Chroniks Expresss #35

Bandes dessinées : Beverly (N. Drnaso ; Ed. Presque Lune, 2017), Les Reflets changeants (A. Mermilliod ; Ed. Le Lombard, 2017).

Jeunesse / Ados : Journal d’un enfant de lune (J. Chamblain & A-L. Nalin ; Ed. Kennes, 2017), Hurluberland (O. Ka ; Ed. Du Rouergue, 2016), Cheval de bois, cheval de vent (W. Lupano & G. Smudja ; Ed. Delcourt, 2017), Le Journal de Gurty, tome 3 (B. Santini ; Ed. Sarbacane, 2017), Sweet sixteen (A. Heurtier ; Ed. Casterman, 2013).

Romans : L’Analphabète qui savait compter (J. Jonasson ; Ed. Pocket, 2014), D’après une histoire vraie (D. De Vigan ; Ed. Le Livre de Poche, 2017), Tropique de la violence (N. Appanah ; Ed. Gallimard, 2016), L’amour sans le faire (S. Joncour ; Ed. J’ai Lu, 2013).

Manifeste : Libres ! (Ovidie & Diglee ; Ed. Delcourt, 2017).

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Bande dessinée

 

Drnaso © Presque Lune – 2017

Recueil de plusieurs nouvelles qui nous montre des scènes du quotidien. Un groupe d’adolescents qui semble faire un T.I.G., une ménagère de 50 ans dont la candidature a été retenue par une chaine TV pour faire partie d’un groupe témoin, une famille qui part en vacances avec son ado… Tout est épars et finalement, assez rapidement, on comprend que nous assistons à la vie d’une seule et même famille.

Le dessin rectiligne, propre, enfantin… il m’a tenue en respect. L’apparence proprette des dessins est spéciale. Voir évoluer ces petits tonneaux sur pattes dans des couleurs simplistes est une expérience particulière. Ces personnages assez stoïques et inexpressifs m’ont peu intéressé. Ils en disent à la fois trop et trop peu à l’aide d’échanges trop souvent expédiés. Des personnages sur le fil. Pendant un long moment, j’ai imaginé que le pire allait arriver et quand il arrive, c’est sous forme d’hallucinations… nous invitant à imaginer le pire. Ambiance malsaine. Rebondissements inexistants. Vies banales.

Société de consommation, adolescence, relations humaines, libido adolescente, vie de famille, pulsions, instinct, drogues et alcool … Nick Drnaso manque d’un peu de folie, d’une petit quelque chose esthétique qui pourrait séduire mes pupilles.

De mon côté du livre : encéphalogramme plat. J’ai trouvé cela un peu malsain, sans vie, je ne suis pas parvenue à m’y intéresser. Abandon à la moitié de l’album.

 

Mermilliod © Le Lombard – 2017

Elle a une vingtaine d’années, elle est brillante, poursuit ses études et aimerait devenir professeur.

Il a une bonne cinquantaine d’année, refuse tout ce qui pourrait l’attacher à quelqu’un, caresse le fantasme d’être libre comme l’air sauf qu’il est papa. Sa fille est la prunelle de ses yeux mais assumer ses responsabilités reste pour lui un obstacle infranchissable.

Quant au troisième personnage, cela fait déjà plusieurs années qu’il est retraité. Ses journées sont toutes les mêmes. Se lever, sortir promener le chien, acheter le pain, … Sa compagne ? Il en est amoureux comme au premier jour et c’est bien pour cette raison qu’il rechigne à se foutre en l’air. Depuis qu’il a perdu l’ouïe, il est comme amputé d’une partie de lui, de sa raison d’être en ce bas monde. Isolé, seul au milieu de tous, ce vieil homme ressasse ses souvenirs jusqu’au jour où il trouve le courage de partir.

Trois personnages, trois destinées, trois histoires. A priori, elles n’ont rien en commun. Sauf qu’Aude Mermilliod ne l’entend pas de cette oreille. Un album qui offre une parenthèse de la vie de ces trois personnages et nous explique, une fois encore, que la vie ne tient à pas grand-chose et qu’il nous suffit de bien peu de chose pour la remuer un peu.

Je vous invite à lire la chronique de Sabine pour qui ce fut un coup de cœur.

 

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Jeunesse / Ado

 

Chamblain – Nalin © Kennes – 2017

Morgane a 16 ans quand elle emménage avec ses parents et son petit frère dans leur nouvelle maison. Pour elle, c’est un arrachement et la douleur d’être amputée de sa vie et d’être séparée de Lucie, sa meilleure amie. Alors qu’elle s’apprête à passer sa première nuit dans sa nouvelle chambre, elle trouve le journal intime de Maxime, le fils des précédents propriétaires.

Les premiers mots de Maxime l’invite à le lire. Maxime propose de raconter son histoire mais surtout ce que le Xeroderma Pigmentosum lui inflige. Maxime souffre de cette maladie de la peau qui l’oblige à se protéger du soleil et des UV émises notamment par les ampoules blanches et les néons. En lisant le journal de Maxime, Morgane va tomber amoureuse et elle va décider de tout faire pour le retrouver.

Joris Chamblain propose ici un récit touchant sur l’adolescence. Plus encore, son propos est didactique puisqu’il sensibilise le jeune lecteur à « la maladie des enfants de la lune » . L’occasion pour nous d’entrer au cœur du quotidien d’un adolescent, de comprendre les symptômes et les conséquences de cette maladie. Les dessins d’Anne-Lise Nalin accompagnent le propos de façon délicate. Je vous laisse apprécier :

A partir de 9 ans.

La fiche de présentation sur le site de l’éditeur et la chronique de Sabine chez qui j’ai pioché cette lecture.

 

Ka © Editions du Rouergue – 2016

Une femme qui pleure des diamants, une échelle qui tombe du ciel, un homme qui porte une maison sur son dos, des chevaux qui tiennent dans la main…

C’est le monde un peu fou, mi-onirique mi-poétique, des habitants d’Hurluberland. Olivier Ka nous invite à découvrir son univers aussi tendre que déjanté. Lu à voix haute pour un petit lutin de 8 ans qui n’en a pas perdu une seule miette.

Lu avec un petit bonhomme de 8 ans : on a ri, on est restés bouche bée, on était intrigué, on a eu un peu peur… bref, on a mis les deux pieds a Hurluberland et on a adoré ça !

L’ouvrage fait partie des pépites jeunesse de Noukette et Jérôme et c’est une très jolie découverte.

 

Lupano – Smudja © Guy Delcourt Productions – 2017

Un gros roi capricieux va fêter son anniversaire. Alors plutôt que de se soucier des affaires du pays… il n’a qu’une idée en tête : manger son gâteau ! Sitôt réveillé, il se fait pomponner, chouchouter, coiffer, habiller… par ses servants qui ont bien du mal à canaliser l’excitation de leur souverain impatient.

De leur côté, deux enfants enfourchent le cheval de vent et sont bien décidé à réserver un sort au gros gâteau d’anniversaire de sa majesté…

Une douce, piquante et amusante réflexion sur les inégalités sociales, l’incarnation du pouvoir et l’altruisme.

Dès 8 ans… et c’est à découvrir plus généreusement dans la bibliothèque du Petit Carré jaune de Sabine.

 

Santini © Sarbacane – 2017

Les vacances d’automne sont arrivées. Gurty et son Gaspard arrivent en gare d’Aix-en-Provence pour passer ces quelques jours dans leur maison secondaire.

Gurty retrouve ses amis, Fleur la trouillarde, le mal-léché Tête de Fesses, l’écureuil qui fait hi hi et fait de nouvelles connaissances. Gurty tente notamment de lier amitié avec Fanette, une chienne solitaire qui se fait une bien triste opinion de l’amitié.

Plaisir non dissimulé de retrouver la facétieuse Gurty dans ces nouvelles aventures. Se rouler dans les feuilles, tenter de croquer les fesses de l’écureuil qui fait hi hi, s’amuser avec fleur, découvrir les joies du cerf-volant…

Bertrand Santini nous offre ici encore une joyeuse régalade et un moment de lecture très très très amusant.

Les deux premiers tomes de « Gurty » sont sur le blog bien évidemment 😛

 

Heurtier © Casterman – 2013

Août 1957. Dans une poignée de jours, Molly va faire son entrée au Lycée central de Little Rock. Elle a hâte, elle appréhende, elle a peur… Parfois elle regrette même ce jour où elle a levé la main pour proposer sa candidature, il y a de cela trois ans. Aujourd’hui, Molly a quinze ans et elle prend la mesure de ce qu’elle s’apprête à vivre…

« Le plus prestigieux lycée de l’Arkansas ouvre pour la première fois ses portes à des étudiants noirs.
Ils sont neuf à tenter l’aventure.
Il sont deux mille cinq cents, prêts à tout pour les en empêcher » (quatrième de couverture).

Basé sur des faits réels, le personnage principal s’inspire et rend hommage à Melba Pattillo. Il est (rapidement) fait références à d’autres événements qui ont fait date dans l’histoire des Etats-Unis (le meurtre d’Emmett Till, la contestation de Rosa Parks, l’action de Martin Luther King…). repousser les inégalités, lutter contre la ségrégation raciale, militer en vue de l’obtention de droit civiques… Annelise Heurtier rend hommage à ces hommes et à ces femmes en saluant le courage des « Neuf de Little Rock » . Son roman permet de suivre les événements par le biais de deux adolescentes : Molly Castello qui est issue de la communauté noire de Little Rock et Grace Anderson qui est issue quant à elle d’une famille de la communauté blanche (et bourgeoise) de la ville.

Les mots me manquent pour parler simplement de ce roman jeunesse mais cet ouvrage est assurément à mettre dans les mains de nos têtes blondes.

La chronique de Nahe

 

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Romans


Jonasson © Pocket – 2014

Nombeko est née et a grandi dans un bidonville de Soweto. D’abord videuse de latrines, elle devient à 14 ans chef du bureau des latrines grâce à son don pour les chiffres et les calculs. C’est grâce à un vieux videur de latrines que la jeune analphabète apprend à lire. Un jour, elle trouve le corps de ce dernier. Il a visiblement passé un sale quart d’heure après quoi ses assaillants ont fouillé de fond en comble la cabane du vieux. Heureusement pour Nombeko, ils n’ont pas inspecté sa bouche de laquelle Nombeko extrait 14 diamants bruts. N’étant plus miséreuse, Nombeko décide de quitter son travail et de se rendre à Pretoria. Sur place, elle n’a pas le temps de découvrir la ville qu’elle se fait faucher par la voiture d’un ingénieur ivre qui, non content d’avoir failli la tuer, parvient à convaincre le juge que la jeune noire est fautive et qu’elle doit donc lui rembourser les frais de réparation. A 14 ans, Nombeko peut dire au revoir à sa liberté fraichement acquise. Durant 7 ans, elle devra servir de bonne à l’ingénieur qui se rendra rapidement compte de la facilité avec laquelle Nombeko manie les chiffres. Il utilisera ce don pour parvenir à réaliser les plans de la bombe nucléaire sud-africaine. Suite à quoi les choses ne se passèrent pas comme prévu et après moult rebondissements, Nomenko atterrit en Suède. Pensant récupérer dix kilos de viande séchée, elle se rend à l’ambassade pour découvrir que des colis ont été intervertis et Nombeko se retrouve avec une bombe nucléaire sur les bras…

Bon… mon résumé va être plus long que mon avis…

C’est parce que j’avais aimé « Le vieux qui ne voulait pas fêter son anniversaire » qu’il me plaisait de découvrir un autre roman de Jonas Jonasson. J’ai vite déchanté mais j’ai pourtant trouvé le contenu divertissant. On repère très vite les mêmes ficelles d’écriture : des personnages originaux et assez attachants, une pluie de rebondissements, un fourre-tout d’évènements qui mêlent des faits historiques au destin des personnages du roman, des quiproquos en veux-tu-en-voilà. C’est drôle, déjanté, bourré de bonne humeur et de bons mots, ludiques mais… il y a des longueurs et la présence de deux personnages vraiment horripilants (les concernant, j’ai rapidement espéré que l’auteur ferait un passage à l’acte en les faisant disparaître). Reste qu’on sourit pendant la lecture et qu’on est curieux de savoir comment l’auteur va conclure cette histoire totalement loufoque et qui manque malheureusement de crédibilité à plusieurs reprises.

Sympathique roman mais qui tente malheureusement de reprendre les ficelles de son premier ouvrage. Pour le coup, j’ai trouvé qu’il y avait des longueurs et de l’acharnement inutile sur le couple de personnages principaux. J’ai plusieurs fois hésité à abandonner en cours de lecture.

 

De Vigan © Le Livre de Poche – 2017

Son dernier roman reçoit un accueil qui va au-delà de tout ce qu’elle avait pu imaginer. Son dernier roman, c’est celui qui parlait de sa mère, de la personnalité si délicate de cette dernière. De ce trouble qu’elle a eu durant toute sa vie, qui l’avait conduite à sombrer, à se faire hospitaliser, à laisser ses filles livrées à elle-même. Depuis, c’est la page blanche. Mais quand viendra l’heure d’arrêter la campagne de promotion, quand viendra l’heure de ne plus aller à la rencontre des lecteurs, quand viendra l’heure de se poser de nouveau pour écrire, qu’adviendra-t-il ?

C’est durant cette période de forte activité que Delphine de Vigan rencontre L. Une femme charismatique, épanouie qui souhaite lier des liens d’amitié avec l’auteure. Delphine se laisse faire. Peu à peu, la complicité qui les unit grandit, les confidences sont dévoilées… Delphine ne verra l’emprise de L. sur elle que bien trop tard.

Quelle est la part de vrai et quelle est la part de fiction dans ce roman ? Une question que je me suis posée à plusieurs reprises sachant très bien que la nature de la réponse n’a finalement pas d’importance. Pourtant oui, la possibilité qu’une personne parvienne à avoir une telle emprise sur une autre est réelle. D’autant que la narratrice – Delphine – est déstabilisée et démunie par la difficulté qu’elle a à retrouver la voie de l’écriture. « J’étais incapable d’expliquer la sensation d’impasse dans laquelle je me trouvais, le dégoût que tout cela m’inspirait, ce sentiment d’avoir tout perdu » et plus loin, d’expliquer la sidération dans laquelle elle se trouve chaque fois qu’elle constate que L. lit en elle comme dans un livre.

Ou bien L. avait adopté mes préoccupations comme elle eût enfilé un déguisement, afin de me tendre le miroir dans lequel je pouvais me reconnaître ?

Un roman en trois temps, trois chapitres respectivement titrés « Séduction » , « Dépression » et « Trahison » . Trois temps pour faire monter la tension. Un thriller psychologique troublant.

La chronique d’Antigone et parce que j’avais également adoré, ma chronique de « Rien ne s’oppose à la nuit » .

 

Appanah © Gallimard – 2016

Moïse a 15 ans. En un an, sa vie n’a plus rien à voir avec celle qu’il a connu. Adopté par l’infirmière de l’hôpital dans lequel sa mère – migrante – a atterri un soir de tempête, il a grandi dans un cocon douillet. A 14 ans, sa mère lui révèle les conditions de son arrivée à Mayotte et les circonstances de son arrivée dans la vie de Marie (celle qui deviendra sa mère). Et puis un soir, alors que Moïse est en pleine crise d’adolescence, qu’il a pléthores de question sur ses racines, sa mère meurt sous ses yeux, terrassée par un AVC ou une crise cardiaque. C’est pour lui le début de l’errance, d’une vie de misère, d’une vie dans la rue, d’une vie remplie par les mauvaises fréquentations, la peur, la faim, le faim et Bruce qui le terrorise mais dans le sillage duquel il vit. Jusqu’au jour où le coup part… Bruce meurt d’une balle en pleine tête.

Moïse se retrouve pour la première fois depuis un an avec la possibilité de pendre trois repas par jour et un toit sur la tête. Le refuge carcéral devient une opportunité de faire le point sur cette année passée.

Bidonville, violences, délinquance, drogues, rites de passage… le quotidien d’un « presqu’enfant » livré à lui-même. Superbe.


Joncour © J’ai Lu – 2013

Franck vit seul depuis sa séparation avec sa compagne. Après plus de 10 ans de vie commune, Franck s’est laissé prendre au piège par la routine et l’habitude. Depuis, Franck est rongé par les angoisses. Il ne fait rien pour chasser cette dépression qui s’est emparé de lui, le jeune photographe n’est plus que l’ombre de lui-même.

Louise vit seule depuis le décès brutal d’Alexandre. Depuis, elle s’est enfermée dans une bulle, se rassure avec des rituels quotidiens. Se lever, sortir pour aller prendre un café au bar du coin puis aller au travail. Elle fuit, la vie, les autres. Rien ne mérite d’être vécu sans Alexandre.

Hasard ou coïncidence, Franck et Louise se retrouvent chez les parents de Franck. Louise avait prévu d’y passer une semaine de vacances avec son fils. Franck quant à lui n’était pas attendu ; après dix ans de silence, il décide de renouer contact avec ses parents.

« L’Amour sans le faire » est la rencontre de deux solitudes. Au fil des pages, on voit deux personnages reprendre goût à la vie. Au contact l’un de l’autre, tous deux renaissent. Un amour platonique, une bienveillance délicate… Un roman qui se savoure, un roman qui nous fait faire fi de ce qui nous entoure. Un roman qui se dévore lentement. Merci ma Framboise de ce précieux cadeau ! 😉

 

Ovidie – Diglee © Guy Delcourt Productions – 2017

« Libres ! Manifeste pour s’affranchir des diktats sexuels » … un titre Oh combien prometteur !

Plein de promesses oui. J’imaginais un propos non édulcoré, quelque chose qui remue, qui secoue un peu les idées préconçues bref, quelque chose qui rue franchement et délicieusement dans les brancards.

Alors oui, Ovidie n’y va pas forcément par quatre chemins pour pointer les choses et dire que les sociétés occidentales sont d’une suffisance dégueulasse, que malgré les différentes actions de ces dernières années pour casser le sexisme ancestral et bien… rien n’a vraiment bougé. Oui d’accord…

Et oui d’accord, les hommes parlent de leurs queues de façon débridées et alors que les femmes le font avec plus de discrétion et sans la grosse dose lourde de vantardise. Et encore oui, la sodomie reste un rapport sexuel qui décuple la virilité du partenaire masculin mais que ce dernier ne se pose que trop rarement la question du plaisir féminin. Sans parler de la question du consentement féminin… beaucoup trop de femmes se croient « obligées » de satisfaire le devoir conjugal et les hommes se remettent encore trop peu en cause quand leur partenaire émet le soupçon d’un constat que de désir… elle n’en a pas… ou plus du tout.

Oui, oui, oui. Mais tout ça, on le savait déjà. Pour le coup, je m’attendais à quelque chose de pertinent (ça l’est) et de percutant (ça ne l’est pas). Pour faire court, Ovidie n’apporte pas tellement d’eau au moulin. Rien de nouveau sous le soleil même s’il est parfois bon de répéter des évidences (car visiblement les hommes ont du mal à comprendre la question de l’égalité, du respect, du consentement, etc). Bref, quand on a une grande gueule comme Ovidie, je pense qu’on peut aussi se permettre de dire des choses qui n’ont pas été dites et rabâchées sur tous les toits.

Dans cet ouvrage, le travail de Diglee m’a en revanche réellement convaincue. Car pour le coup, le côté incisif, c’est dans ses planches que je l’ai trouvé ! Par contre quand on voit le nombre de planches (une dizaine) par rapport au nombre de pages (une centaine)… côté satisfaction, on reverra la copie une autre fois 😉

La chronique beaucoup plus convaincue de Stephie.

Chroniks Expresss #20

Courant mai, quelques vadrouilles et quelques ouvrages rapidement chroniqués :

BD : En Quarantaine (J. Ollmann ; Ed. Presque Lune, 2015).

Romans : Des Fleurs pour Alergnon (D. Keyes ; Ed. J’ai Lu, 1997), L’Homme qui voulait être heureux (L. Gounelle ; Ed. Pocket, 2010), Millenium #3 (S. Larsson ; Actes Sud, 2013), L’Homme qui ment (M. Lavoine ; Ed. Fayard, 2015).

Bandes dessinées

Ollmann © Presque Lune – 2015
Ollmann © Presque Lune – 2015

« Avec la quarantaine, John, remarié, affronte les affres d’une nouvelle paternité particulièrement épuisante et déstabilisante. Se faire émasculer par un sac à couches en bandoulière et un porte-bébé kangourou est désormais son lot quotidien. Ce nouveau costume d’invisibilité sexuelle le boudine, l’oppresse, le concasse, lui provoque d’inévitables bouffées de chaleur. Jusqu’au jour où il découvre un DVD de Sherri Smalls, une ancienne rockeuse punk hyper sexy reconvertie en chanteuse pour enfants ! » (présentation de l’album sur la quatrième de couverture).

Pourquoi cette lecture ? Pour trois raisons : son titre, une envie de découvrir un auteur et une curiosité à découvrir les questions qui taraudent les quadra…

Côté « questions », ce quadragénaire en a à la pelle, d’autant plus depuis qu’il redécouvre les joies de la paternité avec un enfant en bas âge, chose il avait connu vingt ans auparavant.

« Comment un mec aussi branché peut en arriver à mener une vie aussi chiante ? »

Se frotter au ton impertinent de Joe Ollmann, un vocabulaire grossier et un sérieux penchant à se tourner en ridicule, Joe Ollmann aborde le banal sujet de la vie quotidienne avec humour et dérision. Un sac de litière sale qui se perce et promet de faire perdre un bon quart d’heure à celui qui doit nettoyer… la vie n’a pas que des bons côtés et ce n’est pas moi qui vais vous l’apprendre.

Une BD où on regarde souvent dans le rétroviseur, on essaye de réfléchir un peu à l’avenir mais on est tout de même essentiellement confronté à une lamentation inhérente à un quotidien sans trop de soubresauts. Drôle, cynique mais une lecture qui pique et qui gratte et qui souffre de quelques longueurs.

PictomouiL’ouvrage propose cependant une alternance dans la narration puisqu’il se pose tour à tour sur deux quotidiens différents : celui de John (auteur et père de famille en pleine crise) et celui de Sherri (ex-artiste de la scène punk reconvertie en chanteuse et animatrice d’émissions pour enfants). De fait, si leurs remises en cause respectives sont assez différentes (perspectives professionnelles, famille, couple, alcool…), elles se répondent à certains moments ce qui permet de casser la monotonie latente. Il faudra attendre d’arriver à mi-chemin d’un album qui compte 180 pour sentir que la mayonnaise commence à prendre… un peu long.

La fiche de présentation de l’album sur le site de Presque Lune.

 

Romans

Keyes © J’ai Lu – 1997
Keyes © J’ai Lu – 1997

Charlie Gordon est un jeune homme attardé. Depuis une quinzaine d’années, il travaille à la boulangerie d’un ami de son oncle. En parallèle, il va régulièrement dans un institut spécialisé où il suit les cours d’apprentissage de la lecture et de l’écriture de Miss Kinnian. C’est elle qui propose un jour à Charlie d’intégrer un programme expérimental dirigé par le Professeur Nemur et le Docteur Strauss. Forts des résultats obtenus par la souris Algernon, Nemur et Strauss souhaitent désormais tenter l’expérience sur un homme. Pour se faire, Charlie devra subir une intervention chirurgicale au cerveau. Après cela, ses facultés intellectuelles devraient rapidement décupler.

Quel est le revers de la médaille ?

Daniel Keyes relate l’expérience troublante d’un homme dont l’esprit va s’éveiller à une rapidité fulgurante. Pour se faire, il opte pour un « journal de bord » dans lequel Charlie va consigner régulièrement ses impressions. Ce qui frappe le lecteur lorsqu’il entame l’ouvrage, c’est l’absence de maitrise du langage dont fait preuve le narrateur. Au début, Charlie sait à peine écrire et il pose ses pensées sur papier de façon maladroite. Il écrit comme il parle, s’exprime avec des phrases succinctes et un vocabulaire limité. Progressivement, il acquiert les règles d’orthographe et de grammaire, s’amuse lorsqu’il découvre l’existence de la ponctuation, prend goût à lire et à se cultiver.

Chaque jour, Charlie progresse. Sa conscience s’éveille. Il découvre un monde nouveau dont il n’avait même pas idée des contours. Ses préoccupations changent ainsi que son rapport aux autres. Il découvre la pudeur, la fierté, la liberté, la libido. Puis, avant que son QI n’atteigne 185, il se met inconsciemment à tout intellectualiser. Durant toute cette métamorphose, il découvre son passé ; en effet, ses souvenirs remontent à la surface et il découvre qui il était et comment les personnes qu’il côtoie le considèrent (et le considéraient). Avec cet éveil, le regard des autres change. Alors que certains s’émerveillent des progrès qu’il fait d’autres s’inquiètent de son changement radical de personnalité. Et bien qu’il bénéficie d’un suivi médical poussé durant le temps de l’expérience scientifique à laquelle il accepte de se prêter, Charlie est bien seul pour faire face à la tempête qui gronde en lui.

PictoOKPublié pour la première fois en 1959 sous forme de nouvelle, ce roman de Daniel Keyes aborde avec brio les questions de l’identité [la double identité], du handicap et celle des ambitions scientifiques à vouloir maîtriser chaque parcelle de son environnement. L’intelligence ne suffit pas à fait un homme heureux. Un livre réellement touchant.

Extrait :

« J’apprends à contenir mon ressentiment, à ne pas être impatient, à attendre… Je suppose que je mûris. Chaque jour, j’en apprends de plus en plus sur moi-même, et mes souvenirs qui ont commencé à surgir comme des vaguelettes me submergent maintenant telles d’énormes lames de fond » (Des Fleurs pour Algernon).

 

Gounelle © Pocket – 2010
Gounelle © Pocket – 2010

Profitant d’un long séjour à Bali, un homme suit les conseils qui lui ont été donné de consulter un guérisseur. Julian – le voyageur, est pourtant en excellente santé mais le séjour balinais touchant à son terme, Julian est intrigué et décide de consulter.

C’est ainsi qu’il rencontre un vieil homme, serein, souriant et auquel il est difficile de donner un âge. Ce dernier l’examine de la tête au pied et découvre un point de butée en exerçant des petites pressions sur le petit orteil gauche. Après quelques vérifications, il déclare : « Vous êtes quelqu’un de malheureux ». Cette souffrance intime tient au fait que Julian vit seul et se croit incapable de plaire à une femme. Dès lors, la dernière semaine passée à Bali est ponctuée par des visites quotidiennes au vieux guérisseur. Des temps de rencontre qui donnent lieu à des discussions existentielles : la perception que l’on a de soi influence fortement nos interactions avec les autres et vient, de fait, modeler la manière que l’on a d’évoluer dans la société. De même, notre état d’esprit borne la perception que l’on a de notre environnement ; il suffit de croire que l’on est dans un contexte hostile pour que nos sens réagissent et enregistrent tous les éléments qui pourraient venir corroborer ce ressenti et réciproquement quand on pénètre dans un lieu que l’on pense sécure.

Le récit est rythmé par les rencontres quotidiennes entre le guérisseur et le voyageur. Ce dernier témoigne d’un manque flagrant de confiance en lui qu’il explique par diverses raisons que le vieux sage n’a de cesse de remettre en question. Chaque consultation se conclu sur une petite liste de quelques défis que le soigné devra relever et relater le lendemain au soignant.

Tout d’abord interloquée par le caractère saugrenu de la démarche initiale puis par la manière dont se construisent leurs échanges, j’ai finalement pris mon parti de ne pas remettre en question le contexte peu crédible de leurs entretiens pour ne regarder que le fond du propos. Et réfléchir à quelques « images d’Epinal » que l’on se crée et derrière lesquelles on se cache souvent.

Un ouvrage intéressant mais qui me laisse malgré tout légèrement dubitative. La vie y semble bien sereine… Laurent Gounelle nous invite à réfléchir à une autre façon de penser nos choix de vie et notre lien à l’Autre. Ce n’est que lorsqu’on a fait le deuil des attentes que d’autres nourrissent pour nous que l’on est en mesure de prendre une décision qui nous sera satisfaisante à long terme. Il suffit pour cela de dépoussiérer nos préjugés et de nous alléger de certaines conventions (valeurs, principes, habitudes…) avant de prendre une décision. Mais sa manière d’aborder les choses emprunte quelques raccourcis et sa façon de faire interagir les deux personnages principaux ne me parle pas totalement.

La chronique d’Yvan.

Larsson © Actes Sud – 2013
Larsson © Actes Sud – 2013

Volume 3 : La Reine dans le palais des courants d’air

Dernière partie de la « trilogie Millénium », la plus conséquente également. Ce volume reprend au moment même où nous avions laissés nos « héros ».

« Après avoir échappé de peu à la mort, Lisbeth Salander se remet difficilement de ses blessures dans une chambre d’hôpital. Incapable physiquement d’agir, elle a de surcroît été placée en isolement et sous surveillance policière, car elle est encore sous le coup de plusieurs chefs d’accusation. La voilà coincée, donc, mais pas inactive, d’autant qu’un patient soigné dans une chambre voisine a de très sérieux et très anciens comptes à régler avec elle… De son côté, Mikael Blomkvist se démène pour innocenter et réhabiliter la jeune femme. Ses recherches lèvent le voile sur les plus inavouables activités de certains services secrets, mais les sombres personnages autour desquels se resserre son enquête ne vont pas se laisser menacer sans réagir » (synopsis éditeur).

Long dénouement pour ce thriller qui m’a fascinée, je l’avoue. L’univers qu’à construit Stieg Larsson est très proche de ses préoccupations et des combats qu’il a mené. Journaliste, l’auteur a ensuite poursuivit sa carrière vers le métier de critique littéraire puis écrivain. Il a longtemps milité contre les courants d’extrême-droite, un élément important qui représente l’une des facettes de « Millénium ». Il faut ajouter à cela le fait que par le biais de son homologue imaginaire – Mikael Blomkvist – il dénonce également les violences faites aux femmes ainsi que toute forme de corruption.

Une nouvelle fois, le lecteur est en présence d’un récit complet même si celui-ci s’inscrit dans la continuité immédiate de son prédécesseur. Nombreuses sont les pièces du puzzle qui viendront compléter l’intrigue principale qui nous conduit sans détour vers le procès de Lisbeth. Stieg Larsson fait intervenir une palette impressionnante de personnages secondaires ; chacun étant doté d’un trait de caractère qui le définit, d’une histoire de vie plus ou moins détaillée. Tout s’imbrique. Je reconnais que la présence de ces nombreux personnages, je me suis parfois égarée… n’associant pas immédiatement le nom et la fonction lorsqu’ils réapparaissaient. Cela a nécessité pour quelques « retours en arrière », généralement pour revenir au début du paragraphe en cours voire du paragraphe précédent afin de replacer les éléments à la bonne place et poursuivre la lecture en disposant des bonnes informations.

PictoOKLa scène du procès en lui-même est assez succincte compte-tenu de toutes les dispositions préalables dont l’auteur s’était entouré pour y amener son lecteur, mais l’affrontement verbal qui y a lieu dans une tension palpable m’a malgré tout convaincue. Quelques surprises, encore, au détour de plusieurs rebondissements. Maintenant que j’en ai terminé, je ne peux que regretter la disparition prématurée de Stieg Larsson et le contenu des sept tomes qu’il envisageait de réaliser pour parfaire sa saga restera à jamais un mystère. Quoi qu’il en soit, je suis sortie repue par la lecture de ce troisième volume assez dense autant sur le fond que sur la forme.

Quant au reste, l’éditeur vient de dévoiler sa volonté de publier le tome 4 très prochainement… créant ainsi une petite polémique.

Lavoine © Fayard – 2015
Lavoine © Fayard – 2015

« L’homme qui ment ou le roman d’un enjoliveur – récit basé sur une histoire fausse »

Marc Lavoine se livre. Récit autobiographique et touchant d’un homme qui, malgré la célébrité, semble avoir gardé le sens des valeurs et la notion de famille. Il parle avec franchise de sa vie. De son premier souffle à aujourd’hui. Il fait rapidement référence à sa vie d’artiste car là n’est pas le propos, même si elle lui a permis – dans un premier temps – de s’échapper de la cellule familiale avant de lui offrir une reconnaissance qu’il regarde avec méfiance.

Le fait d’être né garçon lui valut, pendant quelques jours, le rejet de sa mère, Michou. Cette dernière, déjà mère d’un petit Francis (surnommé Titi), souhaitait une fille. Abandonnant son fils aux soins des équipes médicales et à l’affection attendrie de Lulu, son époux, elle s’immergea une courte période dans le déni avant de reprendre ses esprits et de trouver un prénom à cet enfant qui venait agrandir son foyer : Marc.

J’étais donc en stand-bye, en couveuse, avec un panaris, en attente d’une famille, d’un toit, d’un lit et d’un prénom, entre la vie et l’oubli. Tout ça sentait très très bon.

Marc Lavoine décrit une famille modeste domiciliée dans un pavillon en banlieue parisienne. Son père, militant communiste qui travaillait aux PTT. Un homme chaleureux que son fils a toujours admiré voire idéalisé. Un homme altruiste qui n’aurait aucun défaut si ce n’est son fort penchant pour l’alcool et son amour inconditionnel pour les femmes. Un coureur de jupons. Un séducteur invétéré. La mère de Marc Lavoine l’apprendra sur le tard mais pendant longtemps, seuls les fils de Lulu étaient dans la confidence, s’amusant des frasques de leur père tout en se morfondant pour le mal qu’il ne manquerait pas de faire à leur mère lorsqu’elle apprendrait ses adultères… cela semblait inévitable qu’elle l’apprenne un jour.

Lorsque ce jour fut venu, elle demanda le divorce séance tenante. Mais ce couple, malgré les discordes, s’aimait d’un amour profond. La séparation n’a jamais été remise en question, mais la souffrance liée à leur éloignement était perceptible.

Peu importe, il aura une médaille posthume, celle du parfait salaud

PictoOKMarc Lavoine parle de l’amour qu’il portait à son père décédé. La narration emprunte un ton sensible, la tendresse et la nostalgie nous accompagnent tout au long de la lecture. Le seul grief que je porterais est cette hésitation permanente entre la seconde et la troisième personne. L’auteur s’adresse ouvertement à son père, mais il semble ne pas être parvenu à choisir entre le dialogue direct avec son paternel (« tu ») et l’observation plus neutre à la troisième personne (« il »). Cela crée quelques lourdeurs dont on s’accommode parfaitement mais cette indécision peut ponctuellement créer de l’agacement. De même, des passages rappellent régulièrement les mêmes thèmes qui définissent : les femmes, l’alcool, les femmes, le militantisme, les femmes… Ponctuellement, j’ai perçu ma lassitude mais je suis bien vite parvenue à l’écarter. Le récit est fluide, agréable, amusé. En quelque sorte, cet ouvrage permet à l’auteur de dire à son père qu’il lui pardonne ses faux pas, une occasion d’exprimer l’amour inconditionnel qu’il porte à ses proches.

Extraits :

« En fait, tu noyais tous ces regrets dans le sexe des femmes, comme pour apaiser les douleurs de ta mémoire, pour soigner l’homme blessé de l’intérieur. Les filles, c’était du sirop, une médecine d’urgence pour apaiser les maux de l’âme et du cœur. Ça pesait dans mon cartable, et je partageais ça avec mon frère, qui essayait de temporiser, évoquant les blessures de Lulu. Ça me calmait de façon passagère mais ça ne changeait rien » (L’Homme qui ment).

« Je voyais mes copains : avec eux, rien n’avait changé. Ils étaient tristes comme moi, pour moi, ils voyaient bien que j’avais pris de la distance. Il fallait que je me protège, car cette histoire, avant d’être la mienne, était surtout la leur, celle de mes parents. Titi et moi nous en étions les fruits, il nous fallait mûrir, désormais coupés en deux. Nous devions nous construire sans protection, sans garde-fous, sans rien » (L’Homme qui ment).

« Je suis resté seul avec toi avant que Francis me rejoigne, et durant ce tête-à-tête, dans la folie immobile de ce moment-là, j’ai cru que tu allais ouvrir un œil, que c’était une farce, encore une, que tu allais me dire : « Je t’ai bien eu, l’môme. Viens, on va voir les gonzesses. » Des larmes ont coulé sur mes joues, je les ai essuyées et j’ai posé un baiser sur ton front de glace. Sur les lèvres, j’ai gardé cette sensation depuis » (L’Homme qui ment).

« Je voulais te dire que quand tu es mort, Michou a perdu son mari. Elle était en deuil pour de vrai, elle était libre et profondément elle-même, nue de toute rancune. Toute sa vie était là, présente. Car même après le divorce, après t’avoir aimé autant que détesté, tu étais resté le seul homme de sa vie, sa seule histoire d’amour, et j’ai la faiblesse de croire qu’il en était de même pour toi » (L’Homme qui ment).