Mon voisin Raymond (Troub’s)

Troub’s © Futuropolis – 2018

La maison de Troubs est tapie dans la campagne, en Dordogne. Seul un petit bois la sépare d’un modique hameau où vit Raymond, un vieil homme devenu son ami. D’une rencontre à l’autre, une amitié est née entre les deux hommes que plusieurs générations séparent.

Un album pour prendre le temps de profiter de l’instant présent… de contempler…
La nature dans sa robe automne. Le bal des oiseaux, la valse des feuilles, les odeurs de la terre…
La campagne endormie sous les frimas de l’hiver. Les gros manteaux, l’odeur du café chaud, la chaleur fruitée de la gnôle…
Le printemps et sa traîne joyeuse…
Les chaleurs estivales qui nous font vivre au ralenti…

Au rythme des saisons, on suit le quotidien tranquille des lieux et l’on découvre le quotidien de Raymond. Les conversations sont faites de peu de choses, d’un oiseau qui passe, de la météo ou de vieux souvenirs.

Un coup de main pour tailler la vigne, couper du bois ou boire un canon… l’intérêt de cet album est finalement un pied-de-nez au rythme effréné que l’on a tous. Ici, on est dans une bulle où le temps passe lentement… au rythme de la nature, de la cueillette des fruits et de la récolte du potager. A force de le côtoyer, Troub’s parvient à anticiper les questions de son ami Raymond.

Des petites phrases courtes, souvent des mots répétés, comme une lente leçon de la vie que son voisin lui raconte patiemment. Observer la nature, apprendre à faire des choses, à savourer, à observer, écouter, sentir…

Un soutien, une oreille, un rire… une bonne bouffée d’air au final.

La chronique de Jérôme.

Mon Voisin Raymond

One shot
Editeur : Futuropolis
Dessinateur / Scénariste : TROUB’S
Dépôt légal : mars 2018
96 pages, 17 euros, ISBN : 978-2-7548-2063-9

Bulles bulles bulles…

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Mon voisin Raymond – Troub’s © Futuropolis – 2018

Cintrée (Loyer)

 

Loyer © Futuropolis – 2018

Tout commence il y a quelques années alors que Jean-Luc Loyer se rend aux obsèques de sa nièce, partie bien trop jeune… Elle avait 22 ans. Elle a choisi de se donner la mort. Cet album lui est dédié, un album autobiographique mais romancé.

…. Et c’est donc à toi que je dédie cette histoire, Petite Fleur, car sans le savoir, et au-delà de toute ma tristesse, tu venais de bouleverser ma vie.

Quelques années plus tard, Jean-Luc Loyer tente de s’y retrouver dans une relation affective qu’il entretient avec une femme mariée ; cette dernière refuse de quitter son mari pour « une vie sans lendemain » … un problème de surpoids… des fins de mois très difficiles… et un manque de confiance et d’estime en soi assez conséquents.

Puis il décroche un emploi ; rien que cet évènement, en soi, le fait sortir de son marasme, de sa routine et de la galère. Chargé entre autres de former Eléonore, la fille du patron, il va surtout apprendre à côtoyer cette jeune femme aussi morose que surprenante. Entre la dépression, l’anorexie et les nombreuses tentatives de suicide qu’elle a faites, Eléonore est une écorchée vive. Jean-Luc Loyer y voit là l’occasion de se « racheter » du fait de ne pas avoir été présent auprès de sa nièce. Il va tendre la main à sa collègue qui va petit à petit devenir une amie. Il va tenter de l’aider à se redresser et à combattre ses démons.

Un récit touchant, discret et intimiste. Voilà ce que nous propose Jean-Luc Loyer en nous permettant d’entrer un peu dans son intimité. Des questions personnelles, des doutes, des peurs et quelques angoisses, voilà ce qu’il livre à nos regards curieux, sans jamais livrer l’élément superflu et tout en préservant cette pudeur que l’on sent. Un témoignage rare, presque fragile tant on sent qu’il touche à quelque chose qui n’est pas encore cicatrisé… ou mal cicatrisé. Jusqu’à présent, j’avais eu l’occasion de lire deux de ses albums, des récits engagés, l’un taillant un costard à la société de consommation (c’est l’excellent « Le Grand A » réalisé en collaboration avec Xavier Bétaucourt) et l’autre revenant sur la condition des mineurs au début du XXème siècle (il s’agit de « Sang noir » qui est un bon documentaire édité chez Futuropolis).

On suit donc le narrateur dans le récit de cette période particulière de sa vie. Il se démène avec ses propres difficultés, semble avoir abdiqué face aux problèmes qu’il rencontre (chômage, difficulté à percer dans le secteur de la bande dessinée, agir sur ce rapport problématique qu’il entretient avec la nourriture…) mais il garde le cap malgré tout et cela se révèle payant.

Un récit simple, sans démonstrations excessives, sans exploits autres que ces petites victoires que l’on gagne de temps en temps sur la vie, la routine ou la maladie. Un récit plein d’humanité qui n’est pas allé jusqu’à m’ébranler mais qui m’a touché par sa sincérité, son humilité… et finalement la réflexion qu’il sous-tend. Tendre une main sans rien attendre en retour. Prêter une oreille attentive et accorder un peu de temps à l’autre, cet autre en morceau, cet autre bringuebalé par la vie… et grandir à son contact, se remettre en question et avancer doucement, pas à pas, vers un mieux.

Un album qui ne fera peut-être pas de grands remous mais qui, à son échelle, sait toucher le lecteur et lui insuffler l’idée de peut-être, un jour, arriver à sortir de son petit confort de vie pour tenter d’améliorer celui de ceux qui nous entoure. Une catharsis… et un regard humble et maladroit sur la maladie mentale.

Cintré(e)

One shot
Editeur : Futuropolis
Dessinateur / Scénariste : Jean-Luc LOYER
Dépôt légal : février 2018
136 pages, 20 euros, ISBN : 978-2-7548-1684-7

Bulles bulles bulles…

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Cintré(e) – Loyer © Futuropolis – 2018

Notes pour une histoire de guerre (Gipi)

Gipi © Futuropolis – 2018

Ils sont trois amis : Christian, P’tit Killer et Giuliano.

– T’as perdu des points Killer.
« Perdre des points » . C’était une de nos expressions. « Perdre des points… » On perdait des points chaque fois qu’on n’était pas assez durs. Quand on tombait de mob ou qu’une gonzesse nous envoyait bouler. Et ça, ça arrivait déjà avant la guerre.

Trois adolescents livrés à eux-mêmes. Leur pays est en guerre. Pour s’en sortir, il faut montrer les dents, jouer des coudes et se débrouiller. Leur repaire, il est là-haut sur la colline. Les trois faisaient la loi, leurs propres lois, et vivaient de petits larcins. En bas, les villages sont en partie détruits par les bombes.

Les attaques avaient lieu la nuit. Il y avait un village à l’heure du diner, et le matin il n’y en avait plus.

Un jour, alors qu’ils cherchent à vendre des pièces détachées de voiture, les garçons font la connaissance de Felix, un milicien trafiquant. Et là, c’est d’un tout autre business dont il va être question. Felix remarque les capacités de P’tit Killer dans lequel il se voit quand il était jeune. Le mercenaire va alors prendre les trois ados sous son aile et former P’tit Killer. Ce dernier va devenir son homme de main.

Notes pour une histoire de guerre – Gipi © Futuropolis – 2018

« Notes pour une histoire de guerre » décrit un monde d’hommes dans lequel les rapports humains sont un rapport de force entre dominants et dominés. Un monde aux codes âpres, rugueux, anguleux. Un monde où l’on survit, où il n’y a de chance que celle que l’on sait saisir… comme à la roulette russe.

Gipi décrit un pays en guerre sous le regard de ceux qui sont à l’arrière des lignes. Il parle du quotidien des civils qui tentent de survivre en s’affranchissant des règles habituelles. Ces trois jeunes réinventent la vie à leur manière. Ils se déplacent dans des paysages en ruines, à l’affût du danger. Ils rejettent la peur et la terreur. Des gosses, ce ne sont rien d’autres que des gosses qui jouent aux adultes pendant que les adultes jouent à la guerre grandeur nature. Que savent ces gamins de leur patrie ? Que savent-ils des raisons du conflit ? Le scénario est silencieux à ce sujet, nous donnant l’impression d’un monde à la dérive.

– Mais quel rapport ? Cette guerre-là, c’était pas la nôtre.
– Ah non ? Et pourquoi ? A quelle distance de ta pomme doivent exploser les bombes pour te faire dire qu’une guerre est la tienne ?

« Notes pour une histoire de guerre » a été écrit bien avant « La Terre des fils » mais on retrouve ce thème de l’enfant livré à lui-même dans un monde décharné, au bord du gouffre, sans foi ni loi, un monde à modeler. Le dessin fragile campe des gueules imberbes et charismatiques. Les corps parfois désarticulés qui se déplacent sur de magnifiques paysages en noir et blanc d’où la couleur jaillit naturellement de notre imagination.

Malgré l’austérité de cet univers, on s’installe immédiatement dans le trio principal. Le devenir de ces gamins nous soucie, les solutions qu’ils bricolent pour survivre nous inquiètent et nous fascinent. Superbe album de Gipi qui a obtenu le Prix René Goscinny en 2005 et le Fauve du meilleur album en 2006.

Une lecture partagée avec les bulleurs de « La BD de la semaine » . Retrouvez tous les liens des participants chez Moka.

Notes pour une histoire de guerre

One shot
Editeur : Futuropolis
Dessinateur / Scénariste : GIPI
Dépôt légal : janvier 2018
144 pages, 23 euros, ISBN : 978-2-7548-2448-4

Bulles bulles bulles…

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Notes pour une histoire de guerre – Gipi © Futuropolis – 2018

Seule (Lapière & Efa)

Lapière – Efa © Futuropolis – 2018

Espagne, fin de l’été. Dans ce village de Catalogne, le calme n’est qu’apparent. Ailleurs, aux portes de ce village, la guerre gronde.

Lola a sept ans et ne se rappelle plus de ses parents. Séparée d’eux depuis trois ans pour une raison qui lui échappe, elle baguenaude à la manière des enfants.

Tous les soirs, allongée sur sa paillasse faite de feuilles de maïs séchées, l’enfant faisait des exercices de mémoire. Elle cherchait à ne pas oublier les visages de sa mère et de son père. Ce n’est pas facile de lutter contre le temps, ce n’est pas ce qui est demandé à une enfant de cet âge-là.

Les jours se suivent et Lola regarde les cochons et s’amuse avec des riens. Son grand-père lui a expliqué que le pays était en guerre mais Lola, du haut de ses sept ans, n’y comprend pas grand-chose. Et puis de guerre ici, elle ne voit rien. La vie se poursuit comme avant.

Jusqu’au jour-où la guerre devient une réalité. Où le bruit des bombes lâchées par les avions franquistes fait trembler les murs des maisons en pleine nuit, détruisant tout et obligeant les villageois à prendre la fuite. S’ouvre alors une période de sa vie où Lola va devoir apprendre à vivre dans les bois avec ses grands-parents pour tenter de survivre.

Seule – Lapière – Efa © Futuropolis – 2018

Sur le site de l’éditeur, on apprend que « L’histoire de Seule est basée sur les souvenirs de Lola, 83 ans, la grand-mère de la femme de Ricard Efa, qui lui a raconté son incroyable périple à travers un pays en guerre » .

Ricard Efa dessine. Il nous montre ces paysages d’une autre époque, d’un temps où notre partie du continent ne trouvait pas encore le repos pacifique comme aujourd’hui. Vivre dans un pays occupé, dans un pays déchiré, nous ne connaissons plus. C’est délicatement que l’illustrateur nous montre l’envers du décor, qu’il accompagne un scénario qui contient bien plus de violence que ces tableaux qui s’exposent à notre regard. Nous ne sommes pas heurtés par les affres de la guerre. Le dessin est délicat, les couleurs sont printanières, Lola est rayonnante et échappe aux griffes du conflit et cela est en grande partie dû à son jeune âge. On évolue comme dans un tableau de Monet (peintre sur lequel il avait travaillé à l’occasion d’un précédent album réalisé avec Salva Rubio). Des touches de lumière se posent naturellement sur la végétation et adoucissent la chaleur étouffante de l’été.

La guerre découpe les familles.

Denis Lapière quant à lui couche si bien sur papier le témoignage de Lola qu’on a l’impression qu’il la connaît personnellement. Son meilleur récit reste pour moi « Le Bar du vieux français » mais j’ai retrouvé ici cette étroite relation avec le personnage permettant une forme d’attachement. Est-ce le fait que l’héroïne est une enfant qui provoque ainsi autant d’empathie chez le lecteur ? Quoi qu’il en soit, voilà une belle plongée teinte de nostalgie dans les méandres de la guerre civile espagnole.

Un témoignage tout en douceur qui ouvre une fenêtre sur un épisode douloureux de l’histoire espagnole. J’ai bien aimé.

La chronique de Mylène.

Seule – D’après les souvenirs de Lola

One shot
Editeur : Futuropolis
Dessinateur : Ricard EFA
Scénariste : Denis LAPIERE
Dépôt légal : janvier 2018
72 pages, 16 euros, ISBN : 978-2-7548-2099-8

Bulles bulles bulles…

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Seule – Lapière – Efa © Futuropolis – 2018

La vie devant soi (Gary & Fior)

Gary – Fior © Futuropolis – 2017

Momo « n’a pas été daté » mais ce gamin sait qu’il a à vue de nez environ 10-11 ans.

Momo ne connaît pas ses parents. Il sait seulement que sa mère se « défend avec son cul » quelque part dans un quartier de Paris.

Momo a été confié à Madame Rosa, une vieille pute qui, quand elle n’a plus eu l’âge de faire le tapin, s’est reconvertie et a ouvert une pension de famille qui accueille des enfants de prostituées. Madame Rosa vit des mandats mensuels que les putes lui versent pour payer la garde des gamins. Quand un paiement cesse, Madame Rosa continue malgré tout à garder le mouflet, n’ayant pas le cœur de le confier à l’Assistance Publique.

L’univers de Momo, c’est Belleville : son quartier. L’école qu’il quittera tôt après avoir expérimenté le racisme de ses camarades. Le bar du coin où il retrouve le vieux Monsieur Hamil qui a arrêté de vendre ses tapis, le docteur Katz, Madame Lola le travesti sénégalais et les autres gosses de la pension de Madame Rosa.

Momo à la recherche de ses origines. De son identité. Qui est sa mère ? A-t-il un père ? Pourquoi ne viennent-ils jamais le voir le dimanche comme le font les mères des autres gamins ?

Momo c’est tout un univers qu’il habite. Les frontières de son quartier lui offrent toute la liberté possible mais à 10 ans, que peut bien comprendre Momo de ce monde-là ? Un monde dans lequel les adultes offrent des réponses qu’ils laissent en suspens et dont l’enfant comble les brèches comme il peut.

Momo se croit « proxynète » …

Puis elle a demandé sa robe de chambre rose mais on a pas pu la faire entrer dedans parce que c’était sa robe de chambre de pute et elle avait trop engraissé depuis quinze ans. Moi je pense qu’on respecte pas assez les vieilles putes, au lieu de les persécuter quand elles sont jeunes. Moi si j’étais en mesure, je m’occuperais uniquement des vieilles putes parce que les jeunes ont des proxynètes mais les vieilles n’ont personne. Je prendrais seulement celles qui sont vieilles, moches et qui ne servent plus à rien, je serais leur proxynète, je m’occuperais d’elles et je ferais régner la justice. Je serais le plus grand flic et proxynète du monde et avec moi personne ne verrait plus jamais une vieille pute abandonnée pleurer au sixième étage sans ascenseur.

… et Momo croit des tas de choses mais finalement, il a ses définitions bien à lui du racisme, de l’amour, de la contraception, de la maladie, de l’épilepsie, de la sénilité…

Alors Momo se trompe de mots mais il ne sait pas. Une crise d’amnésie est pour lui une « crise d’amnistie » , l’état d’hébétude est un « état d’habitude » et j’en passe.

Un roman troublant sur l’amitié d’un garçon et d’une vieille dame. Un roman d’apprentissage où le personnage principal tente d’acquérir les armes qui lui serviront dans sa vie d’adulte. Mais quelle idée a-t-il de cette société normée et conventionnelle ? Il a sa propre idée, ni très loin de la vérité ni très près de la réalité.

Un roman sauvage où l’enfant se bat avec l’idée qu’il se fait de la vie. Une vie dure, dans la misère mais la tendresse et la complicité de Madame Rosa la lui rend plus douce. A ses côtés, il s’apaise et se construit des réponses. Poète à sa façon, il est pragmatique et tire ce qu’il peut comme leçon de ses expériences.

L’écriture de Romain Gary (sous le pseudonyme d’Emile Ajar) m’a donnée du fil à retordre. Chaque pause dans la lecture impliquait que lorsque je reprenais l’ouvrage, je devais accepter ce laps de temps nécessaire pour s’habituer au rythme et à la construction si singulières des phrases. La pensée d’un presque adolescent dans tout ce qu’elle a d’hésitant, de rugueux, de râpeux et de naïf. Lire « La vie devant soi » c’est faire l’expérience d’une ponctuation capricieuse, c’est se heurter à une structuration parfois illogique de la pensée, c’est côtoyer des métaphores pleines de non-sens et d’absurde… des métaphores qui pourtant nous montrent parfaitement comment ce jeune individu-là se place dans le monde et pense son rapport au monde.

Et puis le pauvre, il doit porter un amour trop grand pour lui. Cet amour qu’il voue à Madame Rosa, SON repère, SON pilier, elle sans qui il n’aurait pas connu la chaleur d’un foyer. Elle qui parle de « son trou juif » , un espace vis-à-vis duquel Momo mettra du temps à comprendre l’utilité et qui n’est autre qu’un lieu rassurant pour Madame Rosa encore très affectée par les traumatismes de la guerre et son expérience des camps de concentration.

Une écriture indocile, intranquille, immature comme peut l’être cet enfant qui n’en est plus vraiment un. Un enfant qui a grandi tordu et qui met tout son cœur à se tenir droit… mais c’est contre sa nature. Un enfant qui construit une image de la société comme un château de cartes et avec beaucoup d’imaginaire. Les illustrations de Manuele Fior mettent délicatement en valeur ce fragile édifice.

Extraits :

Page 11 : « Au début je ne savais pas que je n’avais pas de mère et je ne savais même pas qu’il en fallait une. Madame Rosa évitait d’en parler pour ne pas me donner des idées. Je ne sais pas pourquoi je suis né et qu’est-ce qui s’est passé exactement. Mon copain le Mahoute qui a plusieurs années de plus que moi m’a dit que c’est les conditions d’hygiène qui font ça. Lui était né à la Casbah à Alger et il était venu en France seulement après. Il n’y avait pas encore d’hygiène à la Casbah et il était né parce qu’il n’y avait ni bidet ni eau potable ni rien. Le Mahoute a appris tout cela plus tard, quand son père a cherché à se justifier et lui a juré qu’il n’y avait aucune mauvaise volonté chez personne. Le Mahoute m’a dit que les femmes qui se défendent ont maintenant une pilule pour l’hygiène mais qu’il était né trop tôt. » (La Vie devant soi)

Page 53 : « Madame Rosa se tourmentait beaucoup pour ma santé, elle disait que j’étais atteint de troubles de précocité et j’avais déjà ce qu’elle appelait l’ennemi du genre humain qui se mettait à grandir plusieurs fois par jour. Son plus grand souci après la précocité, c’était les oncles ou les tantes, quand les vrais parents mouraient dans un accident d’automobile et les autres ne voulaient pas vraiment s’en occuper mais ne voulaient pas non plus les donner à l’Assistance, ça aurait fait croire qu’ils n’avaient pas de cœur dans le quartier. C’est alors qu’ils venaient chez nous, surtout si l’enfant était consterné. Madame Rosa appelait un enfant consterné quand il était frappé de consternation, comme ce mot l’indique. Ça veut dire qu’il ne voulait vraiment rien savoir pour vivre et devenait antique. C’est la pire chose qui peut arriver à un môme, en dehors du reste. »

Page 136 : « Je comprenais bien que c’était chez elle l’effet du choc récapitulatif qu’elle avait reçu en voyant les endroits où elle avait été heureuse, mais des fois ça n’arrange rien de comprendre, au contraire. Elle était tellement maquillée qu’elle paraissait encore plus nue ailleurs et faisait avec ses lèvres des petits mouvements en cul de poule absolument dégueulasses. Moïse était dans un coin en train de hurler, mais moi j’ai seulement dit « Madame Rosa, Madame Rosa » et je me suis précipité dehors, j’ai dégringolé l’escalier et je me suis mis à courir. Ce n’était pas pour me sauver, ça n’existe pas, c’était seulement pour ne plus être là. » (La Vie devant soi)

La Vie devant soi

Récit complet
Editeur : Futuropolis
Auteur : Romain GARY (Emile AJAR)
Illustrateur : Manuele FIOR
Dépôt légal : novembre 2017
232 pages, 26 euros, ISBN : 978-2-7548-2153-7

Bulles bulles bulles…

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La vie devant soi – Gary – Fior © Futuropolis – 2017

Prends soin de toi (Mardon)

Mardon © Futuropolis – 2017

Achille vient d’acheter un appartement et doit faire quelques travaux de rénovation avant de prendre totalement possession des lieux. Il a trois mois pour remettre l’appartement en état ; entre les week-ends et ses vacances d’été qui arrivent, il devrait y arriver. Il doit aussi apprendre à éviter la concierge suffisamment volubile pour ne pas être envahissante… mais qui peut parfois être source de précieuses informations…
Quoi qu’il en soit, les travaux vont permettre à Achille de se défouler et de changer d’habitudes ; sa rupture affective est encore (trop) présente à son esprit…

Gratter. Poncer. Décaper. Frotter. Effacer. Nettoyer. Décoller. Reboucher. Colmater.

… s’user, s’acharner… un peu comme dans ces textes de Pérec ( « Espèces d’Espaces » aux éditions Galilée)… voilà qui aide à se vider la tête. En décollant le vieux linoleum de l’entrée, il découvre une lettre adressée à l’ancienne propriétaire par un certain « Tristan Vlanek » en 1976 ! Achille finit par ouvrir l’enveloppe et découvre une lettre d’amour pleine de tendresse. Il apprend aussi que Tristan s’est installé à Marseille et après une rapide recherche, il constate qu’un « Tristan Vlanek » vit toujours dans la cité phocéenne.

La lettre était comme un fantôme qui m’empêchait d’emménager.

Il décide finalement de profiter de ses vacances pour aller remettre cette lettre à Tristan. Les travaux attendront son retour. Il prépare quelques affaires, enfourche son Vespa et descend dans le Sud de la France.

Prends soin de toi – Mardon © Futuropolis – 2017

En avant pour un road-trip que l’on espère ressourçant. On perçoit très vite l’intérêt que ce voyage peut avoir pour le personnage principal. Bien sûr, Grégory Mardon n’en dit rien (du moins pas de façon frontale). Il laisse son personnage suivre son petit bonhomme de chemin et se briser l’échine à poncer le plancher. Il le laisse attraper doucement cette idée d’aller remettre cette lettre à son expéditeur.

On coupe. A l’instar du personnage, on quitte la ville et son rythme, sa morosité qui peut faire ressasser. Le scénariste part, en même temps que son personnage. Il fait défiler le paysage. La Bourgogne et ses cépages, le Rhône, l’Ardèche… il dévore les kilomètres, le paysage change, se vallonne, la route serpente entre les cols. Canaux, lacs, rivières… on descend jusqu’à la mer en profitant de ce vent de liberté sans aucune contrainte ni souci du temps qui passe. Un instant si rare.

Je zigzague, je flâne… Je suis libre d’avancer ou de m’arrêter, de me perdre et me retrouver. Je fais ce qu’il me plaît.

Les dessins de Grégory Mardon sont très agréables et accompagnent cette fuite à peine déguisée. Le lecteur s’accroche à cet homme en sursis ; privé d’amour, il est au bord de l’étouffement. Il s’obstinait, il s’entêtait et se perdait dans sa propre vie jusqu’à ce qu’il enfourche son scooter. Il trace, il met de la distance et kilomètre après kilomètre, il trie ses souvenirs, range sa mémoire, isole son ressentiment et commence à se reconstruire.

« Prends soin de toi » est un album agréable. Il se lit d’une traite, on n’a aucune difficulté à s’installer aux côtés de cet homme, on est même curieux de voir ce qu’il va devenir. Pourtant, je crois que j’avais des attentes démesurées par rapport à cette lecture. Je m’attendais à quelque chose de plus fort, de plus profond… je pensais que l’introspection de cet homme serait plus torturée. Là, sa souffrance est réelle, la séparation l’a blessé… mais j’ai eu comme l’impression que ce voyage n’était qu’effleuré, comme si on restait finalement à la surface, pas très loin de la chute mais toujours dans une zone de confort. Tout cela m’a semblé trop facile et le dénouement est finalement à l’image du reste de l’album : agréable mais sans surprise.

La chronique de Sabine, d’Amandine, Noukette, Mes échappées livresques.

Prends soin de toi

One shot
Editeur : Futuropolis
Dessinateur / Scénariste : Grégory MARDON
Dépôt légal : mai 2017
136 pages, 22 euros, ISBN : 978-2-7548-1605-2

Bulles bulles bulles…

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Prends soin de toi – Mardon © Futuropolis – 2017

Ar-Men (Lepage)

Lepage © Futuropolis – 2017

Ar-Men, le phare situé au large des côtes bretonnes, difficile d’accès, construit sur un roc. Surnommé « L’enfer des enfers » . C’est là qu’Emmanuel Lepage est allé pour un reportage d’Herlé Jouon diffusé dans l’émission Thalassa. C’est là qu’Emmanuel Lepage a imaginé cet huis-clos où Germain – le dernier gardien du phare – vit un événement incroyable après qu’une énorme vague se soit engouffrée dans le phare, emportant les crépis qui recouvraient jusque-là les murs et faisant apparaître des écritures anciennes. Ces écritures sont celles de Moïzez, le premier gardien. Il raconte l’histoire de ce coin de la Bretagne, sa propre histoire et sa participation dans la construction du phare d’Ar-Men.

Emmanuel Lepage. Peut-être avez-vous eu l’occasion de lire Voyage aux Îles de la Désolation, Un printemps à Tchernobyl ou La Lune est blanche ? Des albums magnifiques où la nature règne en maître, où l’auteur sublime des paysages grandioses. Chaque ouvrage est une promesse de voyage et à chaque fois, le dépaysement est garanti.

Ar-Men ne fait pas exception à la règle. On se retrouve une nouvelle fois en pleine mer. On ne vogue pas sur un bateau en direction de terres lointaines mais on prend le cap vers le passé. Après un détour dans les légendes moyenâgeuses, on s’arrête au XIXè siècle. On voit grandir Moïzez puis le scénario prend le temps de raconter l’histoire du lieu. Le phare s’alluma la première fois le 31 août 1881 après plusieurs années de travaux.

Il aura fallu quinze ans de travail, deux cent quatre-vingt-quinze accostages, mille quatre centre vingt et une heures de travail… et un mort. Je deviens le gardien du rêve.

Pour en arriver là, à cette étape cruciale du récit, on aura déjà navigué vers les phares de Bretagne. Tout au long des premières pages de l’album surgissent des phares imperturbables de Bretagne. En les voyant sur ces pages, on prend la mesure de ces constructions solides. Des bâtiments fiers, forts et indestructibles qui restent stoïques face aux vagues qui se déchaînent contre eux. Leurs silhouettes se sont peu à peu installées dans l’histoire de la Bretagne et sont à l’origine de certaines légendes, comme celle du phare de Tévennec où il est question d’une malédiction ; plus aucun gardien ne veut y habiter. Dans ces mers démontées où hurle le vent, d’autres superstitions sont également très tenaces, comme celle de l’Ankou qui voguerait sur le Bag Noz.

Emmanuel Lepage…

… A nul autre pareil pour peindre des paysages sauvages, des mers en colère, des courants bouillonnants, des éléments déchaînés. Ici encore, il nous faire entendre le vacarme des vagues à l’aide de quelques coups de pinceau. Un travail d’artiste. On contemple longuement des vagues qui viennent se fracasser sur les rochers, des vagues capables de tout emporter sur leur passage ou de mettre en pièce une embarcation. Effet boule de neige des sens mis en éveil, on entend le bruit de l’écume qui se dissipe comme une mousse.

Au bout de cette basse froide, un fût de vingt-neuf mètres émerge des flots. Ar-men. Le nom breton de la roche où il fut érigé. Il est le phare le plus exposé et le plus difficile d’accès de Bretagne. C’est-à-dire du monde. On le surnomme « L’Enfer des enfers » . C’est là où je me suis posé, adossé à l’océan. Loin de tout conflit, de tout engagement, je suis libre. Ici, tout est à sa place… et je suis à la mienne.

Après avoir « visité » les phares de Bretagne, on plonge dans les légendes. Celle de l’Ankou bien sûr – qui reviendra à différents moments du récit – et celle du roi Gradlon qui fit construire la Cité d’Ys pour sa fille Dahut.

Germain, le dernier gardien du phare, nous raconte. Il sert de fil rouge à ces différents récits. C’est par sa bouche aussi que nous découvrons la vie et les textes de Moïzez, le premier gardien du phare d’Ar-Men. Germain parle peu mais sa présence est permanente. En voix-off, il nous accompagne dans ce voyage dans le temps. Une fois qu’il nous aura raconté tout cela, il prendra le temps de se raconter à son tour. Sa confidence est inespérée ; j’étais fascinée par ce tête-à-tête.

Le dessin est vivant et chaud, les couleurs se répondent et nous fascinent. C’est dans une atmosphère où le temps est comme suspendu, où l’homme cale son rythme sur la lumière du jour et sur la météo. L’histoire s’installe doucement et on trouve naturellement notre place dans cet huis-clos où la solitude est la compagne de chaque instant. On voit le gardien s’échapper dans ses pensées. Parfois, pour peu qu’il n’y prête attention, il hallucine et laisse le flot de souvenirs le submerger. C’est ainsi que peut surgir, au moment où il s’y attend le moins, l’image de sa petite fille, apeurée par l’immensité noire de la nuit.

Avec la légende de la cité d’Ys, les couleurs crépitent, chaleureuses et lumineuses. Avec l’histoire de Moïzez, on sera dans des tons sépias. Avec Germain, le bleu envahit les planches, envahit le phare, les heures s’écoulent lentement.

On écoute ces hommes, gardiens de phare, et on saisit les rares points communs qu’ils partagent à un siècle d’intervalle. On en prend plein les yeux. On flotte entre passé et présent. On voyage entre les saisons et les périodes de l’histoire, entre l’Histoire et les légendes. On se laisse guider à en perdre toute notion du temps qui passe. On lit, tout simplement. Et je vous recommande chaudement cet album.

Ar-Men

One shot
Editeur : Futuropolis
Dessinateur / Scénariste : Emmanuel LEPAGE
Dépôt légal : novembre 2017
96 pages, 21 euros, ISBN : 978-2-7548-2336-4

Bulles bulles bulles…

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Ar-Men – Lepage © Futuropolis – 2017

Pour ce rendez-vous de la « BD de la semaine », j’avais dit en off : « Boissons à volonté pour ceux qui amènent leur album et qui souhaitent en parler »… Du coup, logiquement, il y a eu un peu de monde… 😛

Jérôme :                                        Blandine :                                          Nathalie :

EstelleCalim :                                          Maël :                                                Enna :

Saxaoul :                                            Karine :                                             Mylène :

Fanny :                                             Noukette :                                                 Natiora :

Blondin :                                          Sabine :                                               Jacques :

Hélène :                                          Amandine :                                            Khadie :

AziLis :                                                  Caro :                                            Soukee :

Eimelle :                                   Psyché des Livres :

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