Madame, tome 2 (Peña)

Peña © La Boîte à bulles – 2016
Peña © La Boîte à bulles – 2016

Pour vos oreilles pendant la lecture

carrejaune[Le petit carré jaune]

Entre moi et Madame tout a commencé comme ça

Madame – L’année du chat – Peña © La Boîte à bulles – 2015
Madame – L’année du chat – Peña © La Boîte à bulles – 2015

Illico presto je me suis senti concerné moi Mitsumi surnommé Mitsou par ma maitresse car crête en l’air dès mon plus jeune âge qui me donnait un air samouraï, zen, éclairé.
Je partis donc de mon pas félin et de ma queue dodelinante à la conquête de ma dulcinée. Je comptais sur cette journée pluvieuse pour déclamée ma « flamme » et convaincre Madame que j’étais son Monsieur, son miaou de la situation, le félin des encriers, le ronronneur réveil-matin.
Je savais que cela ne serait pas facile car Madame et ses crocs à sabre (dixit l’encyclopédie trouvée par Nancy Peña) était mutine, câline certes mais véritablement mutine. Une petite diablesse. Mais voilà je voulais assurer. Donc je me fis beau. Douche pour commencer et petit passage croquettes boulettes pour ne pas tomber en pamoison inanimé devant ma belle.
De l’autre côté de l’ordinateur, Mo’ du Bar à BD (vous suivez ?) m’attendait pour qu’on puisse présenter ensemble « Madame » de Nancy Peña (vous savez la Nancy Peña du « Chat du kimono », ma Nancy quoi)…
Petit passage litière et je fus prêt à me laisser aller à cette rencontre miaulesque. A vos chafouins, j’étais prêt !

Mo' l'Admin[Mo’]

Ôh combien j’attendais cet instant, moi, Mo’, de mon côté de l’écran ! Car la perspective de ce félin rendez-vous a commencé à se profiler cette année, dans les allées du festival d’Angoulême où mon petit carré jaune et moi-même explorions les stands pour dénicher des pépites susceptibles de nous réchauffer. C’est ainsi que, par le plus grand des hasards (hu hu), nos pas nous conduisirent vers nos amis de la Boîte à bulles où Ôh merveille !, « Madame » nous attendait. Regards complices, clins d’œil… j’ai vite compris en voyant la mine de Sabine qu’un plan diabolique était en train de s’échafauder ! Certes [et à mon grand étonnement], elle n’avait pas pris le temps de lire les albums bien qu’elle suivait avec intérêt le blog du chat Madame. De mon côté – bien évidemment – je fis la maline car Madame voyez-vous, avait déjà mis ses poils sur le comptoir du Bar à BD ; c’était en février 2016 et bien le ménage soit fait régulièrement… j’en retrouve encore !
Madame était un petit chaton à l’époque mais on voyait déjà bien le potentiel d’espièglerie de l’énergumène. Pire même… Madame fait de l’esprit !!! Mais impossible de ne pas craquer pour le minois de Madame, ses grands yeux ronds, ses pattons maladroits et le bon sens dont elle fait preuve… du moins, à hauteur de chat.

Alors quand Sabine fit sa mine,
Et que l’air de rien elle acheta
En un éclair
Les deux tomes de « Madame »

L’affaire était dans le sac.
Je savais que ni une ni deux, elle allait présenter Madame à Monsieur,
Et de cette rencontre-là,
Advienne que pourra !

Et puis, j’allais être de la partie !
Le plan diabolique était en place. Nous mijotions secrètement de faire une lecture commune.
Et le jour J… le petit carré jaune qui a plus d’un tour dans son escarcelle, dévoila un plan plus machiavélique encore… nous allions réaliser une chronique à quatre mains ! … et quatre pattes !
Si !

carrejauneVu le temps de chien, cela ne pouvait qu’être un grand rendez-vous. Car oui, il pleuvait comme euh… « vache qui puisse » (j’te jure il y a des expressions des fois). Nous ouvrîmes donc ensemble et au même moment la première page, celle de garde et là…. j’étais moi Mitsou 1er, Chat de gouttière poil écailles de tortue blanc et à crête…, foutu ! Madame avait grandi. Madame avait mûri. Elle avait compris la loi de la gravité !!

Madame, tome 2 : Un temps de chien – Peña © La Boîte à bulles – 2016
Madame, tome 2 : Un temps de chien – Peña © La Boîte à bulles – 2016

Mo' l'AdminTout à fait !
Nous voilà donc à lire en même temps le second tome de « Madame », à deux endroits la terre différents. Nous n’aurions pas pu choisir un meilleur jour : aucune contrainte horaire et dehors, la pluie. Et comme le dit Sabine en lisant le titre, « Tu as vu, ça tombe bien, il fait vraiment un temps de chien ». Toutes les conditions sont donc réunies. En avant la lecture…
Madame si coquine, Madame si maline prétend donc, pour débuter cet album en beauté, avoir acquis en sagesse… en maturité. De ses premières expériences avec l’encre de Chine de sa maîtresse, elle a tiré des leçons. C’est vrai… la fade et naïve expérience de pousser un pot d’encre de Chine du bout de la patte n’était pas une bonne idée. En revanche… du haut d’une chaise… alors que face à soi une tour temporaire en haut de laquelle trône une règle… toute prête à envoyer voler l’encre aux quatre coins de la pièce… voilà une démarche bien plus raisonnée. Qu’en pense Monsieur ?

carrejauneMiaouwww !
Moi Mitsou premier je me poilais, c’est à dire que je me léchais déjà les babines aux rigolades à venir et regardais de mon coussin, la palette de possibilités à venir. Mais à peine avais-je tourné la page qu’un miaou dévastateur fit son apparition sur mes babines velues. Ciel Madame avait trouvé son apollon, son cuisto de rêve ! Cela était donc fini avant de commencer ? « Cruel échec pour l’évolution. » 
J’en perdais mon latin, ma bouteille de lait et mon verre d’eau. D’un coup de patte avant droite, je réclamais ma part du lot ! Je tentais le tout pour le tout et me projetais dans le rôle du chat zen, maitre bouddhiste que Madame recherchait. Car non seulement Madame philosophait, mais Madame bouddhait aussi. Et cela je le sais, Moi Mitsou chat de gouttière maitre zen, j’étais apte à lui enseigner les voies de la sagesse, de la maturité.

Mo' l'AdminEt moi, de ce côté de l’écran, je trouvais là Madame bien cruelle de faire vivre à Mitsou sa première déception sentimentale. Pour le reste, je comptais bien sur l’imagination débordante de Madame pour faire le contrepoids (espérant secrètement que Monsieur Mitsou prenne de-ci de-là quelques idées pour égayer le quotidien de sa maîtresse). Car oui, on voit bien que l’esprit de Madame suit sa propre logique qui lui est vraiment très… personnelle… Madame s’affirme, très sûre d’elle ! Elle explore le monde, expérimente, teste aussi bien la résistance à l’eau, à l’air… que la patience de Nancy.
J’aime bien ce petit monde à hauteur de chat. Puis je trouve que l’auteure a fait un bon choix de n’utiliser que trois teintes pour donner vie aux prouesses de son félidé. Vert, blanc et noir suffisent amplement pour ces anecdotes du quotidien. Le dessin est libre, dépourvu de cases. Du coup, le chat sautille et se déplace en toute liberté sur les pages de l’album. Entre deux dessins, on fait parfaitement la jonction ! Et puis, nos commentaires en off remplissent allègrement ce que les strips ne disent pas ! N’es-tu point d’accord toi ? Allo ? « Soyouz à Baïkonour ! » ??? Je crois que je suis sur la même longueur d’ondes que Madame ! Petit Carré Jaune ? Me recevez-vous ?

Madame, tome 2 : Un temps de chien – Peña © La Boîte à bulles – 2016
Madame, tome 2 : Un temps de chien – Peña © La Boîte à bulles – 2016

carrejauneTe reçoit 5/5 !
Car oui Nancy jouait admirablement bien sur la feuille. Madame nous ensorcelait, disposait au gré des pages, ces pattes velues et son minois tigré. Sa philosophie était telle que l’on se mettait nous aussi à méditer sur cette pluie qui tombait, ce froid qui nous obligeait à remettre des chaussettes sur nos pieds si dénudés et cet apocalypse soudaine. Lorsque dans notre dos, un bruit jaillit. Boum. Chute de chat ! De son trait fin, gracieux, minimaliste, Nancy Peña venait de me tuer une nouvelle fois. Moi Mitsou 1er, je découvrais que Madame n’aimait plus son cuisto. D’un génial coup de bulles, elle achevait cette histoire…

« J’vais te masser à la chinoise » – « J’vais te repulper la face »

Un dialogue qu’Audiard aurait adoré. J’en mets ma moustache à raser !! Que pensait de son côté Mo’… ? Etait-elle, elle aussi, au bord du rire ? Avait-elle des envies de comprendre le pouvoir des chats, de Madame, le graphisme de Nancy, cette force qu’elle a de construire un gag en 3 ou 4 dessins avec peu de couleurs, une palette de verts et noir, une délicatesse dans le crayonné ? Je me surprenais (telle Madame) à moi aussi, scruter les détails, le dessin, les ombres portées, les cheveux et vêtements portés. Le moindre trait devenait important, gracile, furtif.

Madame, tome 2 : Un temps de chien – Peña © La Boîte à bulles – 2016
Madame, tome 2 : Un temps de chien – Peña © La Boîte à bulles – 2016

Mo' l'AdminOui je savoure. Totalement. Et je t’imagine aussi en train de te bidonner de ton côté de l’écran. Après… je crois que j’ai pris quelques planches d’avance alors, je vais me pencher sur notre écrit à quatre mains (et quatre pattes s’il vous plaît) pour te laisser rattraper ton retard (non mais tu lis lentement en fait). Ah, dis tu as vu, il y a un clin d’œil au Chat botté !! Ça aussi ça vaut le détour… parce que Nancy Peña avait revisité ce conte et je t’assure, « Les nouvelles aventures du Chat botté » méritent le coup d’œil !
J’aime bien cet esprit taquin. Franchement, on philosophe un peu, on ne se prend pas au sérieux, on se laisse surprendre aussi ! Non mais, as-tu déjà vu un chat qui écrit son nom ??? Et puis qui le décortique ! M.A.D.A.M.E…. je me demande bien ce que peuvent signifier les initiales de Mitsou…

carrejauneJe poursuivais ma lecture et plus je rentrais dans ces strips plus mes babines se retroussaient de plaisir. J’en émettais des petits piaillements jouissifs. Je me retrouvais dans les gags… Ce Tancarville, cet exploration d’une pile de vêtements, c’était Moi. Décidément Madame, vous me connaissiez bien. Vous saviez explorer, vous et votre fidèle Nancy, les moindres recoins de nos vies félines. Rien ne vous échappait. Nos initiales s’entremiaoutaient. Je n’avais certes, pas de D dans mon nom mais moi aussi ma gamelle était à demi vide et je l’appelais à se remplir.

« C’est fou la difficulté qu’elle a à assimiler des vocables qu’elle ne connait pas »

Madame, tome 2 : Un temps de chien – Peña © La Boîte à bulles – 2016
Madame, tome 2 : Un temps de chien – Peña © La Boîte à bulles – 2016

Bref je tournais les pattes, euh les pages, me pourléchais les mains, me frottais le minois au coin de chaque feuille. Nancy me touchait, Nancy m’envoutait. Son crayonné, ses gags étaient parfaits. Juste ce qu’il fallait. Ni trop peu, ni trop pas assez. Le bon dosage. Le fin limier.

Mo' l'AdminOui, parfaite lecture ! Tout de même, ça m’épate. J’ai lu l’album d’une traite ! Pourtant, vu qu’il est composé de nombreuses saynètes, c’est tout de même un ouvrage avec lequel on peut s’accorder quelques pauses, le temps de boire un thé voire de répondre à un commentaire sur Facebook ?? Mais là, non. J’en enchaîné la lecture de ces petites histoires comme si j’allais perdre le fil en interrompant la lecture. Que nenni ! Et puis il est solide ce fil. Il est amusant aussi, aucune difficulté à imaginer un chat faire ces roublardises. Des fous-rires aussi, en deux temps souvent : le premier à la lecture, le second après avoir lu ton commentaire. Bien aimé. Très bon moment. On refera ?

carrejauneTu m’étonnes qu’on refera… parce que Madame quand même c’est une sacrée bulle de joie, de bon, de tendre, d’envoutant et de tremblements de côtes à avoir. C’est inventif sans être lourd, spirituel sans être plombant, philosophique sans être intello. C’est juste ce qu’il faut. Et puis l’apparition à la fin d’un nouvel être dans la vie de Nancy laisse présager à Madame d’autres péripéties.
Bref Madame et moi, Mitsou, Chat 1er qui fait ces griffes, c’est pour la vie. Et penser à relire « Le chat du Kimono » et sa suie, retrouver l’univers envoutant, japonisant et décapant de Nancy Peña.

PictoOKJolie lecture commune en tout cas ! Et si vous commentez ici, il faut aussi commenter chez la Dame du Petit Carré Jaune ! Pour vous faciliter la tâche, voici le lien de son article.

la-bd-de-la-semaine-150x150C’est aussi mercredi, le jour-dit de la « BD de la semaine ». Le rendez-vous est donné aujourd’hui chez Noukette ! Je suis certaine qu’il y a des pépites à dégoter chez les lecteurs.

Madame

Tome 2 : Un temps de chien
Série en cours
Editeur : La Boîte à bulles
Collection : Contre-Pied
Dessinateur / Scénariste : Nancy PEÑA
Dépôt légal : novembre 2016
80 pages, 13 euros, ISBN : 978-2-84953-274-4

Bulles bulles bulles…

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Madame, tome 2 : Un temps de chien – Peña © La Boîte à bulles – 2016

Mémoires de Viet Kieu, tome 3 : Les Mariées de Taïwan (Baloup)

Baloup © La Boîte à bulles – 2017
Baloup © La Boîte à bulles – 2017

La République Démocratique de Chine… Formose… autrement dit Taïwan.

Ile riche, hyper-industrialisée, à la pointe de la technologie. Les compteurs sont au beau fixe. Ce bouillonnement économique va croissant à mesure que l’on se rapproche de Taipei. Ville florissante, vivante, où grouillent près de 3 millions d’habitants et des étrangers, expat, cosplayers et/ou touristes, qui viennent des quatre coins du globe. Mais derrière cette attractivité, derrière la façade, une autre réalité, sinistre, crue…

Les femmes taïwanaises se sont émancipées et sont désormais très attachées à leur statut social ; elles entrent dans les études et ambitionnent une carrière professionnelle qui leur permet de s’épanouir. De fait, elles tournent le dos à la représentation traditionnelle de la femme et refusent désormais d’endosser le costume de l’épouse docile qui se consacre uniquement à l’entretien du foyer et à l’éducation des enfants. Conséquence : le taux de natalité est en chute libre. De leurs côtés, les hommes taïwanais « n’ont pas su s’adapter à la modernité soudaine du pays ». Ils cherchent à fonder un foyer, à recréer le cadre familial qu’ils ont connu dans leur enfance. Ils se tournent vers des agences matrimoniales capables de leur « fournir » la femme capable de répondre à leurs attentes. Les agences organisent des rencontres de groupes et généralement, le mariage est arrangé en quelques jours.

Chers amis, merci d’avoir patienté. Nous allons pouvoir commencer les présentations dès à présent ! Voici un premier lot de jeunes femmes, toutes issues de la campagne et élevées avec de saines valeurs traditionnelles.

Mémoires de Viet Kieu, volume 3 – Baloup © La Boîte à bulles – 2017
Mémoires de Viet Kieu, volume 3 – Baloup © La Boîte à bulles – 2017

C’est cette pratique honteuse, ces transactions humaines, ce commerce lucratif qui ont conduit Clément Baloup à se rendre sur l’Ile de Taïwan et ainsi poursuivre les recherches qu’il a entreprises sur la diaspora vietnamienne (et dont il a déjà fait état dans « Quitter Saigon » et « Little Saigon », les deux premiers tomes de la série « Mémoires de Viet Kieu »). Car les chiffres de ce commerce marital sont éloquents. L’auteur mentionne effectivement que « près de 12% des enfants du pays ont une mère originaire des pays du sud-est asiatique, et 70% de ces mères sont vietnamiennes ».

Il semblerait que 90% des vietnamiens présents sur l’ile soient en fait des vietnamiennes venues ici dans le cadre de mariages arrangés avec des hommes taïwanais. Elles seraient cent mille.

Et l’absence de marge de manœuvre qui conditionne la décision de ces femmes d’accepter ces mariages… Ce sont des filles issues de familles pauvres et qui, à la majorité, veulent aider financièrement leurs parents. Dès qu’elles ont mis un doigt dans l’engrenage, et même si elles souhaitent se rétracter, leur réalité financière impose un autre diktat.

– Mais si on n’en trouve aucun à notre goût, rien ne nous oblige à dire oui ! (…)
– Sauf qu’il y a eu des frais pour te faire venir jusqu’ici, pour que tu aies ta chance. Le transport, l’hébergement, la nourriture, tout ça n’est pas gratuit. C’est moi qui ait payé. Si tu t’en vas, il faut que tu rembourses ta dette

Des langues qui se délient difficilement. Clément Baloup est resté plusieurs semaines à Taïwan pour réaliser son reportage. Sur place, il peut compter sur le soutien de deux journalistes et de quatre travailleurs sociaux. Il rencontre ainsi 24 femmes immigrées. Seuls « deux hommes d’ici ayant épousé des vietnamiennes ont accepté de me parler… »

Les interlocuteurs placés au sommet de l’iceberg (salariés d’agence matrimoniales, …) sont muets comme des tombes sur la situation. Tout le monde semble fermer les yeux sur ce qui se passe. Les vietnamiennes sont frileuses, elles ne livrent que des bribes de leur vie sans forcément manifester l’envie de s’étendre davantage. L’une d’entre elle reconnaitra pourtant que le fait d’avoir parlé lui fait du bien. Conscient qu’il ne peut pas forcer la parole de ces femmes, Clément Baloup propose une histoire [fictive] transversale qui relie toutes les autres (réelles). Cela permet d’avoir accès à un récit de vie dans son ensemble et d’organiser le reportage. Le lecteur accède donc à une vision assez complète de la situation et cela va des raisons qui amènent les vietnamiennes à accepter ces mariages, à s’expatrier à Taïwan et le quotidien avec lequel elles doivent ensuite composer.

L’ambiance graphique sombre où des bleus métalliques et des marrons mènent la danse. Le dessin de Clément Baloup est précis, il lèche les corps fragiles et n’épargne pas ceux des prédateurs. La laideur intérieure de ces derniers les rend difformes, la pointe du crayon s’affute sur leurs silhouettes, hachure leurs traits, les balafre. Les hommes grimacent et leur apparence se transforme au fil des cases pour prendre apparence animale. Face à eux, des femmes déracinées, à peine croquée par le dessinateur qui respecte ainsi leur pudeur, leur peur de dire les choses… leur intimité.

PictoOKVu du Vietnam, Taïwan est un eldorado. Pour ces femmes pauvres, c’est une promesse d’argent, de pouvoir accéder aux études, au luxe. La perspective de pouvoir aider leurs familles les conduit à étouffer leurs appréhensions. Mais une fois sur place, les rêves sont vite balayés par la réalité. Un reportage de qualité qui montre la souffrance de ces femmes et le refus d’une population à leur permettre de trouver leur place dans la société. Des citoyennes de seconde zone, des corps qu’on achète, qu’on jette, qu’on frappe, qu’on malmène. Rares sont celles qui trouvent à Taïwan un lieu où s’épanouir. A lire.

La chronique de Keisha.

Extrait :

« -Si tu le souhaites, tu pourras étudier, toi qui aimes tellement l’école. Et puis devenir une femme moderne comme à la télé. Dans tous les cas, tu pourras fonder une famille dans de bonnes conditions matérielles.
– Tu crois que tout sera si facile ?
– Mais bien entendu, parce que là-bas, ils ont de l’argent. Et ça, c’est la solution à tout » (Les Mariées de Taïwan).

Mémoires de Viet Kieu

Volume 3 : Les Mariées de Taïwan
Editeur : La Boîte à Bulles
Collection : Contre Cœur
Dessinateur / Scénariste : Clément BALOUP
Dépôt légal : janvier 2017
160 pages, 22 euros, ISBN : 978-2-84953-234-8

Bulles bulles bulles…

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Mémoires de Viet Kieu, volume 3 – Baloup © La Boîte à bulles – 2017

La petite fille et la cigarette (Sylvain-Moizie)

Sylvain-Moizie © La Boîte à bulles – 2016
Sylvain-Moizie © La Boîte à bulles – 2016

Une société où l’enfant est roi et où il est interdit à l’adulte de faire quoi que ce soit qui puisse nuire à ces charmantes têtes blondes, aucun comportement ne doit leur être nocif ni leur porter préjudice.

Benoît vit dans cette société. Agent administratif, il assiste le Maire dans la politique qui est conduite. Hyper vigilant au fait de ne faire aucune entorse aux règles, Benoît de lâche littéralement en rentrant chez lui. Il baise à s’en faire péter le cœur, fume à tout va et boit. Il nage dans le bonheur avec Latifa, sa compagne depuis 10 ans. Aucun nuage à l’horizon si ce n’est que vu son âge, Latifa commence à avoir un désir d’enfant… Benoît n’aime pas les enfants. Même pas ceux des autres. Et ce ne sont pas ses conditions de travail qui vont l’aider à changer d’avis. Suite à un plan de licenciement, la moitié des effectifs municipaux ont fait le saut. Les bureaux inutilisés ont été reconvertis en garderie et désormais, des mioches circulent en toute liberté et sans aucune surveillance dans les couloirs de la mairie. Et puisque dans cette société l’enfant est roi, l’adulte ne s’autorise pas à faire quoi que ce soit qui puisse contrarier ces charmantes têtes blondes… Benoît n’a plus qu’à prendre sur lui !

Et comme Benoît est hyper stressé, pour décompresser pendant la journée, il va fumer en cachette dans les toilettes de la mairie. C’est un gros risque qu’il prend ; la législation est explicite et les espaces que les fumeurs peuvent utiliser se réduisent comme peau de chagrin. Pour Benoît, fumer est un plaisir réel, un exutoire presque. C’est sa résistance à lui, il n’y renoncerait pour rien au monde.

Jusqu’au jour où, à cause d’un verrou mal enclenché, une petite fille ouvre la porte et le surprend, cigarette au bec et froc baissé. Il est accusé de « crime contre l’enfance », une sale affaire dont il va tenter de s’extraire.

Adaptation du roman de Benoît Duteurtre qui décrit une société assez peu engageante… La France est devenue un état sécuritaire qui fait totalement fi du respect des libertés individuelles (sauf en ce qui concerne les droits de l’enfant), de la protection de l’environnement, de la morale… Du moment que le citoyen consomme et a le sentiment – si l’on en croit les sondages – que la société dans laquelle il vit le rend heureux, les politiques osent… tout ! Le scénario décrit les nombreuses autres facettes de cette société qui s’efforce de gommer les notions de libre-arbitre, d’épanouissement personnel, d’intégrité… On n’a aucun mal à imaginer que ces dérives-là ne se produisent pas un jour… un état où la devise nationale est désormais « Liberté – Transparence – Sécurité » avec un locataire de l’Elysée qui ressemble étrangement à Sarkozy, l’Elysée et son site… elysee-moi.org…

Et en toute logique, les médias font la pluie et le beau temps, diffusent quantité d’émissions aussi futiles qu’idiotes. Une pourtant semble attirer l’attention. Originale. Inédite. Aussi troublante que fascinante… Du jamais vu ! La « Martyre Academy » est une émission de télé-réalité réalisée par des djihadistes qui ont pris en otages une demi-douzaine de pauvres occidentaux et diffusent les le déroulement des épreuves qu’ils leur font subir et demandent aux téléspectateurs de voter. Le perdant du mois aura la tête tranchée.

Un monde fou, irrationnel. On pourrait sortir quantité d’anecdotes de ce scénario pour enfoncer le clou et montrer à quel point on frôle l’hystérie. Mais le citoyen lambda ne bronche pas, gavé d’inepties télévisée et équipé de gadgets dernier cri. Il consomme donc il est heureux. Il est heureux donc il tolère tout et ne manifeste pas. CQFD. Pourtant, des grains de sable il y en a de ci de là. Grinçants. Qui pique. Qui gratte de lecteur de partout mais qui n’agacent pas. Peu d’effort à faire pour croire tout cela crédible… l’homme est capable de tout. Du pire et… du pire… Dérive d’une société. Critique sociale sur fond de roulette de dentiste avec quelques parenthèses rythmées par Bob Marley.

Le dessin satirique de Sylvain-Moizie donne le ton d’entrée de jeu et nous permet de suivre deux intrigues qui vont ponctuellement se croiser. Sylvain-Moizie est plutôt un baroudeur. De ses voyages, il est revenu avec des illustrations qui ont enrichi des collectifs : « Sept mois au Cambodge » (sorti chez Glénat en collaboration avec Lucie Albon, Chan Keu, Lisa Mandel) ou encore « [Carnet de résidences] en Indonésie » (publié à La Boîte à bulles avec Joël Alessandra, Clément Baloup et Simon Hureau). Son trait est plutôt nerveux. D’un coup de crayon, il donne vie à des personnages expressifs et des décors qui fourmillent de détails. On a l’impression qu’un coup de vent passe et, sans bien comprendre comment l’auteur parvient à cette prouesse, que ce laps de temps lui a permis de dessiner une case complète. Du coup, j’ai eu l’impression d’être prise dans cette vitesse alors que les phylactères demandent un peu d’attention pour bien les savourer.

PictoOKJ’ai eu un peu de mal avec le graphisme pour dire vrai et ses couleurs (surtout) qui m’ont fait grogner. Graphiquement, ça m’a piqué, ça m’a gratté à rebrousse-poil mais vu que le scénario me piquait et me grattait (dans le bon sens du poil par contre), j’ai enfilé la lecture sans broncher.

La petite Fille et la cigarette

One Shot
Editeur : La Boîte à bulles
Collection : Contre-Pied
D’après le roman de Benoît DUTEURTRE
Dessinateur / Scénariste : Sylvain-Moizie
Dépôt légal : septembre 2016
224 pages, 24 euros, ISBN : 978-2-84953-265-2

Bulles bulles bulles…

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La petite fille et la cigarette – Sylvain-Moizie © La Boîte à bulles – 2016

 

L’Ours Barnabé, tome 17 (Coudray)

Coudray © La Boîte à bulles – 2016
Coudray © La Boîte à bulles – 2016

L’ours Barnabé est né il y a 36 ans. Depuis 2009, il s’est installé à La Boîte à bulles. L’éditeur lui a réservé bon accueil et réédité les premiers volumes sous forme d’intégrales et depuis 2012, on peut compter sur un nouvel album chaque année.

Présenter un album de « L’Ours Barnabé » revient à dire la même chose à chaque fois. Cela peut sembler rébarbatif à première vue, mais chaque album réinvente à sa manière, innove.

Chaque tome est un recueil d’historiettes. La plupart d’entre elles ne comportent qu’une seule page, certaines [rares] peuvent aller jusqu’à deux ou trois. Elles mettent en scène l’ours dans son quotidien. Ce dernier vit à la montagne dans une maison isolée, en harmonie avec la nature. Il est entouré d’amis qui le sollicitent régulièrement pour bénéficier de son aide. Il leur apprend à éviter les chasseurs, il leur peint un tableau, leur apprend à respirer sous l’eau, les aide à déménager, arrose leurs plantes lorsqu’ils sont en vacances… Ils peuvent aussi partir en balade ou visiter un musée, il les réconforte souvent. L’ours a aussi des occupations solitaires ; il peint, bricole, invente ; il enrage quand il découvre des détritus jetés dans la nature, s’occupe de nettoyer… Sa devise pourrait être « chaque problème a sa solution » et il fait preuve d’une lucidité redoutable. Il semble avoir une capacité d’analyse hors du commun et résout en un clin d’œil des situations parfois complexes.

Pacifique, généreux, placide, humaniste, écolo… je pourrais reprendre la litanie des qualificatifs qui servent à le décrire mais j’ai déjà vanté plusieurs fois ses qualités, peut-être est-il temps de se pencher sur ses défauts. Il est têtu et cela se voit notamment dans le rapport qu’il a avec la nature : rien à faire, quand il la voit saccagée, il râle, s’énerve et… nettoie. Il est paresseux, de fait quand un ami le sollicite, on a l’impression qu’il va au plus rapide, énonce la solution la plus simple qui soit ; le problème… c’est qu’elle est pertinente. Il est trop direct, ne mâche pas ses mots, se montre bourru… le problème, c’est que ça le rend touchant. Il est excessif lorsqu’il se lance dans un projet… le problème, c’est qu’il est doué. Il est individualiste… mais uniquement quand il est menacé, cela lui permet de se protéger des agressions injustifiées.

PictoOKNon, je ne vois pas ce que l’on pourrait reprocher à cet ours que son auteur dessine d’un trait habile qu’il habille de couleurs chaudes. Aucune lassitude, on peut piocher au hasard dans un tome de la série sans avoir l’impression de prendre le train en route et d’avoir raté un moment essentiel et nécessaire à la compréhension du personnage. A lire donc 🙂

Mes chroniques sur l’Intégrale 2, l’Intégrale 3, le tome 15 et le tome 16.

L’Ours Barnabé

Tome 17 : Un pour tous, tous pour un

Série en cours

Editeur : La Boîte à bulles

Collection : La Malle aux images

Dessinateur / Scénariste : Philippe COUDRAY

Dépôt légal : juin 2016

48 pages, 12,50 euros, ISBN : 978-2-84953-263-8

Bulles bulles bulles…

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L’Ours Barnabé, tome 17 – Coudray © La Boîte à bulles – 2016

Rêve d’Olympe (Kleist)

Kleist © La Boîte à bulles – 2016
Kleist © La Boîte à bulles – 2016

Samia Yusuf Omar n’a que 17 ans lorsqu’elle est sélectionnée pour représenter la Somalie aux Jeux Olympiques de Pékin en 2008. Sa spécialité : le sprint. Mais ses conditions de vie médiocres ne lui ont pas permis d’avoir la même qualité d’entraînement que ses adversaires. Si elle se surpasse lors de la compétition olympique, battant son record personnel, elle arrive bonne dernière de la course, sous les cris d’encouragements du public.

De retour dans son pays, elle fait la fierté de sa mère et Samia est décidée à en découdre. Elle souhaite poursuivre son entraînement et décrocher une médaille olympique aux J.O. de Londres en 2012. « Mais s’entraîner décemment est devenu impossible car les fondamentalistes musulmans interdisent aux femmes de pratiquer une quelconque activité sportive. Pour atteindre son rêve de participer aux prochains Jeux en 2012, Samia tente le tout pour le tout : elle se lance dans une périlleuse odyssée pour rejoindre l’Europe. Alors à peine âgée de 20 ans, Samia éprouve le calvaire de l’immigration : la violence des passeurs, les camions surchargés de réfugiés, la faim, la soif, la prison… Jusqu’à sa fin tragique. » (extrait synopsis éditeur).

En 2012, je m’en voulais de ne pas pris le temps de lire son « Castro » (paru chez Casterman). En 2013, profitant de la sortie du « Boxeur » (éditions Casterman), je découvrais le style de Reinhard Kleist, une écriture qui va à l’essentiel, concise au point de ne pas toujours prendre le temps de s’attarder sur une transition et/ou une explication, froide par moments. J’étais amère en refermant cet ouvrage et constatais une nouvelle fois ma difficulté à « entrer » dans les récits d’auteurs allemands (Arne Bellstorf avec « Baby’s in black », Isabel Kreitz avec « L’Espion de Staline », …). Etonnant de voir revenir les mêmes reproches redondants : une description presque chirurgicale des faits, des sentiments trop vite expédiés ne permettant pas d’investir les personnages, nous laissant buter sur des individus mystérieux, un rythme narratif qui me brusque. C’est donc avec quelques réserves que j’ai commencé la lecture de cet album.

Des réticences vite écartées. Tout d’abord, ce documentaire ne nous noie pas sous un flot de résultats d’études sociologiques et de chiffres rébarbatifs. Reinhard Kleist se concentre totalement sur son personnage et le parcours qu’il a emprunté et effectue même quelques détours sur des habitudes du quotidien. Il nous montre Samia Yusuf Omar comme étant une jeune fille humble et déterminée, très respectueuse de l’avis de son entourage, dévouée. L’utilisation de la voix-off permet d’éviter les lourdeurs narratives ; la jeune femme garde la main sur son récit, commente, questionne, anticipe et agit. Le scénario ne se heurte à aucune contrariété ; il aborde point par point les empêchements qui la privent d’exercer son sport comme elle l’entend. Reinhard Kleist décrit un quotidien partagé entre les tâches domestiques, les temps d’entrainement, les interdits posés par les fondamentalistes musulmans, les freins qu’elle rencontre et qui l’empêche de progresser (à commencer par une nourriture qui n’est pas équilibrée).

L’auteur se sert de son héroïne pour décrire la société dans laquelle elle a grandi. Quelques repères pour comprendre la société somalienne sont portés à la connaissance du lecteur, un pays sous-développé qui essuie les conséquences du guerre interne qui n’en finit pas. Dans ce contexte, Samia Yusuf Omar a un exutoire : courir. Passé l’échec des JO de Pékin, elle rêve de pouvoir participer à ceux de Londres. Mais l’étau islamiste se resserre et l’athlète comprend vite qu’elle risque de ne plus pouvoir passer les frontières. Bien que le sujet traité par l’album soit déjà grave, Reinhard Kleist aborde ensuite la question de l’immigration. Le scénariste décrit alors simplement les différentes épreuves que Samia Yusuf Omar devra affronter : le déchirement de quitter les siens, la brusquerie des passeurs, l’angoisse liée à l’attente, les humiliations, les embarcations de fortune…

Cet album rend hommage à une athlète qui a perdu la vie dans un périple insensé. Les risques que Samia Yusuf Omara a accepté de prendre devaient lui permettre – une fois arrivée en Europe – de réaliser sa carrière de sportive professionnelle. L’hommage de Reinhard Kleist laisse sans-voix et la majeure partie de la violence subie par le personnage est suggérée. Dommage que le récit manque de force, on se contente de subir les événements comme Samia les a subis, on sort légèrement sonné… trop peu sonné au vu de ce qui est dénoncé dans ce témoignage.

Rêve d’Olympe

– Le destin de Samia Yusuf Omar –

One shot

Editeur : La Boîte à bulles

Collection : Contre-coeur

Dessinateur / Scénariste : Reinhard KLEIST

Dépôt légal : juin 2016

148 pages, 17 euros, ISBN : 978-2-84953-262-1

Bulles bulles bulles…

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Rêve d’Olympe – Kleist © La Boîte à bulles – 2016

Holy Wood (Redolfi)

Redolfi © La Boîte à bulles – 2016
Redolfi © La Boîte à bulles – 2016

« Holy wood, le « Bois Sacré », est une sombre forêt de conifères, peuplée de monstres de foire et de vieilles caravanes ; c’est là-bas que naissent les stars de cinéma qui font tant rêver les spectateurs.
Dans l’espoir d’en devenir une à son tour, la fragile Norma vient s’installer dans cette étrange ville-fantôme qui lui permet, malgré l’obscurité ambiante, de se retrouver sous le feu des projecteurs.
Passé les premiers échecs, la frêle jeune femme se retrouve au cœur de l’attention du couple Wilcox, énigmatique fondateur de « Holy wood ».
Grâce à eux, Norma Jeane Baker devient Marilyn. LA Marilyn. Une femme très différente de la véritable Norma. Trop, peut-être ?
Le portrait revisité de Marilyn Monroe dans un Hollywood fantasmagorique, fascinant et inquiétant. » (synopsis éditeur).

Nous avons tous plus ou moins besoin de reconnaissance. Le regard d’un père et d’une mère suffisent à beaucoup. Mais lorsque ceux-ci n’ont jamais été présents, auprès de qui briller ? Combien de regards faut-il pour combler l’absence d’un seul ? Cent ? Deux cents ? Mille ? Jamais suffisamment en tout cas.

C’est avec ces mots que s’ouvre le récit de Tommy Redolfi. Et c’est sur ces mots que l’on fait la connaissance du personnage principal alors même qu’il pose pour la première fois les pieds à Holy Wood, « l’unique endroit qui fait briller un seul visage pour que des millions l’admirent sur écrans géants ». Un personnage effacé, timide, fascinée par le lieux, éblouie par les promesses de carrière qu’il murmure. Jeune femme timide qui peine à parler, butant sur chaque mot, tant elle est impressionnée par tout ce que cela représente et ses ambitions de gloire qu’elle espère atteindre. Le scénariste lui permet de s’appuyer sur la présence rassurante de son propriétaire, un vieil homme reconvertit par la force des choses dans l’industrie cinématographique, mémoire vivante de l’essor de ce lieu et de l’histoire du cinéma.

En s’appuyant sur la lente ascension médiatique de son héroïne, nous passons de la petite prétendante qui va de casting en casting à la charismatique Marilyn Monroe. Le lecteur est aux premières loges pour mesurer les étapes de la métamorphose d’une femme. Tommy Redolfi propose une réflexion sur le monde du cinéma, la manière dont les producteurs façonnent des carrières, modèlent des personnalités pour les rendre conformes aux attentes du public, pour donner du rêve aux spectateurs… Mensonge, profit, vanité, le combat entre ceux qui imposent les règles et les anonymes en quête de gloire est déloyal. Paraître, faux-semblant, séduction sont les rares armes que les prétendants au succès peuvent employer.

– Rien n’est pire que le lieu d’où vous sortez, croyez-moi. De nous, ils ont exploité la laideur… Et ils vont bientôt s’occuper de la vôtre aussi.
– Vous vous trompez. Sauf votre respect, je ne suis pas comme vous.
– Oh, que si ! On a tous un monstre qui sommeille en nous. Et ils ne vont pas tarder à trouver le vôtre

Cet ouvrage aborde aussi les thèmes de la dépression et de la solitude. En effet, la chaleur des projecteurs et la peau dans laquelle se glisse l’acteur ne suffisent pas à panser les maux de l’enfance. Pire encore, elle les exacerbe. Le scénario n’hésite pas à faire appel aux placebos auxquels les uns et les autres ont recourt pour prolonger le vernis dont ils se protègent : médicaments, alcool et autres drogues sont de parfaites prothèses pour écarter les doutes et autres vieux démons trop envahissants. De parfaites béquilles… dont on ne voit les inconvénients que trop tard. L’emploi de métaphore est récurrent, tant dans le récit que dans le dessin. Graphiquement, le trait délicat de Tommy Redolfi caresse les personnages et montre la fragilité de l’héroïne. Son regard, la moue de sa bouche, le léger voutement de ses épaules sont autant d’indications qui accentuent le poids des humiliations dont elle fait l’objet. Les ocres, marrons, jaunes sont les couleurs dominantes, donnant à l’ambiance graphique une chaleur bénéfique tout en faisant ressentir le caractère agressif de ce monde.

PictoOKUn bel album qui, outre le fait de rentre hommage à Marilyn Monroe, ose un clin d’œil à l’album éponyme de Marilyn Manson sorti en 2000 dont l’un des thèmes majeurs était la culture de la célébrité en Amérique. Un voyage surprenant dans un monde impitoyable.

Extrait :

« Je vais te dire où il est, le mal. Le mal, il est dans tout ce fric qu’on perd à cause de tes conneries intellectuelles. Voilà où il est, le mal ! Les gens n’en ont rien à foutre de réfléchir. Ils veulent du cul et de quoi s’marrer ! Il se trouve que t’es bonne là-d’dans, alors contente-toi de faire ce que tu sais faire et laisse les belles phrases aux acteurs ! Et entre nous, je préfère clairement faire rire trois millions de personnes plutôt que d’en faire « réfléchir » quinze ! Et je SAIS qu’t’en penses pas moins ! » (Holy Wood).

Holy Wood

– Portrait fantasmé de Marilyn Monroe –

Editeur : La Boîte à bulles

Collection : Clef des Champs

Dessinateur / Scénariste : Tommy REDOLFI

Dépôt légal : juin 2016

256 pages, 32 euros, ISBN : 978-2-84953-249-2

Bulles bulles bulles…

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Holy Wood – Redolfi © La Boîte à bulles – 2016

Chroniks Expresss #25

Vide-grenier des chroniques restées en rade en juillet… et trop de projets par ailleurs pour pouvoir assurer des publications régulières sur le blog 😦

BD : Dolorès (B. Loth ; Ed. La Boîte à bulles, 2016)

Romans : Comme on respire (J. Benameur ; Ed. Thierry Magnier, 2011), Pedro Páramo (J. Rulfo ; Ed. Gallimard, 2009), Millenium #4 (D. Lagercrantz ; Ed. Actes Sud, 2015), Mort aux cons (C. Aderhold ; Ed. Le Livre de Poche, 2009)

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Bandes dessinées

 

Loth © La Boîte à bulles – 2016
Loth © La Boîte à bulles – 2016

France, de nos jours.

Marie vit en maison de retraite. Son quotidien s’égrène tranquillement, baigné de rituels, de soins infirmiers, des visites de sa fille cadette. Marie perd la tête ; elle se réfugie de plus en plus dans ses souvenirs d’enfance, au point de ne plus parler en français. Elle communique désormais naturellement en espagnol, sa langue maternelle, et précise à qui veut l’entendre qu’elle se prénomme Dolorès.

Ses proches s’étonnent. Personne ne lui connaissait des origines hispaniques d’ailleurs, personne ne connait réellement son passé. Sa fille décide donc de profiter de ses vacances pour partir sur les traces de sa mère. Direction l’Espagne.

Seul aux commandes de cet album, Bruno Loth (« Apprenti« , « Ouvrier« …) revient ici sur un thème et une période chers à son cœur : la guerre civile espagnole. Après Ermo, jeune orphelin qui était au cœur des événements, place à Dolorès. D’ailleurs, Dolorès est née grâce à Ermo… un travail de commande expliqué par Bruno Loth en postface : « il y a deux ans, Santiago Mendieta, de la revue Gibraltar, connaissant mon travail sur la guerre d’Espagne avec la série Ermo, me demandait de réaliser une BD en dix pages maximum sur le thème de la mémoire à vif ». L’impulsion de donner vie à Dolorès était prise, l’auteur a eu ensuite l’envie d’étoffer ce personnage ainsi que le thème. Cette dernière incarne la peur du peuple espagnol face au régime franquiste et le choix, résigné, que beaucoup ont fait de fuir l’Espagne et cette guerre fratricide. Le scénario se resserrera finalement sur la plage d’Alicante (1939).

Dans les deux œuvres, on perçoit bien cette volonté de témoigner des événements qui ont animés l’Espagne au milieu du siècle dernier, comme un devoir de mémoire. Contrairement à « Ermo« , je n’ai pas ressenti le même degré d’affection et d’attentions de l’auteur à l’égard de ses personnages. Dans « Dolorès« , les personnages principaux (Dolorès et sa fille cadette) semblent n’être qu’un prétexte, une « porte d’entrée », qui permet d’aborder le fond du sujet.

La particularité de cet album est de pouvoir aborder dans un même temps deux périodes différentes : celle de l’Espagne franquiste et celle a fait notre actualité beaucoup plus récemment puisque Bruno Loth suit les élections qui ont eu lieu en 2015 (l’auteur ne manque pas de faire des liens entre les deux périodes).

PictomouiConcrètement, nous voilà face à un album didactique qui relève plus du documentaire ; peut-être d’ailleurs aurait-il été plus pertinent d’assumer pleinement cette part de recherches documentaires et de rester dans la pure veine du documentaire. On ressent un peu trop le fait que les personnages sont instrumentalisés aux besoins de la narration, même s’il y a ici une part d’autofiction : « Au printemps 2015, je partais vivre quelques mois à Madrid pour écrire la suite du récit de Dolorès. Je me suis glissé dans la peau de mon personnage, la fille de Dolorès, et ce sont mes propres rencontres qui ont structuré et enrichi le scénario initial » (Bruno Loth).

Pour le reste, la présence de ces deux femmes a l’avantage de permettre d’imbriquer une destinée individuelle à la grande Histoire de l’humanité.

La chronique de Sabine que vous trouverez dans son « Petit carré jaune ».

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Romans

 

Benameur © Editions Thierry Magnier – 2011
Benameur © Editions Thierry Magnier – 2011

« L’absurdité de la guerre condamne les enfants au silence. Quand l’écriture et les livres peuvent sauver de biens des maux…

Un livre-manifeste sur le pouvoir des mots. Ce texte de Jeanne Benameur a été spécialement écrit pour la quatrième édition d’Un Livre une Rose, organisée par les libraires à l’occasion de la Saint-Jordi » (synopsis éditeur).

Court recueil de nouvelles ou plutôt de réflexions, comme pour fixer une émotion éphémère, fragile, volatile. Comme pour poser une pensée volatile qui risquerait de s’échapper contre notre volonté. Et pourtant, les mots posés ici décrivent des situations douloureuses, des vies malmenées, des parcours chaotiques. Des enfants livrés à la tourmente de la guerre, de l’exil, de l’exode.

Mais ces mots, semblables à de courtes lettres que l’on adresserait à quiconque souhaiterait les lire, ne se concentrent pas uniquement sur des enfants victimes de la guerre. Au cœur des propos, il est aussi question de la souffrance que portent en eux tous ceux qui ont été confrontés à cette situation. A cette souffrance, une autre souffrance jaillit, issue de l’impuissance de pouvoir les aider pleinement. L’interlocuteur à qui l’on se confie peut certes prêter une oreille attentive, mais il n’a souvent d’autre choix que de constater son propre échec à panser correctement leurs plaies, soigner totalement le traumatisme qu’ils ont vécu. L’interlocuteur qui reçoit ces témoignages n’a souvent d’autre alternative que celle d’écouter attentivement et permettre à cet enfant traumatisé, à cet adulte apeuré, de mettre des mots sur l’horreur et de s’apaiser grâce à la parole.

Ces nouvelles contiennent également d’autres réflexions comme l’importance de la langue maternelle dans l’identité de chacun, la liberté, l’importance de défendre certaines valeurs morales/sociales. Jeanne Benameur nous propose enfin une très belle réflexion sur l’identité de l’écrivain et son rapport à l’écriture.

PictoOKUn recueil de trente-six pages que je vous invite à découvrir.

La chronique de Jérôme et celle de Noukette (madame… je te remercie une nouvelle fois d’avoir glissé cet ouvrage entre mes mains 😉 )

Extraits :

« Je voudrais retourner la main de ces enfants, leur dire que là, dans leurs paumes ouvertes, toutes ces lignes, c’est leur vie.
La vie.
Je voudrais leur dire la bonne aventure. Comme on retournerait le mauvais sort.
Secouer la paume offerte.
Embrasser.
Souffler.
Mon baiser n’effacera rien. Je sais.
Mais juste pour que l’air passe entre la main et ce qu’elle a formé, répété. Pour que le souffle ait une chance.
Refermer un à un les doigts là-dessus.
Je serre les poings. » (Comme on respire)

« Je marche au bord de la mer. Je respire.
J’ai besoin du large.
Une phrase s’est formée dans ma gorge à moi. « Je respire le même air que ceux qui font souffrir ».
J’ai horreur alors.
Je ne veux pas partager le même air.
C’est cela être humain ? C’est vivre en sachant cela ?
Je ferme les yeux. Je respire l’océan.
Ce qui entre dans mes poumons ne m’appartient pas.
Inspirons.
Expirons.
Nous sommes semblables.
Et c’est parfois terrifiant.
Qu’on ne me parle plus jamais de sécurité.
Il me faudrait une sécurité ontologique. Le trou de cette sécurité-là est un abîme et personne ne distribue de numéro. (Comme on respire)

 

Rulfo © Gallimard – 2009
Rulfo © Gallimard – 2009

La mère de Juan Preciado vient de mourir. Sur son lit de mort, elle a fait promettre à son fils de se rendre à Comala pour rencontrer son père. Elle lui a fait promettre puis s’est éteinte. Au début, Juan Preciado ne pensait pas se rendre à Comala. Il ne sait dire ce qui l’a fait changer d’avis.

Quoi qu’il en soit, le voilà qui arpente les ruelles du hameau de Comala. Il a choisi de rester même s’il a très tôt appris que Pedro Páramo – son père – est décédé. Pourtant ici, il n’y a en apparence nulle âme qui vive. Le silence pèse sur chaque pierre du petit village. Et pas un souffle de vent pour épargner le voyageur de la chaleur qui règne ici. Pourtant, au détour d’une ruelle, il n’est pas rare d’entendre des voix et après quelques instants à errer au milieu des habitations, des habitants apparaissent dans l’encadrement d’une porte. Les conversations s’engagent, le gîte est offert. Juan Preciado est épuisé de son voyage. Il s’enfonce rapidement dans un sommeil agité où il côtoie les indigènes, les vivants et les morts. Et à son réveil, le doute l’assaille. En ce lieu, les défunts semblent habiter les lieux.

Troublant roman de Ruan Rulfo, auteur mexicain. On erre entre rêve et réalité, un rêve éveillé où l’on ne parvient pas à faire la part des choses. On se perd entre passé et présent, on se demande si l’on n’a pas atteint le royaume des morts, on se questionne au sujet de notre guide – le narrateur -, est-il vivant ?

On avance pourtant dans la lecture de ce récit chorale où les narrateurs se succèdent, quelle que soit leur génération, ils racontent la vie de Pedro Páramo, celle de ses ancêtres et celle de ses descendants. Celle des habitants du hameau est intiment mêlée à la vie de cette famille.

Ici, la vie n’est que misère. Commérages et superstitions alimentent les conversations. Rien que du factuels dans cet univers rural étriqué où les voix des morts se mêlent à celles des vivants. Les anecdotes du passé sont le quotidien de ceux qui vivent encore, comme si l’histoire des uns et des autres ne pouvait pas être oubliée. Comme si les défunts bousculaient les vivants pour que ces derniers ne les oublient pas.

PictoOKUn roman atypique et complexe. J’ai eu du mal à rester concentrée durant la lecture. Rien n’est à sa place ici, présent en passé sont si enchevêtrés qu’il en est parfois difficile de savoir où se situer. Alors on lâche prise… et c’est peut-être ainsi que l’on profite le mieux de ce texte. Les bouts de récits patchwork s’organisent et l’ensemble prend tout son sens.

La chronique de Jérôme et la présentation de l’ouvrage sur le site de l’éditeur.

Extrait :

« Il n’y avait pas d’air. J’ai dû boire celui qui sortait de ma bouche en l’arrêtant de mes mains avant qu’il ne s’échappe. Je le sentais aller et venir, de plus en plus imperceptible, jusqu’au moment où il est devenu si ténu qu’il m’a glissé entre les doigts à jamais. Je dis bien à jamais. » (Pedro Páramo)

 

Lagercrantz © Actes Sud – 2015
Lagercrantz © Actes Sud – 2015

« La revue Millénium a changé de propriétaires. Ses détracteurs accusent Mikael Blomkvist d’être un has-been et il envisage de changer de métier.

Tard un soir, Blomkvist reçoit un appel du professeur Frans Balder, un chercheur de pointe dans le domaine de l’IA, l’intelligence artificielle. Balder affirme détenir des informations sensibles qui concernent le service de renseignement des Etats-Unis. Il a également été en contact avec une jeune femme, une hackeuse hors du commun qui ressemble à s’y méprendre à une personne que le journaliste ne connaît que trop bien.

Mikael Blomkvist espère tenir enfin le scoop dont Millénium et lui ont tant besoin. Quant à Lisbeth Salander, fidèle à ses habitudes, elle suit son propre agenda. » (synopsis éditeur)

C’est avec plaisir que j’ai retrouvé les personnages de Lisbeth Salander et de Mikael Blomkvist. Nous les avions laissé quelque peu épuisés suite aux événements du troisième opus de la série (le procès de Lisbeth, la traque menée contre elle par son père). L’intrigue de ce quatrième tome se déroule dix ans après. Dix ans durant lesquels Lisbeth a imposé le silence et qu’elle refuse tout contact avec Blomkvist, dix ans durant lesquels elle continue à traquer les malfrats sur internet, dix ans durant lesquels Blomkvist fait son métier de journaliste… mais avec moins de passion.

J’avais apprécié les trois intrigues de Stieg Larsson (« Les Hommes qui n’aimaient pas les femmes », « La Fille qui rêvait d’un bidon d’essence et d’une allumette » et « La Reine dans le palais des courants d’air ») et me rappelle encore lorsque, prise dans la lecture, j’étais incapable d’interrompre ma lecture malgré l’heure très tardive. Il y avait une réelle accroche, une fascination à l’égard de cet univers, une peur palpable quant à ce qui pouvait arriver à Lisbeth ou Mikael. Malheureusement, Stieg Larsson n’est plus et les quelques manuscrits qu’il a laissés (Larsson envisageait 10 tomes pour « Millénium » et avait déjà construit le squelette des 7 tomes non encore édités), structurant déjà la forme et le contenu des autres tomes de la série. Sa mort prématurée crée la discorde auprès de ses ayants-droits, sa femme s’opposant notamment à ce que la série se poursuive tandis que le frère et le père de Larsson y sont plutôt favorables. Ces derniers auront le dernier mot… et l’éditeur charge David Lagercrantz d’écrire ce quatrième roman.

Alors oui, lorsque j’ai appris la sortie de « Ce qui ne me tue pas » l’année dernière, je me doutais bien que j’y viendrais tôt ou tard. La curiosité de savoir comment Lisbeth et Mikael ont cheminé, l’envie de retrouver ces angoisses saisissantes induites par la lecture, le plaisir de côtoyer des personnages devenus familiers… Malheureusement, David Lagercrantz n’a pas le talent de son prédécesseur… il n’a certainement pas la même vision de l’univers et de ses protagonistes. Il arrive-là en terrain conquis. Il a certes accepté de relever un challenge ambitieux qui en aurait effarouché plus d’un et il a eu le courage de s’y attaquer. Mais même armé des notes de Stieg Larsson, son écriture ne lui arrive pas à la cheville. A l’instar des trois romans précédents, un temps est nécessaire pour installer tous les pions de l’échiquier narratif. En cela, je n’ai aucun grief à apporter. Il faut accepter d’attendre avant que la tension ne monte et ne vous assaille.

PictomouiLe bât blesse car la mayonnaise ne prend jamais réellement. Il y a bien quelques passages durant lesquels le rythme s’emballe, il y a bien quelques moments où l’on craint le pire pour les personnages. Mais Lagercrantz ne tient pas la longueur, bichonne ses personnages et rassure le lecteur prématurément. Dommage, car la force de « Millénium » tenait à cela, à cette particularité qui soudait le livre à nos mains, nous faisait vibrer et angoisser. Ce quatrième tome est plus lisse et s’il fouille correctement les différents sujets abordés (piratage informatique, espionnage industriel), il délaisse le travail de fond qui permettait à l’ambiance de nous saisir. bien qu’il soit bourré de références et de clins d’œil aux trois précédents tomes, bien qu’il permette à l’univers de peaufiner sa construction et qu’il apporte des informations que nous ne détenions pas sur le passé des personnages principaux (essentiellement concernant Lisbeth)… la claque escomptée n’est pas au rendez-vous et c’est bien dommage.

 

Aderhold © Le Livre de Poche – 2009
Aderhold © Le Livre de Poche – 2009

Tout commença par un soir de canicule. Alors que le chat du voisin avait profité – tout comme à son habitude – de passer d’un balcon à l’autre pour s’introduire dans le salon du narrateur, il passa la soirée en sa compagnie mais eu l’idée saugrenue de le griffer. Ni une ni deux, le narrateur, avant d’aller se coucher, balance le greffier par la fenêtre… un saut de cinq étages dont le félin ne se remit pas. Constatant l’émergence d’un élan de solidarité suite à la mort du chat, l’homme décide d’étendre ses méfaits à l’ensemble du quartier afin, en tout cas l’espère-t-il, de rallumer la flamme d’entraide qui peut rapprocher ses congénères. Le voilà parti pour zigouiller les animaux domestiques des alentours. Chats, chiens… il développe une technique imparable mais s’était sans compter l’intervention de Suzanne, sa concierge qui, sans le vouloir, sapait tous ses efforts. La pauvre ne se remit pas d’une soirée partagée autour d’un porto avec notre homme. Dès lors, il récidive avec le voisin envahissant d’un couple d’amis, un chauffard repéré sur l’autoroute ou bien encore l’agent qui traite son dossier à la Sécurité Sociale. Dans cette période, il prend la décision de saisir la moindre occasion de débarrasser la société des cons qui croiseront sa route. Récit farfelu et entrainant d’un tueur en série.

Pour son premier roman publié en 2009, Carl Aderhold ose le tout pour le tout en nous faisant profiter du récit initiatique d’un homme en tous points ordinaires qui va opter pour la voie du crime afin de soulager la société des empêcheurs de tourner en rond. Individu à l’humour vaseux, fonctionnaire qui expédie les administrés pour garantir sa tranquillité, clochard haineux et hargneux… c’est généralement le fruit du hasard qui met le personnage principal sur le chemin de ces personnes… personnes qui passeront de vie à trépas dans les jours qui suivent.

Le scénario nous amène à découvrir ses cas de conscience, ses motivations, son modus operandi… et explique comment il parvient progressivement à trouver un certain apaisement, un certain équilibre, grâce à ses crimes. C’est drôle, totalement insensé mais on ne peut s’empêcher de suivre ses pérégrinations qui offre une certaine bonne humeur et prête à sourire.

« Ce qu’il y a de particulièrement frappant dans l’histoire, c’est que non seulement les cons ont tout loisir de sévir, mais qu’en plus ils prennent la pose et, sans doute portés par le souffle du cataclysme qu’ils sont en train de déclencher, se croient obligés de délivrer quelques mots historiques. Je dirais même que l’on reconnaît à coup sûr un con en histoire à la fortune de son trait ».

Pourtant, le récit manque de souffle et rapidement, l’impression qu’il traîne en longueur se fait ressentir. Les morts de [supposés] cons s’enchaînent à une vitesse vertigineuse et je me suis demandée à plusieurs reprises où l’auteur souhaitait nous emmener. Interrompre la lecture devient rapidement une nécessité et j’ai longtemps hésité à refermer définitivement l’ouvrage sans aller jusqu’à son dénouement. Puis, soudainement, à la mort d’un personnage secondaire essentiel dans l’univers, le rythme de la narration change et l’accroche se fait. Le narrateur prend alors de la consistance et sa quête [l’éradication des cons] se structure. Les meurtres se poursuivent mais cette fois, la raison de chaque acte étant mieux définie, on plussoie. Dommage que ce virage dans l’écriture ne se produise qu’à la moitié du roman… je pense en effet de Carl Aderhold a perdu plus d’un lecteur dans ses tergiversations et que les quelques deux cent premières pages auraient mérité un écrémage.

PictomouiMalheureusement, un manque de constance ramènera le lecteur à son impression première puisque dans la cinquantaine de pages qui le sépare du dénouement, le récit reproduit les mêmes erreurs : il y a des longueurs, le narrateur tue à tour de bras comme s’il utilisait le moindre prétexte pour assouvir ses penchants meurtriers.

Le postulat de départ de ce premier roman de Carl Aderhold est sympathique. Pire même, il promet à son lecteur de passer un moment bien plus jubilatoire qu’il est réellement en mesure d’apporter. Le plaisir ressenti lors de cette lecture est un peu trop timide.

Extrait :

« A chacune de nos rencontres, notre liste conative s’allongeait. « Combien de cons trouvés aujourd’hui ? » me lançait Marie à la fin de nos séances.
Nous commençâmes par ceux qui nous paraissaient évidents, enfin sur lesquels il n’y avait pas de débat entre nous : le con joint, qui partage la vie de l’autre et finit par la lui pourrir (en moi-même, je pensai à Christine) ; le con sanguin, qui s’énerve pour un oui ou pour un nom, surtout quand son interlocuteur est une femme ou fait trois têtes de moins que lui, car le con sanguin est rarement un con fort (là, je plaçais le con de la tour) ; le con fraternel, celui qui vous prend en affection et ne vous lâche plus, gentil mais très vite pesant, toujours prêt à se mettre à pleurer et à vous reprocher votre dureté ; le con disciple, celui qui a trouvé un maître, ne jure que par lui, et n’a de cesse de vous convertir à sa vision (« Fabienne » me dis-je) ; assez proche de ce dernier, le con vecteur, qui propage la rumeur et les on-dit (entraient dans cette catégorie Suzanne et les concierges, mais aussi les cafetiers et parfois les journalistes) ; le con citoyen, qui trie ses ordures avec méticulosité, allant jusqu’à laver ses pots de yaourt avant de les jeter ; le con tracté, très répandu celui-là, qui s’énerve au volant (mon chauffard sur l’autoroute en était l’archétype) ; le con casseur, qui sévit surtout dans les banlieues (le fils du beauf au chien et sa bande)… Nous décidâmes aussi, pour plus de justesse et par souci de précision, d’instaurer des degrés dans leur niveau de connerie, entre celui dont c’est héréditaire (le con génital), celui qui reste égal à lui-même quelle que soit la situation (le con stable), celui qui bat tous les records (le con sidérant ou le con primé), et enfin celui qui est guéri (le con vaincu), ce dont moi-même je doutais fortement, pensant qu’il s’agissait d’un trait de caractère tandis que Marie, lui, penchait pour un état pouvant se révéler passager.
Puis il y avait ceux sur lesquels nous n’étions pas d’accord, en fait surtout lui car, dans mon envie de la plus large palette possible, je me montrais beaucoup plus conciliant. Il me contesta ainsi les cons courant le dimanche ou les cons tondant leur pelouse. » (Mort aux cons)