La science des cauchemars – Véronique Olvadé et Véronique Dorey

9782364749399Rhoooo chouette, un p’tit nouveau, voilà qui me plait ! Déjà l’année dernière avec ma copine Noukette, on avait été sacrément emballées (si c’est pas déjà fait, découvrir ici et , nos billets  !). Alors évidemment, nous voilà reparties de concert, pour une autre lecture, une autre expérience, un peu étrange, un peu folle, un peu glauque aussi. Dans un univers qui dépote toutafé, celui de Véronique Olvadé mis en dessin par le talent époustouflant de Véronique Dorey…

Un brin d’histoire :

Il était une fois une demoiselle dans une station balnéaire mexicaine un brin sordide. Il était une fois une rencontre entre la dite-demoiselle-sans-sou et un vieil acteur porno aveugle et complètement traumatisé par des cauchemars affreux qui peuplent ses nuits. Il était une fois une quête de remède contre ses mauvais rêves en échange d’un peu d’argent….

Oui, ça donne un peu les chocottes !

On retrouve l’univers foisonnant, riche, fantastique, dingue, étrange de Véronique Olvadé (d’ailleurs ça fleure bon son dernier roman !). Les illustrations de Véronique Dorey, noires, envoûtantes, sublimes donnent un aspect plus sombre au texte poétique. C’est un peu poisseux, un peu irréel, un peu magique, un peu funèbre…. C’est superbe !

J’ai drôlement aimé cet étrange petit livre, dévoré en rien de temps et qui me hante encore des nuits et des nuits après héhé !

Le billet de ma Noukette c’est par là 😉

 

Les premières pages (extrait)

Quand j’avais dix-sept ans j’ai quitté Mexico pour aller à Santa Colonna sur la côte Pacifique. . Je portais les bijoux aztèques de ma grand-mère (des babioles en argent aussi légères que du papier de soie) et mon petit sac de velours dans lequel je n’avais rien mis. Je ne voulais rien de ce qui appartenait à ma mère.
Je voulais simplement voir l’éclipse de soleil qu’on m’avait promise. La comète Johnson passait devant la lune en même temps que la lune passait devant le soleil.
Je suis arrivée à Santa Colonna qui n’était pas la bourgade la plus riante qui soit.
Le front de mer était un front de mer pour les touristes à une époque où il n’y avait plus de touristes – à mon arrivée je ne savais pas encore bien pourquoi : étions-nous en récession ? était-ce la morte saison ? Le fait est qu’il n’y avait pas grand monde, que la supérette était déjà fermée à 16h30 et que ça sentait le renfermé même au grand air.
Je suis allée sur la plage. Je me suis étonnée qu’il n’y ait que moi sur cette plage excepté deux trois surfers polytoxicomanes et quelques chiens errants.
J’ai fini par comprendre qu’on m’avait raconté un bobard. Nulle éclipse. Nulle comète Johnson. Je me suis demandée comment j’avais fait pour croire à un truc pareil. Je n’avais plus un sou vaillant alors je suis restée à Santa Colonna.
Santa Colona avait quelque chose de fondamentalement féodal: il n’y avait pas de classe moyenne. Sur le front de mer les gens vivaient dehors ou dans d’anciennes villas témoins ou dans des mobil-home montés sur des parpaings, abrités pas des palmiers noircis comme passés au napalm et sur les hauteurs les gens vivaient dans des villas ultrasécurisées qui se regroupaient et rayonnaient autour des cliniques de chirurgie esthétique (pivot névralgique de nos collines). Et leurs palmiers étaient aussi verts et solides que s’ils avaient été conçus en résine ignifugée.
Il y avait eu une histoire d’usine d’amiante sur les collines au nord et on disait que la plage était contaminée (contaminée c’est un mot qui fait tellement peur, alors me demanderez-vous avec finesse pourquoi les multimillionnaires étaient restés sur les hauteurs de Santa Colonna, si le littoral était en si piteux état. C’est parce que Santa Colonna bénéficie d’une particularité géographique qui la met à l’abri des typhons, et des raz-de-marée, et de grâce ne m’en demandez pas plus, je ne sais rien, d’ailleurs je ne crois ni à cette affaire de coulures d’amiante ni à ce paradis épargné par les caprices climatiques, je suis un être plutôt sceptique sauf quand il s’agit d’éclipse de soleil).

 

 

 

La science des cauchemars, Véronique Olvadé et Véronique Dorey, Thierry Magnier, 2016.

Chroniks Expresss #25

Vide-grenier des chroniques restées en rade en juillet… et trop de projets par ailleurs pour pouvoir assurer des publications régulières sur le blog 😦

BD : Dolorès (B. Loth ; Ed. La Boîte à bulles, 2016)

Romans : Comme on respire (J. Benameur ; Ed. Thierry Magnier, 2011), Pedro Páramo (J. Rulfo ; Ed. Gallimard, 2009), Millenium #4 (D. Lagercrantz ; Ed. Actes Sud, 2015), Mort aux cons (C. Aderhold ; Ed. Le Livre de Poche, 2009)

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Bandes dessinées

 

Loth © La Boîte à bulles – 2016
Loth © La Boîte à bulles – 2016

France, de nos jours.

Marie vit en maison de retraite. Son quotidien s’égrène tranquillement, baigné de rituels, de soins infirmiers, des visites de sa fille cadette. Marie perd la tête ; elle se réfugie de plus en plus dans ses souvenirs d’enfance, au point de ne plus parler en français. Elle communique désormais naturellement en espagnol, sa langue maternelle, et précise à qui veut l’entendre qu’elle se prénomme Dolorès.

Ses proches s’étonnent. Personne ne lui connaissait des origines hispaniques d’ailleurs, personne ne connait réellement son passé. Sa fille décide donc de profiter de ses vacances pour partir sur les traces de sa mère. Direction l’Espagne.

Seul aux commandes de cet album, Bruno Loth (« Apprenti« , « Ouvrier« …) revient ici sur un thème et une période chers à son cœur : la guerre civile espagnole. Après Ermo, jeune orphelin qui était au cœur des événements, place à Dolorès. D’ailleurs, Dolorès est née grâce à Ermo… un travail de commande expliqué par Bruno Loth en postface : « il y a deux ans, Santiago Mendieta, de la revue Gibraltar, connaissant mon travail sur la guerre d’Espagne avec la série Ermo, me demandait de réaliser une BD en dix pages maximum sur le thème de la mémoire à vif ». L’impulsion de donner vie à Dolorès était prise, l’auteur a eu ensuite l’envie d’étoffer ce personnage ainsi que le thème. Cette dernière incarne la peur du peuple espagnol face au régime franquiste et le choix, résigné, que beaucoup ont fait de fuir l’Espagne et cette guerre fratricide. Le scénario se resserrera finalement sur la plage d’Alicante (1939).

Dans les deux œuvres, on perçoit bien cette volonté de témoigner des événements qui ont animés l’Espagne au milieu du siècle dernier, comme un devoir de mémoire. Contrairement à « Ermo« , je n’ai pas ressenti le même degré d’affection et d’attentions de l’auteur à l’égard de ses personnages. Dans « Dolorès« , les personnages principaux (Dolorès et sa fille cadette) semblent n’être qu’un prétexte, une « porte d’entrée », qui permet d’aborder le fond du sujet.

La particularité de cet album est de pouvoir aborder dans un même temps deux périodes différentes : celle de l’Espagne franquiste et celle a fait notre actualité beaucoup plus récemment puisque Bruno Loth suit les élections qui ont eu lieu en 2015 (l’auteur ne manque pas de faire des liens entre les deux périodes).

PictomouiConcrètement, nous voilà face à un album didactique qui relève plus du documentaire ; peut-être d’ailleurs aurait-il été plus pertinent d’assumer pleinement cette part de recherches documentaires et de rester dans la pure veine du documentaire. On ressent un peu trop le fait que les personnages sont instrumentalisés aux besoins de la narration, même s’il y a ici une part d’autofiction : « Au printemps 2015, je partais vivre quelques mois à Madrid pour écrire la suite du récit de Dolorès. Je me suis glissé dans la peau de mon personnage, la fille de Dolorès, et ce sont mes propres rencontres qui ont structuré et enrichi le scénario initial » (Bruno Loth).

Pour le reste, la présence de ces deux femmes a l’avantage de permettre d’imbriquer une destinée individuelle à la grande Histoire de l’humanité.

La chronique de Sabine que vous trouverez dans son « Petit carré jaune ».

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Romans

 

Benameur © Editions Thierry Magnier – 2011
Benameur © Editions Thierry Magnier – 2011

« L’absurdité de la guerre condamne les enfants au silence. Quand l’écriture et les livres peuvent sauver de biens des maux…

Un livre-manifeste sur le pouvoir des mots. Ce texte de Jeanne Benameur a été spécialement écrit pour la quatrième édition d’Un Livre une Rose, organisée par les libraires à l’occasion de la Saint-Jordi » (synopsis éditeur).

Court recueil de nouvelles ou plutôt de réflexions, comme pour fixer une émotion éphémère, fragile, volatile. Comme pour poser une pensée volatile qui risquerait de s’échapper contre notre volonté. Et pourtant, les mots posés ici décrivent des situations douloureuses, des vies malmenées, des parcours chaotiques. Des enfants livrés à la tourmente de la guerre, de l’exil, de l’exode.

Mais ces mots, semblables à de courtes lettres que l’on adresserait à quiconque souhaiterait les lire, ne se concentrent pas uniquement sur des enfants victimes de la guerre. Au cœur des propos, il est aussi question de la souffrance que portent en eux tous ceux qui ont été confrontés à cette situation. A cette souffrance, une autre souffrance jaillit, issue de l’impuissance de pouvoir les aider pleinement. L’interlocuteur à qui l’on se confie peut certes prêter une oreille attentive, mais il n’a souvent d’autre choix que de constater son propre échec à panser correctement leurs plaies, soigner totalement le traumatisme qu’ils ont vécu. L’interlocuteur qui reçoit ces témoignages n’a souvent d’autre alternative que celle d’écouter attentivement et permettre à cet enfant traumatisé, à cet adulte apeuré, de mettre des mots sur l’horreur et de s’apaiser grâce à la parole.

Ces nouvelles contiennent également d’autres réflexions comme l’importance de la langue maternelle dans l’identité de chacun, la liberté, l’importance de défendre certaines valeurs morales/sociales. Jeanne Benameur nous propose enfin une très belle réflexion sur l’identité de l’écrivain et son rapport à l’écriture.

PictoOKUn recueil de trente-six pages que je vous invite à découvrir.

La chronique de Jérôme et celle de Noukette (madame… je te remercie une nouvelle fois d’avoir glissé cet ouvrage entre mes mains 😉 )

Extraits :

« Je voudrais retourner la main de ces enfants, leur dire que là, dans leurs paumes ouvertes, toutes ces lignes, c’est leur vie.
La vie.
Je voudrais leur dire la bonne aventure. Comme on retournerait le mauvais sort.
Secouer la paume offerte.
Embrasser.
Souffler.
Mon baiser n’effacera rien. Je sais.
Mais juste pour que l’air passe entre la main et ce qu’elle a formé, répété. Pour que le souffle ait une chance.
Refermer un à un les doigts là-dessus.
Je serre les poings. » (Comme on respire)

« Je marche au bord de la mer. Je respire.
J’ai besoin du large.
Une phrase s’est formée dans ma gorge à moi. « Je respire le même air que ceux qui font souffrir ».
J’ai horreur alors.
Je ne veux pas partager le même air.
C’est cela être humain ? C’est vivre en sachant cela ?
Je ferme les yeux. Je respire l’océan.
Ce qui entre dans mes poumons ne m’appartient pas.
Inspirons.
Expirons.
Nous sommes semblables.
Et c’est parfois terrifiant.
Qu’on ne me parle plus jamais de sécurité.
Il me faudrait une sécurité ontologique. Le trou de cette sécurité-là est un abîme et personne ne distribue de numéro. (Comme on respire)

 

Rulfo © Gallimard – 2009
Rulfo © Gallimard – 2009

La mère de Juan Preciado vient de mourir. Sur son lit de mort, elle a fait promettre à son fils de se rendre à Comala pour rencontrer son père. Elle lui a fait promettre puis s’est éteinte. Au début, Juan Preciado ne pensait pas se rendre à Comala. Il ne sait dire ce qui l’a fait changer d’avis.

Quoi qu’il en soit, le voilà qui arpente les ruelles du hameau de Comala. Il a choisi de rester même s’il a très tôt appris que Pedro Páramo – son père – est décédé. Pourtant ici, il n’y a en apparence nulle âme qui vive. Le silence pèse sur chaque pierre du petit village. Et pas un souffle de vent pour épargner le voyageur de la chaleur qui règne ici. Pourtant, au détour d’une ruelle, il n’est pas rare d’entendre des voix et après quelques instants à errer au milieu des habitations, des habitants apparaissent dans l’encadrement d’une porte. Les conversations s’engagent, le gîte est offert. Juan Preciado est épuisé de son voyage. Il s’enfonce rapidement dans un sommeil agité où il côtoie les indigènes, les vivants et les morts. Et à son réveil, le doute l’assaille. En ce lieu, les défunts semblent habiter les lieux.

Troublant roman de Ruan Rulfo, auteur mexicain. On erre entre rêve et réalité, un rêve éveillé où l’on ne parvient pas à faire la part des choses. On se perd entre passé et présent, on se demande si l’on n’a pas atteint le royaume des morts, on se questionne au sujet de notre guide – le narrateur -, est-il vivant ?

On avance pourtant dans la lecture de ce récit chorale où les narrateurs se succèdent, quelle que soit leur génération, ils racontent la vie de Pedro Páramo, celle de ses ancêtres et celle de ses descendants. Celle des habitants du hameau est intiment mêlée à la vie de cette famille.

Ici, la vie n’est que misère. Commérages et superstitions alimentent les conversations. Rien que du factuels dans cet univers rural étriqué où les voix des morts se mêlent à celles des vivants. Les anecdotes du passé sont le quotidien de ceux qui vivent encore, comme si l’histoire des uns et des autres ne pouvait pas être oubliée. Comme si les défunts bousculaient les vivants pour que ces derniers ne les oublient pas.

PictoOKUn roman atypique et complexe. J’ai eu du mal à rester concentrée durant la lecture. Rien n’est à sa place ici, présent en passé sont si enchevêtrés qu’il en est parfois difficile de savoir où se situer. Alors on lâche prise… et c’est peut-être ainsi que l’on profite le mieux de ce texte. Les bouts de récits patchwork s’organisent et l’ensemble prend tout son sens.

La chronique de Jérôme et la présentation de l’ouvrage sur le site de l’éditeur.

Extrait :

« Il n’y avait pas d’air. J’ai dû boire celui qui sortait de ma bouche en l’arrêtant de mes mains avant qu’il ne s’échappe. Je le sentais aller et venir, de plus en plus imperceptible, jusqu’au moment où il est devenu si ténu qu’il m’a glissé entre les doigts à jamais. Je dis bien à jamais. » (Pedro Páramo)

 

Lagercrantz © Actes Sud – 2015
Lagercrantz © Actes Sud – 2015

« La revue Millénium a changé de propriétaires. Ses détracteurs accusent Mikael Blomkvist d’être un has-been et il envisage de changer de métier.

Tard un soir, Blomkvist reçoit un appel du professeur Frans Balder, un chercheur de pointe dans le domaine de l’IA, l’intelligence artificielle. Balder affirme détenir des informations sensibles qui concernent le service de renseignement des Etats-Unis. Il a également été en contact avec une jeune femme, une hackeuse hors du commun qui ressemble à s’y méprendre à une personne que le journaliste ne connaît que trop bien.

Mikael Blomkvist espère tenir enfin le scoop dont Millénium et lui ont tant besoin. Quant à Lisbeth Salander, fidèle à ses habitudes, elle suit son propre agenda. » (synopsis éditeur)

C’est avec plaisir que j’ai retrouvé les personnages de Lisbeth Salander et de Mikael Blomkvist. Nous les avions laissé quelque peu épuisés suite aux événements du troisième opus de la série (le procès de Lisbeth, la traque menée contre elle par son père). L’intrigue de ce quatrième tome se déroule dix ans après. Dix ans durant lesquels Lisbeth a imposé le silence et qu’elle refuse tout contact avec Blomkvist, dix ans durant lesquels elle continue à traquer les malfrats sur internet, dix ans durant lesquels Blomkvist fait son métier de journaliste… mais avec moins de passion.

J’avais apprécié les trois intrigues de Stieg Larsson (« Les Hommes qui n’aimaient pas les femmes », « La Fille qui rêvait d’un bidon d’essence et d’une allumette » et « La Reine dans le palais des courants d’air ») et me rappelle encore lorsque, prise dans la lecture, j’étais incapable d’interrompre ma lecture malgré l’heure très tardive. Il y avait une réelle accroche, une fascination à l’égard de cet univers, une peur palpable quant à ce qui pouvait arriver à Lisbeth ou Mikael. Malheureusement, Stieg Larsson n’est plus et les quelques manuscrits qu’il a laissés (Larsson envisageait 10 tomes pour « Millénium » et avait déjà construit le squelette des 7 tomes non encore édités), structurant déjà la forme et le contenu des autres tomes de la série. Sa mort prématurée crée la discorde auprès de ses ayants-droits, sa femme s’opposant notamment à ce que la série se poursuive tandis que le frère et le père de Larsson y sont plutôt favorables. Ces derniers auront le dernier mot… et l’éditeur charge David Lagercrantz d’écrire ce quatrième roman.

Alors oui, lorsque j’ai appris la sortie de « Ce qui ne me tue pas » l’année dernière, je me doutais bien que j’y viendrais tôt ou tard. La curiosité de savoir comment Lisbeth et Mikael ont cheminé, l’envie de retrouver ces angoisses saisissantes induites par la lecture, le plaisir de côtoyer des personnages devenus familiers… Malheureusement, David Lagercrantz n’a pas le talent de son prédécesseur… il n’a certainement pas la même vision de l’univers et de ses protagonistes. Il arrive-là en terrain conquis. Il a certes accepté de relever un challenge ambitieux qui en aurait effarouché plus d’un et il a eu le courage de s’y attaquer. Mais même armé des notes de Stieg Larsson, son écriture ne lui arrive pas à la cheville. A l’instar des trois romans précédents, un temps est nécessaire pour installer tous les pions de l’échiquier narratif. En cela, je n’ai aucun grief à apporter. Il faut accepter d’attendre avant que la tension ne monte et ne vous assaille.

PictomouiLe bât blesse car la mayonnaise ne prend jamais réellement. Il y a bien quelques passages durant lesquels le rythme s’emballe, il y a bien quelques moments où l’on craint le pire pour les personnages. Mais Lagercrantz ne tient pas la longueur, bichonne ses personnages et rassure le lecteur prématurément. Dommage, car la force de « Millénium » tenait à cela, à cette particularité qui soudait le livre à nos mains, nous faisait vibrer et angoisser. Ce quatrième tome est plus lisse et s’il fouille correctement les différents sujets abordés (piratage informatique, espionnage industriel), il délaisse le travail de fond qui permettait à l’ambiance de nous saisir. bien qu’il soit bourré de références et de clins d’œil aux trois précédents tomes, bien qu’il permette à l’univers de peaufiner sa construction et qu’il apporte des informations que nous ne détenions pas sur le passé des personnages principaux (essentiellement concernant Lisbeth)… la claque escomptée n’est pas au rendez-vous et c’est bien dommage.

 

Aderhold © Le Livre de Poche – 2009
Aderhold © Le Livre de Poche – 2009

Tout commença par un soir de canicule. Alors que le chat du voisin avait profité – tout comme à son habitude – de passer d’un balcon à l’autre pour s’introduire dans le salon du narrateur, il passa la soirée en sa compagnie mais eu l’idée saugrenue de le griffer. Ni une ni deux, le narrateur, avant d’aller se coucher, balance le greffier par la fenêtre… un saut de cinq étages dont le félin ne se remit pas. Constatant l’émergence d’un élan de solidarité suite à la mort du chat, l’homme décide d’étendre ses méfaits à l’ensemble du quartier afin, en tout cas l’espère-t-il, de rallumer la flamme d’entraide qui peut rapprocher ses congénères. Le voilà parti pour zigouiller les animaux domestiques des alentours. Chats, chiens… il développe une technique imparable mais s’était sans compter l’intervention de Suzanne, sa concierge qui, sans le vouloir, sapait tous ses efforts. La pauvre ne se remit pas d’une soirée partagée autour d’un porto avec notre homme. Dès lors, il récidive avec le voisin envahissant d’un couple d’amis, un chauffard repéré sur l’autoroute ou bien encore l’agent qui traite son dossier à la Sécurité Sociale. Dans cette période, il prend la décision de saisir la moindre occasion de débarrasser la société des cons qui croiseront sa route. Récit farfelu et entrainant d’un tueur en série.

Pour son premier roman publié en 2009, Carl Aderhold ose le tout pour le tout en nous faisant profiter du récit initiatique d’un homme en tous points ordinaires qui va opter pour la voie du crime afin de soulager la société des empêcheurs de tourner en rond. Individu à l’humour vaseux, fonctionnaire qui expédie les administrés pour garantir sa tranquillité, clochard haineux et hargneux… c’est généralement le fruit du hasard qui met le personnage principal sur le chemin de ces personnes… personnes qui passeront de vie à trépas dans les jours qui suivent.

Le scénario nous amène à découvrir ses cas de conscience, ses motivations, son modus operandi… et explique comment il parvient progressivement à trouver un certain apaisement, un certain équilibre, grâce à ses crimes. C’est drôle, totalement insensé mais on ne peut s’empêcher de suivre ses pérégrinations qui offre une certaine bonne humeur et prête à sourire.

« Ce qu’il y a de particulièrement frappant dans l’histoire, c’est que non seulement les cons ont tout loisir de sévir, mais qu’en plus ils prennent la pose et, sans doute portés par le souffle du cataclysme qu’ils sont en train de déclencher, se croient obligés de délivrer quelques mots historiques. Je dirais même que l’on reconnaît à coup sûr un con en histoire à la fortune de son trait ».

Pourtant, le récit manque de souffle et rapidement, l’impression qu’il traîne en longueur se fait ressentir. Les morts de [supposés] cons s’enchaînent à une vitesse vertigineuse et je me suis demandée à plusieurs reprises où l’auteur souhaitait nous emmener. Interrompre la lecture devient rapidement une nécessité et j’ai longtemps hésité à refermer définitivement l’ouvrage sans aller jusqu’à son dénouement. Puis, soudainement, à la mort d’un personnage secondaire essentiel dans l’univers, le rythme de la narration change et l’accroche se fait. Le narrateur prend alors de la consistance et sa quête [l’éradication des cons] se structure. Les meurtres se poursuivent mais cette fois, la raison de chaque acte étant mieux définie, on plussoie. Dommage que ce virage dans l’écriture ne se produise qu’à la moitié du roman… je pense en effet de Carl Aderhold a perdu plus d’un lecteur dans ses tergiversations et que les quelques deux cent premières pages auraient mérité un écrémage.

PictomouiMalheureusement, un manque de constance ramènera le lecteur à son impression première puisque dans la cinquantaine de pages qui le sépare du dénouement, le récit reproduit les mêmes erreurs : il y a des longueurs, le narrateur tue à tour de bras comme s’il utilisait le moindre prétexte pour assouvir ses penchants meurtriers.

Le postulat de départ de ce premier roman de Carl Aderhold est sympathique. Pire même, il promet à son lecteur de passer un moment bien plus jubilatoire qu’il est réellement en mesure d’apporter. Le plaisir ressenti lors de cette lecture est un peu trop timide.

Extrait :

« A chacune de nos rencontres, notre liste conative s’allongeait. « Combien de cons trouvés aujourd’hui ? » me lançait Marie à la fin de nos séances.
Nous commençâmes par ceux qui nous paraissaient évidents, enfin sur lesquels il n’y avait pas de débat entre nous : le con joint, qui partage la vie de l’autre et finit par la lui pourrir (en moi-même, je pensai à Christine) ; le con sanguin, qui s’énerve pour un oui ou pour un nom, surtout quand son interlocuteur est une femme ou fait trois têtes de moins que lui, car le con sanguin est rarement un con fort (là, je plaçais le con de la tour) ; le con fraternel, celui qui vous prend en affection et ne vous lâche plus, gentil mais très vite pesant, toujours prêt à se mettre à pleurer et à vous reprocher votre dureté ; le con disciple, celui qui a trouvé un maître, ne jure que par lui, et n’a de cesse de vous convertir à sa vision (« Fabienne » me dis-je) ; assez proche de ce dernier, le con vecteur, qui propage la rumeur et les on-dit (entraient dans cette catégorie Suzanne et les concierges, mais aussi les cafetiers et parfois les journalistes) ; le con citoyen, qui trie ses ordures avec méticulosité, allant jusqu’à laver ses pots de yaourt avant de les jeter ; le con tracté, très répandu celui-là, qui s’énerve au volant (mon chauffard sur l’autoroute en était l’archétype) ; le con casseur, qui sévit surtout dans les banlieues (le fils du beauf au chien et sa bande)… Nous décidâmes aussi, pour plus de justesse et par souci de précision, d’instaurer des degrés dans leur niveau de connerie, entre celui dont c’est héréditaire (le con génital), celui qui reste égal à lui-même quelle que soit la situation (le con stable), celui qui bat tous les records (le con sidérant ou le con primé), et enfin celui qui est guéri (le con vaincu), ce dont moi-même je doutais fortement, pensant qu’il s’agissait d’un trait de caractère tandis que Marie, lui, penchait pour un état pouvant se révéler passager.
Puis il y avait ceux sur lesquels nous n’étions pas d’accord, en fait surtout lui car, dans mon envie de la plus large palette possible, je me montrais beaucoup plus conciliant. Il me contesta ainsi les cons courant le dimanche ou les cons tondant leur pelouse. » (Mort aux cons)

Quatre cœurs imparfaits de Véronique Ovaldé et illustré par Véronique Dorey

CVT_Quatre-coeurs-imparfaits_753 » Rosa Luisa avait eu trois sœurs. La plus jeune était folle, la deuxième était pute, la troisième était morte. »

Un petit billet (par manque de temps hein, pas par manque d’amour pour ce livre absolument remarquable ; ni pour cette auteure chez qui j’aime tout : les histoires, les romans, l’imaginaire, la folie douce, la grâce, ses thématiques et surtout ses personnages de femmes/filles toujours sublimes ; ni évidemment pour ma copine Noukette-la-délicieuse avec laquelle je fais lecture commune ; ni pour Mo ❤ et son bar à BD !)

Cette merveille tout à fait étrange, un brin glauque (mais juste assez pour rendre l’atmosphère incongrue, biscornue, insolite, complètement étonnante mais délicate aussi) vient de sortir en librairie. C’est d’ailleurs mon libraire qui m’a obligé/forcé/contrainte (si si) en me disant « Lis ça, ça fait très très très longtemps que j’ai pas lu pareil ovni ! » Et comme je suis faible, je me suis dotée de cet étrange livre pour un plaisir fou 😉

Un brin d’histoire :

Il était une fois une contrée lointaine et imaginaire, où « les vierges folles abondent, les amants éconduits pullulent dans les cimetières« .

Il était une fois des femmes qui ont eu peu de chance en matière d’amour : Rosa Luisa la vierge, Marie Cristina la mère morte, Mercedes la pute et Pepina la folle.

Il était une fois  Mamina, la vieille cuisinière… qui s’occupait de ces femmes depuis toujours.

Il était une fois, dans une maison, au sommet de la colline de Camerone,  une petite fille,  conteuse de cette histoire,  qui voulait vivre « des amourettes, papillonner et butiner« .

Il était une fois un destin funeste….

L’histoire est forte, exactement comme je les aime ! Les mots sonnent juste. Le texte est poétique, charnel.

Et vous dire que les illustrations de Véronique Dorey sont d’une étrange beauté (un peu à la Tim Burton), d’une délicatesse remarquable et se marient parfaitement bien avec le texte de Véronique Olvadé (une version de ce texte a déjà été publiée dans Télérama en 2006).

L’atmosphère un brin inquiétante qui se dégage de ce tout petit livre (56 pages) vous entraînera dans les méandres d’un conte somptueux dont vous ne sortirez pas indemnes !

Ce livre-ovni est un bijou, d’un esthétisme rare, d’une grâce infinie, d’une élégance exquise !

Un livre précieux à découvrir ABSOLUMENT !

L’avis de Noukette Ici 😉

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Quatre cœurs imparfaits de Véronique Olavdé et de Véronique Dorey, Thierry Magnier, Oct. 2015, 56 pages et pour 14,90 euros