Coquelicots d’Irak (Trondheim & Findakly)

© Brigitte Findakly, Lewis Trondheim & L’Association – 2016

Des souvenirs d’enfance à Mossoul. De vieux clichés, témoins de ces morceaux de passé, instants heureux et insouciants des sorties en famille. Radieuse, une enfant pose entre les pattes des lions ailés du site de Nimrod ou bien escalade les pierres du site d’Hatra.
« Mais on n’avait strictement pas le droit d’emporter des pierres. Les voitures étaient fouillées à la sortie du site pour le préserver à jamais ». Des souvenirs à jamais ancrés dans un passé révolu, l’Etat islamique a détruit en 2015…

Brigitte Findakly raconte l’histoire de sa famille. Elle explique la rencontre de ses parents – en 1950 – dans une gare française et l’arrivée de sa mère en Irak. Elle parle de sa scolarité à Mossoul et de l’étymologie de son nom de famille. De ses rapports avec son frère aîné, de ses amitiés… tout un quotidien où se mêlent cultures et traditions françaises et irakiennes. Il est également question de religion, d’éducation, d’identité et de déracinement.

Lorsqu’elle a 13 ans, son père décide que pour leur sécurité à tous, il est préférable pour eux de s’installer en France. Jusque-là, elle n’avait séjourné en France qu’aux périodes de vacances. Très vite, Brigitte Findakly a le mal du pays. La vision idyllique qu’elle avait de la France se heurte à la réalité. La dynamique familiale est profondément modifiée. A cela s’ajoutent les difficultés d’intégration, le racisme, un rythme de vie plus agressif…

Avec tendresse et un peu de nostalgie, elle décrit ces jours heureux. Des bribes de son enfance se succèdent et l’auteure les agrémentent de quelques incartades dans le présent. Brigitte Findakly partage généreusement sa mémoire. A l’extérieur de la bulle familiale, son regard d’enfant perçoit le chaos d’un pays à l’histoire douloureuse et chaotique. Elle fait revivre l’Irak qu’elle a connu à l’aide de petites anecdotes et livre ainsi ses souvenirs des événements qui ont marqués son pays natal. On voit parfaitement qu’à mesure qu’elle grandit, sa compréhension du contexte socio-politique s’affine ; une histoire qui a connu moult remaniements, les coups d’état successifs, la censure, l’extermination des juifs, les coutumes irakiennes… Malgré tout, on sent que cette vie « d’avant » manque à la narratrice mais la nostalgie n’alourdit pas le scénario.

Son compagnon, Lewis Trondheim, est au dessin. Léger et fluide, l’absence de cases crée une ambiance inespérée. L’ambiance graphique est pleine de fraîcheur comme si le fait de raconter cette enfance rendait heureux. Les touches de couleurs généreuses égayent cette histoire de famille et lui donnent un petit côté amusé. De vieilles photos de famille sont insérées par lot de trois ou quatre clichés ; elles marquent symboliquement la fin de chaque grand chapitre.

Les auteurs ont fait de choix de ne faire apparaître aucun repère visuel pour marquer la fin d’une anecdote / le début d’une autre. L’absence de transition (titre des saynètes, marqueur de temps…) ne met pas en difficulté le lecteur. On se repère très facilement dans cet album savoureux.

Le témoignage est touchant. On sent une famille heureuse et unie, un profond respect de l’auteure pour ses parents aux caractères aussi différents que complémentaires (un père altruiste, une mère attentionnée mais au contact plus farouche). Beaucoup de passé, un peu de présent. Une histoire personnelle qui nous accueille à bras ouverts.

Beaucoup de plaisir à partager cette lecture commune avec Noukette. Un beau mercredi BD qui se donne aujourd’hui rendez-vous chez Moka !

Lu dans le cadre de l’opération Price Minister « La BD fait son Festival »

A lire aussi les chroniques de Charlotte et de Saxaoul.

Coquelicots d’Irak

One shot
Editeur : L’Association
Dessinateur : Lewis TRONDHEIM
Scénaristes : Brigitte FINDAKLY & Lewis TRONDHEIM
Dépôt légal : août 2016
112 pages, 19 euros, ISBN : 978-2-84414-628-1

Bulles bulles bulles…

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Coquelicots d’Irak © Brigitte Findakly, Lewis Trondheim & L’Association – 2016

La Vie secrète des jeunes, tome 1 (Sattouf)

© Riad Sattouf & L’Association – 2007
© Riad Sattouf & L’Association – 2007

« Vu et entendu » à Paris, Rennes, Saint-Malo, La Réunion… « Vu et entendu » dans le métro, en festival, dans un magasin, devant une crèche, dans la rue…

Des brèves volées aux badauds, Riad Sattouf laisse trainer ses oreilles et attrape tout ce qui tord le bon sens, le bouscule et le met à rude épreuve. Des jeunes en poussette, des jeunes à casquettes, des jeunes amoureux, des jeunes qui font la queue pour une dédicace ou qui boivent un verre en terrasse. Des discussions souvent stériles sur le sexe, le racisme, le cinéma que les « jeunes » échanges dans des lieux communs au beau milieu du public.

Mais il n’est pas ici question que de jeunes face à d’autres jeunes. On assiste aussi à des interactions entre personnes de différentes générations : une mère et son enfant, une vieille dame et une adolescente… Le choc des générations, des logiques différentes qui se percutent, le poids des mots assassins, des mots souvent dits sous le coup de l’agacement voire de la colère.

Riad Sattouf, auteur prolixe et généreux. Le voici qui observe les us et coutumes de la faune urbaine. Car c’est l’impression donne la lecture de ces brèves. Au rythme d’une scénette par page pour une croisière de 160 pages, on sent derechef une certaine forme de cynisme attendri pour certains individus qui traversent ce livre. Ils ont une durée de vie éphémère, une vie d’une page, en huit cases… une seule page pour convaincre, une page pour avancer des propos qui provoquent un large panel de réaction chez le lecteur : de l’atterrement à l’amusement, cela dépend de l’humeur et de sa capacité à accueillir des propos aussi surréalistes. Bien entendu, vu qu’il y a toujours une exception à la règle, je ne manquerais pas de citer « Farid le taxi » qui nous gratifie de plusieurs brèves.  « Farid, en bon croyant, essaie de faire retrouver à l’auteur son cœur musulman… » nous dit Sattouf. Cette obstination à parler de la religion est assez touchante.

Riad Sattouf scrute ses congénères. Il est à l’affut du monde qui l’entoure, témoin d’un quotidien où s’expriment spontanément les peurs mues par l’ignorance ou la bêtise, des attitudes motivées par la connerie de certains… la crédulité des autres. Cet album est un recueil, chaque histoire ayant été publiée dans Charlie Hebdo entre 2004 et 2007.

« Vu et entendu », trois mots qui reviennent invariablement au début de chaque planche. Complété par une indication de lieu, cette courte introduction permet au lecteur de se représenter le contexte global. Pour le reste, il n’y a qu’à suivre les phylactères et se laisser porter par ces orateurs de supérette.

PictoOKSurprenant, tantôt amusant tantôt atterrant, je me suis surprise à apprécier. Une bonne mise en bouche pour se lancer dans la lecture d’autres titres de Riad Sattouf…

Cette lecture n’est pas due au hasard et je la dois à deux bonnes fées qui ont veillé à ce que cet album me parvienne 🙂 Julia, Framboise, un grand merci… et qui sait, peut-être qu’un jour l’envie d’écrire une Ode à Riad me prendra-t-elle aussi 😛

La Vie Secrète des jeunes

Tome 1

Triptyque terminé

Editeur : L’Association

Collection : Ciboulette

Dessinateur / Scénariste : Riad SATTOUF

Dépôt légal : octobre 2007

160 pages, 20 euros, ISBN : 978-2-84414-253-5

Bulles bulles bulles…

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La vie secrète des jeunes, tome 1 © Riad Sattouf & L’Association – 2007

Ode à Riad

Je ne résiste pas à vous conter Riad Sattouf, un de mes auteurs BD chouchous..

Riad (oui, entre Riad et moi, pas de chichis, on s’appelle par nos prénoms 🙂 ) et moi, on s’est rencontré dans les pages de Charlie Hebdo, et on est tombé en amour (ou plutôt, je ne vais pas vous mentir, suis tombée en amour de sa plume, ses mots, ses dessins, son trait …. Pffff je l’aime quoi !). Depuis 2004, il sévissait à Charlie Hebdo où il consignait, en 8 cases, le quotidien de la jeunesse d’aujourd’hui (et pas que !) dans les lieux publics …

Et puis, ma délicieuse copine (autre fan absolue de Riad !) m’a prêté ses BD, celles-là :

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Trois ouvrages, où sont compilés toutes les (meilleures) scénettes (de Charlie) saisies sur le vif et croquées  avec un talent fou ! Trois ouvrages pour des heures de rire, de bêtises crasses et de bonheur !

Allez, j’vous en dit quelques mots : Riad  a donc croqué des petits bouts de vie de ses contemporains (vous et moi peut être, oui je sais, ça fait un peu frémir !), la vie telle qu’il la croise, dans la rue, le métro, le bus, les bars… à Paris ou ailleurs… La vie, telle qu’il la côtoie, cruelle, crue, dérangeante (souvent), violente, drôle, cynique, voire à pleurer ! Et qu’il retranscrit sans filtre, sans embellie ni morale… Des scènes qui parlent de l’Humain avec ses travers, ses faiblesses, ses bêtises, ses peurs, ses aberrations, ses bassesses, ses étroitesses, mais aussi avec ses envies, ses désirs, ses élans … Des instantanés volés, l’intimité de tout un chacun dans son quotidien…. Et Riad tape juste, vrai et dur ! Sacrément dur !

Extraits :

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 La vie secrète des jeunes, 3 Tomes, environ 19 euros la merveille !

 

 

Et puis, il faut aussi que je vous cause de cette BD-là :

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Cet ouvrage (toujours prêté par ma copine Julia, qui décidément a un goût très sûr, pour les livres comme pour les copines !) réunit les 3 tomes des « Pauvres aventures de Jérémie », aventures désopilantes de ce pauvre jeune garçon à lunettes, anti-héros des temps modernes … Alors voila, pour vous introduire ce délicieux ouvrage (l’intégrale de Jérémie, un pur bonheur !), les mots de l’auteur : « J’ai écrit le scénario des « Jolis pieds de Florence » [le 1er tome des aventures de Jérémie] au cours de l’année 2002. Jacques Chirac avait été réélu face à Jean-Marie Le Pen, l’euro venait à peine d’être mis en circulation, Bernard Giraudeau était encore en vie, et les télés et les écrans des ordinateurs commençaient à devenir plats. A l’époque j’étais dessinateur réaliste et je gagnais très mal ma vie. Je présentais aux éditeurs des projets plus personnels dont j’écrivais les histoires mais ils étaient toujours refusés. J’habitais un gourbi sordide du boulevard Saint-Marcel. J’avais quelques copains (uniquement garçons, bien sûr), que j’avais rencontrés aux Gobelins pendant mes études de cinéma d’animation. Vous vivions des tonnes d’histoires nazes, nous étions paranoïaques, pauvres, nous n’intéressions personne, les femmes étaient des avions de lignes qui passaient à 12000 mètres…. A l’époque je regardais « Seinfeld » toute la journée sur de vieilles VHS. J’ai eu envie de faire mon « Seinfeld » en bande dessinées avec nos histoires pourries. J’ai changé les noms, les visages, j’ai rajouté une fille, puis finalement j’ai inventé toute ses histoires : les nôtres étaient beaucoup trop déprimantes. Voilà comment sont nées les pauvres aventures de Jérémie. »

Un petit bout d’histoire : Jérémie Chibouz (ouais, il est affublé d’un nom délicieusement poétique !) est un jeune geek, qui bosse dans l’univers des jeux vidéos…. Adolescent attardé, gauche, maladroit, au charisme d’une huître, angoissé, parano, véritable handicapé social (lui, tout comme ses potes !) il affronte la vie avec l’énergie du désespoir ! Et c’est absolument réjouissant !

J’ai une tendresse particulière pour le 2ème Tome « le pays de la soif », écrit en 2004, les vacances de Jérémie en Bretagne dans un camping… Je ne vous en dis pas plus, c’est…. FABULEUX  ! (si, j’vous jure, si, vous allez adorer, si, lisez, j’vous promets, c’est à hurler de rire !!!).

Vous dire aussi que c’est bien mieux en ouvrage intégral, d’abord parce que vous aurez toutes les histoires d’un coup (et comme ça se dévore comme un rien !), les dessins sont en noir et blanc (et c’est tellement mieux, en tous les cas pour cette BD,  le noir et blanc illustrant à merveille ce Jérémie un brin  pathétique !) et puis, il a des bonus  : une préface et 2 histoires (écrites pour un hors-série Pilote) pour encore plus de plaisir ! 

Indispensable, j’vous dis !

Extraits :

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 Les Pauvres aventures de Jérémie, Dargaud, 2013, 22,50 €.

 

Et pour finir cette mise en bouche, certes un peu longue mais nécessaire, vu que la charmant hôtesse de ce Bar à BD a omis de causer de Riad (ouais, je sais, totalement scandaleux 🙂 ), le 1er tome de « L’arabe du futur » (et si je vous dis que c’est encore Julia qui me l’a prêté, (acheté depuis) mais oui, cette fille est formidable ! Qui plus est, elle fait des p’tits rhums comme personne, mais chut, ceci est une autre histoire… ) :

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En quelques 150 pages et 4 chapitres, voici les aventures du petit Riad, de 1978 à 1984, dans la Libye de Kadhafi et la Syrie d’Hafez Al-Assad. C’est un récit autobiographique sur la petite enfance de notre auteur (maintenant que vous le connaissez, il est aussi un peu à vous !). A travers les yeux de Riad enfant,

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nous suivons les péripéties de sa famille : une mère, personnage très (trop ?) effacé, et son père, véritable héros de cette BD. Abdel Razak Sattouf, syrien, originaire d’un village à côté de Homs (ville tristement célèbre) est un personnage ambigu, complexe… Lettré (le seul de sa famille syrienne), il est obsédé par l’éducation du monde arabe, éducation à laquelle il veut participer, en commençant par son fils dont il veut faire « l’arabe du futur »…

Et comme très souvent chez Riad, il y a 2 niveaux de lecture : le regard innocent de l’enfant sur la vie, son enfance et les atrocités qu’il découvre et qu’il ne sait/peut pas interpréter ; et une voix off qui explique au lecteur le contexte politique et historique de ces pays,  de façon très claire, et soulevant des questions polémiques encore bien trop actuelles ( comme la place des femmes, la religion, l’anti-sémitisme, la peine de mort, les enjeux de pouvoir, les relations internationales….)

Extraits :

 

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Cette BD, inclassable, parfois dérangeante mais absolument géniale et incontournable, est mon grand coup de ❤ …

Lisez le billet de Jérôme, épatant comme toujours ….

L’Arabe du futur, T1, Allary Editions, 2014, 20,90€

 

Et comme vous en redemandez, je vous raconte tout du 2ème Tome très vite 😉

Alors, à bientôt !

Ciboire de criss ! (Doucet)

© Julie Doucet & L’Association – 1996
© Julie Doucet & L’Association – 1996

Il ne faut pas forcément s’arrêter à la première impression. Avec Julie Doucet, auteure originaire de la province de Québec, les planches sont surchargées d’un dessin un peu cagneux en noir et blanc. Alors forcément, au premier coup d’œil, cela a de quoi rebuter. Chercher un endroit où l’espace est laissé vide est chose quasi impossible ; mêmes l’espace entre les cases peut être noirci…

Underground mon amour…

Sans crier gare, on débarque dans un album [un peu austère, mais ça, je l’ai déjà dit] pour parler de « plotte » qui peut être – en fonction du contexte – un vagin, une pute ou une aguicheuse (que l’on me corrige en cas d’erreur). Après, il fallait s’y attendre puisque « ciboire de criss ! » est une expression qui veut dire [approximativement] « putain de putain ! ».

Ciboire de criss ! © Julie Doucet & L’Association – 1996
Ciboire de criss ! © Julie Doucet & L’Association – 1996

Ciboire de criss ! est ce qui s’apparente à un recueil de nouvelles (écrites dans la fin des 80 – début des années 90). Il s’agit du premier album de Julie Doucet publié en France. Elle y partage ses « rêves illustrés » avec ses chers et tendres lecteurs. Soyez bien assis, le propos est un peu vitriolé et bien loin des canons de beauté. Julie Doucet ne s’attarde pas sur son quotidien, ce dernier ne lui servant qu’à introduire ou à conclure ses étranges voyages oniriques.

L’auteure décrit donc sa vie trépidante dont la principale préoccupation semble être le sexe. Des pénuries de tampax aux sources d’inspiration parfois douteuses, en passant par son appartement qui semble être un capharnaüm sans nom, Julie Doucet se présente pourtant comme quelqu’un d’assez timide et d’introverti. Vu les scènes décrites, on a un peu de mal à y croire… mais admettons. Mais elle est quand même assez peu complexée quand elle parle de ses fantasmes ! Quoiqu’il en soit, l’inconscient de cette jeune femme n’a plus aucune retenue dès lors qu’elle s’est endormie. Elle a là une libido phénoménale comme le témoignent ses rêves érotiques et/ou masturbatoires.

Et si on me coupait les seins, et si j’étais un homme, et qui de « SuperClean Plotte » ou de « Dirty Plotte » est la plus forte ?… Un livre où il est essentiellement question de zizi et de fantasmes.

PictoOKC’est trash aussi bien au niveau narratif que visuel. L’humour est décapant et il n’est même pas questions d’esthétisme graphique (du moins, ça ne rentre pas dans mes critères habituels d’appréciation). Des chewing-gums qui collent aux cheveux, des doigts dans le nez, de la bave… ça pique un peu les yeux mais Ciboire de criss ! se lit quasiment d’une traite !!

La signification de certains mots [rares] n’étant pas évidente, j’ai vadrouillé sur le Net et dégoté Wikébec. Grosse poilade…

La chronique de Mitchul.

Extrait :

« [Un matin] Oh oh j’pense que mon tampax est plein… fuck ! Le moindre mouvement brusque et ça déborde. Ok, c’est un cas de lévitation. CONCENTRATION ! » (Ciboire de criss !).

Ciboire de criss !

One shot

Editeur : L’Association

Collection : Ciboulette

Dessinateur / Scénariste : Julie DOUCET

Dépôt légal : mai 1996

ISBN : 2-909020-63-0

Bulles bulles bulles…

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Ciboire de criss ! © Julie Doucet & L’Association – 1996

Jeanine (Picard)

Jeanine © Matthias Picard & L’Association – 2011
Jeanine © Matthias Picard & L’Association – 2011

« Matthias Picard, alors étudiant, fait la connaissance de sa voisine prostituée, la soixantaine, qui entreprend de lui raconter sa vie. Entre autres exploits de son étrange destinée, elle sauve un militaire de la noyade, puis deux petits Algériens des balles de la police française qui tire sur la foule d’Alger en mars 1962. Après diverses tribulations et une déception amoureuse, Jeanine devient la “plus grande prostituée de Strasbourg”, et participe activement au mouvement politique de reconnaissance du “plus vieux métier du Monde” » (synopsis éditeur).

Jeanine est le fruit d’une rencontre entre deux voisins ; en l’occurrence il s’agit de Matthias Picard – auteur de bande dessinée – et de Jeanine – prostituée. C’est aussi la rencontre entre deux générations, celle d’une femme de 64 ans qui répond à la proposition que lui fait un jeune trentenaire (il a également réalisé Jim Curious) de raconter sa vie en bande dessinée. Atypique !

Les six premiers chapitres de cet album ont été prépubliés dans la Revue Lapin.

De fil en aiguille – et à l’occasion des visites régulières que Matthias Picard rend à sa voisine, le lecteur voit également naître une relation d’amitié entre les deux protagonistes. Matthias Picard n’hésite pas à se mettre en scène et à décrire le déroulement des rencontres. Equipé de son carnet de notes et d’un dictaphone, l’auteur écoute le témoignage de Jeanine. Ce sont des moments conviviaux et spontanés durant lesquels Jeanine va parler de son enfance et expliquer la raison pour laquelle, petit à petit, elle s’est tournée vers la prostitution.

Jeanine est fille d’immigrés italiens, elle est née et a grandi en Algérie. A la fin de l’année 1962, ils s’installent en Normandie. Cet exode contraint Jeanine à quitter un emploi très bien rémunéré dans le secteur de l’Aéronautique. Par la suite, elle ne parviendra jamais à retrouver le même train de vie (et la reconnaissance sociale qui en découlait). C’est vers l’âge de 22 ans qu’elle commence à se prostituer (à cette époque, elle est placeuse dans un cinéma de Lausanne). Initialement, la prostitution lui permettait de soutenir financièrement ses parents, les passes étaient très ponctuelles. Puis, au hasard des rencontres, elle fait la connaissance de Manfred. Leurs sentiments sont réciproques et cette relation affective lui fera prendre la route de Nice, de l’Allemagne et de Strasbourg où elle s’installera définitivement vers 22-23 ans. Les relations professionnelles de Manfred lui permettent de décrocher un boulot de strip-teaseuse et de se créer progressivement son propre réseau professionnel.

A plusieurs reprises, l’auteur sollicite Jeanine afin qu’elle respecte une certaine chronologie dans les faits qu’elle rapporte, mais cette femme se livre avec générosité et raisonne par associations d’idées. Son témoignage est généreux et englobe l’ensemble de sa vie, de l’enfance à sa situation actuelle. De fait, le scénario effectue régulièrement des bonds dans le passé, le présent ou un ailleurs dont Jeanine parle au conditionnel… « Avec des si » Jeanine s’amuse à refaire sa vie et à refaire le monde. On est embarqué dans les souvenirs et les petits riens du quotidien. On navigue dans les réminiscences de l’enfance, découvre ses centres d’intérêts et notamment de son attrait pour les courses hippiques, son parcours professionnel quand elle faisait de la natation en compétition (elle arrêtera les compétitions à l’âge de 36 ans) ou qu’elle était comptable. On ressent également la confiance qui unit l’héroïne à l’homme qui s’investit de plus en plus dans son rôle de biographe.

La lecture est entraînante malgré ce dessin un peu crade et cagneux. Les illustrations semblent jetées sur chaque planche malgré une composition assez structurée de la page. Le texte des voix-off est écrit en majuscules tandis que l’écriture cursive des dialogues donne un côté enfantin assez surprenant en début de lecture. Cette écriture m’a finalement permis d’imaginer (et de matérialiser) des timbres de voix propres à chaque interlocuteur… ce qui est bon signe lorsqu’on parvient, en tant que lecteur, à matérialiser et investir à ce point le récit. Le trait est épais et rond, il donne un petit côté amusé au récit qui n’est pas pour déplaire et qui colle très bien à la personnalité de Jeanine.

Aujourd’hui, Jeanine a aux alentours de 70 ans. Sa vie l’a contrainte à refaire sa vie plusieurs fois mais son témoignage ne se remplit jamais d’amertume. Sa fierté reste le combat qu’elle a mené dans les années 1970 lorsqu’elle est montée au créneau pour défendre la cause et les droits des prostituées lors des premières Assises de la Prostitution. Elle est enfin l’une des fondatrices de MACADAM aux côtés de Griselidis Real et Merry de Paris.

PictoOKLe coup de crayon est plein de vie, à l’instar de Jeanine qui semble prendre la vie du bon côté. J’ai lu cet album il y a quelques semaines déjà mais j’en garde un souvenir assez net et la satisfaction d’avoir découvert la vie et le quotidien d’une femme de caractère, qui a le courage de ses opinions et dont la vie a croisé plusieurs fois des temps forts de l’Histoire.

Une lecture que je partage avec Mango à l’occasion de ce mercredi BD

Logo BD Mango Noir

Les chroniques d’OliV, Yvan et Enna.

La chronique vidéo de Pénélope Bagieu.

Du côté des challenges :

Petit Bac 2013 / Prénom : Jeanine

Petit Bac 2013
Petit Bac 2013

Jeanine

One shot

Editeur : L’Association

Dessinateur / Scénariste : Matthias PICARD

Dépôt légal : janvier 2011

ISBN : 978-2-84414-423-2

Bulles bulles bulles…

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Jeanine © Matthias Picard & L’Association – 2011

Lapinot et les carottes de Patagonie (Trondheim)

Marque page

« Tout a commencé à une réunion de l’Association en 1990 où je vois les premières planches du Galérien de Stanislas. Leur gabarit simple et constant de trois cases sur quatre ainsi que leur côté feuilletonesque et improvisé me donne une envie jalouse de faire pareil. Seulement, je ne sais pas dessiner.

Alors je me suis dit qu’on n’allait pas s’embêter pour si peu, que je pouvais toujours faire deux ou trois cases et qu’on verrait bien. Donc j’attaque avec un trait bien gras, histoire de cacher mes défauts. Et Pof, un meurtre et une action qu’on prend en cours de route. Puis vient le personnage central que je nomme Lapinot, pour embêter J.C. Menu avec son Lapot. Je me mets alors à faire de l’animalier (sans doute influencé par mon début de collaboration avec J.P. Duffour – Gare centrale –  ainsi que par mes lectures enfantines de Carl Barks – Picsou – et de Floyd Gottfredson – Mickey -). Me voilà alors avec la première page entre les mains et je me dis que ce serait amusant de continuer comme ça à improviser une histoire sans faire de crayonnés sur au moins… euh… mettons 500 pages. Alors je les ai faites.

L’histoire s’est déroulée sous mes yeux, les personnages agissant à leur guise, tirant la couverture les uns et les autres. Mon seul rôle ne constituait plus qu’à organiser ce chaos.

Mais en fait, comme on peut le voir, je n’ai pas fait grand-chose » (Avant-propos de l’album).

Prenons donc cet album comme un défi que s’est lancé Trondheim : en partant de « presque rien », le challenge est de développer un récit spontané en 500 pages. Lewis Trondheim a toujours dit qu’avant de faire Lapinot et les carottes de Patagonie, il ne savait pas dessiner. Pourtant, à l’époque, il avait déjà réalisé quelques dessins de-ci de-là dans ACCI H3319. Passons ce détail qui apporte peu d’eau au moulin d’autant que lorsqu’on débute la lecture de Lapinot, la maladresse du dessin saute aux yeux. L’auteur nous avait déjà mis en garde dans sa préface en disant j’attaque avec un trait bien gras, histoire de cacher mes défauts. Le trait biscornu et tremblotant restera tel quel sur tout l’album cependant 1/ on part si vite dans le scénario que cela ne gêne jamais la lecture et 2/ on voit malgré tout la progression tout au long de l’album. En comparant la première et la dernière planche, on peut rapidement constater que le trait s’est affiné et a gagné en efficacité (rendu du mouvement, des  perspectives…).

Le lecteur est donc face à un livre incroyable né d’une démarche expérimentale. Cela peut être vu comme un exercice de mise en jambe visant à « privilégier des solutions d’efficacité graphique et de se concentrer sur l’histoire à raconter » (pour reprendre les propos de David Turgeon dans son article dédié aux « Carottes » sur du9). Personnellement, je me suis laissée guider par mon plaisir plutôt que d’extrapoler sur les intentions de l’auteur. De plus, la contrainte est forte : 500 pages construites avec une mise en page prédéfinie (un gaufrier de trois cases sur quatre). Avant de m’embarquer dans la lecture, j’avais peur que cette découpe redondante crée de la lassitude mais là encore, le fait d’être prise par l’histoire, ses rebondissements et ses personnages haut en couleur a eu raison de mes appréhensions.

Mais de quoi est-il question ?

Lapinot et les carottes de Patagonie
© Lewis Trondheim & L’Association – 1992

Notre héros, Lapinot, est naïf, immature, imprévisible et foncièrement bon. Trondheim va utiliser ce trait de personnalité et le mettre au service de son récit. Et si ce dernier peut disposer d’un aussi grand nombre de retournements de situation, cela est en grande partie dû à l’insouciance de notre Lapinot.

Tout part d’une coïncidence farfelue : un inconnu est appelé pour une mission. Il possède un coffre qui contient des carottes magiques mais avant de partir, il doit mettre le coffre en sécurité. Il demande donc à Lapinot s’il peut garder son coffre jusqu’à son retour. Lapinot l’aurait sagement conservé chez lui – en continuant de vivre tranquillement et de rêver qu’un jour, il pourra voler – mais c’était sans compter l’intervention de Lemacheur (un trèèèès méchant qui a une dent contre Lapinot). Avec ses pouvoirs de sorcier, Lemacheur a observé la transaction de loin et une idée diabolique a germé dans son esprit. Il s’est mis en tête de manipuler Lapinot. Après avoir changé d’apparence, il se présente à Lapinot et lui dit que celui qui mange une carotte de Patagonie acquiert le pouvoir de voler ; il lui dit aussi que les carottes magiques du coffre viennent de Patagonie. Mais Lapinot est intègre ! Il décide donc d’aller demander des carottes l’Ambassade de Patagonie. Contre toute attente, cette décision ravit Lemacheur car la route est longue jusqu’à l’Ambassade. Et comme Lapinot va entreprendre seul ce voyage (de plusieurs jours), cela laissera tout loisir à Lemacheur pour tomber sur le poil du rongeur… et l’occire (pourquoi ??? parce que tous les bons sentiments de Lapinot lui font horreur !!). Mais bien sûr, c’est sans compter quelques aléas qui empêcheront le gentil et le méchant d’atteindre leurs objectifs respectifs…

Ce monde anthropomorphique est un terrain de jeu idéal pour Trondheim. Ponctuellement, durant la lecture, j’ai eu l’impression que l’orientation prise par l’auteur menait à une impasse puis, d’un coup de crayon, il invente un retournement de situation loufoque qui relance son récit. La pilule n’est pas difficile à avaler pour le lecteur, la lecture reste fluide et divertissante de bout en bout. Trondheim y utilise les ficelles de plusieurs genres narratifs. On passe ainsi rapidement sur la simple tranche de vie pour entrer dans le thriller, puis on s’embarque vers une épopée au rythme soutenu avant de finalement tomber dans de l’héroïc-fantasy pleine de fraicheur.

Ironie du sort puisque le glas des 500 pages nous permet certes d’avoir la satisfaction de savoir que Lapinot accède enfin à sa quête personnelle… ou presque… mais si on découvre la fin (très ouverte) de la petite histoire, cela ne nous permet pas d’accéder au dénouement de la Grande quête qui s’était engagée et avait imposé nombre de péripéties à Lapinot… et nombre de frustrations aussi. On verra donc ce personnage tantôt placide et benêt, tantôt en train de frôler la crise d’hystérie, voire la folie.

Lapinot nous fera également voyager entre rêve et réalité,
les deux mondes se complétant à merveille.

Au total, le lecteur côtoie une bonne soixantaine de personnages. Une quinzaine de malheureux connaissent une mort soudaine (mais il n’y a pas, ici, d’apanage de la violence). Une poignée de personnages cherchent plus ou moins à tirer la couverture vers eux ; ceux-ci constituent en partie le vivier d’environ 25 personnages qui apparaissent régulièrement dans l’histoire (ils disparaissent puis reviennent sur le devant de la scène etc) et alimentent ainsi l’intrigue principale. Il y a deux « camps » principaux. Aux côtés de Lapinot, on compte Scanlan (ancien gourou et ancien disciple de Lemacheur qui a retourné sa veste), Le Commandant (agent municipal qui a reçu l’ordre de protéger Lapinot malgré la haine qu’il lui voue), Mister Weird (apprenti Mage, personnage pour lequel je me pose la question de savoir s’il ne joue pas double jeu et cacherait sa véritable identité), Le Mage (doté de nombreux pouvoirs : magicien, prescient…) qui combat les forces du mal, Kox (crocodile truand, voyou aux ambitions obscures, personnage vénal), KuiKui et Monsieur Simon (deux oiseaux qui tentent d’anticiper les catastrophes, et de réparer les pots cassés), Miss Mirabelle (petite (?) amie de Lapinot)… Dans le camp des méchants : Ghoran (le maître de Lemacheur), Miss Morfleen et son prêtre Surki, Mortek et Krafter (missionnés pour tuer Lapinot)…

Une lecture que je partage avec Mango à l’occasion de ce mercredi BD

Allez découvrir les lectures des autres lecteurs !

Ce récit, en apparence décousu, offre beaucoup de plaisir à son lecteur.

On y trouve des gentils, des méchants, des drôles, des idiots, des élus, des religieux, des innocents, des membres de gangs ou de milices, des flics infiltrés, véreux ou parvenus, des courageux, des téméraires… l’écriture de cet album pétille et fait preuve d’ingéniosité. L’auteur a profité de nombreux « coups de chance » car certaines orientations narratives étaient risquées. Les dialogues dérapent dans tous les sens, certains passages se concluent parfois de manière saugrenue mais ils servent le comique de situation.

On assiste également à la quête identitaire de ce sympathique Lapinot. Quant au fait de savoir si Lapinot et les carottes de Patagonie est l’ouvrage initiatique de Trondheim au dessin ? Je réponds par l’affirmative.

Dans cet ouvrage, on voit également apparaitre sous le masque d’oiseau qu’il utilise régulièrement dans son œuvre autobiographique des Petits riens ; ainsi, il apparait dans Lapinot à la page 430 avec un personnage qui se fait appeler Le spécialiste et qui donne un coup de recadrage à l’histoire qui s’éparpille (et je me demande aussi si Kawan, qui apparait à la page 380, n’est pas une autre tentative d’intrusion de l’auteur dans l’univers de Lapinot afin de recadrer un peu l’intrigue).

Roaarrr ChallengeLewis Trondheim, en plus d’être un auteur prolifique, est également Directeur de la Collection Shampooing chez Delcourt et Grand Prix de la Ville d’Angoulême en 2006. La série Lapinot, que Trondheim a poursuivit par la suite mais qui ne prolonge pas ce récit, a été récompensée du Prix de la série à Angoulême en 2005.

Pour en découvrir davantage : la page Wikipedia sur l’anthropomorphisme de Trondheim et l’univers de Lapinot sur pastis.org.

Les chroniques : de pastis.org, Nico, David.

Lapinot et les carottes de Patagonie

Challenge Petit Bac
Catégorie Végétal

Récit complet

Éditeur : L’Association

Collection : Ciboulette

Dessinateur / Scénariste : Lewis TRONDHEIM

Dépôt légal : décembre 1992

ISBN : 978-2-909020-45-7

Bulles bulles bulles…

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Lapinot et les carottes de Patagonie © Lewis Trondheim & L’Association – 1992