Gitans (Mirror)

Mirror © Steinkis – 2018

Sur le site de l’éditeur, on peut lire que « Gitans est une enquête artistique. Graphique pour la forme et intimiste pour le fond. C’est l’illustration des pèlerins gitans dans ces lieux uniques, de ce qu’ils ressentent, l’évènement en lui-même, sa puissance émotionnelle et le point de vue subjectif d’un auteur passionné qui explore depuis trente ans la culture tsigane. »

Oui, je n’ai pas pu résister au fait de copier un extrait du synopsis éditorial. Car Gitans se résume difficilement. Kkrist Mirror revient sur l’histoire de ce peuple fier et rejeté. Un peuple qui ne renie pas ses origines, sa religion et ses valeurs. Un peuple nomade, chassé des villes et dont le mode de vie est décrié. Un peuple qui réalise un pèlerinage annuel aux Saintes Marie-de-la-Mer et c’est de cela dont il est question ici ; d’un grand rassemblement. Kkrist Mirror y a lui-même participé à quatre reprises.

Marie Jacobé et Marie Salomé, proches de Jésus et de Marie, chassées de la Judée par les persécutions, auraient débarqué en ce lieu, (…) Elles ont évangélisé les gens du pays, les Romains qui étaient les occupants et peut-être aussi les Gitans qui auraient vécu là et qui auraient accueilli les saintes Marie en la personne de Sara, leur chef de tribu. Sara [la vierge noire] aurait demandé le baptême, elle et tout son peuple.

Gitans, c’est Pépé Lafleur, Roland… et d’autres encore. Ce sont les interactions qu’ils ont entre eux, les séparations et les retrouvailles. Les tatouages singuliers qu’ils portent et qui racontent les sentiments, les déceptions et/ou les colères qu’ils ont eues par le passé. Gitans c’est le récit de ce pèlerinage particulier, tout en croquis esquissés sur le vif et d’attitudes corporelles attrapées au vol. Gitans c’est un livre où l’on butine, sautant d’individu en individu pour entendre une prière, un commentaire, une anecdote… Dans ce récit-chorale, impossible de nommer tout le monde ; la majorité reste composée d’anonymes de toutes les générations. Toutes les ethnies des gens du voyage sont représentées lors de ce pèlerinage (qui dure une dizaine de jours).

Kkrist Mirror qualifie lui-même cet ouvrage d’ « enquête artistique » ; un livre un peu spécial qui s’affranchit de tous les codes habituels de la bande dessinée. Il s’apparenterait davantage à un reportage dont seuls les temps forts de la procession structurent le témoignage.

Une seconde partie de l’album se consacre davantage à expliquer les origines de cette fête des gens du voyage. De larges textes explicatifs sont proposés au lecteur ainsi que des illustrations (généralement en pleine page).

Un peu de concentration est nécessaire pour suivre cette effervescence… et disons que ma concentration a été un peu capricieuse.
Réédition d’un album paru en 2009 chez Emmanuel Proust Editions.

Gitans

One shot
Editeur : Steinkis
Collection : Roman graphique
Dessinateur / Scénariste : Kkrist MIRROR
Dépôt légal : mars 2018
104 pages, 17 euros, ISBN : 978-2-36846-174-7
L’album sur Bookwitty.

Bulles bulles bulles…

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Gitans – Mirror © Steinkis – 2018

Leda Rafanelli, la gitane anarchiste (Satta & De Santis & Colaone)

Satta – De Santis – Colaone © Steinkis – 2018

Leda Rafanelli est originaire d’une famille très modeste. Adolescente, elle décroche un travail dans une imprimerie locale. Leda va s’accroche et fait le nécessaire pour se faire remarquer de son employeur. Ses efforts s’avèrent payant car si l’imprimeur la remarque et la félicite régulièrement pour son sérieux, il lui confie aussi progressivement la préparation des caractères en métal en vue de l’impression de textes politiques. Ce métier lui permet également d’avoir accès à une culture que sa condition sociale ne lui aurait pas ouverte.

Par la suite, Leda Rafanelli affirme ses convictions politiques et assume ouvertement ses orientations anarchistes.

En 1901, elle part vivre à Florence avec ses parents. Elle y fait de nouvelles rencontres et notamment Luigi Polli, son premier mari. Elle rencontre ensuite Giuseppe Monanni qu’elle épouse et avec qui elle crée une maison d’édition ; ils ouvrent une librairie pour diffuser notamment les œuvres qu’ils éditent. Et ce n’est là que le début de son parcours atypique où, entre autres, elle devient musulmane, romancière (l’écriture l’accompagnera toute sa vie), mère ou encore chiromancienne.

Francesco Satta et Luca de Santis réalisent un portrait décapant et ébouriffant de cette italienne de caractère. Aussi douce que tranchante, ses interventions sont tout simplement fascinantes. En elle beaucoup de contradictions, à commencer par une curiosité insatiable du monde qui l’entoure mais d’une sorte d’entêtement à défendre ses propres opinions qu’elle protège comme une louve. Une femme entière qui lorsqu’elle épouse une cause, s’y consacre dans retenue. Une femme imprévisible qui traite ses interlocuteurs tantôt avec intérêt, tantôt avec des attitudes de gamine capricieuse.

… tu sais que je vis dans l’absolu. J’aime et je déteste avec la même passion

On est là finalement à traverser les décennies, de l’euphorie de l’installation à Florence à la fierté d’éditer des textes et de soutenir un idéal politique en marge… en passant par les rencontres d’anarchistes ayant joué un rôle majeur dans le mouvement anarchiste en Italie, d’intellectuels en vogue, la Première Guerre Mondiale qui redistribue les cartes, le départ de son époux pour les Etats-Unis, la rencontre avec Benito Mussolini alors qu’il n’est encore qu’un novice en matière de politique, la Seconde Guerre Mondiale qui ébranle les rangs des anarchistes…

De scènes en scènes, on a finalement assez peu de temps morts pour digérer les informations. Sur certains passages, j’ai trouvé les phylactères trop verbeux, peut-être trop instruits (?), me donnant l’impression qu’en voulant trop bien faire, les scénaristes ne sont finalement pas parvenus à aller à l’essentiel. On comprend cependant l’aura qui entourait cette femme mystérieuse et pourquoi son charisme a fait chavirer le cœur de plus d’un homme.

Coté dessin, j’ai également tangué dans les illustrations de Sara Colaone. Alternant des planches très aérées où l’on respire et profite où l’on profite, comme l’héroïne, de l’instant présent sans avoir à se soucier du lendemain… et des planches plus chargées où l’image et la parole se volent parfois la vedette… où la parole étouffe parfois les illustrations. Leda Rafanelli donne l’impression d’avoir eu mille vies en une, une vie d’engagements et de rencontres… j’aurais certainement davantage savouré ces dernières si j’avais moins peiné à reconnaître les visages des protagonistes.

J’ai refermé cet album en étant un peu hébétée. Le scénario est intéressant et je ne cacherai pas que je ne connaissais pas du tout Leda Rafanelli pour autant, si parfois certaines biographies me donnent envie d’aller plus loin dans ce qu’un album a pu m’apprendre ici… je vais m’en tenir aux informations fournies par cet ouvrage.

Extrait :

« Ne donnez pas aux camarades ce qu’ils veulent mais plutôt ce qu’ils n’ont pas encore conscience de vouloir » (Leda Rafanelli – La gitane anarchiste)

Leda Rafanelli – La gitane anarchiste

One shot
Editeur : Steinkis
Dessinateur : Sara COLAONE
Scénaristes : Francesco SATTA & Luca DE SANTIS
Traduction : Marie GIUDICELLI
Dépôt légal : janvier 2018
216 pages, 20 euros, ISBN : 978-2-36846-173-0

Bulles bulles bulles…

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Leda Rafanelli, la gitane anarchiste – Satta – De Santis – Colaone © Steinkis – 2018

Baddawi (Abdelrazaq)

Abdelrazaq © Steinkis – 2018

« Baddawi relate l’histoire d’un jeune Palestinien de 1959 à 1980. Sa fille, l’auteure de cet ouvrage, est née aux Etats-Unis et est très investie dans la lutte en faveur de la cause palestinienne. Son récit et sa manière de présenter certains faits sont forcément subjectifs. » … l’éditeur donne le ton dans un avant-propos éclairant.

La lecture peut enfin commencer…

… mais j’ai pourtant refermé le livre pour observer de nouveau cet objet. Un petit format (19 * 21 cm), presque un carré. Une couverture douce et cartonnée. Des motifs symétriques identiques à ceux que j’ai pu apercevoir dans l’album en le feuilletant. Leila Abdelrazaq nous éclaire à ce sujet : « Il s’agit de dessins typiques de la broderie traditionnelle palestinienne appelée tatreez. » Un enfant qui nous tourne le dos, pieds nus et tee-shirt rayé, mains croisées, stoïque. Il regarde. Quoi ? Peut-être regarde-t-il le chemin qu’il a parcouru jusqu’à aujourd’hui ? … alors ouvrons donc ce livre.

Après l’avant-propos de l’éditeur, la préface de l’auteure. Elle nous dit son père, elle nous dit la rupture, la guerre de 1948, l’exil de milliers de personnes. Elle nous cet enfant que l’on voit de dos sur la couverture, il s’appelle Handala ; c’est un personnage crée en 1975 par Naji al-Ali – caricaturiste palestinien – qui « apparaît toujours le dos tourné au lecteur et les mains croisées derrière lui, au milieu des événements politiques représentés sur les vignettes. Naji al-Ali avait promis qu’Handala grandirait et que le monde découvrirait son visage quand le peuple palestinien serait libre et autorisé à rentrer chez lui » … le dessinateur a été assassiné en 1987… son personnage est devenu l’un des symboles de la résistance palestinienne.

Leila Abdelrazaq nous raconte Ahmed, son père.

Safsaf signifie « saule pleureur » . C’est le nom du village natal de la famille de l’auteure au Nord de la Palestine. Après le massacre des hommes du village par des soldats israéliens, les grands-parents de Leila se réfugient au Liban, au camp de Baddawi. Son père y est né et y a grandi au milieu de sa fratrie. Il raconte la vie à l’école et les codes de la vie du camp. Il nous ouvre aussi à toute la culture palestinienne, des spécialités culinaires aux traditions religieuses. Puis, c’est le départ pour Beyrouth

« Baddawi » nous dit aussi les espoirs d’un peuple de rentrer enfin sur sa terre, de retrouver enfin son foyer. 1967 fut l’année de la défaite de l’armée palestinienne, celle du début de l’occupation de la Bande de Gaza, celle des espoirs envolés, la nécessité de continuer à vivre en tant qu’exilé… un sans terre.

Leila Abdelrazaq offre un visage à l’enfant Handala. C’est celui de son père, un garçon que l’on reconnaît entre tous avec son tee-shirt rayé. Le ton est léger, légèrement insouciant, au début de l’album du moins. En grandissant, sa perception des choses change…

La guerre est omniprésente. Elle marque de son empreinte les façades des maisons, elle oblige les gens à modifier leurs habitudes, à prendre une autre route que celle empruntée d’habitude pour aller d’un endroit à un autre… éviter un quartier le temps que les corps soient enlevés… restés cloîtrés à la maison plutôt que d’aller à l’école. Pourtant, Leila Abdelrazaq ne va jamais jusqu’à la rendre oppressante. Malgré les conflits, la vie continue et reprend ses droits. En s’appuyant sur des anecdotes de l’enfance de son père, l’auteure s’attarde davantage sur le quotidien au camp. Si la violence est là, elle n’est présente quand dans les propos de l’enfant ; peu de chars, de soldats israéliens ou libanais… Ahmed (le personnage principal) en parle surtout pour dire comment cela impacte son quotidien.

Un regard sur le conflit israélo-palestinien.

Baddawi

One shot
Editeur : Steinkis
Dessinateur / Scénariste : Leila ABDELRAZAQ
Traduction : Marie GIUDICELLI
Dépôt légal : janvier 2018
128 pages, 18 euros, ISBN : 978-2-36846-074-0

Bulles bulles bulles…

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Baddawi – Abdelrazaq © Steinkis – 2018

En attendant Bojangles (Chabbert & Maurel)

Chabbert – Maurel © Steinkis – 2017

Le carrelage en noir et blanc fait un grand damier dans le couloir de l’appartement, un amoncellement de lettres qui n’ont jamais été ouvertes (et ne le seront jamais) forme une sculpture atypique dans l’entrée, le poster de Claude François transformé en cible de fléchettes… seul le vieux buffet de la salle-à-manger dévoré par le lierre manque à l’appel.
… Musique…
Sur la platine, un vinyle est déposé puis le diamant est posé sur le sillon. Les danseurs sont prêts. Ils attendent les premières notes. Après quelques secondes, la voix de Nina Simone s’élève. Elle chante son Mr Bojangles. Ils s’élancent. Georges et sa femme rejouent inlassablement cette danse et inlassablement ils se réchauffent à la flamme de leur amour.
La journée commence, leur fils dort encore. Dans le couloir, Mademoiselle Superfétatoire, la grue de la famille, donne des coups de becs sur la porte pour réveiller l’enfant et venir lui dire bonjour. Pris par leur danse, ses parents n’ont pas fait attention à l’heure… L’enfant va encore être en retard à l’école.
Quant au meilleur ami de la famille, adorablement surnommé l’Ordure, il viendra ce soir à la fête.

C’est en lisant quelques chroniques alléchantes que je me lançais, en mars 2016, dans la lecture du prometteur « En attendant Bojangles » d’Olivier Bourdeaut. Pleine d’attentes, je dévorais ce roman sans coup férir et en sortais ravie quelques heures plus tard.

En revanche, je ne me rue jamais sur les adaptations par peur d’être déçue… à moins de ne pas connaître l’œuvre originelle. Mais il y a toujours des exceptions à la règle [ce mois-ci j’en ferai deux] surtout lorsque les artistes aux commandes sont Ingrid Chabbert et Carole Maurel [elles m’avaient touchée avec le superbe « Ecumes » il y a quelques mois].

Adaptation réussie ! On y est. On retrouve cette jolie famille et cette place parmi eux. L’ambiance graphique offre une chaleur inespérée grâce à des tons dominants qui oscillent entre le sépia et le vert pistache. Quelques scènes font intervenir des teintes plus toniques, plus chaudes encore ; c’est la fête, le rire, le bonheur. On accueille à bras ouverts l’originalité délirante de cette petite famille, on passe de la gaieté à la mélancolie en un battement de cils. La mère que son époux renomme chaque jour. Chaque matin, elle est une autre. Chaque jour elle tente trouver un équilibre entre son excentricité et ses envies de femme.

Bipolarité, schizophrénie, les médecins l’avaient accablée de tout leur savant vocable

S’adapter à la maladie. Trouver sa force dans cette fragilité. La contourner. Rire d’elle et des instants saugrenus qu’elle impose. Tenir, danser, s’aimer, relativiser, s’aimer. C’est dans cette cellule qu’un enfant grandit entre deux mondes : celui très discipliné de l’école et celui plus sémillant de la maison.

Pas besoin d’avoir lu le roman pour savourer cette adaptation. Bien sûr, l’album ne reprend pas tout mais notre mémoire vagabonde sans cesse vers les souvenirs de ce que nous avions lu pour les replacer dans l’album. Et pour les lecteurs qui ne connaîtraient pas l’œuvre d’Olivier Bourdeaut, voilà une belle invitation à la lecture.

Beau, drôle, touchant, rempli de bonne humeur, de légèreté malgré le sujet de fond. A lire assurément.

Une lecture faire en compagnie de Noukette.

Petite pépite partagée à l’occasion de la BD de la semaine que l’on retrouve [premier mercredi du mois oblige] chez Moka !

En attendant Bojangles

One shot
Editeur : Steinkis
Dessinateur : Carole MAUREL
Scénariste : Ingrid CHABBERT
Dépôt légal : novembre 2017
104 pages, euros, ISBN : 978-2-36846-109-9

Bulles bulles bulles…

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En attendant Bojangles – Chabbert – Maurel © Steinkis – 2017

Tu pourrais me remercier (Stoian)

Stoian © Steinkis – 2017

Vingt nouvelles pour illustrer vingt expériences vécues de violences sexuelles. Hommes et femmes unissent leurs voix. Jeunes et moins jeunes, toutes origines sociales et ethniques confondues. Vingt témoignages édifiants de harcèlements ou d’agressions caractérisées.

Transports en commun, soirées privées, lieux publics… Un(e) partenaire, un(e) ami(e), un(e) collègue, un(e) inconnu(e)… tous peuvent potentiellement être des agresseurs. La conséquence est souvent la même : passé le traumatisme, la victime se mure dans le silence, étouffée par la honte et la douleur.

Il n’y a pas de mots pour décrire ce sentiment de trahison, de culpabilité et de dégoût de soi

A chaque témoignage, le dessin change, se mue, se colle à la voix qui raconte. Hésitant, maladroit, sec, délicat, tordu, fragile… le style s’adapte au récit et au trouble ressenti par la victime. Certaines de ces victimes sont capables de faire preuve de sang-froid et de réagir au moment même où l’agression se produit. D’autres n’ont pas cette présence d’esprit et se laisse envahir par une peur primale. Dans un cas comme dans l’autre, c’est l’effroi et son lot de questions qui déferle après coup.

Tu pourrais me remercier – Stoian © Steinkis – 2017

Le dessin est âpre sans être dépourvu de chaleur. Difficile pour moi de vanter l’esthétique du travail d’illustration car visuellement, je suis loin d’avoir apprécié cette mise en image du moins pas sur la totalité des anecdotes relatées ici car pour certains témoignages, le travail d’illustration réalisé m’a vraiment déplu. On saute d’une ambiance graphique à l’autre, toutes aussi différentes les unes que les autres, à l’instar des propos rapportés. L’album est enrichi d’un complément de notes dans lequel Maria Stoian explique sa démarche : « les témoignages rassemblés dans cet ouvrage ont pour la plupart été recueillis en ligne et de manière anonyme, certains sous forme d’entretiens » ; s’ouvrent ensuite différents items identifiant la nécessité d’une écoute, d’un soutien, de l’observation de ce qui nous entoure et de la nécessité d’intervenir lorsqu’on est témoin d’une agression, quelle qu’en soit sa nature.

On ne reviendra pas sur la nécessité de lever les tabous et de soulager les victimes de ce sentiment de honte qu’elles ressentent après un traumatisme. Lever les tabous. Parler. Dire. S’aider.
Si le sujet du harcèlement est désormais largement repris par les différents médias et si le problème de la violence conjugale est désormais reconnu, il reste encore un long chemin à faire pour que les mentalités changent. Alors oui, depuis quelques temps, on nous rabat les oreilles en permanence avec les notions de harcèlement et d’agression. On en revient même à devoir faire des tableaux rappelant ce qui est évident, on en revient à devoir réexpliquer les bases du savoir-vivre en société… les bases du respect. Espérons que ceux qui sont durs de la feuille vont que non, le port d’une jupe n’autorise en rien une main baladeuse, un sifflement, voire pire…

Sur le même thème : « Les Crocodiles », « Silencieuse(s) »

Extrait :

« Il n’y a rien de plus terrifiant que d’être maintenue de force par une personne en qui l’on a confiance, alors qu’on a dit non et que l’on pleure. Ce sentiment de trahison et d’impuissance totales, absolues » (Tu pourrais me remercier).

Tu pourrais me remercier

One shot
Editeur : Steinkis
Dessinateur / Scénariste : Maria STOIAN
Traducteur : Claire MARTINET
Dépôt légal : octobre 2017
104 pages, 15 euros, ISBN : 978-23-68461-65-5

Bulles bulles bulles…

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Tu pourrais me remercier – Stoian © Steinkis – 2017

Je ne suis pas d’ici (Yunbo) & Je suis encore là-bas (Dahmani)

Yunbo © Warum – 2017

Je ne suis pas d’ici

One shot
Editeur : Warum
Dessinateur / Scénariste : YUNBO
Dépôt légal : septembre 2017
146 pages, 16 euros, ISBN : 9782-3-6535-2987

Bulles bulles bulles…

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Je ne suis pas d’ici – Yunbo © Warum – 2017

Ma vie aujourd’hui ne me convient plus. Ce qui me manque ici, je le trouverai là-bas. C’est effrayant ce saut dans l’inconnu mais j’ai hâte d’y être.

Eun-mee a l’impression d’être en cage. Elle s’ennuie à Séoul, elle tourne en rond et a obtenu l’autorisation de ses parents pour aller faire ses études supérieures en France. Le départ est imminent et Eun-mee est euphorique à cette idée. Une nouvelle vie commence pour elle.

Elle quitte toutes ses petites habitudes familières, une dernière après-midi dans un café pour réviser son français, une dernière soirée avec ses amies, un dernier repas cuisiné par sa mère, un dernier au-revoir à ses parents et à son frère…

C’est au début de l’automne que j’ai quitté toutes ces choses familières. Et pour la première fois de ma vie, je suis partie loin. Très loin.

Très vite, elle est frappée par le décalage qui existe entre les deux cultures. Déstabilisée, elle parvient malgré tout à s’accrocher à ses études. Elle obtient la reconnaissance de son diplôme en France et cette équivalence lui permet de déposer un dossier à l’EESI (Ecole Européenne Supérieure de l’image) d’Angoulême. Au bout de quatre années d’études, elle constate qu’elle a toujours autant de mal à s’acclimater à la vie en France. La Corée lui manque mais après un séjour de deux mois en famille pendant la période des vacances universitaires d’été, elle constate aussi qu’elle a du mal à trouver sa place en Corée. Qui est-elle ?

Le déracinement soulève des questions qu’elle n’avait pas anticipé. Le fait de ne se sentir à sa place nulle part lui fait perdre pied.

Ce matin, la curiosité, l’excitation et la confusion sont au rendez-vous. Tout m’intéresse : le paysage, les immeubles, les arbres, les odeurs. En Corée, j’étais la fille, la sœur, l’amie, l’étudiante qui aimait travailler toute la journée dans les cafés, manger dans les pojangmacha, discuter peinture ou cinéma et se promener dans la nuit des néons. C’était moi avant. Mais ici, qui suis-je ?

Je ne suis pas d’ici – Yunbo © Warum – 2017

Sans misérabilisme, Yunbo raconte son parcours indirectement en se glissant sous les traits de Eun-mee. Elle retrace chronologiquement les étapes qui se sont succédées après son arrivée en France. De la difficulté de communiquer dans une autre langue à celle de comprendre les codes sociaux. Du changement d’habitude en passant par l’envie de connaître une autre culture. Tout y passe plus ou moins facilement. Les petites victoires sur soi sont à l’égal des déceptions qu’il faut encaisser.

L’auteure propose une réflexion sur la construction de soi et, plus largement, sur les notions d’identité et d’appartenance (à une culture, à des valeurs…). On peut difficilement anticiper l’impact d’un déracinement géographique sur notre conception des choses. Très vite, le témoignage de Yunbo/Eun-mee nous montre que le fait d’être seule, livrée à elle-même, modifie en premier lieu la perception que l’on a de soi. Yunbo le montre très adroitement en changeant radicalement l’apparence de son double de papier. Du jour au lendemain, le visage de la jeune femme est remplacé par une tête de chien. Ce décalage entre la vision qu’elle a d’elle-même et ce que lui renvoient les autres, qui la rassure autant que ça la questionne.

Cette métamorphose provoquée par un changement radical de sa vie et de ses habitudes vient exacerber les peurs. Et les questions lancinantes qu’elle se repasse en boucle : qui suis-je ? Qu’est-ce que je veux faire de ma vie ? Ai-je fait les bons choix ? Où est ma place ?

J’ai bien aimé ce témoignage qui vient comme une catharsis. Comme la promesse d’une rencontre possible avec l’autre et qui sait… avec soi-même ?

Cet album de Yunbo fait écho à celui de Samir Dahmani qu’elle a rencontré pendant ses études et qui est devenu son compagnon. En préface de « Je ne suis pas d’ici », Thierry Groensteen aborde les ponts qui relient ces deux albums :

Très vite, dans les couloirs de l’école comme sur les pelouses, on ne voyait plus Yunbo sans Samir, on ne rencontrait plus Samir sans Yunbo. Samir Dahmani, déjà l’héritier d’une double culture, allait alors en découvrir une troisième et se passionner pour elle, jusqu’à s’initier à la langue et la culture du pays à l’occasion de trois séjours en Corée, à l’Université nationale de Chungnam. (…) Ces quatre dernières années, la vie de Samir et de Yunbo a été rythmée par des aller-retours entre la Corée et la France dont ils tirent aujourd’hui deux albums : « Je ne suis encore là-bas pour Samir et Je ne suis pas d’ici pour Yunbo. Les titres se font écho, explorant l’un l’autre le thème de l’expatriation. Ils traitent de la Corée, mais il pourrait aussi bien s’agir de n’importe quel autre pays.

Thierry Groensteen a réalisé avec Yunbo et Samir une interview en mai 2016.

Dahmani © Steinkis – 2017

Les couleurs des couvertures s’accordent. Le trait léché et délicat de Yunbo laisse place à une ambiance graphique plus maladroite. On est à Séoul aux côtés de Sujin, une jeune employée. Elle s’apprête à aller chercher un client français qui arrive à l’aéroport. Elle sera son guide le temps de son séjour. Au programme : découverte de Séoul et être sa traductrice lors des différentes rencontres professionnelles qu’il doit avoir. Tous deux sympathisent. Sujin s’étonne de sa facilité à se confier à cet inconnu. De fil en aiguille, elle lui parle de ses années d’études en France et de sa difficulté à retrouver sa place dans la société coréenne.

C’est aussi pour elle l’occasion de parler de la culture coréenne, des traditions, des règles de vie en société…

Parfait pendant de l’album de Yunbo, « Je suis encore là-bas » parle du retour chez soi après une longue absence, du deuil impossible à faire de la vie d’avant et de cette place si difficile à retrouver.

Pour le personnage de Sujin, Samir Dahmani s’est beaucoup inspiré du quotidien de sa compagne mais d’autres témoignages de femmes coréennes convergent aussi vers ce personnage fictif. On perçoit vite son malaise et son impression de n’avoir de place nulle part. On se pose aussi rapidement cette question : les tensions auraient-elles été aussi importantes si elle avait choisi de faire ses études en Corée ?

J’ai préféré l’album de Yunbo qui se sert davantage des interactions entre les personnages et qui est très agréable à regarder. Le récit est également moins figé, il est plus spontané.  Je n’ai pas eu de difficultés pour lire l’ouvrage de Samir Dahmani, mais le propos est vraiment massif. Cela doit tenir au fait que l’auteur a concentré plusieurs expériences dans un même personnage. Mais pour le coup, ce personnage a beaucoup de choses à dire sur la société coréenne et le résultat est un long monologue (un peu plombant). L’idée était bonne de se servir d’un étranger (l’auteur) pour permettre à la parole de se délier mais cet étranger est finalement secondaire dans le récit. Une BD-reportage aurait peut-être été de bon aloi.

Je suis encore là-bas

One shot
Editeur : Steinkis
Dessinateur / Scénariste : Samir DAHMANI
Dépôt légal : septembre 2017
146 pages, 16 euros, ISBN : 9782-3-6846-0719

Bulles bulles bulles…

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Je suis encore là-bas – Dahmani © Steinkis – 2017