Jones et autres rêves (Matticchio)

Matticchio © Ici Même – 2017

Il était une fois un chat qui avait un bandeau noir sur l’œil.

Jones est né en 1985 dans les pages de la revue italienne Linus. Dès les premières histoires se dégage une sorte de nostalgie d’une époque passée, une ambiance où le temps qui file n’a aucune importante et surtout, aucune prise sur le personnage. L’auteur trouve son inspiration dans les années 50-60 ; les clins d’œil à Bob Dylan, aux Beatles, à Mickey, Alice aux pays des merveilles ou d’autres figures populaires sont fréquentes dans les scénettes.

Jones est un chat nonchalant, perdu quelque part entre l’enfance et l’âge adulte. Jones vit à son rythme. Comme tous les chats, il dort beaucoup mais surtout, il rêve. C’est d’ailleurs à se demander si les histoires que l’on découvre sont le fruit de son imagination où s’il les vit vraiment. La vérité est quelque part entre ces deux mondes, quelque part entre l’état d’éveil et l’état de somnolence.

Jones est dégingandé et pourtant, il a de la classe. Jones est désordonné et brouillon, il philosophe à sa manière. Jones est un gros sensible. Jones n’est pas très bavard et a peu d’amis. Jones est flemmard et pourtant, il a un art de vivre qui n’appartient qu’à lui. Il partage son temps entre la lecture et des balades en forêt. Avec ses gants blancs et son bandeau noir sur l’œil, Jones est reconnaissable au premier coup d’œil. Il a une dégaine agréable et une démarche que j’imagine chaloupée, un peu maladroite. Il est vêtu d’un pantalon ample, d’une paire de bretelles, d’une chemise blanche et d’une paire de grosses chaussures en cuir dont l’une des deux est trouée à la semelle.

« Jones et autres rêves » est un recueil des strips publiés entre 1985 et 1992. Cette succession de petites histoires offre un ensemble très cohérent. Les jeux de hachures utilisés par Franco Matticchio pour construire ses dessins, les scènes saugrenues dans lesquelles il fait évoluer Jones, la personnalité même de ce héros félin… tout cela contribue à nous immerger dans un univers absurde et poétique dans lequel on se sent bien.

Au milieu de ces histoires courtes en noir et blanc surgissent régulièrement des strips en une page, muets et en couleurs. Ces planches ont un petit côté rétro absolument bien trouvé. La plupart des histoires sont muettes et il n’est pas rare de s’arrêter longuement sur un strip ou un dessin en pleine page pour en attraper tous les détails. L’humour est parfois tendre, parfois cruel. C’est un univers onirique reposant et j’ai régulièrement été surprise par l’originalité de certaine illustration.

Un très bel album qui devrait plaire aux curieux !

La chronique de Jérôme.

Jones et autres rêves

One shot
Editeur : Ici Même
Collection : Mordicus
Dessinateur / Scénariste : Franco MATTICCHIO
Traduction : Laurent LOMBARD
Dépôt légal : novembre 2017
256 pages, 29 euros, ISBN : 978-2-36912-038-4

Bulles bulles bulles…

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Jones et autres rêves – Matticchio © Ici Même Editions – 2017

Ça bulle ailleurs en ce mercredi BD. A l’occasion de « La BD de la semaine » , des lecteurs ont partagé leurs trouvailles.

Cliquez sur les prénoms/pseudos pour être redirigés vers leurs articles :

Jérôme :                                                   Sandrine :                                        Blandine :

Enna :                                                       Brize :                                                 Moka :

Iluze :                                                  Karine :                                            Sabine :

Aurore :                                                Saxaoul :                                              Nathalie :

Jacques :                                         Hélène :                                            Amandine :

Hilde :                                                     Cristie :                                                   Alice :

La Sardine :                                         Mylène :                                                    Soukee :

Sabine :                                                    Blondin :                                              Caro :

Madame :                                           Stephie :                                               Noukette :

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Le Voyageur (Shadmi)

Shadmi © Ici Même – 2017

L’immortalité. Est-ce une malédiction ou un don ? Est-ce une malédiction de voir le monde changer, se modifier… muer ? Est-ce un don d’avoir la mémoire de ce temps révolu où l’homme n’est qu’une brindille, soumis aux aléas du climat… victime de sa propre folie.

Le voyageur cherche la personne qui est à l’origine de sa situation. Il se déplace aux quatre coins des Etats-Unis, avec nonchalance et obstination, depuis des siècles. Sa grande silhouette athlétique, ses yeux vairons, sa veste en cuir noir et son sac de marin en toile, le voyageur ne cesse d’être en mouvement. Nomade. Nonchalant. Pacifique. Il semble être doué de prescience. Il conseille mais n’impose pas. Il observe et refuse de prendre parti. Il mène sa propre quête et refuse d’influencer la vie des gens qu’il croise.

Témoin malheureux du temps qui passe. Spectateur qui regarde ce monde à l’agonie. Religion, guerre, environnement, drogue, fanatisme, sexe, réchauffement climatique, la folie, les manifestations humaines de l’instinct de survie… Tous ces maux qu’il regarde, incapable de les endiguer. Impuissant.

Le Voyageur – Shadmi © Ici Même – 2017

Koren Shadmi observe une nouvelle fois le rapport que l’on peut avoir au temps. Il ne pose aucun marqueur de temps et cette imprécision met nos sens en éveil. On suppose, on cherche, on espère. Une vision cauchemardesque de l’avenir, une société décadente où les humains m’ont fait penser à des pestiférés.

Découpés en sept chapitres comme si ce voyageur devait explorer les péchés capitaux de l’humanité, comme un fardeau, on navigue entre passé, présent et futur. Ici, je retrouve un rapport au temps assez particulier, comme dans « Abaddon » que j’avais précédemment lu de cet auteur. Récit à la croisée de plusieurs genres, à la fois fantastique et science-fiction. Chaque chapitre est l’occasion d’apercevoir une époque et son atmosphère, nous perdant de manière exquise dans un dédale historique sans que la chronologie habituelle soit respectée (comme dans « Daytripper » de Fabio Moon et Gabriel Bá) et l’opportunité de comprendre un peu mieux cet homme

Un album qui gratte délicieusement et qui finit de façon magistrale. A lire !

Excellent album découvert en compagnie de Framboise !

La chronique de Jérôme.

Le Voyageur

One shot
Editeur : Ici Même
Dessinateur / Scénariste : Koren SHADMI
Traducteur : Bérangère ORIEUX
Dépôt légal : août 2017
174 pages, 25 euros, ISBN : 978-2-36912-037-7

Bulles bulles bulles…

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Le Voyageur – Shadmi © Ici Même – 2017

Chroniks Expresss #34

Bande dessinée : Crache trois fois (D. Reviati ; Ed. Ici Même, 2017).
Jeunesse / Ados : Sauveur & Fils, saison 1 (M-A. Murail ; Ed. L’Ecole des Loisirs, 2016), Pépites (A-L. Bondoux ; Ed. Bayard, 2012).
Romans : Le Cœur du Pélican (C. Coulon ; Ed. Points, 2016), Laver les ombres (J. Benameur ; Ed. Actes Sud, 2008), Comme un roman (D. Pennac ; Ed. folio, 2013).

 

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Bande dessinée

 

Reviati © Ici Même – 2017

C’est la chronique de Jérôme qui m’a convaincue. J’ai lu cet album en juillet dernier, je voulais lui consacrer une chronique et j’ai laissé filer le temps et, aujourd’hui, je n’ai plus la matière suffisante pour le faire. Pourtant, faire l’impasse sur cette lecture m’est impossible.

Inclusion, exclusion, intégration. Des thèmes forts de l’album qui viennent flirter avec cette peur de l’autre, de l’Etranger, de ses différences. Cette peur qui nous pousse à le rejeter, le haïr parfois. Et puis, quand l’Etranger part, son absence nous met mal. Qu’est-il devenu ? Reviendra-t-il ?

C’est l’histoire d’un village mais avant tout des enfants de ce village. Ils ont grandi ensemble et fait leurs premières expériences. Premier plongeon, première clope, premiers frissons du sentiment amoureux.

Le dessin de Davide Reviati est fragile. Il s’efface presque sur certains détails, comme s’il n’osait pas et laissait notre imagination faire son travail. Comme par pudeur, il laisse les lignes et les contours des visages se deviner. A nous de combler les brèches. Nuages, vent et mouvements sont de la partie. Les gestes fusent ou restent suspendus dans l’air. Ce paysage de campagne est parfois désertique, laissant présager un drame.

C’est l’histoire d’un village italien. Dans ce hameau, des tsiganes ont construit leur campement. Ils y vivent quelques mois puis repartent. Où vont-ils ? Au sein de la communauté tsigane, il y a Loretta. La jeune fille est sauvage, féline. Elle fascine les garçons du village, un mélange de peur et de désir.

Un ouvrage qui mélange légendes urbaines, superstitions et Histoire. L’Histoire des tsiganes, chassés par tous, jamais posés, constamment humiliés, souvent persécutés … comme pendant la Seconde Guerre Mondiale où ils furent parqués dans les camps de concentration, où les allemands les ont torturés, tentés de les briser et de les exterminer. Entre passé et présent, Davide Reviati.

Un récit où se croisent passé et présent, monde imaginaire et monde réel.

Beau. Aussi marquant que son précédent ouvrage : Etat de veille.

Extraits :

« Les copains d’enfance tu ne les choisis pas, ils te tombent dessus et ils entrent en toi comme la fièvre, et ils n’en partent plus même si tu ls chasses à coup de pied au cul » (Crache trois fois).

« Je ne sais pas comment le dire… que le bonheur, on ne l’exhibe pas partout comme une robe neuve. Que, si on ne le contrôle pas, il rend idiot, avant de devenir ennui » (Crache trois fois).

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Jeunesse / Ado

 

Murail © Ecole des Loisirs – 2016

Sauveur Saint-Yves est un thérapeute spécialisé dans la clinique des adolescents « à problème ». Sauveur est veuf, père et débordé. Ses patients empiètent parfois sur la vie privée.

Lazare Saint-Yves est un jeune garçon pétillant de vie, curieux de tout. Son meilleur ami s’appelle Paul ; ensembles, ils iraient au bout du monde. Lazare est fils unique et ce qu’il aime par-dessus tout, c’est écouter aux portes… surtout celle qui donne sur le cabinet de son père. Lazare ne raterait pour rien au monde ces témoignages croustillants mais touchants et qui questionnent beaucoup le petit garçon qu’il est.

Voilà une succulente découverte faite sur les blogs. Les chroniques tentatrices : Jérôme, Noukette, Cuné, Stephie,… et puis il y eu mars 2017 et ce fameux anniversaire des pépites jeunesse organisé par Jérôme et Noukette et voilà « Sauveur & Fils » qui déboule chez moi.

Succulent, drôle, dur, c’est assez rafraîchissant de lire le quotidien de ce psychologue clinicien confronté à des patients. Consultation après consultation, il tente de les aider à sortir de leurs impasses. Divorce, scarification, angoisses, jalousie, pédophilie… les causes sont multiples et, parfois, seul le bon sens peut être invoqué pour résoudre la crise. Marie-Aude Murail nous le décrit plutôt bel homme et doté d’une voix… je donnerais cher pour qu’on me susurre des mots doux à l’oreille avec cette voix-là [mais je me reprends… « Sauveur 1 Fils » est un roman jeunesse].

Les thèmes sont durs mais la romancière les borde très facilement, exposant des faits puis, à l’aide de son personnage principal, revient sur ces notions de façon posée et met des mots sur ces maux. Des sujets sensibles face auxquels ses jeunes lecteurs peuvent être confrontés personnellement ou indirectement. Le fait de les aborder dans cette fiction peut permettre d’en reparler aussi à la maison.

Jolie découverte. Je suis conquise, comme de nombreux lecteurs. Il me tarde de retrouver Sauveur, Lazare, Louise, Paul, Gabin… et de savoir ce que le second tome nous réserve.


Bondoux © Bayard Jeunesse – 2012

« A vingt ans, Bella Rossa est une jeune femme splendide, aux cheveux flamboyants et à la vitalité hors du commun. Pourtant depuis sa naissance, son existence n’est qu’une suite de calamités. Lorsque la guerre arrive jusqu’à Maussad-Vallée, elle décide que le moment est enfin venu de partir à la recherche de la fortune : elle a son idée ! Et tant mieux, si en chemin, elle trouve le bonheur…
Embarquant son père paralysé et sa collection de casseroles, Bella Rossa se met en route vers l’Ouest. Ce qu’elle ne sait pas, c’est qu’elle manquera de mourir par la faute d’une pépite et que l’Ouest lui réserve des rencontres aussi dangereuses que formidables. Ce qu’elle ne sait pas, c’est qu’il existe des pépites plus précieuses que celles des chercheurs d’or… » (synopsis éditeur).

Partons donc parcourir ces grands espaces, à la période des pionniers américains et de la ruée vers l’or. Anne-Laure Bondoux propose un roman jeunesse frais et dépaysant, une histoire qui repose sur les épaules solides d’une jeune fille au caractère bien trempé. Ce roman m’avait été conseillé par Stephie il y a quelques années déjà ; si je m’étais empressée de m’offrir l’ouvrage, j’ai mis un peu plus de temps à passer à la lecture.

A ma grande surprise, il se dévore vite ce roman et alterne romance, aventure, suspense et – au passage – nous gratifie de quelques réflexions sur la société de l’époque : l’arrivée du chemin de fer qui facilite l’échange de marchandises et la mobilité des voyageurs, le racisme, le sectarisme, la corruption, l’alcoolisme, le chocs des cultures entre indiens d’Amérique et colons, le couple, la place de la femme dans la société, le « rêve américain » .

Ouvrage généreux, aussi ludique que captivant. Je l’ai déjà mis entre les mains de mon pré-ado qui le dévore (et roule des yeux ronds comme des billes et fait semblant d’être choqué lorsque la romancière s’attarde sur les seins de l’héroïne, « ses maudits seins ! Pourquoi, au lieu de pousser normalement, avaient-ils pris ces proportions ahurissantes ? Il n’y avait pas d’explication. En une seule année, ils étaient passés de la grosseur de deux pommes à celle de deux melons, puis à celle de deux pastèques » .

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Romans

 

Coulon © Points – 2016

Anthime a passé la majeure partie de sa vie à avoir peur.
Il a grandi un peu tordu par ses angoisses, un peu tordu par l’absence de ses parents. Son besoin d’affection et de réassurance, il le trouvait auprès de sa sœur.
Pour se forcer à dépasser ses peurs, il se lançait des défis.
Le plus marquant fut certainement celui qui fit suite à son arrivée dans sa nouvelle maison. C’était encore un jeune garçon quand ses parents ont déménagé et se sont installés en province. Lui et sa sœur les ont suivis, bien sûr, ils étaient encore trop petits pour avoir leur mot à dire. Une fête fut organisée ; de nombreux voisins y étaient invités. Lui ne connaissait personne, à peine quelques enfants qu’il avait aperçu dans le quartier. Une partie de balle au prisonnier fut improvisée alors, pour ne pas rester en marge, il s’est avancé puis a rejoint l’équipe qu’on lui désignait. Puis vint ce moment où, ballon en main, il s’est mis à courir avec tant de vigueur que personne ne fut en mesure de le rattraper. Ce jour-là fut comme une petite victoire pour Anthime.
Quelques mois plus tard, il étonna tout le monde sur un marathon inter-écoles. Dès ce moment, le professeur de sport se met à le considérer d’un autre œil. Anthime intègre le club d’athlétisme. Il a trouvé sa vocation, ce sera la course. Anthime n’a jamais compté les heures nécessaires à son entrainement, ni celles passées à aller ou à revenir d’une compétition, encore moins celles passées à courir. Sa raison de vivre était là. Dans la course. Un accident est venu balayer ses projets ouvrant le temps de la reconstruction et de l’oubli.

Troisième roman de Cécile Coulon que je découvre, troisième plongée dans une écriture totalement fascinante, qui nous prend aux tripes et nous jette dans tout ce que le personnage principal a le plus d’intime, de plus personnel. Hasard ou coïncidence [car j’ai encore des lacunes à combler puisque la romancière a été neuf romans à ce jour], c’est toujours un homme qui est au cœur du récit. Homme fragile, torturé, hanté par ses vieux démons qui ont fait naître en lui des peurs tenaces, certaines allant jusqu’à l’angoisse.

Je n’ai pas fini de parler de Coulon sur ce blog.

Une fois encore, je te remercie Noukette. Sans toi, j’aurais certainement fait l’impasse sur cet auteur.

Liens vers les autres romans de Cécile Coulon sur le blog.

 

Benameur © Actes Sud – 2008

Lea et Romilda. La fille et la mère. La danseuse et la vieille femme. L’inquiète et l’intranquille.

Lea a la trentaine, elle vit loin de chez elle, en ville. Sa respiration, c’est la danse. Depuis peu, elle s’autorise à se laisser aller avec Bruno. C’est la première fois qu’une relation dure, mais elle la sait fragile. Pourtant, les mains de cet homme-là, sa voix et sa présence la rassurent. Elle a trouvé son équilibre même s’il est encore balbutiant. Lea la danseuse, en permanence en équilibre, à la scène comme dans sa vie privée. Elle cherche à combattre son refus de l’Autre, de la vie. Puis, cet appel passé à sa mère. Elle perçoit dans la voit de l’aînée une fatigue, une inquiétude. Alors Lea prend la route malgré l’avis de tempête.

« Est-ce qu’aimer, ce n’est pas vouloir rejoindre, sans relâche ?
(…)
Aimer c’est juste accorder la lumière à la solitude.
Et c’est immense »

Un huis-clos, des retrouvailles entre deux femmes. Deux générations, deux vies, deux solitudes. Jeanne Benameur livre un récit poignant d’une rencontre où une mère brise le silence et explique à sa fille ce qu’elle a vécu. Un jour, un homme est entré dans sa vie. Avec lui, elle a fui, elle a quitté la maison familiale comme une voleuse, elle a quitté cette guerre qui ravageait son pays. L’homme lui a promis une vie meilleure loin de l’Italie, lui a fait miroiter le bonheur en France. Pourtant, si le couple a fini par s’installer dans un bourg paumé de la providence française, il y eu toutes ces années de guerre durant lesquelles la jeune fille perdit à jamais son insouciance. Prostitution, violences psychologiques, désillusions. Cette mère se livre avec émotions. Face à elle, sa fille avide de connaître la vérité tout en étant terrorisée par ce qui lui est confié. Mère et fille sont face-à-face, la romancière nous permet de ressentir la force de cet instant rythmé seulement par le vacarme que produit la tempête qui fait rage à l’extérieur de la maison dans laquelle elles se trouvent. Entre passé et présent, les deux femmes se livrent et font face à leurs peurs respectives.

Les autres romans de Jeanne Benameur sur le blog.

 

Pennac © Gallimard – 2013

Prenons un instant pour observer le rapport que nous avons à la lecture. Comment un individu développe-t-il le goût ou le dégoût de la lecture ? Le système scolaire donne les bases nécessaires à la lecture et à l’écriture mais qu’est-ce qui se joue à la maison ? Est-ce que le discours des parents a un impact sur le lien futur que nous aurons chacun avec les livres ? Lecture plaisir ou lecture contrainte. Que va-ton chercher dans les livres et qu’est-ce que l’objet livre représente tout simplement pour chacun ? Tant de question que Daniel Pennac nous invite à nous poser. Il nous amène à nous rappeler ce que lire représentait pour nous étant enfant. Ce plaisir de la lecture du soir que nous avions enfant ou que nous avons, en tant que parent. Le plaisir de lire serait-il une question de transmission ou ne serait-ce qu’une prédisposition que certains individus ont alors que d’autres en sont dépourvus.

La quatrième et dernière partie du roman nous présente les « droits imprescriptibles du lecteur » lus sur de nombreux blogs et repris quantité de fois à différentes occasions :

1/ Le droit de ne pas lire, 2/ Le droit de sauter des pages, 3/ Le droit de ne pas finir un livre, 4/ Le droit de relire, 5/ Le droit de lire n’importe quoi, 6/ Le droit au bovarysme (maladie textuellement transmissible), 7/ Le droit de lire n’importe où, 8/ Le droit de grappiller, 9/ Le droit de lire à haute voix, 10/ Le droit de nous taire.

Belle réflexion sur la littérature et sa place dans la société. Belle réflexion sur le plaisir que procure la lecture. Un texte qui remet les pendules à l’heure. Ecrit en 1995 à l’époque ou Daniel Pennac était enseignant, j’ai trouvé ce texte très actuel, c’est à peine s’il a pris la poussière.

Fatherland (Bunjevac)

Bunjevac © Ici Même – 2014
Bunjevac © Ici Même – 2014

« 1975. Peter Bunjevac, serbe nationaliste exilé au Canada, vit à Toronto avec sa femme et leurs trois enfants. Il appartient à une organisation anticommuniste qui milite pour l’indépendance de la Serbie. Sa femme, soupçonnant la nature de ses activités militantes et craignant pour la sécurité des enfants, décide de retourner en Yougoslavie. Elle persuade Peter de la laisser partir avec les enfants pour de prétendues vacances chez ses parents. Peter accepte mais, méfiant quant aux intentions réelles de sa compagne, exige que leur fils aîné, Petey, alors âgé de 7 ans, reste avec lui au Canada. Terrible « choix de Sophie » auquel se trouve alors confrontée la mère : abandonner l’un de ses enfants pour mettre les deux autres en sécurité, ou bien risquer la vie des trois. Elle décide de partir avec ses filles. Ce qui devait être un voyage de quinze jours deviendra un séjour de quinze ans, la famille demeurera séparée à jamais. » (synopsis éditeur)

Dans cet album autobiographique, Nina Bunjevac revient sur son enfance. Pour elle qui, à l’âge de deux ans, a été amenée malgré elle à quitter son père, elle tente ici de reconstruire l’histoire de sa famille… sa propre histoire. Comprendre les tenants et les aboutissants qui ont motivés des choix importants et définitifs, toutes ces décisions qui ont influencé la dynamique familiale. Il y eu la décision de sa mère bien sûr, celle de partir du Canada pour se soustraire aux risques liés à l’activité militante de son époux. Mais il faut également remonter le temps et revenir sur ce choix pris par le père de Nina Bunjevac lorsqu’en 1959, il déserte l’armée et s’exile au Canada. Il s’intègre assez facilement, trouve un emploi mais ce n’est qu’à la fin des années 1960 – peu après la naissance de son premier enfant – qu’il rejoint un groupuscule anticommuniste et devient membre actif de cette organisation, mettant ainsi sa vie et celle de ses proches sur un fil. Comprendre ensuite le choix de ses grands-parents paternels lorsque dans les années 1940, ils décident de quitter les Etats-Unis pour revenir en Yougoslavie, pensant que le climat du vieux continent serait plus à même d’aider leur fils (Peter Bunjevac) à combattre la tuberculose.

Dans la généalogie de Nina Bunjevac il y a, à chaque génération, un départ. Un aller simple vers le nouveau continent dans l’espoir de trouver du travail et ainsi pouvoir faire vivre sa famille, un aller pour fuir une menace (dictature, guerre…). Un retour, quelques années plus tard, motivé par l’état de santé d’un proche, le mal du pays ou tout simplement l’âge de la retraite qui a sonné l’heure de rentrer auprès des siens.

Ce récit personnel ressemble à une catharsis. L’auteur semble s’être approprié, par le biais de son travail, sa propre histoire de vie et l’histoire de sa famille. Un livre pour asseoir son identité, s’approprier ses propres racines familiales, les ordonner pour mieux se les représenter. On voit durant la lecture de « Fatherland » comment l’auteure, fille d’immigrés, donne du sens aux actes de ses parents. Une quête d’identité que l’on sent nécessaire. Aujourd’hui, elle vit au Canada et reçoit les visites régulières sa mère (c’est presque les seuls éléments que nous apprendrons d’elle et de son quotidien). Entre incompréhension et indignation, elle donne du sens à son histoire et l’intègre à part entière dans l’histoire de l’ex-Yougoslavie. Son exaspération initiale a laissé place à de l’empathie ; ainsi, elle a appris à accepter l’obstination et le refus de sa mère de lui parler de son père.

Maintenant que je suis plus âgée, que j’ai traversé moi aussi des périodes difficiles, je comprends enfin à quel point cette mémoire sélective a été cruciale pour sa survie.

Une remise en cause impressionnante. Mais là où le travail de Nina Bunjevac impressionne davantage, c’est sur la partie graphique. Composé de petits traits et de petits points, le dessin donne l’impression que l’artiste s’est arrêtée des heures sur une illustration. Sans mollir et avec une attention qui relève presque de l’acharnement, ce style pointilliste a un rendu très réaliste, comme s’il s’agissait de photos. D’ailleurs, à plusieurs moments, Nina Bunjevac intègre des reproductions de photos de famille à son récit. Elle indique même l’importance de certaines, notamment lors de sa prime enfance lorsque son grand-père paternel les mitraillait en permanence sa sœur et elle.

L’année qui suivit passa sans qu’il y ait grand-chose à en dire, sans anecdotes qui méritent d’être racontées. S’il n’y avait pas eu mon grand-père et son appareil photo, rien n’aurait témoigné de cette période, qui serait tombée dans l’oubli. Le seul but de ces photos était de montrer à mon père que l’on s’occupait bien de nous, et que nous étions heureuses.

Le dessin maintient une part de tension durant tout l’album. Un mélange d’électricité et de distanciation par rapport aux faits… cela crée une ambiance unique qui porte cette mémoire familiale et invite le lecteur à s’immiscer dans les pages de cette biographie familiale. Michel Rabagliati disait au sujet de cet album : « Fatherland de Nina Bunjevac est ma dernière claque en BD. Elle dessine avec une régularité quasi-militaire. Je cherchais dans son album un dessin moins appliqué qui montrerait qu’elle se lassait. Mais il n’y en a aucun. Ils sont tous patiemment gravés. Elle raconte l’histoire de son père dans l’ancienne Yougoslavie. Elle le fait avec honnêteté. Ça a dû la déchirer de raconter cela » (source : Sceneario).

PictoOKChronique familiale retraçant à la fois le passé d’une famille et l’histoire d’un pays qui n’existe plus aujourd’hui : la Yougoslavie. Entre passé et présent, entre l’ancien et le nouveau continent, entre l’intime d’une famille et l’histoire d’un peuple, Nina Bunjevac ne prend pas parti, ne juge pas et ne glisse jamais dans le pathos. Très belle surprise.

Les chroniques : Sophie Gindensperger (sur le site de Libé), Lucie Servin (pour le site Cases d’Histoire).

la-bd-de-la-semaine-150x150Les autres participation pour la BD de la semaine sont chez Noukette !

Fatherland

One shot

Editeur : Ici Même

Dessinateur / Scénariste : Nina BUNJEVAC

Traduit de l’anglais par Ludivine Bouton-Kelly

Dépôt légal : novembre 2014

160 pages, 24 euros, ISBN : 978-2-922585-39-1

Bulles bulles bulles…

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Fatherland – Bunjevac © Ici Même – 2014

Abaddon, diptyque (Shadmi)

Shadmi © Ici Même – 2013
Shadmi © Ici Même – 2013
Shadmi © Ici Même – 2013
Shadmi © Ici Même – 2013

Sommes-nous capables d’apprendre de nos erreurs ? Sommes-nous capables de ne pas reproduire sans cesse les mêmes gestes ? Quelle fonction joue la mémoire dans la conscience que nous avons de nos actes ? Quel rôle jouons-nous malgré nous ?

Ter frappe à la porte de l’appartement 262. Il a rendez-vous pour visiter un appartement en colocation. Les quatre autres locataires ont sensiblement le même âge que lui, le lieu est agréable… l’affaire est conclue. Une chambre étant libre, Ter peut emménager de suite. Dès lors, Ter partage son quotidien avec Bet (séduisante jeune femme), Seth (plus rondouillarde mais d’un abord chaleureux), Vic (musicien qui supporte mal les effets de l’alcool) et Nor (solitaire et mystérieux, il passe son temps à façonner des sculptures).

Tandis que Ter se familiarise avec son nouveau cadre de vie, il tente de reconstituer les bribes de souvenirs qui remontent à sa mémoire par bouffées. La vision d’un néon fait remonter un souvenir, une situation impromptue crée une sensation de déjà-vu, une perte de connaissance le replonge dans un épisode de sa vie de soldat… Qui est-il ? D’où vient-il ? Quelle était sa vie d’avant ? Ses tentatives d’introspection s’avèrent être des échecs. Cette amnésie le perturbe d’autant plus que ses colocataires en souffrent également. En parallèle, d’étranges phénomènes le mettent sur le qui-vive. Un chat trucidé réapparaît le lendemain, les fenêtres sont obstruées par un mur de briques, le frigo se remplit sans que personne n’ait à s’en préoccuper et comble de tout, la porte d’entrée refuse de s’ouvrir. L’appartement semble doté d’une âme et ses caprices impactent l’humeur de ses habitants. Ter n’a plus qu’une seule idée en tête : fuir. Mais comment ?

Note 8 : J’ai découvert le nom de cet endroit : Abaddon. Difficile de dire de quand date cet appartement, mais je suppose qu’il a probablement plus de 200 ans. Mes « colocataires » sont très peu enclins à m’aider à en découvrir davantage sur l’histoire de cet endroit. Et ils n’ont absolument aucune envie de s’évader d’ici. Ils se sont entièrement abandonnés à l’esprit putrescent de ce lieu. Ils ont une idée très floue du temps qu’ils ont déjà passé ici, ou des détails de leur vie d’avant leur arrivée.

Né en Israël et installé aux Etats-Unis depuis plusieurs années, Koren Shadmi développe ici un univers particulier, à la croisée entre rêve et réalité. « Abaddon » : un sens évocateur puisqu’en hébreu, le terme signifie « destruction » ou « abîme » (voir Wikipedia) ; c’est aussi le nom donné à l’ange exterminateur de l’Apocalypse. La première impression après avoir lu quelques pages d’Abaddon est d’avoir atterri brutalement dans un épisode de la « Quatrième Dimension ». Si cette sensation ne disparaît pas durant la lecture en revanche, le côté brutal s’estompe progressivement. A mesure que croissent l’inconfort et l’important malaise du personnage principal, le sentiment de jouissance et la fascination du lecteur pour cet univers vont aller crescendo. Gonflé de certitudes, le lecteur pense à tort pouvoir anticiper les rebondissements de l’intrigue pourtant, on a beau tourner les pages, tout nous pousse pourtant dans des situations qui nous prennent au dépourvu. A peine le temps de se remettre et l’auteur fait bifurquer son scénario de plus belle vers l’étrange mécanique interne d’un monde qui n’obéit qu’à sa propre logique.

Cet endroit !!! Cet Abaddon de malheur !!! Je n’arrive même plus à pleurer ici ! Mes larmes se sont taries du jour où j’ai posé le pied ici ! (…) Bon sang ! Mais qu’est-ce que c’est qu’Abaddon ?

Fascinant.

Le choix même du format des ouvrages (format à l’italienne) se joue du lecteur en l’obligeant malgré lui à balancer doucement la tête de droite à gauche pour suivre la lecture, page après page, bande après bande… inconscient du mouvement de balancier qu’il opère en lisant.

Je te l’ai dit. Cet endroit, c’est comme des sables mouvants. Plus tu te débats, plus tu t’enfonces. Ça ne sert à rien d’essayer de s’échapper.

Fasciné.

L’auteur travaille son huis-clos avec minutie. La psyché du personnage est observée à la loupe. Nous la regardons de si près que nous en perdons tout recul. Une tension électrique s’installe très tôt dans le récit et nous donne l’impression de marcher sur un fil, à l’instar du héros qui semble en être équilibre sur un fil de nylon. Les couleurs utilisées se heurtent en permanence. Vert et rouge, froid et chaud, passé et présent, vie et mort, désir et aboulie, raison et folie… Le rêve et la réalité sont totalement intriqués. Le calme des lieux contraste avec la représentation que l’on se fait de l’extérieur, là où la guerre gronde et envahit tout l’espace sonore, tout l’espace public, tout l’espace intime. Dans le cocon de cet immeuble angoissant où le bon sens n’a plus sa raison d’être, les rares bruits de la bâtisse interpellent. S’y habituer ou tenter de les faire taire sont les deux facettes d’un même symptôme : la folie.

PictoOKDeux tomes pour visiter cet univers. Le premier explore l’huis-clos d’un appartement. Le second quant à lui étend le champ des possibles aux limites d’un immeuble. Reste maintenant à savoir si vous aurez envie de vous frotter à cette surprenante expérience de lecture. En tout cas, je vous y invite.

Vous êtes dans l’Abaddon, Ter. Pourquoi cet endroit serait-il moins réel que n’importe quel autre lieu où vous avez été ? Vous avez juste évolué d’une grande cage vers une plus petite…

La chronique d’Yvan (pour le tome 1).

Abaddon

Diptyque terminé

Editeur : Ici Même

Dessinateur / Scénariste : Koren SHADMI

Traduit de l’anglais par Bérengère ORIEUX

Dépôt légal : avril 2013 (tome 1) et septembre 2013 (tome 2)

ISBN : 978-2-36912-000-1 (tome 1) et 978-2-36912-003-2 (tome 2)

Bulles bulles bulles…

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Abaddon, diptyque – Shadmi © Ici Même – 2013