La petite fille et la cigarette (Sylvain-Moizie)

Sylvain-Moizie © La Boîte à bulles – 2016
Sylvain-Moizie © La Boîte à bulles – 2016

Une société où l’enfant est roi et où il est interdit à l’adulte de faire quoi que ce soit qui puisse nuire à ces charmantes têtes blondes, aucun comportement ne doit leur être nocif ni leur porter préjudice.

Benoît vit dans cette société. Agent administratif, il assiste le Maire dans la politique qui est conduite. Hyper vigilant au fait de ne faire aucune entorse aux règles, Benoît de lâche littéralement en rentrant chez lui. Il baise à s’en faire péter le cœur, fume à tout va et boit. Il nage dans le bonheur avec Latifa, sa compagne depuis 10 ans. Aucun nuage à l’horizon si ce n’est que vu son âge, Latifa commence à avoir un désir d’enfant… Benoît n’aime pas les enfants. Même pas ceux des autres. Et ce ne sont pas ses conditions de travail qui vont l’aider à changer d’avis. Suite à un plan de licenciement, la moitié des effectifs municipaux ont fait le saut. Les bureaux inutilisés ont été reconvertis en garderie et désormais, des mioches circulent en toute liberté et sans aucune surveillance dans les couloirs de la mairie. Et puisque dans cette société l’enfant est roi, l’adulte ne s’autorise pas à faire quoi que ce soit qui puisse contrarier ces charmantes têtes blondes… Benoît n’a plus qu’à prendre sur lui !

Et comme Benoît est hyper stressé, pour décompresser pendant la journée, il va fumer en cachette dans les toilettes de la mairie. C’est un gros risque qu’il prend ; la législation est explicite et les espaces que les fumeurs peuvent utiliser se réduisent comme peau de chagrin. Pour Benoît, fumer est un plaisir réel, un exutoire presque. C’est sa résistance à lui, il n’y renoncerait pour rien au monde.

Jusqu’au jour où, à cause d’un verrou mal enclenché, une petite fille ouvre la porte et le surprend, cigarette au bec et froc baissé. Il est accusé de « crime contre l’enfance », une sale affaire dont il va tenter de s’extraire.

Adaptation du roman de Benoît Duteurtre qui décrit une société assez peu engageante… La France est devenue un état sécuritaire qui fait totalement fi du respect des libertés individuelles (sauf en ce qui concerne les droits de l’enfant), de la protection de l’environnement, de la morale… Du moment que le citoyen consomme et a le sentiment – si l’on en croit les sondages – que la société dans laquelle il vit le rend heureux, les politiques osent… tout ! Le scénario décrit les nombreuses autres facettes de cette société qui s’efforce de gommer les notions de libre-arbitre, d’épanouissement personnel, d’intégrité… On n’a aucun mal à imaginer que ces dérives-là ne se produisent pas un jour… un état où la devise nationale est désormais « Liberté – Transparence – Sécurité » avec un locataire de l’Elysée qui ressemble étrangement à Sarkozy, l’Elysée et son site… elysee-moi.org…

Et en toute logique, les médias font la pluie et le beau temps, diffusent quantité d’émissions aussi futiles qu’idiotes. Une pourtant semble attirer l’attention. Originale. Inédite. Aussi troublante que fascinante… Du jamais vu ! La « Martyre Academy » est une émission de télé-réalité réalisée par des djihadistes qui ont pris en otages une demi-douzaine de pauvres occidentaux et diffusent les le déroulement des épreuves qu’ils leur font subir et demandent aux téléspectateurs de voter. Le perdant du mois aura la tête tranchée.

Un monde fou, irrationnel. On pourrait sortir quantité d’anecdotes de ce scénario pour enfoncer le clou et montrer à quel point on frôle l’hystérie. Mais le citoyen lambda ne bronche pas, gavé d’inepties télévisée et équipé de gadgets dernier cri. Il consomme donc il est heureux. Il est heureux donc il tolère tout et ne manifeste pas. CQFD. Pourtant, des grains de sable il y en a de ci de là. Grinçants. Qui pique. Qui gratte de lecteur de partout mais qui n’agacent pas. Peu d’effort à faire pour croire tout cela crédible… l’homme est capable de tout. Du pire et… du pire… Dérive d’une société. Critique sociale sur fond de roulette de dentiste avec quelques parenthèses rythmées par Bob Marley.

Le dessin satirique de Sylvain-Moizie donne le ton d’entrée de jeu et nous permet de suivre deux intrigues qui vont ponctuellement se croiser. Sylvain-Moizie est plutôt un baroudeur. De ses voyages, il est revenu avec des illustrations qui ont enrichi des collectifs : « Sept mois au Cambodge » (sorti chez Glénat en collaboration avec Lucie Albon, Chan Keu, Lisa Mandel) ou encore « [Carnet de résidences] en Indonésie » (publié à La Boîte à bulles avec Joël Alessandra, Clément Baloup et Simon Hureau). Son trait est plutôt nerveux. D’un coup de crayon, il donne vie à des personnages expressifs et des décors qui fourmillent de détails. On a l’impression qu’un coup de vent passe et, sans bien comprendre comment l’auteur parvient à cette prouesse, que ce laps de temps lui a permis de dessiner une case complète. Du coup, j’ai eu l’impression d’être prise dans cette vitesse alors que les phylactères demandent un peu d’attention pour bien les savourer.

PictoOKJ’ai eu un peu de mal avec le graphisme pour dire vrai et ses couleurs (surtout) qui m’ont fait grogner. Graphiquement, ça m’a piqué, ça m’a gratté à rebrousse-poil mais vu que le scénario me piquait et me grattait (dans le bon sens du poil par contre), j’ai enfilé la lecture sans broncher.

La petite Fille et la cigarette

One Shot
Editeur : La Boîte à bulles
Collection : Contre-Pied
D’après le roman de Benoît DUTEURTRE
Dessinateur / Scénariste : Sylvain-Moizie
Dépôt légal : septembre 2016
224 pages, 24 euros, ISBN : 978-2-84953-265-2

Bulles bulles bulles…

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La petite fille et la cigarette – Sylvain-Moizie © La Boîte à bulles – 2016

 

L’Ours Barnabé, tome 17 (Coudray)

Coudray © La Boîte à bulles – 2016
Coudray © La Boîte à bulles – 2016

L’ours Barnabé est né il y a 36 ans. Depuis 2009, il s’est installé à La Boîte à bulles. L’éditeur lui a réservé bon accueil et réédité les premiers volumes sous forme d’intégrales et depuis 2012, on peut compter sur un nouvel album chaque année.

Présenter un album de « L’Ours Barnabé » revient à dire la même chose à chaque fois. Cela peut sembler rébarbatif à première vue, mais chaque album réinvente à sa manière, innove.

Chaque tome est un recueil d’historiettes. La plupart d’entre elles ne comportent qu’une seule page, certaines [rares] peuvent aller jusqu’à deux ou trois. Elles mettent en scène l’ours dans son quotidien. Ce dernier vit à la montagne dans une maison isolée, en harmonie avec la nature. Il est entouré d’amis qui le sollicitent régulièrement pour bénéficier de son aide. Il leur apprend à éviter les chasseurs, il leur peint un tableau, leur apprend à respirer sous l’eau, les aide à déménager, arrose leurs plantes lorsqu’ils sont en vacances… Ils peuvent aussi partir en balade ou visiter un musée, il les réconforte souvent. L’ours a aussi des occupations solitaires ; il peint, bricole, invente ; il enrage quand il découvre des détritus jetés dans la nature, s’occupe de nettoyer… Sa devise pourrait être « chaque problème a sa solution » et il fait preuve d’une lucidité redoutable. Il semble avoir une capacité d’analyse hors du commun et résout en un clin d’œil des situations parfois complexes.

Pacifique, généreux, placide, humaniste, écolo… je pourrais reprendre la litanie des qualificatifs qui servent à le décrire mais j’ai déjà vanté plusieurs fois ses qualités, peut-être est-il temps de se pencher sur ses défauts. Il est têtu et cela se voit notamment dans le rapport qu’il a avec la nature : rien à faire, quand il la voit saccagée, il râle, s’énerve et… nettoie. Il est paresseux, de fait quand un ami le sollicite, on a l’impression qu’il va au plus rapide, énonce la solution la plus simple qui soit ; le problème… c’est qu’elle est pertinente. Il est trop direct, ne mâche pas ses mots, se montre bourru… le problème, c’est que ça le rend touchant. Il est excessif lorsqu’il se lance dans un projet… le problème, c’est qu’il est doué. Il est individualiste… mais uniquement quand il est menacé, cela lui permet de se protéger des agressions injustifiées.

PictoOKNon, je ne vois pas ce que l’on pourrait reprocher à cet ours que son auteur dessine d’un trait habile qu’il habille de couleurs chaudes. Aucune lassitude, on peut piocher au hasard dans un tome de la série sans avoir l’impression de prendre le train en route et d’avoir raté un moment essentiel et nécessaire à la compréhension du personnage. A lire donc 🙂

Mes chroniques sur l’Intégrale 2, l’Intégrale 3, le tome 15 et le tome 16.

L’Ours Barnabé

Tome 17 : Un pour tous, tous pour un

Série en cours

Editeur : La Boîte à bulles

Collection : La Malle aux images

Dessinateur / Scénariste : Philippe COUDRAY

Dépôt légal : juin 2016

48 pages, 12,50 euros, ISBN : 978-2-84953-263-8

Bulles bulles bulles…

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L’Ours Barnabé, tome 17 – Coudray © La Boîte à bulles – 2016

Rêve d’Olympe (Kleist)

Kleist © La Boîte à bulles – 2016
Kleist © La Boîte à bulles – 2016

Samia Yusuf Omar n’a que 17 ans lorsqu’elle est sélectionnée pour représenter la Somalie aux Jeux Olympiques de Pékin en 2008. Sa spécialité : le sprint. Mais ses conditions de vie médiocres ne lui ont pas permis d’avoir la même qualité d’entraînement que ses adversaires. Si elle se surpasse lors de la compétition olympique, battant son record personnel, elle arrive bonne dernière de la course, sous les cris d’encouragements du public.

De retour dans son pays, elle fait la fierté de sa mère et Samia est décidée à en découdre. Elle souhaite poursuivre son entraînement et décrocher une médaille olympique aux J.O. de Londres en 2012. « Mais s’entraîner décemment est devenu impossible car les fondamentalistes musulmans interdisent aux femmes de pratiquer une quelconque activité sportive. Pour atteindre son rêve de participer aux prochains Jeux en 2012, Samia tente le tout pour le tout : elle se lance dans une périlleuse odyssée pour rejoindre l’Europe. Alors à peine âgée de 20 ans, Samia éprouve le calvaire de l’immigration : la violence des passeurs, les camions surchargés de réfugiés, la faim, la soif, la prison… Jusqu’à sa fin tragique. » (extrait synopsis éditeur).

En 2012, je m’en voulais de ne pas pris le temps de lire son « Castro » (paru chez Casterman). En 2013, profitant de la sortie du « Boxeur » (éditions Casterman), je découvrais le style de Reinhard Kleist, une écriture qui va à l’essentiel, concise au point de ne pas toujours prendre le temps de s’attarder sur une transition et/ou une explication, froide par moments. J’étais amère en refermant cet ouvrage et constatais une nouvelle fois ma difficulté à « entrer » dans les récits d’auteurs allemands (Arne Bellstorf avec « Baby’s in black », Isabel Kreitz avec « L’Espion de Staline », …). Etonnant de voir revenir les mêmes reproches redondants : une description presque chirurgicale des faits, des sentiments trop vite expédiés ne permettant pas d’investir les personnages, nous laissant buter sur des individus mystérieux, un rythme narratif qui me brusque. C’est donc avec quelques réserves que j’ai commencé la lecture de cet album.

Des réticences vite écartées. Tout d’abord, ce documentaire ne nous noie pas sous un flot de résultats d’études sociologiques et de chiffres rébarbatifs. Reinhard Kleist se concentre totalement sur son personnage et le parcours qu’il a emprunté et effectue même quelques détours sur des habitudes du quotidien. Il nous montre Samia Yusuf Omar comme étant une jeune fille humble et déterminée, très respectueuse de l’avis de son entourage, dévouée. L’utilisation de la voix-off permet d’éviter les lourdeurs narratives ; la jeune femme garde la main sur son récit, commente, questionne, anticipe et agit. Le scénario ne se heurte à aucune contrariété ; il aborde point par point les empêchements qui la privent d’exercer son sport comme elle l’entend. Reinhard Kleist décrit un quotidien partagé entre les tâches domestiques, les temps d’entrainement, les interdits posés par les fondamentalistes musulmans, les freins qu’elle rencontre et qui l’empêche de progresser (à commencer par une nourriture qui n’est pas équilibrée).

L’auteur se sert de son héroïne pour décrire la société dans laquelle elle a grandi. Quelques repères pour comprendre la société somalienne sont portés à la connaissance du lecteur, un pays sous-développé qui essuie les conséquences du guerre interne qui n’en finit pas. Dans ce contexte, Samia Yusuf Omar a un exutoire : courir. Passé l’échec des JO de Pékin, elle rêve de pouvoir participer à ceux de Londres. Mais l’étau islamiste se resserre et l’athlète comprend vite qu’elle risque de ne plus pouvoir passer les frontières. Bien que le sujet traité par l’album soit déjà grave, Reinhard Kleist aborde ensuite la question de l’immigration. Le scénariste décrit alors simplement les différentes épreuves que Samia Yusuf Omar devra affronter : le déchirement de quitter les siens, la brusquerie des passeurs, l’angoisse liée à l’attente, les humiliations, les embarcations de fortune…

Cet album rend hommage à une athlète qui a perdu la vie dans un périple insensé. Les risques que Samia Yusuf Omara a accepté de prendre devaient lui permettre – une fois arrivée en Europe – de réaliser sa carrière de sportive professionnelle. L’hommage de Reinhard Kleist laisse sans-voix et la majeure partie de la violence subie par le personnage est suggérée. Dommage que le récit manque de force, on se contente de subir les événements comme Samia les a subis, on sort légèrement sonné… trop peu sonné au vu de ce qui est dénoncé dans ce témoignage.

Rêve d’Olympe

– Le destin de Samia Yusuf Omar –

One shot

Editeur : La Boîte à bulles

Collection : Contre-coeur

Dessinateur / Scénariste : Reinhard KLEIST

Dépôt légal : juin 2016

148 pages, 17 euros, ISBN : 978-2-84953-262-1

Bulles bulles bulles…

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Rêve d’Olympe – Kleist © La Boîte à bulles – 2016

Holy Wood (Redolfi)

Redolfi © La Boîte à bulles – 2016
Redolfi © La Boîte à bulles – 2016

« Holy wood, le « Bois Sacré », est une sombre forêt de conifères, peuplée de monstres de foire et de vieilles caravanes ; c’est là-bas que naissent les stars de cinéma qui font tant rêver les spectateurs.
Dans l’espoir d’en devenir une à son tour, la fragile Norma vient s’installer dans cette étrange ville-fantôme qui lui permet, malgré l’obscurité ambiante, de se retrouver sous le feu des projecteurs.
Passé les premiers échecs, la frêle jeune femme se retrouve au cœur de l’attention du couple Wilcox, énigmatique fondateur de « Holy wood ».
Grâce à eux, Norma Jeane Baker devient Marilyn. LA Marilyn. Une femme très différente de la véritable Norma. Trop, peut-être ?
Le portrait revisité de Marilyn Monroe dans un Hollywood fantasmagorique, fascinant et inquiétant. » (synopsis éditeur).

Nous avons tous plus ou moins besoin de reconnaissance. Le regard d’un père et d’une mère suffisent à beaucoup. Mais lorsque ceux-ci n’ont jamais été présents, auprès de qui briller ? Combien de regards faut-il pour combler l’absence d’un seul ? Cent ? Deux cents ? Mille ? Jamais suffisamment en tout cas.

C’est avec ces mots que s’ouvre le récit de Tommy Redolfi. Et c’est sur ces mots que l’on fait la connaissance du personnage principal alors même qu’il pose pour la première fois les pieds à Holy Wood, « l’unique endroit qui fait briller un seul visage pour que des millions l’admirent sur écrans géants ». Un personnage effacé, timide, fascinée par le lieux, éblouie par les promesses de carrière qu’il murmure. Jeune femme timide qui peine à parler, butant sur chaque mot, tant elle est impressionnée par tout ce que cela représente et ses ambitions de gloire qu’elle espère atteindre. Le scénariste lui permet de s’appuyer sur la présence rassurante de son propriétaire, un vieil homme reconvertit par la force des choses dans l’industrie cinématographique, mémoire vivante de l’essor de ce lieu et de l’histoire du cinéma.

En s’appuyant sur la lente ascension médiatique de son héroïne, nous passons de la petite prétendante qui va de casting en casting à la charismatique Marilyn Monroe. Le lecteur est aux premières loges pour mesurer les étapes de la métamorphose d’une femme. Tommy Redolfi propose une réflexion sur le monde du cinéma, la manière dont les producteurs façonnent des carrières, modèlent des personnalités pour les rendre conformes aux attentes du public, pour donner du rêve aux spectateurs… Mensonge, profit, vanité, le combat entre ceux qui imposent les règles et les anonymes en quête de gloire est déloyal. Paraître, faux-semblant, séduction sont les rares armes que les prétendants au succès peuvent employer.

– Rien n’est pire que le lieu d’où vous sortez, croyez-moi. De nous, ils ont exploité la laideur… Et ils vont bientôt s’occuper de la vôtre aussi.
– Vous vous trompez. Sauf votre respect, je ne suis pas comme vous.
– Oh, que si ! On a tous un monstre qui sommeille en nous. Et ils ne vont pas tarder à trouver le vôtre

Cet ouvrage aborde aussi les thèmes de la dépression et de la solitude. En effet, la chaleur des projecteurs et la peau dans laquelle se glisse l’acteur ne suffisent pas à panser les maux de l’enfance. Pire encore, elle les exacerbe. Le scénario n’hésite pas à faire appel aux placebos auxquels les uns et les autres ont recourt pour prolonger le vernis dont ils se protègent : médicaments, alcool et autres drogues sont de parfaites prothèses pour écarter les doutes et autres vieux démons trop envahissants. De parfaites béquilles… dont on ne voit les inconvénients que trop tard. L’emploi de métaphore est récurrent, tant dans le récit que dans le dessin. Graphiquement, le trait délicat de Tommy Redolfi caresse les personnages et montre la fragilité de l’héroïne. Son regard, la moue de sa bouche, le léger voutement de ses épaules sont autant d’indications qui accentuent le poids des humiliations dont elle fait l’objet. Les ocres, marrons, jaunes sont les couleurs dominantes, donnant à l’ambiance graphique une chaleur bénéfique tout en faisant ressentir le caractère agressif de ce monde.

PictoOKUn bel album qui, outre le fait de rentre hommage à Marilyn Monroe, ose un clin d’œil à l’album éponyme de Marilyn Manson sorti en 2000 dont l’un des thèmes majeurs était la culture de la célébrité en Amérique. Un voyage surprenant dans un monde impitoyable.

Extrait :

« Je vais te dire où il est, le mal. Le mal, il est dans tout ce fric qu’on perd à cause de tes conneries intellectuelles. Voilà où il est, le mal ! Les gens n’en ont rien à foutre de réfléchir. Ils veulent du cul et de quoi s’marrer ! Il se trouve que t’es bonne là-d’dans, alors contente-toi de faire ce que tu sais faire et laisse les belles phrases aux acteurs ! Et entre nous, je préfère clairement faire rire trois millions de personnes plutôt que d’en faire « réfléchir » quinze ! Et je SAIS qu’t’en penses pas moins ! » (Holy Wood).

Holy Wood

– Portrait fantasmé de Marilyn Monroe –

Editeur : La Boîte à bulles

Collection : Clef des Champs

Dessinateur / Scénariste : Tommy REDOLFI

Dépôt légal : juin 2016

256 pages, 32 euros, ISBN : 978-2-84953-249-2

Bulles bulles bulles…

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Holy Wood – Redolfi © La Boîte à bulles – 2016

Chroniks Expresss #25

Vide-grenier des chroniques restées en rade en juillet… et trop de projets par ailleurs pour pouvoir assurer des publications régulières sur le blog 😦

BD : Dolorès (B. Loth ; Ed. La Boîte à bulles, 2016)

Romans : Comme on respire (J. Benameur ; Ed. Thierry Magnier, 2011), Pedro Páramo (J. Rulfo ; Ed. Gallimard, 2009), Millenium #4 (D. Lagercrantz ; Ed. Actes Sud, 2015), Mort aux cons (C. Aderhold ; Ed. Le Livre de Poche, 2009)

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Bandes dessinées

 

Loth © La Boîte à bulles – 2016
Loth © La Boîte à bulles – 2016

France, de nos jours.

Marie vit en maison de retraite. Son quotidien s’égrène tranquillement, baigné de rituels, de soins infirmiers, des visites de sa fille cadette. Marie perd la tête ; elle se réfugie de plus en plus dans ses souvenirs d’enfance, au point de ne plus parler en français. Elle communique désormais naturellement en espagnol, sa langue maternelle, et précise à qui veut l’entendre qu’elle se prénomme Dolorès.

Ses proches s’étonnent. Personne ne lui connaissait des origines hispaniques d’ailleurs, personne ne connait réellement son passé. Sa fille décide donc de profiter de ses vacances pour partir sur les traces de sa mère. Direction l’Espagne.

Seul aux commandes de cet album, Bruno Loth (« Apprenti« , « Ouvrier« …) revient ici sur un thème et une période chers à son cœur : la guerre civile espagnole. Après Ermo, jeune orphelin qui était au cœur des événements, place à Dolorès. D’ailleurs, Dolorès est née grâce à Ermo… un travail de commande expliqué par Bruno Loth en postface : « il y a deux ans, Santiago Mendieta, de la revue Gibraltar, connaissant mon travail sur la guerre d’Espagne avec la série Ermo, me demandait de réaliser une BD en dix pages maximum sur le thème de la mémoire à vif ». L’impulsion de donner vie à Dolorès était prise, l’auteur a eu ensuite l’envie d’étoffer ce personnage ainsi que le thème. Cette dernière incarne la peur du peuple espagnol face au régime franquiste et le choix, résigné, que beaucoup ont fait de fuir l’Espagne et cette guerre fratricide. Le scénario se resserrera finalement sur la plage d’Alicante (1939).

Dans les deux œuvres, on perçoit bien cette volonté de témoigner des événements qui ont animés l’Espagne au milieu du siècle dernier, comme un devoir de mémoire. Contrairement à « Ermo« , je n’ai pas ressenti le même degré d’affection et d’attentions de l’auteur à l’égard de ses personnages. Dans « Dolorès« , les personnages principaux (Dolorès et sa fille cadette) semblent n’être qu’un prétexte, une « porte d’entrée », qui permet d’aborder le fond du sujet.

La particularité de cet album est de pouvoir aborder dans un même temps deux périodes différentes : celle de l’Espagne franquiste et celle a fait notre actualité beaucoup plus récemment puisque Bruno Loth suit les élections qui ont eu lieu en 2015 (l’auteur ne manque pas de faire des liens entre les deux périodes).

PictomouiConcrètement, nous voilà face à un album didactique qui relève plus du documentaire ; peut-être d’ailleurs aurait-il été plus pertinent d’assumer pleinement cette part de recherches documentaires et de rester dans la pure veine du documentaire. On ressent un peu trop le fait que les personnages sont instrumentalisés aux besoins de la narration, même s’il y a ici une part d’autofiction : « Au printemps 2015, je partais vivre quelques mois à Madrid pour écrire la suite du récit de Dolorès. Je me suis glissé dans la peau de mon personnage, la fille de Dolorès, et ce sont mes propres rencontres qui ont structuré et enrichi le scénario initial » (Bruno Loth).

Pour le reste, la présence de ces deux femmes a l’avantage de permettre d’imbriquer une destinée individuelle à la grande Histoire de l’humanité.

La chronique de Sabine que vous trouverez dans son « Petit carré jaune ».

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Romans

 

Benameur © Editions Thierry Magnier – 2011
Benameur © Editions Thierry Magnier – 2011

« L’absurdité de la guerre condamne les enfants au silence. Quand l’écriture et les livres peuvent sauver de biens des maux…

Un livre-manifeste sur le pouvoir des mots. Ce texte de Jeanne Benameur a été spécialement écrit pour la quatrième édition d’Un Livre une Rose, organisée par les libraires à l’occasion de la Saint-Jordi » (synopsis éditeur).

Court recueil de nouvelles ou plutôt de réflexions, comme pour fixer une émotion éphémère, fragile, volatile. Comme pour poser une pensée volatile qui risquerait de s’échapper contre notre volonté. Et pourtant, les mots posés ici décrivent des situations douloureuses, des vies malmenées, des parcours chaotiques. Des enfants livrés à la tourmente de la guerre, de l’exil, de l’exode.

Mais ces mots, semblables à de courtes lettres que l’on adresserait à quiconque souhaiterait les lire, ne se concentrent pas uniquement sur des enfants victimes de la guerre. Au cœur des propos, il est aussi question de la souffrance que portent en eux tous ceux qui ont été confrontés à cette situation. A cette souffrance, une autre souffrance jaillit, issue de l’impuissance de pouvoir les aider pleinement. L’interlocuteur à qui l’on se confie peut certes prêter une oreille attentive, mais il n’a souvent d’autre choix que de constater son propre échec à panser correctement leurs plaies, soigner totalement le traumatisme qu’ils ont vécu. L’interlocuteur qui reçoit ces témoignages n’a souvent d’autre alternative que celle d’écouter attentivement et permettre à cet enfant traumatisé, à cet adulte apeuré, de mettre des mots sur l’horreur et de s’apaiser grâce à la parole.

Ces nouvelles contiennent également d’autres réflexions comme l’importance de la langue maternelle dans l’identité de chacun, la liberté, l’importance de défendre certaines valeurs morales/sociales. Jeanne Benameur nous propose enfin une très belle réflexion sur l’identité de l’écrivain et son rapport à l’écriture.

PictoOKUn recueil de trente-six pages que je vous invite à découvrir.

La chronique de Jérôme et celle de Noukette (madame… je te remercie une nouvelle fois d’avoir glissé cet ouvrage entre mes mains 😉 )

Extraits :

« Je voudrais retourner la main de ces enfants, leur dire que là, dans leurs paumes ouvertes, toutes ces lignes, c’est leur vie.
La vie.
Je voudrais leur dire la bonne aventure. Comme on retournerait le mauvais sort.
Secouer la paume offerte.
Embrasser.
Souffler.
Mon baiser n’effacera rien. Je sais.
Mais juste pour que l’air passe entre la main et ce qu’elle a formé, répété. Pour que le souffle ait une chance.
Refermer un à un les doigts là-dessus.
Je serre les poings. » (Comme on respire)

« Je marche au bord de la mer. Je respire.
J’ai besoin du large.
Une phrase s’est formée dans ma gorge à moi. « Je respire le même air que ceux qui font souffrir ».
J’ai horreur alors.
Je ne veux pas partager le même air.
C’est cela être humain ? C’est vivre en sachant cela ?
Je ferme les yeux. Je respire l’océan.
Ce qui entre dans mes poumons ne m’appartient pas.
Inspirons.
Expirons.
Nous sommes semblables.
Et c’est parfois terrifiant.
Qu’on ne me parle plus jamais de sécurité.
Il me faudrait une sécurité ontologique. Le trou de cette sécurité-là est un abîme et personne ne distribue de numéro. (Comme on respire)

 

Rulfo © Gallimard – 2009
Rulfo © Gallimard – 2009

La mère de Juan Preciado vient de mourir. Sur son lit de mort, elle a fait promettre à son fils de se rendre à Comala pour rencontrer son père. Elle lui a fait promettre puis s’est éteinte. Au début, Juan Preciado ne pensait pas se rendre à Comala. Il ne sait dire ce qui l’a fait changer d’avis.

Quoi qu’il en soit, le voilà qui arpente les ruelles du hameau de Comala. Il a choisi de rester même s’il a très tôt appris que Pedro Páramo – son père – est décédé. Pourtant ici, il n’y a en apparence nulle âme qui vive. Le silence pèse sur chaque pierre du petit village. Et pas un souffle de vent pour épargner le voyageur de la chaleur qui règne ici. Pourtant, au détour d’une ruelle, il n’est pas rare d’entendre des voix et après quelques instants à errer au milieu des habitations, des habitants apparaissent dans l’encadrement d’une porte. Les conversations s’engagent, le gîte est offert. Juan Preciado est épuisé de son voyage. Il s’enfonce rapidement dans un sommeil agité où il côtoie les indigènes, les vivants et les morts. Et à son réveil, le doute l’assaille. En ce lieu, les défunts semblent habiter les lieux.

Troublant roman de Ruan Rulfo, auteur mexicain. On erre entre rêve et réalité, un rêve éveillé où l’on ne parvient pas à faire la part des choses. On se perd entre passé et présent, on se demande si l’on n’a pas atteint le royaume des morts, on se questionne au sujet de notre guide – le narrateur -, est-il vivant ?

On avance pourtant dans la lecture de ce récit chorale où les narrateurs se succèdent, quelle que soit leur génération, ils racontent la vie de Pedro Páramo, celle de ses ancêtres et celle de ses descendants. Celle des habitants du hameau est intiment mêlée à la vie de cette famille.

Ici, la vie n’est que misère. Commérages et superstitions alimentent les conversations. Rien que du factuels dans cet univers rural étriqué où les voix des morts se mêlent à celles des vivants. Les anecdotes du passé sont le quotidien de ceux qui vivent encore, comme si l’histoire des uns et des autres ne pouvait pas être oubliée. Comme si les défunts bousculaient les vivants pour que ces derniers ne les oublient pas.

PictoOKUn roman atypique et complexe. J’ai eu du mal à rester concentrée durant la lecture. Rien n’est à sa place ici, présent en passé sont si enchevêtrés qu’il en est parfois difficile de savoir où se situer. Alors on lâche prise… et c’est peut-être ainsi que l’on profite le mieux de ce texte. Les bouts de récits patchwork s’organisent et l’ensemble prend tout son sens.

La chronique de Jérôme et la présentation de l’ouvrage sur le site de l’éditeur.

Extrait :

« Il n’y avait pas d’air. J’ai dû boire celui qui sortait de ma bouche en l’arrêtant de mes mains avant qu’il ne s’échappe. Je le sentais aller et venir, de plus en plus imperceptible, jusqu’au moment où il est devenu si ténu qu’il m’a glissé entre les doigts à jamais. Je dis bien à jamais. » (Pedro Páramo)

 

Lagercrantz © Actes Sud – 2015
Lagercrantz © Actes Sud – 2015

« La revue Millénium a changé de propriétaires. Ses détracteurs accusent Mikael Blomkvist d’être un has-been et il envisage de changer de métier.

Tard un soir, Blomkvist reçoit un appel du professeur Frans Balder, un chercheur de pointe dans le domaine de l’IA, l’intelligence artificielle. Balder affirme détenir des informations sensibles qui concernent le service de renseignement des Etats-Unis. Il a également été en contact avec une jeune femme, une hackeuse hors du commun qui ressemble à s’y méprendre à une personne que le journaliste ne connaît que trop bien.

Mikael Blomkvist espère tenir enfin le scoop dont Millénium et lui ont tant besoin. Quant à Lisbeth Salander, fidèle à ses habitudes, elle suit son propre agenda. » (synopsis éditeur)

C’est avec plaisir que j’ai retrouvé les personnages de Lisbeth Salander et de Mikael Blomkvist. Nous les avions laissé quelque peu épuisés suite aux événements du troisième opus de la série (le procès de Lisbeth, la traque menée contre elle par son père). L’intrigue de ce quatrième tome se déroule dix ans après. Dix ans durant lesquels Lisbeth a imposé le silence et qu’elle refuse tout contact avec Blomkvist, dix ans durant lesquels elle continue à traquer les malfrats sur internet, dix ans durant lesquels Blomkvist fait son métier de journaliste… mais avec moins de passion.

J’avais apprécié les trois intrigues de Stieg Larsson (« Les Hommes qui n’aimaient pas les femmes », « La Fille qui rêvait d’un bidon d’essence et d’une allumette » et « La Reine dans le palais des courants d’air ») et me rappelle encore lorsque, prise dans la lecture, j’étais incapable d’interrompre ma lecture malgré l’heure très tardive. Il y avait une réelle accroche, une fascination à l’égard de cet univers, une peur palpable quant à ce qui pouvait arriver à Lisbeth ou Mikael. Malheureusement, Stieg Larsson n’est plus et les quelques manuscrits qu’il a laissés (Larsson envisageait 10 tomes pour « Millénium » et avait déjà construit le squelette des 7 tomes non encore édités), structurant déjà la forme et le contenu des autres tomes de la série. Sa mort prématurée crée la discorde auprès de ses ayants-droits, sa femme s’opposant notamment à ce que la série se poursuive tandis que le frère et le père de Larsson y sont plutôt favorables. Ces derniers auront le dernier mot… et l’éditeur charge David Lagercrantz d’écrire ce quatrième roman.

Alors oui, lorsque j’ai appris la sortie de « Ce qui ne me tue pas » l’année dernière, je me doutais bien que j’y viendrais tôt ou tard. La curiosité de savoir comment Lisbeth et Mikael ont cheminé, l’envie de retrouver ces angoisses saisissantes induites par la lecture, le plaisir de côtoyer des personnages devenus familiers… Malheureusement, David Lagercrantz n’a pas le talent de son prédécesseur… il n’a certainement pas la même vision de l’univers et de ses protagonistes. Il arrive-là en terrain conquis. Il a certes accepté de relever un challenge ambitieux qui en aurait effarouché plus d’un et il a eu le courage de s’y attaquer. Mais même armé des notes de Stieg Larsson, son écriture ne lui arrive pas à la cheville. A l’instar des trois romans précédents, un temps est nécessaire pour installer tous les pions de l’échiquier narratif. En cela, je n’ai aucun grief à apporter. Il faut accepter d’attendre avant que la tension ne monte et ne vous assaille.

PictomouiLe bât blesse car la mayonnaise ne prend jamais réellement. Il y a bien quelques passages durant lesquels le rythme s’emballe, il y a bien quelques moments où l’on craint le pire pour les personnages. Mais Lagercrantz ne tient pas la longueur, bichonne ses personnages et rassure le lecteur prématurément. Dommage, car la force de « Millénium » tenait à cela, à cette particularité qui soudait le livre à nos mains, nous faisait vibrer et angoisser. Ce quatrième tome est plus lisse et s’il fouille correctement les différents sujets abordés (piratage informatique, espionnage industriel), il délaisse le travail de fond qui permettait à l’ambiance de nous saisir. bien qu’il soit bourré de références et de clins d’œil aux trois précédents tomes, bien qu’il permette à l’univers de peaufiner sa construction et qu’il apporte des informations que nous ne détenions pas sur le passé des personnages principaux (essentiellement concernant Lisbeth)… la claque escomptée n’est pas au rendez-vous et c’est bien dommage.

 

Aderhold © Le Livre de Poche – 2009
Aderhold © Le Livre de Poche – 2009

Tout commença par un soir de canicule. Alors que le chat du voisin avait profité – tout comme à son habitude – de passer d’un balcon à l’autre pour s’introduire dans le salon du narrateur, il passa la soirée en sa compagnie mais eu l’idée saugrenue de le griffer. Ni une ni deux, le narrateur, avant d’aller se coucher, balance le greffier par la fenêtre… un saut de cinq étages dont le félin ne se remit pas. Constatant l’émergence d’un élan de solidarité suite à la mort du chat, l’homme décide d’étendre ses méfaits à l’ensemble du quartier afin, en tout cas l’espère-t-il, de rallumer la flamme d’entraide qui peut rapprocher ses congénères. Le voilà parti pour zigouiller les animaux domestiques des alentours. Chats, chiens… il développe une technique imparable mais s’était sans compter l’intervention de Suzanne, sa concierge qui, sans le vouloir, sapait tous ses efforts. La pauvre ne se remit pas d’une soirée partagée autour d’un porto avec notre homme. Dès lors, il récidive avec le voisin envahissant d’un couple d’amis, un chauffard repéré sur l’autoroute ou bien encore l’agent qui traite son dossier à la Sécurité Sociale. Dans cette période, il prend la décision de saisir la moindre occasion de débarrasser la société des cons qui croiseront sa route. Récit farfelu et entrainant d’un tueur en série.

Pour son premier roman publié en 2009, Carl Aderhold ose le tout pour le tout en nous faisant profiter du récit initiatique d’un homme en tous points ordinaires qui va opter pour la voie du crime afin de soulager la société des empêcheurs de tourner en rond. Individu à l’humour vaseux, fonctionnaire qui expédie les administrés pour garantir sa tranquillité, clochard haineux et hargneux… c’est généralement le fruit du hasard qui met le personnage principal sur le chemin de ces personnes… personnes qui passeront de vie à trépas dans les jours qui suivent.

Le scénario nous amène à découvrir ses cas de conscience, ses motivations, son modus operandi… et explique comment il parvient progressivement à trouver un certain apaisement, un certain équilibre, grâce à ses crimes. C’est drôle, totalement insensé mais on ne peut s’empêcher de suivre ses pérégrinations qui offre une certaine bonne humeur et prête à sourire.

« Ce qu’il y a de particulièrement frappant dans l’histoire, c’est que non seulement les cons ont tout loisir de sévir, mais qu’en plus ils prennent la pose et, sans doute portés par le souffle du cataclysme qu’ils sont en train de déclencher, se croient obligés de délivrer quelques mots historiques. Je dirais même que l’on reconnaît à coup sûr un con en histoire à la fortune de son trait ».

Pourtant, le récit manque de souffle et rapidement, l’impression qu’il traîne en longueur se fait ressentir. Les morts de [supposés] cons s’enchaînent à une vitesse vertigineuse et je me suis demandée à plusieurs reprises où l’auteur souhaitait nous emmener. Interrompre la lecture devient rapidement une nécessité et j’ai longtemps hésité à refermer définitivement l’ouvrage sans aller jusqu’à son dénouement. Puis, soudainement, à la mort d’un personnage secondaire essentiel dans l’univers, le rythme de la narration change et l’accroche se fait. Le narrateur prend alors de la consistance et sa quête [l’éradication des cons] se structure. Les meurtres se poursuivent mais cette fois, la raison de chaque acte étant mieux définie, on plussoie. Dommage que ce virage dans l’écriture ne se produise qu’à la moitié du roman… je pense en effet de Carl Aderhold a perdu plus d’un lecteur dans ses tergiversations et que les quelques deux cent premières pages auraient mérité un écrémage.

PictomouiMalheureusement, un manque de constance ramènera le lecteur à son impression première puisque dans la cinquantaine de pages qui le sépare du dénouement, le récit reproduit les mêmes erreurs : il y a des longueurs, le narrateur tue à tour de bras comme s’il utilisait le moindre prétexte pour assouvir ses penchants meurtriers.

Le postulat de départ de ce premier roman de Carl Aderhold est sympathique. Pire même, il promet à son lecteur de passer un moment bien plus jubilatoire qu’il est réellement en mesure d’apporter. Le plaisir ressenti lors de cette lecture est un peu trop timide.

Extrait :

« A chacune de nos rencontres, notre liste conative s’allongeait. « Combien de cons trouvés aujourd’hui ? » me lançait Marie à la fin de nos séances.
Nous commençâmes par ceux qui nous paraissaient évidents, enfin sur lesquels il n’y avait pas de débat entre nous : le con joint, qui partage la vie de l’autre et finit par la lui pourrir (en moi-même, je pensai à Christine) ; le con sanguin, qui s’énerve pour un oui ou pour un nom, surtout quand son interlocuteur est une femme ou fait trois têtes de moins que lui, car le con sanguin est rarement un con fort (là, je plaçais le con de la tour) ; le con fraternel, celui qui vous prend en affection et ne vous lâche plus, gentil mais très vite pesant, toujours prêt à se mettre à pleurer et à vous reprocher votre dureté ; le con disciple, celui qui a trouvé un maître, ne jure que par lui, et n’a de cesse de vous convertir à sa vision (« Fabienne » me dis-je) ; assez proche de ce dernier, le con vecteur, qui propage la rumeur et les on-dit (entraient dans cette catégorie Suzanne et les concierges, mais aussi les cafetiers et parfois les journalistes) ; le con citoyen, qui trie ses ordures avec méticulosité, allant jusqu’à laver ses pots de yaourt avant de les jeter ; le con tracté, très répandu celui-là, qui s’énerve au volant (mon chauffard sur l’autoroute en était l’archétype) ; le con casseur, qui sévit surtout dans les banlieues (le fils du beauf au chien et sa bande)… Nous décidâmes aussi, pour plus de justesse et par souci de précision, d’instaurer des degrés dans leur niveau de connerie, entre celui dont c’est héréditaire (le con génital), celui qui reste égal à lui-même quelle que soit la situation (le con stable), celui qui bat tous les records (le con sidérant ou le con primé), et enfin celui qui est guéri (le con vaincu), ce dont moi-même je doutais fortement, pensant qu’il s’agissait d’un trait de caractère tandis que Marie, lui, penchait pour un état pouvant se révéler passager.
Puis il y avait ceux sur lesquels nous n’étions pas d’accord, en fait surtout lui car, dans mon envie de la plus large palette possible, je me montrais beaucoup plus conciliant. Il me contesta ainsi les cons courant le dimanche ou les cons tondant leur pelouse. » (Mort aux cons)

Chroniks Expresss #24

Vide-grenier des chroniques restées en rade… et pied levé sur les romans (à mon grand désespoir)

BD : Le Sentier des Reines (A. Pastor ; Ed. Casterman, 2015), Journées rouges et boulettes bleues (C. Mathieu & R. Benjamin & O. Perret ; Ed. La Boîte à bulles, 2016), Tritons, tome 1 (D. Tennapel ; Ed. Rue de Sèvres, 2016), Poussières (M. Ribaltchenko ; Ed. Akiléos, 2016)

Lectures (Albums/Romans) jeunesse : Trappeurs de rien (PoG & T. Priou ; Ed. de La Gouttière, 2016), Waluk (E. Ruiz & A. Mirallès ; Ed. Delcourt, 2011)

Romans : Coule la Seine (F. Vargas ; Ed. J’ai Lu, 2013), Joseph Anton (S. Rushdie ; Ed. Gallimard, 2013), On ne va pas se raconter d’histoire (D. Thomas ; Ed. Stock, 2014)

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Bandes dessinées

Le Sentier des Reines – Pastor © Casterman – 2015
Le Sentier des Reines – Pastor © Casterman – 2015

Savoie, 1920.

Peu de temps après leur retour de la guerre, les époux de Blanca et de Pauline décèdent, emportés par une avalanche. N’ayant que peu de perspectives qui s’offrent à elles, les deux femmes quittent leur petit village de Savoie. Elles espèrent vivre des revenus du colportage et emportent avec elles des fournitures de mercerie qu’elles vendront dans les villages traversés durant leur périple. Florentin, un jeune adolescent, les accompagne.

« On part ! Si nous restons, nous deviendrons folles. Tout, chaque jour, nous rappellera ce que nous avons perdu. »

Très vite, elles croisent la route d’Arpin, un ancien poilu qui prétend avoir fait la guerre avec le mari de Blanca. Il prétend aussi que Blanca est en possession d’une montre en or qu’il aurait dérobée avec le défunt à leur supérieur. L’homme souhaite récupérer sa part de butin. Obstiné et aveuglé par son objectif, il va les suivre dans l’unique but de les faire céder et de récupérer la montre.

Ayant découvert Anthony Pastor et ses univers envoutants via « Las Rosas » et « Castilla Drive », cet huis-clos en haute montagne me tentait pour plusieurs raisons. D’une part, le fait de pouvoir une nouvelle fois profiter de la maîtrise de l’auteur à soutenir une ambiance tendue au couteau et son habilité à tisser des intrigues improbables. Le fait de voir évoluer un homme torturé par le traumatisme de la guerre, d’observer la manière dont il lutte avec la folie et de l’imaginer s’éprendre de ces deux femmes m’intriguait.

Pour autant, si l’histoire démarre rapidement et que les personnages principaux trouvent facilement leur place sur l’échiquier narratif, cet ouvrage s’essouffle rapidement. Page après pages, les rebondissements consistent principalement à décrire l’obstination de ces femmes à fuir leurs vies passées, à aller toujours plus en avant et à mettre de la distance avec cet homme inquiétant qui les poursuit. De son côté, l’ancien soldat met tout en œuvre pour les rattraper ou du moins, ne pas les perdre de vue. On apprend peu de choses sur les éléments de leur parcours et la psyché des personnages est dévoilée au compte-goutte. Des quatre protagonistes, on remarque rapidement des traits de caractères propres à chacun et ces personnalités sont peu enclines à évoluer. Blanca est une femme charismatique et déterminée qui prend dès la première page le rôle de leader. Pauline est plus effacée et manque de confiance ; ses doutes seront systématiquement et rapidement balayés par Blanca. Florentin est un adolescent insipide sans aucune ambition et pour compléter le tableau, Arpin-le poilu apparaît tantôt comme un pervers, tantôt comme un sadique, des traits de caractère invariablement accompagnés d’une psychorigidité inquiétante.

Aussi étonnant soit-il, j’ai apprécié le ton des dialogues et cette tension permanente dans les échanges. Le personnage de Blanca en impose, dommage qu’elle ait si peu de marge de manœuvre dans le récit. Quant aux dessins, on est face à un harmonieux mélange entre des œuvres réalisées par Bilal dans les années 1990 et du Gibrat. Le rendu n’est pas désagréable même si les mouvements des personnages manquent souvent de fluidité.

Peu de plaisir à lire cet album qui a manqué de me tomber des mains à plusieurs reprises. L’auteur est en train d’écrire la suite de ce récit… et autant dire que je ne suis pas tentée pour jouer les prolongations !

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Journées rouges et boulettes bleues - Mathieu - Benjamin - Perret © La Boîte à bulles – 2016
Journées rouges et boulettes bleues – Mathieu – Benjamin – Perret © La Boîte à bulles – 2016

« Après des heures de bouchons interminables, François et ses enfants – Kévin, l’adolescent renfermé et Baptiste, garçonnet plein d’amour pour sa chienne Hermione – arrivent enfin à Ramiolles, village du Sud de la France où ce père de famille passait jadis ses vacances.

Un village tout ce qu’il y a de plus paisible pour des vacances qui auraient dû l’être tout autant. Mais la tranquillité de leur séjour se trouve rapidement compromise. Non seulement par les rapports houleux entre François et sa femme, Clara, qui tarde à les rejoindre, mais surtout par la soudaine disparition d’Hermione » (synopsis éditeur).

Ça fleure bon l’été dans cet album au ton léger. L’histoire décrit un homme en train de se débattre en ses problèmes de couples et sa place de père face à ses enfants. Pris dans une course contre la montre et confronté à la pression que lui impose son cadet – très affecté par la disparition du chien -, cet homme a des difficultés pour fixer ses priorités : faire passer les enfants en premier ou profiter des vacances et s’accorder un peu de temps pour souffler ? Ecrit à quatre mains, le scénario de Rémy Benjamin et Cyprien Mathieu nous ménage d’un bout à l’autre de l’album. On a beau voir cet homme en proie au doute et totalement dépassé par la situation, on ne peut ressentir qu’une faible empathie pour lui. Je déplore que malgré la présence de tout un panel d’ingrédients (suspens, remise en question, souvenirs d’enfance, retrouvailles…), le récit ne décolle pas davantage et se contente de survoler son sujet. Et si finalement l’intrigue principale (celle de la disparition du chien) est solutionnée, on ne peut pas dire que les autres sujets abordés soient réellement traités.

Au dessin, le travail d’Olivier Perret est très agréable. Un bel emploi de l’aquarelle et un coup de crayon qui va à l’essentiel. Les personnages sont expressifs, les décors soignés ; l’ensemble plait au regard.

Une histoire qui manque de panache. Dommage qu’elle se soit contentée de si peu.

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Tritons, tome 1 – Tennapel © Rue de Sèvres – 2016
Tritons, tome 1 – Tennapel © Rue de Sèvres – 2016

Dans un monde anthropomorphe, une communauté de tritons est menacée par leurs ennemis légendaires : les Lezzarks. Ces derniers font une intrusion brutale dans la petite ville de Tritonville et ne laissent derrière eux aucun survivant. Aucun ? A l’exception de Zak, jeune triton aux pattes atrophiées, et de Urck, triton adulte qui a la charge de protéger le village. Mais Urck va être capturé par les hommes de main du Seigneur Serpent. Malheureusement le triton ne fera pas le point contre les puissants sortilèges destinés à l’asservir…

Doug Tennapel, que je connaissais pour avoir réalisé « Ghostopolis » (qui m’avait permis de réaliser une chronique à quatre mains avec Jérôme) semble affectionner les univers imaginaires. Cette fois-ci, nulle question de voyage au pays des morts, mais une incursion dans un monde anthropomorphe qui peut se prévaloir d’avoir connu les mêmes revers que l’Humanité : une civilisation en pleine croissance, une période bénie de son histoire puis l’incontournable désaccord qui mène à une lutte des classes, puis à un soulèvement populaire, puis à une guerre… puis à une scission en deux camps, l’un reniant et tenant d’oublier l’autre… et réciproquement.

Le lecteur ne manquera pas de voir les nombreux parallèles et métaphores qui renvoie à l’histoire de l’humanité. Comme on le voit couramment, l’emploi de l’anthropomorphisme permet de faire passer la pilule en douceur et de profiter d’une aventure divertissante. L’histoire met pourtant du temps à trouver son rythme et la majeure partie du scénario avance par à-coups. J’ai longtemps cru que je n’arriverai pas au bout de ce tome et pourtant, la mayonnaise a fini par prendre… dans le dernier quart de l’album. Zak – le jeune héros – est lancé dans une quête incensée. S’il la mène à bien, il survivra… s’il fait un faux-pas… Résultat : je reste dubitative quant à la manière dont Doug Tennapel a traité sa fiction mais ayant finalement investi les personnages, il me tarde de connaître la suite de leurs aventures.

J’ai repéré cet album grâce à la chronique de Stephie (je vous invite à la lire, elle est bien plus enthousiaste que moi). Je m’étais inscrite au concours qu’elle organisait autour de ce titre et il aura finalement fallu attendre que mon nom soit tiré au sort pour que je le découvre. Merci !

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Poussières – Ribaltchenko © Akiléos – 2016
Poussières – Ribaltchenko © Akiléos – 2016

« Oberonn, « la forêt qui recouvrait tout », court un terrible danger. Les Airinites, étrange peuple technoïde, absorbent ses forces vitales et tuent par centaines les esprits chargés de la protéger.

Guidés par le vieux chevalier Torsechêne, Uzogi et Mimeya, enfants de l’Esprit-Mère, vont se lancer dans une quête essentielle pour la survie de leur planète. » (synopsis éditeur).

Un album qui pique tout d’abord parce que le dessin de Michaël Ribaltchenko (« Le Royaume suspendu« ) oblige à s’arrêter régulièrement pour comprendre de quoi il en retourne. Le dessin n’est pas facile, il manque souvent de lisibilité d’autant que la majeure partie des personnages appartiennent à une espèce extraterrestre et que, peu habituée à leurs expressions de visage, il n’est parfois pas facile de bien appréhender la nature des tensions qui peuvent exister entre les personnages.

Un ouvrage qui pique également parce que le récit s’éparpille souvent dans la nature et nous fait crouler sous tout un tas de nouveaux repères (un monde qu’on ne connait pas, des noms d’aliments et de boissons qu’on découvre, des codes sociaux qui nous sont étrangers, l’histoire de cette espèce qui se dévoile au compte-goutte). Tous ces éléments convergent vers le lecteur et le freine dans sa lecture.

« Poussières » est une fable écolo qui fait écho à l’actualité et à certains problèmes de société.

« – La terre ! Pourquoi ne l’avez-vous pas défendue ?! Cette terre qui vous nourrissait, qui vous faisait… vivre !
– Parce qu’elle n’a à offrir qu’une vie de dur labeur… »

« Poussières » est une quête. Comme dans la majeure partie des quêtes, l’histoire confronte un héros à l’inconnu et le force à repousser la frontière de ses propres limites, à remuer ces certitudes, à examiner ses incertitudes. Comme dans la majeure partie des quêtes, le héros se fait de nouveaux amis. Ici en l’occurrence, il s’agit de deux enfants-esprits conçus par la Terre-Mère, une entité abstraite dont nous découvrons la fonction au bout de quelques pages. L’un de ces personnages se fait contaminer par un mal mystérieux, se matérialisant par des traces noires qui vont progressivement recouvrir son corps… est-ce un clin d’œil à « Princesse Mononoké » ?

Je sors perplexe de cet album, pas certaine d’avoir perçu tous les tenants et les aboutissants, pas certaine d’avoir compris la morale de l’histoire… pas certaine d’en garder un quelconque souvenir.

Les premières planches sur Digibidi.

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Lectures Jeunesse

 

Trappeur de rien - Pog - Priou © Editions de la Gouttière - 2016
Trappeur de rien – Pog – Priou © Editions de la Gouttière – 2016

Trois amis se retrouvent pour passer un week-end en forêt. Ils ont prévu de chasser ensemble le caribou. Georgie et Mike se réjouissent de la présence de Croquette dont les talents de chasseur ne sont plus à prouver. Passée la première soirée conviviale au chalet de montagne, voilà nos compères qui sortent pour leur première journée de chasse. Toutes les conditions sont réunies pour que la journée soit réussie : la météo est clémente, les sujets de discussions ne manquent pas, le pique-nique est parfait… et au détour d’une colline, un caribou broute paisiblement.

« Caribou » est le premier tome d’une nouvelle série jeunesse scénarisée par PoG (qui a réalisé « Blanche » paru aux Editions Margot en 2013). Le ton est convivial et amusant, le lecteur profite pleinement du plaisir de chacun des trois personnages à passer ce week-end ensemble. L’humour est au rendez-vous et leur complicité fait plaisir à voir. Les illustrations de Thomas Priou sont épurées et permet au petit lecteur de suivre les pérégrinations du trio. La rondeur du dessin, les couleurs ludiques, les tics et traits de caractères qui font la personnalité de chacun, le fait d’évoluer dans un monde anthropomorphe sont autant invitent à la lecture.

Pour autant, nous nous sommes ennuyés. Les transitions entre les différentes scènes sont absentes et donnent l’impression que l’histoire saute en permanence du coq à l’âne. Excepté quelques sujets de discussions, le récit s’appuie beaucoup trop sur la complicité qui existe entre les trois lascars et il est difficile de trouver sa place dans ce groupe, laissant le lecteur spectateur. Le dénouement tombe de manière abrupte, ne prend pas le temps de mettre des mots sur ce qui vient de se passer… laissant au parent qui accompagne la lecture le soin de décoder ce qui vient de se passer.

Mon fils s’est finalement demandé ce que l’histoire voulait raconter même s’il a compris l’essentiel. Depuis la lecture, l’album est sagement rangé sur les étagères et je doute qu’il en ressorte un jour.

La fiche de présentation de l’album sur le site de l’éditeur.

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Waluk – Ruiz – Mirallès © Guy Delcourt productions – 2011
Waluk – Ruiz – Mirallès © Guy Delcourt productions – 2011

« Ourson abandonné par sa mère, Waluk se sent l’être le plus malheureux de la Terre entière. Tiraillé par la faim et le manque de sommeil, il ne peut survivre tout seul. Jusqu’à sa rencontre avec Esquimo, un vieil ours qui le prend en affection. Commence alors l’apprentissage du jeune Waluk pour une vie où l’insouciance n’a pas sa place. Il doit surtout se défier d’un adversaire redoutable : l’homme. » (synopsis éditeur).

Première lecture de cet album avec Kentin [mon cadet] qui n’avait encore jamais lu cet album. Convaincu par les arguments dithyrambiques de son grand frère à l’égard de cet ouvrage, Kentin a donc demandé à le découvrir avec moi. Puis lui aussi, l’accroche avec le duo d’ours (Waluk et Esquimo) fut immédiate.

Me concernant, ce fut un réel plaisir de relire cet album dont je gardais un bon souvenir. Fable écologique, le récit sensibilise le jeune lecteur à la question de l’environnement et au comportement irrespectueux de l’Homme à l’égard de la nature et des animaux. Emilio Ruiz a trouvé le ton adéquat pour aborder le sujet de façon critique sans que l’enfant soit mis à mal. On accès ici au regard de l’animal sur les humains et la manière dont ces derniers malmènent la planète et la modèlent au gré de leurs « caprices ». La talentueuse Ana Mirallès a réalisé les illustrations… ça vaut le coup d’œil.

PictoOKPictoOKJ’avais repéré ce titre au moment de sa sortie et la chronique de Choco m’avait convaincue de l’intérêt de cet album. J’avais « loupé le coche » après la première lecture et, à force de tarder à poser mon ressenti par écrit, j’avais fini par renoncer à l’envie de rédiger une chronique. Il n’est jamais trop tard pour bien faire et même si celle-ci est succincte, je souhaitais profiter de l’occasion pour inviter les lecteurs qui ne connaîtraient pas « Waluk » à le découvrir.

Public : à partir de 6-7 ans.

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Romans

 

Coule la Seine – Vargas © J’ai Lu – 2013
Coule la Seine – Vargas © J’ai Lu – 2013

Trois nouvelles mettant en scène le Commissaire Jean-Baptiste Adamsberg. Trois enquêtes en bord de Seine. La Seine comme un personnage à part entière, témoin d’un crime ou confidente des pensées d’Adamsberg qui vient la côtoyer pour laisser naviguer ses pensées, « brasser des nuages » comme on peut lire souvent dans les romans de Fred Vargas.

« Salut et Liberté », la première nouvelle, se place en pleine chaleur estivale. Un jour d’été, Vasco, un clochard, s’installe sur le banc qui se trouve en face du Commissariat. Dès 9 heures il est à son poste. Toute la journée durant, il observe le ballet des flics qui entrent et sortent du bâtiment. De temps en temps, l’un d’entre eux vient discuter un peu avant de retourner vaquer à ses occupations. A mesure que les semaines passent, Vasco s’installe. Il amène tout d’abord un porte-manteau puis un lampadaire qu’il pose à côté du banc et qu’il emporte chaque soir lorsqu’il rentre chez lui. Au cours de cette période, Adamsberg reçoit les lettres anonymes d’un homme. Ce dernier prétend avoir assassiné une femme et annonce déjà son prochain meurtre. Le temps presse et certains éléments contenus dans les lettres laissent à penser que le tueur rode non loin du Commissariat. Il va solliciter Vasco pour tenter d’obtenir son aide.

« La Nuit des brutes » est une courte enquête policière sur le meurtre d’une femme pendant la nuit de Noël. Le corps de cette dernière a été retrouvé flottant dans la Seine plusieurs jours après le crime. Mais les poches de la défunte sont vides. Rien ne permet de l’identifier. L’enquête piétine. Un étrange énergumène va attirer l’attention d’Adamsberg sur un détail des plus inattendus.

« Cinq francs pièce » où Pi, le clochard assiste au meurtre d’une dame de la haute-société. Au fil des jours, le vagabond sympathise avec le commissaire. Cette nouvelle a été adaptée en bande dessinée par Edmond Baudoin. J’avais parlé de cet album – intitulé « Le Marchand d’éponges » – dans cet article.

PictoOKUn ouvrage agréable pour ceux qui apprécient la série mettant en scène le Commissaire Adamsberg. Ces trois nouvelles sont aussi un bon moyen de se sensibiliser à cet univers polar même si on déplore l’absence de la quasi-totalité des personnages secondaires. Seul Danglard, l’adjoint d’Adamsberg, apparaît dans « Salut et Liberté ».

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Joseph Anton – Rushdie © Gallimard – 2013
Joseph Anton – Rushdie © Gallimard – 2013

« Le 14 février 1989, Salman Rushdie reçut un coup de téléphone d’un journaliste de la BBC : il avait été « condamné à mort » par l’Ayatollah Khomeiny. Son crime ? Avoir écrit Les versets sataniques, un roman accusé d’être « contre l’Islam, le Prophète et le Coran ».

Ainsi commence l’extraordinaire histoire d’un écrivain devenu clandestin, changeant sans cesse de domicile, sous la protection permanente d’une équipe policière. Comment continuer à écrire ? À vivre des histoires d’amour ? Vaincre le désespoir et se relever ? Salman Rushdie nous raconte l’une des plus importantes batailles de notre époque pour la liberté d’expression. Il dit les réalités parfois cruelles, parfois comiques, d’un quotidien sous surveillance armée, retrace ses combats pour gagner le soutien des gouvernements, réfléchit au rôle de l’écriture dans nos sociétés » (synopsis éditeur).

Très factuel ce roman autobiographique qui relate les onze années de « cavale » de Salman Rushdie. Protégé par les services de police anglais, contraint à vivre caché pour se soustraite à la menace de mort qui plane sur lui depuis que l’Ayatollah Khomeiny a prononcé une Fatwa suite à la publication des « Versets sataniques ». Publiée le 14 février 1989, la fatwa oblige Rusdhie à vivre dans la clandestinité. Plusieurs mois après, à la demande des services de police qui assurent sa protection, il choisit le pseudonyme de « Joseph Anton » pour pouvoir effectuer un minimum de transactions (retrait bancaire, location d’un logement, réservation d’un hôtel…).

Ce retrait forcé de la société le terrasse. Au début, il n’y croit pas, il ne parvient pas à se rendre compte ce que cela implique. Il a également peur pour la vie de son fils. Puis, la sidération et la peur pour sa propre intégrité physique prennent le dessus avant de laisser la place à la révolte, qui sera chassée à son tour par la résignation. Peu à peu, il apprend à trouver de nouveaux repères, à accepter l’inacceptable mais jamais au grand jamais il ne cessera de dénoncer cette atteinte à la liberté d’expression. Et jamais au grand jamais il n’a centré le combat sur sa propre personne, cherchant en permanence à sensibiliser les autres acteurs du monde littéraire au diktat que tente d’imposer l’islam.

Ce témoignage s’ouvre sur une longue présentation de son parcours. Il se présente, parle de ses origines indiennes, de ses parents, de son choix d’orientation universitaire qui l’amène à s’installer seul en Angleterre. Durant cette période d’études, il se cherche, a du mal tisser des relations amicales, se questionne en permanence sur ses racines. C’est à cette époque qu’il commence à s’intéresser à la religion dans le cadre d’une recherche qu’il effectue pour mener à bien un mémoire qu’il doit rendre. Il trouve-là, sans le savoir, des éléments qui enrichiront sa réflexion et aboutiront – quelques années plus tard – à la finalisation des « Versets sataniques ». Le récit s’oriente ensuite naturellement vers les prémices de la rédaction des « Versets sataniques », comment le roman a lentement pris forme dans son esprit puis sur le papier. On comprend l’importance que revêt pour Rusdhie le fait de définir clairement la notion d’identité ; il ancre de plus en plus sa vie en Angleterre mais voyage régulièrement en Inde, pays de ses racines.

Il décroche plusieurs boulots alimentaires qui lui permettent de subvenir à ses besoins et de consacrer son temps libre à l’écriture. Ses premiers romans sont publiés tandis que l’ébauche des « Versets sataniques » continue de croupir dans un coin de son bureau, à végéter dans un coin de sa tête. Il se décrit comme un homme qui reste à l’affût de tout, des autres comme de l’actualité ; il emmagasine des détails qui lui permettront de donner forme au roman qui a fait éclater le scandale.

Il s’arrête longuement, et à plusieurs reprises, sur son rapport à l’écriture et la place de la littérature dans la société. Il partage également de nombreuses réflexions sur le rapport que l’individu nourrit avec la société comme avec la religion, sur l’amitié, sur le processus de création.

Il décrit ces onze années de clandestinité, critique la position du gouvernement à son égard, l’amitié qu’il a nouée avec certains agents chargés de sa protection. Les premières années sont marquées par la lente acceptation de la peur, l’aboulie, le manque d’inspiration, les multiples points de chute où il vivra temporairement… Puis, le retour à une forme de stabilité est permis via l’achat d’une maison londonienne, la reprise de quelques meeting littéraires en Angleterre comme à l’étranger.

PictomouiUn roman intéressant mais contenant de nombreuses tergiversations. Régulièrement, je posais « Joseph Anton » pour ne pas me lasser de ce long témoignage descriptif. Bien que j’appréhendais de perdre le fil de ma lecture, j’ai pu constater à chaque fois la facilité avec laquelle on reprend la lecture de cet ouvrage. L’auteur cherche peut-être trop souvent à se justifier…

Extraits :

« C’était bien là le sens de cette phrase qui revenait sans cesse. Il l’a fait exprès. Evidemment, il l’a fait exprès. Comment pourrait-on écrire le quart d’un million de mots par accident ? Le problème c’était, comme aurait dit Bill Clinton, ce qu’on pensait qu’il avait fait. L’étrange vérité, c’est qu’après deux romans directement liés à l’histoire publique du sous-continent indien, il considérait son nouveau livre comme beaucoup plus personnel, comme une exploration intérieure, sa première tentative de créer un monde issu de son expérience d’émigré et de sa métamorphose. Pour lui, c’était le moins politique de ses trois livres » (Les Versets sataniques)

« Au moment où un livre quitte le bureau de son auteur, il se transforme. Même avant que quiconque ne l’ait lu, avant que les yeux d’une autre personne que son créateur n’aient pu découvrir la moindre phrase, il est devenu irrémédiablement différent. Il est devenu un livre qui peut être lu et qui n’a plus besoin de son auteur. Il a acquis, d’une certaine façon, son libre arbitre. Il va entamer son voyage dans le monde et l’auteur n’y peut plus rien. Lui-même, quand il en revoit des passages, les lit différemment à présent que d’autres peuvent le lire. Les phrases semblent différentes. Le livre a pris son essor dans le monde et le monde peut le réinventer. » (Les Versets sataniques)

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On ne va pas se raconter d’histoire – Thomas © Stock – 2014
On ne va pas se raconter d’histoire – Thomas © Stock – 2014

« David Thomas est le maître de l’instantané : ces microfictions sont autant de moments où la vie se fige, tragique ou drôle, au fond qu’importe.

Une femme n’a de plaisir que si on lui lit du Pierre Louÿs pendant l’amour. Deux anciens amants se rencontrent sur le trottoir et n’ont plus rien à se dire.

Un homme vole un rôti comme un acte de folie. Absurde ? Tendre ? Décalé ? Ce livre d’un charme fou ne pourra que séduire celles et ceux qui préfèrent le rire aux larmes. » (synopsis éditeur).

Ce recueil de nouvelles nous permet de côtoyer, le temps de quelques pages, des hommes et de femmes qui se livrent à l’aide d’une émotion, d’un ressenti. En réaction à une situation donnée, à un problème qu’ils rencontrent, à un sentiment qui les touchent… le flot de leur réflexion et de leur pensée nous est livré. Humour, dérision, cynisme… tout est bon et la plume de David thomas se charge de donner du sens à ce qui ne l’est pas.

PictoOKUn cadeau de Noukette que j’ai savouré pleinement. Les chroniques de Noukette, Moka et Jérôme… je vous invite à les lire, mon billet n’est qu’un prétexte à partager le plaisir que ce roman leur a procuré.

Une mise en bouche ? :

« J’ai parfois la sensation de m’accrocher de plus en plus aux aspérités de la vie. Ce qui me paraissait comme insignifiant il y a trente ans me semble aujourd’hui lourd, laborieux. Jeune, je n’étais curieux de rien mais je m’émerveillais de tout ; aujourd’hui, si je suis curieux de bien des choses, pratiquement plus rien ne m’étonne. J’étais prêt à tout croire alors que, maintenant, je ne crois presque en plus rien. Avant, j’avais peu d’opinions mais je parlais beaucoup et, paradoxalement, depuis quelques années, plus mon jugement s’aiguise, se précise, s’affine, et plus je me tais. A vingt ans, je voulais rencontrer le plus d’hommes possible, à présent je n’aspire plus qu’à voir la terre et ses paysages » (On ne vas pas se raconter d’histoires).

Soleil brulant en Algérie (Tikhomiroff & Nocq)

Tikhomiroff – Nocq © La Boîte à bulles – 2016
Tikhomiroff – Nocq © La Boîte à bulles – 2016

« C’est un cor chromatique patiné qui m’a relié à Alexandre Tikhomiroff. Cet instrument de musique appartenait à son père, un Russe blanc qui, parmi des milliers d’autres, avait fui la révolution bolchévique et trouvé refuge en France. Il s’était alors « enrôlé » dans l’orchestre du Barnum Circus qui parcourait le pays dans les années vingt. Ce cor fait partie de la galerie des dons du Musée de l’histoire de l’immigration de la Porte dorée. Je l’avais choisi dans le cadre d’une commande du musée [avec le collectif des Carnettistes tribulants]. C’est donc par la vie du père que j’ai tout naturellement trouvé celle du fils, Alexandre. Nous nous sommes rencontrés à mon atelier. (…) Alexandre a posé modestement sur la table un petit livre jaune. Une photo centrée en couverture représentait un paysage de montagne de cailloux. « Voilà une petite chose que j’ai écrite. J’ai fait la guerre d’Algérie. » Je n’avais jamais lu d’ouvrage sur cette guerre encore taboue en France. Son récit m’a touché par sa sincérité et sa sensibilité. Rapidement, j’eus envie de le mettre en image et de le scénariser. »

Une Caserne au Soleil-SP 88469 – Tikhomiroff © L’Harmattan – 2009
Une Caserne au Soleil-SP 88469 – Tikhomiroff © L’Harmattan – 2009

Le passage que vous venez de lire est extrait de la postface de l’album. Gaétan Nocq explique les raisons qui l’ont amené à réaliser cet ouvrage et à adapter le témoignage d’Alexandre Tikhomiroff (« Une caserne au soleil – SP 88469 » édité chez L’Harmattan) en bande dessinée.

Sitôt ouvert, on est frappé par la précision des dessins. Tout est réalisé au crayon de papier mais l’œil et la main de l’auteur n’omettent rien. Chaque détail est là, nous faisant presque toucher les couleurs qui pourtant n’apparaissent pas sur ces pages. Le souffle du sirocco place son voile devant le paysage, atténuant les couleurs, le soleil peut presque nous éblouir, le jaune délavé du désert et le vert écrasant de la forêt s’étalent sous nos yeux. Le travail de l’auteur – en carnettiste aguerri – impressionne. A cela, s’ajoutent les observations du personnage principal qui finissent de planter le décor.

Soleil brûlant en Algérie – Tikhomiroff – Nocq © La Boîte à bulles – 2016
Soleil brûlant en Algérie – Tikhomiroff – Nocq © La Boîte à bulles – 2016

Ce dernier fut mobilisé en 1956 et affecté à la caserne de Cherchell en Algérie. Le témoignage débute par ses premières impressions de l’Algérie tandis qu’il observe le paysage qui s’étale sous ses yeux durant les derniers kilomètres qu’il lui reste à faire avant de poser son barda à la caserne. Il quittera celle-ci vingt-sept mois plus tard, à la fin de son service. Pour le lecteur, le voyage commence comme s’il s’agissait d’un séjour touristique. On contemple les champs d’orangers qui jalonnent la route de Cherchell, on profite du calme. Alexandre Tikhomiroff dit Tiko ou Alex, a vingt et un ans lorsqu’il est mobilisé.

Alors, nous avons Alexandre Tikhomiroff. Né en 1935 à Paris… Trois jours avant, j’étais incorporé à Vincennes. C’était le 11 novembre 1956. On fête la fin d’une guerre le 11 novembre. Là, c’était le jour du début de la mienne. J’ai attendu dans une salle immense avec plein de types, trois cents, cinq cents, peut-être plus. Quelques-uns étaient ivres, quelques autres pleuraient, tous avaient le cafard. Il pleuvait ce jour-là, il ne pouvait pas ne pas pleuvoir.

Rapidement, le narrateur prend ses marques. Le témoignage relate la vie à la caserne, l’attente des consignes, les nuits de garde qui s’éternisent dans le froid mordant de l’hiver. Durant ces heures de solitude, les mots de mise en garde des soldats déjà habitués à l’exercice lui reviennent à l’esprit. La tension gronde, on sent son corps tendu comme un arc, l’oreille attentive au moindre bruit, la peur qui est largement nourrie par le fait qu’on ne sait pas réellement à quoi s’attendre. Les nerfs sont à vif. Peu à peu, on prend l’habitude de ce rythme narratif qui injecte tantôt l’angoisse tantôt l’ennui. Les heures passées au dortoir à côtoyer ses pairs, les gardes, les entraînements…

Parfois, une lettre venait égayer la torpeur du noir ou rafraîchir le soleil

Gaétan Nocq nous dépose sur l’épaule de ce soldat que l’on entend réfléchir grâce à la voix-off. On découvre comment il a pu compléter sa modeste soldes grâce à la débrouille ; il prend des garde supplémentaire ou fait le service au mess des officiers. L’amitié timide entre les soldats s’installe lentement. A chaque page, on savoure l’extrême sensibilité de celui qui nous guide en ces lieux hostiles. Son sens de l’observation vient apaiser la tension et apporter quelque chose de familier à l’ambiance, se raccroche à des petits riens de sa vie d’avant comme pour relativiser l’horreur de la situation.

Soleil brûlant en Algérie – Tikhomiroff – Nocq © La Boîte à bulles – 2016
Soleil brûlant en Algérie – Tikhomiroff – Nocq © La Boîte à bulles – 2016

Quelques notes d’humour parsèment le récit et le rendent encore plus vivant, plus humain. Certes, ces deux qualités imprègnent déjà fortement le récit et cela ne l’en rend que plus fort. Gaétan Nocq sublime l’expérience d’Alexandre Tikhomiroff ; ses illustrations matérialisent parfaitement l’écriture descriptive employée pour construire ce témoignage. Il y a là une réelle capacité à faire ressentir l’ambiance des lieux et les émotions des différents protagonistes rencontrés. Les dialogues quant à eux sont laconiques mais leur concision contribue à mettre en valeur leur incroyable justesse. La concision sert ici l’efficacité du propos. On navigue de façon fluide entre la narration et l’illustration. Le lecteur a l’occasion de se retrouver très régulièrement face à des passages et/ou des pleines pages totalement silencieux et… c’est magique de pouvoir ainsi savourer ces paysages splendides, ces portraits hyper réalistes, les détails d’un mur de pierres ou encore la parure foisonnante d’un ciel de feuillages. Tout est observé, des colonnes de fourmis, le détail d’un uniforme et, une fois encore, cela contribue à mettre de la normalité dans une situation qui ne l’est pas. La guerre s’expose ici à nous dans ce qu’elle a de plus horrible et de plus beau. Les contrastes brutes et marqués, imposant un noir massif sur des dégradés de gris, sont déposés sur la page avec toute la douceur possible.

Puis, nous assistons au retour à Paris après vingt sept mois d’absence. Plaisir de retrouver la vie civile et troublante impression de sentir ce décalage, la frivolité d’un lieu malgré la gravité de la situation, la tension maintenue du fait des attentats de l’O.A.S. et, une fois encore, la nécessité de s’adapter à ce nouvel environnement en accordant une attention toute particulière au fait de ne pas se laisser dominer par le traumatisme occasionné par ces deux années de guerre.

PictoOKPictoOKSuperbe adaptation qui donne envie de découvrir l’œuvre originelle.

Les chroniques de Walid Mebarek (sur El Watan), de Jean-Laurent Truc (Ligne claire) et de Daniel Muraz (Bulles picardes).

Les interview : de Gaétan Nocq sur BdGest, de Gaétan Nocq et Alexandre Tikhomiroff sur Cases d’Histoire.

la-bd-de-la-semaine-150x150Une lecture que je partage avec Noukette dans le cadre des BD de la semaine.

Extraits :

« Des collines arides, des mechtas isolées, des chemins secs parsemés de touffes de végétation brûlées par le soleil. Des couleurs vives partout qui changent dès que le soleil décline. Et ces montagnes d’un bleu effarant. Des montagnes comme une foule de géants silencieux. Elles se pressaient pour mieux me voir et m’appeler. Présence terrible car, en elles, se cachait la mort » (Soleil brûlant d’Algérie).

« Au « pourquoi je suis ici ? », chacun finissait par avoir une réponse presque collective, avec toutes les nuances possibles » (Soleil brûlant d’Algérie).

« Et moi, j’approchais de la veille de la quille. Je comptais surtout vers la fin. Certains comptaient en dimanches, d’autres en gardes, en tasses de café, en lettres à recevoir, en n’importe quoi. Dans ce monde cafardeux, on comptait tout. Et ces chiffres, dont on n’était jamais certain qu’un événement ne vienne pas les bouleverser, tendaient tous vers une seule et même échéance : la libération de ceux qui avaient survécu » (Soleil brûlant d’Algérie).

Soleil brûlant en Algérie

– d’après le récit d’Alexandre Tikhomiroff –

One shot

Editeur : La Boîte à bulles

Collection : Contre-Cœur

Dessinateur / Scénariste : Gaétan NOCQ

Auteur : Alexandre TIKHOMIROFF

Dépôt légal : mars 2016

240 pages, 20 euros, ISBN : 978-2-84953-260-7

Bulles bulles bulles…

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Soleil brûlant en Algérie – Tikhomiroff – Nocq © La Boîte à bulles – 2016