Un roman naturel (Gospodinov)

Gospodinov © Intervalles – 2017

Cela commence par une rupture. Une séparation. Celle d’un couple. Elle est pourtant enceinte mais le bébé qu’elle porte n’est pas de lui. Lui perd la femme de sa vie. Un homme que l’on ampute d’une part de lui-même et comme tout est lié, le roman qu’il écrit est éparpillé. Il a perdu la chronologie des faits. Il a perdu le fil de l’histoire mais il écrit et à nous, lecteurs, d’en recoller les morceaux. Un chronologie taquine qui refuse de se présenter de manière banale, butine puis se pose sur un instant de sa vie.

Morceaux de vie avec sa femme. Du divorce et des audiences devant le juge. Morceaux de vie avec des autres et cette autre-là notamment qui passait près de six heures aux toilettes chaque jour. Parce qu’il est aussi question de toilettes ; des toilettes domestiques et des toilettes publiques… un sujet de conversation tout trouvé lorsque le personnage principal passe la première soirée dans son nouvel appartement après une journée consacrée à déménager. Un sujet neutre dans lequel tout le monde s’engouffre… cela permet de ne pas parler de la séparation, de ne pas penser à ce que lui réserve demain maintenant qu’il va devoir réapprendre à vivre seul.

Un homme que l’on va apprendre à connaître. Les bribes de son passé, de son enfance puis de son adolescence vont surgir au fil des chapitres. Puis ses premiers pas dans la vie active. Il est écrivain et travaille dans un journal local. Un jour, il rencontrera son homonyme : un clochard d’une dizaine d’années de plus que lui, un homme qui lui a fait parvenir un manuscrit dans lequel il raconte son divorce. C’est à partir de là qu’il a perdu pied, qu’il s’est laissé lentement dériver au point d’atterrir sur le trottoir avec comme seul vestige de sa vie d’avant son fauteuil à bascule qu’il transporte partout… Un autre point commun qu’il partage avec cet homme.

Et puis c’est l’idée folle d’un roman où grouillent les commencements d’histoires, « j’ai le désir immodeste de bâtir un roman uniquement à partir de débuts ».

C’est fou. Absurde. Impensable. En apparence confus mais d’une fluidité incroyable. On attrape vite le fil des pensées de cet homme qui nous conduit de-ci de-là dans ses réflexions ou dans son quotidien. Les récits s’enchevêtrent et parmi eux, le travail d’écriture bouillonnant, réflexif, amusé ou profond. Le jeu de l’écriture : que raconter ? sous quelle forme ? mettre en lumière l’étymologie des mots pour leur donner du sens et de la profondeur. Un « roman à facette » comme se plait à le définir Guéorgui Gospodinov lui-même. Et toujours cet emploi de métaphores originales où la poésie aime se nicher.

En toile de fond, un pays qui survit, pris à la gorge par l’inflation, blessé par son histoire, marquée au fer rouge par la domination ottomane. Une société qui laisse ses citoyens agoniser dans la misère, contraints à compter chaque sou, ne pouvant acheter qu’un demi-citron, qu’un peu de ci et un peu de ça.

Très beau roman, aussi déroutant que dépaysant et qui, forcément, fait mouche.

Extraits :

« La plupart de ceux qui écrivent ne sont probablement pas enclins à le faire en dehors des toilettes. Je suis sûr qu’ils n’ont même pas écrit une seule ligne sur du papier. Alors que le mur des W-C. est un média particulier » (Un roman naturel).

« Comment le roman est-il possible, aujourd’hui, quand le tragique nous est refusé. Comment est possible l’idée même d’un roman lorsque le sublime est absent. Lorsqu’il n’existe que le quotidien – dans toute sa prévisibilité ou, pire dans le système écrasant de hasards accablants. Le quotidien dans sa médiocrité – c’est seulement là qu’étincellent le tragique et le sublime. Dans la médiocrité du quotidien » (Un roman naturel).

« Quelque part, il y avait un homme que je ne connaissais pas, en elle un bébé qui bougeait, qui n’était pas de moi, et derrière nous, plusieurs années avec très peu de jours paisibles. Je me demandais laquelle de ces trois circonstances nous séparait vraiment. Durant cette nuit uniquement, aucune n’existait. J’avais envie qu’il se passe quelque chose qui change tout brusquement. Maintenant, précisément. Au moins un signe quelconque. Jamais l’attachement qu’on éprouve pour les autres n’est aussi fort que lorsqu’on les perd » (Un roman naturel).

Un roman naturel

Editeur : Intervalles
Auteur : Guéorgui GOSPODINOV
Traducteur : Marie VRINAT
Dépôt légal : mai 2017
186 pages, 9,90 euros, ISBN : 978-2-36956-056-2

Chroniks Expresss #22

Je liquide quelques brouillons d’article qui ne verront jamais le jour. Souvent, j’ai pris trop de temps pour finaliser mon écrit et la lecture s’est déjà échappée… Je n’ai aucun regret si ce n’est pour l’ouvrage de Lola Lafon auquel j’aurai aimé rendre un meilleur hommage car il n’a pas sa place dans cette courte liste d’ouvrages.

Voici donc un petit bilan de quelques lectures faites çà et là :

BD : En descendant le fleuve et autres histoires (Gipi ; Ed. Futuropolis, 2015), Charly 9 (J. Teulé & R. Guérineau ; Ed. Delcourt, 2013), La Crise, quelle crise ? (Collectif ; Ed. de la Gouttière, 2013), Otto (F. de Decker ; Kramiek, 2014), Panthers in the Hole (D. Cénou ; La Boîte à bulles, 2014).

Romans : La petite Communiste qui ne souriait jamais (L. Lafon ; Ed. Actes Sud, 2014), Mama Black Widow (I. Slim ; Editions Points, 2012), Exploration sur le terrain du sexe ukrainien (O. Zaboujko ; Intervalles, 2015).

 

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Bandes dessinées

Gipi © Futuropolis – 2015
Gipi © Futuropolis – 2015

« Confrontés à la beauté sauvage de la nature comme de la ville, les personnages de Gipi, le plus souvent adolescents, sont en quête d’eux-mêmes. Publiés pour la première fois en volume, ces douze récits sont autant de fulgurances de la vie bien dessinée de l’auteur. Gipi accompagne le sillon de nos vies, travaille le motif de la mémoire et du passage d’un âge à l’autre, ses thèmes favoris que, de titres en titres il file, tissant ainsi le motif universel du temps qui passe… Chez Gipi, les hommes ont aussi le défi d’être heureux dans le présent mais le souvenir d’un drame est souvent plus fort. Trait simple et texte à l’os ; on se souvient longtemps de ses histoires de petits héros ordinaires… » (synopsis éditeur).

Un recueil de huit nouvelles.

La première nouvelle donne son nom à l’album. Deux hommes en canot, ils descendent la rivière jusqu’à la mer. Parcours difficile en raison des intempéries. La pénibilité de la tâche est compensée par le plaisir d’être ensemble et la beauté des paysages traversés. Beaucoup de silences et de respirations graphiques. D’une page à l’autre, le temps est laissé au temps, celui d’un voyage fluvial sans heurts et le travail d’illustration réalisé à l’aquarelle donne une impression de quiétude, une sorte d’harmonie entre l’homme et la nature, deux hommes parfaitement en accord d’ailleurs jusqu’à ce qu’ils décident de faire une halte dans une maison abandonnée. Au réveil, la tension accumulée par la nuit passée en ce lieu brise l’osmose entre eux, au point qu’ils ressentent le besoin de se séparer – le temps d’une journée – pour évacuer la tension accumulée durant la nuit. Solitude. Puis, les retrouvailles les conduisent dans un havre de paix que seules des sirènes fréquentent… métaphore. Voix-off, celle du journal intime, celle du témoignage, des mots que l’on couche sur le papier pour ne garder que pour soi. Aucun échange, seulement du narré sous le filtre de celui qui écrit. Un journal vivant, enrichit d’aquarelles réalisées lors du voyage. Un carnet de voyage.

Peu de récits se détachent du « lot » durant la lecture. Aucun fil rouge ne les relie excepté l’inspiration de l’auteur, ses errements silencieux, ses pensées… Des scénarios pas toujours construits, certains semblables à un premier jet qui mériterait d’être développé.

« C’était sûrement une idée pour une histoire. Un de ces trucs qui te rentrent dans la tête, tu sais pas pourquoi, mais qui ne partent plus »

Des notes sorties de carnets de croquis que l’auteur transporte sur lui en permanence. Des idées pour plus tard et puis des projets succèdent aux projets. Des histoires laissées en jachère que Gipi partage dans cet album patchwork. Croquis, aquarelles, pinceaux… tout y passe. Les souvenirs d’adolescence et de beuveries, les fictions à l’état pur, des sujets plus engagés comme celui des migrants, des univers oniriques. Le sexe, l’amitié, l’amour, le deuil… Autant de friches narratives que le lecteur peut ainsi découvrir. Un travail d’une rare sincérité que certains trouveront intéressants. Pour ma part, je n’ai pas accroché.

« Les dessins qui sont sur cette page ont été faits au stylo, ce même stylo avec lequel j’écris cette brève (inutile) note d’introduction. Ils ont été faits ces jours-ci. Mais l’histoire du boxeur, elle, est très vieille, elle date du siècle passé. Je me souviens bien de l’époque où je l’ai dessinée. C’était une sale période. J’étais dans la merde. Mon éditeur d’alors me téléphonait pour savoir comment avançait l’histoire et je répondais : “Bien.” La fin ? Énorme. Forte. Tout roule. »

 

Teulé – Guérineau © Guy Delcourt Productions - 2013
Teulé – Guérineau © Guy Delcourt Productions – 2013

« Charles IX fut de tous les rois de France l’un des plus calamiteux. À 22 ans, pour faire plaisir à sa mère, il ordonna le massacre de la Saint- Barthélemy qui épouvanta l’Europe entière. Abasourdi par l’énormité de son crime, il sombra dans la folie. Transpirant le sang par tous les pores de son pauvre corps décharné, Charles IX mourut à 23 ans, haï de tous… Pourtant, il avait un bon fond » (synopsis éditeur).

Adapté du roman éponyme de Jean Teulé, ce récit n’est pas une biographie de Charles IX mais une interprétation libre (dont la chronologie est cadrée par des faits réels) des deux dernières années de la vie du roi. Le récit commence à la veille du 24 août 1572, nuit funeste de la Saint-Barthélemy durant laquelle plus de deux mille protestants furent assassinés… La nouvelle du massacre se répand comme une trainée de poudre en France où d’autres meurtres seront commis (le nombre de protestants tués en Province est impressionnant). Le livre se referme sur les funérailles du roi.

Jean Teulé met en avant la personnalité de cet homme qui n’avait pas la carrure d’un roi. Un souverain plus disposé à promouvoir la culture qu’à parler de politique. Le scénario nous plonge dans les guerres de religions ; d’ailleurs, le ton est donné dès le début de l’album puisqu’il débute à la veille du massacre de la Saint-Barthélemy. On côtoie un monarque manipulé par sa mère (Catherine de Médicis), mis à mal par les prises de position de ses frères qui briguent son trône et insatisfait de son union avec Elisabeth d’Autriche.

Je ne sais pas si cette adaptation de Richard Guérineau est fidèle au roman éponyme de Jean Teulé. En revanche, je peux dire que j’ai trouvé le scénario laconique. Certes, il permet de suivre un fil narratif cohérent où l’on assiste à la lente descente aux enfers du personnage principal. Dès lors qu’il ordonne le massacre de la Saint-Barthélemy, il sera rongé par le remord et envahit par la folie (hallucinations visuelles, attitudes étranges, crises de colère…). Sa fascination pour la mort finit par le dévorer. L’auteur injecte régulièrement des anachronismes dans le récit ; celui qui m’a le plus marqué est certainement le passage dans lequel l’auteur montre que les conflits actuels (état islamique versus le reste du monde) ne sont en rien différents des guerres de religion de l’époque. La haine que se vouent les hommes en raisons de divergences de croyances religieuses est vieille comme le monde.

 

Collectif © La Gouttière – 2013
Collectif © La Gouttière – 2013

« Elle est là, parmi nous, depuis longtemps recyclée par toutes les idéologies, dans les éléments de langage des politiques, à la une des médias, omniprésente au café du coin. Mais c’est quoi cette crise ? La fin d’un système, le début d’un âge nouveau, un mal français, un spasme planétaire ?

Pour tenter de s’approcher d’elle, de la définir ou de s’en moquer, dix-huit auteurs de bande dessinée livrent leur regard, personnel et inévitablement impliqué, sur le monde qui nous entoure…

La Crise, quelle crise ?, ce sont dix histoires tournant autour de cette idée qu’il y aurait mille et une façons de vivre la crise, selon l’endroit où on se trouve, et donc mille et une façons d’en parler…

Dans chacune des histoires, l’un au moins des auteurs vit et travaille en Picardie. » (synopsis éditeur).

Dix nouvelles qui abordent sous différents angles un problème de société majeur et qui touche pêle-mêle à des sujets comme le chômage, la précarité, l’immigration, la spéculation, le capitalisme…

Tandis que les uns tentent difficilement de joindre les deux bouts, les autres jonglent avec les profits et cherchent à capitaliser davantage. Et si les plus précaires se débattent parfois vainement pour garder la tête hors de l’eau, les autres ont parfois conscience de leur chance et veillent à rester du bon côté de la « frontière » (et je ne parle pas là des privilégiés qui brassent l’argent comme on brasserait un tas de billes).

« La crise, quelle crise ? » permet de regarder les conséquences multiples de la crise. Ainsi, on va s’attendrir à la situation d’un père célibataire qui se laisse reconduire à la frontière avec son fils, laissant définitivement derrière lui ses illusions mais protégeant coûte que coûte les rêves d’enfant de son fils. On s’agace à la vue de ces jeunes traders qui ont décidément une vision tronquée du monde dans lequel ils vivent. Le matraquage médiatique continu qui passe sans transition des dégâts causés par un tsunami à la sortie du dernier Mario Bros, les images d’un enfant en train de mourir de faim ou celles du G20.

« Et au final, il ne restera rien d’autre que ma retraite de gérant de PME : plafonnée à 1200 euros net. Pas de stock option ou de parachute doré ici. On ne vit pas tous le même patronat »

L’ouvrage se referme sur un ultime récit, le plus remuant me concernant, qui imagine le déroulement d’un jeu télévisé des plus cyniques. Intitulée « Crisonomics », cette histoire réalisée par Philippe Thirault et Emem nous fait vivre une émission dans sa globalité. « Le jeu était un quiz sur la crise. Comme celles de la crise, les conséquences de Crazy Crisis n’étaient pas anodines. En cas d’échec, il y avait la sanction. Et elle était radicale. Mais même en cas de succès à une étape du jeu, il était impossible pour le candidat de s’arrêter. A chaque niveau réussi, une roue tournait et le hasard seul décidait ». Aussi malsain et aussi prenant que « Running man », des dérives médiatiques que l’on sait possible tant qu’il y aura des gens qui croiront encore à l’Eldorado providentiel… bien vu !

Auteurs : Alex-Imé, Noredine Allam, Emmanuel Baudry, Greg Blondin, Damien Cuvillier, Raoul Douglas, Emem, Fraco, Hardoc, Kris, Denis Lachaussée, Nicolas Lochon, Guillaume Magni, Luc Perdriset, Renard, Sylvain Savoïa, Philippe Thirault, Dominique Zay

De Decker © Kramiek – 2014
De Decker © Kramiek – 2014

J’ai remporté cet album l’année dernière via le Loto BD 2015 consacré aux albums muets (il était animé par Val). J’ai mis un temps certain à le lire et un peu hésité à en parler, ne voulant pas froisser la personne qui me l’a offert.

« Otto » est une série de Frodo De Decker qui a débuté en 2014 aux éditions Kramiek. C’est un recueil d’histoires courtes qui mettent en scène Otto – personnage principal relativement malchanceux. Le pauvre se retrouve dans des situations si incroyables qu’elles en perdent toute crédibilité et le degré d’humour employé est si lourds que les déboires d’Otto finissent par le rendre pathétique.

Quarante-huit pages durant nous assistons donc à une succession de gags. L’épopée ne souffre aucun temps mort de fait, nous manquons rapidement de souffle durant la lecture. Durant un bon tiers de l’album, de nouveaux personnages secondaires apparaissent, ce qui ajoute de la confusion à la confusion ambiante. Par la suite, on parvient à se familiariser avec chacun d’entre eux et l’on sera moins déstabilisé lorsqu’ils réapparaitront. L’état d’esprit de chaque protagoniste se résumerait à « chacun tente de tirer son épingle du jeu » car leur vie est souvent en jeu. En chemin, on rencontrera une baleine, un aigle, un pauvre singe, un capitaine d’arche (Noé ?), des extra-terrestres… et cette joyeuse clique va se croiser/se quitter/se tirer dans les pattes… en permanence. J’ai souffert…

Ça donne le tournis. Je ne comprends pas le but du jeu et je n’adhère pas à cet humour gras. De la découverte certes, mais je ne poursuivrais pas.

Cénou – Cénou © La Boîte à bulles – 2014
Cénou – Cénou © La Boîte à bulles – 2014

« Activistes et membres des Black Panthers, Robert Hillary King, Albert Woodfox et Herman Wallace se sont engagés pour la défense de leurs droits humains au sein même de leur centre de détention dit d’Angola, en Louisiane. Placés à l’isolement en 1972 après avoir été – a priori – injustement accusés du meurtre d’un gardien du pénitencier, le plus « chanceux » des trois, Robert King a été libéré en 2001. Herman Wallace aura, lui, peu profité de sa liberté puisqu’il est décédé le 4 octobre 2013, soit 3 jours à peine après sa remise en liberté. Quant à Albert Woodfox, il reste encore détenu…

Inspiré entre autres par le témoignage direct de Robert King (que les auteurs ont rencontré), Panthers in the hole reprend l’histoire de ces hommes pour en faire un récit poignant sur la ségrégation raciale aux États-Unis et sur l’inhumanité des conditions d’incarcération imposées à nombre de détenus, aux États-Unis… et ailleurs dans le monde » (synopsis éditeur).

Après avoir répondu à un appel à projet d’Amnesty International, David Cénou (Mirador – Tête de mort) se lance dans la réalisation graphique de cet album. Pour se faire, il collabore avec son frère, Bruno Cénou ; ce dernier se penche sur le scénario. Un premier tiers de l’album est dédié à la présentation des « trois d’Angola » : leur parcours jusqu’à leurs arrestations musclées et leur condamnation abusive. Chacun relate des conditions de détention extrême où l’on se demande par quel miracle ils n’ont pas sombré dans la folie. Le dessin charbonneux sert parfaitement le propos.

« Les trois d’Angola » se rencontrent en prison, lieu où ils se sensibiliseront au mouvement des Black Panthers… Les idéaux du mouvement vont être un fil rouge durant leur longue incarcération. Malgré les coups et les passages à tabac, ils n’hésiteront pas à militer pour dénoncer des règles carcérales abusives.

Un ouvrage didactique intéressant.

 

Romans

La petite communiste qui ne souriait jamais – Lafon © Actes Sud – 2014

Lafon © Actes Sud – 2014
Lafon © Actes Sud – 2014

« Retraçant le parcours d’une fée gymnaste qui, dans la Roumanie des années 1980 et sous les yeux émerveillés de la planète entière, mit à mal guerres froides, ordinateurs et records, ce roman dont la lecture politique n’épargne ni le bloc de l’Est ni la version falsifiée qu’en donnait à voir l’Occident délivre une passionnante méditation sur l’invention et l’impitoyable évaluation du corps féminin. » (synopsis éditeur)

Superbe ouvrage qui s’ouvre sur une note de l’auteure dans laquelle elle précise de façon explicite que le récit « ne prétend pas être une reconstitution historique précise de la vie de Nadia Comaneci. Lola Lafon réalise ici une libre interprétation de la vie de l’athlète, « l’échange entre la narratrice du roman et la gymnaste reste une fiction rêvée ». Une mise en garde nécessaire qui avertit donc le lecteur quant au contenu de ce qu’il va découvrir puis, la page se tourne, l’histoire commence et la magie opère. Le style de Lola Lafon est généreux en métaphores. Il emporte le lecteur dans le tourbillon des compétitions et brosse le portrait d’une fillette de 14 ans qui semble ne pas avoir conscience du danger. Il est enfin si proche du lecteur qu’il parvient à instaurer une forme de complicité entre le narrateur et le lecteur.

Elle jette la pesanteur par-dessus son épaule, son corps frêle se fait de la place dans l’atmosphère pour s’y lover

Le style de Lola Lafon transporte les sensations, l’émotion est à fleur de mots. Elle décrit l’évolution de l’héroïne et sa carrière de gymnaste qui a débuté en 1970 alors que l’enfant n’a que 8 ans. Les entrainements intensifs qui visent à repousser sans cesse les limites du corps au-delà de ce qui est entendable/réalisable. L’ouvrage revient régulièrement sur cette obsession à sculpter le corps féminin, nier les lois de la gravité sous prétexte d’atteindre la perfection (du geste, de la beauté…).

D’autres sujets sont traités comme le choc des cultures entre le bloc de l’Est et l’Ouest (les jeunes gymnastes roumaines sont confrontées à l’opulence capitaliste), les stratégies politiques (où Ceausescu utilise Nadia comme un symbole afin de servir sa propagande), le « marketing » psychologique pour impressionner l’adversaire, la modélisation du corps féminin permettant de répondre aux attentes esthétiques inhérentes à la compétition, l’idéologie politique, les méthodes de rationnement…

PictoOKPictoOKCoup de cœur pour ce roman passionnant. A lire si ce n’est pas déjà fait.

 

 

Slim © Editions Points – 2012
Slim © Editions Points – 2012

« Dans ce monde de Blancs haineux, un nègre vaut moins que rien. Otis, débarqué de son Mississippi natal dans un ghetto de Chicago, se débat entre une mère prête à tout pour quelques dollars, un prédicateur pédophile et des macs toxicos. Et Otis n’est pas seulement noir et pauvre, il est tiraillé entre son cœur qui le porte vers les jolies filles et sa chaire qui réclame de beaux mâles. » (synopsis éditeur).

Un roman écrit avec les tripes qui relate le parcours d’un jeune homme dont on ne sait, finalement, par quel miracle il est sorti vivant et entier de certaines situations qu’il a vécues… comme ce soir où, enivré d’alcool, il accepte de monter dans la voiture d’un beau noir viril qui est parvenu à le séduire… le prédateur profite de l’état semi-comateux de sa proie pour l’attirer dans un bouge, le violer et le passer à tabac. Iceberg Slim raconte un parcours de vie de façon chronologique, sans censure et sans tabou. Une découverte à l’état brut, un livre qui se dévore et dont on ressort un peu sonné. Une découverte faite grâce à Jérôme devant qui je m’incline car je suis bien incapable de parler de ce roman comme il le fait. Allez donc lire sa chronique.

 

Zaboujko © Intervalles – 2015
Zaboujko © Intervalles – 2015

« Tout commence par une histoire d’amour vouée à l’échec avant même ses prémices. La relation passionnelle que partagent un peintre ukrainien et la narratrice constitue une métaphore de l’Ukraine du XXIe siècle. L’héroïne d’ « Explorations sur le terrain du sexe ukrainien » nous raconte la chute de l’URSS et du modèle soviétique qui a donné naissance à l’Ukraine indépendante, mais qui a également laissé dans ce pays une fracture et un traumatisme encore béants. À travers ses tentatives d’émancipation, la narratrice cherche à comprendre la force d’une identité et l’importance de se détacher du passé. Ce travail de deuil ne renvoie pas seulement au fait d’être ukrainien, mais au fait de se retrouver à genoux sous le poids d’une culture allogène. Oksana Zaboujko, dans cette fiction partiellement autobiographique, fait vivre cette langue et cette culture qui flotte dans la « non-existence ». Le corps d’une femme devient ainsi la métaphore d’un pays, de sa culture et de ses racines. « Explorations sur le terrain du sexe ukrainien » nous donne de précieuses clés pour comprendre ce que signifie être humain, dans toute sa poésie et sa conscience.

« Explorations sur le terrain du sexe ukrainien » a été publié en 1996 : premier best-seller ukrainien, il a été traduit en onze langues et adapté au théâtre. » (synopsis éditeur).

J’étais pourtant partie enjouée dans la lecture de ce roman ukrainien. Tout d’abord parce que c’est un cadeau que l’on m’a fait et que la personne qui me l’a adressé a mis toute son attention dans la préparation de cet envoi. Ensuite, parce que j’ai découvert il n’y a pas si longtemps que ça les littératures des anciens pays de l’Est et que, jusqu’à présent, leur lecture fut toujours un régal.

Le titre du roman de Oksana Zaboujko doit son nom à une conférence que la narratrice doit donner aux Etats-Unis. La narratrice parle de son rapport aux hommes et par conséquent au sexe (mais ce n’est qu’un thème secondaire dans cet ouvrage). Le récit débute sur une réflexion quant à une relation affective désormais terminée. Une relation à double visage, la narratrice repense à son ancien amant, au mal qu’ils se sont faits, au bonheur qu’ils ont partagé, à la routine qui étouffe peu à peu les sentiments. Le lecteur se confrontera ponctuellement aux propos cyniques sur les effets corrosifs de l’abstinence sexuelle sur un couple. A plusieurs reprises, j’ai pensé que cette façon d’écrire était très masculine ; l’auteure va droit au but, sans détours, elle est crue… mais la façon de formuler les piques est assez inhabituelle chez une plume masculine.

Le plaisir de lecture fut de courte durée. Je me suis épuisée à force de côtoyer ces phrases à la longueur indécente, si indécente que l’on en arrive à un point où l’on ne sait plus qui est le sujet ni en quoi consiste l’action. Je me suis surprise plusieurs fois à souffler, attendant désespérément la fin d’un paragraphe et son retour à la ligne qui permet de refermer le livre avec la certitude que l’on retrouvera l’endroit exact où l’on a quitté la lecture. Je me suis aussi noyée dans certaines réflexions sur la société, sur la politique, sur l’amitié, sur les peurs intimes de la narratrice… On la sent amère et en colère (en colère après elle, en colère après lui, en colère contre l’humanité entière). Je me suis perdue dans les métaphores, je me suis perdue… et j’ai quitté cette lecture peu après la page 100, incapable de trouver la curiosité et l’envie de poursuivre.

Une déconvenue.

Du côté des challenges :

Tour du monde en 8 ans : Ukraine

 

Physique de la Mélancolie (Gospodinov)

Gospodinov © Intervalles – 2015
Gospodinov © Intervalles – 2015

« Je suis né à la fin du mois d’août 1913, être humain de sexe masculin. Je ne sais pas la date exacte. On a attendu de voir quelques jours si j’allais survivre et c’est alors seulement qu’on m’a déclaré. […]
Je suis né deux heures avant le lever du soleil, mouche à vin. Je mourrai ce soir après le coucher du soleil.
Je suis né le 1er janvier 1968, être humain de sexe masculin. Je me souviens dans le détail de toute l’année 1968, du début jusqu’à la fin. Je ne me rappelle rien de l’année en cours. Je ne sais même pas son numéro.
J’ai toujours été né. Je me rappelle encore le début de l’Ère de glace et la fin de la Guerre froide. Le spectacle de dinosaures mourants (durant ces deux époques) est l’une des choses les plus insoutenables que j’aie jamais vues.
Je ne suis pas encore né. Je suis à venir. J’ai moins sept mois. Je ne sais pas comment on compte ce temps négatif passé dans le ventre. […]
Je suis né le 6 septembre 1944, être humain de sexe masculin. Temps de guerre. Une semaine plus tard, mon père est parti sur le front. […]
J’ai des souvenirs de moi né comme buisson d’églantier, perdrix, ginkgo biloba, escargot, nuage de juin (ce souvenir est fugace), crocus mauve d’automne au bord du Halensee, cerisier précoce figé par une neige tardive d’avril, comme une neige ayant figé un cerisier leurré…
Je sommes nous. » (extrait du prologue de l’ouvrage).

Il est difficile de présenter un résumé de « Physique de la Mélancolie ». Cet ouvrage croise plusieurs récits mais ils sont relatés par un seul narrateur. Ce dernier est complexe, à la fois unique et multiple, car doté d’une empathie hors du commun, il expliquera d’ailleurs sa capacité à se fondre dans [le corps de] l’Autre pour ressentir les choses.

Je ne cillais pas, mes pupilles cessaient de bouger, ma bouche restait à moitié ouverte, ma respiration passait comme en régime automatique, tandis que je (une partie de moi) me transportais dans l’histoire et le corps d’un autre. (…) Cela se produisait souvent malgré moi. Comme si là où l’autre éprouvait une douleur, dans cette faille, cette plaie, ce point d’inflammation, s’ouvrait un couloir qui m’aspirait en lui.

A l’instar de « L’Alphabet des femmes », « Physique de la Mélancolie » s’ouvre sur une préface (étayée, généreuse et réflexive) de Marie Vrinat-Nikolov. La traductrice y partage notamment son point de vue quant à la sensibilité dont il faut faire preuve lors de la traduction d’un roman ; tenir compte des jeux de mots, de l’ambiance, de la poésie, des références… tenter de construire des passerelles entre les cultures tout en ne dénaturant pas la culture d’origine (littéraire, populaire,…).

Longtemps, il y a eu un consensus entre le monde de l’édition et les traducteurs eux-mêmes sur le fait qu’il ne fallait surtout pas déranger le lecteur dans ses habitudes langagières et culturelles, dans ce qu’il se figurait être la langue de la littérature. D’où les traductions qui font semblant de ne pas en être, qui se cachent dans l’ombre de l’original, qui offrent aux lecteurs une langue « platement élégante », restant dans la norme de « ce qui se dit », frisant même le cliché : l’enfance est toujours « la tendre enfance », les cheveux noirs sont toujours « noirs de jais », que fait-on dans un fauteuil, si ce n’est forcément « s’y carrer », « s’y pelotonner », sans parler des imparfaits du subjonctif dans des dialogues, des passés simples qui déforment la tonalité du texte, etc., lorsque ce texte crée précisément une langue nouvelle qui se situe au-delà des conventions.

De fait, cet ouvrage nous ravit de métaphores nouvelles et de descriptions inattendues. Cette alliance magique et mélodieuse de termes, cette formulation souvent atypique, ravissent le lecteur. Ce rythme narratif original ne change pas les habitudes de lecture mais la manière dont le regard est posé sur les choses et les gens offre une familiarité singulière (donnant l’impression que l’on découvre un terrain pourtant connu). On se laisse envelopper par cet univers riche, parfois poétique et il est difficile de rester insensible à la musicalité du langage.

Le printemps est déchaîné, des abeilles bourdonnent, des odeurs sans nom flottent dans l’air, comme si le monde venait d’être créé, sans passé, sans futur, un monde dans toute son innocence, d’avant le calendrier.

Le voyage démarre dès la lecture du titre de ce roman. « Physique de la Mélancolie » : deux termes issus de registres lexicaux radicalement différents, laissant penser que l’homme [en tant qu’individu] est un univers à part entière, qu’il existe autant d’univers isolés que d’individus et qu’il est possible de les étudier pour parvenir à une connaissance objective et rationnelle. La « physique » est cartésienne… tandis que la mélancolie est plus chagrine, plus volatile et sujette à de capricieuses variations. L’association de ces deux mots m’a troublée. Puis, sitôt la lecture commencée, le lecteur se confronte à ce « je sommes nous » énoncé par le narrateur. Un postulat que l’on intègre rapidement, comme une évidence. On prend plaisir à se heurter à ce qui ressemble à un non-sens alors qu’il ne l’est pas. Le lecteur répond favorablement à l’invitation et les pages se tournent. Elles nous conduisent d’un souvenir à l’autre comme cette après-midi passée à déambuler entre les chapiteaux d’une Foire attractive ou cet instant à réfléchir à la représentation que l’on se fait du Minotaure, figure emblématique de la mythologie grecque. Ou comme ce jeune homme qui met ses pieds dans les traces de son grand-père et va à la rencontre d’une vieille dame qui fût [peut-être] l’amante de son aïeul. Il sera aussi question de l’amour secret qui lie une infirmière à son patient, d’un enfant de 12 ans qui rompt la solitude en observant les allées-venues d’une cohorte de fourmis, d’un acheteur d’histoires, d’une femme qui passe la frontière pour vendre son bébé… autant d’escapades dans les tréfonds de la mémoire du narrateur. Le puzzle de l’histoire se reconstruit avec toute la part de subjectivité et d’interprétation inhérente aux secrets longtemps tus et/ou à peine dévoilés.

Et puis il y a ce penchant qu’assume l’écriture de Guérogui Gospodinov à passer de la première à la troisième personne avec une aisance et une fluidité déroutantes. Cette tendance à fusionner le « je », le « il » et le « nous » nous rappelle sans cesse ce singulier « je sommes nous » découvert au commencement du roman. Le narrateur est totalement cohérent, le fait qu’il ait cette appétence à se fondre dans le corps d’un autre n’est pas un leurre. Il est à la fois dans l’action tout en y étant extérieur. C’est un fascinant conteur ; totalement objectif face à l’histoire qu’il raconte tout en se laissant littéralement happer par elle. Comme si l’auteur [Gueorgui Gospodinov] utilisait ses personnages pour exulter ses propres peurs. Comme si on permettait au lecteur de ressentir une émotion saisissante et de l’analyser dans la même fraction de seconde. Un effet miroir continu, aux multiples facettes. Auteur, lecteur et narrateur ne cessent de s’identifier, de se dissocier, de se répondre et d’enrichir simultanément leur réflexion… accentuant ainsi toutes les formes de l’empathie et de la compassion.

Un récit-chorale parfois déstabilisant qui suppose la participation du lecteur. L’interaction qui se crée entre l’écouté (narrateur) et l’écoutant (lecteur) est réelle ; il ne tient qu’à nous de replacer les différentes pièces à l’endroit adéquat pour que ces histoires éclatées s’imbriquent complètement. La lecture n’est pas facile, je ne vous mentirais pas car le narrateur se fond en permanence dans d’autres « lui » (lui enfant, lui adulte, lui quand il est son grand-père, lui quand il est le Minotaure…). Tout est à la fois inventé et réel, autobiographique, fictif et/ou témoigné, introspectif et affabulé, saugrenu et réfléchi. Tout tombe inopinément mais tout est à sa place. Tout est fluide. Tout est étrange et familier. C’est un roman patchwork, un recueil d’histoires qui s’articulent grâce à des transitions [alors qu’habituellement, les recueils s’en affranchissent]. C’est un fatras narratif savamment orchestré car il évite la cacophonie avec brio.

Tout au long du roman, des phrases nous interpellent. Il est impossible de résister à l’envie de marquer un temps d’arrêt pour les relire, y réfléchir, se les approprier et changer à notre tour la manière de penser une action, un fait que l’on croyait pourtant acquis…

… « J’étais né de ma propre mère, quoi d’étonnant à cela »…

… « Ce n’est que dans l’enfance que l’immortalité est possible »…

La lecture se fige quelque peu à l’occasion du second chapitre où l’auteur énumère, le temps d’une vingtaine de pages, la littérature existante à l’égard du mythe du Minotaure. Temps de lecture à part, presque désincarné que j’ai pourtant lu avec intérêt. Passé ce chapitre deux, le voyage identitaire se poursuit, celui d’un homme en quête de lui-même, en pleine appropriation de sa culture, de son histoire (et la petite histoire individuelle est intimement mêlée à la grande Histoire de l’humanité). Il offre un regard tendre sur la société qui l’a vu naître et grandir mais ne lui accorde aucune concession.

[En parlant des années 1980] Dans l’autre événement important, la Bulgarie n’est pas directement impliquée. En décembre, on nous parle pour la première fois du SIDA. C’est ce qui met officiellement fin, en 1981, aux années 1960. Et toutes les révolutions sexuelles ont été interrompues au nom de la santé. Etant donné que, chez nous, elles n’avaient pas commencé, leur fin n’a pas été aussi tragique pour nous.

PictoOKUn roman surprenant qui se construit étrangement et déroute. Le mythique Minotaure – employé par Gueorgui Gospodinov comme une métaphore complexe – revient constamment. « Roman-labyrinthe » comme se plaît à le définir l’éditeur, cette Physique de la Mélancolie invite largement à l’introspection, à l’observation de l’Autre… voire à combler les fossés entre soi et l’autre. Déroutant et exaltant, j’étais à la fois extérieure et fascinée, je pense avoir apprécié cette lecture inconfortable… mais tout n’est-il pas une question de point de vue ? Cependant, il me semble nécessaire de marquer des temps d’arrêt pendant la lecture, ne serait-ce pour ne pas se laisser déborder par elle.

Un duo d’auteurs [romancier-traducteur] qui me plaît (voir également « L’Alphabet des femmes »).

Extraits :

« Le jet de la peur est bien trop fort pour son corps de trois ans qui se remplit très vite et qui manque bientôt d’air. Il ne peut même pas éclater en sanglots. Pour pleurer, il faut de l’air, pleurer, c’est expirer longuement et bruyamment la peur » (Physique de la Mélancolie).

« Non, mon enfant, tu ne vas pas mourir, répétait alors [mon arrière-grand-mère] pour me consoler. Il y a un ordre pour ça, mon petit enfant, d’abord c’est moi qui vais mourir, ensuite ta grand-mère et ton grand-père, ensuite… Ce qui m’a fait sangloter encore plus irrésistiblement. Une consolation bâtie sur une chaîne de morts » (Physique de la Mélancolie).

« Une amie me racontait que, petite, elle était persuadée que la Hongrie était au ciel. Sa grand-mère était hongroise et elle venait chaque été leur rendre visite à Sofia pour voir sa fille et sa petite-fille bien-aimée. Ils allaient toujours la chercher à l’aéroport. Ils s’y rendaient plus tôt, levaient la tête comme des oisillons, jusqu’à en avoir des courbatures au cou, et sa mère disait : regarde, ta grand-mère va apparaître maintenant. La grand-mère de Hongrie, qui venait du ciel. J’aime bien cette histoire et je la mets tout de suite dans la resserre. Je suppose que, lorsque la grand-mère hongroise est morte, elle est tout simplement restée là-haut, dans la Hongrie céleste, à agiter la main depuis un nuage, sauf qu’elle avait cessé d’atterrir » (Physique de la Mélancolie).

« Sa mémoire est une commode, je peux la sentir, ouvrant des tiroirs depuis longtemps fermés » (Physique de la Mélancolie).

« Après toutes les preuves montrant que l’histoire des quatre milliards d’années écoulées est inscrite dans l’ADN des êtres vivants, l’expression selon laquelle l’univers est une bibliothèque n’est plus, depuis longtemps, une métaphore. Nous aurons maintenant besoin d’une nouvelle écriture. Beaucoup de lecture en perspective. Lorsque monsieur Jorge disait qu’il imaginait le paradis comme une bibliothèque sans début ni fin, il est fort probable que, sans le soupçonner, il ait pensé aux étagères infinies de l’acide désoxyribonucléique. Je suis des livres » (Physique de la Mélancolie).

A lire également :

– La présentation de Marie Vrinat-Nikolov,

– Une interview de Marie Vrinat-Nikolov (traductrice).

Physique de la Mélancolie

Roman

Editeur : Intervalles

Collection : Sémaphores

Auteur : Guéorgui GOSPODINOV

Traductrice : Marie VRINAT-NIKOLOV

Dépôt légal : mars 2015

ISBN : 978-2-36956-017-3

Ca pourrait bien être votre jour de chance (Prodanovic)

Prodanovic © Intervalles – 2014
Prodanovic © Intervalles – 2014

« Nous, Européens de l’Est. Rares sont ceux, dans l’Occident éclairé, qui ont connaissance de cette donnée : en Europe de l’Est, les gens naissent avec une trompe et des cornes. Une petite trompe et de petites cornes ». Ainsi commence ce roman de Mileta Prodanović, auteur serbe pour lequel Ça pourrait bien être votre jour de chance est le sixième roman… encore peu édité en France.

Les premiers mots de la looongue préface de l’auteur nous sensibilisent au cynisme amusé et acide qu’il emploie tout au long de son ouvrage. Un regard courroucé, rarement tendre, sur la société serbe, son quotidien, sa réalité. Cependant, Mileta Prodanović ne se contente pas de dresser le portrait d’une société en mal de vivre, il imagine – pour illustrer l’espoir d’une grande majorité de serbes – la création d’une loterie de l’immigration qui permettrait à l’heureux gagnant d’accéder enfin au ticket d’accès à l’Occident de l’Ouest. La parodie est poussée à l’extrême puisque dans cette fable urbaine, le narrateur et sa femme décident de s’y inscrire, ainsi que leur chienne, Milica. Et c’est cette dernière qui remporte le gros lot ! Dès lors, les phénomènes inexpliqués se succèdent : Milica accède à la parole, leur appareil photo numériques est pulvérisé par une roquette, les appareils électroménagers se mettent à saigner avant de se mettre à jamais hors-service… Mais la guerre éclate, rivant ainsi les protagonistes à leur appartement. En attendant des jours meilleurs, Milica décide de devenir écrivain. Son maître accepte de la seconder dans ce projet et, sous sa dictée, va devenir le témoin privilégié de cette œuvre canine en devenir.

Hormis ces éléments narratifs, l’ouvrage invite plus généralement à une réflexion sur la guerre et ses enjeux, sur les luttes de pouvoir et les différents recours employés par les gouvernements pour parvenir à leur fin. Mais l’auteur aborde également des sujets inhabituels mais ô combien essentiel dans ce quotidien chaotique : l’Art dans nos sociétés, la démarche de création artistique, la politique, le système de soins, l’Identité…

La plume de l’auteur emporte le lecteur dans une ambiance intemporelle et crée un univers qui semble capable d’illustrer les aberrations de n’importe quel conflit. Un filtre d’irrationnel dépend l’huis-clos de ce couple et de leur chienne surdouée, un quotidien insécurisant du fait des pilonnages incessants des forces ennemies pour autant, leur sens de l’humour et de la dérision dédramatise pour beaucoup les contraintes de cette réalité. Le texte souffre ponctuellement de quelques longueurs mais on oublie vite tant la justesse des propos, leur côté incisif et politiquement incorrect créent un décalage appréciable.

PictoOKUn regard critique sur la société serbe. Cet ouvrage, écrit pendant les bombardements de Belgrade par l’OTAN en 1999, parvient à offrir une bouffée d’air frais malgré la dureté des thèmes qu’il aborde. La pugnacité contenue dans les propos nous permet de nous saisir qu’il contient nous permet d’investir cette lecture réflexive. A découvrir.

Un livre découvert dans le cadre de La Voie des Indépendants

La Voie des Indépendants - 2014
La Voie des Indépendants – 2014

Je remercie Libfly et les Editions Intervalles pour cette découverte !

Extraits :

« De plus, chez ceux qui partent pour l’une des deux Amériques, pour des pays d’Europe de l’Ouest, ou qui trouvent leur bonheur dans l’hémisphère Sud, se développe un certain mépris pour les membres de leur clan restés dans des trous est-européens, mépris qui ne peut s’expliquer que par un complexe de supériorité, et qui est encore souligné par leur préoccupation fiévreuse pour les problèmes et les souffrances des « compatriotes de la terre natale » et par l’envoi d’une aide qui se réduit souvent à des vêtements usés que leurs parents au pays ne pourraient envisager de mettre que sous l’effet de narcotiques puissants ou après avoir trouvé un emploi permanent sur scène » (extrait de la préface – Ça pourrait bien être votre jour de chance).

« Une bonne guerre s’avère toujours rentable – pensez seulement au bond des indices boursiers, à la hausse du cours du dollar. Pour tout dire, nous avons des roquettes dont la date de péremption approche, il nous faut bien écouler ces réserves quelque part pour que leur reconstitution donne un nouveau souffle à l’économie. Tout bien considéré, ce que je vous propose ne sera pas très différent de quelques manœuvres avec des munitions de combat, une occasion de montrer en direct à nos clients infantiles du Tiers Monde comment fonctionnent nos pétards et nos avions » (Ça pourrait bien être votre jour de chance).

« Lorsque nous nous taisions et nous concentrions un peu, notre foyer prenait des allures de chantier de la tour de Babel – et pas seulement à cause des gravats et du crépi qui avait, sous les vibrations provoquées par les détonations, décidé de mettre un terme à sa relation intime avec le mur : nous étions entourés de sons balto-slaves, romans, altaïco-pamirs, germaniques, finno-ougriens, caucasiens, pacifico-aborigènes » (Ça pourrait bien être votre jour de chance).

Du côté des challenges :

Le tour du monde en 8 ans : Serbie

Tour du Monde en 8 ans
Tour du Monde en 8 ans

 

Ça pourrait bien être votre jour de chance

– Un livre collatéral et politiquement absolument incorrect –

Roman

Editeur : Intervalles

Collection : Sémaphores

Auteur : Mileta PRODANOVIĆ

Traduit du serbe par : Chloé BILLON

Dépôt légal : septembre 2014

ISBN : 978-2-36956-009-8