L'Ours est un écrivain comme les autres (Kokor)

En 2016, les éditions Cambourakis font entrer dans leur catalogue la traduction de « L’Ours est un écrivain comme les autres » de l’auteur américain William Kotzwinkle. Me voilà plongée dans sa lecture. L’ouvrage m’interpelle même si quelques longueurs chatouillent régulièrement mes humeurs en raison de quelques longueurs… Mais le mouvement des personnages me séduit. Ce qui leur arrive m’amuse et la lecture ainsi faite de notre société et de ses dérives est à la fois drôle, cynique, cinglante et pertinente. Cerise sur le gâteau, l’écriture descriptive de Kotzwinkle nous demande peu d’efforts pour imaginer les scènes et les décors. De quoi est-il question ? Voilà, voilà, je vous explique :

Kokor © Futuropolis – 2019

Arthur Bramhall est un américain en quête de reconnaissance. Ce professeur déprime dans sa chaire universitaire. Il a pris un congé sabbatique pour se consacrer pleinement à l’écriture. Il rêve de notoriété et nourrit beaucoup d’espoirs dans un écrit mais ceux-ci partent en fumée lors d’un violent incendie qui détruit sa maison.

« Cette nuit-là un incendie faisait rage dans un vieux chalet. Les flammes indifférentes se nourrissaient maintenant des feuilles d’un manuscrit tout juste achevé. »

Depuis, Arthur a fait reconstruire son chalet avec l’argent qu’il a touché de l’assurance et réécrit son manuscrit. Parvenu à ses fins et satisfait du résultat, il ressent l’envie de fêter l’aboutissement de son travail.

Avant de partir, il place le manuscrit dans une mallette qu’il cache dans la cavité creuse d’un tronc d’arbre. Non loin de là, un ours assiste à la scène. Piqué par la curiosité, et pensant que la mallette contient des pots de miel, l’ours attend le départ de l’écrivain pour s’enquérir du contenu de ce précieux butin. Surpris de tomber nez-à-nez avec le manuscrit d’un roman, le plantigrade réfléchit à toute vitesse ; si les humains aiment lire, c’est que les livres valent de l’argent. Et avec de l’argent, on peut acheter quantité de pots de miel ! Voilà qui est alléchant !! Ni une ni deux, il décide de se rendre à New-York avec son joli magot. En chemin, l’ours ambitieux se crée une identité et c’est sous le nom de Dan Flakes qu’il emprunte malgré lui le chemin qui le mène droit à la célébrité.

« PittoResque ! »

C’est donc un ours gourmand qui prend les rênes du récit. Alléché par l’idée d’accéder à quantité de pots de miel, il entre sans se méfier dans la communauté des hommes. Incapable d’en comprendre les codes, il se laisse porter comme un pantin. Mais il reste naturel et son caractère imprévisible provoque des situations totalement loufoques. Le plantigrade est placide et se montre bien décidé à répondre lui-même à ses envies les plus folles. Tant qu’à la clé, il ait de quoi manger… il a tout pour être heureux.

« Sa voix, on dirait la corne du ferry de Staten Island ! »

L’Ours est un écrivain comme les autres – Kokor © Futuropolis – 2019

Surprenante idée que celle de William Kotzwinkle d’utiliser un ours à la truffe humide, qui roule les « R » comme personne et s’amourache des humains, de leurs maux, de leurs mots… pour singer nos propres défauts et la passivité que l’on a à regarder dériver nos sociétés sous l’influence du capitalisme. Sans aucun complexe pour sa grosse bedaine et son excessive pilosité, cet ours débonnaire va susciter chez nous (lecteurs) de belles émotions, beaucoup de sympathie et l’image d’un personnage réellement rassurant. C’est totalement fou de constater à quel point on est bien à son contact. Pour équilibrer cet excès d’aménité… il y a tout ce qui compose l’environnement du plantigrade.

En toile de fond, l’ambiance opère. Le poids des mots joue un jeu aussi subtil que sournois. Il y a d’abord le fait que chaque personnage secondaire ne voit la vie que par le biais des intérêts qu’il peut en tirer. Puis il y a le reste… Les coups de pub savamment étudié, le jeu des non-dits et celui des journalistes, les soirées de promotion, les stratèges éditoriaux, le placement de produits par la voie des services de presse, des interviews et des plateaux télé… On assiste à la construction insensée d’une idole, d’un mythe, d’une mode. Et tout cela nait de quoi ? De la naïveté désarmante d’un individu. Sa candeur est prise pour du génie… et ce génie emballe les esprits.

« Il faut capitaliser là-dessus »

L’air de rien, Alain Kokor nous embarque sur le fond autant que sur la forme. Dans des tons ocres-sépia, on découvre le parcours de cet ours comme dans un rêve. Le coup de crayon à la fois tendre et espiègle d’Alain Kokor ravit les pupilles et le propos ravit l’esprit. C’est doux et piquant à la fois, à la fois irréel et pourtant bien ancré dans notre société. Alain Kokor a extrait l’essentiel du roman de Kotzwinkle, ce qui fait sens, ce qui rend drôle, ce qui nous tient en haleine et en alerte. Je n’ai rien retrouvé des lourdeurs de ma lecture du roman, j’ai savouré et me suis laissée surprendre une seconde fois par le dénouement. Il n’y a qu’un seul passage [du texte de Kotzwinkle] que je n’ai pas retrouvé mais le cahier graphique inséré en fin d’album vient lever le voile sur cette absence et reprend en substance l’extrait mis au silence.

Sous la plume de l’ami Kokor, je me suis surprise à aimer de nouveau cette Amérique-là, à la fois lobotomisée, formatée et pourtant si gourmande d’accueillir la nouveauté, l’originalité… si capable de nous faire croire qu’à l’impossible nul n’est tenu. Et tandis que le plantigrade flirte avec les étoiles, l’écrivain perdu [Arthur Bramhall] fait le mouvement inverse en revenant peu à peu à l’état de nature [cerise sur le gâteau, on reconnaît en lui les traits d’un personnage qui est familier des amateurs de l’auteur et que l’on côtoie dans « Kady » ou encore dans « Le commun des mortels » ]. La question est entière de savoir laquel de ces deux énergumènes est le plus clairvoyant ? De l’homme ou du plantigrade, qui se fourvoie et qui s’épanouit ?

« Rock and Roll boRdel !! »

 « L’Ours est un écrivain comme les autres » est une succulente fable urbaine et Alain Kokor l’illustre d’une douce folie qui nous enchante.

Le roman est chroniqué ici sur le blog.

Jolie lecture commune avec Sabine et Noukette

et puisque nous somme mercredi, je saute sur l’occasion pour rejoindre les « BD de la semaine » qui se rassemblent aujourd’hui chez Stephie.

L’Ours est un écrivain comme les autres (récit complet)

Editeur : Futuropolis

Dessinateur & Scénariste : Alain KOKOR

Dépôt légal : octobre 2019 / 128 pages / 21 euros

ISBN : 978-2-7548-2426-2

Hey June (Fabcaro & Evemarie)

Fabcaro – Evemarie © Guy Delcourt Productions – 2020

Elle a trente ans. Elle est célibataire, pleine de vie avec un penchant asocial. Elle aime les Beatles, est illustratrice et s’apprête à vivre une journée parmi tant d’autres. Elle est capricieuse, elle ronchonne. Un peu j’m’en-foutiste, loseuse sur les bords, elle pose un regard corrosif sur sa vie et fait preuve qu’une grande auto-dérision. « Hey June » nous fait vivre vingt-quatre heure de la vie de June, alter-ego de papier d’Evemarie. Du réveil au coucher… une journée ordinairement drôle et étrangement banale.

« Elle traverse sa journée comme un Beatles traverse la route, sans regarder et avec assurance, même si elle ne va nulle part. » (extrait du synopsis éditeur)

Une lecture commune que j’ai l’immense plaisir de partager avec un duo de choc : Noukette et Jérôme. Et ce serait dommage de ne pas faire une pierre deux coups !! Je profite de cet article pour venir me coller tout contre les participants de la « BD de la semaine » et cela faisait rudement longtemps, et cela fait rudement du bien de les retrouver (même si, soyons honnêtes, je ne suis pas certaine d’être hyper régulière cette année encore) !!

Au scénario, le génialissime Fabcaro qui reprend, pour le coup, la recette de base qu’il avait utilisée pour « ParapléJack » à savoir de consacrer à chaque page un gag en trois cases… Emballé c’est pesé, la blague est expédiée, réduite à son extrême : mise en situation, action et dénouement. Habillé ainsi de son plus simple appareil, le sketch va à l’essentiel. Le scénario pince la corde d’un cynisme désabusé tout en jouant les notes d’une partition humoristique.

Hey June – Fabcaro – Evemarie © Guy Delcourt Productions – 2020

Le sujet en lui-même semble narrer le quotidien de sa collaboratrice – et illustratrice de l’album – Evemarie. Entre ses rêveries complètement loufoques et ses râleries permanentes quant à (en vrac) son célibat/ses boulots de commande/son manque d’inspiration/les exigences des éditeurs/les dead-line/les voisins/l’éternel arrêt de la clope/l’éternelle reprise de la clope/l’éternel manque de clope/les copines et leurs mélodrames amoureux… June-Evemarie navigue à vue dans cet espace aux frontières floues, bordé de procrastination et d’obligations, de motivations et d’aquabonisme. « Hey June » n’ira pas au panthéon des ouvrages réalisés par Fabcaro car on l’a connu plus… inspiré. Pourtant, ce serait bigrement malhonnête de ne pas reconnaître qu’il y a quelques répliques bien placées et des chutes qui font mouche. Au final, l’album parvient à dérider même si le sujet en lui-même ne nous transcende pas.

Pour illustrer ces strips (dont tous portent le titre d’une chanson des Beatles), Evemarie tape dans la sobriété. Le dessin est efficace et fluide. Les personnages évoluent librement en premier plan tandis que les fonds de cases sont relativement dépouillés et la mise en couleurs est assez classique.

Un petit moment de lecture pas désagréable. Le must a été de faire cette lecture aux côtés de Noukette et Jérôme et je vous invite bien évidemment à lire leurs chroniques !

Sans compter les albums partagés par les participant.e.s de la « BD de la Semaine » . Allez faire un tour chez Stéphie pour découvrir la récolte du jour !

Hey June (one shot)

Editeur : Delcourt / Collection : Pataquès

Dessinateur : EVEMARIE / Scénariste : FABCARO

Dépôt légal : janvier 2020 / 104 pages / 9,95 euros

ISBN : 978-2-413-02249-7

Le Boiseleur, tome 1 (Hubert & Hersent)

« En ces temps fort lointains habitait dans la ville de Solidor un jeune apprenti sculpteur du nom d’Illian » …

Illian travaille chaque jour dans l’atelier de Maître Koppel. Ce dernier, un homme acariâtre et avare, a fait signer à Illian un contrat d’apprentissage extrêmement contraignant. Si Illian rompt le contrat, il devra rembourser l’intégralité des frais qui ont été engagés pour le former. De plus, partant du principe que le gîte et le couvert sont proposés au jeune apprenti, Illian ne perçoit aucun salaire pour le travail qu’il réalise. Et il croule littéralement sous la tâche !

Illian n’a que peu de temps libre pour se consacrer à son passe-temps favori : se promener dans les rues de Solidor pour écouter les chants des oiseaux exotiques. Chaque habitant détient au moins un oiseau. Les beaux jours, les cages sont suspendues aux poutres extérieures des maisons. Les rues sont un charivari de couleurs et de chants mélodieux… cela suffit à faire le bonheur du jeune homme. Malheureusement, sans revenus, Illian n’a pas les moyens de s’acheter un oiseau. Il décide de sculpter un rossignol et de le peindre. Il aura ainsi tout loisir de le contempler quand il se couche le soir. Lorsque Maître Koppel constate que son apprenti se divertit ainsi, il sort de ses gonds… L’intervention de sa fille calme la fureur du maître mais les conséquences de cette découverte vont avoir un effet inattendu sur la ville et ses habitants.

Hubert revient avec un magnifique conte écologique. Touche-à-tout, l’auteur montre une nouvelle fois qu’il est éclectique dans les sujets qu’il aborde. Il peut aussi bien se pencher sur les troubles psychiques ( « La Chair de l’Araignée » ) que le Paris des années 30 au travers d’une série polar pétillante ( « Miss pas Touche » ), de frivolité ( « Monsieur désire ? » que je n’ai pas chroniqué) ou d’homosexualité avec l’excellent « La nuit mange le Jour » ). Puis il y a eu l’inclassable série « Beauté » (également non chroniquée) réalisée avec les Kerascoët… Sans compter les albums qu’il a réalisés en tant que dessinateur et/ou coloriste et qui sont les résultats de ses collaborations avec Jason, David B., Tronchet, Frédéric Richaud, Zanzim, Lewis Trondheim, Bertrand Santini, …

L’intrigue du « Boiseleur » est à l’origine une nouvelle écrite par Gaëlle Hersent. Cette histoire lui est venue il y a quelques années. Le texte a finalement été retravaillé avec Hubert pour devenir plus complet, plus dense. Au final, cette petite histoire de sculpteur est devenue grande puisqu’elle se développera en un triptyque.

Il est question d’un jeune adulte qui fait ses premières armes dans la société. On s’indigne pour lui des conditions de travail oppressantes qui sont les siennes. Lui, ne se révolte pas. Ne conteste pas. Ne se plaint pas. Il est jeune, sans expérience, mais pas sans opinions. C’est là le rôle de la voix-off que de nous décoller du factuel pour avoir un regard critique sur les événements. Le personnage principal prend sa revanche en profitant de rares instants de liberté qu’il parvient à s’aménager : ses excursions en ville sont de réelles bouffées d’air pour lui comme pour nous. On y trouve-là toute l’ambiance d’un conte ; poésie, rêverie et sensibilité.

Hubert prend délicatement la main de son lecteur pour lui permettre de construire ses repères. Les codes sociaux qui ont cours dans cette cité nous sont dévoilés progressivement. L’angle de vue que le scénariste développe nous invite à une réflexion sur la société de consommation et le rapport qu’on nourrit avec notre environnement. Les oiseaux de l’album sont une métaphore. Les « objets » de consommation sont différents de ceux que l’on peut avoir pourtant, il y a un socle commun dans les dérives que cela induit. Ça dérape dans l’excès, comme si l’homme était incapable de se réguler sans goûter à l’excès. Les centres d’intérêts collectifs passent d’une mode à l’autre sans aucune transition ni demi-mesure.

Graphiquement, Gaëlle Hersent pose un regard tendre sur le jeune artisan. Elle l’enlace de douceur, s’attarde sur sa mine concentrée lorsqu’il sculpte ou qu’il peint, elle prend le temps de travailler les expressions de son visage. On lit en lui comme dans un livre, son visage s’illumine ou se renfrogne comme celui d’un enfant. L’autrice s’arrête généreusement sur son cadre de vie et propose régulièrement de grandes illustrations en pleine page. Ces dernières nous offrent ainsi tout loisir de découvrir les ruelles animées de Solidor avec ses poutrelles traversantes reliant les maisons, ses vérandas suspendues qui s’agrippent aux façades, ses oiseaux exotiques qui égayent la ville. On aimerait pouvoir y déambuler, le nez en l’air. Le dessin de Gaëlle Hersent est sublime et regorge de détails.

Très jolie surprise que cet album. Vivement la suite !

 Le Boiseleur / Tome 1 : Les Mains d’Illian (triptyque en cours)
Editeur : Soleil / Collection : Métamorphoses
Dessinateur : Gaëlle HERSENT / Scénariste : HUBERT
Dépôt légal : octobre 2019 / 96 pages / 17,95 euros
ISBN : 978-2-302-07778-2

Farmhand, tome 1 (Guillory)

 

Aux Etats-Unis, une nouvelle forme d’agriculture a vu le jour depuis un peu plus de deux décennies. Révolutionnant le secteur de l’agriculture et de la science, l’exploitation de Jedidiah Jenkins a pris le risque de prendre un virage radical quant aux procédés agricoles habituels. Cette ferme avant-gardiste est une vraie manne financière pour l’exploitant et la région dans laquelle elle est implantée. Elle fait pourtant grincer des dents.

« Jedidiah Jenkins est agriculteur, mais il ne cultive que des organes humains « plug-and-play » à croissance rapide capable de réparer les corps. Perdre un doigt ? Besoin d’un nouveau foie ? Il a ce qu’il faut. Malheureusement, les étranges substances qu’il utilise ont quelques effets secondaires. Dans les profondeurs du sol de la ferme familiale Jenkins, quelque chose d’effrayant a pris racine et commence à grandir. » (synopsis éditeur).

Pour ceux à qui le nom de Rob Guillory ne dit absolument rien, je vous renvoie à l’excellentissime « Tony Chu » , série totalement foutraque récompensée en 2010 d’un Eisner Awards.

Si Tony Chu était capable « de retracer psychiquement la nature, l’origine, l’histoire et même les émotions de tout ce qu’il ingurgite » (extrait de ma chronique des cinq premiers tomes), Rob Guillory imagine cette fois une nouvelle forme d’aberrations puisque l’homme serait parvenu à greffer de l’ADN à différentes espèces végétales… Bras, nez, cœur sortent donc naturellement de terre au rythme des floraisons. Ce cheptel inespéré de membres et d’organes permet ainsi de réparer à volonté les corps meurtris. Un postulat de départ génialement terrifiant. Mais quel est donc l’étrange rapport que Rob Guillory peut avoir avec la bouffe ?? Schizophrénie médiatique ? Angoisse de la malbouffe ? Symptôme post-traumatique du scandale de la vache folle ? … Je suis hyper généreuse côté suppositions…

L’auteur est cette fois seul aux commandes et livre une série totalement déjantée. Retour aux sources et retrouvailles. Milieu rural et défiance. Secret de famille et héritage maudit. Le thriller se met en place sur fond de critique sociale. La « fermaceutique » est la parfaite métaphore pour se lancer dans une critique acerbe de nos sociétés capitalistes aveuglées par l’appât du gain. On se pose évidemment la question de savoir quel est le revers de la médaille à cette thérapeutique hors-norme.

« Tu sais ce que dit papa. Les prétextes sont comme les trous du cul. Tout le monde en a un »

Le dessin est hyper expressif et l’humour délicieusement grinçant. Il emprunte aux mangas le côté excessif des expressions et gestuelles des personnages pour en exagérer les mimiques qui servent le comique de situation. Les couleurs acidulées font monter l’adrénaline des scènes d’action. Des détails graphiques sont à attraper dans chaque case : messages de panneaux signalétiques, étiquettes diverses, autocollants et annotations variées renforcent le côté loufoque et cynique de cet univers vitriolé.

Rob Guillory surfe sur les sujets d’actualité et les tord pour montrer les dérives cauchemardesques les plus farfelues auxquelles on pourrait arriver. En espérant que cette dinguerie reste pure fiction !

Quoi qu’il en soit, ce tome de lancement de « Farmhand » promet une suite très prometteuse.

Farmhand
Tome 1 (série en cours)
Editeur : Delcourt / Collection : Comics
Dessinateur / Scénariste : Rob GUILLORY
Dépôt légal : septembre 2019 / 160 pages / 15,95 euros
ISBN : 978-2-413-01658-8

Tout Cul nul (Baraou & Dalle-Rive)

© Baraou & Dalle-Rive / Cornélius 2019

En 2012 et 2013 sortaient respectivement « Cul nul » et « Cul nul encore » dans la collection Olivius (collection cocréée par les éditions Cornélius et les éditions de l’Olivier). Le concept : compiler des anecdotes sur les pires plans-cul. Les déboires, les instants de honte dont on évite généralement de parler ou alors avec une bonne louche d’autodérision. « Cul nul » et « Cul nul encore » sont aujourd’hui intégrés dans ce tout nouvel album et enrichis de nouvelles anecdotes ce qui porte la pagination de « Tout cul nul » au rondelet chiffre de 185 pages, soit 100 scénettes génialissimes qui montrent que le sexe est un combat pour certains et qu’on peut en rire (heureusement !).

Tout cul nul © Baraou & Dalle-Rive / Cornélius 2019

Un recueil de petits strips qui s’étalent en double page et qui mettent en scène des individus (hommes et femmes confondus) à la sexualité tantôt débridée mais souvent parfaitement bancale… Fétichistes, nympho, timides, autoritaires, maniaques de la propreté, puceaux, frigides, éjaculateurs discrets et j’en passe se retrouvent là, anonymisés et fixés à jamais sur ces pages.

« – Allez voir Freddy, il en a plein des histoires incroyables.
– On peut le faire à trois le cul nul, si vous voulez.
– … »

Ces scénettes nous font rentrer dans le lit – le temps d’une petite dizaine de cases – de couples hétéro éphémères. Des histoires de rencards sans lendemain, des plans baise totalement cagneux, des inconnus qu’on aurait presque envie de plaindre s’ils ne nous faisaient pas rire… parce qu’il faut bien le dire : on a tous eu des instants de solitude plus ou moins similaires dans notre parcours. On voit ponctuellement passer des couples « durables » mais pour lesquels la sexualité et l’épanouissement réciproque sont peut-être à revoir…

 » – Ha, ha, j’en ai plein moi aussi des anecdotes de cul nul. Ha, ha, oui, pfiou, c’est sans fin…
– Génial, enchantées ! On vous écoute.
– Heu ben, heu… »

Les autrices livrent également des petits aperçus de leur travail de recherche et s’intercalent entres deux ou trois anecdotes pour nous montrer toute la difficulté de la mission à laquelle elles se sont attelées. Parfois, les anecdotes leurs tombent du ciel… instants magiques. D’autres les mettent dans des situations plus épineuses. A certains moments, Anne Baraou semble s’arracher les cheveux pour parvenir à trouver de la matière (des témoins) qui enrichirait le projet « Cul nul » et ne se sépare pas de son petit carnet dans lequel elle couche toute anecdote passant à sa portée. Fanny Dalle-Rive quant à elle a un malin plaisir à illustrer les frasques des amants éconduits et/ou malchanceux. A coups de crayon nerveux, elle illustre ces coups de pas-de-bol tantôt confiés aux autrices, tantôt attrapés au vol dans un lieu public. Il n’y a pas à dire, on se régale.

Tout cul nul © Baraou & Dalle-Rive / Cornélius 2019

Dans ce fatras d’histoires de cul nul, des parenthèses qui mettent en scène les autrices dans leur « travail » d’enquête, crayons affûtés et oreilles aux aguets … récoltant çà et là des tuyaux pour aller voir untel ou untel qui aurait matière à compléter ce portrait de la déveine sexuelle des français.

Un album topissime qui mettra un peu de fraicheur salace dans votre quotidien.

 Tout cul nul
One shot
Editeur : Cornélius / Collection : Delphine
Dessinateur : Fanny DALLE-RIVE
Scénariste : Anne BARAOU
Dépôt légal : juin 2019 / 276 pages / 22,50 euros
ISBN : 978-2-36081-161-8
Tout cul nul © Baraou & Dalle-Rive / Cornélius 2019

Pour la peau (Saint-Marc & Deloupy)

Mathilde et Gabriel ont cette insatiable curiosité l’un pour l’autre qui caractérise les amours passionnels. Ils sont reliés par une envie réciproque du corps de l’autre, de son odeur, ses courbes et recoins. Se prendre, s’aimer, se baiser… Être à l’écoute du moindre tressaillement, percevoir le moindre halètement, être à l’affût du moindre râle de plaisir. Mordre, lécher, caresser… Leur relation n’a pas besoin de mots, leurs corps parlent pour eux.  Ils ressentent ce besoin vital du rapport charnel, cette envie de se perdre dans le plaisir de l’enlacement, de la pénétration, jusqu’au point de rupture, jusqu’à l’orgasme. Et jouir de plaisir.

Une fois par semaine, Mathilde et Gabriel s’aiment et goûtent au plaisir. Ils pensent l’un et l’autre à leurs retrouvailles hebdomadaires qu’ils ne rateraient pour rien au monde.

« Tout ce que je sais de lui tient sur un Post-it. Mais je pourrais reconnaître le goût, l’odeur et la forme de son sexe les yeux fermés… son corps qui se tend, ses râles lorsqu’il éjacule dans mon ventre, ou tout au fond de mon cul… »

Ils ne connaissent rien l’un de l’autre en dehors de cette heure qu’ils passent ensemble une fois par semaine dans le bureau de Gabriel. Leurs alliances respectives disent juste qu’en dehors de cet espace, ils sont mariés. Des enfants, des centres d’intérêt, de leurs conjoints respectifs… ils ne savent rien et ne veulent rien en savoir. Ils préfèrent taire ce qui existe en dehors de ce moment où ils se retrouvent. Ils pensaient se satisfaire de leur relations adultère mais le cœur a ses raisons que la raison ignore. Au fil des semaines, l’envie de l’autre va les dévorer.

Ils nous racontent. Ils se racontent. Tour à tour ils prennent la parole pour mettre des mots sur le lien qui les unit. Une oscillation indocile entre épanouissement et frustration. Une envie de profiter du moment, de prendre ce qu’il y a à prendre… et une gourmandise, une faim de l’autre que rien ne vient apaiser et que le moindre détail va attiser.

« La voir au travers du pare-brise inondé de pluie, cela a été comme voir notre histoire, rythmée par les essuie-glaces… de floue à précise, ou bien l’inverse. »

Une fascination. Une attirance. Comme hypnotisés par l’harmonie parfaite parfait de leurs deux corps, leurs va-et-vient naturels, tantôt bestiaux, tantôt tendres.

Une histoire de couple comme tant d’autres.

Une histoire à la fois si unique et si banale. Un cri, un souffle. L’envie de se sentir vivant. Il y a là comme un délicieux étourdissement à vivre ce qui est interdit. Comme s’il s’agissait de donner du sens à une vie qui en manquait.

Sandrine Saint-Marc et Deloupy offrent un sublime scénario écrit à quatre mains. Brûlant et sensuel. Troublant. Le récit réussit à nous placer dans la tête de chacun des deux amants. Les auteurs décrivent aussi bien la passion dévorante que le manque de l’autre et la difficulté à supporter cette absence. Pour combler le vide, il y a les souvenirs et les fantasmes.

Ce ne sont pas des aveux mais des confidences crues. Parfois, la culpabilité de tromper leurs conjoints les surprend mais ils assument entièrement cette relation trouble, discontinue, sur le fil.

Au dessin, Deloupy lui aussi a choisi de ne rien cacher. Ça sent le stupre, la sueur et le désir. Si le dessinateur omet, s’il suggère graphiquement, s’il choisit un angle de vue plutôt qu’un autre, c’est pour faire ressentir davantage cette excitation qui les réchauffe et les remplit. Par le biais de ses illustrations, on sent cette emprise non voulue qu’ils ont finalement l’un sur l’autre. Comme deux moitiés qui n’aspirent qu’à être recollées l’une à l’autre en permanence.

Des ambiances graphiques propres à chaque personnage guident leurs prises de parole. On vit donc avec chacun d’eux ces instants magiques d’osmose totale où la bulle de l’un se mélange à la bulle de l’autre, créant un tout contenant, coloré, harmonieux. On entre pleinement et avec eux dans dans ces bribes de temps qu’ils s’octroient.

Un album émoustillant dans lequel on croise deux personnages réellement très touchants.

Pour la Peau 
One Shot
Editions Delcourt – Collection : Erotix
Dessinateur : DELOUPY
Scénaristes : Sandrine SAINT-MARC & DELOUPY
Dépôt légal : aout 2018, 110 pages, 71.50 euros
ISBN : 978-2-4131-0164-5