Chroniks Expresss #29

Pour atteindre le bout de ce mois hyper-speed, je me suis octroyée une pause. J’ai levé le pied sur les lectures… et mis le point mort sur les chroniques. Reprise en douceur avec une présentation rapide des ouvrages qui m’ont accompagnée en décembre.

Bandes dessinées & Albums : Cœur glacé (G. Dal & J. De Moor ; Ed. Le Lombard, 2014), La Vie à deux (G. Dal & J. De Moor ; Ed. Le Lombard, 2016), -20% sur l’esprit de la forêt (Fabcaro ; Ed. 6 Pieds sous terre, 2016), Hélios (E. Chaize ; Ed. 2024, 2016), Tête de Mule (O. Torseter : La Joie de Lire, 2016).

Jeunesse : La Vie des mini-héros (O. Tallec ; Ed. Actes Sud junior, 2016).

Romans : Les Grands (S. Prudhomme ; Ed. Gallimard, 2016), Pas assez pour faire une femme (J. Benameur ; Ed. Actes Sud, 2015), Le Garçon (M. Malte ; Ed. Zulma, 2016).

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Bandes dessinées

 

Dal - De Moor © Le Lombard - 2014
Dal – De Moor © Le Lombard – 2014

Il a la trentaine et une vie de couple qui connaît des hauts et des bas mais dans l’ensemble, ils ont trouvé leur équilibre. Il a un travail prenant au service Relations Presse d’un grand groupe.

Pourtant, son inconscient ressent tout autre chose. Il se sent seul bien qu’entouré d’amis et est taciturne. Ses pensées morbides l’envahissent, la mort est devenue une pensée quasi permanente. Il ne trouve pas de sens à la vie et pour apaiser ses angoisses, il est suivi pas un psychiatre en thérapie.

Les deux facettes de sa personnalité prennent le relais. Un passage pour le côté lumineux, un passage pour son côté sombre. Il vit sur un fil tel un équilibriste, il tente de trouver du sens à sa vie et un sens à l’humanité. Finalement, cet homme a tout pour être heureux… en apparence. A l’intérieur de lui gronde un mal-être important et rien de ce qui se présente à lui n’est en mesure de l’aider à trouver les réponses à ses questions.

Le pitch m’a tentée. J’imaginais un scénario bien monté pourtant, cet album se lit de façon linéaire. Il reprend de nombreux constats maintes et maintes fois formulés. Une lecture qui passe et qui assomme. Un narrateur qui a finalement peu de choses à dire, à penser. On doute qu’il parvienne un jour à assumer ses opinions.

pictobofLa fin tombe comme un couperet… c’est finalement le seul passage qui interpelle réellement le lecteur.

 

Dal - De Moor © Le Lombard - 2016
Dal – De Moor © Le Lombard – 2016

« Qu’est-ce que l’amour ? Peut-on vivre en couple aujourd’hui ? Qui croit encore à la vie à deux ? Johan De Moor et Gilles Dal nous livrent leur vision brillante, déstabilisante et loufoque sur ce sujet universel. » (synopsis éditeur)

C’est cet article du Monde qui m’a permis de repérer ce titre (au passage, vu les similitudes entre la couverture de cet ouvrage et « Cœur glacé », je me suis dit qu’il y avait peut-être un lien entre les deux). On retrouve le même postulat de départ que dans l’album précédent : le narrateur trouve la vie absurde. Il retourne ses opinions dans tous les sens pour tenter d’entrapercevoir une vérité à laquelle il pourrait adhérer pour aller mieux.  Quoi que, s’il est un concept qui met tout le monde d’accord, c’est bien celui de l’Amour. A n’importe quel moment de sa vie, un homme peut être englué dans la pire des situations ou transcendé par une joie intense, l’Amour viendra dans un cas comme dans l’autre transcender celui qui ressent ce sentiment et lui permettre de donner du sens à ce qu’il vit.

Graphiquement, le travail de Johan De Moor est beaucoup plus abouti. On retrouve le même angle d’attaque : des pages où fourmillent des illustrations contenant un double degré de lecture. Dans cette narration à deux vitesses, on saisit vite le cynisme des propos de Gilles Dal. Il décortique le sentiment amoureux et le passe au scanner des représentations sociales. La culture, les valeurs qu’on nous inculque en grandissant…

La question, au fond, est la suivante : d’où vient cette culture dans laquelle nous baignons ? On l’attribue souvent au cynisme mercantile, à ce capitalisme qui serait prêt à tout pour vendre. L’idée est la suivante : le système créerait l’instabilité amoureuse et tous les rituels qui vont avec pour faire tourner la machine économique. Mais ce raisonnement est un brin paranoïaque, car pour un peu, il reviendrait à prétendre que le système a créé le froid pour vendre des radiateurs ou a créé la nuit pour vendre des matelas.

Décortiquer, examiner à la loupe les penchants de chacun pour au final en arriver à une conclusion assez logique sur le couple : l’échange est la condition sine-qua-none de la relation. Cet ouvrage m’a fait penser à une sorte de documentaire dans lequel convergeraient différents points de vue : économique, philosophique, psychanalytique… Les auteurs semblent faire un procès d’intention amusé à l’encontre du sentiment amoureux. Au final… malgré le ton décalé, c’est un peu plombant.

pictobofUn livre auquel je n’ai pas accroché. L’ambiance graphique – plutôt expérimentale – fini par écœurer. Un album qui poursuit logiquement la réflexion de « Cœur glacé ».

 

Fabcaro © 6 Pieds sous terre - 2016
Fabcaro © 6 Pieds sous terre – 2016

« Un cowboy recherché dans tout le Far-West pour avoir imité Jean-Pierre Bacri. Des playmobils. Un auteur de bande dessinée qui va manger chez une tante qu’il n’a pas vue depuis quinze ans. Un débat littéraire. Quelqu’un qui est gravement malade. Des indiens. Des poursuites à cheval sans cheval. Une histoire d’amour entre Huguette et l’étron. Des cartes de catch. La sagesse d’un grand chef. Un supermarché » (synopsis éditeur).

Réédition d’un ouvrage paru en 2011 et qui était épuisé chez l’éditeur. Fabcaro se joue, se moque, critique cynique et qui fait mouche de la société. On se perd entre présent et imaginaire. Qu’est-ce qui est réel ? Qu’est-ce qui est imaginaire ? Est-ce ce cowboy déjanté qui rêve d’une société absurde telle que nous la connaissons, perdue entre consumérisme et débats politiques stériles ? Est-ce cet auteur happé par son inspiration et qui s’identifie à ce cowboy décalé qui « se tape sur la fesse plus fort que nous » ? Qui parodie qui dans ces scénettes qui s’enchaînent au point de nous faire perdre la tête ?

-20% sur l’esprit de la forêt - Fabcaro © 6 Pieds sous terre - 2016
-20% sur l’esprit de la forêt – Fabcaro © 6 Pieds sous terre – 2016

Un album drôle mais décousu. Une succession de gags qui ont du potentiel mais qui s’arrêtent vite, trop vite… la plupart font irruption de façon saugrenue. Un album drôle mais que je n’ai pas été en mesure de lire d’une traite. Quarante-six petites pages qui font réfléchir mais que l’on prend, que l’on repose, que l’on reprend… difficile d’en voir le bout. Un ouvrage où imaginaire et réel se mélangent. Des allers-retours incessants entre un western loufoque et un univers réaliste ubuesque. Un truc où la fiction s’emmêle les pinceaux avec la vie de l’auteur. Qui raconte quoi ? Impossible d’en avoir la certitude mais comme à son habitude, Fabcaro se moque, critique et tire à vue sur les idées préconçues et les grandes aberrations de notre société.

PictomouiÇa pique et ça gratte à souhait, ça jette de l’huile sur le feu et pourtant, je sors déçue de cette lecture.

 

Chaize © Editions 2024 - 2016
Chaize © Editions 2024 – 2016

« Un soir lointain, le soleil fige sa course et se pose sur l’horizon. Plongé dans un crépuscule sans fin, le Royaume décline et désespère.

Un jour, un voyageur se présente à la Cour ; il persuade le Roi d’aller jusqu’au Soleil pour le prier de reprendre son cycle. Alors, le Roi se met en route, à la tête d’une longue procession. Page après page, ils se heurtent à des obstacles qui réduisent le nombre des pénitents, et seuls sept d’entre eux atteindront finalement le sommet où repose Helios… » (synopsis éditeur).

Je ne connaissais pas le travail de cet artiste jusqu’à ce que le festival BD de Colomiers ne lui consacre (cette année) une exposition.

Bijou. Voyage silencieux dans cet album où tout se devine, tout se comprend grâce à l’observation. Monde merveilleux, nouveau, magique, triste, captivant, inquiétant. La première lecture est semblable à une exploration. On scrute davantage les personnages avant de remarquer les détails des paysages qu’ils traversent. Faune et flore sont gigantesques comparés à eux. Puis, en fin d’album, l’auteur fait les présentations. Chacun de ses petits personnages a un nom voire une fonction. Alors fort de cette connaissance, on reprend la lecture… on repart une nouvelle fois.

Hélios - Chaize © Editions 2024 - 2016
Hélios – Chaize © Editions 2024 – 2016

En double page, les illustrations d’Etienne Chaize qu’on ne se lasse pas de regarder, de scruter. On y revient sans cesse. On cherche le personnage que l’on avait aperçu précédemment : où est-il ? que fait-il ? qu’est-il devenu ? L’album est court mais le dépaysement est grand.

PictoOKJe vous recommande cet ouvrage.

 

Torseter © La Joie de Lire - 2016
Torseter © La Joie de Lire – 2016

Tête de mule est le septième et dernier fils d’un roi. Ce roi refuse de vivre seul, il est incapable de se séparer de tous ses fils en même temps, « l’un d’entre eux devait toujours rester avec lui ». Mais un jour, les six frères de Tête de mule sont partis ensemble ; ils espéraient chacun trouver une épouse. Tête de mule quant à lui devait rester au château pour tenir compagnie à son père. Ce dernier demanda également à ses aînés de trouver une femme à leur plus jeune frère.

Les frères finirent par trouver un château où vivaient six princesses. Ils les demandèrent en mariage. Sur le chemin du retour, les six couples croisèrent un troll qui les changea en pierre. Apprenant cela, Tête de mule supplia son père de le laisser partir. A contrecœur, le roi accepta et Tête de mule partit secourir ses frères.

« Tête de mule » est un conte. Il en reprend les rouages, les codes, la poésie, la magie. Tête de mule est un héros… mais il a ceci de particulier qu’il est le parfait portrait de l’anti-héros : il n’a pas la force pour déplacer une montagne, sa monture est un vieux canasson qui fait la moue quand on lui parle d’aventure, il ne part pas combattre de dragon mais le hasard placera pourtant sur sa route une princesse à délivrer.

Øyvind Torseter, auteur norvégien, s’amuse et fait de drôles de farces à son personnage. Il le malmène et l’oblige à faire appel à la ruse pour déjouer les pièges.

Ouvrage original face auquel je suis pourtant restée spectatrice. Lu d’une traite sans pour autant ressentir la moindre inquiétude pour le personnage. Conte moderne qui m’a dérangée par son rythme et ses rebondissements. Graphisme qui m’a gênée : pourquoi les femmes sont-elles représentées avec tous les attributs de la féminité (sans aucune vulgarité) et les hommes sont-ils des personnages anthropomorphes ? Le trait enfantin nous trompe, nous dupe. Je crois qu’il me faudra prendre un peu de recul avant d’en comprendre les finesses…

J’avais repéré ce titre chez Noukette et puis… Noukette s’est transformée en mère Nawel et m’a offert cet OVNI. Lisez sa chronique !

Pour les curieux, la fiche de l’ouvrage sur le site de l’éditeur.

 

Jeunesse

 

Tallec © Actes Sud Junior - 2016
Tallec © Actes Sud Junior – 2016

Grandir. Apprendre. Qu’est-ce que la vie au final et qu’est-ce qui fait son sel ? Qu’est-ce qui fait que l’on est unique ? Pourquoi les autres sont fiers de nous alors que l’on a l’impression de faire des choses si banales ?

Olivier Tallec pose un regard tendre et amusé sur l’enfant et son environnement. L’enfant, ce petit-être innocent et souvent naïf qui perçoit la réalité à sa façon… Petit humain qui apprend chaque jour et nous montre avec franchise que le monde des adultes est trop souvent alambiqué. Petit bout d’homme que l’on tire généralement de son monde imaginaire pour lui demander de ranger, d’écouter, de partager…

PictoOKL’enfant est ce petit-héros. Ce qui nous apparaît être un petit progrès est généralement une grande étape pour lui. Un livre pour faire rire les petits et titiller les grands qui ont malheureusement oubliés leur part d’enfance. Un album jeunesse découvert grâce à Noukette.

La fiche de l’album sur le site d’Actes Sud Junior.

 

Romans

 

Prudhomme © Gallimard - 2016
Prudhomme © Gallimard – 2016

« Guinée-Bissau, 2012. Guitariste d’un groupe fameux de la fin des années 1970, Couto vit désormais d’expédients. Alors qu’un coup d’État se prépare, il apprend la mort de Dulce, la chanteuse du groupe, qui fut aussi son premier amour. Le soir tombe sur la capitale, les rues bruissent, Couto marche, va de bar en terrasse, d’un ami à l’autre. Dans ses pensées trente ans défilent, souvenirs d’une femme aimée, de la guérilla contre les Portugais, mais aussi des années fastes d’un groupe qui joua aux quatre coins du monde une musique neuve, portée par l’élan et la fierté d’un pays. Au cœur de la ville où hommes et femmes continuent de s’affairer, indifférents aux premiers coups de feu qui éclatent, Couto et d’autres anciens du groupe ont rendez-vous : c’est soir de concert au Chiringuitó. » (synopsis éditeur).

Couto est un personnage inventé. C’est avec lui que le lecteur va découvrir le parcours d’un groupe de musiciens qui a bel et bien existé (Le Mama Djombo) et les événements qu’a traversés la Guinée-Bissau depuis les années 1970 (dictature, coup d’état, nouvelle dictature, soulèvement de la jeunesse bissau-guinéenne…). Toute une histoire, tout un récit. Enrichissant.

Mais la découverte tient avant tout de ce premier contact avec une plume, celle de Sylvain Prudhomme. Atypique. Une écriture qui claque, qui vibre, qui ne lâche rien puis, dans une même phrase, une écriture qui s’adoucit, caresse, réconforte. Une écriture tonique que l’on entendrait presque respirer. Une écriture qui colle à la semelle de son personnage, Couto, un homme d’âge mûr qui a déjà bien roulé sa bosse. Avec lui, on observe le cœur des événements : le passé d’une nation qui a conduit nombre d’hommes à fuir le pays, le bouillonnement qu’elle vit dans les années 2010. Il est aussi question de musique, de passion, d’un groupe qui rencontre son public, d’un groupe qui se laisse porter par le succès, éternelle surprise d’entendre une salle pleine à craquer scander le nom de chaque musicien. Et puis la gloire s’en est allée comme elle est venue ; elle n’a laissé aucune amertume. Ce qui a été vécu l’a été pleinement, sans regrets… ils ont engrangés les souvenirs pour des décennies. « Les Grands », c’est ainsi que la nouvelle vague de musiciens locaux appellent respectueusement cette génération d’artistes qui a prouvé que tout était possible, que la musique de Guinée-Bissau n’a pas de frontières.

PictoOKTrès belle découverte que je dois à Framboise !! ❤

 

Benameur © Actes Sud - 2015
Benameur © Actes Sud – 2015

« Quand Judith rencontre Alain, elle découvre à la fois l’amour et la conscience politique. Cette jeune fille qui a grandi en oubliant qu’elle avait un corps est parvenue de haute lutte à quitter une famille soumise à la tyrannie du père pour étudier à la ville. Alain est un meneur, il a du charisme et parle bien, il a fait Mai 68. Si elle l’aime immédiatement, c’est pour cela : les idées auxquelles il croit, qu’il défend et diffuse, qui donnent un sens au monde.
Bref et intense, ce récit est celui d’une métamorphose : portée par l’amour qu’elle donne et reçoit, Judith se découvre un corps, une voix, des opinions, des rêves. L’entrée dans le monde de la littérature, de la pensée, de l’action politique lui ouvre un chemin de liberté. Jusqu’où ? » (synopsis éditeur).

Jeanne Benameur peint une nouvelle fois le portrait d’un personnage égaré, en proie au doute. Au centre du récit, une jeune femme raconte la période qui marqua un tournant dans sa vie, celle où des décisions importantes doivent être prises. La romancière nous la présente comme un personnage solitaire qui progressivement, va s’ouvrir aux autres et apprendre à leur faire confiance. Elle se découvre, elle lâche doucement la main de l’enfant et devient une femme capable d’accepter ses forces comme ses points faibles.

PictoOKLa plume de Jeanne Benameur nous emporte dans un tourbillon de vie. Le combat entreprit par son héroïne, les doutes qui l’assaillent et la force qu’elle tire de sa propre expérience donnent du rythme à ce récit. L’ouvrage se lit vite (96 pages) pourtant, on a le temps d’investir cette héroïne des temps modernes. En toile de fond, le mouvement étudiant post-68 sert de décor à ce récit.

La chronique de Noukette.

 

Malte © Editions Zulma - 2016
Malte © Editions Zulma – 2016

Il vient de nulle part, d’une cabane dans la forêt où il a vécu durant son enfance avec sa mère. Enfant presque sauvage, enfant qui a grandi dans le silence, enfant à qui sa mère n’a rien appris si ce n’est à survivre dans la nature. Lorsqu’elle meurt, le garçon quitte le nid et part découvrir le monde.

Son chemin est fait de haltes. La première, il la passera dans un hameau de quelques âmes. Garçon de ferme, c’est l’étranger que l’on a fini par accepter. Il sortait à peine de l’enfance. Lorsqu’il quittera ce lieu, il aura appris à travailler la terre, il se sera familiariser avec le langage, avec la pensée, avec la religion et les traditions. Pourtant, toute sa vie il restera quasi mutique. Lorsqu’il quitte le hameau, il est adolescent. Puis il rencontrera Brabeck « l’ogre des Carpates ». Cet homme le prendra à son tour sous son aile et se chargera d’une autre partie de son éducation. Puis, nouvelle séparation, nouvelle perte… nouveau deuil et le Garçon reprend sa route, au hasard des croisements de sentiers, au hasard des caprices de la vie. Au détour d’un virage, c’est la vie d’Emma qu’il heurte. Celle-ci le recueillera inconscient, le soignera puis en fera son frère, son confident… son amant. La Première Guerre Mondiale obligera ces deux âmes sœurs à se séparer, du moins physiquement. Autre ambiance, autres rapports, autres enjeux. Le Garçon est jeté malgré lui dans l’horreur, retour à la vie sauvage. Son allié est son instinct.

Un récit bouleversant, prenant, fascinant. Le Garçon, être fictif et mutique qui se nourrit d’air, d’amour, de musique. Enfant parmi les adultes, il semble être à la merci du moindre souffle de vent qui passe, tributaire des autres pour survivre, il passe sa vie à s’adapter. Il s’adapte à la vie sauvage, à la vie des tranchées, à la vie de bohème, à la vie des salons parisiens… Caméléon parmi les hommes, il scrute et observe. Son silence est une énigme, à la fois carapace et prison, c’est à la fois son identité, sa force et ce qui le conduit à sa propre perte.

Le Garçon, c’est un concentré d’émotions à l’état brut. Le Garçon c’est celui qui, sans le demander, invite ceux qui le côtoient à se montrer tels qu’ils sont, sans artifices, sans mensonges. Le Garçon, c’est cet être nu qui demande à ce qu’on l’aide à grandir, c’est celui qui reçoit, qui progresse mais qui a besoin du regard de l’autre pour utiliser à bon escient son expérience. Le Garçon, c’est l’enfant permanent, l’innocence, la beauté, la force.

PictoOKPictoOKCe roman de Marcus Malte, c’est une expérience à faire. C’est un récit intemporel. C’est l’histoire de l’homme, de la Guerre, de l’Amour, de la Littérature, de l’Amitié… C’est un livre que l’on a envie d’engouffrer pour en connaître le dénouement… c’est un livre que l’on ne veut pas terminer parce qu’on s’y sent bien. C’est un livre que l’on referme à des heures tardives… C’est un roman incroyable. C’est un coup de cœur.

Salto (Bellido & Vanistendael)

Bellido – Vanistendael © Le Lombard – 2016
Bellido – Vanistendael © Le Lombard – 2016

Un pendentif de Saint Jude autour du coup, une arme de poing sur la table de chevet, Miguel se réveille doucement. Comme chaque matin, après sa douche, il prend son premier café de la journée, sa première cigarette et part rejoindre Rose, sa co-équipière. Puis, ils iront chercher Javier, un maire d’une commune de Navarre menacé par l’E.T.A. et assureront sa protection jusqu’au soir. Il rentre très tard, se glisse comme un ombre dans son lit… et la même journée que la veille recommence. Sa femme l’a quitté, il voit ses enfants au petit bonheur la chance, quand les missions de protection rapprochée lui laissent le temps de passer quelques heures avec eux.

Pourtant, rien ne prédisposant Miguel à devenir garde du corps. Foncièrement pacifique, cet ancien marchand de bonbons ambulants n’avait jamais tenu d’arme en main. Originaire d’Andalousie, Miguel était heureux : une femme, des enfants, des amis sur qui compter, une vie agréable et insouciante. Certes, les fins de mois étaient compliquées, les traites non payées s’accumulaient. Et puis ce projet d’écrire un livre qui n’avançait pas. C’est en entendant un journaliste commenter un attentat de l’E.T.A. au journal télévisé que l’idée de devenir garde du corps privé commence à germer. Miguel se dit qu’il trouverait-là un vivier d’histoires à raconter. Et puis c’est plutôt bien payé.

En août 2007, sa décision est prise. Avec sa famille, ils quittent le sud de l’Espagne et s’installent à Pampelune. Il devient Mikel, un garde du corps chargé de protéger des personnalités menacées par l’E.T.A., un « chien » comme disent les gens du coin. Mikel était à mille lieues d’imaginer à quel point sa vie allait changer.

Salto – Bellido – Vanistendael © Le Lombard – 2016
Salto – Bellido – Vanistendael © Le Lombard – 2016

« Salto – L’histoire d’un marchand de bonbons qui disparut sous la pluie » est le premier roman graphique de Mark Bellido qui soit traduit en français. Touche-à-tout, sa biographie en fin d’album fait penser à un homme multi-facette : « Pour certains, c’est un photojournaliste de guerre, pour les autorités espagnoles, un militant politique, mais en réalité, c’est juste un conteur de mensonges qui utilise des images et des mots. À la recherche d’histoires, et armé d’un appareil-photo, il a vécu des guerres et quelques nuits en prison. Pendant quatre ans, il a protégé des politiciens basques menacés par l’ETA. Il vit tout ce qu’il écrit. Son nom est Mark Bellido, mais cela est aussi un mensonge… » (extrait de la biographie de l’auteur).

Salto – Bellido – Vanistendael © Le Lombard – 2016
Salto – Bellido – Vanistendael © Le Lombard – 2016

Autobiographie ? Autofiction ? Fiction ? Je ne suis pas en mesure de le dire en revanche, ce qui est plus simple à décrire, c’est l’effet que procure cette lecture. Le scénario propose quelques repères temporels, principalement en lien avec des attentats perpétrés par l’E.T.A. Pour autant, Mark Bellido ne s’attarde pas sur le contexte socio-politique de l’Espagne. Il ne décrit ni ne juge l’organisation indépendantiste dont il tente de contrer les actions. Le personnage principal est le narrateur. Il décrit souvent avec humour, parfois avec dépit, son quotidien de garde du corps. On comprend vite qu’il a dû tirer un trait sur sa vie de famille… que son nouveau boulot ne laisse aucune place à la vie privée.

Salto – Bellido – Vanistendael © Le Lombard – 2016
Salto – Bellido – Vanistendael © Le Lombard – 2016

Ses journées se suivent et se ressemblent : du lever au coucher, de l’heure à laquelle il passe chercher le politique à protéger avec sa coéquipière, l’heure à laquelle ils le déposent à son bureau, l’heure à laquelle il fait sa pause, mange, se balade… Les scènes se passent majoritairement en plein air ou dans l’habitacle d’un véhicule. Peu de personnages sont amenés à intervenir. Et même si l’emploi du temps est assez ritualisé, le lecteur ne ressent pas de lassitude, il n’y a pas de redondances, peu de redites. Les pages filent, le récit se déplie dans une parfaite alternance entre des passages narrés et des passages silencieux et pourtant lourds de sens. On voit le personnage principal changer, il s’adapte à son environnement professionnel. Au début très naïf et totalement inexpérimenté, il va peu à peu prendre de l’assurance, faire preuve de capacités d’anticipation et d’analyse de situation, il devient plus réactif, moins tétanisé par le danger.

Salto – Bellido – Vanistendael © Le Lombard – 2016
Salto – Bellido – Vanistendael © Le Lombard – 2016

Les pastels gras et le pinceau de Judith Vanistendael (« La jeune fille et le nègre », « David, les femmes et la mort ») font mouche. Elle développe deux ambiances très distinctes qui parlent d’elles-mêmes. Elle pose en abondance des couleurs chaleureuses à la vie passée de Miguel, celle où il était encore un marchand de bonbons sympathique, un père de famille attentif, un mari attentionné, un ami que l’on a plaisir à retrouver. Le dessin est très libre sur ces passages. On y voit un personnage décontracté, maladroit parfois, drôle… qui n’hésite pas à faire le clown. Et puis, il y a l’autre facette de cet homme. Pour illustrer Mikel, la dessinatrice se saisit de pastels gris, bleus délavés, noirs et quelques rouges… Et comme le soleil de l’Andalousie s’est effacé derrière la pluie de la Navarre, l’ambiance est brumeuse, humide… le personnage est statique, son visage est impassible, seul ses propos contiennent une certaine ironie qui montre l’importance de relativiser ce qui se passe.

PictoOKUn album intéressant que je vous recommande.

Les chroniques de Mike Léonard, Eric Guillaud et Jean-Laurent Truc.

Lire un extrait de l’album sur Le Monde.fr.

Extraits :

« Tuer est simple. Entre la vie et la mort il n’y a pas de ligne de démarcation. C’est juste un point, un point final… Le trou d’une balle dans une tête ensanglantée… » (Salto).

« Nous, les chiens, on sert à ça… faire le sale boulot. Inspecter chaque recoin, fouiller les poubelles, humer les bagnoles et se coucher pour être à la hauteur des bombes » (Salto).

Salto

– L’histoire du marchand de bonbons qui disparut sous la pluie –

One shot

Editeur : Le Lombard

Dessinateur : Judith VANISTENDAEL

Scénariste : Mark BELLIDO

Dépôt légal : juin 2016

354 pages, 22,50 euros, ISBN : 978-2-8036-3384-5

Bulles bulles bulles…

Quelques visuels sur cet article de Judith Vanistendael.

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Salto – Bellido – Vanistendael © Le Lombard – 2016

Little Tulip de François Boucq et Jérôme Charyn

Charyn – Boucq © Le Lombard – 2014
Charyn – Boucq © Le Lombard – 2014

Paul a sept ans lorsque ses parents sont déportés au goulag pour espionnage. Immigrés américains vivant à Moscou (eh oui, ça existait aussi dans ce sens là), ils furent séparés de leur fils qui fut élevé dans l’orphelinat du goulag. Très jeune, il découvre donc les règles qui lui permettront de survivre et cette survie n’est possible que grâce à la protection des adultes qui possèdent le pouvoir. Son talent pour le dessin va lui permettre de sortir de la masse. Dans les années 1970, Paul vit à New-York et établit des portraits robots pour la police. Il est non seulement bon dessinateur mais aussi doué d’une empathie telle qu’il ressent la personnalité des tueurs et parvient à la restituer dans ses portraits-robots.

Cette BD est assez crue, mieux vaut être prévenu. C’est une belle réussite, le parcours de Pavel/ Paul est très intéressant et le dessin restitue parfaitement l’univers dur des goulags. C’est aussi une BD sur le dessin et les forces créatrices qui l’entourent, ces dessins que Pavel trace sur la peau des autres, qui sont parfois un signe d’appartenance à un groupe, comme ici à la pègre russe ou qu’il garde sur la sienne comme autant de souvenirs des étapes de sa vie. J’avoue ne pas être fan de tatouages mais la façon dont ils sont traités ici m’a intéressée, on sent bien que choisir son tatouage quand on fait partie d’un gang n’est pas anodin : il est bien vu de choisir Staline ou un animal sauvage qui vous donnera un peu de ses pouvoirs. Pour Paul, le tatouage est une question de survie à la fois parce que sa force est dans son talent de tatoueur mais aussi parce que ses propres tatouages sont sa thérapie et sa façon de se sentir plus fort. Son pouvoir provient de son passé et de son histoire, des personnes qu’il a croisées et aimées. C’est une BD que j’ai envie de qualifier de virile et mon seul bémol concerne la fin qui ne m’a pas emballée, d’abord parce que je ne la trouve pas crédible et ensuite parce qu’elle est liée à un élément fantastique et que cela me gêne toujours.

Jérôme a aussi beaucoup aimé.

Publié chez Lombard en novembre 2014. 88 pages. 15/20

BdFaitSonFestival2015

Les Crocodiles (Mathieu)

Les crocodiles - Mathieu © Le Lombard - 2014
Les crocodiles – Mathieu © Le Lombard – 2014

Le harcèlement de rue… vous vous y habituez ? … et vous trouvez ça normal ?

C’est en regardant le court-métrage de Sofie Peeters (Femme de la rue), que Thomas Mathieu a pris conscience du problème. Dans ce documentaire, on voit quel est le quotidien des femmes lorsqu’elles sont dans des lieux publics : bruits de bouche, sifflements, compliments plus ou moins délicats allant du « t’es belle » à « salope » que de parfaits inconnus formulent. La plupart du temps, l’ignorance suffit pour mettre à distance cette situation gênante. Mais cela dépend des jours… et certains hommes sont plus incisifs que d’autres…

Quoiqu’il en soit, après avoir visionné ce reportage, Thomas Mathieu s’est renseigné et a interpellé les femmes de son entourage. Amies, famille… elles ont confirmé et complété en parlant de leur propre expérience. L’auteur a été étonné de constater que ce phénomène est généralisé, il touche des femmes de tout âge et de toute catégorie sociale. Le harcèlement de rue n’épargne aucun quartier, du plus cossu au plus populaire. Non content de découvrir cet état de fait, Thomas Mathieu commence donc à consigner ces témoignages de femmes et se met à les dessiner. Il crée « Projet Crocodiles », un blog qu’il construit autour d’une ligne éditoriale claire puisqu’il y consigne tout ce qui concerne le sexisme ordinaire en général, et le harcèlement de rue en particulier. Il met en ligne sur ce site les planches qu’il a réalisées à partir des témoignages qu’il a recueillis. De fil en aiguilles, des internautes (femmes) déposeront à leur tour leurs expériences. En juillet 2014, Projet Crocodile trouve un éditeur…

Voilà le genre d’album utile car avant toute chose, il déculpabilise les femmes qui sont confrontées à ces comportements insultants. A l’instar de Sofie Peeters, chaque femme confrontée au harcèlement de rue se pose en premier lieu la question de savoir si elle n’est pas responsable des réactions qu’elle suscite ; dans sa manière de marcher, de s’habiller, de se maquiller… ne provoquerait-elle pas ce genre d’attitudes ? Car cela est si courant qu’on ne pense pas à pointer l’attitude inappropriée des hommes.

Pourtant, la démarche de Thomas Mathieu ne consiste pas seulement à montrer aux femmes qu’elles ne sont pas des cas isolés. Son objectif est aussi d’interpeller les hommes sur ces comportements et de les amener à réfléchir, de les forcer à regarder différemment la situation.

« Un conseil : lisez l’album en vous identifiant aux femmes qui témoignent, pas aux crocodiles ».

L’ouvrage propose trois parties. La première contient plusieurs témoignages de femmes. Les femmes apparaissent de manière réaliste tandis que les hommes sont représentés par des crocodiles, une métaphore visuelle destinée à montrer qu’il s’agit d’un problème de société et qu’il concerne tout le monde. Une métaphore qui accentue aussi l’idée que les femmes sont des victimes/des proies tandis que les hommes sont des agresseurs/des prédateurs. Les scènes présentées racontent plusieurs histoires de harcèlement de rue mais il est aussi question de harcèlement en milieu professionnel, de viol conjugal, d’attouchements… Chaque récit interpellera ainsi différemment le lecteur compte-tenu de son expérience personnelle. La seconde partie de l’album propose quant à elle des « fiches techniques » proposant différentes réactions possibles à une/des situation(s). Cela permet aux femmes-lectrices de l’entendre à la fois sur le registre du conseil, mais cela a aussi l’avantage d’inviter à réfléchir à ses propres « stratégies » de défense, allant de l’évitement à un dialogue direct entre la victime et son harceleur. Enfin, la dernière partie contient des pistes de réflexion. La place de la femme dans notre culture occidentale conditionne pour beaucoup les rapports entre hommes et femmes, mais des dispositifs existent et tentent de faire bouger les choses, que ce soit sur le secteur associatif, des collectifs sur internet…

Des sites à visiter pour s’informer et/ou se mobiliser : Stop Harcèlement de rue, Hollaback !, Genre !

PictoOKUn ouvrage à mettre entre toutes les mains.

Le blog « Projet Crocodiles » et la page dédiée sur le site du Lombard.

Crocodiles, la censure
Crocodiles, la censure

Pour la petite histoire, la ville de Toulouse avait contacté Thomas Mathieu il y a quelques mois pour lui proposer d’exposer les planches de Projet Crocodiles au Square de Gaulle (à deux pas du Capitole) à l’occasion de la « Journée internationale pour l’élimination de la violence à l’égard des femmes » du 25 novembre dernier. Quelques jours avant ladite exposition, la municipalité annule le projet au motif que l’œuvre « est jugée trop choquante pour l’exposer en pleine rue ». Foutaises ! Ce n’est ni plus ni moins que de la censure. C’est pourquoi, avec Valérie, nous avons proposé cette lecture commune aujourd’hui, invitant les lecteurs qui le souhaitent à découvrir Les Crocodiles ou tout album dénonçant les violences faites aux femmes (voir cet article de présentation).

A l’occasion de cette lecture commune, les chroniques :

de Valérie sur l’album « Les Crocodiles »

de Marion sur l’album « Les Crocodiles »

de Sabine sur l’album « Les Crocodiles »

d’Enna sur l’album « Les Crocodiles » et petite rétrospective d’albums sur le thème du harcèlement

de David sur « Projet Crocodiles »

Acr0 signalait (en commentaire ici : pour suivre le lien) l’existence du « Petit Guide illustré du Respect dans la rue (ou ailleurs)« 

de Gambadou sur « Egaux sans ego » (album sur l’égalité des sexes)

de Kikine sur « Projet Crocodiles »

Les crocodiles

– Témoignages sur le harcèlement et le sexisme ordinaire –

One shot

Editeur : Le Lombard

Dessinateur / Scénariste : Thomas MATHIEU

Dépôt légal : octobre 2014

ISBN : 978-2-8036-3465-1

Bulles bulles bulles…

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Les Crocodiles – Mathieu © Le Lombard – 2014

Melvile (Renard)

Renard © Le lombard – 2013
Renard © Le lombard – 2013

« Après un premier roman, Samuel Beauclair s’installe à Melvile dans une maison ayant appartenu à son père, lui-même romancier. En proie à une dépression créative et amoureuse, il ne parvient plus à écrire. Il espère trouver dans les lieux de son enfance une nouvelle sérénité, loin des noirceurs du passé. À la suite d’une double rencontre, celle des frère et sœur, Rachel et David, Samuel ouvrira des portes trop longtemps restées closes. Mais c’était sans compter qu’ici, à Melvile, certains démons, certaines légendes prennent chair et corps bien plus facilement qu’ailleurs… » (présentation officielle).

Cristie m’avait mis la puce à l’oreille en publiant une alléchante chronique sur cet album. Ceci c’est ajouté au fait que je voulais découvrir Romain Renard depuis la sortie d’Un hiver de glace que vous aviez été nombreux à encenser.

On plonge très vite et facilement dans cette ambiance automnale et mystérieuse. Les teintes sepia de l’album font immédiatement ressentir une mélancolie ; on mettra du temps à en comprendre la réelle origine. On navigue à vue avec cet homme atteint d’aboulie, un écrivain paniqué par le manque d’inspiration et qui panse ses plaies dans l’alcool. Le poids des non-dits pèse sur lui en permanence et on n’aura de cesse d’en percer les secrets pendant toute la lecture. Quelle est la raison qui le maintient ainsi au bord de la réalité, à l’instar du visuel de couverture ou nous le voyons enfermé dans ses pensées et figé sur le bas-côté de la route ?

Très vite, Romain Renard est parvenu à instaurer une ambiance suffisamment angoissante pour nous tenir en haleine. On profite notamment d’une apparition de l’homme-cerf que d’autres auteurs avaient déjà repris récemment (Les enfants pâles de Loo-hui Phang & Philippe Dupuy ou Les jardins du Congo de Nicolas Pitz). Le mutisme du personnage principal qui jette mécaniquement ces mots « Je suis un monstre » sur sa vieille machine à écrire nous pèse et nous laisse envisager le pire. Mais ce n’est pas la seule ombre au tableau. La présence de sa femme devient de plus en plus oppressante. Et que penser de ce couple – un duo formé par un frère et une sœur – qui emploie Samuel pour faire des travaux de rénovations de leur ferme ? D’où vient le danger ?

Le décor est parfait pour ne tenir en alerte. Il s’agit d’une petite bourgade fictive de Melvile entourée de forêts à perte de vue, légèrement isolée, légèrement dépeuplée mais où un minimum de vie subsiste grâce à une petite supérette au cœur du hameau. L’atmosphère est poussiéreuse lorsque le soleil est à son zénith, le brouillard est tenace et enveloppant aux premières heures de la journée… Enfin, l’auteur nous impose régulièrement de longs passages muets, nous laissant seuls face à de superbes dessins léchés et seul… face à nos suppositions et à nos peurs.

PictoOKChaque élément visuel vient matérialiser l’ambiance à la fois inquiétante et mélancolique, une tension que les non-dits viennent constamment renforcer. Le lecteur est tenu en haleine jusqu’au dénouement de l’intrigue. Un thriller qui prend aux tripes.

Une application (pour Ipad et Androïd) permet de plus de profiter d’une lecture interactive ; en scannant le code QR, il est possible de charger la bande son de l’album et de découvrir d’autres bonus de cet univers (un aperçu dans cette video). C’est vraiment sympa. On accède aux crayonnés, à des vidéos… je regrette simplement de n’avoir pas de tablette car l’écran du portable étrique un peu les visuels.

La bande annonce de l’album.

Le site de Melvile et la page Facebook de l’album.

Je vous renvoie également vers cette excellente chronique de John Kay sur Wartmag mais aussi sur les chroniques de Cristie, Yvan et Lunch.

Melvile – L’Histoire de Samuel Beauclair

One shot

Editeur : Le Lombard

Dessinateur / Scénariste : Romain RENARD

Dépôt légal : octobre 2013

ISBN : 978-2-8036-3292-3

Bulles bulles bulles…

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Melvile – Renard © Le lombard – 2013

L’Enfant cachée (Dauvillier & Lizano)

L'Enfant cachée
Dauvillier – Lizano © Le Lombard – 2012

Réveillée en pleine nuit par un cauchemar, la petite Elisa retrouve sa grand-mère, Dounia, dans le salon. Elisa aime questionner sa grand-mère, elle lui demande souvent de lui raconter quand elle était petite. Ce soir-là, à la lumière d’un feu de cheminée, Dounia va raconter la période la plus douloureuse de son enfance, celle qui a suivi la rafle de ses parents au début de la Seconde Guerre Mondiale. Cachée dans un fond de meuble, Dounia échappe à la déportation. Elle sera recueillie par Monsieur et Madame Péricard, des voisins de leur immeuble.

Loïc Dauvillier fait partie des auteurs pour lesquels j’ai une tendresse particulière : parce que quel que soit le sujet abordé, ils savent nous faire vibrer en faisant passer leur message ; parce qu’ils créent des personnages qui me marquent et auquel je repense par la suite.

Ici, s’il s’agit d’un sujet régulièrement abordé en bande dessinée, on s’enfonce rapidement dans le scénario grâce au ton chaleureux et intimiste emprunté. C’est une histoire unique, celle de Dounia, qui est racontée de façon tellement sincère qu’on ne peut qu’éprouver de la sympathie et de l’empathie pour cette vieille dame et ses proches. La majeure partie est écrite à la première personne. Dounia raconte, en voix-off, les quelques années de sa vie qui ont bouleversé son existence. Une petite fille que les adultes ont tenté de préserver au maximum, à commencer par son père qui, pour le pas l’inquiéter, lui explique que c’est parce qu’il a accepté que sa famille devienne une famille de shérif qu’ils vont coudre une étoile jaune sur leurs manteaux. Plusieurs années plus tard, c’est sans avoir jamais entendu parler des camps de concentrations que Dounia accompagne le couple qui l’a recueilli pour retrouver la trace de ses parents ; sur les murs d’une grande salle, des centaines de photos de rescapés juifs sont placardées.

Au dessin, Marc Lizano propose des ambiances douces. Le trait est rond, expressif, sans artifices. Cette apparente simplicité renforce la portée des propos du personnage principal. La petite histoire de Dounia s’inscrit dans la Grande. Certains passages nous amène inévitablement à nous rappeler de photos, de témoignages…

PictoOKDestiné à un public jeunesse, cet ouvrage est à consommer sans modération… et cela concerne également les adultes.

Cet album a obtenu la Mention spéciale du Jury Œcuménique de la Bande dessinée en 2013. Il s’inscrit au Roaarrr Challenge.

Une interview des auteurs sur CoinBD.

Les chroniques chez Yvan, Choco, Jérôme et Canel.

L’Enfant cachée

Roaarrr ChallengeOne Shot

Éditeur : Le Lombard

Dessinateur : Marc LIZANO

Scénariste : Loïc DAUVILLIER

Dépôt légal : janvier 2012

ISBN : 978-2-8036-2811-7

Bulles bulles bulles…

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L’enfant cachée – Dauvillier – Lizano © Le Lombard – 2012

Dans la nuit la liberté nous écoute (Le Roy)

Dans la nuit la liberté nous écoute
Le Roy © Le Lombard – 2011

« En 1943, Albert a 16 ans. Ulcéré par l’occupation de son pays, il épouse les idéaux communistes… Trois ans plus tard, la France est libre et il s’engage dans l’armée, pour voyager et sortir de sa misère sociale. Dépêché en Indochine « pour combattre les terroristes du Viêt-minh », il ne tarde guère à frayer avec les indigènes, en dépit des consignes de l’état-major. Les exactions commises par ses camarades au nom de la liberté le dégoûtant un peu plus chaque jour, Albert comprend alors qu’être libre, c’est aussi faire des choix, parfois radicaux ! » (synopsis éditeur).

Au gré des rencontres, Albert Clavier sympathisera avec Bat, un jeune Vietnamien. Les mois passent, les deux hommes se lient d’amitié, Bat lui dévoile sa véritable identité et lui propose de rejoindre les opposants vietnamiens. En 1949, Albert déserte l’Armée française pour défendre la Liberté du peuple vietnamien. Il devient Ngô-An : « Le Pacifique ». Peu à peu, il trouve sa place dans cette organisation, apprend à parler le vietnamien et devient un instrument de la propagande communiste sous l’égide de Hô Chi Minh.

Cet album est la biographie d’Albert Clavier. En entame d’album, Maximilien explique la genèse de cet ouvrage. En sortant de la lecture De l’Indochine coloniale au Vietnam libre, je ne regrette rien d’Albert Clavier, l’envie d’adapter ce récit voit le jour. Maximilien Le Roy rencontre l’auteur et organise un séjour d’un mois au Vietnam en février 2010 afin de faire des repérages pour l’album.

En se basant sur les mémoires écrites de Clavier, Maximilien Le Roy réalise une nouvelle fois une œuvre engagée (cf Hosni, Les chemins de Traverse…) qui dénonce cette fois les dérives du dictat français et les comportements colonialistes. Nous découvrons donc la vie de garnison d’un soldat à l’étranger dans un conflit politico-économique sensible. De la France au Vietnam, de Saigon à Hanoï en passant par la jungle tropicale, de l’emprise française à l’arrivée des troupes américaines en passant par le culte de la personnalité d’Hô Chi Minh, cet ouvrage est pour nous l’occasion de revisiter un pan de l’Histoire via la destinée d’un homme. Son combat l’a entrainé dans un long exil de 21 ans, il ne rentrera en France qu’en 1968. En chemin, cet homme a eu le courage de défendre ses convictions au point de mettre sa vie en péril :

« Je suis certain d’une chose en tout cas : tous les peuples doivent disposer d’eux-mêmes, aucun territoire ne doit être soumis à une puissance étrangère (…). On déserte quand on a quelque chose à se reprocher, pour échapper à la Justice ou pour ne pas se battre, par lâcheté. Mais je ne peux pas me résigner à combattre dans une armée au service d’une doctrine coloniale, qui réprime dans le sang la lutte d’un peuple pour son indépendance et sa liberté. Non, je ne suis pas un traître. Je ne trahis pas ma Patrie… Je l’aime et je reste fidèle à ses idéaux : Liberté – Egalité – Fraternité ».

Il se consacre corps et âme pour défendre cette cause. Il sera tour à tour journaliste pour une presse vietnamienne, speaker radio, comptable… Maximilien Le Roy complète régulièrement le récit de quelques annotations à l’usage du lecteur et permettant à ce dernier de disposer du degré d’informations nécessaire à la bonne compréhension des événements et du contexte historique.

Tout en bichromie, le graphisme est totalement au service du récit qui se compose essentiellement d’une voix-off : celle d’Albert Clavier. Les dialoguent ponctuent les mémoires du personnage principal et dynamisent le récit.

Une lecture que je partage avec Mango et les participants aux

MangoPictoOKUne nouvelle fois, la bande dessinée est utilisée à bon escient. Le médium permet non seulement de retranscrire un fait historique mais aussi une aventure humaine. Il dénonce également les dérives d’une suprématie idéologique d’un pays sur un autre. Sous couvert d’un discours théorique, l’Etat français a envoyé des milliers de soldats en Indochine à des fins avant tout économiques (ce pied-à-terre en Asie permettait également de maintenir un pont commercial de la France sur cette partie du Globe). On assiste donc à des bataillons entiers presque livrés à eux-mêmes qui ont bien vite oublié le but premier de leur intervention et le souvenir des abus que les nazis ont perpétrés durant la Seconde Guerre Mondiale. Ils sont avides, zélés, démunis face à ce fossé culturel et linguistique qui les sépare de la société vietnamienne, dépassés par les conditions de vie difficiles dans la jungle vietnamienne… tortures, jeux de massacres, décapitations… autant d’actes barbares et malsain pour contraindre un peuple au silence et à l’avilissement. L’occasion également de constater à quel point le culte de la personnalité voué à « L’Oncle Hô » prive les hommes de toute remise en question du régime, ils sont comme aveugles face aux dérives dictatoriales du Parti Communiste.

Albert Clavier est décédé le 9 mars 2011. En février 2011, Maximilien Le Roy avait eu l’occasion d’échanger avec lui une dernière fois, lui montrer la majeure partie des planches de l’album et l’informer qu’il serait publié en septembre 2011. Un témoignage essentiel complété par les bonus de l’album : galerie de photos et retranscription de l’interview que Maximilien Le Roy a réalisée auprès d’Alain Ruscio.

Extraits :

« Ils mettent vraiment le paquet pour la préparation idéologique et le conditionnement psychologique, ne laissant pas le temps de réfléchir à ceux qui en auraient encore la volonté » (Dans la nuit la liberté nous écoute).

« Vous savez, les petits esprits calculateurs nous parlent de kilomètres de routes, de canaux ou de ponts… mais construits par qui ? Les indigènes. Pour qui ? Le colonat. Nous, nous avons à répondre, plutôt que par de la comptabilité, par toutes ces vies humaines sacrifiées, à qui on a enseigné l’agenouillement. Ils nous parlent de progrès, nous répondons qu’ils ont piétiné nos traditions, vidé nos sociétés et volé nos terres » (Dans la nuit la liberté nous écoute).

Dans la nuit la liberté nous écoute

Challenge Carnet de VoyageOne Shot

Éditeur : Le Lombard

Dessinateur : Maximilien LE ROY

Scénariste : Maximilien LE ROY,

d’après le récit d’Albert CLAVIER

Dépôt légal : septembre 2011

ISBN : 9782803629824

Bulles bulles bulles…

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Dans la nuit la liberté nous écoute – Le Roy © Le Lombard – 2011