Pendant ce temps (Forshed)

Forshed © L’Agrume – 2020

La vie coule doucement dans ce quartier pavillonnaire de la banlieue stockholmoise. Petite enclave urbaine à l’ambiance familiale, tout le monde a plus ou moins connaissance de la vie des autres habitants du quartier. Aussi, lorsque Odd disparaît du jour au lendemain, cela agite ce petit microcosme. L’événement est commenté avant d’être relayé – quelques temps après – sur les réseaux sociaux. Comment un père de famille peut-il s’évaporer sans laisser aucun mot, aucune trace, alors même qu’il venait d’emménager dans une petite maison ?

Pendant que les recherches pour retrouver Odd vont bon train… les suppositions des uns et des autres galopent. Et la situation n’est pas sans effets sur leurs comportements. L’étrange disparition va les mettre face à leurs inquiétudes, leurs angoisses, leurs regrets… leurs remords.

« Je l’ai pourtant vu suer sang et eau sur les travaux. Il a trimé comme un animal ! Putain, il était là tous les soirs et même parfois la nuit, je crois, à rénover, toujours rénover. Parfois, il me donnait mauvaise conscience de ne pas m’occuper de tout ce qu’il faudrait faire dans notre maison. Quelque part, il était tellement… comme il faut. Les rares fois où j’ai discuté avec lui, il a été aimable et tout, mais il y avait quelque chose dans ce mec qui m’énervait. Même si je trouve qu’il faisait les choses exactement comme on doit : bosser dur sans se plaindre. »

Le dessin naïf de Pelle Forshed m’a d’abord fait prendre ce récit à la légère… du moins dans les premières pages du récit. J’ai pris l’histoire de haut oui… quelques dizaines de pages durant… jusqu’à ce qu’elle m’attrape, me pose… et m’interpelle. Réflexion sur les désirs et les attentes de chacun. Sur les doutes et la perception que chacun peut avoir de l’autre, d’un acte, d’un propos, d’une attitude… Comment chaque individu se situe-t-il par rapport à son semblable, à un proche, un ami, un collègue ? Quels sont les codes sociaux qui édictent ce qui est bien ou ce qui est mal, ce qu’il faut faire ou ce qu’il est préférable de ne pas faire ? Dans quelle mesure agit-on pour faire taire le qu’en-dira-t-on ?

Puis il y a une réflexion profonde sur le couple, son devenir, sa vocation. Qu’est-ce qui fait « couple » ? Qu’est-ce qui fait qu’on peut aimer éperdument une personne puis, quelques années plus tard, buter sur le constat glaçant que le couple dans lequel on est engagé est devenu une coquille vide ? Les centres d’intérêt de chacun ont changé au point que les sentiments se sont étiolés.

« Les sentiments, ça dérègle complètement les êtres humains. »

Questions existentielles et philosophiques plaquées sur le quotidien routinier. Cela fait contraste entre le bouillonnement intellectuel dans lequel les personnages de « Pendant ce temps » sont pris et la fadeur de leurs réalités familiales. C’est étrange de caler sur un décor assez terre-à-terre des questions aussi immatérielles… dans la bouche de ces personnages, elles semblent aussi infécondes que nécessaires. Elles s’apparentes à une lutte de chaque instant, comme une pulsion vitale pour trouver des raisons rationnelles à soi, à ses choix passés/actuels/à venir tout en se demandant si on n’est pas en train… de devenir fou ! Qui d’entre nous n’a pas été confronté à ces périodes de totale remise en question ? Sous ses airs de ne-pas-y-toucher, le récit fait mouche.

« – Alors, de quoi vous avez parlé avec maman ?

– De la beauté de l’insignifiance. »

Etrange atmosphère que Pelle Forshed crée dans cet album. Il y dépose et développe des questions fines et pertinentes et pertinentes sur le couple, l’importante du paraître… sur les répercussions de l’aliénation sociale.

L’album figure dans la Sélection officielle du FIBD 2021.

Pendant ce temps (one shot)

Editeur : L’Agrume

Dessinateur & Scénariste : Pelle FORSHED

Traduction : Aude PASQUIER

Dépôt légal : septembre 2020 / 192 pages / 20 euros

ISBN : 978-2-490975-17-4

7è Etage (Grennvall)

Grennvall © L’Agrume – 2013
Grennvall © L’Agrume – 2013

« Quand elle arrive dans sa nouvelle école d’art, la jeune Åsa sent qu’elle va enfin prendre confiance en elle. Au cours d’une soirée, le beau Nils vient la séduire et elle en tombe aussitôt amoureuse. Nils devient son chevalier protecteur ; avec lui, Åsa n’a plus peur de se projeter dans l’avenir. Parfois, il a pourtant des réactions étranges : il se fâche si Åsa ferme les yeux quand il l’embrasse, et s’emporte dès qu’elle cesse de prêter attention à lui. Peu à peu, l’idylle se transforme insidieusement en cauchemar, sans qu’Åsa ne comprenne vraiment ce qui se passe. Elle aime tellement Nils qu’elle ferait tout pour qu’il soit heureux avec elle… Elle essaie donc de changer pour devenir celle qu’il voudrait qu’elle soit, mais les choses ne font qu’empirer. Nils l’insulte et l’humilie. Et plus Åsa se soumet, plus Nils devient violent, jusqu’à l’agresser physiquement. Un jour, il va trop loin et Åsa trouve enfin le courage de le quitter. Commence alors une nouvelle épreuve pour se reconstruire… » (synopsis éditeur).

C’est un dessin d’enfant tout scabreux qui nous tient compagnie durant les 80 pages qui constituent cet album. Au septième étage de cet immeuble, se trouve l’appartement d’Åsa Grennvall et de Nils, son compagnon. Insidieusement, la violence s’est installée dans le couple. D’abord psychologique, il ne fallait qu’un pas pour que les coups partent… un pas que Nils a franchi.

Asa Grennvall
Asa Grennvall

Si l’idée d’accepter ce graphisme cagneux et approximatif n’est pas évidente lorsqu’on feuillète l’ouvrage, force est de constater qu’on élude rapidement son apparence disgracieuse lors de la lecture. Trois ou quatre pages sont nécessaires, pas beaucoup plus. Car à l’intérieur de ces cases dont les contours sont tracés à main levée, il y a une jeune femme fragile qui témoigne avec sincérité du traumatisme qu’elle a vécu. 7è étage est un récit autobiographique, Åsa Grennvall n’a pas cherché à maquiller son identité, elle regarde les faits tels qu’ils se sont passés, le propos est cru, elle ne cherche pas à l’atténuer, encore moins à le dramatiser. De fait, on occulte totalement ce qui se passe autour de nous durant la lecture car rien ne compte plus que d’écouter ce témoignage et de lui accorder l’écoute qu’il mérite.

Loin de penser que ce récit m’emmènerait aussi loin, j’ai donc découvert cette jeune femme qui, au sortir de l’adolescence, arrive avec tout son lot de complexes dans une ville de Suède pour y suivre une école d’Arts. Cette adolescente gothique s’émeut rapidement de l’accueil qui lui est réservé, de la place qu’on lui donne dans un cercle d’amis. Surprise, elle a peu à peu pris confiance en elle.

Dans cette école d’Art, tout était différent des écoles où j’avais étudié avant. Ici, tout ce que j’étais (qu’ailleurs on trouvait bizarre, mauvais ou affreux) était cool. Etre ami avec moi était cool. C’était une expérience complètement nouvelle pour moi !

Puis vint la rencontre, l’éclosion de sentiments amoureux et la sensation de bien-être qui y était inhérente. Quelques bizarreries de langage et d’opinions font leur apparition dans la bouche de son compagnon, on n’y prête attention… Åsa n’y avait prêté attention. Le scénario déplie une suite de faits plus déroutants les uns que les autres et montre objectivement, sans se faire juge ni partie, comment une femme accepte inconsciemment de se soumettre à l’emprise d’un homme. La souffrance liée à l’enfermement psychologique dont elle a été victime transpire à chaque page.

Mon Dieu, j’ai tellement honte ! Je sais ce que tu penses !!! « Comment peut-elle être aussi stupide ? Pourquoi est-ce qu’elle ne le quitte pas tout simplement ?!?! » Je sais que c’est ce que tu penses. Mais je te promets que celle qui le pense le plus, c’est moi.

Au final, l’auteure s’efface derrière son témoignage, donnant ainsi l’impression qu’il emporte dans son sillage la souffrance d’une multitude de femmes confrontées à la violence conjugale. Difficile de dire si son compagnon est dément ou tout simplement incapable de contrôler sa jalousie. Quoiqu’il en soit, on a l’image d’un homme qui se cache derrière un masque souriant pour approcher sa proie et une fois que celle-ci est dans ses filets, n’aura de cesse que de modeler sa chose pour qu’elle corresponde à son image de la femme parfaite, capable de répondre et d’anticiper tous ses besoins, totalement dévouée à son bien-être.

PictoOKUn récit pertinent, un témoignage percutant. La violence conjugale et son engrenage. Ce trait balbutiant nous surprend… il ne fait que montrer la fragilité de cette femme à nos yeux. L’auteure ne formule aucun jugement, elle se contente de raconter mais la force suggestive des illustrations et les non-dits font le reste. A lire.

Les chroniques de Cristie, Comme dans un livre, David Fournol, La soupe de l’espace.

Une lecture que je partage avec Mango !

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Extraits :

« J’ai appris à respirer sans faire de bruit. Comme ça, je ne risquais plus de respirer au mauvais moment » (7è Etage).

« Règle numéro 1 : le quitter s’il me frappe
Règle numéro 2 : le quitter s’il me frappe
Mais pour aller où ? Quand tu as coupé les ponts avec tout le monde, et que tu as appris à croire que tout est de ta faute et que tu n’as que ce que tu mérites, et que rien de tout cela ne serait arrivé si tu avais fait et si tu avais dit ce qu’il fallait. Et que se passera-t-il si tu t’effondres ? Quelle sera la punition ? » (7è Etage).

7è Etage

One shot

Editeur : L’Agrume

(en partenariat avec Amnesty International)

Dessinateur / Scénariste : Asa GRENNVALL

Traduction : Chloé MARQUAIRE

Dépôt légal : mai 2013

ISBN : 979-10-90743-07-6

Bulles bulles bulles…

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7è Etage – Grennvall © L’Agrume – 2013