Chroniks Expresss #29

Pour atteindre le bout de ce mois hyper-speed, je me suis octroyée une pause. J’ai levé le pied sur les lectures… et mis le point mort sur les chroniques. Reprise en douceur avec une présentation rapide des ouvrages qui m’ont accompagnée en décembre.

Bandes dessinées & Albums : Cœur glacé (G. Dal & J. De Moor ; Ed. Le Lombard, 2014), La Vie à deux (G. Dal & J. De Moor ; Ed. Le Lombard, 2016), -20% sur l’esprit de la forêt (Fabcaro ; Ed. 6 Pieds sous terre, 2016), Hélios (E. Chaize ; Ed. 2024, 2016), Tête de Mule (O. Torseter : La Joie de Lire, 2016).

Jeunesse : La Vie des mini-héros (O. Tallec ; Ed. Actes Sud junior, 2016).

Romans : Les Grands (S. Prudhomme ; Ed. Gallimard, 2016), Pas assez pour faire une femme (J. Benameur ; Ed. Actes Sud, 2015), Le Garçon (M. Malte ; Ed. Zulma, 2016).

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Bandes dessinées

 

Dal - De Moor © Le Lombard - 2014
Dal – De Moor © Le Lombard – 2014

Il a la trentaine et une vie de couple qui connaît des hauts et des bas mais dans l’ensemble, ils ont trouvé leur équilibre. Il a un travail prenant au service Relations Presse d’un grand groupe.

Pourtant, son inconscient ressent tout autre chose. Il se sent seul bien qu’entouré d’amis et est taciturne. Ses pensées morbides l’envahissent, la mort est devenue une pensée quasi permanente. Il ne trouve pas de sens à la vie et pour apaiser ses angoisses, il est suivi pas un psychiatre en thérapie.

Les deux facettes de sa personnalité prennent le relais. Un passage pour le côté lumineux, un passage pour son côté sombre. Il vit sur un fil tel un équilibriste, il tente de trouver du sens à sa vie et un sens à l’humanité. Finalement, cet homme a tout pour être heureux… en apparence. A l’intérieur de lui gronde un mal-être important et rien de ce qui se présente à lui n’est en mesure de l’aider à trouver les réponses à ses questions.

Le pitch m’a tentée. J’imaginais un scénario bien monté pourtant, cet album se lit de façon linéaire. Il reprend de nombreux constats maintes et maintes fois formulés. Une lecture qui passe et qui assomme. Un narrateur qui a finalement peu de choses à dire, à penser. On doute qu’il parvienne un jour à assumer ses opinions.

pictobofLa fin tombe comme un couperet… c’est finalement le seul passage qui interpelle réellement le lecteur.

 

Dal - De Moor © Le Lombard - 2016
Dal – De Moor © Le Lombard – 2016

« Qu’est-ce que l’amour ? Peut-on vivre en couple aujourd’hui ? Qui croit encore à la vie à deux ? Johan De Moor et Gilles Dal nous livrent leur vision brillante, déstabilisante et loufoque sur ce sujet universel. » (synopsis éditeur)

C’est cet article du Monde qui m’a permis de repérer ce titre (au passage, vu les similitudes entre la couverture de cet ouvrage et « Cœur glacé », je me suis dit qu’il y avait peut-être un lien entre les deux). On retrouve le même postulat de départ que dans l’album précédent : le narrateur trouve la vie absurde. Il retourne ses opinions dans tous les sens pour tenter d’entrapercevoir une vérité à laquelle il pourrait adhérer pour aller mieux.  Quoi que, s’il est un concept qui met tout le monde d’accord, c’est bien celui de l’Amour. A n’importe quel moment de sa vie, un homme peut être englué dans la pire des situations ou transcendé par une joie intense, l’Amour viendra dans un cas comme dans l’autre transcender celui qui ressent ce sentiment et lui permettre de donner du sens à ce qu’il vit.

Graphiquement, le travail de Johan De Moor est beaucoup plus abouti. On retrouve le même angle d’attaque : des pages où fourmillent des illustrations contenant un double degré de lecture. Dans cette narration à deux vitesses, on saisit vite le cynisme des propos de Gilles Dal. Il décortique le sentiment amoureux et le passe au scanner des représentations sociales. La culture, les valeurs qu’on nous inculque en grandissant…

La question, au fond, est la suivante : d’où vient cette culture dans laquelle nous baignons ? On l’attribue souvent au cynisme mercantile, à ce capitalisme qui serait prêt à tout pour vendre. L’idée est la suivante : le système créerait l’instabilité amoureuse et tous les rituels qui vont avec pour faire tourner la machine économique. Mais ce raisonnement est un brin paranoïaque, car pour un peu, il reviendrait à prétendre que le système a créé le froid pour vendre des radiateurs ou a créé la nuit pour vendre des matelas.

Décortiquer, examiner à la loupe les penchants de chacun pour au final en arriver à une conclusion assez logique sur le couple : l’échange est la condition sine-qua-none de la relation. Cet ouvrage m’a fait penser à une sorte de documentaire dans lequel convergeraient différents points de vue : économique, philosophique, psychanalytique… Les auteurs semblent faire un procès d’intention amusé à l’encontre du sentiment amoureux. Au final… malgré le ton décalé, c’est un peu plombant.

pictobofUn livre auquel je n’ai pas accroché. L’ambiance graphique – plutôt expérimentale – fini par écœurer. Un album qui poursuit logiquement la réflexion de « Cœur glacé ».

 

Fabcaro © 6 Pieds sous terre - 2016
Fabcaro © 6 Pieds sous terre – 2016

« Un cowboy recherché dans tout le Far-West pour avoir imité Jean-Pierre Bacri. Des playmobils. Un auteur de bande dessinée qui va manger chez une tante qu’il n’a pas vue depuis quinze ans. Un débat littéraire. Quelqu’un qui est gravement malade. Des indiens. Des poursuites à cheval sans cheval. Une histoire d’amour entre Huguette et l’étron. Des cartes de catch. La sagesse d’un grand chef. Un supermarché » (synopsis éditeur).

Réédition d’un ouvrage paru en 2011 et qui était épuisé chez l’éditeur. Fabcaro se joue, se moque, critique cynique et qui fait mouche de la société. On se perd entre présent et imaginaire. Qu’est-ce qui est réel ? Qu’est-ce qui est imaginaire ? Est-ce ce cowboy déjanté qui rêve d’une société absurde telle que nous la connaissons, perdue entre consumérisme et débats politiques stériles ? Est-ce cet auteur happé par son inspiration et qui s’identifie à ce cowboy décalé qui « se tape sur la fesse plus fort que nous » ? Qui parodie qui dans ces scénettes qui s’enchaînent au point de nous faire perdre la tête ?

-20% sur l’esprit de la forêt - Fabcaro © 6 Pieds sous terre - 2016
-20% sur l’esprit de la forêt – Fabcaro © 6 Pieds sous terre – 2016

Un album drôle mais décousu. Une succession de gags qui ont du potentiel mais qui s’arrêtent vite, trop vite… la plupart font irruption de façon saugrenue. Un album drôle mais que je n’ai pas été en mesure de lire d’une traite. Quarante-six petites pages qui font réfléchir mais que l’on prend, que l’on repose, que l’on reprend… difficile d’en voir le bout. Un ouvrage où imaginaire et réel se mélangent. Des allers-retours incessants entre un western loufoque et un univers réaliste ubuesque. Un truc où la fiction s’emmêle les pinceaux avec la vie de l’auteur. Qui raconte quoi ? Impossible d’en avoir la certitude mais comme à son habitude, Fabcaro se moque, critique et tire à vue sur les idées préconçues et les grandes aberrations de notre société.

PictomouiÇa pique et ça gratte à souhait, ça jette de l’huile sur le feu et pourtant, je sors déçue de cette lecture.

 

Chaize © Editions 2024 - 2016
Chaize © Editions 2024 – 2016

« Un soir lointain, le soleil fige sa course et se pose sur l’horizon. Plongé dans un crépuscule sans fin, le Royaume décline et désespère.

Un jour, un voyageur se présente à la Cour ; il persuade le Roi d’aller jusqu’au Soleil pour le prier de reprendre son cycle. Alors, le Roi se met en route, à la tête d’une longue procession. Page après page, ils se heurtent à des obstacles qui réduisent le nombre des pénitents, et seuls sept d’entre eux atteindront finalement le sommet où repose Helios… » (synopsis éditeur).

Je ne connaissais pas le travail de cet artiste jusqu’à ce que le festival BD de Colomiers ne lui consacre (cette année) une exposition.

Bijou. Voyage silencieux dans cet album où tout se devine, tout se comprend grâce à l’observation. Monde merveilleux, nouveau, magique, triste, captivant, inquiétant. La première lecture est semblable à une exploration. On scrute davantage les personnages avant de remarquer les détails des paysages qu’ils traversent. Faune et flore sont gigantesques comparés à eux. Puis, en fin d’album, l’auteur fait les présentations. Chacun de ses petits personnages a un nom voire une fonction. Alors fort de cette connaissance, on reprend la lecture… on repart une nouvelle fois.

Hélios - Chaize © Editions 2024 - 2016
Hélios – Chaize © Editions 2024 – 2016

En double page, les illustrations d’Etienne Chaize qu’on ne se lasse pas de regarder, de scruter. On y revient sans cesse. On cherche le personnage que l’on avait aperçu précédemment : où est-il ? que fait-il ? qu’est-il devenu ? L’album est court mais le dépaysement est grand.

PictoOKJe vous recommande cet ouvrage.

 

Torseter © La Joie de Lire - 2016
Torseter © La Joie de Lire – 2016

Tête de mule est le septième et dernier fils d’un roi. Ce roi refuse de vivre seul, il est incapable de se séparer de tous ses fils en même temps, « l’un d’entre eux devait toujours rester avec lui ». Mais un jour, les six frères de Tête de mule sont partis ensemble ; ils espéraient chacun trouver une épouse. Tête de mule quant à lui devait rester au château pour tenir compagnie à son père. Ce dernier demanda également à ses aînés de trouver une femme à leur plus jeune frère.

Les frères finirent par trouver un château où vivaient six princesses. Ils les demandèrent en mariage. Sur le chemin du retour, les six couples croisèrent un troll qui les changea en pierre. Apprenant cela, Tête de mule supplia son père de le laisser partir. A contrecœur, le roi accepta et Tête de mule partit secourir ses frères.

« Tête de mule » est un conte. Il en reprend les rouages, les codes, la poésie, la magie. Tête de mule est un héros… mais il a ceci de particulier qu’il est le parfait portrait de l’anti-héros : il n’a pas la force pour déplacer une montagne, sa monture est un vieux canasson qui fait la moue quand on lui parle d’aventure, il ne part pas combattre de dragon mais le hasard placera pourtant sur sa route une princesse à délivrer.

Øyvind Torseter, auteur norvégien, s’amuse et fait de drôles de farces à son personnage. Il le malmène et l’oblige à faire appel à la ruse pour déjouer les pièges.

Ouvrage original face auquel je suis pourtant restée spectatrice. Lu d’une traite sans pour autant ressentir la moindre inquiétude pour le personnage. Conte moderne qui m’a dérangée par son rythme et ses rebondissements. Graphisme qui m’a gênée : pourquoi les femmes sont-elles représentées avec tous les attributs de la féminité (sans aucune vulgarité) et les hommes sont-ils des personnages anthropomorphes ? Le trait enfantin nous trompe, nous dupe. Je crois qu’il me faudra prendre un peu de recul avant d’en comprendre les finesses…

J’avais repéré ce titre chez Noukette et puis… Noukette s’est transformée en mère Nawel et m’a offert cet OVNI. Lisez sa chronique !

Pour les curieux, la fiche de l’ouvrage sur le site de l’éditeur.

 

Jeunesse

 

Tallec © Actes Sud Junior - 2016
Tallec © Actes Sud Junior – 2016

Grandir. Apprendre. Qu’est-ce que la vie au final et qu’est-ce qui fait son sel ? Qu’est-ce qui fait que l’on est unique ? Pourquoi les autres sont fiers de nous alors que l’on a l’impression de faire des choses si banales ?

Olivier Tallec pose un regard tendre et amusé sur l’enfant et son environnement. L’enfant, ce petit-être innocent et souvent naïf qui perçoit la réalité à sa façon… Petit humain qui apprend chaque jour et nous montre avec franchise que le monde des adultes est trop souvent alambiqué. Petit bout d’homme que l’on tire généralement de son monde imaginaire pour lui demander de ranger, d’écouter, de partager…

PictoOKL’enfant est ce petit-héros. Ce qui nous apparaît être un petit progrès est généralement une grande étape pour lui. Un livre pour faire rire les petits et titiller les grands qui ont malheureusement oubliés leur part d’enfance. Un album jeunesse découvert grâce à Noukette.

La fiche de l’album sur le site d’Actes Sud Junior.

 

Romans

 

Prudhomme © Gallimard - 2016
Prudhomme © Gallimard – 2016

« Guinée-Bissau, 2012. Guitariste d’un groupe fameux de la fin des années 1970, Couto vit désormais d’expédients. Alors qu’un coup d’État se prépare, il apprend la mort de Dulce, la chanteuse du groupe, qui fut aussi son premier amour. Le soir tombe sur la capitale, les rues bruissent, Couto marche, va de bar en terrasse, d’un ami à l’autre. Dans ses pensées trente ans défilent, souvenirs d’une femme aimée, de la guérilla contre les Portugais, mais aussi des années fastes d’un groupe qui joua aux quatre coins du monde une musique neuve, portée par l’élan et la fierté d’un pays. Au cœur de la ville où hommes et femmes continuent de s’affairer, indifférents aux premiers coups de feu qui éclatent, Couto et d’autres anciens du groupe ont rendez-vous : c’est soir de concert au Chiringuitó. » (synopsis éditeur).

Couto est un personnage inventé. C’est avec lui que le lecteur va découvrir le parcours d’un groupe de musiciens qui a bel et bien existé (Le Mama Djombo) et les événements qu’a traversés la Guinée-Bissau depuis les années 1970 (dictature, coup d’état, nouvelle dictature, soulèvement de la jeunesse bissau-guinéenne…). Toute une histoire, tout un récit. Enrichissant.

Mais la découverte tient avant tout de ce premier contact avec une plume, celle de Sylvain Prudhomme. Atypique. Une écriture qui claque, qui vibre, qui ne lâche rien puis, dans une même phrase, une écriture qui s’adoucit, caresse, réconforte. Une écriture tonique que l’on entendrait presque respirer. Une écriture qui colle à la semelle de son personnage, Couto, un homme d’âge mûr qui a déjà bien roulé sa bosse. Avec lui, on observe le cœur des événements : le passé d’une nation qui a conduit nombre d’hommes à fuir le pays, le bouillonnement qu’elle vit dans les années 2010. Il est aussi question de musique, de passion, d’un groupe qui rencontre son public, d’un groupe qui se laisse porter par le succès, éternelle surprise d’entendre une salle pleine à craquer scander le nom de chaque musicien. Et puis la gloire s’en est allée comme elle est venue ; elle n’a laissé aucune amertume. Ce qui a été vécu l’a été pleinement, sans regrets… ils ont engrangés les souvenirs pour des décennies. « Les Grands », c’est ainsi que la nouvelle vague de musiciens locaux appellent respectueusement cette génération d’artistes qui a prouvé que tout était possible, que la musique de Guinée-Bissau n’a pas de frontières.

PictoOKTrès belle découverte que je dois à Framboise !! ❤

 

Benameur © Actes Sud - 2015
Benameur © Actes Sud – 2015

« Quand Judith rencontre Alain, elle découvre à la fois l’amour et la conscience politique. Cette jeune fille qui a grandi en oubliant qu’elle avait un corps est parvenue de haute lutte à quitter une famille soumise à la tyrannie du père pour étudier à la ville. Alain est un meneur, il a du charisme et parle bien, il a fait Mai 68. Si elle l’aime immédiatement, c’est pour cela : les idées auxquelles il croit, qu’il défend et diffuse, qui donnent un sens au monde.
Bref et intense, ce récit est celui d’une métamorphose : portée par l’amour qu’elle donne et reçoit, Judith se découvre un corps, une voix, des opinions, des rêves. L’entrée dans le monde de la littérature, de la pensée, de l’action politique lui ouvre un chemin de liberté. Jusqu’où ? » (synopsis éditeur).

Jeanne Benameur peint une nouvelle fois le portrait d’un personnage égaré, en proie au doute. Au centre du récit, une jeune femme raconte la période qui marqua un tournant dans sa vie, celle où des décisions importantes doivent être prises. La romancière nous la présente comme un personnage solitaire qui progressivement, va s’ouvrir aux autres et apprendre à leur faire confiance. Elle se découvre, elle lâche doucement la main de l’enfant et devient une femme capable d’accepter ses forces comme ses points faibles.

PictoOKLa plume de Jeanne Benameur nous emporte dans un tourbillon de vie. Le combat entreprit par son héroïne, les doutes qui l’assaillent et la force qu’elle tire de sa propre expérience donnent du rythme à ce récit. L’ouvrage se lit vite (96 pages) pourtant, on a le temps d’investir cette héroïne des temps modernes. En toile de fond, le mouvement étudiant post-68 sert de décor à ce récit.

La chronique de Noukette.

 

Malte © Editions Zulma - 2016
Malte © Editions Zulma – 2016

Il vient de nulle part, d’une cabane dans la forêt où il a vécu durant son enfance avec sa mère. Enfant presque sauvage, enfant qui a grandi dans le silence, enfant à qui sa mère n’a rien appris si ce n’est à survivre dans la nature. Lorsqu’elle meurt, le garçon quitte le nid et part découvrir le monde.

Son chemin est fait de haltes. La première, il la passera dans un hameau de quelques âmes. Garçon de ferme, c’est l’étranger que l’on a fini par accepter. Il sortait à peine de l’enfance. Lorsqu’il quittera ce lieu, il aura appris à travailler la terre, il se sera familiariser avec le langage, avec la pensée, avec la religion et les traditions. Pourtant, toute sa vie il restera quasi mutique. Lorsqu’il quitte le hameau, il est adolescent. Puis il rencontrera Brabeck « l’ogre des Carpates ». Cet homme le prendra à son tour sous son aile et se chargera d’une autre partie de son éducation. Puis, nouvelle séparation, nouvelle perte… nouveau deuil et le Garçon reprend sa route, au hasard des croisements de sentiers, au hasard des caprices de la vie. Au détour d’un virage, c’est la vie d’Emma qu’il heurte. Celle-ci le recueillera inconscient, le soignera puis en fera son frère, son confident… son amant. La Première Guerre Mondiale obligera ces deux âmes sœurs à se séparer, du moins physiquement. Autre ambiance, autres rapports, autres enjeux. Le Garçon est jeté malgré lui dans l’horreur, retour à la vie sauvage. Son allié est son instinct.

Un récit bouleversant, prenant, fascinant. Le Garçon, être fictif et mutique qui se nourrit d’air, d’amour, de musique. Enfant parmi les adultes, il semble être à la merci du moindre souffle de vent qui passe, tributaire des autres pour survivre, il passe sa vie à s’adapter. Il s’adapte à la vie sauvage, à la vie des tranchées, à la vie de bohème, à la vie des salons parisiens… Caméléon parmi les hommes, il scrute et observe. Son silence est une énigme, à la fois carapace et prison, c’est à la fois son identité, sa force et ce qui le conduit à sa propre perte.

Le Garçon, c’est un concentré d’émotions à l’état brut. Le Garçon c’est celui qui, sans le demander, invite ceux qui le côtoient à se montrer tels qu’ils sont, sans artifices, sans mensonges. Le Garçon, c’est cet être nu qui demande à ce qu’on l’aide à grandir, c’est celui qui reçoit, qui progresse mais qui a besoin du regard de l’autre pour utiliser à bon escient son expérience. Le Garçon, c’est l’enfant permanent, l’innocence, la beauté, la force.

PictoOKPictoOKCe roman de Marcus Malte, c’est une expérience à faire. C’est un récit intemporel. C’est l’histoire de l’homme, de la Guerre, de l’Amour, de la Littérature, de l’Amitié… C’est un livre que l’on a envie d’engouffrer pour en connaître le dénouement… c’est un livre que l’on ne veut pas terminer parce qu’on s’y sent bien. C’est un livre que l’on referme à des heures tardives… C’est un roman incroyable. C’est un coup de cœur.

Buck – La nuit des trolls (Demont)

Demont © Soleil Productions – 2016
Demont © Soleil Productions – 2016

« Voici venue la longue nuit… La nuit des trolls ! »

Dans cette contrée du nord de la Norvège, la nuit polaire arrive. La pénombre va recouvrir la région. C’est dans cette nuit permanente que les trolls vont pouvoir sortir, aucune lumière pourra les blesser, le soleil n’est plus un danger. Les humains terrorisés se replient dans leurs maisons.

Les mères des enfants qui n’ont pas encore été baptisés craignent pour leurs progénitures. D’ailleurs, une mère est en pleurs. Son nourrisson a été remplacé par un bébé troll alors même que l’hiver s’installe en Norvège. Buck, un chien errant qui passe par-là, va être chargé de ramener le rejeton troll aux siens et de revenir avec le bébé humain. Pour Buck, les heures sont comptées…

Le temps presse. Si la petite humaine finit son sevrage aux mamelles d’une trolle, elle deviendra des leurs

Il y avait eu l’excellent « Feu de paille » en 2015 qui m’avait vraiment impressionnée… de fait, je ne me voyais pas faire l’impasse sur cet album (hommage à Theodor Kittelsen ; on peut voir certaines œuvres du peintre norvégien sur ce site : http://kittelsen.se/ tout comme sur la page Wikipedia qui lui est dédiée).

Le travail d’illustration d’Adrien Demont est remarquable. Des personnages expressifs, quelques effets de style viennent renforcer les sentiments et les émotions qui animent les personnages. Les couleurs sépias donnent un côté intemporel et surréaliste à cette fable. Les trolls sont gigantesques, puissants et hideux à souhait. Le trait charbonneux, les jeux d’ombre, la présence omniprésente de la pénombre créent le décor. On sent le froid humide, celui qui entre entre dans chaque pore de la peau, on sent que les choses ne tiennent qu’à un fil et qu’il en faut peu pour avoir la trouille.

Le scénario nous fait découvrir le folklore norvégien. Les trolls y ont une place importante ; ils sont présents dans de nombreux contes populaires, ils sont la cause de nombreuses peurs et de vieilles superstitions.

C’est aussi l’occasion de retrouver Buck, un chien qui se balade en permanence avec sa niche sur le dos depuis qu’il a été frappé par la foudre. Si Buck ne faisait que quelques apparitions dans « Feu de paille », ramenant sa bonne humeur dans un monde étrange, on le retrouve cette fois comme acteur principal de cette quête en pays troll. Adrien Demont le place au centre de cette quête étrange et s’amuse avec cette créature expressive mais mal foutue. Buck est naturellement sympathique, il a tendance à accorder sa confiance au tout venant et remue la queue à tout bout de champ. Ajouté à cela son air bonhomme, sa gueule joviale et sa drôle de niche vissée sur son dos… tout cela le rend atypique et avenant. Impossible de le voir comme une menace. Il contraste totalement avec le décor sombre et angoissant dans lequel il évolue. Mais…

Buck, La nuit des trolls – Demont © Soleil Productions – 2016
Buck, La nuit des trolls – Demont © Soleil Productions – 2016

Ce compagnon est mystérieux. On ne sait rien de lui. Il arrive dans un endroit sans qu’on sache le pourquoi du comment. Animaux comme humains le laissent aller à sa guise, rares sont ceux qui l’évitent. Pourtant, il est difficile de savoir s’il est réel ou imaginaire. En compagnie des hommes, il se contente de remuer la queue. En compagnie d’autres animaux, il a le même air joyeux : gueule hilare, yeux rieurs mais il se contente d’être présent sans jamais leur répondre. Il semble ne pas penser pourtant il passe à l’action. C’est à se demander ce qu’il attend des autres… c’est à se demander s’il n’incarne pas tout simplement le lecteur : satisfait d’être embarqué dans une histoire prenante mais finalement pas très inquiété par ce qui va se passer (au final, que les trolls attaquent les villageois ou non, qu’a-t-on à craindre lorsqu’on est simplement en train de tenir un bon bouquin ?). Buck est nos yeux et nos oreilles. On est posé sur l’épaule d’un narrateur muet qui serait incapable de jugement. Pourtant, il y a matière à tricoter :

Beaucoup de gens ici ne croient plus en ces êtres que les ermites et les paysans affirment voir dans les montagnes. De leurs bouches, j’entends tant de récits sur les facéties de ces sinistres créatures… Lorsqu’un homme jouit de leurs faveurs et leur accorde sa confiance, elles finissent par se jeter sur lui et le détruisent. L’Église sait cela et c’est pour cette raison qu’elle interdit tout contact avec eux. Seigneur ! Est-ce que tu la vois ? Laide et difforme… et cette odeur de soufre propre à la progéniture obscène du diable. Troll qui est au fond, regarde le signe de croix ! Ne t’approche pas, car je suis une créature de dieu !

J’ai eu du mal à comprendre quelle était l’intention réelle de l’auteur. Il parvient à installer une ambiance oppressante, angoissante mais la présence de Buck la désarme. Et puis il y a la présence de plusieurs personnages secondaires (hommes et animaux) mais pour certains, on se pose la question de leur utilité tant leur apparition est brève. Certes, ils ont tous un point commun : ils sont terrorisés à l’idée qu’un troll fasse irruption. Tous se terrent, tous ont peur, tous sont impuissants face à la puissance dévastatrice d’un troll. Le lecteur devrait être sur le qui-vive mais Buck va à contre-courant. Insouciant ? Courageux ? Il fonce sans hésiter vers le danger mais sa gueule hilare fait brise net toute inquiétude.

Monde fantastique, univers terrifiant ? On est face à un conte nourrit de vieilles croyances. Pendant des siècles, des populations ont tremblé à l’évocation de ces être chimériques et Buck semble être là pour faire un pied-de-nez à ces peurs viscérales et séculaires infondées. On voit la tentative de l’Eglise de tirer profit de ces superstitions et faire en sorte de convertir quelques ouailles égarées en faisant croire que le baptême pouvait protéger les enfants humains de la menace troll.

PictomouiPictoOK« Buck – La nuit des trolls » est à la fois un album jeunesse et un conte pour adulte. Difficile de trouver le rythme narratif adéquat quand on est à un tel croisement. J’ai flotté par moments… Je n’ai pas tellement été entraînée par la lecture mais plutôt intriguée à l’idée de savoir ce qui allait se passer. Buck est si insouciant que sa simple présence simplifie ce qui est complexe et relativise les situations insolubles. De fait, on accueille cet album comme une fable fantaisiste. On s’attend à avoir peur sans jamais être inquiété. C’est comme l’histoire du croquemitaine qui n’impressionne que les enfants.

Les chroniques de Julia (sur Chickon.fr), Cécile Desbrun (CulturellementVotre.fr) et Gabriel Blaise (bd.blogs.sudouest.fr).

Buck

– La nuit des trolls –
Editeur : Soleil
Collection : Métamorphose
Dessinateur / Scénariste : Adrien DEMONT
Dépôt légal : avril 2016
78 pages, 17 euros, ISBN : 978-2-302-05060-0

Bulles bulles bulles…

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Buck – La nuit des trolls – Demont © Soleil Productions – 2016

Le Cheval qui ne voulait plus être une œuvre d’art (Supiot)

Supiot © Guy Delcourt Productions & Le Louvre Editions – 2016
Supiot © Guy Delcourt Productions & Le Louvre Editions – 2016

Un mardi matin, au Louvre.

Dans la salle 61 du Musée, le Cheval blanc de Géricault se rebelle. Il en a assez d’être encadré et décide d’aller se dégourdir les jambes. Dans cette « Tête de Cheval blanc », il y a une quête de liberté étourdissante. Un bond suffit à l’équidé pour sortir la tête du tableau qui l’enferme et galoper au beau milieu des collections du Louvre, espérant rallier d’autres compagnons à sa cause. De rencontre en rencontre, le cheval blanc perçoit mieux le monde et surtout, sa propre identité.

Vous connaissiez certainement la collection Musée du Louvre, œuvre commune aux éditions du Louvre et aux éditions Futuropolis (« L’Ile Louvre », « La Traversée du Louvre », « Période glaciaire »…). La voici maintenant à destination des enfants !

Je connais peu le travail d’Olivier Supiot si ce n’est un album que j’avais découvert par hasard lorsque mon grand avait 3 ans ½ ; en 2009, j’avais écrit une chronique toute bancale sur l’un de ses albums : « Tatoo ». Malgré le plaisir que nous avions eu avec ce livre jeunesse, j’ai peu fouillé sa bibliographie passée et récente. On peut toutefois difficilement passez à côté du très remarqué « Pieter et le Lokken ».

L’auteur laisse échapper son imagination. La « Tête de cheval blanc » de Théodore Géricault prend vie et s’indigne de sa simple condition d’œuvre d’art qu’elle perçoit comme avilissante. La créature, emportée par son élan, cherche même à convaincre ses pairs que la vie est dehors… dans un ailleurs qu’il ne connaît pas et compte bien découvrir.

Je n’en pouvais plus d’être enfermé !! Je suis un cheval après tout !!

Tête de cheval blanc de T. Géricault
Tête de cheval blanc de T. Géricault

Olivier Supiot l’imagine en train de galoper dans les galeries du musée où il fera d’étonnantes rencontres. La visite commence par la salle 61 où sont exposées les œuvres de Géricault. Puis, l’escapade commence. En chemin, il passe par la collection égyptienne où il fera la connaissance de la féline Bastet. Chaque rencontre est pour lui un étonnement, chaque conversation l’invite à la remise en question. Il s’obstine, « tête de mule », à reprendre sa course aveugle, cherchant la sortie. Il file comme le vent, au hasard et interpelle essentiellement des représentations picturales d’équidés… mettant ainsi en lumière le lien particulier qui existe entre le Musée du Louvre et le cheval. Un dossier pédagogique [présent en fin d’album] invite d’ailleurs le jeune lecteur à prendre conscience de ce point et lui rappelle qu’avant d’être un musée, le Louvre était un palais royal ; l’un de ses bâtiments abritait les écuries qui logeaient les chevaux du roi et de sa cour.

La profusion d’œuvres représentant des chevaux met aussi en exergue ce lien privilégié entre l’homme et le cheval et n’est pas sans rappeler un album de la collection-adulte du Louvre : « L’Art du chevalement » (Loo Hui Phang & Philippe Dupuy, éditions Futuropolis & Le Louvre).

Bel album dont je salue la démarche. D’ailleurs, il est intéressant de voir comment il pique la curiosité du jeune lecteur et l’invite à laisser libre cours à son imagination. Et que nous dirait la Joconde si elle aussi sortait de son tableau ? Où se rend l’éléphant de Jean-Baptiste-Amédée Couder ? Le cavalier en armure d’Auguste Raffet est-il mort de sa belle mort ou sur un champ de bataille ?… de quoi stimuler l’imagination des plus jeune et les inviter à réfléchir à ce qu’est une œuvre, ce qu’elle représente, ce qu’elle symbolise et éveille chez la personne qui la contemple. Ce qu’est le processus de création également ; ce peut-être une recherche de soi, un entraînement visant à perfectionner son art ou bien encore un témoignage : « quelqu’un t’a créé pour laisser une empreinte pour toujours ».

PictoOKUne visite ludique et interactive du Musée du Louvre. Le cahier pédagogique inséré en fin d’ouvrage permet également à l’enfant de se sensibiliser au parcours de Théodore Géricault, à son œuvre et à son rapport si particulier avec le monde équestre. Un support didactique et ludique intéressant.

la-bd-de-la-semaine-150x150Un album que je partage dans le cadre de la BD de la semaine. Les liens sont aujourd’hui chez Moka.

Le Cheval qui ne voulait plus être une œuvre d’art

One Shot
Editeur : Delcourt et Le Louvre Editions
Collection : Delcourt – Le Louvre
Dessinateur / Scénariste : Olivier SUPIOT
Dépôt légal : novembre 2016
46 pages, 14,50 euros, ISBN : 978-2-7560-7932-5

Bulles bulles bulles…

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Le Cheval qui ne voulait plus être une œuvre d’art – Supiot © Guy Delcourt Productions & Le Louvre Editions – 2016

L’Epouvantable Peur d’Epiphanie Frayeur (Gauthier & Lefèvre)

Gauthier – Lefèvre © Soleil Productions – 2016
Gauthier – Lefèvre © Soleil Productions – 2016

Épiphanie a 8 ans ½ et elle a peur de son ombre. Par je ne sais quel miracle, cette fillette se retrouve toute seule dans une forêt surprenante, peuplée d’êtres aussi mystérieux que bienveillants. Epiphanie se lance dans une quête : celle de parvenir à trouver le moyen de se débarrasser de sa peur qui la hante depuis toujours.

– Aaahhh !!! Vous m’avez fait peur ! Qu’est-ce que c’est que ça ?
– Ma peur justement.
– On dirait votre ombre.
– Oui, j’ai peur de mon ombre.

« Garance », « Cœur de pierre », « Aliénor Mandragore »… les scénarios de Séverine Gauthier m’ont déjà emportés plusieurs fois. Mes enfants aussi ont succombé à ses histoires. Ces dernières les captivent, les font rire, les émeuvent. Des livres qui ne laissent pas indifférents, qui apportent cette satisfaction rare d’avoir vécu un moment de lecture qui laissera une trace. Des livres vers lesquels on revient, que l’on relit et à chaque nouvelle découverte, on savoure… encore et encore.

Séverine Gauthier propose une réflexion sur un sujet qui touche de nombreuses personnages, adultes et enfants confondus : la peur viscérale que l’on nourrît vis-à-vis de quelque chose et dont, souvent, on en ignore la cause réelle. Ce genre de peur qui nous grignote, insidieusement, et finit par envahir totalement l’esprit. La peur qui grandit et devient phobie. La phobie qui fige, qui empêche de vivre les choses, qui frustre, qui paralyse…

La scénariste installe facilement la fillette au cœur de cette fable contemporaine. Les illustrations de Clément Lefèvre campent pourtant l’histoire au beau milieu d’une forêt généreuse, où les hautes cimes se substituent à l’architecture austère des villes. L’ambiance graphique donne vie à ce décor apaisant… en apparence, car Epiphanie est terrorisée. Tout est contraste mais on se sent bien dans ce dédale de sentiers forestiers. On mesure à chaque page toute l’ambiguïté de la phobie d’Epiphanie. Les auteurs jouent avec l’électricité créée par cette rencontre entre la tension intérieure de l’enfant et les vertus apaisantes de la nature. En parallèle, l’héroïne joue elle aussi de ses ambivalences ; elle cherche à la fois à se débarrasser de ce qui la gêne mais elle y est si habituée… qu’elle s’est finalement attachée à cette ombre encombrante. Sa peur fait partie d’elle, de sa personnalité. On perçoit une autre peur sournoise qui la fait hésiter, un doute immense : qui sera-t-elle lorsqu’elle sera « guérie » ?

Par ailleurs, chaque étape de cette épopée nous permet de rencontrer de nouveaux personnages ; certains ont dépassé leurs peurs, d’autres les ont laissé prendre de l’ampleur. L’héroïne, en toute innocence, va leur permettre de témoigner voire de se confier quant à ces peurs inavouées… honteuses. Difficile de ne pas rire en découvrant des phobies totalement loufoques. Difficile de ne pas s’attendrir en observant cette entraide tacite qui se met en place. Les plus forts viennent en aide à ceux qui sont en difficulté et leur montrent les différents choix qui sont à leur portée. Séverine Gauthier ne formule aucun jugement, elle construit son récit à l’aide de métaphores qui laissent au lecteur toute la liberté de s’approprier les choses à sa guise. Avec la présente du docteur Psyché (psychiatre), Séverine Gauthier montre que la parole est libératrice. Au final, l’auteur est parvenu à créer un récit initiatique drôle, magique et surprenant.

Initialement, je n’avais pas envisagé de proposer cet album à mon fils. A 10 ans, je le trouve encore un peu jeune pour ce genre de sujet. Pourtant, j’ai cédé face à ses demandes insistantes. Et si je n’ai pas accompagné sa première lecture, nous en avons parlé dès qu’il a fermé l’album… puis nous l’avons relu ensemble. Cet album peut-être un bon support pour parler des peurs (enfantines) à son enfant ou – car c’est valable dans l’autre sens – pour permettre à son enfant de parler de la peur quelle que soit sa raison. Que ce dernier le lise seul ou en compagnie du parent, il fait rapidement des liens avec son environnement direct ; il fait le parallèle avec des peurs concrètes (la peur d’aller à l’école, la peur du noir…) ou plus cocasses (en cela, la lecture du petit lexique – donnant la définition de phobies loufoques croisées dans l’album – inséré en fin d’album invite à imaginer des peurs imaginaires et, au final, à dédramatiser les choses… au point de rire de ses propres peurs ! Un must !).

PictoOKSuperbe conte moderne, « L’Epouvantable peur d’Epiphanie Frayeur » raconte le combat d’une fillette pour surmonter ses angoisses. Dans son périple, elle sera amenée à rencontrer des personnages éclectiques (du psychiatre au « preux chevalier sans peur »). Des influences de toutes parts enrichissent l’histoire ; créatures légendaires, voyante et gentils monstres peuplent cet univers surprenant et Ôh combien fascinant.

Pour plusieurs raisons (le thème de la peur, le dessin), cet album m’a fait penser au superbe « Cœur de l’ombre » (de Laura Iorio, Marco D’Amico et Roberto Ricci paru chez Dargaud en début d’année). Les deux albums se répondent à merveille.

Tentée par Moka et je vous invite bien évidemment à lire sa chronique.

Extrait :

« Pourquoi tu fais ça ? Tu prends toujours tellement de place. Je n’arrive plus à respirer. Tu ne me laisses jamais respirer. Tu dois t’en aller. Tu dois me laisser. Tu me fais mal » (L’Epouvantable peur d’Epiphanie Frayeur).

L’Epouvantable peur d’Epiphanie Frayeur

One shot

Editeur : Soleil

Collection : Métamorphose

Dessinateur : Clément LEFEVRE

Scénariste : Séverine GAUTHIER

Dépôt légal : octobre 2016

90 pages, 18,95 euros, ISBN : 978-2-3020-5385-4

Bulles bulles bulles…

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L’Epouvantable peur d’Epiphanie Frayeur – Gauthier – Lefèvre © Soleil Productions – 2016

Satanie (Vehlmann & Kerascoët)

Vehlmann – Kerascoët © Soleil Productions – 2016
Vehlmann – Kerascoët © Soleil Productions – 2016

« Charlotte – alias Charlie – une jolie rousse, organise une expédition afin de retrouver son frère. Ce jeune scientifique, qui a disparu sous terre depuis plusieurs mois, affirmait– au plus grand étonnement de tous – pouvoir prouver l’existence de l’Enfer en s’appuyant sur la théorie de l’évolution de Darwin !

Le petit groupe conduit par Charlie s’enfonce donc sous terre et découvre au fur et à mesure de sa progression que les entrailles de notre planète pourraient bien abriter une autre forme de vie pour le moins inattendue… » (synopsis éditeur).

En 2011, Dargaud publiait le premier tome d’une série annoncée comme étant un diptyque. Il s’agissait alors de « Voyage en Satanie » avec aux commandes le fameux Fabien Vehlmann (« Les Derniers jours d’un immortel », « Les Cinq conteurs de Bagdad », « Seuls », « Paco les mains rouges » …) et aux crayons : Kerascoët, le duo de dessinateurs formé par Marie Pommepuy et Sébastien Cosset (« Miss Pas Touche », « Donjon Crépuscule » ou encore « Jolies Ténèbres » déjà réalisé avec Vehlmann).

Et depuis 2011, la série était en attente. Pas de suite et donc pas de dénouement… jusqu’à ce mois d’octobre 2016 qui arrive. Les Editions Soleil avaient annoncé la sortie de « Satanie », superbe ouvrage rouge qui contient le diptyque dans son intégralité.

Satanie – Vehlmann – Kerascoët © Soleil Productions – 2016
Satanie – Vehlmann – Kerascoët © Soleil Productions – 2016

« Satanie » est un récit d’aventure hors du commun, un réel voyage initiatique. Une quête identitaire où convergent les références mythologiques, oniriques, scientifiques. Et si le fait que Fabien Vehlmann puise ouvertement dans l’imaginaire collectif pour construire son scénario, se basant ainsi sur les représentations que l’on peut avoir de l’Enfer comme un lieu hostile, terrifiant où évoluent des créatures amorales, fourbes, vicieuses… il rend également hommage au célèbre roman de Jules Verne (et notamment à Voyage au centre de la Terre) et il s’en faut pour faire également des parallèles avec « La Quatrième Dimension » de Rod Serling. De plus, il fait appel à des connaissances scientifiques, tentant d’expliquer par le jeu narratif la disparition de l’Homme de Neandertal. Son scénario invente ainsi une nouvelle hypothèse et imagine l’existence d’un lieu insolite.

Le duo Kerascoët a contribué au fait que ce récit donne l’impression d’un renouvellement permanent. Jouant avec les couleurs et les paysages aux formes sans cesse réinventées. Il n’y a aucune ligne d’horizon, comme si les personnages évoluaient dans un lieu clos qui pourtant semble n’avoir aucune limite. De nouvelles galeries apparaissent, elles sont aussitôt empruntées par les personnages qui vont de surprises en déconvenues et découvrent les impasses et les ressources de ce monde. On a l’impression de progresser dans un univers vivant, comme un corps qui serait soumis à des mutations permanentes. Ce lieu fascinant enferme pourtant les personnages dans un huis-clos où les notions d’espace et de temps n’existent plus, où la folie des uns et des autres semble prête à surgir à la moindre occasion.

PictoOKIl y a dans cet album tout un charivari de couleurs. Tantôt vives, tantôt toniques ou tantôt très sombres, elles accompagnent chaque instant de cette épopée dont on ne sait prédire l’issue finale. Un album ludique et prenant. Un régal pour les yeux et pour l’esprit.

Extrait :

« Journal de l’abbé Montsouris. Date inconnue. J’ai décidé de relater notre périple pour laisser un témoignage à qui trouverait ces lignes. Nul ne saurait dire combien de temps Charlie et moi-même pourrons suivre les Sataniens au cœur de cette « forêt retournée », faite de racines géantes. Les notions de jour et de nuit n’ont plus ici aucun sens. Seuls nos brefs moments de sommeil nous permettent-ils de ponctuer notre progression. Quant aux Sataniens, c’est à croire qu’ils ne dorment jamais. Toujours aux aguets, en mouvement, à la manière de requins. Leur respiration elle-même paraît différer de la nôtre, car jamais leur poitrine ne se lève ou s’abaisse. Comme si tout dans ce monde semblait continu, permanent… Ou, pour être plus précis, permanent dans le changement. Car si aucun cycle ne vient rythmer cet univers souterrain, rien ici ne reste pourtant longtemps identique. On croit trouver un havre, et nous voilà déjà contraints de fuir devant des brumes bouillantes. Une racine semble comestible et bien vite, une autre, d’apparence presque identique, s’avère nocive. » (Satanie)

Satanie

Récit complet

Editeur : Soleil

Collection : Métamorphose

Dessinateur : KERASCOËT

Scénariste : Fabien VEHLMANN

Dépôt légal : octobre 2016

128 pages, 22,95 euros, ISBN : 978-2-3020-5386-1

Bulles bulles bulles…

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Satanie – Vehlmann – Kerascoët © Soleil Productions – 2016

 

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Les découvertes des autres lecteurs des « BD de la semaine » :

Mylène                                         Enna                                           Saxaoul

Jérôme                                      Noukette                                       Stephie

Leiloona                                        Sophie                                              Sabine

Marion                                     Bouma                                         Caro

L’Ombre de Shanghai, tome 5 (Crépin & Marty & Lu)

Crépin – Marty – Lu © Editions Feï – 2016
Crépin – Marty – Lu © Editions Feï – 2016

« Monsieur Li se dévoile enfin, et c’est pour mettre à exécution un monstrueux plan sauver sa peau.

Lila résistera-t-elle longtemps à la cruelle nécessité de faire appel à l’ombre qu’elle maudit de toute son âme ?

Gaspard, Clara et Dino pourraient être les premières victimes de ce dilemme… » (quatrième de couverture).

Mon fils et moi étions sortis déçus du quatrième tome qui traînait en route, faisait des détours qui perdaient le lecteur dans des détails superflus. Ce nouveau tome reprend mieux le scénario en main. Il se concentre sur le duo de personnages principaux et l’ambiguïté des sentiments qui les animent. Le suspense est préservé quant à l’identité d’un homme qui évolue en périphérie de l’histoire depuis le premier tome et les intentions de chacun se dessinent davantage. Au dessin, le travail de Li Lu est toujours aussi soigné et parvient tout à fait à rendre compte de la rapidité d’une bagarre ou d’un geste brusque. Côté scénario, je ne suis toujours pas totalement convaincue. Depuis la sortie du premier tome, cette série est annoncée en six tomes. Au fil des albums, différents éléments ont été portés à la connaissance du lecteur ; ils laissaient à penser que l’intrigue initiale était bien plus complexe que ne le laissait supposer le tome 1. Peu à peu, des personnages secondaires se sont imposés et à ce stade de la série, deux d’entre eux semblent être en mesure de faire basculer l’issue finale, tandis que l’héroïne ne parvient toujours pas à prendre le dessus vis-à-vis du pouvoir qui est en elle.

L’histoire pourrait être intéressante d’autant que les auteurs prennent le temps, à chaque début de tome, de travailler un texte qui présente de façon didactique quelques repères historiques propres à la ville de Shanghai à cette époque (années 1930). Mais si les trois premiers tomes étaient bien construits et incitaient plutôt à poursuivre la lecture… depuis le tome 4, on dirait que la série s’essouffle. On se perd davantage dans une romance que dans une intrigue mettant en scène des personnages immortels dotés d’une force surhumaine.

PictomouiCertes, ce cinquième tome est moins confus que le précédent ; les transitions entre les scènes sont mieux travaillées et on n’a plus l’impression que certains passages sont saugrenus et sans rapport avec l’intrigue principale. Cependant, le scénario manque de profondeur, de rondeur. On s’attache assez peu aux personnages, on tourne un peu machinalement les pages… c’est plat et cela est bien étonnant de la part de Patrick Marty qui nous avait habitué à autre chose (« Le Juge Bao » notamment).

L’Ombre de Shanghai

Tome 5 : L’Evasion

Série en cours

Editeur : Feï

Dessinateur : Li LU

Scénaristes : Williams CREPIN & Patrick MARTY

Dépôt légal : octobre 2016

85 pages, 12,90 euros, ISBN : 978-2-35966-244-3

Bulles bulles bulles…

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L’Ombre de Shanghai, tome 5 – Crépin – Marty – Lu © Editions Feï – 2016

Miss Peregrine et les enfants particuliers, tome 1 (Riggs & Jean)

Riggs – Jean © Bayard Jeunesse – 2016
Riggs – Jean © Bayard Jeunesse – 2016

Quand j’étais petit, GrandPa Portman était le type le plus fascinant que je connaissais. Chaque fois que je le voyais, je le suppliais de me raconter ses histoires. Il avait grandi dans un orphelinat, fait la guerre, traversé des océans en bateau à vapeur et des déserts à cheval ; il s’était produit dans des cirques, était incollable sur les armes à feu, les techniques d’autodéfense et de survie en territoire hostile. Les histoires les plus longues parlaient de son enfance. Il était né en Pologne, mais à l’âge de 12 ans, il avait été envoyé dans un pensionnat du Pays de Galles, car les monstres étaient à ses trousses. C’était un endroit magique, où les enfants vivaient à l’abri des monstres, sur une île où il faisait toujours beau. Personne n’y tombait jamais malade et, bien sûr, personne ne mourait. Ils habitaient tous ensemble dans une grande maison, sur laquelle veillait un vieil oiseau très sage.

C’est sur ces mots que commence l’album. Yakob (ou Jacob ou Jake) raconte. Son grand-père vient de mourir et quelques secondes après qu’il ait rendu son dernier souffle, Yakob a vu un monstre, géant, hideux avec des tentacules qui lui sortent de la bouche. Le doute l’assaille alors : et si son grand-père lui avait toujours raconté la vérité ? Pourtant, Yakob avait fini par croire son père qui disait qu’Abe affabulait, habillait de métaphores les horreurs de la Seconde Guerre Mondiale. Traumatisé par les circonstances de la mort de son grand-père, Yakob s’engage dans une thérapie. Mais cet espace de parole n’a que peu de sens pour lui. Au fil des séances, l’idée naît que pour parvenir à faire le deuil de son aïeul, Yakob doit se rendre sur l’île de Cairnholm, là même où se trouve l’orphelinat de Miss Peregrine. Il parvient à convaincre ses parents de la nécessité de ce projet. Son père décide de l’accompagner durant son séjour.

Sur place, il découvre une vieille maison délabrée. La réalité est très loin de ce que Yakob avait pu imaginer. Yakob est dépité mais la curiosité était plus forte que tout, il revient le lendemain pour rôder dans les ruines, espérant trouver la preuve que GrandPa ne lui a pas menti. Il retrouve la chambre d’Abe, quelques affaires qu’il a laissées là et un coffre qu’il parvient de forcer. Fasciné le contenu de la boîte, il n’entend pas qu’on se faufile derrière lui. Lorsqu’il se rend compte qu’on l’observe, il se retourne. Et là, il est face à des enfants, les mêmes que ceux qui étaient sur les clichés que son grand-père lui montrait lorsqu’il était enfant. Il y a là Emma la « fille étincelle », Millard l’enfant invisible, les jumeaux, Olive qui doit porter de chaussures lestées sinon elle risque de s’envoler… Très vite, Yakob sympathise et les enfants particuliers décident de le conduire à Miss Peregrine.

Après le roman de Randsom Riggs en 2011, une première adaptation BD est réalisée en 2014 (rééditée en septembre 2016) et une adaptation cinématographique voit le jour en 2016 (réalisée par Tim Burton). L’histoire se déroule dans un univers fantasy où des personnages dotés de pouvoirs surnaturels évoluent. L’intrigue est ancrée dans deux périodes distinctes mais qui interfèrent l’une sur l’autre. Le jeune héros vit dans la présent mais sitôt arrivé au Pays de Galles, il accéder à une période antérieure. Randsom Riggs imagine l’existence de passages qui permettrait de passer du présent au passé. Il entre ainsi dans ce que les personnages secondaires [les enfants particuliers] appellent une « boucle temporelle » ; celle-ci est créée par une ombrune qui a le pouvoir de manipuler le temps et de se transformer en oiseau. Les codes de ce monde parallèle sont très simples d’accès. Les ombrunes sont des êtres rares à qui on confie la responsabilité d’enfants particuliers. Elles créent des lieux pour les accueillir et veillent à ce que leur sécurité soit assurée.

C’est pourquoi des gens comme moi ont créé des lieux où les jeunes particuliers pouvaient vivre à l’abri, des sortes d’enclaves physiques et temporelles, comme celle-ci, dont je suis très fière. (…) Nous créons des boucles temporelles dans lesquelles les gens particuliers peuvent vivre indéfiniment.

En quelques pages, on connait les tenants et les aboutissants : des êtres exceptionnels existent mais leur communauté est soumise à des tensions. Certains étant assoiffés de pouvoirs, ils tentent par tous les moyens d’éradiquer leurs semblables pour obtenir davantage de force. L’ouvrage s’ouvre sur le meurtre du grand-père du personnage principal. De fait, le lecteur ressent immédiatement la tension et l’inquiétude du jeune héros. Par la suite, l’intrigue tisse sa toile au fil des pages et la tension monte crescendo, à mesure que l’on comprend les tenants et les aboutissants.

Je ne suis pas censée te le dire, mais les gens ordinaires ne peuvent pas entrer dans les boucles temporelles

Dans cet univers, Randsom Riggs fait évoluer des individus extraordinaires. Leurs pouvoirs sont semblables à ceux des super-héros (maîtriser le feu ou l’air, faire preuve d’une force herculéenne, avoir la capacité de manipuler la flore ou le temps, disposer du don d’invisibilité…). La seule différence avec les récits habituels de super-héros est que les particuliers se soustraient aux communs des mortels. Ils s’isolent dans des communautés isolées dans lesquelles ne vivent que des « particuliers ».

miss-peregrine-et-les-enfants-particuliers-edition-affiche-filmCassandra Jean propose une ambiance graphique très proche de celle du film de Tim Burton. Le présent du personnage principal est terne. Des gris et des contrastes entre noir et blanc servent à décrire un quotidien morose et sans surprise ; la pluie semble y être permanente. Le passé en revanche est coloré. Les couleurs accompagnent l’état d’esprit du personnage ; elles nous renseignent sur ses émotions qui lui imposent de nombreux aléas. Qu’il doute, qu’il soit triste ou qu’il ait peur, chaque sentiment est marqué par une couleur dominante. On est frappé par la chaleur présente dans les couleurs qui sont utilisées lorsqu’on parcourt les pièces de la pension de Miss Peregrine : des bleus nuit, des verts lumineux, des jaunes canari qui réchauffent les planches. De plus, l’illustratrice intègre régulièrement de vieilles photos à ses illustrations. Ces clichés nous montrent les membres du groupe qui accueillent Yakob comme l’un des leurs. Cela donne un cachet à l’ensemble, un petit côté vieillot qui vient forcer la main du lecteur réticent ou – au contraire – permet à celui qui veut y croire de mieux se représenter chaque protagoniste.

PictoOKUn bel ouvrage qui permet de se divertir. L’objet-livre aurait certainement gagné à bénéficier d’une édition plus soignée : couverture rigide, un gaufrage pour le titre voire pour le visuel de couverture, une reliure en tissu… mais on reste sur le classique d’une couverture souple et l’apparition mystérieuse de ce faucon dont on ne sait rien avant lecture mais dont on comprend déjà qu’il est l’un des éléments-clé de cet univers. On se perd entre passé et présent, réalité et monde imaginaire et on profite, et c’est bien agréable, d’une cohabitation réussie entre un récit onirique et la sombre histoire de l’humanité. Entre super-héros et guerre mondiale… Vivement la suite en tout cas !

Une lecture que je partage avec Noukette !!

L’avis de Stéphane Maillard Peretti (sur BruceLit).

la-bd-de-la-semaine-150x150La BD de la semaine est accueillie chez Stéphie aujourd’hui !

Miss Peregrine et les enfants particuliers

Tome 1

Série en cours

Editeur : Bayard

Collection : Bayard Jeunesse

Dessinateur : Cassandra JEAN

Scénariste : Ransom RIGGS

Traduction : Sidoine VAN DEN DRIES

Dépôt légal : septembre 2016

256 pages, 14,90 euros, ISBN : 978-2-7470-5935-0

Bulles bulles bulles…

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Miss Peregrine et les enfants particuliers, tome 1 – Riggs – Jean © Bayard Jeunesse – 2016