Andrée A. Michaud- Bondrée

 

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Bondrée – Michaud © Rivages – 2016

« A l’été 67, une jeune fille disparait dans les épaisses forêts entourant Boundary Pond, un lac aux confins du Québec rebaptisé Bondrée par un trappeur enterré depuis longtemps. Elle est retrouvée morte, sa jambe déchirée par un piège rouillé. L’enquête conclut à un accident : Zaza Mulligan a été victime des profondeurs silencieuses de la forêt. Mais lorsqu’une deuxième adolescente disparaît à son tour, on comprend que les pièges du trappeur ressurgissent de la terre et qu’un tueur court à travers les bois de Bondrée. »

Un roman noir, un programme alléchant, une histoire de tueur et d’une mystérieuse légende, de l’angoisse et de la psychologie, la mention un peu folle de Twin Peaks, une écriture toutafé raffinée, voilà ce que tout ce me promettait la quatrième de couverture…

Et puis, les premiers mots. Une écriture serrée, ne laissant que peu de place à une respiration… Et puis, les langues mélangées : du français, des mots d’anglais et du canadien si si ! Et puis, des histoires mêlées. Des personnages, du Je, du Elle, du Lui…. Jusqu’à me donner le tournis. Me faire perdre l’envie.

Dépitée, je l’ai laissé de côté, ce polar-là, erf, pas le courage de l’affronter. C’était décidé, il n’était pas fait pour moi ! Mais la « pression » de ce Grand Prix des Lectrices de ELLE a fait son œuvre.  La curiosité aussi : comment ce polar-là a-t-il pu passer la sélection, sapristi ?! C’était à ne rien ni comprendre. Alors, samedi dernier, dans un moment d’accalmie dans ma folle vie, me revoilà repartie à l’assaut de ce livre mystérieux et un brin déconcertant….

Et puis… lentement, avec un air de ne pas y toucher, la magie a opéré ! C’est que Bondrée se mérite. Il faut lui accorder du temps. Infiniment. Ou plutôt, prendre son temps pour s’enfoncer dans les bois sauvages de Bondrée, au petit gout d’un été 67… Et puis, vous dire que j’ai fini par aimer. Incroyablement ! Tellement, que je n’ai pu le lâcher. Ne faire rien d’autre que me perdre dans les méandres de ce polar canadien. Pour savoir, qui, mais qui, était le tueur : un fantôme, ce Pierre Landry, pourtant mort depuis des années ? Ou alors, un trappeur parfaitement inconnu ? Un père de famille auquel je m’étais si fort attachée ? Mais qui ??? Jusqu’aux dernières lignes, je vous promets que vous allez sacrément vous creuser les méninges !

C‘est donc un polar envoutant à la langue belle, ou plutôt à la lisière des langues, à la lisière des mondes… Un récit incroyablement maitrisé qui vous entrainera dans des contrées inconnues et pourtant pas si lointaines (grâce notamment à la petite fille, le JE de ce livre, Audrée Duchamp, dont les pertinentes réflexions feront sacrément écho, je vous le garantis !).

A lire absolument pour une surprenante expérience de lecture qui vaut vraiment qu’on s’y attarde et qu’on prenne le temps !

 

Premiers mots

« Bondrée est un territoire où les ombres résistent aux lumières les plus crues, une enclave dont l’abondante végétation conserve le souvenir des forêts intouchées qui couvraient le continent nord-américain il y a de cela trois ou quatre siècles. Son nom provient d’une déformation de « boundary », frontière. Aucune ligne de démarcation, pourtant, ne signale l’appartenance de ce lieu à un pays autre que celui des forêts tempérées s’étalant du Maine, aux Etats-Unis, jusqu’au sud-est de la Beauce, au Québec. Boundary est une terre apatride, un no man’s land englobant un lac, Boundary Pond et une montagne [..] C’est dans cet éden qu’une dizaine d’années plus tard, quelques citadins en mal de silence ont choisi d’ériger des chalets, forçant Landry à se réfugier au fond des bois, jusqu’à ce que la beauté d’une femme nommée Maggie Harrison ne l’incite à revenir rôder près du lac et que l’engrenage qui allait transformer son paradis en enfer se mette en branle. »

 

Extrait

On n’avait donc pas été surpris d’apprendre ce qui leur était arrivé. Ces filles l’avaient cherché, voilà ce que la plupart des gens ne pouvaient s’empêcher de penser, et ces pensées soulevaient en eux une espèce de repentir gluant qui leur donner envie de se battre à coups de poing, de se gifler jusqu’au sang, car ces filles étaient mortes, bon Dieu, dead, for Christ’s sake, et personne, pas plus elles que les autres, ne méritait la fin qu’on leur avait réservée. Il avait fallu ce malheur pour qu’on songe à ces filles autrement qu’à des intrigantes, pour qu’on comprenne que leur attitude ne cachait rien qu’un vide immense où chacun se jetait bêtement, ne voyant que la peau bronzée couvrant le vide. »

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Andrée A. Michaud, Bondrée, Rivages, 2016.

Station Eleven – Emily Saint John Mandel

stationeleven“Le roi se tenait, à la dérive, dans une flaque de lumière bleue. C’était l’acte IV du Roi Lear, un soir d’hiver à l’Elgin Theatre de Toronto. En début de soirée, pendant que les spectateurs entraient dans la salle, trois fillettes – versions enfantines des filles de Lear – avaient joué à se taper dans les mains sur le plateau, et elles revenaient maintenant sous forme d’hallucinations dans la scène de la folie. Le roi titubant essayait de les attraper tandis qu’elles gambadaient ça et là dans les ombres. Il s’appelait Arthur Leander et avait cinquante et un ans. Des fleurs ornaient ses cheveux. […] Ce fut à ce moment-là que la chose se produisit. »

Un point de départ, un point de rupture : la mort d’Arthur Leander sur scène. Ce soir là, le monde s’écroule. Il y aura un avant. Il y aura un après.

Un virus, la grippe de Géorgie, un nom au « charme désarmant » pour une catastrophe totale. Ou presque. 99,99% de la population se meurt. En quelques heures, quelques jours à peine. La civilisation est anéantie. Toute ? Non. Quelques personnes survivent. Pourquoi eux ?

Parmi elles, la troupe de la Symphonie Itinérante, des acteurs et des musiciens, qui cheminent sur un vaste territoire, entre les îlots de survivants. Une devise « Parce que survivre ne suffit pas ». Leur but : émerveiller les gens, ces rescapés « usés par le labeur, une existence difficile », faite de peur, de misère. Survivre. Vivre peut être. Reconstruire. Espérer. Et s’émerveiller parfois le temps d’une représentation théâtrale.

« Il y eut la grippe qui explosa à la surface de la terre, telle une bombe à neutrons, et le stupéfiant cataclysme qui en résulta, les premières années indescriptibles où les gens partirent sur les routes pour finalement se rendre compte qu’il n’existait aucun endroit, accessible à pied, où la vie continuait telle qu’ils l’avaient connue auparavant ; ils s’installèrent alors où ils le pouvaient – dans des relais routiers, d’anciens restaurants, des motels délabrés -, en restant groupés par mesure de sécurité. La Symphonie Itinérante voyageait entre les colonies du nouveau monde […]. La Symphonie jouait de la musique –classique, jazz, arrangements pour orchestre de chansons pop d’avant la débâcle – et du Shakespeare. Les premières années, il leur était arrivé de jouer davantage de pièces contemporaines, mais le plus étonnant, ce qu’aucun d’eux n’aurait imaginé, c’était que le public semblait préférer Shakespeare aux autres œuvres de leur répertoire. « Les gens veulent ce qu’il y a de meilleur au monde », disait Dieter …. »

 C’est un roman d’anticipation, de fin du monde, au petit gout de Barjavel et de son Ravage que j’avais tant aimé jeune. Mais pas que. Voire, bien plus que cela ! C’est superbement écrit, superbement mené. Un entrelacement de vies et de voix qui racontent l’avant. L’après. Toutes semblent liées à ce comédien, cet Arthur Leander. En toile de fond, une superbe et mystérieuse bande dessinée « Station Eleven ». Un à un, tous les éléments vont se mettre en place jusqu’à la chute. Faire sens. Et punaise que c’est beau !

Une lecture toutafé inhabituelle, complexe, forte avec des personnages formidables, de la tragédie, des quêtes, de la résignation, du songe, de la bravoure, de l’amour, des horreurs, des bonheurs, de la renaissance, de l’apocalypse, de la religion et son emprise sur les êtres …. Une fable terriblement humaine, magistralement écrite !

De tous les livres découverts depuis le début de la sélection ELLE il est mon préféré, mon élu ! Un roman qu’il vous faut découvrir de toute urgence 😉

Extrait

 « Parfois, les membres de la Symphonie Itinérante se disaient que leur activité était noble. Certains soirs, autour du feu, l’un deux faisait une remarque stimulante sur l’importance de l’art, et les autres dormaient plus paisiblement cette nuit-là. A d’autres moments, ça leur paraissait un mode de survie difficile et périlleux qui n’en valait pas la peine, surtout quand ils devaient camper entre deux villes, quand ils étaient chassés d’endroits hostiles sous la menace de revolvers, quand ils traversaient sous la neige ou la pluie des territoires dangereux, acteurs et musiciens armés de fusils et d’arbalètes, les chevaux exhalant des nuages de vapeur, quand ils avaient froid, peur, les pieds trempés. Ou quand, comme maintenant, l’implacable chaleur de juillet pesait sur eux et sur la forêt impénétrable, de chaque côté de la route, et qu’ils marchaient des heures durant se demandant si un prophète déséquilibré ou ses acolytes n’étaient pas à leurs trousses – en se chamaillant, aussi, pour oublier leur terrible angoisse. »

Une lecture divine et partagée avec ma copine Noukette

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Station Eleven, Emily Saint John Mandel, Rivages, 2016.

Oreiller d’herbes (Sôseki)

Mettant un point d’honneur à atteindre les objectifs que je me suis fixés dans le cadre de l’aventure collective proposée par Enna… je suis quelque peu poussée dans mes retranchements. Ce blog va donc accueillir ponctuellement des critiques littéraires… et me permettre de donner suite à certaines conversations débutées en d’autres lieux 😉

Oreiller d'herbes
Sôseki © Rivages – 2007

« Un peintre se retire dans les montagnes, pour peindre, pour se reposer, mais surtout pour faire le point sur son art. Qu’est-ce que la sensibilité artistique ? Qu’est-ce que la création ? Qu’est-ce qu’une sensation ? Comment distinguer l’art japonais de l’art occidental ? Le peintre observe la nature mais aussi les êtres humains. Dans l’auberge où il loge, il est le témoin silencieux d’un curieux manège. Une femme exceptionnellement belle paraît chargée d’un passé mystérieux qu’il essaie de mettre au jour. Les légendes du lieu, les commérages s’entremêlent et, à travers l’observation de cet être qui est à la fois le modèle idéal du peintre et le personnage du roman en train de s’écrire, l’auteur tente de définir son art, dans l’attente de la crise qui lui donnera son sens » (extrait présentation éditeur).

Difficile exercice dans lequel je me lance car il est ardu d’expliquer le cheminement par lequel nous fait passer ce roman. J’ai tout d’abord cru que je ne parviendrais pas au terme de l’ouvrage tant la lecture des premières pages est laborieuse.

Pourtant, en apparence, la « prise de contact » est agréable. Le récit se développe à la première personne et nous permet d’accéder au monologue intérieur du narrateur. Lorsqu’on fait la connaissance de cet homme – un peintre – il est train de gravir les sentiers rocailleux d’une montagne. A mesure qu’il progresse dans son ascension, ses pensées cheminent sur la démarche qu’il est en train d’entreprendre. On comprend que son intention est de se soustraire de l’agitation de la Cité (de la société) pour être au plus près de la nature et y mener une réflexion sur le sens de la vie, des valeurs. Il souhaite trouver un lieu propice pour vivre en adéquation avec l’art de vivre qu’il s’est fixé. Sôseki Natsumé ne raconte pas l’histoire d’un homme en quête d’inspiration mais propose une réflexion plus large sur la création artistique et l’importance de l’Art dans nos sociétés (orientales et occidentales).

Je pense toujours que le rapport entre l’air, les choses et les couleurs est un des sujets d’étude les plus intéressants au monde. Faut-il rendre l’air en s’appuyant sur les couleurs, faut-il peindre l’air en s’appuyant sur les objets ? Ou bien encore, faut-il intriquer ensemble les couleurs et les choses, en s’appuyant sur l’air ? Il suffit d’une modification de l’état d’esprit pour que le tableau change de tonalité. Ces tonalités diffèrent selon le gout de l’artiste : c’est normal, mais il est aussi naturel que cette tonalité se définisse en fonction du temps et du lieu.

Dès la première page, le narrateur est entièrement consacré à sa quête spirituelle et chaque élément (un caillou, une fleur, le relief d’une montagne…) est prétexte à la réflexion et à l’introspection. Cependant, pour le lecteur, ce n’est pas simple de lui emboiter le pas aussi promptement.

Oreiller d’herbes est une œuvre poétique. La contemplation est un élément central du récit, le rythme narratif est au service des cheminements intérieurs du personnage principal. La présence de quelques personnages secondaires permet de le relier à des considérations plus matérielles ; leurs agissements et leurs propos interpellent le narrateur, le surprennent, l’incitent à approfondir sa démarche et à l’ancrer dans la réalité.

Moi qui me suis provisoirement écarté du monde des passions humaines, je n’ai pas à le regagner, du moins durant ce voyage. Sinon, je gâcherais ce voyage exceptionnel. Je dois passer le monde des passions humaines au crible, comme du sable, et ne contempler que l’or splendide qui y est retenu.

Je me suis finalement laissée porter par la douceur de cette ambiance et j’ai apprécié la facilité avec laquelle Sôseki s’efface derrière son personnage pour aborder son questionnement autour de l’acte de création artistique. Il revient également à plusieurs reprises sur le décalage entre tradition et modernité. Sôseki n’hésite pas à faire référence à des auteurs japonais et européens ainsi qu’à son propre répertoire bibliographique puisque plusieurs de ses haïkus sont repris par son personnage.

Merci à qui de droit 😉

Les chroniques : Anthony (Littexpress), Fred (BenzineMag), Juliette Clochelune (Francopolis), Falbalapat.

Extraits :

« Ce qui disparaît soudain donne la sensation de la soudaineté, mais la nostalgie est alors sans consistance. Dans le cœur de celui qui entend une voix qui se tait d’un seul coup, se produit une sensation de coupure nette. Or, lorsqu’un phénomène se dissipe de lui-même et disparaît sans qu’on s’en soit aperçu, le temps s’attarde et s’affine et notre angoisse se réduit en subtilités. Tel un mari malade dont on attend la mort et qui ne meurt pas, telle une lampe dont on attend l’extinction et qui ne s’éteint pas, ce chant qui vous trouble et dont vous ne savez pas s’il doit ou non s’arrêter, contient en lui cet air où sont résumés tous les regrets du printemps de ce monde » (Oreiller d’herbes).

« La civilisation, de nos jours, consiste à offrir quelques mètres carrés de terrain à chacun et à dire : Faites ce que vous voulez sur ce terrain, que vous dormiez ou que vous restiez éveillé. Elle entoure de grillages ces quelques mètres carrés en vous interdisant, sous la menace, de faire un pas de plus, mais il est normal que ceux qui jouissent de la liberté sur ces quelques mètres carrés désirent en jouir aussi au-delà de ces grillages. Les malheureux habitants de ces pays civilisés, du matin au soir, aboient en s’agrippant aux grillages. La civilisation, après avoir fait de chaque individu un tigre féroce en lui rendant la liberté, maintient la paix civile en le jetant dans une cage. Cette paix n’est pas la paix véritable. C’est celle d’un tigre au zoo, qui fixe les visiteurs, le corps tapi. Il suffirait qu’une seule barre de la cage cédât… et le monde serait sens dessus dessous » (Oreiller d’herbes).

Oreiller d’herbes

Récit complet / Littérature japonaise

Challenge Petit Bac
Catégorie Végétal

Titre original : Kusamakura

Éditeur : Rivages

Collection : Rivages Poche / Bibliothèque étrangère

Auteur : SÔSEKI Natsumé

Dépôt légal : 2007

ISBN : 978-2-86930-245-7