La Fugue (Blanchet)

Blanchet © La Pastèque – 2005

Il fait froid. Il pleut dans son cœur. Il est seul, triste. Il rentre lentement chez lui. Il sait que son piano l’attend.

De tout temps, depuis qu’il est enfant, la musique a toujours accompagné sa vie. De ses premières leçons de piano, il se rappelle de l’ennui provoqué par cette rigueur et ce sérieux qu’on attendaient de lui. Il s’y est plié et, plus tard, c’est avec cette confiance assumée et son amour pour l’instrument et les airs qu’il sait lui faire jouer, qu’il va auditionner sitôt la majorité acquise. A peine après avoir quitté ses parents et balbutiant encore dans sa vie d’adulte, il avait déjà passé la porte du club de jazz de la ville, espérant pouvoir y jouer. La musique – le jazz – fait partie de sa vie. Elle était là lorsqu’il rencontra la femme de sa vie, la musique était là aussi quand il était au front pour défendre sa patrie, là encore quand il a fondé un foyer et que la maison était pleine d’enfants, là enfin pour l’épauler au moment de son divorce…

Avec elle, il s’échappe, s’envole, respire. Avec elle il trouve un sens à donner à son existence. Elle le fait vibrer, elle le fait rêver, elle le fait se sentir vivant.

Aujourd’hui, il est vieux et ne sait plus quoi faire de ses dix doigts… si ce n’est de leur faire parcourir encore et toujours les touches d’un piano pour créer des mélodies et s’échapper de sa triste condition.

La Fugue – Blanchet © La Pastèque – 2005

Très peu de texte si ce n’est pour marquer les différentes étapes de la vie de cet homme. Le lecteur à fort à faire, à commencer par la contemplation de ces sublimes planches en bichromie où s’étalent, sur des pages jaunies – comme si le temps avait délavé le blanc initial en le teintant de café et de fumées de tabac, des illustrations mettant en scène cet homme au corps élancé et usé par le temps. Et quel plaisir aussi de toucher ce papier épais, légèrement rugueux, d’en tourner les pages en se laissant chahuter par des airs de jazz. Peu à peu, on le voit qui se tasse sous le poids des années et des épreuves qu’il a eues à traverser.

J’avais déjà fort apprécié le travail de Pascal Blanchet dans « Le Noël de Marguerite » et je m’étais délectée de celle de « Rapide Blanc » .

N’attendez pas ici des actions sensationnelles vous marquant au fer rouge, juste un savoureux instant de lecture où vous n’aurez rien à faire d’autre que de contempler ces planches comme vous regarderiez un album photos. C’est fascinant de mettre le nez dans la vie d’un individu, d’autant plus quand ce dernier est un parfait inconnu et que vous êtes conviés à le faire.

Sur le blog du Petit Carré jaune : la chronique de Sabine.

La fugue

One Shot
Editeur : La Pastèque
Dessinateur / Scénariste : Pascal BLANCHET
Dépôt légal : octobre 2005
136 pages, 21.40 euros, ISBN : 978-2-922585-30-8

Bulles bulles bulles…

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La Fugue – Blanchet © La Pastèque – 2005

Voyage au centre de la Terre (Berton)

Berton © La Pastèque – 2017

Je m’appelle Otto Lidenbrock. Si vous avez déjà lu le « Voyage au centre de la Terre » de Jules Verne vous me connaissez. Vous savez que je suis un chercheur passionné et reconnu dans ma spécialité, que l’on me sollicite constamment pour mes connaissances en minéralogie et en géologie, que j’enseigne et que je suis également conservateur au musée de minéralogie de Hambourg.

Aujourd’hui est un grand jour. Avec Axel, mon neveu, nous sommes enfin parvenus à déchiffrer un vieux cryptogramme islandais sur lequel nous travaillions depuis un moment.

Je suis joie et excitation mêlées. Je me hâte pour boucler les derniers préparatifs car maintenant que nous savons par où nous pouvons entrer pour atteindre le centre de la terre.

Nous allons partir en Islande et plus précisément au Sneffels, un volcan qui s’est éteint il y a plus de 5 siècles. Selon le texte, l’un de ses cratères, le Yocul, est une voie qui permet de descendre dans les entrailles de la Terre. J’ai hâte ! D’autant que je suis certain que « si quelqu’un est parvenu à atteindre le centre de la Terre, nous y parviendrons aussi. »

Une fois arrivés sur le sol islandais, nous nous sommes affairés aux derniers préparatifs avant de prendre la route. Après dix jours d’ascension, nous sommes enfin parvenus à destination. A nos pieds, le cratère ouvrait la voie vers de nouvelles contrées souterraines.

Voyage au centre de la terre – Berton © La Pastèque – 2017

Pour tout dire, cela fait (bien trop) longtemps que j’ai lu ce roman de Jules Verne pour prétendre pouvoir faire une comparaison et juger de la fidélité de cette adaptation. J’ai pourtant l’impression que Matteo Berton est parvenu à en extraire la substance nécessaire, à aller à l’essentiel sans rien rater des conséquences que cela implique. Un mélange étonnant de ferveur et d’appréhension. Le scénariste s’étale rarement et semble même se contraindre à aller à l’essentiel, laissant le lecteur fasse à des planches qui décrivent parfaitement – tout en étant minimaliste – l’effort physique incroyable que les personnages réalisent pour mener à bien de projet fou d’atteindre le centre de la terre.

Dans un environnement hostile, privé de lumière naturelle, d’eau, de repères visuels, trois hommes ouvrent un chemin qu’aucune carte n’est capable de décrire… ce qu’aucun herbier n’est capable de contenir…

Une aventure humaine qui se passe à l’abri des regards, à des kilomètres sous terre. Matteo Berton choisit pour cela des couleurs sombres qui marquent silencieusement l’absence du soleil. La partition séquencée nous guide dans la progression de cette histoire et des découvertes qui lui sont inhérentes. Des pleines pages qui nous font marquer un temps d’arrêt au gaufrier qui invite notre œil à sauter de case en case pour que l’on reprenne la marche des explorateurs. J’ai bien aimé ce jeu graphique, cet hommage au talent d’un romancier visionnaire du 19ème siècle et dont les récits sont encore capables de nous émerveiller aujourd’hui.

Un voyage réussi. J’apprécie tout particulièrement la veine graphique utilisée par Matteo Berton quant au reste, voilà encore une adaptation qui sait donner envie de replonger dans le texte initial.

Voyage au centre de la Terre

– D’après l’œuvre de Jules Verne –
One shot
Editeur : La Pastèque
Dessinateur / Scénariste : Matteo BERTON
Traducteur : Véronique DASSAS
Dépôt légal : novembre 2017
110 pages, 21 euros, ISBN : 978-2-89777-021-1

Bulles bulles bulles…

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Voyage au centre de la terre – Berton © La Pastèque – 2017

L’Oiseau de Colette (Arsenault)

Arsenault © La Pastèque – 2017

Comme tous les enfants, Colette rêve d’avoir un animal domestique. Alors elle demande inlassablement à ses parents et essuie inlassablement la même réponse : non !
Ça fait peu de temps que Colette et ses parents viennent d’emménager dans leur nouvelle maison. Alors Colette part découvrir son nouveau quartier mais elle ne sait pas bien par où commencer. Très vite, elle fait la connaissance de deux garçons. Passées les rapides présentations, ils lui demandent ce qu’elle faisait avant de les rencontrer. Colette est prise au dépourvu alors elle ment et raconte qu’elle était en train de chercher son oiseau. Les deux garçons souhaitent aider leur nouvelle amie, alors ils l’emmènent voir Lili ; avec sa grosse paire de jumelles, la tribu devrait retrouver l’oiseau de Colette facilement. Mais Lili a une autre idée… et de fil en aiguilles, Colette va découvrir son nouveau quartier par l’intermédiaire de tous les enfants de son âge qui feront désormais partie de son quotidien.

Avec son nouvel album jeunesse, Isabelle Arsenault nous emmène user nos semelles dans le quartier de Colette, quartier qu’elle découvre en même temps que nous. La balade est ponctuée de haltes de chez les enfants du quartier – fille ou garçon – et c’est autant d’amitiés naissantes auxquelles nous assistons. Le même schéma se reproduit systématiquement : un enfant du groupe raconte ce que l’on sait déjà sur cet oiseau et le nouvel arrivant pose une question sur l’oiseau, « obligeant » Colette à mentir de nouveau et à apporter un détail supplémentaire qui doit permettre au groupe de retrouver l’oiseau. Un tout petit mensonge qui la surprend bien moins que l’effet qu’il produit sur les autres. Sans même avoir le temps de revenir sur ses paroles, la voilà embarquée dans un périple aux quatre coins de son nouveau quartier en compagnie des enfants de son âge. Puis le groupe d’enfants, toujours plus gros, se remet en marche vers la maison d’un autre enfant.

L’imagination de Colette n’a pas de limites. La fillette est complètement dépassée par les conséquences de ce qu’elle a provoqué mais elle enchérit à chaque fois. A cet instant-là, les traits de son visage se contractent un peu comme s’il lui était incapable de revenir en arrière pour dire la vérité, comme si elle avait peur de décevoir et perdre d’un coup tous ces nouveaux amis qu’elle connaît à peine. Elle comme fascinée aussi, prise dans son propre jeu qui lui permet de donner corps à son rêve d’avoir un animal à elle… un oiseau que l’imagination de Colette rend facétieux, fugueur et… fantastique !

Le dessin est assez timide en début d’album. Un peu de jaune, un peu gris et du noir rehaussés d’un sépia délavé servent à illustrer les premiers pas de l’enfant dans son nouvel environnement. A mesure qu’elle apporte des détails à son mensonge, on sent l’euphorie gagner les dessins. Les sourires généreux sur le visage des enfants sont communicatifs. On imagine les étoiles dans les yeux de l’héroïne ; elle ment du bout des lèvres mais à mesure que l’engouement de ses camarades grandit, son imagination invente de nouveau détail.

Un récit drôle, optimiste et plein d’entrain qui donne corps au rêve d’une fillette et lui permet d’entrer en douceur dans son nouveau groupe d’amis.
Un récit tendre qui parle du rêve d’une fillette et de solidarité.
Une histoire qui se construit sur un petit mensonge, un mensonge pas très grave mais un mensonge tout de même. Un livre tout doux qui fait rire les jeunes lecteurs et leur donne envie d’avouer quelques petits mensonges qu’ils ont osé dire de-ci de-là… une belle aubaine pour les parents !

L’Oiseau de Colette

One shot
Editeur : La Pastèque
Dessinateur / Scénariste : Isabelle ARSENAULT
Dépôt légal : août 2017
48 pages, 14 euros, ISBN : 978-2-89777-015-0

Bulles bulles bulles…

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L’Oiseau de Colette – Arsenault © La Pastèque – 2017

Mon coeur pédale (Boulerice & Leduc)

Boulerice – Leduc © La Pastèque – 2017

Simon vit heureux avec ses parents. Il a 11 ans. Sa bouille ronde, ses grands yeux, sa houppette et son sourire radieux donnent envie de serrer le gamin dans nos bras. Ses grosses lunettes rondes lui mangent la moitié du visage. Il est attendrissant. Amoureux de sa vie et des petites habitudes du couple parental, il profite pleinement de chaque instant. Simon est hyper-sensible aux odeurs des vêtements de travail de son père qui travaille dans une usine où l’on fabrique du plastique. Mais ce qu’il aime plus encore, c’est l’odeur de sa mère. Un mélange de parfums associé à l’odeur du cuir propre aux voitures neuves que sa mère vend.

Simon est aussi très attaché à sa tante. Son père l’emmène voir cette dernière en cachette car la mère de Simon est en froid avec sa sœur.

Elles ne se parlent plus depuis l’année passée. Je n’ai pas tout à fait saisi la raison de leur chicane. Je sais seulement que matante Chantal a acheté une voiture ailleurs qu’au concessionnaire de maman. Chez Ford, il me semble. Elle s’est acheté une voiture sport turquoise maladement belle. Une voiture comme je n’en ai jamais vu.

Un jour, Simon découvre avec émotion que les deux femmes se sont réconciliées. Ce jour-là, Chantal arrive chez lui dans sa voiture rutilante. Elle a prit sa valise. Elle va rester avec Simon pendant un mois, le temps que les parents de l’enfant profitent de leur voyage en Europe. C’est le début d’une période bénie. Simon est aux anges. Sitôt sorti de l’école, il profite de chaque instant passé avec sa tante. Il est heureux, s’épanouit et gagne une maturité nouvelle. Il se surprend à formuler spontanément ce qu’il éprouve.

« Matante Chantal
Ma beauté fatale
Quand je te vois
Mon cœur pédale »

Sous la plume de Simon Boulerice, un petit garçon grandit, s’affirme et s’éveille à la vie sous un jour nouveau. Il gagne en prestance, en confiance… Il ressent des sentiments qui lui font voir les choses autrement. Il serait capable d’abattre des montagnes pour voir le regard attendri que sa tante pose sur lui. Mais nul besoin d’aller décrocher la lune pour que sa tante le remarque. A chaque instant, elle est là, à l’écoute, toujours partante pour chanter avec lui à tue-tête, partir se balader en voiture, plonger dans la piscine ou regarder un film avec son neveu. L’enfant est sensible à la tendresse bienveillante que sa tante a pour lui. Il est troublé, il sent une force nouvelle en lui qui modifie sa perception du monde. Il est transcendé.

Le récit aborde le sentiment amoureux sans jamais le nommer mais on comprend sans aucun doute qu’il s’agit de passion. Un petit homme très touchant, hypersensible et généreux. Il baigne encore totalement dans le monde de l’enfance et vit cette période en occultant totalement le fait que sa tante a sa vie en dehors de lui. Une vie d’adulte peuplée de rencontres qui attirent sa tante vers d’autres horizons, à la grande déception de l’enfant.

Les illustrations d’Emilie Leduc sont douces. Leurs contours parfois charbonneux montrent toute la fragilité et la naïveté de l’enfant. Elles nous emmènent dans un monde aux repères encore imprécis, un monde à fleur de peau où tout n’est que ressenti et émotions. Ce monde, c’est celui d’un enfant en devenir et qui découvre la vie, un petit bonhomme qui se cherche et découvre, béat, de nouvelles facettes de lui-même.

La voix de Simon est touchante et on se laisse porter par la joie qu’il ressent à partager ces moments avec sa tante. Il profite de ce petit bonheur simple qui lui est offert, il vit au jour le jour et nous offre un retour en enfance. Une jolie petite bulle d’insouciance que je vous invite à lire.

Il y a d’autres petites pépites à découvrir aujourd’hui chez Moka qui accueille la « BD de la semaine« .

Extraits :

« Je cherche le mot « réconciliation » dans le Larousse 1988 et la définition n’arrive pas à la cheville de ce que j’ai à peu près vu entre les barreaux d’escaliers » (Mon cœur pédale).

« Petit à petit, au contact de matante Chantal, je deviens beau. Je gagne en grâce. La beauté de Chantal sur moi irradie sur ma peau. Chantal m’amincit. Je deviens rutilant, comme une bagnole » (Mon cœur pédale).

« Je cherche le mot « complicité » dans le Larousse 1988 et la définition n’arrive pas à la cheville de ce qui circule entre matante et moi » (Mon cœur pédale).

Mon Cœur pédale

One shot
Editeur : La Pastèque
Dessinateur : Emilie LEDUC
Scénariste : Simon BOULERICE
Dépôt légal : avril 2017
104 pages, 21 euros, ISBN : 978-2-89777-013-6

Bulles bulles bulles…

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Mon cœur pédale – Boulerice – Leduc © La Pastèque – 2017

Azadah (Goldstyn)

Goldstyn © La Pastèque – 2016
Goldstyn © La Pastèque – 2016

Azadah est une fillette afghane.

La vie a mis sur son chemin Anja, une journaliste occidentale avec qui elle s’est beaucoup attachée. Et les sentiments sont réciproques. Mais le reportage d’Anja est terminé et elle doit repartir. Affectée à l’idée de ne plus revoir son amie, Azadah tente de la retenir.

Un album jeunesse pour parler de la guerre et du quotidien de millions de gens, d’enfants. Azadah voit son avenir tout tracé, l’impossibilité d’aller à l’école puisque celle-ci a été détruite,

Et puis ce décor. Les animaux faméliques qui font les poubelles, les femmes en burqa qui vendent des fruits, les hommes qui jouent aux échecs dans la rue avec une kalachnikov en bandoulière, la pauvreté…

Mais le dessin de Jacques Goldstyn est libre, lumineux. La fillette court si vite pour rejoindre son amie qu’on a l’impression qu’elle vole au-dessus du décor qu’elle traverse. La fillette est si pleine de rêves pour son avenir qu’elle nous transporte. Elle aspire à la liberté, à la culture, à l’éducation. Des ambitions d’une enfant de son âge qui bousculent son quotidien. Un joli coup de crayon, un coup de pinceau pour poser les couleurs à l’aquarelle, une enfant vive qui donne du pep’s à cette scène d’adieu entre deux amies que deux générations séparent. Une promesse de retour, l’espoir d’un avenir moins sombre…

PictoOKA faire lire aux enfants sans aucune modération.

Azadah

Album jeunesse
Editeur : La Pastèque
Dessinateur / Scénariste : Jacques GOLDSTYN
Dépôt légal : octobre 2016
56 pages, 15 euros, ISBN : 978-2-923-841-96-0

Bulles bulles bulles…

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Azadah – Goldstyn © La Pastèque – 2016

Rapide Blanc (Blanchet)

Blanchet © La Pastèque – 2006
Blanchet © La Pastèque – 2006

Rapide-Blanc, c’est un village qui fut construit au début des années 1930. L’idée est venue suite au projet de construction du barrage hydroélectrique du même nom. La Shawinigan Water and Power, qui finançait la construction du barrage, a jugé nécessaire que les employés de la centrale et du barrage habitent à proximité des équipements. C’est ainsi que fut décidée la construction de ce village d’autant que ce Rapide-Blanc est un lieu totalement isolé, en pleine forêt et aucune route ne permettait de s’y rendre.

On avait construit une église, une petite station de ski, un magasin général…, bref, c’était un véritable village en miniature.

C’est par train que l’on pouvait se rendre à Rapide-Blanc, la ligne ferroviaire fut construite elle aussi à cette occasion. D’une centaine d’habitants en 1934, il comptait environ 240 habitants au moment de sa déconstruction. Car en 1971, lorsque les progrès technologiques ont permis d’automatiser la centrale de Rapide-Blanc, il ne fut plus nécessaire que les ouvriers de l’entreprise habitent à proximité. L’entreprise affecta donc ses employés sur d’autres postes. Et tous ces habitants qui avaient construit leur vie à cet endroit furent convier à reconstruire leur vie ailleurs…

Dans les années soixante-dix avec l’arrivée de l’automatisation, le village a été démantelé. Aujourd’hui, il n’y reste que sept ou huit maisons en brique. Un village fantôme, comme on en trouve des dizaines sur le bord des rivières du Nord québécois.

S’inspirant d’une histoire réelle, Pascal Blanchet nous raconte la courte vie de Rapide-Blanc, un petit village d’une province située au nord de Montréal. A l’instar du « Noël de Marguerite », « Rapide-blanc » n’est pas une bande dessinée à proprement parler mais plutôt un album illustré. Vu la qualité, je suis certaine que vous ne m’en tiendrez pas rigueur. Guidé par une poignée de couleurs, le lecteur s’échappe dans cet album laconique où les mots se glissent comme dans un chuchotement.

« Montréal. Ce soir-là, on allait prendre des décisions ».

Un récit qui se développe de façon tout à fait originale, nous invitant à nous appuyer sur la couleur et les lignes qui brisent les planches et créent des contrastes visuels absolument fascinants.

Marron – Blanc

Il neige à gros flocons dans la ville silencieuse. Dehors, la vie s’endort peu à peu. Les badauds rentrent chez eux pour se glisser au chaud. Dans un building, alors que tous les employés ont quitté leurs bureaux, le gardien fait sa ronde silencieuse. Au dernier étage, une réunion importante rassemble les membres du conseil d’administration.

Orange – Marron – Blanc

Une nouvelle couleur entre dans la danse. La veine graphique s’enrichit, se réchauffe. Nous – lecteurs – on est ressorti dans la rue, dans la nuit. Les façades marrons sont austères et contrastent avec la blancheur de milliers de flocons blancs qui dessinent des constellations dans le ciel. On est au pied d’un immense gratte-ciel, telle à une petite fourmi. Nos yeux suivent ces lignes droites qui fusent vers le ciel, fascinante architecture. Tout en haut, on devine une petite lueur au dernier étage. On monte le long de la façade, on monte irrémédiablement, croisant les flocons qui tombent lentement, et on se rapproche de la lueur. On s’arrête face à la baie vitrée du dernier étage. Les derniers rayons du soleil se brisent sur les vitres. A l’intérieur, un homme est debout devant la fenêtre. Il attend. L’air rogue. Son nez aquilin et ses yeux cernés lui donnent un air de rapace. Il est vieux, bedonnant. Son costume est parfaitement ajusté, la couleur de sa cravate est assortie à la pochette placée dans la poche extérieure de sa veste. Il regarde Montréal qui dort à ses pieds. Il domine. Derrière lui, les membres du conseil d’administration sont assis autour de la table de réunion.

Gris – Marron – Orange – Blanc.

On traverse la baie vitrée. Dans la salle de réunion, la tension est palpable. Les hommes débattent. La décision qui se profile est -elle en mesure d’ébranler l’avenir de cette société prospère ? Pascal Blanchet c’est emparé de cette histoire, il la cerne, prend le temps de l’installer, d’en suggérer toutes les ramifications (économiques, humaines, technologiques…). Il lance de grandes lignes sur les planches, pose son sujet, va à l’épure. L’ambiance graphique rythme le récit et aide à poser la voix-off. L’auteur joue avec les lignes droites, les angles et les courbes des silhouettes pour déplier lentement la chronologie des faits. L’atmosphère électrique est largement suggérée ; les ombres s’étirent le long des murs et accentuent les difformité des silhouettes.

Marron – Orange – Blanc – Gris.

La tension est palpable. Seule les lumières extérieures semblent éclairer la pièce immense.

Marron – Orange – Gris – Blanc.

Le verdict tombe. Le « Rapide-Blanc Power Plan ». Une nouvelle centrale hydroélectrique va être construite à un endroit stratégique.

« – Le seul moyen de s’y rendre, c’est par le train.
– Alors, comment va-t-on l’opérer cette centrale ?
– Faut construire un village où logeront les employés et leurs familles.
– Mais vous n’y pensez pas !? Les coûts mon cher, les coûts !
– C’est la seule façon.
– Y’a quoi dans les alentours ?
– RIEN. C’est perdu en plein bois.
– Mais comment faire accepter à des employés d’aller vivre là !? »

Gris – Beige – Marron – Orange.

Des appels sont lancés. Les spécialistes sollicités. Les architectes chargés de proposer un projet.

Gris – Beige – Marron – Orange.

Quelques mois plus tard, les ouvriers du bâtiment sont à l’œuvre.

Marron – Orange.

En 6 ans, un village sort du sol. Une gare. Un barrage. Une centrale…

… Rapide-Blanc est inauguré.

Orange – Beige – Gris.

Maintenant, la vie reprend ses droits. Les décisions ont influencé la vie de plusieurs familles. Ces dernières s’adaptent à leur nouveau cadre de vie. L’ambiance est plus légère. Les couleurs s’éclaircissent. Les lignes sont moins aguicheuses, elles se tordent, s’amusent. Le bal des camions et des cartons a lieu et très vite après les premières installations, le village s’anime. « Bonjour » « Bonsoir » pour saluer le voisin, les liens se tissent. La vie agite ce coin d’ordinaire si paisible. Les femmes sont coquettes. Les hommes ont remonté les manches de leurs chemises, les cols sont légèrement ouverts. Une impression de bien-être flotte.

Beige – Orange – Gris.

Les jupes évasées, les tailles de guêpes. Les vinyles. Soirées conviviales. Le dessin nous plonge dans les années 1950, les formes s’arrondissent davantage, le design vintage des meubles caractérise cette période. Les formes sont libres. Les temps de repos est mis à profit pour aller pêcher, chasser, jouer au curling en hiver, danser aux bals en été. Un lieu où il fait bon vivre.

PictoOKTrès belle tranche de vie qui nous pousse loin du documentaire. Pourtant, on est là dans le récit d’une histoire vraie. Incroyable cette prétention qu’ont les chefs d’entreprise d’agir comme si leurs employés étaient prêts à tout accepter… Et c’est bien ce qui se passe pourtant ! Des salariés qui vont travailler dans un endroit improbable et… quelques décennies plus tard, quittent malgré eux l’endroit où ils ont fait leur vie parce que ces mêmes têtes pensantes – celles-là même qui ont le pouvoir de décider où placer leurs intérêts économiques – décident qu’il n’y a plus besoin de main d’œuvre à Rapide-Blanc et attendent de tous qu’ils aillent travailler sur un nouveau site, avec la même docilité que lors de leur arrivée…

Un album à lire !

la-bd-de-la-semaine-150x150Un album que je partage avec les bulleurs des « BD de la semaine ». Nous nous sommes donné rendez-vous chez Moka cette semaine !

Rapide-Blanc

One shot
Editeur : La Pastèque
Dessinateur / Scénariste : Pascal BLANCHET
Dépôt légal : octobre 2006
156 pages, 22,20 euros, ISBN : 978-2-922585-43-3

Bulles bulles bulles…

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Rapide-Blanc – Blanchet © La Pastèque – 2006

Louis parmi les spectres (Britt & Arsenault)

Britt – Arsenault © Editions La Pastèque – 2016
Britt – Arsenault © Editions La Pastèque – 2016

Louis est un petit garçon pas comme les autres. Déjà, parce qu’il vit dans une famille pas tout à fait comme les autres. Son père est alcoolique et l’alcool le fait pleurer pendant des heures. La mère de Louis aussi est triste, mais pas pour les mêmes raisons que son père. Maintenant, elle a peur… d’un peu tout… des microbes, de la saleté, des inconnus, des retards… Enfin, son petit frère, que tout le monde appelle Truffe, est un inconditionnel fan de James Brown et met parfois une cape pour aller à l’école. Avant, la famille de Louis vivait à la campagne. Mais ils ont dû déménager pour s’installer en ville. La vie d’avant leur manque.

Quand on s’assoit sur le balcon arrière, on a une vie (imprenable ! dit ma mère) sur les autos, les camions, les klaxons, les bouchons et le béton. Un jardin automobile au-dessus duquel notre famille est perchée comme une famille d’oiseaux empoussiérés. Elle dit que c’est presque aussi beau que le jardin d’avant, celui de la campagne

Quand Louis était petit, il aimait pêcher des bouteilles dans la rivière. Il les attrapait avec un filet. Aujourd’hui, il ne peut plus le faire, sa mère le lui interdit. Elle lui interdit ça et d’autres choses encore, comme de faire un détour en rentrant de l’école. Il s’inquiète pour son père, pour sa mère mais pas trop pour Truffe. Mais ce qui embête le plus Louis, c’est de ne pas pouvoir dire à Billie qu’il l’aime.

Billie, c’est elle. Une sirène à lunettes, une tempête de pluie, une fontaine à chocolat, une reine muette. (…) Quand elle parle, tout s’illumine. Tout explose en grappes de miel et de feu. Billie ne fait pas des menaces, elle fait des promesses

Heureusement, Louis a son meilleur ami. Il s’appelle Boris. A lui, il peut tout dire.

Entre les crayons de papier ou de couleur, aquarelle, feutres, encre de Chine, graphite… Isabelle Arsenault crée une ambiance unique où le temps semble suspendu et suspend le lecteur aux illustrations comme au récit. Les teintes douces, légèrement délavées, nous font ressentir la quiétude jusqu’à ce que jaillisse, comme par effraction, une couleur primaire. Vive, chaude, stimulante, qui nous permet de ressentir l’émoi du narrateur. Une émotion due à l’inquiétude, au sentiment amoureux, à la peur. Les couleurs peuvent alors être chassées des pages, remplacées par des traines de gris, de noirs, un tourbillon de traits où l’on saisit le trouble du personnage, son incapacité à agir, à dire. Puis, la vague de tristesse passe, la boule au ventre se résorbe, et la couleur revient, ravivant notre gourmandise, nourrissant notre curiosité et nous poussant à tourner la page, loin, toujours plus loin dans la connaissance de cet univers, à la merci des confidences de l’enfant.

Louis parmi les spectres – Britt – Arsenault © Editions La Pastèque – 2016
Louis parmi les spectres – Britt – Arsenault © Editions La Pastèque – 2016

On a l’impression que les mots effleurent les pages, s’y posent avec la douceur d’une plume. A l’instar de « Jane, le renard et moi », le charme opère et cet album, fruit d’une nouvelle collaboration entre Fanny Britt et Isabelle Arsenault, nous fait oublier tout ce qui nous entoure… tout ce qui est extérieur à l’histoire racontée dans ce livre. Il y a chez ces enfants une forme de solitude qui les pousse à se faire violence, qui les poussent à dépasser la difficulté, obstinés à ne pas laisser la situation en l’état. Tandis qu’Hélène se réfugiait dans son monde intérieur, Louis lui s’appuie sur son meilleur ami. Tandis qu’Hélène tentait d’apprivoiser un renard, Louis recueille un jeune raton laveur. Il y a comme un air de famille entre ces deux enfants. Il y a quelque chose qui donne l’impression au lecteur d’être ici chez lui, de côtoyer un environnement familier. Le scénario mêle deux univers. En ce qui concerne le premier, l’enfant peut tout à fait en délimiter les contours : l’école, l’amitié, la présence de sentiments amoureux. L’autre en revanche est plus incertain, il fait appel à un ressenti qu’il connaît peu et qu’il n’ose pas questionner : l’alcoolisme de son père, les angoisses de sa mère, le couple parental qui part à la dérive. Fanny Britt en explore chaque recoin, aidé en cela par le talent graphique d’Isabelle Arsenault.

PictoOKPictoOKUn livre qui émeut, un livre dont on sait qu’on se rappellera, un livre précieux, un livre à la fois tendre et dur. Un coup de cœur.

Je partage cette lecture à l’occasion de la « BD de la semaine ». Allez donc faire un tour chez Noukette qui rassemble aujourd’hui les liens des autres lecteurs.

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Extraits :

« Il pleure pendant des heures, comme pour distraire la douleur » (Louis parmi les spectres).

« Je ne savais pas que l’amour c’est comme une roche qui nous explose le cœur, qui fait mal autant qu’il fait vivre, et qu’il donne envie de fuir en même temps qu’il nous empêche de le faire » (Louis parmi les spectres).

Louis parmi les spectres

One shot
Editeur : Les Éditions de la Pastèque
Dessinateur : Isabelle ARSENAULT
Scénariste : Fanny BRITT
Dépôt légal : novembre 2016
160 pages, 21 euros, ISBN : 978-2-989777-000-6

Bulles bulles bulles…

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Louis parmi les spectres – Britt – Arsenault © Editions La Pastèque – 2016