Rocking Chair (Peyraud & Kokor)

Cher Alain, Mon Capitaine,

C’est avec gourmandise et curiosité que je me suis plongée dans ce nouvel album que ta patte a façonné. A la fois surprise que de tant de violences tu parviennes à t’accommoder et de la beauté de ton trait… cette beauté toujours et encore, pleine de douceur et de poésie. Je m’échappe.

Voilà donc qu’en cet An 2022 je reviens au clavier pour te dire ce que Rocking Chair a touché en moi. Que de cette collaboration artistique dans laquelle tu t’es plongé m’a plu. De ton acolyte j’avais lu deux superbes ouvrages (Le Désespoir du Singe et L’Inversion de la courbe des sentiments) que je garde en mémoire… certes de façon moins marquée que les voyages imaginaires que tu m’as déjà permis de faire (peut-on reparler une fois encore de ce grand régal que m’avais procurée la lecture de Balade Balade ??!).

Tu m’avais déjà étonnée quand, à l’occasion du numéro 2 de la Revue Dessinée, tu t’associais à David Servenay pour illustrer l’histoire de Jacques Monsieur, trafiquant d’armes hors pair. Tu es toujours à me surprendre par tes choix sans cesse renouvelés, sans jamais ne rien perdre de la douce musique qui accompagne chacune de tes illustrations.

La lecture de cet album fut un régal,

Merci à toi.

Rocking chair – Peyraud – Kokor © Futuropolis – 2022

Avant même de m’engouffrer dans la lecture, il y avait ce balancement rassurant dans le titre de l’album qui ne m’a jamais quitté. C’est avec l’image d’être confortablement assise dans un fauteuil à bascule à profiter d’un léger bercement que je suis partie à la conquête de l’Ouest. Le rocking chair est le personnage principal de cette épopée… l’objet central de l’intrigue autour duquel tout gravite.

Les périples et rebondissements tissés par Jean-Philippe Peyraud sont nombreux. Le scénariste construit un récit choral qui raconte l’histoire de tous ces immigrés européens partis à la conquête de l’Ouest américain pour fuir les horreurs d’une vie de misère. Mettant leur destin dans les mains d’inconnus aux mines patibulaires et souvent peu scrupuleux, des familles entières ont bravé les dangers de territoires sauvages pour atteindre un rêve, un Eldorado qu’ils ont totalement fantasmés. Jean-Philippe Peyraud rend hommage à cette multitude de courageux. Parmi eux, il y aura des chanceux… et ces innombrables qui n’arriveront jamais à destination.

Ce sont ces vies brisées que l’on rencontre tout au long de l’album. Ces vies parfois réparées quand la présence d’une bonne étoile a aidé un destin à se faufiler au travers des mailles de la déveine. On les découvre une à une, au fil du récit : orpailleur, garçon de ferme, orpheline, infirme… Des hommes et des femmes de tous horizons, venus des quatre coins de la vieille Europe.

Des solitudes déracinées en quête de liberté.

Des individus en quête d’un terreau où ils pourront enfin s’épanouir.

Le rocking chair nous accompagne de bout en bout, comme un objet transitionnel que l’on garde avec soi pour se rassurer. Cette chaise à bascule est le fil rouge de cette histoire.

Sans concessions mais avec beaucoup d’humanité, le scénario se pose d’un personnage à l’autre puis, comme happé par un souffle de vent capricieux, il reprend son envol jusqu’à un autre héros anonyme. De saut de puce en saut de puce, le scénariste nous fait traverser le continent américain puis revenir sur nos pas, comme pour boucler la boucle. Je n’ai rien su anticiper, rien deviné à l’avance… rien n’était cousu de fil blanc dans ce récit. Cette lecture m’a surprise et rien que ça, c’est très agréable.

J’ai été happée, fascinée et le travail d’Alain Kokor sur la mise en images. Loin des univers qu’il construit d’habitude, il parvient à insuffler au milieu de ce tumulte humain quelques touches de poésie, des émotions et des sentiments. On est dans une réalité crue mais ses dessins et ses couleurs parviennent merveilleusement bien à atténuer le côté trop incisif de certains passages. L’ambiance graphique nous enveloppe et nous aide à traverser des tourments sans qu’on ne perde rien de l’intensité et de l’ambiance de chaque instant. . Je ne m’attendais pas à rencontrer cette violence au bout du crayon d’Alain Kokor mais rien n’est surjoué ni surexploité. Les passages où la stupéfaction m’a saisie laissent une belle place à des instants plus tendres, plus intimistes… un apaisement après la tempête. Tout passe en finesse.

Très surprise par cet album dont certains passages m’ont un peu chamboulée. La finition est soignée « aux petits oignons » et la lecture d’une fluidité incroyable.

Rocking chair est un récit complet (one shot) de Jean-Philippe PEYRAUD et illustré par Alain KOKOR

Paru aux Editions Futuropolis en janvier 2022

ISBN : 9782754829793

152 pages au prix de 23 euros

La Délicatesse (Bonin)

Lorsqu’on arrive dans cet univers, c’est pour faire la connaissance de Nathalie. Une jeune fille sans histoires, qui aime rire, qui aime lire plus que de raison. Elle s’est pourtant tournée vers des études en économie. Etudiante est une studieuse, Nathalie est une jeune fille discrète.

Bonin © Futuropolis – 2016

Un jour, alors qu’elle marche dans la rue, François l’aborde. Il a osé faire le premier pas. Il faut dire qu’elle est si belle… il a pris son courage à deux mains, préférant se ridiculiser plutôt que de la laisser disparaître au premier coin de rue. Une rencontre anodine, comme tant d’autres. Une rencontre fortuite. Très vite, ils remarquent l’évidence. Ce déclic. Entre eux, il y a cette facilité à entrer en relation. Un réel plaisir à être ensemble, à partager un café, une balade, une opinion. Il y a cette évidence à accepter l’autre tel qu’il est, pour ce qu’il est. Les mois filent, ils s’installent ensemble, ils s’aiment. Se marient. Leurs carrières professionnelles sont prometteuses. Chaque soir, en rentrant du travail, ils ont ce plaisir partagé de se retrouver dans leur bulle, faisant abstraction du reste, retrouvant sans heurts la voix de l’autre et se réchauffant à sa présence.

Leur premier face-à-face imprévu les a amenés à passer plusieurs années ensembles. Le tableau parfait du bonheur, la vie leur sourit…

… et c’est l’accident. François est percuté par un véhicule et tombe dans le coma. Son pronostic vital est engagé. Il meurt quelques jours plus tard. La vie de Nathalie bascule.

« François était mort depuis trois mois. Trois mois, c’était si peu. Ses amis lui avaient conseillé de recommencer à travailler, de ne pas se laisser aller, d’occuper son temps pour faire en sorte qu’il ne soit pas insupportable. Ne pas se laisser aller, quelle étrange expression. On se laisse aller quoi qu’il arrive. La vie consiste à se laisser aller. Elle, c’était tout ce qu’elle voulait : se laisser aller. »

Une fois n’est pas coutume, j’ai eu l’impression qu’on me lisait une histoire à voix haute. Et cette impression de profiter d’un instant privilégié avec l’auteur m’a notamment permis de m’installer très vite dans ce récit. Le débit de paroles est posé, lent. Cyril Bonin prend le temps de marquer des pauses, de faire des respirations. Par moments, le temps se suspend et le scénario s’arrête longuement sur une scène… petite parenthèse dans la vie chahutée du personnage principal. Durant ces instants, la voix-off de l’auteur s’efface et laisse la place aux dialogues où l’humour et les belles rencontres viennent panser sa solitude.

Une vie qui saute de surprises en évidences, sujette en grande partie par la routine à partir du moment où elle devient veuve. Dès lors, l’héroïne est en latence et se consacre exclusivement à son travail. La vie la chamboule, elle la blesse. Elle l’emmène de force sur des montagnes russes émotionnelles amenant cette femme à traverser sa vie comme un fantôme. Par petites touches, elle renaîtra doucement à la vie et éloignera peu à peu cette tristesse qui lui colle à l’âme.

« C’est drôle… On ne sait jamais ce que vous allez dire. C’est comme si les mots étaient des boules de Loto dans votre cerveau et qu’ils sortaient au hasard. »

Délicat. C’est vraiment le mot qui définit cet album. Une beauté, en toute simplicité. Les douces couleurs des illustrations réchauffent cet univers et lui donnent un petit gout sucré-salé très plaisant.  

La Délicatesse (récit complet)

Adapté du roman de David Foenkinos

Editeur : Futuropolis

Dessinateur & Scénariste : Cyril BONIN

Dépôt légal : novembre 2016 / 96 pages / 17 euros

ISBN : 978-2-7548-1430-0

Vive la marée ! (Prudhomme & Rabaté)

Tout le monde descend ! Nous voilà arrivés à Polovos-Plage !

Rabaté – Prudhomme © Futuropolis – 2015

On part se détendre 120 pages, le temps d’un été. On va se coller aux autres vacanciers, nombreux, huilés. Parmi eux, des Beaufs, des Bidochons, des Deschiens, des Rouchon et des Brochon, des bourgeois, des cons, des intellos mais aussi et heureusement, des Faldérault, des Larssinet, des tribus aussi chaleureuses que celle de « La Maison de la Plage » … des Français, des Belges, des Hollandais… en somme, toute cette faune qui envahit les plages de la côte d’Azur dès que l’heure des vacances a sonné. Une faune éclectique que celles des touristes…

On arrive par voiture ou par train après une journée de route harassante. Un petit passage au camping, à l’hôtel, à la maison de famille ou à l’appartement pour déposer les bagages et hop ! on file voir la grande bleue !

« Chaque nouvel été arrive sur les plages un jeu encore plus con que l’année d’avant ! »

Il y a ceux qui se dorent la pilule et ceux qui marchent au bord de l’eau. Il y a les lecteurs et les cruciverbistes. Il y a ceux qui manient l’épuisette pour attraper les crevettes et ceux qui se cassent le dos pour ramasser les palourdes. Il a le nudisme, le topless et les autres modes. Les bâtisseurs de châteaux, les nageurs et ceux qui procrastinent. Et tous ou presque y vont de leur petit commentaire sur le comportement de tous ces inconnus. Il y a ceux qui s’agacent du bruit et ceux qui regardent si l’herbe est plus verte sur la serviette d’à-côté. Il y a ceux qui se rincent l’œil, ceux qui se rassurent en voyant les grassouillettes silhouettes, qui rient des bronzages de camionneurs. Bref, beaucoup de délits de sales gueules… que David Prudhomme et Pascal Rabaté retranscrivent avec beaucoup beaucoup d’humour.

Vive la marée ! – Rabaté – Prudhomme © Futuropolis – 2015

Comme dans « La Traversée du Louvre » , David Prudhomme joue avec les perspectives ; premier plan / arrière-plan, le badaud fait partie intégrante du paysage et se fond dans le décor tel un caméléon. L’auteur nous montre de façon amusée cette interaction inconsciente entre l’homme et son environnement immédiat… et ce jeu graphique est absolument succulent.

Vive la marée ! – Rabaté – Prudhomme © Futuropolis – 2015

On glisse, on rebondit d’un personnage à l’autre. Certains reviennent une fois ou deux dans l’album tandis que d’autres ne feront qu’une rapide apparition. On fait du saute-mouton entre les conversations dont des bribes se posent ça et là, sans logique apparente et c’est étrange de ne ressentir aucune cacophonie. Finalement, je n’ai cessé de comparer au travail que David Prudhomme avait réalisé sur « La Traversée du Louvre » tout simplement parce que je me suis placée face à l’album comme une spectatrice friande du spectacle qu’il m’était donné de voir. Cette vie grouille au rythme des vacances. Paysage aux odeurs disparates, mélanges d’iode, d’huiles solaires, de barbecues, de pastaga… Symphonie de bruits hybrides, roulis des vagues, clac-clac des tongs qui claquent, couinements que la peau mouillée fait un contact du plastique des bouées, cris des vendeurs à la sauvette et des mères qui sonne le rassemblement de leur marmaille, bruit sec des boules de pétanque qui s’entrechoquent…

Vive la marée ! – Rabaté – Prudhomme © Futuropolis – 2015

Mais ce serait une erreur que de ne parler uniquement du travail réalisé par David Prudhomme sur cet album. Il signe en effet scénario et illustrations avec Pascal Rabaté. Les deux auteurs échangent régulièrement leurs casquettes et passent à tour de rôle au dessin ou au scénario. Et si on reconnait au premier coup d’œil leurs coups de patte respectifs lorsqu’ils sévissent au dessin… ce n’est pas le cas au scénario. Le duo d’artistes est sur la même longueur d’ondes, il y a une parfaite continuité dans la manière de « raconter » …

Les deux auteurs proposent donc un récit choral malicieux. Un propos qui gratte légèrement mais qui est bien bon. Je vous laisse sur quelques extraits attrapés à la volée pendant ma lecture :

« Mon horizon est vertical et je les emmerde. »

« Elle est anorexique entre les repas. »

« L’homme affiche ses atouts, la femmes ses appas. »

« Quand on y pense, la tong c’est le string du pied… »

Vive la marée (one shot)

Editeur : Futuropolis

Dessinateurs & Scénaristes : Pascal RABATE & David PRUDHOMME

Dépôt légal : septembre 2015 / 120 pages / 20 euros

ISBN : 978-2-7548-1214-6

La Cavale du Docteur Destouches (Malavoy & Brizzi & Brizzi)

« L’univers célinien est un opéra bouffe, avec de grandes machines à voix et trompettes et tambours… C’est la féerie Céline… au cœur d’un cauchemar peut-être… mais c’est la féerie… toute en frou frou, légère et mutine… » écrit Christophe Malavoy dans la préface de cet album qu’il dédie à Lucette Destouches, épouse de Louis Ferdinand Destouches, dit Louis-Ferdinand Céline… artiste incontesté… homme contesté pour le rôle qu’il a joué et les opinions qu’il a défendues dès la fin des années 1930 et pendant la Seconde Guerre Mondiale.

Sitôt la lecture commencée, on est interpellé vertement par Céline lui-même. Il est vieux, alité et écrit de façon frénétique… certainement pour s’échapper de ce terrible quotidien. Il a un besoin furieux de parler, de vider le trop plein d’amertume. Il se sait méprisé, il se sait jugé pour des décisions qu’il a prises, des choix contestables. Il s’en moque. Il veut s’expliquer, donner son point de vue… et le jeter en pâture… les gens penseront ce qu’ils voudront. Avec fermeté, le célèbre écrivain prend les commandes de la narration et pointe les fissures de sa carapace. Il montre son Yin et son Yang, l’homme dégueulasse et l’homme humaniste… Docteur Destouches et Mister Céline… un personnage tout en contradictions. Il se fustige, reconnaît ses agissements, son ambiguïté et s’en défend. Au crépuscule de sa vie, il revient sur les cinq mois qu’ont duré sa fuite. Cinq mois qui l’ont profondément ébranlé. Retour…

Malavoy – Brizzi – Brizzi © Futuropolis – 2015

… en octobre 1944. La France est encore sous l’occupation allemande. A Paris, la guerre prend tout le monde en étau. L’air est irrespirable et Céline se morfond dans comme un lion en cage. Il continue à assurer le suivi de ses patients et, de temps en temps, se rend au chevet de malades clandestins.

Il tait à tous – excepté à sa femme – les menaces qu’il reçoit presque quotidiennement. Mot d’insultes, menaces de mort… il décide de quitter Paris avec son épouse et avec son chat. Ils souhaitent rejoindre les Pays-Bas… mais en temps de guerre, ce voyage les obligera à faire bien des haltes. A Baden-Baden, ils s’installent au Brenner, un hôtel truffé d’allemands. Céline tente de s’y faire le plus discret possible mais un attentat est perpétré contre Hitler et les Allemands décident de se replier en lieu sûr. Les ordres sont donnés… et Céline affecté, malgré lui, au Ministère de la Santé à Berlin.

Un impondérable conséquent alors que sa cavale ne fait que commencer…

Ça grince. L’ambiance graphique des frères Brizzi est ciselée au crayon de papier. D’un bout à l’autre, pas de chichis ni de fioritures. Un pur bijou. Mais ça grince oui. Quelques jolis minois apparaissent au milieu de visages antipathiques, à commencer par Céline qui fait la gueule en permanence. Suspicieux, mécontent, il sait à quoi s’attendre de ses semblables et préfère les éviter. Ne compter que sur lui pour sauver sa peau et celle de sa femme. Il est aigri. Il a fui Paris et ses coupe-gorges pour aller se terrer dans des bouges encore plus crasseux, où fourmille la vermine nazi… ou la crasse pétainiste.

« La vie !… Ah ! J’ai été bien servi, merci !… ça oui ! Vraiment du bon et puis beaucoup de mauvais !… Ça aussi, ça remonte à la gorge… la condition humaine, c’est la souffrance, n’est-ce pas ?… »

Céline est dépeint comme un homme acariâtre. Sa mauvaise humeur constante fait partie du personnage. En adaptant la trilogie allemande (D’un château l’autre, Nord et Rigodon) de Céline, Christophe Malavoy se concentre sur les temps forts de l’exil de l’écrivain et donne une lecture possible des intentions de l’homme trouble qu’il fut. Pour se mettre à l’abri, Céline a joué l’opportuniste et n’a pas hésité pas à se mettre sous la protection de la lie de l’humanité : nazis, collabos. L’homme cultivé et instruit est même allé se terrer dans l’antre de Pétain à Sigmaringen. L’instinct de survie l’a conduit à prendre des chemins tortueux, boueux, nauséeux. Dans sa cavale, il croise la débauche et la folie, des hommes et des femmes en pleine dérive. Pourtant, quelques soient les circonstances et conscient des risques qu’il prenait, il a continué à soigner les pauvres, les réfugiés, les clandestins, les déserteurs… Céline ferme les yeux sur l’identité de ses patients. Humble, il ne s’est jamais targué d’avoir dépensé des fortunes pour permettre à ceux qui sont dans le besoin d’avoir accès aux soins. Christophe Malavoy ne se fait ni juge ni partie. Le scénariste fait ressortir avec brio toute l’ambiguïté de son personnage et du combat que ce dernier a mené avec ses propres démons.

La Cavale du Docteur Destouches – Malavoy – Brizzi – Brizzi © Futuropolis – 2015

Un album fort, sombre où Louis-Ferdinand Céline joue son propre rôle, celui d’un homme cynique, désabusé et très épris de sa compagne.

Un moment de lecture partagé avec Marilyne. Je vous invite à vous rendre sur Lire & Merveilles pour lire sa chronique.

La Cavale du Docteur Destouches (récit complet)

[Adaptation de la trilogie de Louis-Ferdinand Céline : D’un château l’autre, Nord et Rigodon]

Editeur : Futuropolis

Dessinateurs : Paul BRIZZI & Gaëtan BRIZZI / Scénariste : Christophe MALAVOY

Dépôt légal : septembre 2015 / 96 pages / 17 euros

ISBN : 978-2-7548-1173-6

Le vieil Homme et la Mer (Murat)

En 1952, Ernest Hemingway reçoit le Pulitzer pour « Le vieil Homme et la mer » , une œuvre que Thierry Murat revisite ici.

Murat © Futuropolis – 2014

On est à Cuba, non loin de la Havane, dans les années 1950. Ici, la journée, les rues sont désertes. Les habitants se protègent du soleil écrasant. Les tons vifs des façades des maisons bariolent le paysage. L’océan vient lécher les pieds des maisons qui sont en bordure de la plage. Le bleu majestueux de l’océan flirte avec le bleu éclatant du ciel.

« Ici, lorsque vous êtes fini, plus bon à rien, on dit que vous êtes salao. Ce qui est la pire des insultes pour dire que la chance vous a abandonné. Mais ici, on dit aussi que c’est au moment où la nuit est la plus noire que va se lever le jour… »

Lorsque le soleil commence sa phase descendante, les rues recommencent à s’animer peu à peu. Quelques badauds çà et là. Un enfant rejoint le port en courant. Comme chaque jour, le vieux rentre de sa journée de pêche. Dans le fond de sa barque, quelques filets sont déposés, quelques affaires… pas un seul poisson. Cela fait des mois qu’il n’attrape plus rien. La dernière chose qu’il est parvenue à attraper, c’est l’amitié de cet enfant qui l’attend tous les soir lorsqu’il rentre au port. Il sait qu’aujourd’hui encore, l’enfant sera triste de le voir rentrer bredouille mais qu’il n’en dira rien. Il sait qu’ils auront quelques heures à passer ensemble, qu’ils parleront de baseball, qu’ils se rappelleront le temps où ils pouvaient pêcher ensemble… que le vieux lui racontera ses vieilles histoires, celles qui appartiennent au temps où il n’était pas salao. Aujourd’hui, cette déveine l’accable, le tasse, le rend plus vieux encore. Jusqu’au jour où le vieux part plus loin que d’habitude, à la pêche aux gros. Il s’installe au large avec la ferme conviction de montrer que le vent a tourné. Il veut retrouver sa dignité. Le vieux sera le premier surpris de constater que la chance lui sourit à nouveau. Un énorme espadon s’est accroché à une de ses lignes. Entre l’homme et le poisson, un long combat s’engage. Il durera trois jours et trois nuits.

Face à Hemingway, l’enfant raconte son amitié avec ce vieil homme. Il lui raconte comment il a grandi à ses côtés. Il parle du vieil homme avec respect. Il l’admire. Il le connaît aussi mieux que personne. Quelques passages s’incrustent dans le scénario pour montrer ce tête-à-tête entre l’écrivain et l’enfant pêcheur. Le romancier ponctue le long récit de l’enfant, pose quelques questions, demande des précisions. Pour cette adaptation, Thierry Murat fait d’Hemingway un personnage à part entière, un passeur d’histoires qui récolte un témoignage qu’il couchera ensuite sur papier. Cela donne une jolie dimension à cette fiction et sème le trouble : réalité ou fiction ?

Le vieil Homme et la Mer – Murat © Futuropolis – 2014

Mais c’est l’enfant qui est notre guide principal dans ce voyage nostalgique. Hemingway s’efface toujours très vite même si l’on perçoit le regard bienveillant qu’il pose sur le jeune pêcheur. Ce dernier est un narrateur hors pair qui n’écarte aucun détail. Ni le son d’une voix, si l’odeur des embruns marins, ni l’amplitude d’un geste. Il n’omet rien. Il fait des pauses dans son récit pour que son interlocuteur prenne la mesure de ce qu’il vient de dire. Durant ces instants de silence, le temps est comme suspendu. Ce suspense nous ferre. A l’instar du poisson, notre curiosité nous a fait mordre à l’hameçon et plonger toujours plus loin dans la découverte de ce témoignage.

Santiago, grand-père, toi… Dans la bouche de l’enfant, le prénom du vieux est prononcé avec respect. Entre eux, il y a de l’estime et de l’amour, de la complicité aussi. L’enfant a une tendresse particulière pour ce vieux. C’est un amour semblable à celui qu’un enfant porte à son grand-père. Il scrute l’ancien, se nourrit de lui, le protège et apprend à son contact.

« Sa peau, ses cheveux, ses souvenirs, tout chez lui était vieux. Sauf son regard, qui brillait encore comme un soleil rasant sur la crête des vagues. »

Entre voix-off et échanges interactifs, le scénario trouve très vite sa mélodie, son rythme. Thierry Murat sublime le texte d’Ernest Hemingway. Il nous fait passer de l’ocre au bleu, du jour à la nuit, de la chaleur à la nostalgie, du récit au silence… puis vient le moment de ce combat fantastique entre le vieux pêcheur et un gigantesque espadon. Ils se sont défiés au bras de fer. L’homme et le poisson vont puiser dans leurs forces physiques et psychiques.

Superbe ! Les mots d’autres lecteurs :

Noukette : « Si le texte est une merveille, le dessin élégant de Murat le magnifie. L’alliance des deux est un petit miracle sans aucune fausse note. Intense et unique. »

Jérôme : « Le texte d’Hemingway, au symbolisme un peu simpliste et trop évident, tenait surtout par la beauté de son écriture. Cette adaptation très fidèle m’a embarqué par son esthétisme. »

Yvan : « Les grandes cases et l’absence de bulles permet de restituer l’immensité de l’océan et la solitude du vieil homme, tout en permettant de se concentrer sur des textes qui se retrouvent magnifiés par les superbes planches de l’artiste. »

Moka : « La palette de Murat est d’une richesse sans nom et rythme à merveille ce ballet maritime,  permettant au temps qui passe d’enrober de ses ambiances et de ses nuances, une histoire qui n’est pas qu’une simple partie de pêche. »

Noctenbule : « Si vous aimez les voyages tout en délicatesse, en lenteur et en sensibilité, montez dans ce bateau pour aller vers Cuba à la rencontre du vieil homme qui aime la mer. »

Sabine : « Thierry Murat s’est emparé du roman d’Hemingway, de la pensée et sagesse, d’en retranscrire sa poésie, la lutte, la conversation entre un homme et un poisson, entre la vie et la mort. »

Le vieil Homme et la Mer (récit complet)

Editeur : Futuropolis

Dessinateur & Scénariste : Thierry MURAT

Adapté du roman d’Ernest HEMINGWAY

Dépôt légal : octobre 2014 / 128 pages / 20 euros

ISBN : 978-2-7548-0948-1

L’Ours est un écrivain comme les autres (Kokor)

En 2016, les éditions Cambourakis font entrer dans leur catalogue la traduction de « L’Ours est un écrivain comme les autres » de l’auteur américain William Kotzwinkle. Me voilà plongée dans sa lecture. L’ouvrage m’interpelle même si quelques longueurs chatouillent régulièrement mes humeurs en raison de quelques longueurs… Mais le mouvement des personnages me séduit. Ce qui leur arrive m’amuse et la lecture ainsi faite de notre société et de ses dérives est à la fois drôle, cynique, cinglante et pertinente. Cerise sur le gâteau, l’écriture descriptive de Kotzwinkle nous demande peu d’efforts pour imaginer les scènes et les décors. De quoi est-il question ? Voilà, voilà, je vous explique :

Kokor © Futuropolis – 2019

Arthur Bramhall est un américain en quête de reconnaissance. Ce professeur déprime dans sa chaire universitaire. Il a pris un congé sabbatique pour se consacrer pleinement à l’écriture. Il rêve de notoriété et nourrit beaucoup d’espoirs dans un écrit mais ceux-ci partent en fumée lors d’un violent incendie qui détruit sa maison.

« Cette nuit-là un incendie faisait rage dans un vieux chalet. Les flammes indifférentes se nourrissaient maintenant des feuilles d’un manuscrit tout juste achevé. »

Depuis, Arthur a fait reconstruire son chalet avec l’argent qu’il a touché de l’assurance et réécrit son manuscrit. Parvenu à ses fins et satisfait du résultat, il ressent l’envie de fêter l’aboutissement de son travail.

Avant de partir, il place le manuscrit dans une mallette qu’il cache dans la cavité creuse d’un tronc d’arbre. Non loin de là, un ours assiste à la scène. Piqué par la curiosité, et pensant que la mallette contient des pots de miel, l’ours attend le départ de l’écrivain pour s’enquérir du contenu de ce précieux butin. Surpris de tomber nez-à-nez avec le manuscrit d’un roman, le plantigrade réfléchit à toute vitesse ; si les humains aiment lire, c’est que les livres valent de l’argent. Et avec de l’argent, on peut acheter quantité de pots de miel ! Voilà qui est alléchant !! Ni une ni deux, il décide de se rendre à New-York avec son joli magot. En chemin, l’ours ambitieux se crée une identité et c’est sous le nom de Dan Flakes qu’il emprunte malgré lui le chemin qui le mène droit à la célébrité.

« PittoResque ! »

C’est donc un ours gourmand qui prend les rênes du récit. Alléché par l’idée d’accéder à quantité de pots de miel, il entre sans se méfier dans la communauté des hommes. Incapable d’en comprendre les codes, il se laisse porter comme un pantin. Mais il reste naturel et son caractère imprévisible provoque des situations totalement loufoques. Le plantigrade est placide et se montre bien décidé à répondre lui-même à ses envies les plus folles. Tant qu’à la clé, il ait de quoi manger… il a tout pour être heureux.

« Sa voix, on dirait la corne du ferry de Staten Island ! »

L’Ours est un écrivain comme les autres – Kokor © Futuropolis – 2019

Surprenante idée que celle de William Kotzwinkle d’utiliser un ours à la truffe humide, qui roule les « R » comme personne et s’amourache des humains, de leurs maux, de leurs mots… pour singer nos propres défauts et la passivité que l’on a à regarder dériver nos sociétés sous l’influence du capitalisme. Sans aucun complexe pour sa grosse bedaine et son excessive pilosité, cet ours débonnaire va susciter chez nous (lecteurs) de belles émotions, beaucoup de sympathie et l’image d’un personnage réellement rassurant. C’est totalement fou de constater à quel point on est bien à son contact. Pour équilibrer cet excès d’aménité… il y a tout ce qui compose l’environnement du plantigrade.

En toile de fond, l’ambiance opère. Le poids des mots joue un jeu aussi subtil que sournois. Il y a d’abord le fait que chaque personnage secondaire ne voit la vie que par le biais des intérêts qu’il peut en tirer. Puis il y a le reste… Les coups de pub savamment étudié, le jeu des non-dits et celui des journalistes, les soirées de promotion, les stratèges éditoriaux, le placement de produits par la voie des services de presse, des interviews et des plateaux télé… On assiste à la construction insensée d’une idole, d’un mythe, d’une mode. Et tout cela nait de quoi ? De la naïveté désarmante d’un individu. Sa candeur est prise pour du génie… et ce génie emballe les esprits.

« Il faut capitaliser là-dessus »

L’air de rien, Alain Kokor nous embarque sur le fond autant que sur la forme. Dans des tons ocres-sépia, on découvre le parcours de cet ours comme dans un rêve. Le coup de crayon à la fois tendre et espiègle d’Alain Kokor ravit les pupilles et le propos ravit l’esprit. C’est doux et piquant à la fois, à la fois irréel et pourtant bien ancré dans notre société. Alain Kokor a extrait l’essentiel du roman de Kotzwinkle, ce qui fait sens, ce qui rend drôle, ce qui nous tient en haleine et en alerte. Je n’ai rien retrouvé des lourdeurs de ma lecture du roman, j’ai savouré et me suis laissée surprendre une seconde fois par le dénouement. Il n’y a qu’un seul passage [du texte de Kotzwinkle] que je n’ai pas retrouvé mais le cahier graphique inséré en fin d’album vient lever le voile sur cette absence et reprend en substance l’extrait mis au silence.

Sous la plume de l’ami Kokor, je me suis surprise à aimer de nouveau cette Amérique-là, à la fois lobotomisée, formatée et pourtant si gourmande d’accueillir la nouveauté, l’originalité… si capable de nous faire croire qu’à l’impossible nul n’est tenu. Et tandis que le plantigrade flirte avec les étoiles, l’écrivain perdu [Arthur Bramhall] fait le mouvement inverse en revenant peu à peu à l’état de nature [cerise sur le gâteau, on reconnaît en lui les traits d’un personnage qui est familier des amateurs de l’auteur et que l’on côtoie dans « Kady » ou encore dans « Le commun des mortels » ]. La question est entière de savoir laquel de ces deux énergumènes est le plus clairvoyant ? De l’homme ou du plantigrade, qui se fourvoie et qui s’épanouit ?

« Rock and Roll boRdel !! »

 « L’Ours est un écrivain comme les autres » est une succulente fable urbaine et Alain Kokor l’illustre d’une douce folie qui nous enchante.

Le roman est chroniqué ici sur le blog.

Jolie lecture commune avec Sabine et Noukette

et puisque nous somme mercredi, je saute sur l’occasion pour rejoindre les « BD de la semaine » qui se rassemblent aujourd’hui chez Stephie.

L’Ours est un écrivain comme les autres (récit complet)

Editeur : Futuropolis

Dessinateur & Scénariste : Alain KOKOR

Dépôt légal : octobre 2019 / 128 pages / 21 euros

ISBN : 978-2-7548-2426-2

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