’enfant que Mozart pouvait être. Un savant fou en herbe, le cheveu ébouriffé, la tête dans les étoiles et dans les portées de musique. Rien d’autre ne copte pour lui. La musique est son oxygène.

Petites scénettes plus ou moins longues (du strip à quelques pages). Petites anecdotes humoristiques au ton malicieux. On sourit souvent sans jamais parvenir au rire franc. Le ton est gentillet, il n’est jamais niais. Un brin de philosophie, un peu de poésie, tous les ingrédients sont là mais il manque un je-ne-sais-quoi pour que l’album soit abouti.

Une lecture qui ne laissera pas un souvenir impérissable.

 

Romans

 

Irving © Seuil – 1998

« Jenny Fields ne veut pas d’homme dans sa vie mais elle désire un enfant. Ainsi naît Garp. Il grandit dans un collège où sa mère est infirmière. Puis ils décident tous deux d’écrire, et Jenny devient une icône du féminisme. Garp, heureux mari et père, vit pourtant dans la peur : dans son univers dominé par les femmes, la violence des hommes n’est jamais loin… » (synopsis éditeur).

Un livre qui m’a été offert. Un romancier que je n’avais jamais lu. Des chroniques sur ses œuvres, je n’en ai gardé aucun souvenir. J’ai donc démarré cette lecture sans aucun apriori, sans attente démesurée… seul le plaisir de découvrir une nouvelle plume, un nouveau regard… un monde, celui de Garp.

Très vite, j’ai été prise au jeu. Très vite, j’ai apprécié Jenny. John Irving ne fait aucun détour superflu pour nous permettre d’appréhender la vision que cette femme a du monde. Elle ne s’encombre pas de sentiments inutiles, elle accorde très rarement son amitié. Elle se fond dans sa fonction d’infirmière, sa blouse blanche sera sa seconde peau et se consacre entièrement à son rôle de mère. Une femme entière.

Au bout de quelques chapitres, son fils – Garp, lui volera peu à peu la vedette. Car c’est bien lui le « héros » du roman d’Irving. Le lecteur est présent lors de sa naissance, le seconde lorsqu’il fait ses premiers pas puis le suivra durant toute sa jeunesse, son adolescence et une partie de sa vie d’adulte. Un personnage qui, très jeune, décide qu’il deviendra écrivain. Autour de lui, un clan se forme au fil des années, au gré des rencontres. Sa personnalité s’affirme, ses choix sont les nôtres, ses passions nous emballent au même titre que les combats qu’il mène.

Le roman s’ouvre sur une préface rédigée par l’auteur lui-même. Vingt ans séparent ces deux écrits (roman et préface). Il met un point d’honneur à expliquer que « Le Monde selon Garp » n’est pas un roman autobiographique mais que, bien évidemment, certains éléments narratifs s’inspirent logiquement d’anecdotes et/ou de rencontres réelles.

Un ouvrage dense mais jamais pompeux. Un récit généreux que l’on dévore. Des personnages haut en couleurs, des situations originales, les œuvres du personnage fictif intégralement (ou presque) reproduite dans le roman d’Irving. Le processus de création, le rapport à l’écriture, à la lecture. La transmission d’une génération à l’autre. Les prises de position. L’altruisme. La jalousie. L’infidélité. L’amitié. La tolérance. La concupiscence… Autant de thèmes traités dans ce riche roman. Prenant, drôle, revêche. Je sors repue et satisfaite de ma découverte d’Irving.

 

Vernet © Is Edition – 2016

Philea a la vie devant elle mais elle vit comme si elle allait s’arrêter demain. Elle a 25 ans, l’amour des livres. Elle en a fait son métier. Elle est libraire. Elle a une peur farouche des hommes du moins, elle a vécu une histoire avec un homme. Mais c’était avant, il y a longtemps. Elle y a laissé des plumes. Désabusée désormais, elle sait que l’amour n’existe pas. Que ce qui est beau n’est qu’éphémère. Elle n’attend plus rien des hommes. Depuis, elle a cumulé les aventures. Elle a séduit et s’est laissé séduire. Mais elle n’a plus ressenti ce qu’elle avait ressenti la première fois. Puis un jour, elle croise Theo dans une soirée. C’est à peine si elle l’a remarqué. Le lendemain, elle reçoit son premier mail. Il contient une vidéo en noir et blanc. Une chanson de Nougaro. D’autres mails viendront jusqu’à ce qu’elle accepte un rendez-vous. Elle appréhende, n’en attend rien juste de pouvoir lui dire qu’ils n’ont rien à faire ensemble. Les rendez-vous se succèdent, il lui dit ses sentiments. Elle a plus de réticences, elle résiste, elle sait que chaque relation est vouée à l’échec. Elle est séduite, amusée, surprise. Il est intelligent, « charmant. Ensorcelant. Atemporel ». Il lui plaît, il est à la fois tendre et indécent. Le désir monte en eux. En sa présence elle est bien. Une osmose. Deux âmes sœurs jusqu’à ce que les premiers doutes surgissent.

Elle étouffe sous le poids d’un bonheur dont elle pressent l’abîme.

Un roman sur le couple et sur chaque individu qui le compose. Homme, femme. Un duo à la recherche d’une harmonie. Une entité composée de deux êtres, une prolongation de chacun d’eux. S’épanouir dans le couple, s’y abandonner pour mieux s’y retrouver. Une quête de sens. Quand les sentiments s’expriment avec autant de naturel, autant de spontanéité, on cherche parfois à en comprendre la raison. Une unité fragile faite des désirs de deux personnes, un équilibre dans lequel on s’épanouit. Lorsque le couple est une telle évidence, on cherche à le préserver puis peut-être qu’on s’y habitue. Alors on n’y fait plus attention, on sent les bases vaciller et, mû par un instinct malsain, on cherche à s’en protéger. Convaincre l’autre que nos doutes sont fondés pour qu’il les démente afin de nous rassurer. Mais lorsque le poison commence à se répandre, l’autre facette du couple se répand comme une trainée de poudre.

Extrait du prologue : « L’histoire en elle-même est tout aussi banale que la fille qui l’a écrite. Pourtant, elle mérite d’être racontée ici pour rendre hommage au courage de cet homme et de cette femme qui ont essayé de s’aimer, sans attache, tout en sachant que c’était perdu d’avance, tout en sachant qu’ils ne pourraient pas se sauver l’un l’autre, ni se soulager, et qu’ils mouraient un jour sans laisser aucune trace de cet amour. Voici l’histoire d’un homme et d’une femme qui ont fait l’expérience de la solitude à deux, sans jamais fléchir sous le poids de l’espoir, pour sauver la seule idée en laquelle ils croyaient : tout est perdu d’avance. Rien ne dure jamais. »

Noir – blanc. Yin – Yang. Homme – Femme. Passion – désamour. Une très belle réflexion induite par cette parenthèse conjugale. Quelle belle plume ! Hanna Vernet signe son premier roman. Je l’ai savouré, je l’ai aimée cette femme. Sa fragilité m’a touchée, ses peurs m’ont émue, ses doutes ont trouvé un écho. Superbe ! Framboise en parle magnifiquement bien dans sa chronique.

Quelques liens pour aller plus loin : la présentation de l’ouvrage sur le site de l’éditeur, la page Facebook de l’auteure.

 

Coulon © Editions Points – 2014

Thomas est l’enfant unique de William et Mary Hogan. Une enfance passée dans un cocon, dans le calme de la maison familiale, entre un père aimant mais absent et mystérieux, et une mère prévenante, protectrice et bienveillante.

Thomas est un solitaire. Comme son père, il économise ses mots, ne parle que quand c’est nécessaire. Il n’a pas d’amis excepté Paul… mais en grandissant, leurs routes vont se séparer. Thomas est un enfant sans histoires… mais en grandissant, l’alcool et les déceptions amoureuses vont l’écarter du droit chemin.

Je découvre doucement l’œuvre de Cécile Coulon. Après la claque que j’avais eue à la lecture du « Rire du grand blessé » [découvert grâce à Noukette], j’ai jeté mon dévolu sur cet autre roman. Je n’ai pu m’empêcher de faire des parallèles entre ces deux hommes blessés, torturés, incapables d’éprouver – par on ne sait quelle force – leurs sentiments, incapables de se laisser aller au plaisir, incapables de s’épanouir. Comme s’ils étaient coincés dans des corps trop grands pour eux, trop forts pour eux et que le seul moyen de vivre était de se protéger derrière une carapace. Ils sont cantonnés dans le rôle d’observateur impuissant, spectateur de leurs vies. L’étincelle de vie est incapable de s’allumer dans leurs yeux. Un monde brut, trop rapide et trop agressif pour eux.

Beau. Superbe. J’aime décidément cette écriture puissante de Cécile Coulon. Une écriture qui n’épargne rien aux personnages qui habitent les univers de la romancière.

Les chroniques de Noukette, Jérôme, Sylire.

 

Ferrante © Gallimard – 2017

Retrouver Elena qui termine son parcours universitaire, déterminée à l’idée de s’émanciper pour ne jamais revenir dans les jupons de sa mère et refusant obstinément de revenir dans son quartier natal. Sa première relation amoureuse est désormais loin derrière elle. Elle est aujourd’hui engagée avec Pietro ; ce dernier incarne pour elle ses rêves d’ascension sociale et de réussite. Elle va se marier. Son roman est désormais publié et la jeune femme, docile, se déplace au travers de l’Italie pour en faire la promotion. C’est à l’occasion d’une séance de dédicace qu’elle retrouve Nino, un amour de jeunesse.

Retrouver Lila qui, après avoir l’opulence, est retournée à la misère. Après le luxe, retrouve l’incurie. Après les belles tenues se vêtit de nouveau de fripes. Son travail à l’usine la nourrit à peine. Elle élève tant bien que mal l’enfant qu’elle a eu de Nino.

Elles ont 25 ans et leurs vies sont aux antipodes. Elena s’installe en couple, enfante à son tour. Leurs vies semblent toutes tracées mais les deux femmes sont encore fortement dépendantes l’une de l’autre et malgré le fossé qui les sépare, leurs destins sont liés. Yin & yang à jamais enchevêtrés malgré leurs différentes. Elena est prévisible, complexée, effacée. Elle range facilement ses idéaux lorsqu’il s’agit d’assumer le rôle de mère au foyer. Lila est affaiblie mais elle reste électrique, vive, douée. Abattue par ses conditions de vie, elle accepte la misère comme si c’était le prix à payer pour ses erreurs de jeunesse.

J’ai découvert cette sage d’Elena Ferrante grâce à un billet de Framboise qui présentait les deux premiers tomes de la tétralogie « L’Amie prodigieuse » . Tentée, j’ai engouffré « L’Amie prodigieuse » puis « Le nouveau nom » … et attendu avec impatience ce troisième tome. Dans un premier temps, il y a une parfaite continuité dans le comportement du personnage principal (Elena) au point qu’on se lasse de la voir s’effacer derrière des compromis et des faux-semblants. De même, on ne s’étonne pas de voir Lila relever ses manches et saisir au vol une opportunité inespérée de sortir de l’incurie dans laquelle elle vivait.

Contre toute attente, Elena Ferrante met le feu aux poudres et nous surprend. La romancière nous montre que rien n’est joué d’avance. Un vent de folie emporte le récit vers de nouvelles perspectives et c’est une énorme claque que l’on prend en refermant cet opus. Ce troisième tome est de loin mon préféré. Il me tarde le suivant !!

Intempérie (Rey)

Rey © Dupuis – 2017

Il part.

Il fuit le tête-à-tête avec son père mais c’est avant tout pour se soustraire de la brutalité et des coups de ce dernier qu’il part. Au début, il se cache dans les terriers creusés par les animaux pour que les hommes qui sont à sa recherche ne le trouvent pas. Puis, la nuit, il poursuit son ascension toujours plus loin vers le Nord jusqu’à s’échouer sur le campement de fortune d’un vieux berger. L’homme le prend sous son aile et va tenter d’apprivoiser l’enfant.
Sur les traces de l’enfant, un chasseur de prime sans pitié est chargé de ramener l’enfant à son bourreau.

Un dessin anguleux qui sert la vision d’un monde agressif et sans pitié. Seul ces paysages espagnols arides, un enfant est aux abois. Ses nuits sont peuplées de cauchemars où, telle une petite Alice, il revit sa fuite à l’infini et tente de se faufiler dans des portes qui freinent sa progression et l’empêchent de se mettre à l’abri des molosses qui veulent le dévorer.

Les échanges sont rares entre les personnages, réduits à l’essentiel comme s’ils avaient le souci d’économiser leur salive. Les propos sont laconiques et donnent l’impression au lecteur qu’il y a comme une urgence à lire ce récit, à tourner les pages comme si, nous aussi, nous étions aspirés par la fugue de l’enfant… un enfant qui court pour sa survie.

Javi Rey a réalisé un album qui nous coupe le souffle, qui nous coupe les jambes… il nous fige face à l’album que l’on dévore avec un mélange de frénésie et d’appréhension. Adapté de l’œuvre éponyme de Jesús Carrasco, « Intempérie » mêle le roman d’apprentissage au thriller qui glace le sang. De fait, il y a une alternance entre des passages très apaisants et tendres et des temps plus anxiogènes.

Les couleurs délavées de l’album font ressentir l’inhospitalité de ces paysages désertiques que le vieil homme et l’enfant traversent. Nul doute qu’on aspire à quitter ce décor le plus rapidement possible. On souhaite s’extraire des morsures de la chaleur assommante des lieux, de cette vie rude imposée par le vagabondage et la fuite. On aspire à ce que les personnages trouvent un havre de paix et y mangent à leur faim. On colle à la peau de l’enfant, on se blottit sous son aisselle dans l’espoir d’y trouver le refuge qui lui fait défaut. Par moment, on a envie de rugir face aux violences qui lui sont faites. On a envie de lui hurler de suivre ce vieil homme bienveillant mais l’enfant est rongé par l’angoisse et les souvenirs des maltraitances qu’il a subies le poussent à se méfier de l’adulte. Pourtant, si l’enfant survit encore, c’est bien grâce à cet inconnu.

Une ambiance à couper au couteau. Un récit addictif et haletant. Une intrigue qui se déroule dans une atmosphère électrique mais on s’engouffre dans cet album comme si on était hypnotisé. Superbe.

Extrait :

« Il s’était enfui de chez lui précipitamment, le jour où il n’avait pu en supporter davantage » (Intempérie).

Intempérie

One Shot
Adapté du roman de Jesús CARRASCO
Editeur : Dupuis
Collection : Aire Libre
Dessinateur / Scénariste : Javi REY
Traducteur : Alexandra CARRASCO
Dépôt légal : juin 2017
152 pages, 18 euros, ISBN : 978-2-8001-7159-3

Bulles bulles bulles…

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Intempérie – Rey © Dupuis – 2017

La « BD de la semaine » est aussi chez :

Blandine :                            Amandine :                                   Mylène :

Jérôme :                                 Antigone :                                  Enna :

Fanny :                              Noukette :                                   Nathalie :

Caro :                                    Jacques :                                        Karine :

Keisha :                                      Sabine :                                  EstelleCalim :

 

Hélène :                                 Itzamna :

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Macaroni ! (Zabus & Campi)

Zabus – Campi © Dupuis – 2016

Sur la couverture, un vieil homme, sa bouteille d’oxygène à portée de main et son fantôme qui le hante. Le petit-fils dans l’encadrement de la porte à l’air perdu dans ses pensées. C’est Roméo. Il a 11 ans. Et Ottavio est son grand-père. Quant au titre, « Macaroni ! », c’est un quolibet dont on affublait les immigrés italiens, du temps où leur installation était encore récente et qu’ils n’étaient pas encore intégrés à la population.
L’histoire se passe en Belgique, dans les cités ouvrières proches des exploitations minières. Payés au lance-pierre, vivant dans la misère, ils gardaient toujours un bout du soleil d’Italie dans leur cœur. Paysage urbain d’une cité ouvrière parmi tant d’autres, des maisons qui s’enfilent en chapelet dans des rues rectilignes, toutes identiques les unes aux autres à quelques détails près. Des façades rouges tomate, rouge sang… rouge brique.

Roméo doit passer une semaine chez son grand-père paternel. Il ne le connaît pas ou très peu, la visite annuelle n’a jamais suffi à ce qu’il se sente proche de son aïeul. Roméo ne comprend pas pourquoi son père tient absolument à le confier à son grand-père le temps de… de quoi !? « C’est un peu le bordel en ce moment » à la maison.

L’accueil est plutôt froid. Le vieux est bourru, très attachés à ses rituels. Roméo se sent triste.

Je ne vais jamais tenir…

Le premier jour, le réveil est un peu rude et… matinal. La journée de Roméo commence au jardin. A 7 heures, il devra nettoyer l’auge de Mussolini. 3pour un gros porc, j’ai pas trouvé meilleur nom » lui dit Ottavio. Puis, il faut s’occuper du jardin, arracher les mauvaises herbes en prenant soin de ne pas abîmer les plants qui poussent dans le potager. Mais Roméo se rebiffe. « Hé ho, ça va aller ?! Je suis en vacances, moi ! ». Les deux générations cohabitent mal, leurs rythmes respectifs ne s’entendent pas, ils ne savent pas encore s’entendre même s’ils s’acceptent… de fait… ils sont de la même famille. A la première anicroche, le vieux doit se poser car l’air vient à lui manquer. Posé là sur la terrasse, il fixe son masque à oxygène sur son visage et s’assoupit. « C’est à cause de la silicose, la maladie des mineurs. (…) C’est parce qu’il a respiré trop de poussière dans les mines de charbon. Il a les poumons tout noirs » explique la voisine à Roméo. C’est Lucie. Elle a le même âge que Roméo et lui apprend au passage qu’Ottavio était mineur. Roméo découvre avec stupeur qu’il ne sait rien de son grand-père.
La semaine s’égrène lentement. Les jours se suivent, se ressemblent. Lentement, timidement, l’enfant et l’adulte s’apprivoise. Ottavio, que Roméo ne nommait pas, devient « nonno ».

Nonno. Le scénario de Vincent Zabus en fait un homme mystérieux. Fort. Ce genre d’homme face auquel on s’efface instinctivement. Il y a quelque chose en lui qui force le respect. Et puis Roméo va oser. Oser lui tenir tête. Oser lui poser des questions, un mélange entre la curiosité enfantine et l’envie de mieux connaître son grand-père. Et le « vieux chiant » se raconte et accepte que la distance se réduise entre son petit-fils et lui. La complicité naît et le scénariste prend le temps d’observer les interactions qui se noue, il ne brusque rien. Les rapports farouches aux tonalités électriques vont laisser la place à l’affection. L’incompréhension mutuelle perd chaque jour du terrain.

Roméo ne voit pas les fantômes qui hantent son grand-père. Parmi eux, il y a Giulia, sa grand-mère qu’il n’a pas connue. Il y a des trains, des mineurs et des soldats. C’est l’histoire de toute une vie. Une vie imposée par des forces contre lesquelles on ne peut lutter.

Moi, je me suis toujours laissé faire. Et j’ai tout laissé filer. (…) à 18 ans, on m’a envoyé à la guerre. Benito Mussolini, il m’a dit de tirer. Je savais pas sur qui mais j’ai dit oui. Puis on m’a dit « Va en Belgique ! » J’ai dit oui ! « Descends à la mine » Oui ! « Crève de misère » Oui ! Oui, oui, oui !

Une éternité que je suis la page Facebook de Thomas Campi. Une éternité que je savoure avec les illustrations qu’il partage. Une éternité que j’ai envie de plonger dans cet univers graphique qui me régale les pupilles. Voilà chose faite. Merveilles ces illustrations qui décrivent si bien toute la fragilité d’un homme, toutes les subtilités de son quotidien, tous les tiraillements qui le taraudent. Les jours succèdent aux nuits, les nuits aux jours. Les couleurs s’agitent, se pose, se parent et changent leur apparat, respectueuses de la luminosité. Le dessin s’installe, prend le temps de raconter cette rencontre entre deux générations, prennent le temps de caresser cette complicité naissante, prennent le temps de soigner la narration qui nous dit les affres de la guerre, celles de la mine et celle des petites gens qui vivent modestement. Les illustrations nous prennent par la main pour nous déposer, délicatement, à l’endroit adéquat, là où l’on peut observer ce qui se dit avec les mots et ce qui se dit avec les mains de ce vieil italien. Des teintes douces qui accompagnent parfaitement les heures de la journées, vives à midi, discrètes dans la chaleur agréable du début de soirée. Des couleurs qui, tout en portant chaque émotion, parviennent à atténuer l’aigreur du vieillard, de faire en sorte qu’elle ne nous envahisse pas, ne nous heurte pas de plein fouet.

Ma vie. Elle a filé comme du sable entre mes mains

De la nostalgie, des regrets et de la mélancolie flottent. Sensations diffuses, sentiments évanescents.
Rencontre, famille, complicité, affection.
On écoute. On apprend. On entend.
Coup de cœur !

Vite, un autre album de Thomas Campi !! « Les petites gens » il me faut trouver !

La chronique de Coco, Moka, Caro, Yvan et Fanny.

J’ai choisi un coup de cœur pour participer à la « BD de la semaine » . Je suis persuadée qu’il y a d’autres pépites qui vous attendent aujourd’hui pour cela, on se retrouve chez Stephie.

Macaroni !

One shot
Editeur : Dupuis
Collection : Grand public
Dessinateur : Thomas CAMPI
Scénariste : Vincent ZABUS
Dépôt légal : avril 2016
144 pages, 24 euros, ISBN : 978-2-8001-6360-4

Bulles bulles bulles…

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Macaroni ! – Zabus – Campi © Dupuis – 2016

Hibakusha (Barboni & Cinna)

Barboni – Cinna © Dupuis – 2017

Ludwig est un homme taciturne. En matin de l’année 1944, et qu’il conduit son fils à l’école, il a la tête ailleurs. Il repense à sa rencontre avec une jeune autostoppeuse. Il repense aux fantasmes qui l’ont traversé lorsqu’il était à côté d’elle. Il imaginait alors une course effrénée dans la forêt jusqu’à ce qu’elle l’attrape, l’immobilise, lui arrache ses vêtements et lui fasse sauvagement l’amour.

Mes pensées bousculaient mes sens hallucinés dans le désir de cette femme fauve qui aurait dû écorcher mon âme ménagée par des amours fades sans cris et sans passion.

Mais l’instant est passé. La belle inconnue s’est envolée et maintenant, son corps est là, dans cette voiture, aux côtés de sa femme et cette dernière lui reproche son mutisme, sa passivité. De la rancœur.

J’oublierai tout. Ma vie minable… mon boulot… ma femme avec qui je ne partageais plus que notre fils.

Il ne le sait pas encore mais dans quelques mois, les Etats-Unis lâcheront une bombe nucléaire sur Hiroshima. Il ne le sait pas encore mais même s’il l’avait su, il aurait certainement accepté cette mission que l’état-major allemand lui confie. Il part. Dans l’heure. Il embarque pour le Japon où on va lui confier la traduction de documents confidentiels. Peut-être là-bas trouvera-t-il un sens à sa vie. Le hasard lui fait rencontrer une jeune femme dont il va s’éprendre.

Cet album est l’adaptation de « Hiroshima, fin de transmission », une nouvelle de Thilde Barboni qui pour l’occasion s’est replongée dans son récit afin d’épurer son scénario et laisser ainsi champ libre aux illustrations d’Olivier Cinna.

On est face à un personnage principal assez replié sur lui-même. Il en est presque antipathique en début d’album tant il effleure les choses et reste très à distance des autres. Il se concentre sur sa tâche et s’y tient. Il ne s’investit pas outre mesure ; on le sent à fleur de peau, désabusé, voire aigri. Il est comme une coquille vide, taciturne. Plus aucune passion de l’anime, plus rien ne le fait vibrer. Sa famille, c’est une façade qu’il effleure comme il semble effleurer la relation qu’il a avec son fils. Quant à sa femme, elle est devenue une inconnue. Alors il fantasme à l’idée de s’extraire de cette relation qui n’a plus de sens.

Le dessin d’Olivier Cinna accompagne le quotidien morose de cet homme. Des couleurs ternes, des attitudes figées, des mines renfrognées. Et puis ces drapeaux nazis qui flotte dans la ville silencieuse ajoutent un poids, celui de la guerre, celui de la peur. Seule la couleur se détache dans le premier de l’album à l’exception d’un passage qui dénote, d’une rencontre avec une inconnue qui vient bousculer sa solitude et raviver ses pulsions sexuelles.

Un premier soubresaut avant son arrivée au Japon. Le dessinateur accompagne délicatement son personnage et nous guide avec la palette de couleurs qu’il utilise. L’arrivée au Pays du Soleil Levant coïncide avec l’utilisation de doux pastels. On comprend qu’il a de nouveau conscience de ce qui l’entoure et qu’il reprend peu à peu le contrôle de sa vie et de ses émotions.

C’est une très belle histoire d’amour qu’ « Hibakusha » nous raconte. L’éveil d’un homme lorsqu’il est au contact de son âme sœur. Deux individus issus de cultures différentes, deux sensibilités qui se complètent. C’est une romance en plein cœur de la Seconde Guerre mondiale, à la veille d’une ignominie commise par l’homme en août 1945. Un album pour rendre hommage aux milliers de morts de la bombe atomique. Comme expliqué sur le quatrième de couverture, « depuis cette date, « hibakusha » est le nom donné aux survivants des attaques nucléaires américaines sur les villes de Nagasaki et d’Hiroshima ».

Un album très doux, délicat. Pourtant, je suis restée très en retrait de l’histoire, comme si quelque chose m’avait échappé et comme si je n’avais pas su apprécier la rencontre avec ces personnages. A chaque page, le récit prend pourtant davantage de force et le personnage finit par prendre position contre le système nazi. Mais je reste sur ma faim, regrettant peut-être de ne pas avoir été saisie d’un bout à l’autre du récit par l’ambiance graphique comme j’avais pu l’être pour « Fête des morts » qu’Olivier Cinna avait réalisé avec Stéphane Piatzszek.

Un album que je partage pour la « BD de la semaine ». On se retrouve aujourd’hui chez Stephie.

Hibakusha

One shot
Editeur : Dupuis
Collection : Aire Libre
Dessinateur : Olivier CINNA
Scénariste : Thilde BARBONI
Dépôt légal : mai 2017
64 pages, 16,50 euros, ISBN : 978-2-8001-7073-2

Bulles bulles bulles…

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Hibakusha – Barboni – Cinna © Dupuis – 2017

Les Equinoxes (Pedrosa)

Pedrosa © Dupuis – 2015
Pedrosa © Dupuis – 2015

Gris, violet, beige, marron, bleu… Un monde de couleurs, un monde d’émotions. Un monde peuplé d’individus qui se croisent.

« Automne »

Un tigre blanc se désaltère, les pattes avant plongées dans l’eau douce de la rivière. Un bruit attire son attention. A quelques mètres à peine, des bulles d’air viennent exploser à la surface de l’eau. Le tigre, intrigué, décide finalement de s’éloigner. Quelques secondes plus tard, un enfant surgit de l’eau et respire à pleins poumons. Scène muette, illustrée à l’aide de deux petits tableaux carrés par page. Quelques pages d’une scène d’un autre temps, celui-là même où l’homme était en proie aux prédateurs. La vie à l’état sauvage. Un album découpé en quatre grandes respirations, quatre saisons où chaque banalité humaine a sa couleur. Automne, hiver, printemps, été. Une année durant laquelle les émotions et les doutes vont assaillir les personnages de ce récit-chorale. Et durant ce laps de temps, les amours se font et se défont, les solitudes se creusent, les conversations d’un jour influencent le cours des choses. De quoi sera fait demain ?

Silence et précipitation de la lecture. L’ambiance graphique veille à chaque instant à ce que la tension de chaque moment soit saisissable au lecteur. On s’en imprègne, sensible à la poésie de chaque moment de la vie, qu’il soit douloureux ou agréable.

Cyril Pedrosa joue avec les jeux d’ombres et de lumière. Dans cet album, il dépeint une nouvelle fois les multiples facettes de la psyché humaine, les attitudes de protection que l’on peut avoir, nos forces et nos faiblesses.

Pourquoi faut-il porter sa vie avec soi comme un spectacle éphémère et invisible aux autres ?

Et alors que nous laissons l’enfant sauvage qui nous avait accueillis dans cet album, s’ouvre une autre scène dans les galeries du Louvre. Les visiteurs sont venus contempler les œuvres exposées. Marron, jaune, ocre dominent les illustrations, le tout étant recouvert d’une légère couche cendrée. Quelques tableaux chahutent l’œil en venant agacer la luminosité manquante. Quant à Elle, elle perce la foule. Cette femme semble même glisser à travers elle, comme une anguille qui se déplace en silence. Jeans et débardeur à rayures, à peine sent-elle le léger poids de son petit sac à main porté en bandoulière. Elle s’enfile dans les salles comme si elle était une habituée des lieux. Elle ne prend pas le temps de regarder les œuvres, elle regarde les gens. Pour elle, le spectacle est dans le vivant. Elle n’hésite pas sur la direction à prendre. Elle marque quelques pauses, observe, jette parfois un œil désinvolte sur un tableau puis reprend sa visite. A chaque fois qu’elle change de pièces, les conversations des autres viennent à ses oreilles, comme si un vieux transistor changeait inopinément de station, comme vieux transistor capricieux qui papillonnerait d’un programme à l’autre. Dans chaque salle, un guide récite sa présentation. Soudain, la femme s’arrête. Elle a trouvé ce qu’elle cherchait inconsciemment. Une émotion posée là sur le visage d’une lycéenne assise sur un banc. La pièce est déserte, la jeune fille immobile contemple un portrait ; elle est perdue dans ses pensées. Alors la femme au sac en bandoulière saisit son vieil argentique et « CLIC », elle immortalise cet instant. Le flash sort la lycéenne de sa torpeur, les regards s’échangent avant que rideau ne se baisse sur cette scène, les illustrations laissent la place à la voix-off de la photographe.

Après quelques minutes de répit, elle avait lentement levé la tête et s’apprêtait à rejoindre les autres élèves du lycée Aristide Briand, mais quelque chose l’avait retenue. A mi-hauteur du mur qui lui faisait face, sur une feuille de papier gris, à pleine plus grand qu’une copie double dépliée dans le sens de la hauteur, le portrait au fusain, rehaussé de blanc, d’une jeune fille nouant son chapeau. Un trouble inattendu la traverse depuis qu’elle observe cette image et mobilise toute son attention. Là, à l’intérieur, il lui semble voir émerger en elle comme un territoire jusqu’alors inconnu. Un lac, immense.

Texte en abondance sur quelques passages… comme ici où, le temps d’un court passage, l’écrit mange tout l’espace de la planche. Le lecteur marque un temps d’arrêt. Ne plus voir les formes mais se les représenter. Juxtaposer une scène qui nous est racontée alors que les dernières cases sont encore imprimées sur notre rétine. On nous force à introspectif ce moment durant lequel le voile de mystère se lève légèrement sur la personnalité de la jeune lycéenne que le portrait au fusain transporte ailleurs.

Puis, nous repartons ailleurs, en France, dans une petite bourgade en bord de mer, nichée au pied des montagnes. Gris, vert, bleu. Antoine. Une maison isolée. Non loin, dehors, une manifestation contre l’implantation d’un aéroport. Antoine est venu rendre visite à son père. Il en profite pour réparer deux ou trois choses, cela facilitera le quotidien de son vieux qui semble fatigué. Louis.

Puis nous découvrons d’autres ailleurs en quelques cases, sur quelques planches. D’autres couleurs, lieux, d’autres inconnus qui évoluent dans les cases de Cyril Pedrosa. Des scènes d’un quotidien déroutant. Tout nous est familier. Et ces inconnus vont peu à peu nous devenir familiers à leur tour. Le lecteur scrute, observe, emmagasine les détails de toutes ces petites parcelles d’existences. Le lecteur prend connaissance de toutes ces petites pièces de puzzle. Le lecteur se sent prêt à le reconstituer lorsque le moment sera venu.

Les Equinoxes – Pedrosa © Dupuis – 2015
Les Equinoxes – Pedrosa © Dupuis – 2015

D’ailleurs… Paul, Louis, Vincent, Antoine, Damien, Catherine et « TAC ! », scène de vie, un couple, leur fille, une ado… celle-là même qui était perdue dans la contemplation du portrait au Musée. Pauline est dorénavant chez elle, en présence de ses parents fraichement séparés. Quelques détails encore à régler sur cette séparation, des chemises hawaïennes qui étaient restées dans un carton au grenier retrouvent les mains de celui qui aime à les porter.

Tous ces gens, Antoine, Pauline, Louis, Vincent… ce sont eux qui sont là et qui nous accueillent sur la couverture des « Equinoxes », vivants, morts, en errance, en réflexion…

« Pendant les équinoxes, la durée du jour égale celle de la nuit, comme si le monde trouvait alors l’équilibre parfait entre l’ombre et la lumière. Un équilibre fugitif, semblable à l’enjeu de nos destinées humaines. Un récit en quatre tableaux, quatre saisons, traversées par des personnages de tous horizons géographiques ou origines sociales. Des êtres aux équilibres instables qui croiseront d’autres solitudes. Ils tisseront, les uns avec les autres, le fil ténu d’une conscience tourmentée par l’énigme du sens de la vie. Chaque saison a son identité graphique, chaque voix également. Auteur majeur de la bande dessinée contemporaine, Cyril Pedrosa signe ici une œuvre polyphonique d’une intensité et d’une sensibilité narrative unique. Et jamais sans humour. » (quatrième de couverture).

Peu à peu, nous sympathisons avec Pauline qui tente certainement d’oublier le divorce de ses parents, Vincent-l’orthodontiste perdu dans ses pensées alors qu’il pratique un soin… Vincent le père de Pauline… Antoine venu entourer de toute sa bienveillance son père qui est malade…

Ailleurs… encore. Nous nous retrouvons de nouveau aux côtés de la photographe du Musée. Cette fois, elle est dans le métro. Elle baigne dans de nouvelles conversations. Celles des usagers de la rame. Et puis elle remarque cet homme hagard, assis sur un strapontin. Un bruit lui permet de se reprendre. Il se lève d’un bloc, comme s’il reprenait conscience qu’il était au milieu d’une petite foule. Il n’est plus seul. C’est l’occasion de dire, de sortir ces maux qui le rongent mais les mots ne franchissent pas la porte de sa bouche, les sons s’étouffent dans sa gorge. Il s’affale sur lui-même, se relève et se précipite sur le quai. La photographe lui emboîte le pas, fascinée et inquiète pour cet homme. « CLIC ». Photo. Station « Palais Royal ». Et la voix-off reprend, masquant les illustrations, imposant son temps d’arrêt et stimulant la réflexion du lecteur. Mélancolie.

Minutieusement, scrupuleusement, Cyril Pedrosa tisse la toile de son échiquier narratif à l’aide de petits bouts d’existences anodines. Mélancolie. Tristesse. Tendresse. Solitudes. Des bouts d’existence épars qui s’ignorent les unes les autres et « CLIC ». Photo. La photographe est le fil rouge qui vient relier ces vies solitaires et en fait un patchwork d’émotions, d’attitudes, de devenirs, d’égarements.

Récit-choral dont le point commun est ce personnage féminin qui immortalise ces êtres au moment où ils se croient soustraits au regard que la société pose sur eux. Ils se sont recroquevillés en eux-mêmes, plongés dans leurs pensées les plus intimes. Ces gens ont cet espoir de pouvoir, un jour peut-être, trouver cette quiétude qui rendrait la vie plus commode. Un point d’équilibre pour donner du sens à leur vie.

« Equinoxes » : un roman dessiné. Le roman graphique d’un auteur qui, après « Trois ombres » et « Portugal » vient compléter le kaléidoscope d’une œuvre à la fois très personnelle et universelle. Cyril Pedrosa dépeint une société individualiste. Il met en images tous les éclats d’un miroir brisé. Dans chaque petit morceau, on peut observer le détail d’une parcelle d’humanité refoulée. Faire sens, faire lien, interagir, écouter, aider, s’entraider, comprendre… l’auteur tente d’y parvenir par l’intermédiaire de cette femme-photographe. Comment questionner sa place dans le tableau que constitue la société dans laquelle nous évoluons ?

Les quais se remplissent, se vident, puis se remplissent de nouveau de vagues régulières. Il observe ce chassé-croisé fluide des passagers du matin, celui des gens qui ont à faire. Tous semblent portés par l’illusion rassurante d’être reliés entre eux, protégés par une loi inébranlable de la physique. Comme les atomes d’une même molécule, chacun à sa place, son rôle. Hier encore, lui aussi avait le sien, il s’en souvient. Il doit aujourd’hui se contenter d’observer leur ballet

PictoOKPictoOKVieillesse, solitude, séparation, filiation, amitié, quête de sens et d’identité, changement, foi, mémoire, décès…

« Photographier pour essayer de saisir cette petite part de vérité humaine, singulière et qui pourtant nous anime tous. L’attraper avec précision et prudence »… Le dessin est à Pedrosa ce que la photographie est à son personnage principal, le moyen de laisser une trace de soi dans l’histoire humaine.

Un cycle complet. Quatre saisons. Des personnages que l’on investit. Des réflexions que l’on prolonge. Un coup de cœur.

La chronique de Jérôme et le site sur lequel publie l’auteur.

Extraits :

« Ils vont et viennent devant lui. Il faudrait tendre la main, passer définitivement de l’autre côté, se sentir coupable et honteux de chercher à survivre. Il ne parvient pas encore à s’y résoudre » (Les Equinoxes).

« Elle aussi, à son tour, aux yeux de tous, devient lentement une image dans l’album du passé. Une mutation irréversible, difficile à admettre, mais c’est bien ainsi que la jeune femme l’avait vue. Enfermée à double tour derrière le masque de sa vieillesse » (Les Equinoxes).

« ʽʽ Holàlà, c’est pas croyable, qu’est-ce que ça fait plaisir de vous voir ! ʼʼ Je me demande toujours d’où viennent ces phrases malgré soi. Prononcées avec beaucoup de naturel, sans en penser un seul mot » (Les Equinoxes).

« … en se regardant dans le rétro. Le même visage qu’avant, un peu plus vieux à chaque fois, c’est tout. Ils se connaissent depuis longtemps tous les deux, et pourtant chaque nouvelle rencontre est une surprise » (Les Equinoxes).

« Pendant des années, j’ai souvent pensé à la nuit où cet imbécile s’était assis complètement ivre à l’arrière d’une voiture conduite par un autre imbécile complètement ivre. Il faut du temps pour comprendre que c’est aussi net et définitif que cela. Allumé, éteint. Vivant, mort » (Les Equinoxes).

« Un sol. Sur le la mineur des voix féminines. Un accord tenu pendant une mesure de quatre temps. Sa gorge s’ouvre. Une colonne de son le traverse de part en part, comme elle traverse chacun d’eux. Aucun de s’efface, ne s’oublie. Pourtant, ils ne forment qu’un. La somme de leurs voix réunies. Un son complexe, coloré d’harmoniques aiguës qui surgissent et disparaissent, qui les rassemble et les porte, bien plus haut qu’eux-mêmes » (Les Equinoxes).

Les Equinoxes

One shot

Editeur : Dupuis

Collection : Aire Libre

Dessinateur / Scénariste : Cyril PEDROSA

Dépôt légal : septembre 2015

ISBN : 978-2-8001-6377-2

Bulles bulles bulles…

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Les Equinoxes – Pedrosa © Dupuis – 2015

« Jolies Ténèbres » de Kerascoet et Vehlmann

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Jolies Ténèbres – Vehlmann – Kerascoet © Dupuis – 2009

Aujourd’hui je voudrais vous parler d’une BD qui ne se raconte pas ! Autant dire, un pari un peu fou 😉 Oui mais voilà, cette petite merveille de BD mérite que vous alliez y jeter un œil ou deux ! Sans que je vous dévoile l’histoire …. Oui, parce que Jolies Ténèbres est inclassable, ne ressemble à rien de ce que j’avais lu auparavant,  ne se dit pas et se lit, dans un trouble et une émotion rarement égalée !

Il faut que je vous dise un peu comment j’ai découvert cet ovni : trouvé dans la délicieuse bibliothèque de mon ami Fabrice, j’en ai lu quelques pages par une belle soirée de juin en me disant « ouais pas mal, un conte onirique, joli, délicat, peuplé de personnages qui semblent venir de l’enfance …. » Quand soudain …. un choc ! Avais-je mal lu ???? Je reprends la lecture au tout début et là, un saisissement, un ébranlement,  presque un dégoût …. Ai terminé cette histoire en apnée, m’enfonçant page après page dans un affreux malaise, qui demeure bien après avoir refermé ce livre….

Bon évidemment, là, j’ai le sentiment de ne pas avoir suscité le désir fou de découvrir cette BD hein ?! Mais il le faut, croyez moi ! Cette merveille, sortie en 2009, écrite d’après une idée originale de Marie Pommepuy, racontée par cette auteure ainsi que Fabien Vehlmann et dessinée par Kérascoët, est un petit prodige ! Totalement en décalage entre le dessin à l’aquarelle, les petits êtres tout droit sortis de l’univers doux et poétique des contes de l’enfance et l’histoire où toute la cruauté des hommes est résumée : méchanceté, cruauté, bêtise, absurdité, égoïsme, et j’en passe des mochetés ! Cette BD est un petit bijou macabre et cruel, uniquement pour les adultes (à moins que vous ne vouliez traumatiser ces chères têtes blondes !), à découvrir absolument !

 

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Jolies Ténèbres de Kerascoët et Vehlmann, Dargaud, 2009, 16 euros.

Sirène (Collignon)

Collignon © Dupuis – 2013
Collignon © Dupuis – 2013

Par le passé, Magda était chanteuse. Ce mode d’expression était une seconde nature plus qu’un métier, elle était connue et reconnue pour la qualité de ses textes et le timbre de sa voix. Puis, une prise de conscience la conduit à arrêter brutalement cette activité. Elle décide de voyager pour se retrouver, faire le point et se construire une nouvelle vie. C’est à ce moment qu’elle a rencontré Nour dont elle va tomber amoureuse.

Les années ont passé, Magda a 35 ans et est toujours en couple avec Nour. Ils ne sont pas mariés. La passion est toujours là mais le fait d’apprendre qu’elle est enceinte provoque une profonde remise en question chez la jeune femme. Elle éprouve alors le besoin de reprendre la route sans aucune destination précise, n’écoutant que son besoin de se retrouver seule pour réfléchir et décider de ce qu’il adviendra de son couple et de l’enfant à naître. Cependant, la veille de son départ, Magda vient en aide à une jeune femme qui erre sur la plage… elle se retrouvera malgré elle à faire le voyage en compagnie de cette silencieuse et étrange inconnue.

J’avais découvert le travail de Daphné Collignon avec Correspondante de guerre, ouvrage dans lequel elle mettait en images le témoignage d’Anne Nivat (reporter qui a couvert plusieurs conflits : Tchétchénie, Irak, Afghanistan…). A l’époque, j’avais été sensible au style de l’illustratrice. Je me réjouissais donc de la sortie de ce nouvel album… peut-être était-ce parce que j’avais le souvenir d’un récit plus cohérent ?

Les premières pages de l’ouvrage nous permettent de cerner rapidement de quoi il en retourne : sa grossesse met à mal la vie qu’elle s’est construite, les conventions lui imposent de renoncer au célibat (il est de mauvais ton qu’une femme marocaine enfante hors mariage). Mais autant être directe : je n’ai pas apprécié cet album. L’histoire de cette femme pourrait être touchante si elle n’avait été noyée sous un amas de métaphores qui nous font perdre le fil.

L’héroïne chemine très lentement vers l’acceptation de cette grossesse, l’idée de devenir mère, de renoncer au célibat, de ne plus prendre de décision uniquement par rapport à soi mais tenir compte de l’enfant… et du couple. Mais cette looongue litanie de questions existentielles s’étiiiire sur 72 pages, ce qui m’a semblé être interminable et finalement assez opaque.

Collignon © Dupuis – 2013
Collignon © Dupuis – 2013

Que retenir de cet album ? De la confusion.

Certes, l’auteure parvient à emmener son lecteur jusqu’au terme de cette histoire mais lui a-t-elle permis réellement de matérialiser les émotions de cette femme, de ressentir sa peine ou d’accompagner sa réflexion ? Cela n’a pas été mon cas. Je l’ai regardé se débattre sans ressentir aucune empathie pour elle. Je n’ai même pas la certitude d’avoir compris le message que Daphné Collignon souhaitait délivrer ; est-il question de maternité ou de (homo)sexualité ?

Pourtant, je ne peux pas nier la beauté des textes de l’auteure, quelques envolées lyriques ne m’ont pas déplu, mais Magda est si ambiguë que cela ne m’a pas permis d’appréhender sereinement ce récit. Comment trouver la distance adéquate avec cet album pour pouvoir l’apprécier réellement ??

Côté graphique, les constats sont presque identiques. Si le trait léché et la douceur des visuels m’ont tout d’abord fait ressentir le côté intimiste du récit, cette première impression s’est vite dissipée une fois la lecture engagée. Çà et là surgissent, au milieu des illustrations, des photos de désert, de vagues… des clichés marquants certainement un temps fort de la vie de l’auteure mais qui malheureusement ne signifient rien (ou pas la même chose) pour le lecteur.

pictobofCet ouvrage est bien trop confus et contient de nombreuses incohérences tant au niveau narratif qu’au niveau graphique (en début d’album, le personnage principal se blesse à la main gauche mais c’est la main droite qui sera bandée par la suite, sans compter les nombreux oublis de ce bandage factice d’une page à l’autre).

Je suis réellement dubitative sur l’intérêt de publier ce titre. Il me semble que Dupuis nous livre-là l’ébauche d’un projet qui aurait mérité d’être relu avant édition. De toute évidence, je ne peux que vous conseiller de vous tenir à distance de cet album… Un voyage insipide et ennuyeux.

Une lecture commune avec Jérôme… aussi perplexe que moi ?!

Une lecture que je partage également avec Mango pour le rendez-vous hebdomadaire du mercredi

Logo BD Mango Noir

Extrait :

« Il faut un début et une fin à toutes les histoires, et pourtant je trouve cette idée absurde. Comme si une naissance, une mort, pouvaient délimiter un espace de sens et un territoire quand l’esprit revient sans cesse sur lui-même, part, se projette, recule, et regarde pour la millième fois un moment oublié qui n’est pourtant jamais tout à fait le même » (Sirène).

Du côté des challenges :

Petit Bac 2013 / Objet : sirène

Petit Bac 2013
Petit Bac 2013

Sirène

One Shot

Editeur : Dupuis

Collection : « Auteurs »

Dessinateur / Scénariste : Daphné COLLIGNON

Dépôt légal : mai 2013

ISBN : 978-2-8001-5911-9

Bulles bulles bulles…

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Sirène – Collignon © Dupuis – 2013