En attendant Bojangles (Chabbert & Maurel)

Chabbert – Maurel © Steinkis – 2017

Le carrelage en noir et blanc fait un grand damier dans le couloir de l’appartement, un amoncellement de lettres qui n’ont jamais été ouvertes (et ne le seront jamais) forme une sculpture atypique dans l’entrée, le poster de Claude François transformé en cible de fléchettes… seul le vieux buffet de la salle-à-manger dévoré par le lierre manque à l’appel.
… Musique…
Sur la platine, un vinyle est déposé puis le diamant est posé sur le sillon. Les danseurs sont prêts. Ils attendent les premières notes. Après quelques secondes, la voix de Nina Simone s’élève. Elle chante son Mr Bojangles. Ils s’élancent. Georges et sa femme rejouent inlassablement cette danse et inlassablement ils se réchauffent à la flamme de leur amour.
La journée commence, leur fils dort encore. Dans le couloir, Mademoiselle Superfétatoire, la grue de la famille, donne des coups de becs sur la porte pour réveiller l’enfant et venir lui dire bonjour. Pris par leur danse, ses parents n’ont pas fait attention à l’heure… L’enfant va encore être en retard à l’école.
Quant au meilleur ami de la famille, adorablement surnommé l’Ordure, il viendra ce soir à la fête.

C’est en lisant quelques chroniques alléchantes que je me lançais, en mars 2016, dans la lecture du prometteur « En attendant Bojangles » d’Olivier Bourdeaut. Pleine d’attentes, je dévorais ce roman sans coup férir et en sortais ravie quelques heures plus tard.

En revanche, je ne me rue jamais sur les adaptations par peur d’être déçue… à moins de ne pas connaître l’œuvre originelle. Mais il y a toujours des exceptions à la règle [ce mois-ci j’en ferai deux] surtout lorsque les artistes aux commandes sont Ingrid Chabbert et Carole Maurel [elles m’avaient touchée avec le superbe « Ecumes » il y a quelques mois].

Adaptation réussie ! On y est. On retrouve cette jolie famille et cette place parmi eux. L’ambiance graphique offre une chaleur inespérée grâce à des tons dominants qui oscillent entre le sépia et le vert pistache. Quelques scènes font intervenir des teintes plus toniques, plus chaudes encore ; c’est la fête, le rire, le bonheur. On accueille à bras ouverts l’originalité délirante de cette petite famille, on passe de la gaieté à la mélancolie en un battement de cils. La mère que son époux renomme chaque jour. Chaque matin, elle est une autre. Chaque jour elle tente trouver un équilibre entre son excentricité et ses envies de femme.

Bipolarité, schizophrénie, les médecins l’avaient accablée de tout leur savant vocable

S’adapter à la maladie. Trouver sa force dans cette fragilité. La contourner. Rire d’elle et des instants saugrenus qu’elle impose. Tenir, danser, s’aimer, relativiser, s’aimer. C’est dans cette cellule qu’un enfant grandit entre deux mondes : celui très discipliné de l’école et celui plus sémillant de la maison.

Pas besoin d’avoir lu le roman pour savourer cette adaptation. Bien sûr, l’album ne reprend pas tout mais notre mémoire vagabonde sans cesse vers les souvenirs de ce que nous avions lu pour les replacer dans l’album. Et pour les lecteurs qui ne connaîtraient pas l’œuvre d’Olivier Bourdeaut, voilà une belle invitation à la lecture.

Beau, drôle, touchant, rempli de bonne humeur, de légèreté malgré le sujet de fond. A lire assurément.

Une lecture faire en compagnie de Noukette.

Petite pépite partagée à l’occasion de la BD de la semaine que l’on retrouve [premier mercredi du mois oblige] chez Moka !

En attendant Bojangles

One shot
Editeur : Steinkis
Dessinateur : Carole MAUREL
Scénariste : Ingrid CHABBERT
Dépôt légal : novembre 2017
104 pages, euros, ISBN : 978-2-36846-109-9

Bulles bulles bulles…

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En attendant Bojangles – Chabbert – Maurel © Steinkis – 2017

Tu pourrais me remercier (Stoian)

Stoian © Steinkis – 2017

Vingt nouvelles pour illustrer vingt expériences vécues de violences sexuelles. Hommes et femmes unissent leurs voix. Jeunes et moins jeunes, toutes origines sociales et ethniques confondues. Vingt témoignages édifiants de harcèlements ou d’agressions caractérisées.

Transports en commun, soirées privées, lieux publics… Un(e) partenaire, un(e) ami(e), un(e) collègue, un(e) inconnu(e)… tous peuvent potentiellement être des agresseurs. La conséquence est souvent la même : passé le traumatisme, la victime se mure dans le silence, étouffée par la honte et la douleur.

Il n’y a pas de mots pour décrire ce sentiment de trahison, de culpabilité et de dégoût de soi

A chaque témoignage, le dessin change, se mue, se colle à la voix qui raconte. Hésitant, maladroit, sec, délicat, tordu, fragile… le style s’adapte au récit et au trouble ressenti par la victime. Certaines de ces victimes sont capables de faire preuve de sang-froid et de réagir au moment même où l’agression se produit. D’autres n’ont pas cette présence d’esprit et se laisse envahir par une peur primale. Dans un cas comme dans l’autre, c’est l’effroi et son lot de questions qui déferle après coup.

Tu pourrais me remercier – Stoian © Steinkis – 2017

Le dessin est âpre sans être dépourvu de chaleur. Difficile pour moi de vanter l’esthétique du travail d’illustration car visuellement, je suis loin d’avoir apprécié cette mise en image du moins pas sur la totalité des anecdotes relatées ici car pour certains témoignages, le travail d’illustration réalisé m’a vraiment déplu. On saute d’une ambiance graphique à l’autre, toutes aussi différentes les unes que les autres, à l’instar des propos rapportés. L’album est enrichi d’un complément de notes dans lequel Maria Stoian explique sa démarche : « les témoignages rassemblés dans cet ouvrage ont pour la plupart été recueillis en ligne et de manière anonyme, certains sous forme d’entretiens » ; s’ouvrent ensuite différents items identifiant la nécessité d’une écoute, d’un soutien, de l’observation de ce qui nous entoure et de la nécessité d’intervenir lorsqu’on est témoin d’une agression, quelle qu’en soit sa nature.

On ne reviendra pas sur la nécessité de lever les tabous et de soulager les victimes de ce sentiment de honte qu’elles ressentent après un traumatisme. Lever les tabous. Parler. Dire. S’aider.
Si le sujet du harcèlement est désormais largement repris par les différents médias et si le problème de la violence conjugale est désormais reconnu, il reste encore un long chemin à faire pour que les mentalités changent. Alors oui, depuis quelques temps, on nous rabat les oreilles en permanence avec les notions de harcèlement et d’agression. On en revient même à devoir faire des tableaux rappelant ce qui est évident, on en revient à devoir réexpliquer les bases du savoir-vivre en société… les bases du respect. Espérons que ceux qui sont durs de la feuille vont que non, le port d’une jupe n’autorise en rien une main baladeuse, un sifflement, voire pire…

Sur le même thème : « Les Crocodiles », « Silencieuse(s) »

Extrait :

« Il n’y a rien de plus terrifiant que d’être maintenue de force par une personne en qui l’on a confiance, alors qu’on a dit non et que l’on pleure. Ce sentiment de trahison et d’impuissance totales, absolues » (Tu pourrais me remercier).

Tu pourrais me remercier

One shot
Editeur : Steinkis
Dessinateur / Scénariste : Maria STOIAN
Traducteur : Claire MARTINET
Dépôt légal : octobre 2017
104 pages, 15 euros, ISBN : 978-23-68461-65-5

Bulles bulles bulles…

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Tu pourrais me remercier – Stoian © Steinkis – 2017

Je ne suis pas d’ici (Yunbo) & Je suis encore là-bas (Dahmani)

Yunbo © Warum – 2017

Je ne suis pas d’ici

One shot
Editeur : Warum
Dessinateur / Scénariste : YUNBO
Dépôt légal : septembre 2017
146 pages, 16 euros, ISBN : 9782-3-6535-2987

Bulles bulles bulles…

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Je ne suis pas d’ici – Yunbo © Warum – 2017

Ma vie aujourd’hui ne me convient plus. Ce qui me manque ici, je le trouverai là-bas. C’est effrayant ce saut dans l’inconnu mais j’ai hâte d’y être.

Eun-mee a l’impression d’être en cage. Elle s’ennuie à Séoul, elle tourne en rond et a obtenu l’autorisation de ses parents pour aller faire ses études supérieures en France. Le départ est imminent et Eun-mee est euphorique à cette idée. Une nouvelle vie commence pour elle.

Elle quitte toutes ses petites habitudes familières, une dernière après-midi dans un café pour réviser son français, une dernière soirée avec ses amies, un dernier repas cuisiné par sa mère, un dernier au-revoir à ses parents et à son frère…

C’est au début de l’automne que j’ai quitté toutes ces choses familières. Et pour la première fois de ma vie, je suis partie loin. Très loin.

Très vite, elle est frappée par le décalage qui existe entre les deux cultures. Déstabilisée, elle parvient malgré tout à s’accrocher à ses études. Elle obtient la reconnaissance de son diplôme en France et cette équivalence lui permet de déposer un dossier à l’EESI (Ecole Européenne Supérieure de l’image) d’Angoulême. Au bout de quatre années d’études, elle constate qu’elle a toujours autant de mal à s’acclimater à la vie en France. La Corée lui manque mais après un séjour de deux mois en famille pendant la période des vacances universitaires d’été, elle constate aussi qu’elle a du mal à trouver sa place en Corée. Qui est-elle ?

Le déracinement soulève des questions qu’elle n’avait pas anticipé. Le fait de ne se sentir à sa place nulle part lui fait perdre pied.

Ce matin, la curiosité, l’excitation et la confusion sont au rendez-vous. Tout m’intéresse : le paysage, les immeubles, les arbres, les odeurs. En Corée, j’étais la fille, la sœur, l’amie, l’étudiante qui aimait travailler toute la journée dans les cafés, manger dans les pojangmacha, discuter peinture ou cinéma et se promener dans la nuit des néons. C’était moi avant. Mais ici, qui suis-je ?

Je ne suis pas d’ici – Yunbo © Warum – 2017

Sans misérabilisme, Yunbo raconte son parcours indirectement en se glissant sous les traits de Eun-mee. Elle retrace chronologiquement les étapes qui se sont succédées après son arrivée en France. De la difficulté de communiquer dans une autre langue à celle de comprendre les codes sociaux. Du changement d’habitude en passant par l’envie de connaître une autre culture. Tout y passe plus ou moins facilement. Les petites victoires sur soi sont à l’égal des déceptions qu’il faut encaisser.

L’auteure propose une réflexion sur la construction de soi et, plus largement, sur les notions d’identité et d’appartenance (à une culture, à des valeurs…). On peut difficilement anticiper l’impact d’un déracinement géographique sur notre conception des choses. Très vite, le témoignage de Yunbo/Eun-mee nous montre que le fait d’être seule, livrée à elle-même, modifie en premier lieu la perception que l’on a de soi. Yunbo le montre très adroitement en changeant radicalement l’apparence de son double de papier. Du jour au lendemain, le visage de la jeune femme est remplacé par une tête de chien. Ce décalage entre la vision qu’elle a d’elle-même et ce que lui renvoient les autres, qui la rassure autant que ça la questionne.

Cette métamorphose provoquée par un changement radical de sa vie et de ses habitudes vient exacerber les peurs. Et les questions lancinantes qu’elle se repasse en boucle : qui suis-je ? Qu’est-ce que je veux faire de ma vie ? Ai-je fait les bons choix ? Où est ma place ?

J’ai bien aimé ce témoignage qui vient comme une catharsis. Comme la promesse d’une rencontre possible avec l’autre et qui sait… avec soi-même ?

Cet album de Yunbo fait écho à celui de Samir Dahmani qu’elle a rencontré pendant ses études et qui est devenu son compagnon. En préface de « Je ne suis pas d’ici », Thierry Groensteen aborde les ponts qui relient ces deux albums :

Très vite, dans les couloirs de l’école comme sur les pelouses, on ne voyait plus Yunbo sans Samir, on ne rencontrait plus Samir sans Yunbo. Samir Dahmani, déjà l’héritier d’une double culture, allait alors en découvrir une troisième et se passionner pour elle, jusqu’à s’initier à la langue et la culture du pays à l’occasion de trois séjours en Corée, à l’Université nationale de Chungnam. (…) Ces quatre dernières années, la vie de Samir et de Yunbo a été rythmée par des aller-retours entre la Corée et la France dont ils tirent aujourd’hui deux albums : « Je ne suis encore là-bas pour Samir et Je ne suis pas d’ici pour Yunbo. Les titres se font écho, explorant l’un l’autre le thème de l’expatriation. Ils traitent de la Corée, mais il pourrait aussi bien s’agir de n’importe quel autre pays.

Thierry Groensteen a réalisé avec Yunbo et Samir une interview en mai 2016.

Dahmani © Steinkis – 2017

Les couleurs des couvertures s’accordent. Le trait léché et délicat de Yunbo laisse place à une ambiance graphique plus maladroite. On est à Séoul aux côtés de Sujin, une jeune employée. Elle s’apprête à aller chercher un client français qui arrive à l’aéroport. Elle sera son guide le temps de son séjour. Au programme : découverte de Séoul et être sa traductrice lors des différentes rencontres professionnelles qu’il doit avoir. Tous deux sympathisent. Sujin s’étonne de sa facilité à se confier à cet inconnu. De fil en aiguille, elle lui parle de ses années d’études en France et de sa difficulté à retrouver sa place dans la société coréenne.

C’est aussi pour elle l’occasion de parler de la culture coréenne, des traditions, des règles de vie en société…

Parfait pendant de l’album de Yunbo, « Je suis encore là-bas » parle du retour chez soi après une longue absence, du deuil impossible à faire de la vie d’avant et de cette place si difficile à retrouver.

Pour le personnage de Sujin, Samir Dahmani s’est beaucoup inspiré du quotidien de sa compagne mais d’autres témoignages de femmes coréennes convergent aussi vers ce personnage fictif. On perçoit vite son malaise et son impression de n’avoir de place nulle part. On se pose aussi rapidement cette question : les tensions auraient-elles été aussi importantes si elle avait choisi de faire ses études en Corée ?

J’ai préféré l’album de Yunbo qui se sert davantage des interactions entre les personnages et qui est très agréable à regarder. Le récit est également moins figé, il est plus spontané.  Je n’ai pas eu de difficultés pour lire l’ouvrage de Samir Dahmani, mais le propos est vraiment massif. Cela doit tenir au fait que l’auteur a concentré plusieurs expériences dans un même personnage. Mais pour le coup, ce personnage a beaucoup de choses à dire sur la société coréenne et le résultat est un long monologue (un peu plombant). L’idée était bonne de se servir d’un étranger (l’auteur) pour permettre à la parole de se délier mais cet étranger est finalement secondaire dans le récit. Une BD-reportage aurait peut-être été de bon aloi.

Je suis encore là-bas

One shot
Editeur : Steinkis
Dessinateur / Scénariste : Samir DAHMANI
Dépôt légal : septembre 2017
146 pages, 16 euros, ISBN : 9782-3-6846-0719

Bulles bulles bulles…

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Je suis encore là-bas – Dahmani © Steinkis – 2017

Conduite interdite (Wary)

Wary © Steinkis – 2017

Ce qui est fou en Arabie Saoudite, c’est que les femmes peuvent parfaitement aller à l’étranger y faire des études mais à l’intérieur des frontières, il leur est impossible de faire le moindre de choix. Elles sont placées sous la tutelle d’un homme – leur père puis leur mari – et doivent s’en remettre à leur décision en ce qui concerne leur avenir. Cela fait un an que Nour est rentrée de Londres et elle mesure le décalage entre le mode de vie occidental et le mode de vie oriental.

Rien ne sera jamais plus comme avant. Personne ne se regarde, personne n’ose se parler. Je sens la liberté me quitter pour de bon. Londres m’a déjà oubliée. Sous mon abaya, je me cache et disparais.

Depuis son retour de Londres, elle se heurte à l’autorité paternelle et plus encore, elle rejette cette société qui prive la femme de ses droits, qui la prive de son libre-arbitre. La colère de Nour monte. Elle se sent privée d’une part d’elle-même. Jusqu’à ce qu’elle rencontre d’autres femmes qui, comme elle, aspirent à la liberté. Le 10 novembre 1990, elles bravent l’interdit qui, depuis 1981, « proscrit formellement la conduite aux femmes dans tout le royaume ». Elles sont 47 à prendre le volant pour dénoncer le système rigoriste saoudien. Leur cortège est un cri d’indignation, une révolte.

Un brouhaha de vie. Tout l’énergie de cette assemblée réveillait en moi la fièvre de la révolte. Je me sentais de nouveau forte et capable

Un choc de cultures pour le personnage principal. Chloé Wary signe ici son premier ouvrage et choisit à cette occasion de parler d’identité. Bien que son héroïne soit fictive, celle-ci est inspirée du parcours de plusieurs femmes saoudiennes qui militent pour la reconnaissance des droits des femmes en Arabie Saoudite.

Eh vous, là, femmes ! Couvrez votre visage ! Quelle indécence : Si vous ne savez pas vous couvrir, alors restez chez vous ! Vous n’avez pas honte ?! Vous cherchez la provocation ?! (…) Priez Dieu pour ne pas recroisez mon chemin ! Sinon, c’est moi qui vous apprendrai les bonnes manières !

Parvenir à s’accepter et à accepter les lois en vigueur. Faire profil bas face au diktat des hommes, à leurs interprétations des textes religieux. Accepter d’être reléguée à un rang inférieur.

La vérité c’est qu’ils sont là pour nous humilier, nous rappeler que nous ne sommes rien. Ils sont là pour nous faire peur et décourager toute tentative d’émancipation. Mais malgré ça, il faut trouver la force de sa battre encore et encore.

Chloé Wary construit ici un scénario qui prend le temps d’installer le contexte social que son personnage va devoir accepter. L’auteure s’attarde sur le décalage entre les sociétés occidentales laïques et libertaires et les états islamiques, leurs idéaux religieux et l’impact de ces derniers sur le quotidien. D’ailleurs, chaque chapitre se referme sur une sourate du Coran… le lecteur est laissé libre et peut ainsi mesurer l’amplitude d’interprétations possibles de ces textes. Il n’est pas nécessaire d’être une femme pour constater la violence que ce doit être de passer la frontière et de devoir se plier contre notre volonté à tout ce qui nous caractérise, à toutes ces choses que l’on fait sans même se rendre compte de la chance que l’on a : liberté de choisir les études vers lesquels on se tourne, le métier que l’on souhaite exercer… liberté d’aller et venir, liberté d’expression, liberté de choisir son compagnon… Chloé Wary nous oblige à faire face aux représentations que l’on peut avoir sur le Moyen-Orient. Quand les médias nous montrent souvent la partie émergée de l’iceberg, c’est nier l’invisible, nier tous ces gens qui désapprouvent le système, qui combattent en fonction de leur moyen et prennent des risques, refusant d’accepter l’inacceptable.

Le dessin de Chloé Wary est rond, presque enfantin, parfois maladroit ou tremblant. Rapidement, on se rend compte que la naïveté graphique n’est qu’apparence. Elle s’efface derrière le propos, se fait discrète mais parvient tout de même à retranscrire avec justesse l’expression des visages. La colère, la honte, l’indignation, l’atterrement. La dessinatrice parvient tout à fait à retranscrire ces émotions. Si j’avais beaucoup d’attentes vis-à-vis du scénario, c’est le dessin qui m’a le plus surprise.

Côté récit en revanche, une légère déception. L’auteure prend effectivement le temps d’installer son sujet, son personnage ainsi que les personnages secondaires, le contexte social… mais lorsque l’on rentre dans le vif du sujet, qu’il est question de la rencontre de Nour avec un groupe de femmes militantes, on attaque déjà le dernier tiers de l’album et l’action de ces féministes est finalement vite abordée… pour ne pas dire survolée. Dès le prologue, le lecteur savait pourtant que ces femmes allaient frapper fort et que, pour cela, elles allaient contester l’interdiction qui leur est faite de conduire.

Le récit se situe en 1990 et c’est là la première action de révolte qui conduira plus tard à la création du mouvement « Women to drive ».

Un bon album mais j’aurais apprécié de rester un peu plus longtemps en compagnie de ces femmes, avoir un peu plus d’informations concernant leur quotidien, leur action et les fruits de cette action… Je vous conseille pourtant la lecture de cet ouvrage.

Une page Facebook pour Women2Drive.

Extraits :

« En Arabie Saoudite, il semblait aberrant qu’une fille fasse ses propres choix, mais à Londres, la liberté s’offrait à moi, et en toute légitimité. Je me sentais vivante plus que jamais » (Conduite interdite).

« Fuir en Occident, c’est oublier d’où tu viens, tes racines. Nous devons œuvrer ensemble et ici, en Arabie Saoudite, pour gagner notre liberté. Si nous fuyons toutes, qui se battra pour nos droits ? Nous avons le devoir de nous battre pour nos filles, pour nos sœurs. Mais si on n’a aucun moyen… c’est comme se condamner à une vie de soumission » (Conduite interdite).

Conduite interdite

One shot
Editeur : Steinkis
Dessinateur / Scénariste : Chloé WARY
Dépôt légal : avril 2017
140 pages, 18 euros, ISBN : 978-23-68460-90-0

Bulles bulles bulles…

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Conduite interdite – Wary © Steinkis – 2017

La « BD de la semaine » s’invite aussi sur d’autres blogs :

Blandine :                                Nathalie :                                 LaSardine :

Saxaoul :                                    Laeti :                                         Jérôme :

Fanny :                                  Amandine :                                Keisha :

Sabine :                                   Fleur :                                      Karine:) :

Noukette :                                   Hélène :                               Bouma :

Faelys :                                    Mylène :                                  Jacques :

Soukee :                                     Sandrine :

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Ecumes (Chabbert & Maurel)

Chabbert – Maurel © Steinkis – 2017
Chabbert – Maurel © Steinkis – 2017

Une grossesse qui se fait désirer jusqu’à ce jour magique où, appelant pour connaître les résultats de ses derniers examens, elle apprend qu’elle est enceinte ! Elle ne tient pas encore son enfant dans ses bras mais déjà, la promesse d’une vie à trois la réchauffe.

Restant prudente, elle hésite cependant à trop anticiper la naissance ; acheter une salopette pour ce petit bonhomme à naître ne va pas de soi pour elle. Puis, la joie provoquée par la nouvelle de la grossesse laisse rapidement la place à de l’inquiétude. Des pertes abondantes de sang l’amène à se rendre régulièrement à l’hôpital, à y rester parfois quelques jours en observation. Jusqu’à cette hospitalisation plus longue durant laquelle elle fait une fausse couche.

Malgré la présence et l’amour que lui porte sa compagne, elles peinent toutes les deux à retrouver le goût de vivre.

Loin, bien loin des ouvrages jeunesse qu’elle écrit habituellement, Ingrid Chabbert livre ici un récit de vie très personnel. Une épreuve que la vie lui a imposée, qui l’a clouée à terre et dont elle a su se relever. La mettre en mots est certainement une catharsis. Les illustrations de Carole Maurel se posent comme une caresse sur ce témoignage douloureux.

Parfois, on se noie dans une mer à boire. Aussi rouge qu’un cœur qui cesse de battre. On regarde vers la surface, à la croisée de chemins sous-marins : remonter ou se laisse aller

Après quelques pages, les couleurs de l’album virent doucement au rose, puis au rouge. Pourtant, ce n’est que le prologue. Les prémices du récit nous emmènent dans le monde onirique de la scénariste, un cauchemar qui revient en boucle, douloureux présage. La couleur en métaphore, pour permettre au lecteur de toucher du doigt tous les non-dits contenus dans ces visions nocturnes, toute la peur que le personnage ne peut mettre en mots. Il est trop tôt pour qu’on en mesure la portée pour l’heure, on s’appuie sur la métaphore induite par la présence de ce rouge.

Puis, vient le drame et le long processus de deuil qui débute. Carole Maurel – dont l’autre actualité est la sortie de « Collaboration horizontale » – nous régale dans cet album. En toute simplicité, ses dessins illustrent des scènes de la vie quotidienne, sans fioritures. Elle exprime pourtant beaucoup de choses en utilisant les couleurs comme elle l’a fait. De fait, le récit peut être laconique, il ose aller à l’essentiel car il peut s’appuyer sur l’ambiance graphique. Ce sont les couleurs de Carole Maurel qui nous décrivent les émotions. Joie, plénitude, inquiétude, tristesse, mélancolie et cette petite flamme qui parvient à se rallumer timidement. Le scénario se soutien des illustrations, il puise sa force dans le dessin.

PictoOKUn livre qui se vit plus qu’il ne se dit. Un récit sensible et touchant.

Les chroniques de Moka et de Noukette.

Ecumes

One Shot
Editeur : Steinkis
Dessinateur : Carole MAUREL
Scénariste : Ingrid CHABBERT
Dépôt légal : février 2017
88 pages, 17 euros, ISBN : 978-2-36846-003-0

Bulles bulles bulles…

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Ecumes – Chabbert – Maurel © Steinkis – 2017

Tombé dans l’oreille d’un sourd (Levitre & Mahieux)

Levitre – Mahieux © Steinkis – 2017
Levitre – Mahieux © Steinkis – 2017

En 2005, les jumeaux de Grégory Mahieux et de Nadège viennent au monde avec deux mois d’avance par rapport au terme de la grossesse. Les premières semaines, ils seront donc en couveuses jusqu’à ce que leur état ne se stabilise. Mais passées les premières angoisses des parents, ceux-ci vont devoir en affronter de nouvelle. Charles est atteint d’une maladie génétique rare : la galactosémie congénitale. Le métabolisme des personnes atteintes de cette maladie ne parvient pas à transformer le galactose en glucose. Pour pas que Charles s’empoisonne, il faut donc proscrire de nombreux aliments, à commencer par les produits à base de lait. Grégory et Nadège vont devoir repenser complètement la manière de nourrir leur fils.

Tristan – le second jumeau – a quant à lui un autre handicap… et pas des moindres. Pourtant, ce n’est qu’après de nombreux examens que le diagnostic tombe : il est atteint de surdité.

Pour les parents, c’est le début du parcours du combattant. Entre les démarches administratives, médicales, médico-sociales… Grégory et Nadège sont ballotés et contraints de jongler avec le peu de temps qu’ils ont. D’autant plus que l’employeur de Grégory, un directeur de lycée professionnel mal embouché, est peu disposé à faciliter les choses à son enseignant.

Agaçant cet album, non pas sur la forme ni sur le fond… mais sur le constat qu’il dresse de différents secteurs : le médico-social tout d’abord, le système éducatif ensuite.

Tombé dans l’oreille d’un sourd – Levitre – Mahieux © Steinkis – 2017
Tombé dans l’oreille d’un sourd – Levitre – Mahieux © Steinkis – 2017

Car Grégory Mahieux n’affabule absolument pas quand il montre la lourdeur et la lenteur des dispositifs. Des rencontres avec les spécialistes dans le cadre d’un suivi adapté, des mêmes spécialistes dont le jargon est totalement hermétique. Des professionnels butés, bornés, ritualisés dans leur quotidien de travail et qui ne font même plus l’effort de prendre en considération les familles… et qui traitent le patient comme un symptôme et non comme une personne à part entière. Des négociations avec l’Éducation nationale pour pas que l’enfant ne soit coincé dans une voie de garage dont il n’arrivera pas à s’extirper plus tard. Des accompagnements proposés par un CAMSP (Centre d’Action Médico-Sociale Précoce), des dossiers de la MDPH (Maison Départementale des Personnes Handicapées) à monter et à remonter régulièrement, des interventions d’AVS (Auxiliaire de Vie Scolaire)… et tout un tas de termes qui surgissent de mon jargon professionnel et que je ne pensais pas utiliser un jour sur ce blog ! 🙂

Et je ne parle même pas du côté administratif. Ne serait-ce que de renouveler éternellement son dossier et prouver qu’il est toujours bien sourd… au cas où on aurait passé les vacances à Lourdes !

Avec l’aide d’Audrey Levitre, le scénario trouve son juste équilibre et le ton juste. Il y a de la plainte, c’est certain, mais elle est justifiée. Il y a de la consternation mais il ne s’agit pas de la subir. Un témoignage intelligent qui sensibilise à ce handicap et montre que lorsqu’il y a une alliance thérapeutique entre la famille et l’équipe pluridisciplinaire qui intervient, les solutions trouvées sont bien plus efficaces et adaptées que lorsque l’équipe se contente d’imposer son protocole. Pour ça, il faut un couple solide, où les partenaires communiquent et sont à même de s’épauler, de se relayer et de s’aider à supporter cette culpabilité que beaucoup de parents d’enfants handicapés ressentent… parfois aidés par des professionnels qui mériteraient un zéro pointé en matière de relations sociales.

‟ C’est le lait maternel qui a empoisonné Charles après sa naissance, ce qui explique tout ce qui s’est produit ensuite ˮ.
Pour Nadège qui culpabilisait déjà énormément, cette petite phrase, probablement anodine pour la pédiatre, a eu un effet dévastateur.

… et la généticienne, pour ne citer qu’eux :
‟ C’est une surdité génétique, de naissance… Chacun de vous est porteur d’un gène. Vous n’étiez pas faits pour être ensemble en fait ! ˮ

Le dessin de Grégory Mahieux est très explicite. Il donne du poids au propos. Il vient appuyer là où ça fait mal mais aide aussi beaucoup à dédramatiser les choses… l’humour aide à quitter la rancœur ; il sert de transition dans la narration.

PictoOKJ’avais très envie de lire ce témoignage qui couvre les dix premières années de la vie de Tristan. De l’inquiétude à la lourdeur des démarches à entreprendre régulièrement, de la loi de 2005 qui peu ou prou appliquée, des institutions qui stigmatisent la personne handicapée… « Tombé dans l’oreille d’un sourd » est un ouvrage très intéressant qui n’oublie pas de parler des petites joies du quotidien en famille.

La chronique de l’album sur Lirado.

Tombé dans l’oreille d’un sourd

One shot
Editeur : Steinkis
Dessinateur : Grégory MAHIEUX
Scénaristes : Audrey LEVITRE & Grégory MAHIEUX
Dépôt légal : février 2017
188 pages, 22 euros, ISBN : 978-2-36846-023-8

Bulles bulles bulles…

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Tombé dans l’oreille d’un sourd – Levitre – Mahieux © Steinkis – 2017

Là où se termine la terre (Frappier & Frappier)

Frappier – Frappier © Steinkis – 2017
Frappier – Frappier © Steinkis – 2017

Né à Santiago, Pedro Atias raconte son enfance, son pays, sa vie… jusqu’à l’arrivée violente de Pinochet au pouvoir en 1973.

Quand je pense à l’exil, ce sont mes souvenirs d’enfance qui me reviennent. Comme si je m’étais laissé là-bas, coupé de moi pour toujours. Mon père disait : Chili signifie « là où se termine la terre ».

Ce témoignage est avant tout l’occasion de découvrir un pays. Son histoire, sa jeunesse, ses idéaux, ses positions politiques, l’aura de la révolution cubaine et la force que la jeunesse chilienne en tire. Le rejet de l’impérialisme américain et, comme la majeure partie de la planète, une admiration sans faille pour de nombreux « produits » en provenance des Etats-Unis : musique, cinéma, Une enfance où il a nourri son imagination dans les nombreux livres que son père achetait. Une scolarité parfois douloureuse dans les meilleures écoles de Santiago, la séparation de ses parents dans un contexte social qui ne voyait pas le divorce d’un bon œil puis, avec l’entrée au lycée, les amitiés qui se consolident et de nouvelles qui se nouent. Petit à petit, il a le courage de ses convictions, s’implique timidement puis de manière affirmée dans le MIR (Mouvement de la gauche révolutionnaire). Sa première action consistera à donner des cours d’alphabétisation aux familles pauvres de Santiago. Son militantisme sera de plus en plus prononcé à mesure que les années passent.

Désirée et Alain Frappier. Elle est journaliste, lui est illustrateur. Ensemble, ils réalisent des albums depuis le début des années 1990. Comme ils l’expliquent en postface, ils souhaitaient depuis longtemps « raconter une histoire qui se déroule en Amérique latine, en Argentine ou au Chili. Mais cela nous semblait impossible sans l’aide d’un fil conducteur sensible, capable de nous mener dans les méandres d’une histoire excessivement complexe tout en nous maintenant toujours dans la fragilité de l’intime et du particulier ». Leur rencontre avec Pedro Atias a été une opportunité qu’ils ont su saisir. Et le plaisir de Pedro Atias de témoigner affleure à chaque page.

Cet album propose un vrai voyage dans le passé, un vrai voyage au cœur d’un pays lointain. Très tôt, on sait que Pedro a été contraint de quitter son pays. On imagine une fin dramatique, elle l’est en partie. On sait aussi qu’il a choisi pour terre d’exil ce « vieux continent » que son grand-père avait quitté près d’un demi-siècle avant lui, en quête d’un Eldorado providentiel.

C’est ainsi qu’en 1900, abandonnant le siècle et ses ancêtres, il traversa une mer, franchit deux océans et débarqua dans un pays qui n’était peut-être pas tout à fait celui qu’il attendait. Qu’importe ! Le Chili c’était l’Amérique

Ce grand-père s’est intégré, il a adopté le Chili comme le Chili l’a adopté… du moins en partie car les stigmates propres à celui qui est « étranger » ne disparaissent jamais totalement. Pourtant, ses enfants et petits-enfants, natifs du Chili, n’ont jamais eu à porter le poids d’un ailleurs, d’une terre natale où une branche de leur famille a ses racines. Le scénario de Désirée Frappier est d’une sensibilité incroyable. Elle a tant d’empathie et une telle volonté de transmettre ce témoignage qu’elle s’efface totalement derrière Pedro Atias au point que j’ai eu plusieurs fois l’impression que c’était lui qui tenait le crayon pour écrire ce scénario. Mais nul doute que ce n’est pas une autobiographie, la postface efface les derniers doutes, et pourtant…

Il y a dans ce témoignage une nostalgie et une tendresse réelles. Les éléments contenus au cœur de ces pages nous sont livrés sans filtre, sans haine et on sent la volonté de ne pas juger les événements. Plusieurs passages vont dans ce sens, comme un garde-fou qui permet au témoignage de ne pas perdre de vue ce qu’il souhaite faire passer.

Il est difficile et même injuste de juger nos convictions d’alors à travers le prisme déformant d’un passé aujourd’hui révolu.

Et que dire des illustrations d’Alain Frappier. Elles m’ont tout d’abord semblé trop épurées. Mais cette impression s’est vite estompée lorsque j’ai commencé la lecture. Elles nous servent de fil conducteur, elles nous servent de guide, elles nous protègent aussi d’une réalité qui a dû être beaucoup plus crue et cinglante que ce que l’on voit. Un noir et blanc très « propre » qui nous met des paillettes aux yeux. L’absence de couleurs n’est qu’apparence, une fois la lecture commencée, on pose mille et une couleurs sur ces paysages du Chili, sur les façades des immeubles, les affiches…

PictoOKUn témoignage d’une rare qualité.

La chronique de Véronique Servat.

Là où se termine la terre

– Chili 1948-1970 –
One shot
Editeur : Steinkis
Dessinateur : Alain FRAPPIER
Scénariste : Désirée FRAPPIER
Dépôt légal : janvier 2017
256 pages, 20 euros, ISBN : 978-2-36846-005-4

Bulles bulles bulles…

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Là où se termine la terre – Frappier – Frappier © Steinkis – 2017