Toajêne (Bozzetto & Panaccione)

Besoin de rire un bon coup ? Alors met le nez dans « Toajêne » … ça va te dérider ! 😉

Bozzetto – Panaccione © Guy Delcourt Productions – 2020

Tu vas faire la connaissance de Moatarzan, un microbe qui vivait jusque-là au milieu de microbes et de bactéries en tout genre. Le souci existentiel de Moatarzan, c’est qu’il vit au milieu de décérébrés, de sans cervelles bref… de purs idiots. Et ça l’épuise Moatarzan d’être entourés d’abrutis. Du coup, il s’ennuie, il déprime. Personne à qui parler, quel vide existentiel ! Jusqu’au jour où, par un des grands hasards de l’existence, voilà notre microbe qui se retrouve en pleine projection d’un film. Paf ! Notre Moatarzan en prend plein les mirettes et se fait foudroyer sur place par un coup de foudre. Electrisé ! Stupéfié par la beauté de Toajêne… enfin de Jane (vous savez, celle qui fait fondre le cœur de Tarzan !). Et là forcément, ça change tout parce que subitement, Moatarzan peut donner un sens à son existence. Il vit. Il ressent. Enfin !

Peu après, la vie de Moatarzan bascule. Pour une raison qu’il n’explique pas, Moatarzan constate qu’il a été arraché à l’environnement dans lequel il vivait. Paf ! Le voilà apatride… sans organisme dans lequel résider. Moatarzan fait alors connaissance de l’humain qui lui servait jusque-là de terreau naturel et comprend que cet homme peut l’aider à (re)trouver Toajêne ! Bien sûr, la réalité est plus complexe. Moatarzan est en fait un microbe appartenant à un virus qui inquiète l’humanité entière. Un vrai fléau ! Et l’humain dans lequel Moatarzan demeurait est un scientifique en quête de l’antidote qui permettra d’éradiquer ce virus destructeur. Aveuglé par sa quête de l’âme sœur, Moatarzan ne comprend pas immédiatement ce qu’implique sa découverte pour la race humaine.

Complètement loufoque, le fil narratif coud solidement d’absurde les éléments qu’il contient. En effet, le récit parvient à nous parler à la fois d’humanité, de conflits d’intérêt, de découverte scientifique et de sentiments amoureux… Parvenir à aborder tout cela à la fois dans des proportions à peu près équivalentes revient à réussir un tour d’équilibriste de haute voltige. Cerise sur le gâteau : les auteurs le font avec beaucoup humour. Au final, cela donne lieu à un album foufou, drôle, triste, improbable et assez entraînant. On emboîte le pas sans sourciller pour suivre l’épopée… d’un microbe !

Bruno Bozzetto laisse son scénario aller en roue libre. Il n’y a plus qu’à donner carte blanche au trait fou de Grégory Panaccione et au talent de ce dernier pour caser l’expression parfaite au parfait moment. C’est totalement insensé, burlesque. La fraicheur de l’intrigue contraste avec le sérieux des sujets de fond placés dans le récit. Cette manière d’aborder des questions philosophiques (sur le sens de la vie notamment, mais aussi sur les sentiments et l’ambition) avec un humour décalé donne une impression d’incongruité. Pourtant, cette façon d’écrire permet de pointer avec finesse et ironie les maux et travers de notre société. Savoir et pouvoir rire du pire fait un bien fou.

Je n’avais aucune attente à l’égard de cet ouvrage si ce n’est profiter une fois de plus du trait malicieux et inventif de Gregory Panaccione. Au final, c’est une très bonne surprise et un moment de lecture tout à fait ludique !

Toajêne (one shot)

Editeur : Delcourt

Dessinateur : Grégory PANACCIONE / Scénariste : Bruno BOZZETTO

Dépôt légal : juin 2020 / 104 pages / 19,99 euros

ISBN : 978-2-4130-2751-5

Journaux troublés (Perez & Mazzoni)

Mise en bouche de l’éditeur : « Bipolarité, dysmorphophobie, paranoïa… tout le monde connaît ces termes. Mais que dissimulent-ils réellement ? Cet ouvrage aborde treize maladies psychiatriques à travers des extraits de journaux intimes de patients d’un asile imaginaire : l’Arion Asylum. L’un après l’autre, ces troubles mentaux se racontent, accompagnés d’une illustration, parabole animalière ; puis s’ensuit une transcription émotionnelle sous forme de bande dessinée, avant de terminer par une description succincte de la maladie. Un livre qui traite magnifiquement d’un sujet ancré dans la société depuis toujours et qui n’a jamais cessé de fasciner. »

Perez – Mazzoni © Soleil Productions – 2020

On est plongé dans un monde silencieux, un environnement familier que l’on observe avec un miroir déformant. On est plongé dans nos pensées et ce que les illustrations provoquent en nous d’émotions, de ressentis et de réflexion. On observe des bribes d’une normalité qui déraisonne. Une folie douce qui a depuis longtemps perdu les pédales. Décalée. Aux dysharmonies psychiques palpables… dérangeantes. Pourtant l’harmonie graphique est là. Elle est bel et bien là. Ses tons pourpres, turquoises et vert acier relient au monde réel ce qui dissone dans la tête d’individus qui ont perdu le sens du bon sens. De l’autre côté du miroir, des dessins sur ton de sépia froid témoignent une solitude abyssale, d’un long monologue intérieur qui rétropédale, tourne en boucle. Une impression d’être si unique au point d’être hors-norme, hors format, hors contrôle.

Une capsule a été enlevée, laissant leur esprit s’emballer, s’étouffer… s’atrophier sur de fausses perceptions.

« Le vide est un luxe que je ne m’autorise pas… »

« Mon cœur se fissure par tant de froideur. »

« Le dégoût a une saveur. Celle de l’illusion. »

« Je dois briller de mille feux pour ne pas disparaitre. »

Ces troubles psychiques ont des noms. Anorexie, anxiété, bipolarité, boulimie, dépression, dysmorphophobie, hypocondrie, hystérie, masochisme social, narcissisme, obsession compulsive, paranoïa, la personnalité multiple. Treize psychoses ici mises en mots de façon poétique et habillées d’illustrations sublimes. Le dessin est majestueux. Une sérénité étrange le porte. Un peu de nostalgie et un peu de quelque chose d’angoissant, un effet hypnotique fascinant et troublant. Epoustouflant travail graphique réalisé par Marco Mazzoni, un artiste-auteur italien que je découvre à l’occasion de la parution de « Journaux troublés » … ses compositions sont à couper le souffle. J’ai marqué un temps d’arrêt et souvent pensé à l’univers graphique de Benjamin Lacombe. Des dessins aux métaphores multiples, belles, inconscientes… il faut un peu de lâcher-prise pour accepter de ne pas toutes les percevoir. Se laisser porter ici a été très facile.

Journaux troublés – Perez – Mazzoni © Soleil Productions – 2020

Les auteurs nous tendent la main et nous accompagnent de façon bienveillante et nous invitent à faire ce pas de côté, laisser la raison légèrement ensommeillée et accepter que de poser un autre regard sur le monde… entendre ce que le regard du « fou » a à nous dire. Ne pas tressaillir à l’écoute des fausses notes qu’il fait tinter au contact de notre réalité de névrosé. On s’adapte volontiers.  

« Journaux troublés représente une approche poétique et artistique du ressenti supposé des personnes atteintes de ces troubles divers. Le parti pris littéraire de Sébastien Perez, usant du journal intime, favorise à la fois une mise en abyme et une capacité d’identification très forte au trouble de l’individu. Le parti pris graphique de Marco Mazzoni, usant de l’allégorie et de la métaphore visuelle avec subtilité, permet, là encore, une grande variété d’interprétation et d’identification » (extrait de la préface de Lydia Lacombe-Csango, psychologue clinicienne).

Sous la plume de Sébastien Pérez, les mots s’assemblent. Des lettres, des confidences chuchotées, des bribes de journaux intimes, des pensées jetées sur papier comme on jette une bouée à la mer. Ces textes énoncent des certitudes qui nous semblent bancales mais à n’en pas douter, ils sont le témoignage d’une grande souffrance. D’une immense solitude. Il y a là, au creux de ces mots, comme un appel à l’aide. La recherche d’une voix qui leur dit qu’ils ne sont pas fous pourtant… pourtant c’est bien ce que leur inconscient semble leur marteler. Des mots comme une énième tentative de contenir au cœur des mots un mal-être dévorant. Il y a là une réelle invitation, e la part du scénariste, à laisser se développer une empathie pour les individus qui souffrent de ces troubles du comportement.

A savourer. A méditer. A réfléchir. A lire aussi si on se sent d’attaque écouter et contempler en apnée. Beau.

Journaux troublés (recueil)

Editeur : Soleil / Collection : Métamorphose

Dessinateur : Marco MAZZONI / Scénariste : Sébastien PEREZ

Dépôt légal : août 2020 / 104 pages / 22,95 euros

ISBN : 9782302083288

Tati par Merveille (Merveille)

Merveille © Dupuis – 2020

Un petit joyau a débarqué dans les bacs à la fin du mois d’août. Une merveille que dis-je, un Merveille qui nous permet de plonger littéralement dans le monde de Monsieur Hulot. Depuis plusieurs années maintenant, David Merveille revisite avec tendresse cet univers créé par Jacques Tati. Comment ne pas s’émerveiller de la douceur qui règne ici et du charme des illustrations ?

La silhouette de Monsieur Hulot, incarnée à l’écran par Jacques Tati lui-même, s’étale ici en pleine page d’un format d’album aux proportions gourmandes (282 x 295 mm). Alors je ne vais pas m’amuser un personnage que l’on ne présente plus et pour lequel d’autres ont trouvé des mots pour le décrire bien meilleurs que les miens… à commencer par Jacques Tati : « (…) Monsieur Hulot, personnage d’une indépendance complète, d’un désintéressement absolu et dont l’étourderie, qui est son principal défaut, en fait, à notre époque fonctionnelle, un inadapté. »

« Playtime », « Jour de fête », « Les Vacances de Monsieur Hulot », « Trafic » … tout y est de l’univers de Tati.

Illustrations au fusain, au crayon, à la gouache, à l’acrylique, aux pastels et/ou complétées de couleurs numériques ou imprimées en sérigraphies, ces illustrations – réalisées tantôt pour la seule beauté de l’objet ou pour une affiche – s’offrent à nous généreusement.

C’est tout un univers de flâneries, de poésie, de bonne humeur qui s’expose sous nos yeux ravis. La silhouette dégingandée de Monsieur Hulot, longiligne et penchée, ses jambes sans fin et son éternel chapeau vissé sur son crâne nous embarquent dans cette ambiance de vacances et de nonchalance où le temps semble secondaire, très secondaire. Perché sur un toit, un rocher, une chaise-longue, un vélo… Hulot défie les lois de l’apesanteur et nous emporte ailleurs, dans un lieu où l’on pourrait lâcher-prise et ne penser à rien d’autre qu’à caresser les paysages présents de nos yeux.

Douceur graphique qui invite à revisiter encore et encore les albums de David Merveille consacrés à Monsieur Hulot ainsi que les films de Jacques Tati.

Tati par Merveille (Recueil)

Editeur : Dupuis / Collection : Champaka Brussels

Auteur : David MERVEILLE

Dépôt légal : août 2020 / 120 pages / 45 euros

ISBN : 978-2-3904-1013-3

Les Ombres (Zabus & Hippolyte)

Il y a quelques jours, je m’étais régalée avec « Incroyable ! » et je l’avais partagé avec vous. En bonne épicurienne, j’ai eu envie de prolonger le plaisir de savourer un autre titre né de la collaboration entre Zabus et Hippolyte… « Les Ombres » a été publié en 2013 aux éditions Phébus et réédité en avril dernier chez Dargaud).

Zabus – Hippolyte © Dargaud – 2020

« Dis-lui la vérité ! Tu en as honte ? Raconte notre histoire, la vraie ! Si tu meurs, Nous mourrons une deuxième fois. L’histoire de notre vie supprimée, oubliée ! Le devoir de mémoire tu connais, grand chef ! Du fond de notre tombe… Nous l’exigeons ! »

Il est seul. Tétanisé sur sa chaise face à l’immense bureau sur lequel trône de façon imposante un dossier presque aussi grand que lui. Son dossier. Il contient toute sa vie, tous ses espoirs, la perspective de sa survie… celle de jours meilleurs. Il a peur qu’il ne soit pas accepté. Il va devoir le défendre. Se justifier. Se mettre en valeur mais… c’est si difficile quand on sait que son avenir repose sur cet instant-là. Il n’aura pas de seconde chance. Il doit expliquer comment il a pu s’extirper de la mort, comment il est parvenu à sauver sa peau alors que tant d’autres ont péri. Il porte en lui cette culpabilité-là. « Pourquoi moi ?! » Il a honte. Les ombres sont là. Ses vieux démons. Elles se moquent, cancanent. Elles fustigent sa peur autant qu’elles le supplient de témoigner de ce qui s’est passé là-bas… chez eux… chez lui. Car s’il ne dit pas, personne ne saura. Mais lui… lui veut sauver sa peau. Comment a-t-il pu s’en sortir… il ne le sait pas lui-même. Il ne sait pas expliquer pourquoi la faucheuse lui a fait grâce de la vie. Mais il sait que s’il y retourne, il n’aura pas de seconde chance. Alors il raconte son périple ; c’est ce qu’on lui demande pour examiner son dossier. Il y met tout son cœur, toute sa sincérité. Peut-être est-il arrivé au bout du chemin et que les frontières de sa nouvelle vie vont enfin s’ouvrir à lui.

« Alors on s’est sauvés… sans se retourner. Nos jambes tremblaient… mais on courait pour vivre. Vivre encore une heure, une minute, une seconde… »

Exil. Exode. Fuite. Un jeune homme s’est déraciné. Il fait désormais partie de la masse des migrants… de cette foule d’étrangers que l’on chasse, que l’on peine à accueillir… soi-disant faute de place, d’emplois. La masse de ces inconnus qui sont la preuve qu’ailleurs, le monde est malade et qu’un jour peut-être, ce mal touchera notre propre « Eldorado » et qu’il vacillera à son tour.

« Nous allons vers l’Autre Monde. Là-bas… c’est le pays du bonheur ! Là-bas, tu auras une maison avec une rivière qui coule à l’intérieur et te donne à boire quand tu as soif. Là-bas, tu auras de l’argent pour te payer ce que tu veux. Les billets sortent des murs, il suffit de les ramasser. »

Drame devenu trop commun que celui d’un pays pillé par un autre pour ses énergies fossiles. La liste des exactions commises est longue… trop longue. Le génocide d’un peuple pour satisfaire les rêves de prospérité économique d’un autre. Meurtres et viols en cascade, créant par là même des milliers de veuves, d’orphelins, de mutilés… Le langage des armes et de la peur pour museler tout un peuple et l’asservir. Superbe scénario de Vincent Zabus qui, à l’instar de « Là où vont nos pères » (Shaun Tan), rend hommage aux migrants et réclame un peu d’empathie pour ces hommes et ces femmes qui ont dû s’arracher à leur pays pour survivre. Un récit d’une beauté rare et d’une grande force.

« Quand un homme fuit son pays, c’est toujours pour trouver une vie meilleure… Mais la route est longue et difficile. L’exilé s’épuise tant à survivre qu’il en oublie la raison pour laquelle il est parti, ce qu’il cherche et même qui il est. Il n’est plus qu’un corps qui marche… »

C’est à l’aide de métaphores graphiques qu’Hippolyte nous emporte, nous transporte et nous chamboule dans ce récit. Issus de récits imaginaires populaires, les personnages secondaires prennent la forme d’ogres, de serpents, de fantômes. Ils accompagnent le témoignage du héros pas à pas.  

« Les Ombres » est un vibrant hommage aux migrants. Superbe et touchant. J’ai eu envie d’accompagner l’écriture de cette chronique avec « La petite Kurde » de Pierre Perret reprise par Idir pour accompagner cette lecture.

Les Ombres (récit complet)

Editeur : Dargaud

Dessinateur : HIPPOLYTE / Scénariste : Vincent ZABUS

Dépôt légal : avril 2020 / 180 pages / 18 euros

ISBN : 978-2205-08624-9

Open Bar – 2e tournée (Fabcaro)

Fabcaro © Guy Delcourt Productions – 2020

J’avais modérément accroché avec le premier tome d’ « Open Bar » sorti en mai 2019 … il avait quelque chose de trop convenu, de moins incisif que certains ouvrages de Fabcaro… De pas-aussi-drôle qu’espéré aussi…. du coup, je n’avais pas pris le temps de rédiger une chronique mal embouchée… Pourtant pourtant… il m’est difficile de résister à cet auteur truculent qui use et abuse d’un humour farouche et décapant. Du loufoque à l’excès, du cynisme chatoyant, de ce talent à critiquer notre société que je ne retrouve nulle part ailleurs. Alors le second tome d’ « Open Bar » devait forcément passer entre mes mains et cette fois, je prends le temps de dire l’accueil que je lui ai réservé.

Plaisir de retrouver ce dessin qui n’en fait pas des caisses alors que le scénario lui s’autorise tout, absolument tout. C’est ubuesque, comme si les situations les plus improbables qu’inventent nos cerveaux malades se matérialisaient d’un coup de crayon.

Des gags d’une page qui se terminent de façon cinglante et abrupte, le côté incisif carbure à plein. D’une première rencontre qui vire à la gêne, des effets de mode que personne ne comprend, des discours lissés pour faire bonne impression en société, Fabcaro défonce tout tout tout et dresse le portrait d’une société en pleine crise d’identité mais surtout, en plein marasme sociétal. Nul doute qu’elle nous rendrait totalement psychotique si on ne veillait à agrémenter notre quotidien d’une grosse louche d’humour noir, très noir… celui-là même que Fabcaro utilise avec brio. Pour autant, les ficelles narratives sont un peu usées à force d’avoir été utilisées avec panache dans d’autres albums truculents dont lui seul à la recette (avec quelques incontournables comme « Carnet du Pérou » , « Zaï Zaï Zaï Zaï » , « La Bredoute » ou « Et si l’amour c’était aimer ? » ).

Une lecture qui sans surprise donnera des bouffées d’angoisse à ceusses de la Manif pour tous, des crises d’urticaire à la populace de droite et une bonne constipation à tous les coincés en général. Les autres rirons certainement sous cape avec grand plaisir.

Open Bar – 2e tournée

Editeur : Delcourt / Collection : Pataquès

Dessinateur & Scénariste : FABCARO

Dépôt légal : avril 2020 / 56 pages / 12,50 euros

ISBN : 978-2-413-02503-0

Moonshadow (DeMatteis & Muth)

« … un voyageur retourna dans la ville où il avait jadis vécu, une ville bâtie sur les Souvenirs, l’Innocence et la Joie, qu’il avait croisés irrégulièrement durant ses années d’errance. »

Je n’ai pas su résister à ce visuel de couverture. Cet enfant – qui nous tourne le dos et qui regarde ce visage lunaire inquiétant et sournois – m’a intriguée. En arrière-plan, un paysage infini, à en perdre la raison. J’ai eu envie de savoir ce qu’il cachait. D’être dans le secret, moi aussi, de son univers. Magnifique et intrigante illustration de Jon Muth que je pris comme une invitation à la lecture, une promesse de dépaysement et d’un grand voyage.

Alors de quoi ça parle ?

DeMatteis – Muth © Akiléos – 2020

Il était une fois… Moonshadow, un vieillard au couchant de sa vie. Moon est l’enfant qui, sur la couverture, regarde cette créature sphérique que l’on appelle un G’I-dose… cette boule est un être vivant capricieux. Ces êtres influencent à leur manière le destin de la galaxie. Cà et là dans l’univers, ils capturent des individus puis les placent dans des « zoos » où leurs victimes s’occupent comme elles le peuvent. La mère de Moon fut capturée et placée dans un des zoos des G’I-doses. Elle est le seul être vivant à avoir eu une relation affective avec un G’I-dose. Elle se maria avec lui. De leur union, naquit Moon.

Le père de Moon jouait au grand absent. Moon grandit dans un petit monde aux frontières limitées, sous la protection de sa mère qui le couvait d’amour. Jusqu’au jour où elle meurt. Peu après, le père de Moonshadow revient et catapulte Moon dans un vaisseau avec pour seuls compagnon Frodo (le chat de Moon) et Ira (un extra-terrestre poilu, lubrique et imprévisible).

C’est le début d’une grande errance. D’une grande aventure qui mènera Moon de planètes en rencontres, de joies en peines, de guerres en quiétudes.

Moonshadow raconte sa vie.

« Je suis assis là, Frodo (ce chat miraculeusement vieux) dans les bras, à me rappeler ces vers de Shelley ; à me rappeler aussi les spectres rugissants et les torrents furieux de MA vie ; à me rappeler par-dessus tout mes pérégrinations sur la « plage solitaire » de la jeunesse et l’ami adoré avec qui je la parcourais. »

Le premier numéro de Moonshadow est sorti en janvier 1985. L’éditeur en vante les éloges en arguant : « Véritable conte de fée pour adulte, Moonshadow écrit par J.M Dematteis et dessiné par Jon J. Muth est célèbre pour avoir été le premier roman graphique américain entièrement peint. Découvrez-le ici pour la première fois dans son édition définitive. »

Moonshadow – DeMatteis – Muth © Akiléos – 2020

Concrètement, Moonshadow est pour moi une aventure fantasque, un peu foutraque et très touchante. Une quête identitaire bancale qui a manqué plusieurs fois de me faire débarquer mais que j’ai tout de même continué à engloutir… par curiosité et du fait d’un attachement certain au personnage central de Moonshadow. Il est atypique. Naïf, empathique, bienveillant. Il est aussi dans le doute permanent. Aussi solide qu’une brindille, il s’appuie sur l’espoir que sa mère défunte guidera ses pas à partir de l’au-delà et que son compagnon de route (l’énergumène poilu et lubrique) saura le protéger. Orphelin, illuminé, criminel, sauveteur, … le héros aura vécu cent vies en une ! Il est souvent indécis et manque de confiance en lui alors forcément, ça le rend attachant. La curiosité m’a piquée de savoir ce qu’il allait devenir. Il me fallait savoir comment il parviendrait à se sortir des guêpiers dans lesquels il n’a pas son pareil pour aller se nicher…

… et puis, j’avoue que très vite, je suis tombée sous le charme des illustrations de Jon Muth. Son coup de pinceau est magnifique. Il sublime le récit, le sauve lorsque ce dernier fléchit, lui donne davantage d’élan quand il devient plus fougueux.

Moonshadow – DeMatteis – Muth © Akiléos – 2020

« Moonshadow » est une histoire patchwork. Celle d’une quête d’identité en premier lieu mais aussi une critique de la société. Ce jeune héros pose un regard sur le monde infini qui l’entoure : la guerre et ses conséquences, la famille, le pouvoir, les rapports entre les hommes et les femmes, la façon dont différentes communautés se côtoient, la religion, le sexe, l’amitié, la mort… On suit une vie, on vit une vie qui baigne dans la métaphore. Le personnage nourrit un imaginaire sans bornes et sa capacité à rêver, à extrapoler ou à déprimer ne connaît aucune limite. Nourrit d’un amour inconditionnel pour la littérature, il lit goulûment depuis le plus jeune âge et projette ses émotions et ses fantasmes dans les récits qui jalonnent son parcours. Ainsi, le narrateur fait son autobiographie à l’aide de miscellanées hétéroclites. Il nous raconte en quoi le fait de savoir quel est le sens de la vie fut une quête qu’il a mené durant toute son existence.

Moonshadow – DeMatteis – Muth © Akiléos – 2020

A l’aide de métaphores et de nombreuses références littéraires, on apprend donc quelles ont été ses joies enfantines, comment il a traversé les affres de l’adolescence et quelle est la porte qu’il a empruntée pour entrer dans la vie adulte. A partir de là, la vie comme on la connait avec ses joies et les douleurs incroyables qu’elle peut nous réserver. John Marc DEMATTEIS offre une vision de l’humanité, à la fois critique et tendre. Il montre comment la société -et les lois qu’elle établit – aliène les individus qui la composent ; elle est capable de veiller à leur bien-être autant qu’elle crée leur malheur. Par moment, le scénario devient une tribune qui dénonce les travers de l’humanité.

« Votre Oncle Sam, disait le message, vous envoie en vacances au Vietnam où les garçons deviennent des hommes, et les hommes, des cadavres. »

Que l’on hésite ou non à tourner la page, que l’on s’agace d’un énième rebondissement ou que l’on soit pris dans les mailles du scénario, tout de même… tout de même… la lecture est longue : prenante (par passages), plus revêche (à d’autres moments), j’ai mis plusieurs jours à parvenir au bout de l’album mais ne regrette en rien d’avoir tenu bon ! Le dénouement vaut vraiment le coup d’œil.

Moonshadow (récit complet)

Editeur : Akiléos

Dessinateur : Jon J. MUTH / Scénariste : John Marc DEMATTEIS

Traducteur : Mathieu AUVERDIN

Dépôt légal : février 2020 / 512 pages / 39 euros

ISBN : 978-2-3557-44600