Nellie Bly (Cimino & Algozzino)

Cimino – Algozzino © Steinkis – 2020

C’est sous son nom de plume que nous connaissons Elizabeth Jane Cochran. Cette femme s’est toujours montrée soucieuse de défendre ses convictions et les droits des personnes défavorisées. Sa carrière de journaliste, elle la doit à une lettre incendiaire et argumentée qu’elle a rédigée. Elle y mouchait un journaliste pour les opinions misogynes et s’y indigne du sort traditionnellement réservé aux femmes (enfermées dans leurs rôles d’épouses et de mères). Elle avait 21 ans. Sa verve a convaincu le Directeur du Pittsburg Dispatch de l’embaucher.

Elle signera désormais ses articles sous le nom de Nellie Bly.

Une poignée d’années plus tard, sa carrière de journaliste la conduira à New-York. Déterminée, elle parvient à décrocher un poste de journaliste au New York World dirigé par Joseph Pulitzer (qui deviendra son mentor].

« C’est pas à ça que sert le journalisme ? On écrit pour défendre les droits des plus démunis, non ? »

Son journalisme d’investigation est très remarqué, elle contribue à faire bouger les lignes… dans le bon sens. Elle signe son premier article pour le New York World après être parvenue à se faire interner dix jours dans un hôpital psychiatrique pour femmes. A sa parution, l’article – dans lequel elle dénonce les mauvais traitements subis par les patientes – fait grand bruit et a des répercussions qui vont au-delà de ses attentes :

« La ville de New-York va allouer un million de dollars supplémentaire par an à la prise en charge des malades mentaux… elle va aussi augmenter les fonds destinés aux prisons, aux hôpitaux et aux hospices. »

Nellie Bly est la première à pratiquer une forme nouvelle de journalisme : le reportage clandestin. Cela deviendra sa spécialité. Elle ira notamment investiguer dans les milieux ouvriers ou bien encore parviendra à faire tomber un réseau de corruption qui visait des parlementaires. Ses articles sont appréciés mais bien sûr, elle a des détracteurs. Elle est aussi connue pour le tour du monde qu’elle a effectué en 72 jours. Grâce à ce périple médiatisé réalisé en 1889, elle a notamment prouvé qu’une femme était capable de voyager seule !

Une préface de David Randall est la parfaite introduction pour cet album. Femme avant-gardiste, altruiste, dynamique et talentueuse, le parcours de Nellie Bly est aujourd’hui encore admiré. Le scénario de Luciana Cimino, elle-même journaliste, est un récit documenté qui prend l’allure d’une rencontre entre une étudiante de l’Ecole de Journalisme et Nellie Bly qui est interviewée. Nous sommes en 1921, un an avant la mort de Nellie Bly… cette dernière a donc un regard assez généreux sur son parcours et les réussites auxquelles elle est parvenue. Alors évidemment, si le sujet ne permet que peu de digressions, l’angle fictif choisi par Luciana Cimino permet au scénario de ne pas se figer dans un pur récit factuel du parcours de Nellie Bly. Trois éléments narratifs qui nous permettent de profiter d’une lecture dynamique : les quelques parenthèses dans le quotidien de celle par qui « notre » rencontre avec Nellie Bly est possible, les interactions entre les deux femmes et le fait qu’une amitié naît peu à peu au fil de leurs rencontres successives. On alterne entre des temps morts et des passages plus rythmés. Chaque moment important du parcours de Nellie Bly fait l’objet d’une rencontre avec l’étudiante en journalisme et les transitions entre les différentes passages se font tout en douceur.

Ce documentaire dispose d’une ambiance graphique qui lui donnent davantage de consistance et ce qu’en dit Sergio Algozzino en postface est un peu fou : il explique avoir entièrement réalisé les planches sur ordinateur ! Les apparences sont trompeuse car je pensais qu’il s’agissait d’aquarelles. Le résultat est bluffant (pour du numérique ! 😛 )… et bien sympathique, ça je l’admets sans difficulté.

Nellie Bly (Récit complet)

Editeur : Steinkis

Dessinateur : Sergio ALGOZZINO / Scénariste : Luciana CIMINO

Traduction : Marie GIUDICELLI

Dépôt légal : juin 2020 / 160 pages / 18 euros

ISBN : 978-2-368464-11-3

L’Ecolier en bleu – Chaïm Soutine (Grolleau & Legars)

Au printemps de l’année 1942, Chaïm Soutine quitte Paris avec Marie-Berthe, sa compagne, pour fuir les rafles. Chaïm est un peintre juif russe. Ils trouvent une chambre à louer dans le petit village de Champigny-sur-Veude (Indre-et-Loire). La présence des troupes allemandes et le fait que certains villageois sont un peu trop bavards obligent le couple à changer de logement régulièrement.

Bien que la présence des soldats allemands soit moindre, Chaïm ne parvient pas à s’apaiser. L’angoisse d’être arrêté décuple les douleurs causées par l’ulcère qui le ronge. La douleur crée sur cet homme au contact abrupt une carapace. Regard acéré et mâchoires crispées. Cisaillé de douleur, sa carrure imposante se contracte, l’obligeant à se voûter par moment.

La première fois que Marcel Varvou le voit, Chaïm lui fait tellement forte impression qu’il prend ses jambes à son cou… pensant qu’il a affaire à un ogre. Jusqu’à ce que Chaïm et Marie-Berthe s’installent dans une des chambres de la ferme de ses parents. Marcel va apprendre à connaître Chaïm et rapidement, il va l’apprécier. L’enfant profite de chaque occasion pour être à ses côtés, à le regarder peindre et à l’écouter raconter ses histoires de jeunesse. Une histoire d’amitié est en train de naître entre un peintre exilé et un enfant.

Avant de refermer l’album, Fabien Grolleau a pris le temps d’écrire la genèse de cette bande-dessinée. Il explique comment l’idée leur est venue de réaliser un album sur Chaïm Soutine, une courte biographie du peintre russe et un compte-rendu des rencontres qu’ils ont eu l’occasion de faire en allant à Champigny-sur-Veude. Dans ce livret inséré en annexe, le scénariste corrobore que l’on pressentait : les auteurs ont tissé un peu de fiction aux faits historiques pour construire la narration.

« L’écolier en bleu – Chaïm Soutine » n’est pas une biographie en tant que tel. L’album aborde les deux dernières années de vie du peintre russe. On couvre ainsi les années 1942 et 1943 qui correspondent à une période d’errance clandestine. Soutine fuit le régime nazi et se réfugie en Touraine avec sa nouvelle compagne. Apeuré à l’idée d’être arrêté puis déporté, affaibli du fait de son ulcère, frustré de ne plus parvenir à peintre, Chaïm Soutine est aux abois lorsque le récit commence. On ressent toute la tension qu’impose la présence lorsqu’il surgit dans une pièce. Son attitude frustre, son regard glacial qui surplombe son imposante carrure et certainement son accent russe qui écorche et rend rêches les mots qu’il énonce lorsqu’il parle en français… tout cela, nous pouvons le percevoir durant la lecture.

L’écolier bleu (tableau de Chaïm Soutine)

Une juste alchimie existe entre le récit et les illustrations. L’un l’autre se répondent en écho. Nous glissons d’une émotion à l’autre, de ces moments où Chaïm perd pied, aveuglé par l’angoisse, torturé par la douleur ou exalté lorsqu’il peint. On voit le sentiment de quiétude que lui apporte son exil en Touraine. Progressivement, il quitte l’espace clos des chambres qu’il loue pour s’apaiser au contact des autres, de la nature. Il consacre davantage de temps à la peinture. On voit enfin, et surtout, comment l’homme et l’enfant s’apprivoisent et tissent les liens de leur amitié. Une après-midi d’hiver, Soutine demande à Marcel de poser pour lui. Un tableau naît : « L’écolier bleu »

Le dessin légèrement charbonneux de Joël Legars installe très vite l’ambiance et crée une approche presque magnétique entre le lecteur et l’histoire. Il y a beaucoup de rondeur et de tendresse dans son trait mais il sait aussi être plus incisif par moment. Pour cela, un simple jeu d’ombres ou de couleurs est nécessaire à l’illustrateur. Des rouges peuvent soudain surgir pour matérialiser une forte crise d’ulcère ou une angoisse débordante. Des couleurs plus ternes marqueront la morosité tandis qu’une généreuse luminosité peut envahir un long passage pour installer la convivialité d’un moment et la sensation de bien-être ressentie par le peintre lorsqu’il compose ou qu’il se met en contact avec la nature.

Le fait de découvrir quelques planches et la lecture du synopsis avaient poussé ma curiosité au point de vouloir faire cette lecture. Très jolie découverte. Un album que je recommande chaudement.

L’Écolier en bleu - Chaïm Soutine (one shot)
Editeur : Steinkis
Dessinateur : Joël LEGARS / Scénariste : Fabien GROLLEAU
Dépôt légal : octobre 2019 / 96 pages / 18 euros
ISBN : 978-2-36846-184-6

Gitans (Mirror)

Mirror © Steinkis – 2018

Sur le site de l’éditeur, on peut lire que « Gitans est une enquête artistique. Graphique pour la forme et intimiste pour le fond. C’est l’illustration des pèlerins gitans dans ces lieux uniques, de ce qu’ils ressentent, l’évènement en lui-même, sa puissance émotionnelle et le point de vue subjectif d’un auteur passionné qui explore depuis trente ans la culture tsigane. »

Oui, je n’ai pas pu résister au fait de copier un extrait du synopsis éditorial. Car Gitans se résume difficilement. Kkrist Mirror revient sur l’histoire de ce peuple fier et rejeté. Un peuple qui ne renie pas ses origines, sa religion et ses valeurs. Un peuple nomade, chassé des villes et dont le mode de vie est décrié. Un peuple qui réalise un pèlerinage annuel aux Saintes Marie-de-la-Mer et c’est de cela dont il est question ici ; d’un grand rassemblement. Kkrist Mirror y a lui-même participé à quatre reprises.

Marie Jacobé et Marie Salomé, proches de Jésus et de Marie, chassées de la Judée par les persécutions, auraient débarqué en ce lieu, (…) Elles ont évangélisé les gens du pays, les Romains qui étaient les occupants et peut-être aussi les Gitans qui auraient vécu là et qui auraient accueilli les saintes Marie en la personne de Sara, leur chef de tribu. Sara [la vierge noire] aurait demandé le baptême, elle et tout son peuple.

Gitans, c’est Pépé Lafleur, Roland… et d’autres encore. Ce sont les interactions qu’ils ont entre eux, les séparations et les retrouvailles. Les tatouages singuliers qu’ils portent et qui racontent les sentiments, les déceptions et/ou les colères qu’ils ont eues par le passé. Gitans c’est le récit de ce pèlerinage particulier, tout en croquis esquissés sur le vif et d’attitudes corporelles attrapées au vol. Gitans c’est un livre où l’on butine, sautant d’individu en individu pour entendre une prière, un commentaire, une anecdote… Dans ce récit-chorale, impossible de nommer tout le monde ; la majorité reste composée d’anonymes de toutes les générations. Toutes les ethnies des gens du voyage sont représentées lors de ce pèlerinage (qui dure une dizaine de jours).

Kkrist Mirror qualifie lui-même cet ouvrage d’ « enquête artistique » ; un livre un peu spécial qui s’affranchit de tous les codes habituels de la bande dessinée. Il s’apparenterait davantage à un reportage dont seuls les temps forts de la procession structurent le témoignage.

Une seconde partie de l’album se consacre davantage à expliquer les origines de cette fête des gens du voyage. De larges textes explicatifs sont proposés au lecteur ainsi que des illustrations (généralement en pleine page).

Un peu de concentration est nécessaire pour suivre cette effervescence… et disons que ma concentration a été un peu capricieuse.
Réédition d’un album paru en 2009 chez Emmanuel Proust Editions.

Gitans

One shot
Editeur : Steinkis
Collection : Roman graphique
Dessinateur / Scénariste : Kkrist MIRROR
Dépôt légal : mars 2018
104 pages, 17 euros, ISBN : 978-2-36846-174-7
L’album sur Bookwitty.

Bulles bulles bulles…

Ce diaporama nécessite JavaScript.

Gitans – Mirror © Steinkis – 2018

Leda Rafanelli, la gitane anarchiste (Satta & De Santis & Colaone)

Satta – De Santis – Colaone © Steinkis – 2018

Leda Rafanelli est originaire d’une famille très modeste. Adolescente, elle décroche un travail dans une imprimerie locale. Leda va s’accroche et fait le nécessaire pour se faire remarquer de son employeur. Ses efforts s’avèrent payant car si l’imprimeur la remarque et la félicite régulièrement pour son sérieux, il lui confie aussi progressivement la préparation des caractères en métal en vue de l’impression de textes politiques. Ce métier lui permet également d’avoir accès à une culture que sa condition sociale ne lui aurait pas ouverte.

Par la suite, Leda Rafanelli affirme ses convictions politiques et assume ouvertement ses orientations anarchistes.

En 1901, elle part vivre à Florence avec ses parents. Elle y fait de nouvelles rencontres et notamment Luigi Polli, son premier mari. Elle rencontre ensuite Giuseppe Monanni qu’elle épouse et avec qui elle crée une maison d’édition ; ils ouvrent une librairie pour diffuser notamment les œuvres qu’ils éditent. Et ce n’est là que le début de son parcours atypique où, entre autres, elle devient musulmane, romancière (l’écriture l’accompagnera toute sa vie), mère ou encore chiromancienne.

Francesco Satta et Luca de Santis réalisent un portrait décapant et ébouriffant de cette italienne de caractère. Aussi douce que tranchante, ses interventions sont tout simplement fascinantes. En elle beaucoup de contradictions, à commencer par une curiosité insatiable du monde qui l’entoure mais d’une sorte d’entêtement à défendre ses propres opinions qu’elle protège comme une louve. Une femme entière qui lorsqu’elle épouse une cause, s’y consacre dans retenue. Une femme imprévisible qui traite ses interlocuteurs tantôt avec intérêt, tantôt avec des attitudes de gamine capricieuse.

… tu sais que je vis dans l’absolu. J’aime et je déteste avec la même passion

On est là finalement à traverser les décennies, de l’euphorie de l’installation à Florence à la fierté d’éditer des textes et de soutenir un idéal politique en marge… en passant par les rencontres d’anarchistes ayant joué un rôle majeur dans le mouvement anarchiste en Italie, d’intellectuels en vogue, la Première Guerre Mondiale qui redistribue les cartes, le départ de son époux pour les Etats-Unis, la rencontre avec Benito Mussolini alors qu’il n’est encore qu’un novice en matière de politique, la Seconde Guerre Mondiale qui ébranle les rangs des anarchistes…

De scènes en scènes, on a finalement assez peu de temps morts pour digérer les informations. Sur certains passages, j’ai trouvé les phylactères trop verbeux, peut-être trop instruits (?), me donnant l’impression qu’en voulant trop bien faire, les scénaristes ne sont finalement pas parvenus à aller à l’essentiel. On comprend cependant l’aura qui entourait cette femme mystérieuse et pourquoi son charisme a fait chavirer le cœur de plus d’un homme.

Coté dessin, j’ai également tangué dans les illustrations de Sara Colaone. Alternant des planches très aérées où l’on respire et profite où l’on profite, comme l’héroïne, de l’instant présent sans avoir à se soucier du lendemain… et des planches plus chargées où l’image et la parole se volent parfois la vedette… où la parole étouffe parfois les illustrations. Leda Rafanelli donne l’impression d’avoir eu mille vies en une, une vie d’engagements et de rencontres… j’aurais certainement davantage savouré ces dernières si j’avais moins peiné à reconnaître les visages des protagonistes.

J’ai refermé cet album en étant un peu hébétée. Le scénario est intéressant et je ne cacherai pas que je ne connaissais pas du tout Leda Rafanelli pour autant, si parfois certaines biographies me donnent envie d’aller plus loin dans ce qu’un album a pu m’apprendre ici… je vais m’en tenir aux informations fournies par cet ouvrage.

Extrait :

« Ne donnez pas aux camarades ce qu’ils veulent mais plutôt ce qu’ils n’ont pas encore conscience de vouloir » (Leda Rafanelli – La gitane anarchiste)

Leda Rafanelli – La gitane anarchiste

One shot
Editeur : Steinkis
Dessinateur : Sara COLAONE
Scénaristes : Francesco SATTA & Luca DE SANTIS
Traduction : Marie GIUDICELLI
Dépôt légal : janvier 2018
216 pages, 20 euros, ISBN : 978-2-36846-173-0

Bulles bulles bulles…

Ce diaporama nécessite JavaScript.

Leda Rafanelli, la gitane anarchiste – Satta – De Santis – Colaone © Steinkis – 2018

Baddawi (Abdelrazaq)

Abdelrazaq © Steinkis – 2018

« Baddawi relate l’histoire d’un jeune Palestinien de 1959 à 1980. Sa fille, l’auteure de cet ouvrage, est née aux Etats-Unis et est très investie dans la lutte en faveur de la cause palestinienne. Son récit et sa manière de présenter certains faits sont forcément subjectifs. » … l’éditeur donne le ton dans un avant-propos éclairant.

La lecture peut enfin commencer…

… mais j’ai pourtant refermé le livre pour observer de nouveau cet objet. Un petit format (19 * 21 cm), presque un carré. Une couverture douce et cartonnée. Des motifs symétriques identiques à ceux que j’ai pu apercevoir dans l’album en le feuilletant. Leila Abdelrazaq nous éclaire à ce sujet : « Il s’agit de dessins typiques de la broderie traditionnelle palestinienne appelée tatreez. » Un enfant qui nous tourne le dos, pieds nus et tee-shirt rayé, mains croisées, stoïque. Il regarde. Quoi ? Peut-être regarde-t-il le chemin qu’il a parcouru jusqu’à aujourd’hui ? … alors ouvrons donc ce livre.

Après l’avant-propos de l’éditeur, la préface de l’auteure. Elle nous dit son père, elle nous dit la rupture, la guerre de 1948, l’exil de milliers de personnes. Elle nous cet enfant que l’on voit de dos sur la couverture, il s’appelle Handala ; c’est un personnage crée en 1975 par Naji al-Ali – caricaturiste palestinien – qui « apparaît toujours le dos tourné au lecteur et les mains croisées derrière lui, au milieu des événements politiques représentés sur les vignettes. Naji al-Ali avait promis qu’Handala grandirait et que le monde découvrirait son visage quand le peuple palestinien serait libre et autorisé à rentrer chez lui » … le dessinateur a été assassiné en 1987… son personnage est devenu l’un des symboles de la résistance palestinienne.

Leila Abdelrazaq nous raconte Ahmed, son père.

Safsaf signifie « saule pleureur » . C’est le nom du village natal de la famille de l’auteure au Nord de la Palestine. Après le massacre des hommes du village par des soldats israéliens, les grands-parents de Leila se réfugient au Liban, au camp de Baddawi. Son père y est né et y a grandi au milieu de sa fratrie. Il raconte la vie à l’école et les codes de la vie du camp. Il nous ouvre aussi à toute la culture palestinienne, des spécialités culinaires aux traditions religieuses. Puis, c’est le départ pour Beyrouth

« Baddawi » nous dit aussi les espoirs d’un peuple de rentrer enfin sur sa terre, de retrouver enfin son foyer. 1967 fut l’année de la défaite de l’armée palestinienne, celle du début de l’occupation de la Bande de Gaza, celle des espoirs envolés, la nécessité de continuer à vivre en tant qu’exilé… un sans terre.

Leila Abdelrazaq offre un visage à l’enfant Handala. C’est celui de son père, un garçon que l’on reconnaît entre tous avec son tee-shirt rayé. Le ton est léger, légèrement insouciant, au début de l’album du moins. En grandissant, sa perception des choses change…

La guerre est omniprésente. Elle marque de son empreinte les façades des maisons, elle oblige les gens à modifier leurs habitudes, à prendre une autre route que celle empruntée d’habitude pour aller d’un endroit à un autre… éviter un quartier le temps que les corps soient enlevés… restés cloîtrés à la maison plutôt que d’aller à l’école. Pourtant, Leila Abdelrazaq ne va jamais jusqu’à la rendre oppressante. Malgré les conflits, la vie continue et reprend ses droits. En s’appuyant sur des anecdotes de l’enfance de son père, l’auteure s’attarde davantage sur le quotidien au camp. Si la violence est là, elle n’est présente quand dans les propos de l’enfant ; peu de chars, de soldats israéliens ou libanais… Ahmed (le personnage principal) en parle surtout pour dire comment cela impacte son quotidien.

Un regard sur le conflit israélo-palestinien.

Baddawi

One shot
Editeur : Steinkis
Dessinateur / Scénariste : Leila ABDELRAZAQ
Traduction : Marie GIUDICELLI
Dépôt légal : janvier 2018
128 pages, 18 euros, ISBN : 978-2-36846-074-0

Bulles bulles bulles…

Ce diaporama nécessite JavaScript.

Baddawi – Abdelrazaq © Steinkis – 2018

En attendant Bojangles (Chabbert & Maurel)

Chabbert – Maurel © Steinkis – 2017

Le carrelage en noir et blanc fait un grand damier dans le couloir de l’appartement, un amoncellement de lettres qui n’ont jamais été ouvertes (et ne le seront jamais) forme une sculpture atypique dans l’entrée, le poster de Claude François transformé en cible de fléchettes… seul le vieux buffet de la salle-à-manger dévoré par le lierre manque à l’appel.
… Musique…
Sur la platine, un vinyle est déposé puis le diamant est posé sur le sillon. Les danseurs sont prêts. Ils attendent les premières notes. Après quelques secondes, la voix de Nina Simone s’élève. Elle chante son Mr Bojangles. Ils s’élancent. Georges et sa femme rejouent inlassablement cette danse et inlassablement ils se réchauffent à la flamme de leur amour.
La journée commence, leur fils dort encore. Dans le couloir, Mademoiselle Superfétatoire, la grue de la famille, donne des coups de becs sur la porte pour réveiller l’enfant et venir lui dire bonjour. Pris par leur danse, ses parents n’ont pas fait attention à l’heure… L’enfant va encore être en retard à l’école.
Quant au meilleur ami de la famille, adorablement surnommé l’Ordure, il viendra ce soir à la fête.

C’est en lisant quelques chroniques alléchantes que je me lançais, en mars 2016, dans la lecture du prometteur « En attendant Bojangles » d’Olivier Bourdeaut. Pleine d’attentes, je dévorais ce roman sans coup férir et en sortais ravie quelques heures plus tard.

En revanche, je ne me rue jamais sur les adaptations par peur d’être déçue… à moins de ne pas connaître l’œuvre originelle. Mais il y a toujours des exceptions à la règle [ce mois-ci j’en ferai deux] surtout lorsque les artistes aux commandes sont Ingrid Chabbert et Carole Maurel [elles m’avaient touchée avec le superbe « Ecumes » il y a quelques mois].

Adaptation réussie ! On y est. On retrouve cette jolie famille et cette place parmi eux. L’ambiance graphique offre une chaleur inespérée grâce à des tons dominants qui oscillent entre le sépia et le vert pistache. Quelques scènes font intervenir des teintes plus toniques, plus chaudes encore ; c’est la fête, le rire, le bonheur. On accueille à bras ouverts l’originalité délirante de cette petite famille, on passe de la gaieté à la mélancolie en un battement de cils. La mère que son époux renomme chaque jour. Chaque matin, elle est une autre. Chaque jour elle tente trouver un équilibre entre son excentricité et ses envies de femme.

Bipolarité, schizophrénie, les médecins l’avaient accablée de tout leur savant vocable

S’adapter à la maladie. Trouver sa force dans cette fragilité. La contourner. Rire d’elle et des instants saugrenus qu’elle impose. Tenir, danser, s’aimer, relativiser, s’aimer. C’est dans cette cellule qu’un enfant grandit entre deux mondes : celui très discipliné de l’école et celui plus sémillant de la maison.

Pas besoin d’avoir lu le roman pour savourer cette adaptation. Bien sûr, l’album ne reprend pas tout mais notre mémoire vagabonde sans cesse vers les souvenirs de ce que nous avions lu pour les replacer dans l’album. Et pour les lecteurs qui ne connaîtraient pas l’œuvre d’Olivier Bourdeaut, voilà une belle invitation à la lecture.

Beau, drôle, touchant, rempli de bonne humeur, de légèreté malgré le sujet de fond. A lire assurément.

Une lecture faire en compagnie de Noukette.

Petite pépite partagée à l’occasion de la BD de la semaine que l’on retrouve [premier mercredi du mois oblige] chez Moka !

En attendant Bojangles

One shot
Editeur : Steinkis
Dessinateur : Carole MAUREL
Scénariste : Ingrid CHABBERT
Dépôt légal : novembre 2017
104 pages, euros, ISBN : 978-2-36846-109-9

Bulles bulles bulles…

Ce diaporama nécessite JavaScript.

En attendant Bojangles – Chabbert – Maurel © Steinkis – 2017