Chroniks Expresss #35

Bandes dessinées : Beverly (N. Drnaso ; Ed. Presque Lune, 2017), Les Reflets changeants (A. Mermilliod ; Ed. Le Lombard, 2017).

Jeunesse / Ados : Journal d’un enfant de lune (J. Chamblain & A-L. Nalin ; Ed. Kennes, 2017), Hurluberland (O. Ka ; Ed. Du Rouergue, 2016), Cheval de bois, cheval de vent (W. Lupano & G. Smudja ; Ed. Delcourt, 2017), Le Journal de Gurty, tome 3 (B. Santini ; Ed. Sarbacane, 2017), Sweet sixteen (A. Heurtier ; Ed. Casterman, 2013).

Romans : L’Analphabète qui savait compter (J. Jonasson ; Ed. Pocket, 2014), D’après une histoire vraie (D. De Vigan ; Ed. Le Livre de Poche, 2017), Tropique de la violence (N. Appanah ; Ed. Gallimard, 2016), L’amour sans le faire (S. Joncour ; Ed. J’ai Lu, 2013).

Manifeste : Libres ! (Ovidie & Diglee ; Ed. Delcourt, 2017).

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Bande dessinée

 

Drnaso © Presque Lune – 2017

Recueil de plusieurs nouvelles qui nous montre des scènes du quotidien. Un groupe d’adolescents qui semble faire un T.I.G., une ménagère de 50 ans dont la candidature a été retenue par une chaine TV pour faire partie d’un groupe témoin, une famille qui part en vacances avec son ado… Tout est épars et finalement, assez rapidement, on comprend que nous assistons à la vie d’une seule et même famille.

Le dessin rectiligne, propre, enfantin… il m’a tenue en respect. L’apparence proprette des dessins est spéciale. Voir évoluer ces petits tonneaux sur pattes dans des couleurs simplistes est une expérience particulière. Ces personnages assez stoïques et inexpressifs m’ont peu intéressé. Ils en disent à la fois trop et trop peu à l’aide d’échanges trop souvent expédiés. Des personnages sur le fil. Pendant un long moment, j’ai imaginé que le pire allait arriver et quand il arrive, c’est sous forme d’hallucinations… nous invitant à imaginer le pire. Ambiance malsaine. Rebondissements inexistants. Vies banales.

Société de consommation, adolescence, relations humaines, libido adolescente, vie de famille, pulsions, instinct, drogues et alcool … Nick Drnaso manque d’un peu de folie, d’une petit quelque chose esthétique qui pourrait séduire mes pupilles.

De mon côté du livre : encéphalogramme plat. J’ai trouvé cela un peu malsain, sans vie, je ne suis pas parvenue à m’y intéresser. Abandon à la moitié de l’album.

 

Mermilliod © Le Lombard – 2017

Elle a une vingtaine d’années, elle est brillante, poursuit ses études et aimerait devenir professeur.

Il a une bonne cinquantaine d’année, refuse tout ce qui pourrait l’attacher à quelqu’un, caresse le fantasme d’être libre comme l’air sauf qu’il est papa. Sa fille est la prunelle de ses yeux mais assumer ses responsabilités reste pour lui un obstacle infranchissable.

Quant au troisième personnage, cela fait déjà plusieurs années qu’il est retraité. Ses journées sont toutes les mêmes. Se lever, sortir promener le chien, acheter le pain, … Sa compagne ? Il en est amoureux comme au premier jour et c’est bien pour cette raison qu’il rechigne à se foutre en l’air. Depuis qu’il a perdu l’ouïe, il est comme amputé d’une partie de lui, de sa raison d’être en ce bas monde. Isolé, seul au milieu de tous, ce vieil homme ressasse ses souvenirs jusqu’au jour où il trouve le courage de partir.

Trois personnages, trois destinées, trois histoires. A priori, elles n’ont rien en commun. Sauf qu’Aude Mermilliod ne l’entend pas de cette oreille. Un album qui offre une parenthèse de la vie de ces trois personnages et nous explique, une fois encore, que la vie ne tient à pas grand-chose et qu’il nous suffit de bien peu de chose pour la remuer un peu.

Je vous invite à lire la chronique de Sabine pour qui ce fut un coup de cœur.

 

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Jeunesse / Ado

 

Chamblain – Nalin © Kennes – 2017

Morgane a 16 ans quand elle emménage avec ses parents et son petit frère dans leur nouvelle maison. Pour elle, c’est un arrachement et la douleur d’être amputée de sa vie et d’être séparée de Lucie, sa meilleure amie. Alors qu’elle s’apprête à passer sa première nuit dans sa nouvelle chambre, elle trouve le journal intime de Maxime, le fils des précédents propriétaires.

Les premiers mots de Maxime l’invite à le lire. Maxime propose de raconter son histoire mais surtout ce que le Xeroderma Pigmentosum lui inflige. Maxime souffre de cette maladie de la peau qui l’oblige à se protéger du soleil et des UV émises notamment par les ampoules blanches et les néons. En lisant le journal de Maxime, Morgane va tomber amoureuse et elle va décider de tout faire pour le retrouver.

Joris Chamblain propose ici un récit touchant sur l’adolescence. Plus encore, son propos est didactique puisqu’il sensibilise le jeune lecteur à « la maladie des enfants de la lune » . L’occasion pour nous d’entrer au cœur du quotidien d’un adolescent, de comprendre les symptômes et les conséquences de cette maladie. Les dessins d’Anne-Lise Nalin accompagnent le propos de façon délicate. Je vous laisse apprécier :

A partir de 9 ans.

La fiche de présentation sur le site de l’éditeur et la chronique de Sabine chez qui j’ai pioché cette lecture.

 

Ka © Editions du Rouergue – 2016

Une femme qui pleure des diamants, une échelle qui tombe du ciel, un homme qui porte une maison sur son dos, des chevaux qui tiennent dans la main…

C’est le monde un peu fou, mi-onirique mi-poétique, des habitants d’Hurluberland. Olivier Ka nous invite à découvrir son univers aussi tendre que déjanté. Lu à voix haute pour un petit lutin de 8 ans qui n’en a pas perdu une seule miette.

Lu avec un petit bonhomme de 8 ans : on a ri, on est restés bouche bée, on était intrigué, on a eu un peu peur… bref, on a mis les deux pieds a Hurluberland et on a adoré ça !

L’ouvrage fait partie des pépites jeunesse de Noukette et Jérôme et c’est une très jolie découverte.

 

Lupano – Smudja © Guy Delcourt Productions – 2017

Un gros roi capricieux va fêter son anniversaire. Alors plutôt que de se soucier des affaires du pays… il n’a qu’une idée en tête : manger son gâteau ! Sitôt réveillé, il se fait pomponner, chouchouter, coiffer, habiller… par ses servants qui ont bien du mal à canaliser l’excitation de leur souverain impatient.

De leur côté, deux enfants enfourchent le cheval de vent et sont bien décidé à réserver un sort au gros gâteau d’anniversaire de sa majesté…

Une douce, piquante et amusante réflexion sur les inégalités sociales, l’incarnation du pouvoir et l’altruisme.

Dès 8 ans… et c’est à découvrir plus généreusement dans la bibliothèque du Petit Carré jaune de Sabine.

 

Santini © Sarbacane – 2017

Les vacances d’automne sont arrivées. Gurty et son Gaspard arrivent en gare d’Aix-en-Provence pour passer ces quelques jours dans leur maison secondaire.

Gurty retrouve ses amis, Fleur la trouillarde, le mal-léché Tête de Fesses, l’écureuil qui fait hi hi et fait de nouvelles connaissances. Gurty tente notamment de lier amitié avec Fanette, une chienne solitaire qui se fait une bien triste opinion de l’amitié.

Plaisir non dissimulé de retrouver la facétieuse Gurty dans ces nouvelles aventures. Se rouler dans les feuilles, tenter de croquer les fesses de l’écureuil qui fait hi hi, s’amuser avec fleur, découvrir les joies du cerf-volant…

Bertrand Santini nous offre ici encore une joyeuse régalade et un moment de lecture très très très amusant.

Les deux premiers tomes de « Gurty » sont sur le blog bien évidemment 😛

 

Heurtier © Casterman – 2013

Août 1957. Dans une poignée de jours, Molly va faire son entrée au Lycée central de Little Rock. Elle a hâte, elle appréhende, elle a peur… Parfois elle regrette même ce jour où elle a levé la main pour proposer sa candidature, il y a de cela trois ans. Aujourd’hui, Molly a quinze ans et elle prend la mesure de ce qu’elle s’apprête à vivre…

« Le plus prestigieux lycée de l’Arkansas ouvre pour la première fois ses portes à des étudiants noirs.
Ils sont neuf à tenter l’aventure.
Il sont deux mille cinq cents, prêts à tout pour les en empêcher » (quatrième de couverture).

Basé sur des faits réels, le personnage principal s’inspire et rend hommage à Melba Pattillo. Il est (rapidement) fait références à d’autres événements qui ont fait date dans l’histoire des Etats-Unis (le meurtre d’Emmett Till, la contestation de Rosa Parks, l’action de Martin Luther King…). repousser les inégalités, lutter contre la ségrégation raciale, militer en vue de l’obtention de droit civiques… Annelise Heurtier rend hommage à ces hommes et à ces femmes en saluant le courage des « Neuf de Little Rock » . Son roman permet de suivre les événements par le biais de deux adolescentes : Molly Castello qui est issue de la communauté noire de Little Rock et Grace Anderson qui est issue quant à elle d’une famille de la communauté blanche (et bourgeoise) de la ville.

Les mots me manquent pour parler simplement de ce roman jeunesse mais cet ouvrage est assurément à mettre dans les mains de nos têtes blondes.

La chronique de Nahe

 

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Romans


Jonasson © Pocket – 2014

Nombeko est née et a grandi dans un bidonville de Soweto. D’abord videuse de latrines, elle devient à 14 ans chef du bureau des latrines grâce à son don pour les chiffres et les calculs. C’est grâce à un vieux videur de latrines que la jeune analphabète apprend à lire. Un jour, elle trouve le corps de ce dernier. Il a visiblement passé un sale quart d’heure après quoi ses assaillants ont fouillé de fond en comble la cabane du vieux. Heureusement pour Nombeko, ils n’ont pas inspecté sa bouche de laquelle Nombeko extrait 14 diamants bruts. N’étant plus miséreuse, Nombeko décide de quitter son travail et de se rendre à Pretoria. Sur place, elle n’a pas le temps de découvrir la ville qu’elle se fait faucher par la voiture d’un ingénieur ivre qui, non content d’avoir failli la tuer, parvient à convaincre le juge que la jeune noire est fautive et qu’elle doit donc lui rembourser les frais de réparation. A 14 ans, Nombeko peut dire au revoir à sa liberté fraichement acquise. Durant 7 ans, elle devra servir de bonne à l’ingénieur qui se rendra rapidement compte de la facilité avec laquelle Nombeko manie les chiffres. Il utilisera ce don pour parvenir à réaliser les plans de la bombe nucléaire sud-africaine. Suite à quoi les choses ne se passèrent pas comme prévu et après moult rebondissements, Nomenko atterrit en Suède. Pensant récupérer dix kilos de viande séchée, elle se rend à l’ambassade pour découvrir que des colis ont été intervertis et Nombeko se retrouve avec une bombe nucléaire sur les bras…

Bon… mon résumé va être plus long que mon avis…

C’est parce que j’avais aimé « Le vieux qui ne voulait pas fêter son anniversaire » qu’il me plaisait de découvrir un autre roman de Jonas Jonasson. J’ai vite déchanté mais j’ai pourtant trouvé le contenu divertissant. On repère très vite les mêmes ficelles d’écriture : des personnages originaux et assez attachants, une pluie de rebondissements, un fourre-tout d’évènements qui mêlent des faits historiques au destin des personnages du roman, des quiproquos en veux-tu-en-voilà. C’est drôle, déjanté, bourré de bonne humeur et de bons mots, ludiques mais… il y a des longueurs et la présence de deux personnages vraiment horripilants (les concernant, j’ai rapidement espéré que l’auteur ferait un passage à l’acte en les faisant disparaître). Reste qu’on sourit pendant la lecture et qu’on est curieux de savoir comment l’auteur va conclure cette histoire totalement loufoque et qui manque malheureusement de crédibilité à plusieurs reprises.

Sympathique roman mais qui tente malheureusement de reprendre les ficelles de son premier ouvrage. Pour le coup, j’ai trouvé qu’il y avait des longueurs et de l’acharnement inutile sur le couple de personnages principaux. J’ai plusieurs fois hésité à abandonner en cours de lecture.

 

De Vigan © Le Livre de Poche – 2017

Son dernier roman reçoit un accueil qui va au-delà de tout ce qu’elle avait pu imaginer. Son dernier roman, c’est celui qui parlait de sa mère, de la personnalité si délicate de cette dernière. De ce trouble qu’elle a eu durant toute sa vie, qui l’avait conduite à sombrer, à se faire hospitaliser, à laisser ses filles livrées à elle-même. Depuis, c’est la page blanche. Mais quand viendra l’heure d’arrêter la campagne de promotion, quand viendra l’heure de ne plus aller à la rencontre des lecteurs, quand viendra l’heure de se poser de nouveau pour écrire, qu’adviendra-t-il ?

C’est durant cette période de forte activité que Delphine de Vigan rencontre L. Une femme charismatique, épanouie qui souhaite lier des liens d’amitié avec l’auteure. Delphine se laisse faire. Peu à peu, la complicité qui les unit grandit, les confidences sont dévoilées… Delphine ne verra l’emprise de L. sur elle que bien trop tard.

Quelle est la part de vrai et quelle est la part de fiction dans ce roman ? Une question que je me suis posée à plusieurs reprises sachant très bien que la nature de la réponse n’a finalement pas d’importance. Pourtant oui, la possibilité qu’une personne parvienne à avoir une telle emprise sur une autre est réelle. D’autant que la narratrice – Delphine – est déstabilisée et démunie par la difficulté qu’elle a à retrouver la voie de l’écriture. « J’étais incapable d’expliquer la sensation d’impasse dans laquelle je me trouvais, le dégoût que tout cela m’inspirait, ce sentiment d’avoir tout perdu » et plus loin, d’expliquer la sidération dans laquelle elle se trouve chaque fois qu’elle constate que L. lit en elle comme dans un livre.

Ou bien L. avait adopté mes préoccupations comme elle eût enfilé un déguisement, afin de me tendre le miroir dans lequel je pouvais me reconnaître ?

Un roman en trois temps, trois chapitres respectivement titrés « Séduction » , « Dépression » et « Trahison » . Trois temps pour faire monter la tension. Un thriller psychologique troublant.

La chronique d’Antigone et parce que j’avais également adoré, ma chronique de « Rien ne s’oppose à la nuit » .

 

Appanah © Gallimard – 2016

Moïse a 15 ans. En un an, sa vie n’a plus rien à voir avec celle qu’il a connu. Adopté par l’infirmière de l’hôpital dans lequel sa mère – migrante – a atterri un soir de tempête, il a grandi dans un cocon douillet. A 14 ans, sa mère lui révèle les conditions de son arrivée à Mayotte et les circonstances de son arrivée dans la vie de Marie (celle qui deviendra sa mère). Et puis un soir, alors que Moïse est en pleine crise d’adolescence, qu’il a pléthores de question sur ses racines, sa mère meurt sous ses yeux, terrassée par un AVC ou une crise cardiaque. C’est pour lui le début de l’errance, d’une vie de misère, d’une vie dans la rue, d’une vie remplie par les mauvaises fréquentations, la peur, la faim, le faim et Bruce qui le terrorise mais dans le sillage duquel il vit. Jusqu’au jour où le coup part… Bruce meurt d’une balle en pleine tête.

Moïse se retrouve pour la première fois depuis un an avec la possibilité de pendre trois repas par jour et un toit sur la tête. Le refuge carcéral devient une opportunité de faire le point sur cette année passée.

Bidonville, violences, délinquance, drogues, rites de passage… le quotidien d’un « presqu’enfant » livré à lui-même. Superbe.


Joncour © J’ai Lu – 2013

Franck vit seul depuis sa séparation avec sa compagne. Après plus de 10 ans de vie commune, Franck s’est laissé prendre au piège par la routine et l’habitude. Depuis, Franck est rongé par les angoisses. Il ne fait rien pour chasser cette dépression qui s’est emparé de lui, le jeune photographe n’est plus que l’ombre de lui-même.

Louise vit seule depuis le décès brutal d’Alexandre. Depuis, elle s’est enfermée dans une bulle, se rassure avec des rituels quotidiens. Se lever, sortir pour aller prendre un café au bar du coin puis aller au travail. Elle fuit, la vie, les autres. Rien ne mérite d’être vécu sans Alexandre.

Hasard ou coïncidence, Franck et Louise se retrouvent chez les parents de Franck. Louise avait prévu d’y passer une semaine de vacances avec son fils. Franck quant à lui n’était pas attendu ; après dix ans de silence, il décide de renouer contact avec ses parents.

« L’Amour sans le faire » est la rencontre de deux solitudes. Au fil des pages, on voit deux personnages reprendre goût à la vie. Au contact l’un de l’autre, tous deux renaissent. Un amour platonique, une bienveillance délicate… Un roman qui se savoure, un roman qui nous fait faire fi de ce qui nous entoure. Un roman qui se dévore lentement. Merci ma Framboise de ce précieux cadeau ! 😉

 

Ovidie – Diglee © Guy Delcourt Productions – 2017

« Libres ! Manifeste pour s’affranchir des diktats sexuels » … un titre Oh combien prometteur !

Plein de promesses oui. J’imaginais un propos non édulcoré, quelque chose qui remue, qui secoue un peu les idées préconçues bref, quelque chose qui rue franchement et délicieusement dans les brancards.

Alors oui, Ovidie n’y va pas forcément par quatre chemins pour pointer les choses et dire que les sociétés occidentales sont d’une suffisance dégueulasse, que malgré les différentes actions de ces dernières années pour casser le sexisme ancestral et bien… rien n’a vraiment bougé. Oui d’accord…

Et oui d’accord, les hommes parlent de leurs queues de façon débridées et alors que les femmes le font avec plus de discrétion et sans la grosse dose lourde de vantardise. Et encore oui, la sodomie reste un rapport sexuel qui décuple la virilité du partenaire masculin mais que ce dernier ne se pose que trop rarement la question du plaisir féminin. Sans parler de la question du consentement féminin… beaucoup trop de femmes se croient « obligées » de satisfaire le devoir conjugal et les hommes se remettent encore trop peu en cause quand leur partenaire émet le soupçon d’un constat que de désir… elle n’en a pas… ou plus du tout.

Oui, oui, oui. Mais tout ça, on le savait déjà. Pour le coup, je m’attendais à quelque chose de pertinent (ça l’est) et de percutant (ça ne l’est pas). Pour faire court, Ovidie n’apporte pas tellement d’eau au moulin. Rien de nouveau sous le soleil même s’il est parfois bon de répéter des évidences (car visiblement les hommes ont du mal à comprendre la question de l’égalité, du respect, du consentement, etc). Bref, quand on a une grande gueule comme Ovidie, je pense qu’on peut aussi se permettre de dire des choses qui n’ont pas été dites et rabâchées sur tous les toits.

Dans cet ouvrage, le travail de Diglee m’a en revanche réellement convaincue. Car pour le coup, le côté incisif, c’est dans ses planches que je l’ai trouvé ! Par contre quand on voit le nombre de planches (une dizaine) par rapport au nombre de pages (une centaine)… côté satisfaction, on reverra la copie une autre fois 😉

La chronique beaucoup plus convaincue de Stephie.

Chroniks Expresss #30

Petit debriefing des livres lus en janvier et non chroniqués.

Bandes dessinées & Albums : Le Mari de mon frère, tome 1 (G. Tagame ; Ed. Akata, 2016), Cruelle (F. Dupré La Tour ; Ed. Dargaud, 2016).

Jeunesse : Le Journal de Gurty, tomes 1 et 2 (B. Santini ; Ed. Sarbacane, 2015 et 2016).

Romans : La Patience des Buffles sous la pluie (D. Thomas ; Ed. Le Livre de poche, 2012), Bettý (A. Indridason ; Ed. Points, 2012), A l’origine notre père obscur (K. Harchi ; Ed. Actes sud, 2014), Le Rire du grand Blessé (C. Coulon ; Ed. Point, 2015).

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Bandes dessinées

 

Tagame © Akata - 2016
Tagame © Akata – 2016

Yaichi élève seul sa petite fille Kana. Père et fille ont pris leurs habitudes jusqu’au jour où Mike, le mari du frère jumeau de Yaichi, sonne à leur porte. Affecté par le décès de son compagnon, Mike souhaite découvrir le Japon. C’est donc tout naturellement que le canadien se présente à la porte de Yaichi. Ce dernier, mal à l’aise face à la question de l’homosexualité, va aller de surprise en surprise.

Gengoroh Tagame s’intéresse au sujet de l’homosexualité de façon à la fois ludique et constructive. Le trio de personnages fonctionne bien : le personnage principal se montre dans un premier temps assez peu enclin à accepter son beau-frère sous son toit ; il reconnaît vite qu’il n’a jamais pris le temps de réfléchir à la question de l’homosexualité et que ses représentations sur le sujet l’incitent à se méfier. La fillette en revanche n’a aucun apriori et la gentillesse du nouveau venu lui suffit. Enfin pour Mike, le conjoint canadien, c’est sans hésitation qu’il se présente chez le frère de son mari, sans même avoir projeté que sa présence puisse être source de gêne. L’ambiance de ce manga est agréable et si l’auteur s’appuie sur les idées préconçues pour déplier son récit, il sait rapidement montrer qu’elles n’ont pas lieu d’être. Il montre quelle a été la lente évolution des mentalités à l’égard des couples homosexuels et si nombreux pays reconnaissent aujourd’hui le mariage gay, rappelons que ce n’est pas encore le cas au Japon.

PictoOKJe suis certaine que si Jérôme ne m’avait pas offert ce tome, je ne m’y serais pas lancée. Merci pour la découverte Monsieur (… il faut effectivement que je me tourne davantage vers les mangas  ^^)

 

Dupré La Tour © Dargaud - 2016
Dupré La Tour © Dargaud – 2016

Elle a 26 ans. Alors qu’elle est à l’hôpital et qu’elle s’occupe en regardant un documentaire animalier, Florence Dupré La Tour reçoit un appel de sa mère. Les propos de cette dernière sur son rapport aux animaux la font réfléchir. Sa dernière journée à l’hôpital va être l’occasion de bien des réflexions.

Elle repense à la manière dont elle a traité ses animaux de compagnie quand elle était petite. Qu’ils soient cochon d’Inde, lapin, poule, oie… elle est fascinée par ces bêtes à poils et à plumes, surtout quand elles souffrent. Ses premiers animaux sont morts de manière brutale, avec ou sans l’aide de leur jeune propriétaire et, jusqu’à la fin de l’adolescence, elle ressent une étrange et excitante sensation lorsqu’elle observe des animaux morts ou en train d’agoniser. Sur son lit d’hôpital, la jeune adulte fait le point, scrute son rapport au monde, son rapport aux autres. Une question de personnalité, d’identité.

Etrange album qui propose un récit saccadé – et focalisé sur le rapport qu’elle entretient avec les animaux – de l’enfance de l’auteure. L’empilement d’éléments donne parfois la nausée d’autant qu’on a parfois l’impression que rien ne fait lien, rien ne fait trace de ce qu’elle a pu apprendre. Heureusement, l’humour pointe dans ce cynisme, soulage quelque peu la lourdeur narrative et donne un peu de profondeur. A mesure que l’on avance dans la lecture, on se demande ce que l’auteur souhaite tirer de ces anecdotes. J’ai plusieurs fois hésité à abandonner cet album, ce scénario m’a laissé dubitative jusqu’à la dernière minute. Et là, à la dernière page, le dénouement donne du sens à tout ce qu’on vient de lire, à ce questionnement de l’auteur. Mais c’est long pour trouver la satisfaction (pour info, l’ouvrage fait un peu plus de 200 pages).

PictomouiCurieuse d’avoir les retours de ceux qui se seront laissés tenter pour le reste, ce n’est pas un album que je vais avoir envie de faire découvrir.

La chronique de LaSardine.

 

Jeunesse

 

Santini © Sarbacane – 2015
Santini © Sarbacane – 2015
Santini © Sarbacane – 2016
Santini © Sarbacane – 2016

Gurty est une jeune chienne énergique, malicieuse, un brin naïve et débordante d’amouuur. Elle se raconte dans un journal et c’est l’occasion pour le lecteur (petit ou grand) de la suivre pendant ses vacances d’été (tome 1) et d’hiver (tome 2). Direction La Provence !

« En arrivant dans notre cabanon provençal, j’étais si excitée que je faisais des petits bonds, comme quand j’ai des vers. Le vestibule sentait toujours le fenouil, le salon toujours le thym, la cuisine toujours l’andouille et mon panier toujours le chien. »

Elle raconte son humain, Gaspard, maître fidèle, attentionné mais parfois un peu déroutant (surtout quand il refuse de céder à ses caprices). Elle raconte Fleur, sa copine bizarre qui fait « Ui ». Puis Tête-de-Fesse, le chat puant qu’elle adore détester. Il y a aussi l’écureuil qui fait « hi hi » et qu’elle rêve de croquer.

PictoOKC’est loufoque, déjanté. La vie vue par un chien. Des jeux de mots, de bons mots. Fous rires garantis et coup de cœur annoncé.

Je remercie m’dame Framboise pour ce fameux présent !!

 

Romans

 

Thomas © Le Livre de Poche - 2012
Thomas © Le Livre de Poche – 2012

Un petit peu de lui, un petit peu d’elle, « La Patience des buffles sous la pluie » est un recueil de 70 nouvelles qui donnent à la parole aux petits riens qui font le sel du quotidien. Sentiments, infidélité, désir, hésitation… les couples valsent pour nous, les couples se font et se défont, le petit grain de sable qui gripper la machine est sous nos yeux.

PictoOKC’est drôle, triste, pathétique. On passe un très bon moment avec ce roman.

A lire du même auteur : « On va pas se raconter d’histoire »

Les chroniques de Jérôme et de Noukette (merci pour la découverte !)

 

Indridason © Points - 2012
Indridason © Points – 2012

Cela fait déjà plusieurs jours que la détention provisoire se prolonge. La passivité crée de la tension. Une tension qui fait remonter les souvenirs en mémoire et permet de prendre du recul sur ce qui s’est réellement passé, cet enchaînement d’événements qui ont amené à l’inévitable situation. Le point de non-retour a été franchi. Mais quelle est sa part de responsabilité dans ce qui s’est produit ? Etait-il possible d’éviter tout cela ?

Après avoir suivi des études de Droit aux Etats-Unis, après une spécialisation, c’est le retour en Islande. Création d’un cabinet d’avocat indépendant, l’activité balbutie durant plusieurs mois. jusqu’à ce que Bettý fasse irruption dans sa vie et lui propose un contrat de travail alléchant, intéressant… enrichissant à plus d’un titre. Pourquoi ne pas avoir prêté attention aux bizarreries dans le discours de Bettý… et pourquoi ne s’être écarté du danger ? Pourquoi ? Cette question revient de façon lancinante. Quand les choses se sont-elles mises à déraper ? Les dés étaient-ils pipés d’avance ? Bettý avait-elle déjà ces desseins lugubres en tête lors de leur première rencontre ? Dans sa cellule, l’avocat repense à tout cela et tente de reconstituer le puzzle.

Je n’ai jamais aussi bien connu une femme et pourtant, aucune ne m’a été aussi étrangère. Elle a été pour moi comme un livre ouvert et en même temps une énigme absolument indéchiffrable.

Délicieuse introspection que nous livre Arnaldur Indridason. Tout repose sur le fait que le lecteur méconnaît les faits. En revanche, on comprend très vite quelle est l’issue tragique après quelques hésitations vite balayées quant à l’identité de la victime. Puis le récit s’installe, la mayonnaise prend vite (de celle à aiguiser la curiosité du lecteur), jusqu’à ce chapitre central où tout bascule, où il est nécessaire de se resituer par rapport au narrateur, de balayer certaines suppositions et d’en envisager de nouvelles. Et de reprendre quelques passages pour trouver ce que l’on aurait rater… et de sentir une furieuse envie de lire la suite pour savoir ce qui s’est réellement passé. « Pourquoi pourquoi pourquoi ? » se demande le lecteur… qui fait écho aux questionnements du narrateur.

L’intérêt de ce polar tient à la tension psychologique qui y règne et à tout un flot de non-dits. On se concentre davantage sur la relation adultère du narrateur et de cette attirante et mystérieuse Bettý. Les suppositions vont bon train, l’imagination carbure à plein, « ça sent le cadavre » comme dirait Kikine avec qui j’ai fait cette lecture commune. On a décortiqué l’ouvrage à mesure que l’on avançait dans la lecture.

PictoOKJ’ai aussi pensé à « De nos frères blessés » pendant la lecture. Le récit se construit de la même manière, sur deux chronologies différentes : celle d’une relation amoureuse et celle d’une détention.

Succulent !

La fiche de présentation de l’ouvrage sur le site de l’éditeur.

 

Harchi © Actes Sud - 2014
Harchi © Actes Sud – 2014

« Enfermée depuis toujours dans la “maison des femmes” – où maris, frères et pères mettent à l’isolement épouses, sœurs et filles coupables, ou soupçonnées, d’avoir failli à la loi patriarcale –, une enfant a grandi en témoin impuissant de l’aliénation de sa mère et en victime de son désamour. Le jour où elle parvient à s’échapper, la jeune fille aspire à rejoindre enfin son père dont elle a rêvé en secret sa vie durant. Mais dans la pénombre de la demeure paternelle la guette un nouveau cauchemar d’oppression et de folie.

Entre cris et chuchotements, de portes closes en périlleux silences, Kaoutar Harchi écrit à l’encre de la tragédie et de la compassion la fable cruelle de qui tente de s’inventer, loin des clôtures disciplinaires érigées par le groupe, un ailleurs de lumière. » (synopsis éditeur).

Une voix intérieure, celle d’une adolescente blessée qui aspire à recevoir des preuves d’amour de sa mère. Cette dernière erre, le regard hagard, dans les pièces d’une maison où vivent d’autres femmes qui, comme elles, ont été chassées de la maison de leur mari ou de leurs proches. Une punition dont la raison leur échappe. Victime du qu’en-dira-t-on. Kaoutar Harchi trouve son inspiration dans des coutumes d’un autre temps. Des femmes placées dans une maison de femmes. Libres de partir, les portes ne sont pas fermées à clé, elles font pourtant le choix de rester. Elles sont toutes geôlières. Elles sont toutes victimes. Et dans cet huis-clos aliénant, une adolescente tente de se construire, tente de trouver sa place, tente de comprendre les codes de cette société qu’elle ne connait pas et qui, elle le sait, rend les femmes tristes. Un combat qu’elle mène en se raccrochant à des chimères. Une lutte pour sa survie. Et ces hommes, ces pères, ce Père, pourquoi refuse-t-il son amour à sa femme ?

PictoOKOn sombre avec cette jeune narratrice. On peine à reprendre notre souffle. On veille à tourner les pages silencieusement pour ne pas la blesser davantage. Superbe.

Les chroniques : Noukette, Leiloona, Stephie, Jostein, Nadael.

 

Coulon © Points – 2015
Coulon © Points – 2015

Il est jeune et analphabète. Il vient de la campagne et a toujours travaillé à la ferme de ses parents. Il n’a pas d’avenir si ce n’est de reprendre l’exploitation parentale agonisante.

Un jour, il se rend à la ville. Il a un entretien avec un Tuteur chargé de lui faire passer des tests et de s’assurer, surtout, qu’il ne sait pas lire et qu’il ne sait pas écrire. Cet anonyme passe les premières épreuves de sélection haut la main. Il signe le contrat. Pour devenir Agent, il doit renoncer à tout, à commencer par le fait de ne pas revoir sa famille. Il doit aussi promettre de ne jamais apprendre à lire et à écrire.

Il devient 1075. Dès lors, il vit dans le luxe. Dès lors il a une place dans la société. On le respecte, on le craint. Il est brillant, il est déterminé, il est compétent. Il est un des maillons de cette société orchestrée par le Grand.

PictoOKUne dystopie fascinante que nous livre Cécile Coulon, auteure que je découvre par le biais de ce roman. J’ai été fascinée par l’univers, fascinée par cette écriture si fluide, par la facilité avec laquelle les éléments s’emboîtent pour former un tout cohérent, par ce ton détaché qui nous accompagne durant la lecture, ce ton si dur qui nous fait pourtant nous coller au personnage. J’étais avide de savoir la suite, de connaître son parcours, de m’installer toujours plus encore dans cette société régie et dirigée par le livre, par les mots, la manière dont ils sont employés pour diriger la pensée collective, soigner les maux, prévenir les déviances. Et ce dénouement sublime qui rend hommage au roman de Daniel Keyes !

Merci Noukette !! (ben oui encore… je sais 😛 )

Les chroniques : Noukette, Valérie, Noctenbule, Antigone.

Pereira prétend (Gomont)

Gomont © Sarbacane – 2016
Gomont © Sarbacane – 2016

Pereira est veuf. La tuberculose a emporté sa femme avait même qu’elle puisse donner naissance à un enfant.

Pereira est journaliste. Responsable de la page culturelle d’un quotidien portugais – journal conservateur et catholique -, il sait qu’on le laisse libre d’organiser comme il l’entend ses rubriques. Une liberté relative toutefois puisqu’à cette époque, le Portugal est en pleine dictature salazariste et les agents de la censure veille. L’armée est dans les rues et les passages à tabac des opposants au régime se font en place publique. Mais Pereira s’accommode de la situation, sélection les sujets de l’actualité culturelle selon son bon sens, se protège sans faire de vague. Metro, boulot, dodo.

Un jour cependant, son regard tombe sur l’article d’un jeune homme tout juste diplômé de la Faculté de philosophie pour son mémoire qui a trait à la mort. Pereira contact cet homme, un certain Francesco Monteiro Rossi, et l’engage en tant que pigiste pour qu’il rédige des nécrologies d’auteurs. Mais Pereira ne peut pas publier les chroniques que Francesco rédige. Les écrits sont subversifs, enflammés… de réels pamphlets… des petites bombes à retardements. Plutôt que de le congédier, Pereira va se lier d’amitié pour ce militant et tenter de l’aider, à sa manière. Au contact du jeune révolutionnaire, Pereira va peu à peu prendre conscience du contexte social et politique dans lequel s’enlise son pays. Une prise de conscience tardive, risquée, qui vient chambouler sa triste routine et, peut-être, l’aider à enlever quelques œillères et quelques vieilles peurs aujourd’hui sans fondement.

Adaptant le roman éponyme d’Antonio Tabucchi (publié en 1994 en Italie), Pierre-Henry Gomont nous fait revenir au Portugal vers la fin des années 1930, à la veille de la Seconde Guerre Mondiale. A cette époque, Salazar apporte son aide et son soutien à Franco ; à l’intérieur du pays, on sent la tension. Certains se replient et étouffent leurs convictions (c’est le cas du personnage principal) tandis que d’autres tentent la révolte (Francesco, le jeune pigiste, incarne la jeunesse révolutionnaire). Pierre-Henry Gomont s’aide de couleurs chaudes, les ocres et les rouges qu’il utilise pour la mise en couleur illustrent parfaitement la canicule sous laquelle Lisbonne étouffe durant cet été 1938. Cette ambiance graphique renforce d’autant les tensions et permet au lecteur de mieux se représenter l’atmosphère électrique du moment, où chaque citoyen est sur le qui-vive, suspicieux et méfiant, craignant la délation.

Le contexte socio-politique utilisé vient également exacerber les tiraillements et questionnements du personnage principal. On le découvre prudent, effacé, enlisé dans sa vie et ne parvenant pas à faire le deuil de sa défunte épouse. Il est abattu et on remarque rapidement qu’il a abandonné toute idée de lutte. S’il désapprouve l’orientation prise par le gouvernement de Salazar, il n’en dit rien et pire, pour un journaliste, il n’a rien à en dire, ne cherche pas à se renseigner. Il préfère éluder et s’excuse maladroitement de n’être qu’un journaliste affecté à une rubrique culturelle. La rencontre avec le jeune pigiste va venir redistribuer les cartes et changer la donne. Peu à peu, il va entendre ce que lui disent les personnes qu’il est amené à côtoyer. Francesco tout d’abord, la compagne de Francesco ensuite, son ami prêtre… une dernière rencontre avec un médecin philosophe viendra poser la dernière pierre ou, si vous préférez, viendra enfoncer le clou. La métamorphose du héros est déjà en marche. La question est de savoir s’il l’acceptera lui-même, s’il acceptera la prise de risque que cela sous-tend et s’il parviendra à quelque chose qui lui soit à la fois constructif et satisfaisant.

Pierre-Henry Gomont accompagne la réflexion de son personnage avec nombre de métaphores graphiques. La conscience de Pereira prend la forme de petits bonhommes qui symbolisent chacun un trait de sa personnalité. Tantôt colérique, tantôt apathique, tantôt réfléchi… on mesure l’ampleur des conflits intérieurs qui l’anime. Et face à cette effervescence, le personnage constate avec violence à quel point il souffre de solitude. Et en cette période historique mouvementée, il est délicat de lier de nouvelles amitiés car le moindre faux-pas peut détruire le fragile château de cartes sur lequel il a construit sa vie.

PictoOKPictoOKUne claque. Un album sérieux, grave même que l’on regarde avec les yeux d’un personnage touchant, sincère. L’utilisation permanente d’une pointe d’humour permet de profiter d’une savoureuse remise en question, une métamorphose. On profite également de superbes planches où Lisbonne sert de décor aux déambulations diverses et variées de cet homme, où la ville est un personnage à part entière tant elle nous marque de sa présence. Attention, pépite !

Les chroniques de Moka, Jérôme, Noukette.

Extraits :

« – La nostalgie de quoi ?
– De toi, de moi, de nos 20 ans… Tu sais, sa jeunesse au aussi sa mèche sur le front, son idylle avec la jolie Maria.
– Je n’aime pas ça. Au début, c’est une forme douce de mélancolie. Et après, c’est la douleur sourde de ta solitude » (Pereira prétend).

« Un jour, il faudra que tu trouves ta place parmi les autres, mon amour. Ce jour-là, il faudra la défendre et être moins gentil » (Pereira prétend).

Pereira prétend

One shot

Adapté du roman d’Antonio TABUCCHI

Editeur : Sarbacane

Dessinateur / Scénariste : Pierre-Henry GOMONT

Dépôt légal : septembre 2016

160 pages, 24 euros, ISBN : 978-2-84865-914-5

Bulles bulles bulles…

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Pereira prétend – Tabucchi – Gomont © Sarbacane – 2016

Chroniks Expresss #21

Quelques lectures faites çà et là :

BD : Les Rêveurs lunaires (C. Villani & E. Baudoin ; Ed. Gallimard, 2015), Madeleine, une femme libre (R. Ortiz & P. Colin-Thibert & S. Mosdal ; Ed. Sarbacane, 2014).

Romans : Les Enfants de Dimmuvik (J.A. Jonasson ; Ed. Noir sur Blanc), La petite Marchande de prose (D. Pennac ; Ed. Gallimard, 2013), Le Joueur d’échecs (S. Zweig ; Ed. Le Livre de Poche, 2013), Jackie (K. Dowland ; Ed. SW Poche, 2015)

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Bandes dessinées

Villani – Baudoin © Gallimard - 2015
Villani – Baudoin © Gallimard – 2015

« – Pour toi, commencer un livre, c’est comme une aventure.

– Comme un voyage ».

L’ouvrage s’ouvre sur une rencontre : celle de Cédric Villani et d’Edmond Baudoin. Les deux hommes font connaissance, Cédric Villani – mathématicien, directeur d’Institut et professeur d’Université – parle de son enfance et la discussion glisse peu à peu sur leurs activités professionnelles respectives. Villani confie son envie de réaliser une bande dessinée avec Edmond Baudoin, ce dernier est flatté et ils en viennent immanquablement à parler de leur rapport à l’écriture, à la construction d’un ouvrage, de leur collaboration à venir sur le projet des « Rêveurs lunaires » et de construire sous nos yeux la trame de ce que sera ce livre… celui que nous tenons maintenant en mains.

« Dans ce récit, nous allons rencontrer quelques-uns de ces héros dont l’histoire parle si peu. Leur pouvoir individuel, démultiplié par l’action collective, a fait basculer ou aurait pu faire basculer le destin de la guerre. Pourtant, leur rôle n’est pas dit dans les cours d’histoire, leur action est connue seulement des initiés. Le monde peut tourner sans eux. Mais ils ont encore un dernier combat à mener. Le dernier combat d’après la guerre, le Ragnarök des dieux nordiques. Celui d’avec leur conscience ».

Cet album est découpé en quatre grandes parties et aborde tour à tour Werner Heinsenberg (Prix Nobel et créateur de la mécanique quantique), Alan Mathison Turing (père de l’informatique moderne), Léo Szilard (physicien) et Hugh Dowding (militaire).

Tour à tour donc, le temps d’un chapitre, les auteurs (essentiellement Villani qui dirige la narration) donnent la parole à ces quatre grandes figures de l’Histoire. Cédric Villani va même jusqu’à se fondre totalement dans ces hommes puisque ce sont eux qui – sous le contrôle de Cédric Villani – vont prendre la parole et raconter leur parcours.

Le travail au pinceau réalisé par Edmond Baudoin montre les tourments qui ont traversé ces hommes. En même temps, il permet au lecteur de comprendre l’euphorie et l’excitation qui leur a permis de se vouer corps et âme à leurs recherches scientifiques (Heinsenberg, Turing, Szilard) et à leur combat (Dowding). Le dessin est à la fois fluide et imposant.

Werner, Alan, Léo… trois génies à leur manière. (…) Un point commun : de violents conflits intérieurs.

pictobofMalheureusement cela ne suffit pas. On est face à des monologues souvent égocentriques et pompeux. Et même si ces témoignages mettent en lumière certains événements historiques, même si – quelle que soit la tournure du récit – nous mesurons l’impact qu’ont eu leurs interventions respectives… même… le lecteur se frotte à un récit des plus ennuyeux. Et si habituellement les passionnés savent captiver leur auditoire, ce n’est pas le cas de Cédric Villani qui nous fait une démonstration des plus magistrales de ses connaissances. Certains passages sur l’enfance de ces idoles, certaines facettes de leur vie (je pense notamment à l’homosexualité de Turing)… la présence de tous ces longs monologues durant lesquels les principaux intéressés font mine de raconter leur vie en saupoudrant le tout de quelques confidences. Ces passages les rendent souvent pathétiques. Un constat : leur folie les isole.

Une belle déception !!

La chronique d’Yvan.

Extraits :

« Est-ce qu’il y a un modèle scientifique pour le chaos de l’histoire humaine ? » (Les Rêveurs lunaires).

« (Léo Szilard) J’avais lu le compte rendu de la conférence de ce vieux croûton de Rutherford. Il parlait des neutrons et de l’énergie que l’on libère en cassant un noyau. Il expliquait que c’était une énergie minuscule. Que quiconque croyait pouvoir l’exploiter était un rêveur lunaire ! Vraiment ! Un rêveur lunaire ! » (Les Rêveurs lunaires).

 

Ortiz –Colin-Thibert – Mosdal © Sarbacane – 2014
Ortiz –Colin-Thibert – Mosdal © Sarbacane – 2014

« Madeleine aurait pu mener une existence paisible entre Paris et la Bretagne où se trouvait la propriété familiale. Il n’en fut rien. Mariée par dépit amoureux à un jeune notaire dont elle a rapidement une fille, elle s’éprend, en pleine Deuxième Guerre mondiale, de Werner, un officier allemand de dix ans son aîné. La libération approchant, Werner s’enfuit en Espagne, où il est fait prisonnier. Bravant les Pyrénées et la guardia civil de Franco, Madeleine parvient à le faire évader. Madeleine et Werner essaient alors de vivre ensemble leur amour dans un Paris fraîchement libéré ; mission impossible… ils décident de refaire leur vie – avec les deux enfants qu’ils ont eus ensemble – au Pérou. Mais trahie par Werner, Madeleine s’enfuit à Lima où, elle rencontre un jeune et brillant architecte… C’est le destin de cette femme indomptable, originale et insoumise que raconte « Madeleine, femme libre ». Une femme libre et moderne, à la recherche de la fusion idéale, décidée à réinventer l’amour, coûte que coûte. » (synopsis éditeur).

Une bande dessinée inspirée d’une histoire vraie. Le récit se lit sans difficulté, une histoire plutôt agréable qui permet au lecteur de découvrir comment une jeune femme a pu tirer avantage de certaines situations malgré leur complexité. Fruit d’une collaboration entre un auteur péruvien (Rudy Ortiz) et un auteur français (Pierre Colin-Thibert), le scénario se réfère à plusieurs événements qui ont fait date, essentiellement durant la Seconde Guerre Mondiale. Les auteurs s’attardent à décrire la personnalité de l’héroïne mais cela est souvent au détriment des personnages secondaires que l’on cerne mal. Le rythme est assez linéaire malgré les difficultés que Madeleine a rencontrée tout au long de sa vie.

PictomouiCet ouvrage brosse le portrait d’une femme déterminée pour autant, la manière dont son parcours nous est raconté est assez monotone. Sur le papier, elle manque de charisme et ses décisions ne sont pas toujours cohérentes. J’ai lu cet ouvrage sans réellement manifester d’intérêt vis-à-vis de ce témoignage. Je regrette aussi qu’en lisant le synopsis (que ce soit sur le site de l’éditeur ou sur le quatrième de couverture) on ait là l’essentiel de ce qu’il y a à retenir de cette histoire… c’est un peu creux…

Du côté des challenges :

Tour du monde en 8 ans : Pérou

 

Romans

 

Jónasson © Notabilia – 2015
Jónasson © Notabilia – 2015

Une vieille femme se rend à l’enterrement de son jeune frère. Durant le trajet, elle plonge dans ses souvenirs d’enfance et revit les tourments d’une époque où elle se contentait de survivre.

« Dans « Les Enfants de Dimmuvik », Jón Atli Jónasson raconte une histoire d’autant plus terrible que la vérité y apparaît comme un os mis à nu : il y a parfois, simplement, trop de bouches à nourrir. C’est aussi en filigrane une méditation angoissée sur la tentation d’abandonner les siens à leur misère pour sauver sa peau » (extrait du Quatrième de couverture).

Troublant. Poignant. Fascinant. Ce roman de Jón Atli Jónasson nous percute de plein fouet. En plaçant au centre de son récit cette fillette qui endosse la lourde responsabilité d’être notre narrateur, il raconte sans détours un quotidien de misère. La pauvreté et la précarité dans ce qu’elles ont de plus fourbe en elles. Pourtant, elle n’a pas conscience du fait que sa vie ne tient qu’à un fil, elle ne sait pas à quel point la vie est cruelle avec elle. Car là où elle vit, dans une petite maison isolée de tout, sa famille est coupée du monde. Chaque jour suffit à sa peine. Cette enfant, l’aînée d’une fratrie de trois, endosse même le rôle de la mère puisque cette dernière est alitée depuis sa dernière fausse couche. Une mère dont on sait bien peu de choses si ce n’est que maintenant, elle passe ses journées repliée au fond de son lit, à regarder le mur, à sombrer – un peu plus – chaque jour dans la folie.

Un troupeau qu’il faut abattre pour ne pas qu’un virus se propage, une fosse à creuser pour enfouir ces cadavres décharnés d’animaux en proie à la famine, de longues heures à lutter contre le froid et le vent pour aller chercher le lait à la ferme la plus proche… ce lait qui nourrira la famille une poignée de jour. Aucune joie, aucune étincelle de vie, aucun espoir à avoir… se nourrir de l’amour que l’on porte aux siens et, s’ils osent le manifester, se réchauffer de leur affection.

PictoOKUn récit dur mais de toute beauté. Un récit sourd et lourd mais on le dévore. Une misère terrifiante et, au beau milieu de cette noirceur, la force d’une enfant décidée à s’en sortir.

Je n’aurais pas eu l’envie de découvrir cet ouvrage sans la chronique de Jérôme et la fiche de présentation de l’éditeur.

Du côté des challenges :

Le tour du monde en 8 ans : Islande

Extraits :

« Prends soin d’avoir toujours de quoi faire. Pour que ton esprit ne se mette pas à vagabonder. A se remémorer une main qui passe le long de profondes rainures d’une table dans la pénombre. Un visage ou même une partie de visage. Un doigt ou le bout d’un nez » (Les Enfants de Dimmuvik).

« Elle s’alita purement et simplement et tourna la tête vers le mur. Elle cessa de parler et cessa de voir. Quand nous, les gosses, entrions dans son champ visuel, son regard se posait sur nous comme si nous lui étions totalement étrangers. Elle nous quitta sans aller nulle part » (Les Enfants de Dimmuvik).

« A présent je suis la seule qui reste. J’ai toujours cru que mon frère me survivrait. En fait, je croyais que je ne sortirais jamais vivante de cette crique. Car mon univers n’en dépassait pas les limites. Il y commençait et il s’y achevait à tous points de vue » (Les Enfants de Dimmuvik).

« Ce dimanche soir-là, il ne restait plus à la maison qu’un petit bout de chandelle que papa alluma avant d’ouvrir la bible usagée à la reliure dorée et de commencer la lecture. Je n’entendais rien de ce qu’il disait. J’étais assise, les yeux rivés sur la flamme de la bougie en train de se consumer. Elle me convainquit que notre vie ici-bas était sur le point d’atteindre son signe ultime. Il y avait quelque chose d’imminent. Quelque chose d’inquiétant et de grandiose » (Les Enfants de Dimmuvik).

 

Pennac © Gallimard – 2013
Pennac © Gallimard – 2013

« La reine Zabo est sortie pour régner sur un royaume de livres. Un petit royaume à l’échelle de son corps chétif dominé par une énorme tête. Un royaume qu’elle domine entièrement. Pourtant, elle peine à dominer Benjamin Malaussène, le bouc émissaire professionnel payé à prix d’or pour compatir avec les écrivains refusés. Alors quand Malaussène, démotivé par le mariage de sa toute jeune sœur Clara avec un directeur quasi-sexagénaire de prison modèle, se saisit d’un prétexte pour démissionner, la reine Zabo se voit contrainte de lui offrir un autre emploi : endosser l’identité de J. L. Babel, le prolifique et invisible auteur de fadaises à succès.

Mais la mort rôde autour de Clara et de Benjamin, victimes de la terrible tendance malaussénienne à attirer les problèmes, et la tonitruante sarabande de l’opération publicitaire croise la route d’un dangereux tueur. C’est d’abord le futur mari de Clara, assassiné le jour de son mariage, qui est découvert. Benjamin, suspecté par défaut, est rapidement mis hors de cause par le commissaire Coudrier. Celui-ci lui recommande de rester loin de cette affaire, mais même en obéissant à son conseil, Malaussène va se retrouver inextricablement mêlé à ce meurtre. » (extrait du résumé proposé sur la page Wikipedia de l’ouvrage).

Hors de question pour moi de m’arrêter en si bon chemin. Après avoir repris « Au bonheur des Ogres » et découvert « La Fée carabine », je suis bien décidée à aller jusqu’au bout. Retrouver les « choses » à l’endroit où on les a laissé et reprendre la lecture comme si aucune pause n’avait été réalisée entre l’ouvrage précédent et celui que l’on tient en main, se placer de nouveau naturellement dans un univers qui est devenu familier au lecteur… cela n’arrive pas si souvent (je vous entends d’ici me dire que si j’étais moins réfractaire à l’idée de suivre des séries en bande dessinée, j’aurais certainement plus d’opportunités de savourer cette sensation… et je vous rétorque que la consistance d’un roman n’a pas d’égale en BD… toc !).

Benjamin et son éternel penchant à se fourrer dans les ennuis. Cela ne choque même plus. Quoi que dans « La petite marchande de prose », nous avons atteint le summum et Daniel Pennac malmène outrageusement son personnage au point que l’on se demande s’il sera toujours en vie à la fin de cet opus.

En parallèle, le lecteur est maintenant bien au fait des différentes personnalités et caractères des membres de la tribu Malaussène. Des individus originaux et hauts en couleurs. Thérèse et son penchant pour les sciences occultes, Julius le chien qui ne manque pas de faire une crise d’épilepsie alors même que son maître – plongé dans un profond coma – se fait voler ses organes vitaux… et la petite dernière, Verdun, surnommée « la der des ders », qui pleure et crie jusqu’à plus soif et que seul le vieux Thian parvient à apaiser.

PictoOKDaniel Pennac s’aventure dans des chemins sinueux et mène deux enquêtes de front sans perdre son lecteur. Collant à des sujets de société qui ne font pas la Une des journaux, il touche à des questions comme le trafic d’organes ou le plagia.

La fiche de présentation du livre sur le site de l’éditeur permet de découvrir quelques passages. Quant à moi, mon regard se tourne déjà vers le quatrième volet de cette saga (« Monsieur Malaussène ») que je compte m’engouffrer dès que je l’aurais acheté 😛

Et je ne rate aucune occasion pour proposer quelques courts extraits :

« Hier soir, pendant le diner, je me suis penché à son oreille et je lui ai demandé : ‟La mort est un processus rectiligne, Thérèse, qu’est-ce que tu penses de cette phrase ?” Elle ne m’a même pas regardé. Elle a répondu : ‟C’est juste, Ben, et la longueur de la vie dépend de la vitesse du projectile.” » (La petite marchande de prose).

« Nous avons mangé le couscous de Yasmina et la tarte de Julie, pendant que le vieux Thian donnait à Verdun ses petits pots du soir. Depuis la naissance de Verdun, le vieux Thian a perdu un bras. Tout ce qu’il accomplit dans la vie, il le fait avec la main qui ne porte pas Verdun. A soixante ans passés, le jour où nous lui avons confié Verdun, le vieux Thian a fait cette découverte de jeune homme : être père, c’est devenir manchot » (La petite marchande de prose).

« Et de nouveau la bibliothèque en diagonale, Chabotte trottinant devant nous comme un enfant au cerceau. Il est délicieux. On jurerait une petite cuiller échappée de sa tasse à café » (La petite marchande de prose).

Du côté des challenges :

Petit Bac 2015 / Taille : petite

 

Zweig © Le Livre de Poche – 2013
Zweig © Le Livre de Poche – 2013

Alors qu’il effectue une croisière, un homme apprend qu’un champion d’échecs se trouve à bord du bateau. Le narrateur met tout en œuvre pour parvenir à jouer une partie avec le Joueur. Contre toute attente, ce dernier accepte de participer à une partie d’échecs mais plutôt que de jouer à un contre un, et vu son niveau de maîtrise du jeu, il propose de jouer seul contre les mateurs intéressés pur relever ce défi.

Durant la partie, un inconnu se joint au groupe et observe le déroulement de la partie. Lorsqu’il intervient soudainement, c’est pour arrêter un déplacement de pion et proposer un autre mouvement, expliquant par la finalité de ce nouvel enjeu stratégique. Quoiqu’il en soit, l’intervention de cet individu attire l’attention du narrateur. Ce dernier va chercher à faire sa connaissance. Lors d’une après-midi ensoleillée, et profitant des transats disposés sur le pont, les deux hommes sympathisent. Et l’inconnu va expliquer comment le jeu d’échecs est entré dans sa vie.

Je doute qu’il soit encore nécessaire de présenter ce roman. Je doute aussi qu’il soit nécessaire de présenter Stefan Zweig. Si je me fie à la connaissance que j’ai des lecteurs qui me suivent par l’intermédiaire du blog, je sais que « j’ai à faire » à de grands lecteurs, de « gros lecteurs »… pour qui le seul fait de prononcer le nom de cet auteur autrichien évoque bien des choses…

Je me contenterais donc humblement de dire que je me suis laissée porter par le récit, fascinée par cette fascination décrite pour le jeu, les stratégies, les déplacements… alors qu’en temps ordinaire, je ne suis pas en mesure de rester concentrée plus d’une demi-heure sur une partie d’échecs. Superbe voyage dans des huis-clos qui s’imbriquent : l’huis-clos du bateau, l’huis-clos de la rencontre entre le narrateur et l’inconnu, huis-clos mental de l’inconnu lorsqu’il partage ses souvenirs, l’huis-clos (la relation privilégiée devrais-je dire) entre le livre et son lecteur.

PictoOKMerci à tous qui, par le biais de vos chroniques respectives, m’avez permis de mémoriser le nom de ce romancier puis, progressivement, à me donner envie de lire cet auteur à mon tour. Un petit break pour découvrir d’autres plumes mais je sais que je reviendrais vers Stefan Zweig.

Du côté des challenges :

Tour du monde en 8 ans : Autriche

Jackie – Dowland © SW Poche – 2015

Dowland © SW Poche – 2015
Dowland © SW Poche – 2015

Elle a 36 ans lorsqu’elle apprend que sa grand-mère est en fin de vie. Comment passer ces derniers jours ? Comment se préparer à la mort ?

Grand’ma a cent un an. Elle veut mourir, mais elle y arrive pas. J’ai passé toute la nuit à me demander pourquoi c’était si compliqué de mourir. Pourquoi, quand le moment est venu, on te bourre de médicaments. Alors, j’ai décidé d’écrire jusqu’au bout.

« Elle », c’est Kelly. Musicienne, blonde, mère de famille, new-yorkaise, appréciant de se faire draguer par des collègues de l’orchestre mais en couple depuis quelques années avec un comédien qui habite à Boston. Elle, c’est une femme séduisante, troublante de sincérité et de spontanéité, un peu extravagante sur les bords, totalement dépassée par son rôle de mère mais qui fait de son mieux. Elle qui comme tout le monde, est balayée par des questions tantôt futiles tantôt profondes. Elle qui décide donc d’écrire ses hauts et ses bas, ses réflexions diverses et ses joies… jusqu’à ce que sa grand-mère décède.

Un roman au format réduit (12 cm/16 cm) pour 94 pages, c’est vite lu ? Oui !! D’autant plus quand il diffuse cette fraicheur, cette capacité de jouer avec l’auto-dérision, cette propension à relativiser les choses. Kelly – le personnage principal – n’hésite jamais à se remettre en question où à se moquer de ses propres névroses. Elle est capable de vanter ses qualités comme ses faiblesses. S’accepter soi-même, c’est déjà une étape vers la maturité. Mature, ce personnage ne l’est pas encore complètement et c’est peut-être là où le bât blesse si on l’écoute, d’autant plus qu’elle est mère et – à ce titre – sensée assumer le quotidien d’Elton (son petit garçon). En tout cas, elle est lucide sur sa manière de gérer les choses.

A midi, on était à table avec Elton. Il m’a regardée, les yeux pleins d’amour, et il m’a demandé : « Maman, tu sais pourquoi je t’aime le plus ? – Non, mon amour, dis-moi. – Parce que tu es la meilleur cuisinière ! » Dans son assiette : de la purée de la veille réchauffée et une tranche de jambon. A quel âge on perd notre émerveillement ?

Elle a une manière d’être au monde qui la rend sympathique. Fiction ou récit autobiographique, je n’en sais rien. Le fait que la narratrice porte le même prénom que l’auteure (Kelly Dowland) ne m’a pas tracassé une seule seconde. Je trouve cela plutôt pétillant d’ailleurs. Tout comme cette écriture parfois maladroite, une écriture parlée qui ne tient pas tellement compte des règles grammaticales en vigueur.

PictoOKUn agréable moment de lecture. Lecture-détente parcourue de quelques rires, une jolie découverte que je n’aurais pas faite sans la divine intervention de Framboise ! 😉

Un extrait de ce petit roman est disponible sur le site de l’éditeur.

La chronique de Framboise (merci de me l’avoir fait découvrir !!!), celle de Jérôme et celle de Violette.

Emmet Till d’Arnaud Floch (mis en couleur par Christophe Bouchard)

couv-Emmett-TillCette BD qui a reçu le soutien d’Amnesty International retrace un épisode peu glorieux survenu au Mississippi en août 1955, celui du meurtre d’un adolescent de quatorze ans par deux blancs. Il lui était reproché d’avoir sifflé une épicière blanche alors qu’il était venu acheter des bonbons. Emmett Till est un personnage particulièrement intéressant (et je vais une fois pour toutes m’excuser de le traiter en personnage alors qu’il a vraiment existé) parce que c’est un noir américain qui a vécu à Chicago avant de venir passer un peu de temps chez son oncle resté au Mississipi. Bien que son oncle ne cesse de lui répéter ce qui se fait et ne se fait pas, il a envie de défier ces règles idiotes et décide de prouver aux autres que son argent a la même valeur que celle des blancs et que l’épicière blanche, réputée pour ne pas servir les noirs, sauf qu’ils sont métayers, va accepter de lui vendre des bonbons (pourquoi le mot bonbon n’a pas été traduit et est resté candies, mystère et boule de gomme). C’est ce défi qui le conduira à la mort.

Si ce qu’a subi Emmett Till est affreux, l’auteur de cette BD a décidé de ne pas trop insister sur la violence de la scène. Les scènes du passage à tabac sont bien présentes et reviennent comme un leitmotiv mais elles sont teintées de l’obscurité qui les entourent. C’est plutôt la violence de la situation en général qui est accentuée. Jérôme disait qu’il faudrait mettre cette BD dans tous les CDI et je suis tout çà fait d’accord avec lui. On comprend très bien la différence entre le nord et le sud concernant les noirs à cette époque. J’ai trouvé que ça manquait peut-être un peu de nuances dans le traitement du sujet mais ce n’est pas le but d’une BD commandée par Amnesty International, le but est pédagogique et il est atteint. Le dessin est d’ailleurs un peu simpliste, c’est très clairement une BD destinée aux jeunes. Je ne connaissais pas du tout l’histoire d’Emmett Till, je remercie donc Jérôme de m’avoir offert cette BD car il est fort possible que j’utilise l’histoire de ce garçon en cours. Comme l’explique le dossier très intéressant présenté à la fin, son histoire fait partie de ces évènements qui engendrèrent la lutte pour les droits civiques. La mère d’Emmett décida de laisser son cercueil ouvert afin que tous voient les violences qu’il avait subies. Des centaines de personnes assistèrent à son enterrement et des photos de son corps tuméfié furent publiées dans le monde entier.

Publié le 1er avril 2015 aux éditions Sarbacane. Allons voir l’avis de Mo’ avec qui je partage cette lecture commune (et rien de tel qu’un debriefing partagé sur FB juste après la lecture). Merci à toi Mo’ de m’avoir expliqué comment fonctionnent les partenariats avec Amnesty International.

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Emmett Till (Floc’h)

Floc’h © Sarbacane – 2015
Floc’h © Sarbacane – 2015

Bryant et Milam, demi-frères inséparables, « copains comme cochon » dans leur commerce comme dans la stupidité.

Ils collent parfaitement à l’image typique du citoyen de race blanche qui pouvait exister dans les années 1950 dans l’état du Mississippi. Racistes jusqu’au bout des ongles, c’est à peine s’ils font la différence entre un Noir et un animal.

Août 1955. Emmett Till arrive à Money (Mississippi) pour passer une semaine de vacances chez son oncle. Emmett est âgé de 14 ans et il vit avec sa mère à Chicago. Cet été 1955 sera son dernier été car entre temps, sa route croisera celle de Roy et Milam.

Le plus grand tort d’Emmett était de méconnaître les règles qui avaient cours dans le Sud. Les « Dont’s » (lois de ségrégation) dont lui parle son oncle.

Ouvrir un album « estampillé » Amnesty International c’est savoir, à la base, que la lecture ne va pas être confortable. On l’a déjà vu à maintes reprises : Noxolo, Le Printemps des Arabes, En chemin elle rencontre… Sujets sensibles, sujets d’actualité qui nous concernent directement à condition que l’on souhaite s’en saisir. « Emmett Till » ne déroge pas à la règle et aborde la question du racisme. Alors certes, la période ségrégationniste est révolue… il paraît… une affirmation que l’on a pourtant apprit à relativiser. Des groupuscules continuent à agir, mus par une haine permanente de l’Autre qui lui est étranger, une haine qu’ils alimentent en permanence, une haine qui existe les extrémistes… Même sur notre propre territoire… mais ne mélangeons pas tout.

Emmett Till fut assassiné le 28 août 1955 à l’âge de 14 ans. Assassiné par deux hommes blancs. L’enfant fut attaché, roué de coups, torturé énucléé, tout cela parce qu’il avait eu l’idée saugrenue de rentrer dans un commerce habituellement fréquenté par des blancs. 1955. Le siècle dernier… hier en fait.

Un procès ridicule bâclé en une heure de délibérations… même une partie de la communauté blanche en a crevé de honte.

Arnaud Floc’h reprend la chronologie des événements à la demande d’Amnesty International. Il a trouvé le rythme narratif, il a su imbriquer les différents témoignages pour en faire un album qui, à défaut de transcender le lecteur, lui donne la volonté de tourner les pages, redécouvrir le drame et assister, impuissant au dénouement morbide de celui-ci. Un album qui dispose d’une certaine force. Une fois encore, je remarque à quel point je suis sensible à la présence d’une voix-off. Enfant à l’époque des faits, le narrateur aurait été le témoin direct des événements. Et c’est justement en décalant un peu son propos, en faisant en sorte que ce témoin soit un de nos contemporains, que l’auteur trouve le moyen de donner force et profondeur aux propos. Aujourd’hui, ce témoin est un homme d’âge mûr. La vie est passée sur le traumatisme qu’il a vécu enfant. Il relativise les détails et met le doigt sur ce qui dérange.

D’après la NAACP, en quelques années, plus de deux mille assassinats ont eu lieu… sans plaintes, sans témoins !

PictoOKPour autant, cette lecture demeure trop sage. On survole malgré tous les événements. Loin d’être verbeux, le scénario s’appuie en grande partie sur les non-dits et c’est justement dans ce qu’il ne dit pas, dans toute la partie suggérée, que le lecteur chemine et sent la colère monter en lui. On attrape les signaux d’alerte posés par le scénariste : les conseils du vieil oncle d’Emmett, la mise en garde que fait le Shérif à Roy Bryant… mais la machine était en marche et rien ne semblait être en mesure de l’arrêter. La douceur et les des dessins contrastent avec la violence de ce qui est raconté. Ça surprend mais c’est grâce à cette veine graphique que cet album pourra aller de mains en mains, lecteur après lecteur, du plus jeune (14-15 ans) au plus âgé.

LABEL LectureCommuneTout l’intérêt d’un tel ouvrage est aussi d’en parler après lecture. Et c’est ce que nous avons fait Valérie et moi. Et pour marquer le coup, nous en avons fait une lecture commune. Sa chronique est en ligne et vous n’avez que deux pas à faire pour la découvrir.

Les chroniques de Jérôme, Noukette et Moka.

Emmett Till

– Derniers jours d’une courte vie –

One shot

Editeur : Sarbacane

Avec le soutien d’Amnesty International

Dessinateur / Scénariste : Arnaud FLOC’H

Dépôt légal : avril 2015

ISBN : 978-2-84865-771-4

Bulles bulles bulles…

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Emmett Till – Floc’h © Sarbacane – 2015