Ces jours qui disparaissent (Le Boucher)

Le Boucher © Glénat – 2017

Il a 20 ans, il est acrobate dans une petite troupe de cirque. Il aime Gabrielle du fond du cœur et il considère ses amis comme la prunelle de ses yeux. Orphelin à l’âge de 4 ans, il a été adopté. Son père adoptif est mort suite à un AVC mais avec sa mère et sa sœur adoptive, ils forment une famille qui rien ni personne ne pourrait séparer.

Il s’appelle Lubin.

Un jour, lors d’un spectacle, Lubin chute. Sa tête heurte le sol en premier mais il parvient à se relever rapidement et finit son numéro. Avant la fin du spectacle, Lubin est de nouveau sur pieds. Plus de peur que de mal… en apparence. Lubin va rapidement se rendre compte que les choses ne sont plus tout à fait les mêmes. Quand il se couche le soir, il ne se réveille pas avant le surlendemain. Et cela se reproduit systématiquement. Jusqu’au jour où Lubin s’aperçoit que durant ses « absences » , c’est un autre lui-même qui se réveille et qui agit. Lubin ne garde aucun souvenir des agissements de son double. Après le trouble, Lubin tente de trouver des solutions. Il laisse un mot à cet autre lui. La réponse, il la verra au réveil. Une vidéo. Les deux Lubin prennent alors l’habitude de communiquer par vidéo interposées. Ils se présentent, expliquent leurs journées, leurs centres d’intérêt. Jusqu’à ce que la présence de l’imposteur se mette à parasiter la vie de Lubin. Il perd son travail, sa petite amie et peu à peu, le temps lui échappe. Cet autre lui ne se contente plus de lui prendre son corps un jour sur deux mais sur des périodes de plus en plus longues.

J’ai l’impression de disparaître

Ouch !

Ça faisait un moment que je n’avais pas été captivée à ce point par un album. Des coups de cœur, j’en ai eu, je ne dis pas le contraire. Mais de là à être totalement absorbée par la lecture au point de ne pas voir le temps passer… ça faisait un moment.

Là, je dois dire que Timothé Le Boucher m’a espantée. Quand j’ai acheté l’album, j’ai feuilleté. Disons que ce que j’ai vu à ce moment-là correspondait mal à l’idée que je m’en faisais. L’album a ainsi végété pendant un mois dans ma bibliothèque, en attendant sa lecture.

Quand je l’en ai sorti, je pensais me lancer pour quelques pages. Il était tard. Je voyais ça comme une petite mise en bouche avant de le reprendre le lendemain, à partir du début. L’histoire s’ouvre sur ce fameux spectacle où le personnage principal chute. Je n’ai pas compris de suite qu’il s’agissait d’un spectacle alors ces cinq premières pages muettes, ces jeux d’ombres et de lumières dans lesquels le costume blanc dénote sur un décor minimaliste fait de noir charbon et de violet foncé. Je n’ai pas compris que dans cette chorégraphie où l’on voit Lubin danser face à son costume (ce dernier semble vivant), il y a là comme une prémonition… comme un présage de ce qui va arriver. Il y a le corps… et l’esprit.

J’ai tout de même mis un peu de temps à me faire à ces silhouettes trop nettes, à ces décors trop bien rangés, ces lignes droites, ces aplats uniformes.

Et puis j’ai côtoyé un peu Lubin, je l’ai accompagné jusqu’à sa première nuit… suivie de son premier réveil… deux jours plus tard. Intriguée, j’ai continué, oubliant l’heure, les choses à faire, les sonneries du téléphone (mais qu’il sonne donc, je rappellerai !). Et j’ai été la première surprise en refermant le livre. Car si Lubin n’a plus la maîtrise du temps qu’il vit, moi je n’avais plus la notion du temps qui passe.

Schizophrénie ? Dédoublement de personnalité ? Manipulation ? Toutes ces questions fusent pendant la lecture. Je vous rassure de suite, les réponses nous sont apportées et l’on referme l’album en étant repu et satisfait.

D’autres questions fusent, sous-jacentes, troublantes. Des questions liées à l’histoire, à ce personnage en détresse qui voit sa vie lui échapper dans les mains d’un autre lui. Ça doit être quand même assez dérangeant de savoir que l’on vit et que l’on agit dans un état de conscience qui nous est étranger. Lubin ne garde aucun souvenir de ce fait son double si ce n’est un rangement un peu plus méticuleux de son appartement, une gestion plus sérieuse de ses papiers et démarches administratives. Mais c’est une bien maigre compensation que de pouvoir « vivre » un jour sur deux, puis un jour sur 10, puis…

Troublant et désagréable cette conscience que le cerveau n’a besoin que d’un simple déclic dû à un choc, un traumatisme ou que sais-je encore, comme si on appuyait sur un interrupteur pour que les connexions se fassent autrement et que d’un coup d’un seul, la personnalité se modifie ou pire, s’efface.

Coup de cœur ! « Ces jours qui disparaissent » n’est que le quatrième album de Thimoté Le Boucher… assurément un auteur à suivre.

Tentée par Faelys, je vous renvoie vers sa chronique.

Ces jours qui disparaissent

One shot
Editeur : Glénat
Collection : 1000 Feuilles
Dessinateur / Scénariste : Timothé LE BOUCHER
Dépôt légal : septembre 2017
192 pages, 22.50 euros, ISBN : 978-2-344-01332-8

Bulles bulles bulles…

Ce diaporama nécessite JavaScript.

Ces jours qui disparaissent – Le Boucher © Glénat – 2017

C’est déjà le dernier mercredi du mois, c’est donc chez moi que ce pose le rendez-vous de « la BD de la semaine » et je vous accueille toujours avec autant de plaisir. Pour découvrir les pépites des lecteurs :

Khadie :                                 Sabine :                                LaSardine :

Natiora :                                  Mylène :                                  Jérôme :

Moka :                                       Saxaoul :                                 Blondin :

Bouma :                               Blandine :                                 Estelle Calim :

Noukette :                                       Caro :                                      Stephie :

Amandine :                                  Sandrine :                                 Soukee :

Madame :

.

La Nuit mange le jour (Hubert & Burckel)

Hubert – Burckel © Glénat – 2017

Après plusieurs échecs amoureux, Thomas rencontre un jour l’homme de sa vie. Fred, « grand, fort, barbu… la quarantaine ». Une rencontre comme on n’en fait peu dans une vie. Le couple prend l’habitude de se retrouver chez Fred. Son appartement est spacieux, confortable, agréable. Thomas s’étonne lui-même en s’entendant dire à sa meilleure amie qu’il croit bien tomber amoureux.
Leur relation s’installe tranquillement jusqu’au jour où Thomas commence à questionner Fred sur les photographies qui décorent son appartement. Dans toutes les pièces prônes des clichés d’un mystérieux jeune homme, dénudé, attaché la plupart du temps, des ecchymoses apparaissent sur certaines photos, des coupures, des marques de liens aux poignets. Fred lui explique qu’il s’agit d’Alex, son ex, avec qui il a eu une relation forte mais destructrice. Fred étant photographe, Alex lui a servi de modèle à plusieurs reprises.
Sur les photographies, Alex est beau, mystérieux, séduisant, troublant… Face à ce charisme, Thomas complexe rapidement. Pourquoi Fred s’intéresse à lui ? Que lui trouve-t-il ? Comparé à l’ex de son mec, Thomas est frêle, d’une beauté commune, insipide. Inconsciemment, Thomas va chercher à repousser ses limites et découvrir avec effroi que la brutalité est pour lui source d’excitation et de plaisir.

« La nuit mange le jour » est un album aussi fascinant que terrifiant. Hubert décrit le mécanisme de la dépendance affective et les ravages qu’une passion dévorante peut produire dans un couple.

C’est la rencontre entre David et Goliath, où David s’éreinte à provoquer celui qui lui fait face au risque de sa vie.

C’est l’attirance immodérée pour le corps de l’autre, c’est l’incapacité d’équilibrer le désir et la raison, c’est l’impossibilité de faire taire les fantasmes, l’envie fulgurante du coït et de la jouissance qu’il procure. Les personnages sont comme aimantés l’un à l’autre, fascinés par le désir destructeur de l’autre.

La nuit mange le jour – Hubert – Burckel © Glénat – 2017

C’est cet état dans lequel on peut être lorsqu’on découvre une part de soi que l’on ne connaissait pas, un double obscur qui nous fait perdre pied.

C’est l’incapacité de vivre sans l’autre, d’être sans l’autre, de trouver une consistance en dehors du désir de l’autre.

C’est le goût du risque, l’envie d’avoir la tête qui tourne, de se sentir vivant.

C’est ce jeu cruel que l’on peut mener parfois, celui qui nous fait perdre tout repère et qui conduit loin de sa zone de confort, un voyage dont on ne sait pas si on pourra en revenir indemne.

C’est l’incapacité de pouvoir identifier ses limites, de vouloir connaître le point de rupture.

C’est lorsqu’on ne se reconnaît plus et que l’on est incapable de retrouver le chemin de notre vie « d’avant » .

C’est quand on s’isole, quand on s’enferme dans une pratique, que l’on coupe tous les liens avec l’extérieur et que plus rien n’est en mesure ne nous raccrocher à la réalité.

C’est l’incapacité de distinguer ce qui est réel ou fantasmer, ce qui s’est produit et ce qui a été affabulé.

Une perte de contrôle de soi.

Paul Burckel utilise une bichromie de noir et de gris pour illustrer ce récit. Loin d’affadir l’atmosphère, elle donne force et profondeur aux propos et rend l’ambiance électrique. La beauté imposante et bestiale de l’un fait face à la fragilité chétive de l’autre. Un rapport de forces sensuel où chacun a l’ascendant psychologique sur son partenaire, une lutte entre le corps et l’esprit. Les dessins explicites décrivent des scènes de sexe où les deux corps fusionnent.

Wow !

La Nuit mange le jour

One shot
Editeur : Glénat
Dessinateur : Paul BURCKEL
Scénariste : HUBERT
Dépôt légal : juin 2017
226 pages, 22.50 euros, ISBN : 978-2-344-01220-8

Bulles bulles bulles…

Ce diaporama nécessite JavaScript.

La nuit mange le jour – Hubert – Burckel © Glénat – 2017

Le Perroquet (Espé)

Espé © Glénat – 2017

Elle me fait rire, elle me fait peur… ça dépend des moments.

Les crises d’angoisses, les bouffées délirantes… Bastien sait ce que c’est… il a 8 ans.

Les périodes d’aboulie, les périodes de déprime, de pleurs… Bastien sait ce que c’est… il a 8 ans.

Petites bribes de vie directement sorties des souvenirs de l’auteur, « Le Perroquet » raconte – avec des mots d’enfant – le quotidien aux côtés d’une maman psychotique. C’était dans les années 1970 et si le dispositif de soins a aujourd’hui changé, la souffrance de ces malades reste la même, tout comme celle de leurs proches. Un récit intemporel.

Le Perroquet – Espé © Glénat – 2017

L’émotion remplit chaque page de cet album. L’auteur fait revivre l’enfant qu’il était. Guidé par des souvenirs marqués d’émotions, il livre des anecdotes poignantes de cette période de sa vie. Tout ce qu’il a éprouvé durant ces moments douloureux où tantôt sa mère partait, emmenée par des ambulanciers, tantôt elle revenait complètement sédatée et après des semaines d’hospitalisation en secteur psychiatrique… et avec toute l’incompréhension des événements que peut avoir un enfant de 8 ans.

C’est peut-être un peu grâce à tout ça que maman va un peu mieux des fois… elle sourit… ça me fait drôle quand elle est comme ça, j’essaie d’être le plus transparent possible. Je dis oui à tout pour ne pas la perturber.

Le Perroquet – Espé © Glénat – 2017

Pour tenter de comprendre, l’enfant s’appuie sur son ressenti. Il observe, il décode et tente de trouver des réponses aux questions qu’il n’ose pas poser aux adultes qui l’entourent. En revanche, la souffrance de sa mère, il la perçoit totalement. Pour permettre au lecteur de ressentir le trouble de l’enfant et l’atmosphère si particulière qui planait chez lui, Espé s’aide des couleurs. L’artiste n’a retenu que peu de coloris pour raconter sa colère, sa tristesse… mais aussi l’étonnant calme qui s’installait par moments. Rouge, vert, bleu et un peu de marron, rien de plus.

Il est aussi question de la culpabilité d’un enfant. Cet enfant a 8 ans et des discussions que les adultes ont eues en sa présence lui ont permis de comprendre que la maladie de sa mère a le même âge que lui.

Son baby-blues s’est transformé en grosse dépression.

Il rend hommage à cette femme devenue mère à 19 ans. A son compagnon qui avait le même âge qu’elle. Certes, ils n’étaient plus des enfants mais il était encore un peu tôt pour être pleinement des adultes. Cette grossesse prématurée est venue tout précipiter. C’était en 1974. A l’époque, il était encore mal vu d’enfanter en dehors des liens du mariage et encore plus mal perçu quand on habite à la campagne, que tout le monde se connait et que la religion impose son jugement. A la campagne, une fille-mère est un outrage pour sa famille. Un blasphème. L’avortement est inévitable. Alors le jeune couple fuit, se trouve un refuge puis se marie. La famille désapprouve mais l’enfant se développe dans le ventre de sa mère. Il naîtra, il n’est pas un enfant unique, la maladie est sa jumelle.

Je me dis que si papy avait réussi à faire ce qu’il voulait, maman ne serait pas malade à cause de moi.

Sa culpabilité est présente, souvent tapie dans les recoins ; il la contient mais parfois, elle explose, elle le rattrape et le dévore. Et puis sa mère lui manque. Alors pour évacuer toutes ces pensées qui tournent dans sa tête, l’enfant s’est réfugié dans un exutoire : le dessin.

« Le Perroquet » est la preuve que l’on peut parler simplement de la schizophrénie, tout comme on peut parler simplement des troubles bipolaires en montrant leur impact sur le quotidien de ceux qui sont concernés. Enfant témoin, enfant spectateur… enfant farouche totalement intimidé par les maux et leurs manifestations. Une maladie insidieuse, invisible, qui ne fait pas de bruit et se terre au fond du corps et de la tête de sa mère et qui surgit sans crier gare. Le témoignage poignant d’une enfance en manque d’amour, d’un quotidien déréglé par la maladie psychique. Une claque. A lire.

Les chroniques de Stephie, de Noukette et d’Yvan.

Extraits :

« J’ai entendu un cri. (…) On aurait dit le cri d’un animal blessé… mais c’était maman… elle était par terre… elle hurlait » (Le Perroquet).

« Ça fait 8 ans que je grandis et qu’elle me manque. (…) Ça fait 8 ans que j’attends des câlins de maman » (Le Perroquet).

Quelques albums sur le thème de la bipolarité : « Une case en moins » d’Ellen Forney, « Journal d’une bipolaire » d’Émilie Guillon, Patrice Guillon et Sébastien Samson, « Cachés » de Mirranda Burton (qui aborde de façon plus large les pathologies psychiques)…

Le Perroquet

One Shot
Editeur : Glénat
Dessinateur / Scénariste : ESPÉ
Dépôt légal : février 2017
154 pages, 19.50 euros, ISBN : 978-2-344-01269-7

Bulles bulles bulles…

Ce diaporama nécessite JavaScript.

Le Perroquet – Espé © Glénat – 2017

Super Tokyoland (Reiss)

Reiss © Glénat – 2015
Reiss © Glénat – 2015

Août 2002.

Benjamin Reiss part rejoindre son amie au Japon. Il pensait initialement effectuer un séjour de courte durée mais les événements qu’il va vivre l’amènent à revoir la question. De fil en aiguille, il s’installe à Tokyo et y vivra près de six années.

Les quelques notions de japonais apprises avant son départ vont lui être bien utiles pour se débrouiller au pays du Soleil Levant. Dans un premier temps, une guest-house va lui servir de point de chute mais Benjamin se rend rapidement compte qu’il a tout à gagner à trouver un logement, d’autant que ses premières impressions sur la ville l’incitent à rester davantage. En possession d’un « working holiday visa », il décroche un emploi de gardien… le genre de boulot idéal qui lui laisse beaucoup de temps libre et lui permet de bénéficier d’un logement de fonction. Et pour arrondir les fins de mois, Benjamin Reiss trouve de courtes de missions d’assistant mangaka. Peu à peu, Benjamin se crée un réseau relationnel. Le Japon devient son pays d’adoption.

En 2009, « Tôkyôland – Les aventures d’un Français au Japon » voit le jour chez « 12 bis » (maison d’éditions rachetée en 2013 par Glénat BD). Dans cet ouvrage, Benjamin Reiss racontait l’expérience de Jean-Yves Brückman, « un jeune dessinateur français qui se cherche. Il réalise un vieux rêve : partir au Japon pour y vivre. Il va se heurter à l’apprentissage d’une vie d’immigré. Après plusieurs échecs professionnels, et bien qu’ignorant tout du manga, il va devenir assistant mangaka. Il fera la rencontre de plusieurs dessinateurs japonais, explorant les coulisses de ce monde fait de bulles et de cases » (synopsis Manga-news, Benjamin Reiss leur avait d’ailleurs accordé une interview à l’occasion de la sortie de « Tôkyôland »). Six ans plus tard, Glénat édite « Super Tôkyôland », une version largement augmentée de cet album et le personnage initial de Jean-Yves Brückman disparait totalement. L’auteur « reprend son identité » et témoigne de son expérience tokyoïte.

Comment un monde aussi vaste et complexe avait-il pu exister sans que j’en sache rien ? J’étais dans un épisode de la quatrième dimension, en plein délire. Je m’émerveillais d’un long rêve ou bien je rêvais. Quelque part entre les deux.

Le lecteur a ainsi l’occasion de déambuler aux côtés du narrateur et de s’engouffrer dans les rues de la capitale japonaise. On y partage un bento, on se détend au sento (bain public), on y découvre la faune qui fréquente l’une des plus grandes discothèques d’Asie… La capacité de Benjamin Reiss à s’intégrer étonne d’autant plus que le japonais est une langue difficile à apprendre. Reiss balaye du revers de la main la barrière de la langue, observe les us et coutumes et veille à les respecter. On se surprend à tourner les pages de l’album avec curiosité, cherchant à découvrir des détails d’un pays que l’on ne connait pas. Il semble que le lecteur nourrisse une fascination similaire à celle que l’auteur a eue pour le Japon.

On entre très facilement dans cette lecture. Le ton est humble, sincère et spontané. Il épice le récit de quelques anecdotes, comme le soir où – fatigué – il a emporté avec lui un vélo rouillé qui était abandonné. Il pensait ainsi le réparer et, par la suite, pouvoir bénéficier d’un moyen de locomotion pratique et économique. Sa soirée s’est terminée dans un koban (poste de police de quartier) et a appris, à ses dépens, que même abandonné, il ne pouvait s’arroger la propriété du bien d’autrui.

A l’instar d’Igort et de Florent Chavouet, Benjamin Reiss dépeint, à sa manière et avec son style, le quotidien dans cette ville japonaise. Il passe beaucoup de sujets en revues (les représentations qu’il avait de la société japonaise avant de s’installer à Tokyo se heurtent avec la réalité et, concernant les tokyoïtes, il sera notamment question de leurs excès consuméristes, de leur rapport au corps, au travail…). Ses différentes expériences d’assistant mangaka l’aident inconsciemment à trouver son style et à préciser ses envies et ses projets professionnels.

Le dessin est original. Les illustrations sont, pour la majeure partie de l’album, assez épurées. Cependant, Benjamin Reiss saisit chaque occasion pour montrer qu’il a plus d’une corde à son arc. L’attention qu’il accorde aux décors nous permet de profiter de chaque rainure de bois, des idéogrammes d’une enseigne. Le must reste les illustrations qu’il a réalisées lors de ses balades en ville : les cerisiers en fleurs, les allées ombragées des parcs publics sont autant de moments rares et précieux sur lesquels on s’arrête durant la lecture, le temps de contempler ce qui nous est donné à voir. Le marron, qui est la couleur dominante, vient étonnamment renforcer le pep’s et la chaleur de la narration.

PictoOKUn album surprenant et agréable qui plaira à tous les curieux. Une belle découverte que je n’aurais certainement pas faite sans l’intervention inespérée de Jérôme qui a revêtu son habit rouge et blanc à l’occasion de Noël. Jérôme… je profite de l’occasion pour te remercier une nouvelle fois.

Les chroniques de Denis Marc (Rtbf) et de Gaël Bissuel (Publikart).

Super Tôkyôland

One shot

Editeur : Glénat

Dessinateur / Scénariste : Benjamin REISS

Dépôt légal : septembre 2015

ISBN : 978-2-344-00853-9

Bulles bulles bulles…

Ce diaporama nécessite JavaScript.

Super Tokyoland – Reiss © Glénat – 2015

Kersten – Médecin d’Himmler, tome 1/2 (Perna & Bedouel)

Perna – Bedouel © Glénat – 2015
Perna – Bedouel © Glénat – 2015

« 23 juin 1941. Un train blindé fonce dans la nuit vers le front de l’Est. À son bord : Heinrich Himmler avec sa garde rapprochée et tous les membres de ses services. Lors des séances de soin avec son médecin particulier, le docteur Félix Kersten, le Reichsführer a pris l’habitude de se confier, délivrant des informations capitales sur les plans secrets du Reich. Fort de sa position, Kersten se livre de son côté à un marchandage : en guise d’honoraires, il obtient la libération de prisonniers de guerre. Mais ce pacte avec le diable commence à intriguer Heydrich, chef de la Gestapo et bras droit d’Himmler, qui voit d’un mauvais œil la complicité entre le médecin et son patient. Il soupçonne Kersten d’être un agent allié infiltré… » (synopsis éditeur).

Le lecteur a un droit de regard sur les évènements avec un léger recul puisque la première page l’installe en juin 1945, au moment où Himmler se voit refuser sa demande de naturalisation ainsi que son droit d’exercer (médecin) en Suède. Le Ministre en charge du dossier lui reproche d’avoir collaboré avec le régime nazi.

« Vous n’êtes pas le bienvenu en Suède, Monsieur Kersten »

Le scénario de Patrice Perna va à l’essentiel. Il passe au peigne fin la chronologie des événements et s’attarde sur les dates cruciales, celles où le destin de Kersten le soudait davantage à Himmler, celles où le docteur tente de placer ses quelques pions, celles – enfin – où il commence à s’imprégner de ce double jeu et à bénéficier de la place privilégiée qu’il a auprès d’Himmler afin d’obtenir la libération de prisonniers, l’annulation de la déportation des hollandais et la libération de juifs retenus dans les camps de concentration.

La tension s’installe rapidement dans l’album et initialement, Kersten parait être le pitoyable jouet du régime, d’Himmler. Les rapports de force vont lentement s’équilibrer et permettre à Kersten de disposer d’une marge de manœuvre moins réduite. D’autant qu’après chaque séance de soins prodigués par Kersten (médecin, masseur), Himmler se confie au soignant et lui livre quelques informations capitales. Patrice Perna montre que si Kersten avance en eaux troubles, il parvient peu à peu à tourner cette relation à sa faveur ; il tente ainsi d’interférer afin de sauver la vie de millions d’innocents. Mais la présence de Reinhard Heydrich est un coup de semonce permanent. Kersten sait qu’au moindre faux pas, Heydrich lui fondra dessus et l’empêchera de se relever.

« Vous n’avez plus le choix, Monsieur Kersten. La neutralité est un luxe désormais »

Au dessin, Fabien Bedouel ne s’autorise aucune fantaisie. Le trait est sobre, limite trop classique. Le dessinateur ne joue même pas avec les ombres ou de façon artificielle. Il s’autorise en revanche des gros plans sur des regards qui sont censés en dire plus que ce que ne contiennent les phylactères. Les couleurs de Florence Fantini emboitent le pas du dessin et renforcent le côté austère de cette atmosphère.

PictomouiUn travail graphique qui ne me parle pas et me laisse à la porte de cet univers. Heureusement, Perna a soigné les dialogues et cela permet de ressentir un peu d’empathie pour le personnage de Kersten.

Les chroniques : Yvan, Marie-Florence Gaultier.

Kersten – Médecin d’Himmler

Tome 1 : Pacte avec le mal

Diptyque en cours

Editeur : Glénat

Collection : Grafica

Dessinateur : Fabien BEDOUEL

Scénariste : Patrice PERNA

Dépôt légal : janvier 2015

ISBN : 978-2-344-00058-8

Bulles bulles bulles…

Ce diaporama nécessite JavaScript.

Kersten, Médecin d’Himmel, 1/2 – Perna – Bedouel © Glénat – 2015

Love in vain (Dupont & Mezzo)

Dupont – Mezzo © Glénat - 2014
Dupont – Mezzo © Glénat – 2014

Cet ouvrage retrace la vie de Robert Johnson, « légende du blues » dont la vie fut courte puisqu’il fut emporté par une pneumonie à l’âge de 27 ans et après avoir mené une vie chaotique.

« Pauvre Robert, ton destin tragique, tous les apôtres de la vertu doivent le trouver mérité. Mais avant de te juger, il faudrait qu’ils sachent pourquoi tu as choisi le camp des impies et pourquoi tu as brûlé ta vie. C’est ce que je vais vous raconter… ».

C’est par l’intermédiaire d’une voix-off chaude et profonde que le lecteur découvre la vie de Robert Johnson. La narration débute à son plus jeune âge et explique rapidement dans quel contexte familial il a vu le jour, un de ceux que l’on n’envie à personne. Une mère dans l’impasse, un père qui les abandonne très tôt pour aller tenter sa chance ailleurs que dans les plantations où sont encore exploités les travailleurs noirs. On est en 1911.

Robert est élevé par sa mère qui sera ensuite épaulée par un nouveau compagnon avec lequel l’enfant ne s’entend pas. Et malgré la force des choses, malgré le fait que sa mère les abandonne, lui et sa sœur, au bon vouloir de cet homme, rien n’y fait. Il ne s’accorde pas avec cette nouvelle autorité. Dès lors, Robert prend l’habitude de fuir le quotidien dans la musique. En dehors de l’harmonica qu’il a obtenu on ne sait où, Robert fait sortir ses mélodies sur tout ce qui lui tombe sous la main ; ainsi, de vieilles chutes de fil de fer tendues à la va-vite sur la palissade en bois de la grange seront un premier exutoire. Les mauvaises langues commencent dès lors à se délier et fustigent cette musique du diable à laquelle il donne vie.

Le blues.

Le scénario de Jean-Michel Dupont ne nous laisse pas d’autre choix que celui de poser nos pas dans ceux de Robert Johnson. Compagnon silencieux et attentif, le lecteur observe avec intérêt le parcours atypique de cet homme solitaire, écorché et dont la souffrance est perceptible à chacun de ses gestes. Les abandons de sa jeunesse, le veuvage qui le fauche dans son élan vital alors qu’il n’a que 19 ans. L’auteur déplie ensuite comment Johnson s’est agrippé à la musique, armé d’une oreille musicale et d’une agilité lui permettant d’arracher à sa guitare les mélodies, exhumant ses plaintes et sa souffrance. Un artiste qui s’est très souvent perdu dans l’alcool et a tenté de panser ses plaies dans le lit des femmes de passage.

Au dessin, Mezzo dont nous sommes nombreux à avoir apprécié son travail sur « Le Roi des Mouches ». le blanc vient apporter un peu de lumière sur cette ambiance graphique où le noir règne en maître. Noir comme la couleur de peau de Robert Johnson, comme la crasse qui colle à ses nippes d’enfant, comme l’ambiance un peu glauque de certains bouges dans lesquels le bluesman échoue. De son Mississippi natal au Texas, Robert Johnson a navigué dans toute la partie sud-est des Etats-Unis et colporté son blues rythmé par des émotions brutes. Le trait de Mezzo appuie là où ça fait mal. Le charisme de Johnson nous saute à la gueule et nous prend aux tripes. Il y a quelque chose de vivant qui sort de ce graphisme, quelque chose capable de nous faire entendre les mélodies de Johnson et le timbre de voix de l’artiste.

PictoOKRobert Johnson est un artiste doué et talentueux, influencé par les superstitions et la culture vaudou, qui tente de s’extraire vainement de la déveine qui le suit comme son ombre. Très bel hommage que lui rendent Jean-Michel Dupont et Mezzo. Dès le début de la lecture, l’ambiance graphique cueille le lecteur. Chaude, humide, suave, la musicalité qu’elle contient nous emmène bien au-delà des rives du Mississippi. A lire également l’interview des auteurs publiée sur le site de l’éditeur.

Les chroniques : Jérôme, Marion et Little Daisy.

la-bd-de-la-semaine-150x150Aujourd’hui, nous sommes mercredi. Je suis allée poser ma chaise parmi le cercle de lecteurs réunis chez Stephie. Chacun avait amené sa BD. Allez-y faire un tour 😉 =>

Un ouvrage découvert dans le cadre de l’opération « La BD fait son Festival » menée par Price Minister. Pour l’occasion, je dois attribuer une note à cette œuvre : 15/20.

BdFaitSonFestival2015

Love in vain

Roaarrr Challenge
Roaarrr Challenge

One shot

Editeur : Glénat

Dessinateur : MEZZO

Scénariste : Jean-Michel DUPONT

Dépôt légal : septembre 2014

ISBN : 978-2-344-00339-8

Bulles bulles bulles…

Ce diaporama nécessite JavaScript.

Love in vain – Dupont – Mezzo © Glénat – 2014

La Chair de l’Araignée (Hubert & Caillou)

Hubert – Caillou © Glénat – 2010
Hubert – Caillou © Glénat – 2010

Elle est maigre comme un fil et consulte régulièrement un psychiatre pour une maladie qu’elle nomme désormais sans difficulté : anorexie.

Il est maigre comme un fil et consulte le même thérapeute, pour la même raison.

Un jour ils se croisent dans la salle d’attente du cabinet. Un regard échangé, tout juste appuyé. Mais ils se sont reconnus. Elle l’attend à la sortie, premiers mots échangés et quelques semaines plus tard, ils saisissent une opportunité pour vivre en colocation.

L’anorexie. Un sujet épineux et complexe. Ce n’est pas simple de parvenir à avoir un discours clair sur la question sans éluder la complexité de cette maladie. C’est le défi que c’est lancé Hubert (Miss pas Touche, Beauté, Le Legs de l’Alchimiste…) ; il l’a relevé sans difficultés apparentes, du moins c’est l’impression que cela m’a donné. Il signe ici un scénario impeccable, sans larmoiements inutiles. Il décrit le quotidien de deux jeunes gens, un garçon et une fille qui apparaissent comme les deux facettes d’une même maladie. Bien que construites différemment, leur obstination est la même : celle d’atteindre une maîtrise de leur corps et de ses besoins vitaux, un certain contrôle de leur libido. Une obsession dont ils perçoivent les effets pervers mais qui les hypnotisent réellement.

Le scénario prend le temps de décrire leurs angoisses mortifères qui se manifestent différemment chez chacun des protagonistes. Pour le jeune homme, il s’agit notamment de se protéger de cette étrange période nocturne durant laquelle ses démons refont surface. Pour la jeune fille, tout est calcul, le moindre petit pois ingurgité représente une quantité précise de calories… au gramme près, elle élabore ses menus. Et puis il y a cet ailleurs thérapeutique où ils peuvent livrer auprès du soignant les pensées qu’ils enfouissent habituellement au plus profond d’eux-mêmes.

Pour ces deux  et où cet espace thérapeutique dont ils parviennent, lentement et maladroitement, à s’approprier quelques repères et quelques pistes de réflexion pour se protéger davantage des effets pervers de la maladie.

Au dessin, Marie Caillou opte pour la sobriété sans qu’elle ne soit austère. Des choix de couleurs discrètes où dominent bleus et marrons, quelques pointes de vert et un soupçon de rouge venant agrémenter le tout. Une ambiance graphique propice à nous guider durant la découverte de cette période particulière dans la vie des deux jeunes adultes anorexiques. Leur rencontre dans le cabinet du psy va donner lieu à une amitié ambiguë. A deux, ils apprennent à se soutenir malgré l’effet nocif que peut avoir leur promiscuité. Il y a là quelque chose de paradoxal dans ce lien qui les aide pourtant, le temps de leur cohabitation, à sortir de l’isolement dans lequel tous deux s’enfermaient jusqu’alors. Leurs mal-êtres se font écho.

PictoOKUn album qui aborde avec pudeur et sans aucun préjugé la question des troubles du comportement alimentaire. L’anorexie est ici un personnage à part entière et vient imposer ses humeurs au scénario, des soubresauts tantôt mélancoliques tantôt plus optimistes. A lire.

A lire, les chroniques de Cathia, Sébastien Naeco (site toujours en ligne), Julien Meyrat.

Du côté des challenges :

Petit Bac 2015 / Animal : araignée

PetitBac2015

La Chair de l’Araignée

One shot

Editeur : Glénat

Collection : 1000 Feuilles

Dessinateur : Marie CAILLOU

Scénariste : HUBERT

Dépôt légal : octobre 2010

ISBN : 978-2-7234-6493-2

Bulles bulles bulles…

Ce diaporama nécessite JavaScript.

La Chair de l’araignée – Hubert – Caillou © Glénat – 2010