Dédales, tome 1 (Burns)

Il y eu d’abord « Black Hole » que j’ai lu il y a quelques années et qui fut une immense claque pour moi. Puis « La Ruche » que je ne suis pas parvenue à chroniquer. Puis quelques extraits lus çà et là. Pour la parution française de « Dédales » , je voulais être là. Déjà parce que Cornélius met souvent les petits plats dans les grands. Ensuite (et surtout)… par curiosité.

© Charles Burns / Cornélius 2019

Brian s’est mis à l’écart. Il s’est posé dans la cuisine pour dessiner pendant que les autres font la fête, parlent, dansent, boivent, vivent.

« Je suis un alien compressé, assis à une autre table, dans un autre monde. »

Son univers à lui est dans sa tête. Il traverse sa vie comme un fantôme. Ses pensées le happent vers des mondes lointains aux paysages rocailleux et désertés. Sous son crayon, naissent des créatures extraterrestres, étranges, mi aquatiques mi aériennes. Elles nagent dans le ciel et leurs ondulations dansantes sont fascinantes. La vie imaginaire de Brian l’aimante et le retient loin de ses pairs. Il ne côtoie les autres que partiellement. Il a le regard absent et l’oreille distraite, son corps n’est qu’une façade derrière laquelle il vagabonde en permanence dans son monde intérieur.

Seule Laurie ose sortir le jeune homme solitaire de sa torpeur. Délicatement. Son regard se pose d’abord sur les dessins. Cela facilite le contact. Ce soir de fête, elle questionne et le raccroche à la réalité. Ils se reverront les jours qui suivront. Brian s’ouvrira progressivement à Laurie et lui dévoilera l’importance qu’à pour lui cette autre dimension qu’il est le seul à percevoir.

Charles Burns construit son scénario sur de la dentelle. On oscille entre une représentation inconsciente d’un monde et une réalité fade. L’auteur mêle à cela l’univers cinématographique ; il incorpore à son récit des bribes de films d’horreur sur lesquels s’appuie le personnage principal pour nourrir son monde intérieur. Le « héros » se sert également de ce media et réalise des films amateurs qui lui permettent de matérialiser les visions qu’il a sur pellicule.

« Dédales » a cette particularité d’être un récit autobiographique. Charles Burns y couche ses obsessions et la part obscure de lui-même… celle-là même qui l’a poussé et qui l’a nourri pour écrire et dessiner tout au long de sa vie.

On y retrouve également ce thème de prédilection cher à l’auteur : l’adolescence. Un sujet récurrent qu’il aborde dans ses albums. Il est question des obsessions, des peurs et des fantasmes de toute une jeunesse adolescente souvent en quête de sens et de repères. Burns n’a eu de cesse d’explorer encore et encore cette période de l’adolescence dans la société américaine. Comme pour chasser ses propres démons. Pour cela, il utilise les images de son propre monde intérieur pour créer ses fictions qu’il juxtapose à la réalité… il tire ainsi les ficelles de la narration et fait évoluer ses personnages de telle sorte que le lecteur soit lui aussi amené à évoluer entre rêve et réalité. Burns sait jouer avec les frontières qui habituellement séparent réalisme et irréalisme, il crée des atmosphères complexes et captivantes.

« Dédales » raconte enfin la naissance d’une romance. Des liens vont peu à peu se tisser entre les deux personnages principaux (son alter-ego de papier et la jeune femme). Comme deux étrangers qui s’apprivoisent, cherchent à se comprendre comme pour s’assurer qu’ils se reconnaissent. Car il y a comme un lien ténu entre eux, comme si le fait d’être au contact de l’autre suscitait une attraction familière.

Furtivement, par petites touches, le héros sort de ses pensées et accepte de vivre cette rencontre. Lui fantasme, elle rationalise. Lui ouvre son imaginaire pour y accueillir cette femme, elle cherche à se protéger de ces visions fantasmées effrayantes qui pourtant l’interpellent. Ils se relayent et prennent à tour de rôle les rênes de la narration en voix-off. Deux mouvements opposés mais complémentaires. Cela crée de l’électricité, de la tension… un effet dont le scénario va profiter pour permettre à l’intrigue de se déplier.

Dédales, tome 1 © Charles Burns / Cornélius 2019

Le dessin de Charles Burns est une pure tuerie. La couleur est douce, elle ne crie pas, n’agresse pas. Elle a les tons de la rêverie et de la fantasmagorie. Les formes se tordent avec rondeur. Les images sorties de l’imagination du jeune homme prennent vie et se superposent à la réalité. Où commence le rêve ? Où s’arrête la frontière de la vie quotidienne ?

On est comme suspendu dans un cadre spatio-temporel indéfini. L’équilibre entre réel est irréel est fragile, on sent que tout peut arriver à n’importe quel moment… comme la menace qu’au détour d’une page, l’un des univers est capable de prendre le dessus. On est sur le fil et c’est délicieux.

 Dédales / Tome 1
Editeur : Cornélius / Collection : Solange
Dessinateur & Scénariste : Charles BURNS
Dépôt légal : octobre 2019 / 64 pages / 22,50 euros
ISBN : 978-2-36081-164-9

L’Esprit de Lewis, Acte II (Santini & Richerand)

Neuf mois après avoir quitté le manoir de Childwickbury, Lewis s’est installé à Londres. Son premier roman est un succès et la notoriété lui fait perdre tout sens de la mesure. Il est devenu volage et ne pense qu’à accumuler les conquêtes. Nourri, logé et blanchi par son éditeur qui le couve littéralement, Lewis se laisse porter par cette vie et se gonfle de vanité. Il en oublie la promesse d’amour éternel qu’il avait formulée à Sarah, le fantôme dont il s’était amouraché. Pourtant, elle lui avait fait cadeau du don de l’écriture pour montrer à quel point elle était touchée par l’affection que son bienaimé lui témoignait. Lewis s’était saisi de ce précieux présent pour s’engouffrer dans l’écriture de son roman. L’expression écrite le transcendait enfin.

Aujourd’hui, Sarah est affectée par l’attitude de son amant. Elle décide de réapparaître pour lui rappeler son serment mais Lewis se cabre et renvoie Sarah à sa triste condition. La femme-fantôme lui jette une terrible malédiction en guise de vengeance.

Deux ans après l’ « Acte I » qui installait l’intrigue, les personnages et cette ambiance toute particulière propre à ce thriller gothique, ce tome apporte le dénouement au diptyque de « L’Esprit de Lewis » . Retour à l’époque victorienne et aux intérieurs bourgeois raffinés. Le huis clos du manoir familial (voir tome 1) n’est plus qu’un souvenir, place à la vie de salons de la haute société anglaise et au clinquant des riches parures. Bijoux et robes de soirées pour ces dames, hauts-de-forme et costumes trois pièces pour ces messieurs. Il convient de bien lever le petit doigt lorsqu’on porte un verre à sa bouche et d’apparaître en tout point irréprochable. Les messes basses vont bon train, colportant les rumeurs les plus mesquines.

Bertrand Santini donne tout d’abord une toute autre personnalité à son héros. Nous avions refermé le premier tome sur un personnage doux, romantique et naïf. Nous le retrouvons mesquin et inconsistant. Aveuglé par la célébrité, il lui aura suffi de neuf mois pour devenir méprisable. Il utilise sa popularité et consacre son temps à se pavaner auprès d’insipides courtisanes. La frivolité de son nouveau cadre de vie donne davantage de liberté à l’univers durant les premières pages mais une tension latente est perceptible. Les faux-semblants se dévoilent les uns après les autres, les masques tombent. Le scénariste resserre lentement l’étau autour de son personnage principal. Chaque nouvelle révélation charge davantage l’atmosphère d’électricité.

Jalousies, doubles-jeux, microcosme social de parvenus et bourgeois en tous genres… l’influence de ce milieu social élitiste sert l’intrigue et rend l’univers oppressant. Le trait aiguisé de Lionel Richerand et les couleurs choisies ont un côté macabre. L’ambiance graphique renforce l’impression que la situation échappe à tout contrôle. Les événements surnaturels prennent le pas sur la réalité en même temps que le personnage principal perd pied et est privé de toute possibilité de reprendre les rennes de sa vie. On sait que l’issue dramatique est inévitable mais il est impossible d’imaginer à l’avance les événements qui jalonneront la lecture jusqu’à la dernière page.

Dramatique fantasmagorie qui chamboule totalement le lecteur.

La chronique de Noukette.

L’esprit de Lewis – Acte II (diptyque terminé)
Editeur : Soleil / Collection : Métamorphose
Dessinateur : Lionel RICHERAND / Scénariste : Bertrand SANTINI
Dépôt légal : octobre 2019 / 96 pages / 17,95 euros
ISBN : 978-2-302-07779-9

Le Vagabond des Etoiles, première partie (Riff Reb’s)

Riff Reb’s © Soleil Productions – 2019

Magicien du verbe et de sa plume d’encre de Chine, Riff Reb’s m’émerveille à chaque nouvel album. Il a déjà su m’emporter sur les flots et me faire respirer à plein poumons les relents salins du grand large dans lequel nous voguons « A bord de l’Etoile Matutine ». Il a sur faire trembler les plus jeunes à l’occasion de « Qu’ils y restent » où il y traquait les monstres légendaires (loup garou et autres effrayantes créatures de la culture populaire) et leur prendre la main pour les accompagner dans le conte philosophique de « La Carotte aux Etoiles » (le jeune lectorat peut ainsi se sensibiliser aux concepts de mondialisation, d’industrialisation, de productivisme, de stratégies…). « Le Loup des Mers » m’attend sur une étagère, délicieuse invitation à la lecture que m’a offerte Noukette à l’occasion d’un week-end de retrouvailles… et il me reste tant d’œuvres de Riff Reb’s à lire encore !

Difficile donc de résister à la tentation de plonger une nouvelle fois dans les aquarelles aux teintes mélancoliques de l’artiste. Les violets de l’hiver et les ocres de l’automne charrient nos émotions durant toute la lecture. On retrouve ici encore le thème de la solitude si cher à Riff Reb’s et qu’il se plaît à explorer. Une nouvelle fois, on se frotte à un personnage en pleine mutation, chahuté par les aléas d’une vie capricieuse qui l’obligent à scruter ses propres recoins… à découvrir sa part d’ombre pour en extraire la quintessence et une forme nouvelle de connaissance de soi. Une bouleversante introspection.

Jack London inspire Riff Reb’s (il avait déjà revisité « Le Loup des Mers » il y a quelques années). Cette fois, il adapte le récit éponyme de l’écrivain américain en donnant corps au « Vagabond des Etoiles » . Ce ton narratif habille le dessin de Riff Reb’s à merveille. L’auteur excelle dans l’illustration de ces mises en abime vertigineuses et de ces existences balayées par de sournois impondérables. Il trouve le rythme adéquat pour permettre à la voix-off d’attraper le fil de son récit et l’inviter à se poser du côté de la confidence. On est vite captivé par les paroles du personnage, comme fascinés par la promesse de l’entendre raconter les intrigants voyages de son âme.

« Un kaléidoscope émotionnel de l’histoire du monde. Bouffon, scribe, homme d’armes, esclave ou monarque, des portraits en rafales surgissaient du maelström de mon être éclaté. »

C’est dans la dernière cellule où il est jeté, celle dont il ne sortira que pour être conduit à l’échafaud, qu’il manque de perdre pied. La solitude le menace de ses tourments. Pour faire face à la folie et toucher du doigt une sorte de félicité, il laisse son esprit s’échapper… Au début, il se contenta de faire appels à des souvenirs de son enfance. Il replongea ainsi dans l’âge tendre et embrassa de toute son âme les paysages de sa jeunesse. Petits bonheurs fugaces de pouvoir se réchauffer au contact de la main de sa mère. Parvenir à attraper çà et là des bribes de son passé lui a permis de tromper la litanie de ces minutes interminables.

Voyant que leur emprise ne produit pas les effets escomptés, ses bourreaux resserrent leur étreinte de jour en jour. Ils frappent plus fort et serrent davantage les lacets de la camisole de force. Par orgueil, Darell refuse de capituler et d’avouer un délit qu’il n’a pas commis. Il se rebiffe pour ne pas s’avouer vaincu. Pourtant, son corps meurtri le désavantage. Pour faire abstraction de la douleur, il expérimente une autre forme d’évasion mentale : celle des voyages astraux. Là, il goûte à de nouveaux horizons dont les contours s’étaient déjà esquissés durant sa petite enfance. Darrell est le témoin d’autres époques. Souvenirs d’autres vies et blessures d’anciens combats… des « expériences évanouies » comme il se plaît à les définir.

En offrant à un meurtrier la possibilité de s’amender, Riff Reb’s nous conduit finalement à changer notre regard sur cet homme. De page en page, nous ressentons davantage d’empathie pour lui et attendons même avec impatience les moments où ses bourreaux se lasseront de leur violence pour le laisser seul dans son lugubre clapier. Car c’est là qu’il s’échappe et qu’il quitte son enveloppe charnelle. Il fait des récits de ses escapades surnaturelles.

« Bien souvent, au cours de mon existence, j’ai éprouvé la bizarre impression que tous mes souvenirs ne m’appartenaient pas. L’impression de connaître des lieux où je ne me suis jamais rendu. De découvrir, parfois, dans les traits d’un visage pourtant nouveau, une personne que j’ai toujours aimée, toujours haïe, ou simplement croisée. »

Au-delà de l’histoire en elle-même, le récit pointe du doigt des conditions de détention inhumaines, du recours assumé à la violence par les matons, à l’utilisation de la camisole de force… La force de la réponse apportée pour contrer cette brutalité n’est autre qu’une plongée à corps perdu dans l’imaginaire. Le personnage s’évade par la pensée et a ainsi l’opportunité de revivre des scènes de ses vies passées.

Premier volet d’un diptyque, Riff Reb’s réalise une magistrale adaptation d’un roman qui mêle le réalisme au fantastique.

 

 Le Vagabond des Etoiles
Première partie (diptyque en cours)
Editeur : Soleil / Collection : Noctambule
Dessinateur & Scénariste : RIFF REB’S
Dépôt légal : octobre 2019 / 106 pages / 17,95 euros
ISBN : 978-2-302-07781-2

Essence (Bernard & Flao)

Bernard – Flao © Futuropolis – 2018

Achille a un dernier travail à accomplir dans cet étrange lieu dont il ne sait rien… pas même les événements qui l’y ont amené. Une sorte d’antichambre où il a atterri sans savoir comment. A ses côtés, pour le guider sur les routes de cette surprenante contrée, il y a Mademoiselle. Elle lui explique qu’il a une dernière chose à faire avant d’atteindre sa destination finale. Elle lui explique qu’il est au purgatoire, ce qui fait beaucoup rire (jaune) Achille. Mademoiselle est aussi belle que mystérieuse. Mademoiselle est comme une thérapeute… une confidente… voire un ange gardien puisqu’elle aime à se décrire comme tel.

Achille aurait préféré pouvoir la considérer comme une amie… voire plus si affinités… mais Mademoiselle s’y oppose avec fermeté.

Achille est donc là pour faire le point. Prendre le recul nécessaire par rapport à ce qui s’est passé ces dernières années. Prendre du recul par rapport à sa vie… sonder ses souvenirs et forcer sa mémoire capricieuse.

Achille va vivre une étrange expérience. Les situations qu’il va traverser sont pour le moins saugrenues et il du temps pour comprendre et accepter la teneur de ce « voyage improvisé » … et parvenir à faire les derniers liens qui lui avaient manqué jusque-là.

« Essence » est une plongée dans l’univers loufoque de Fred Bernard. Un univers onirique bourré de succulentes métaphores. Un lieu rempli d’absurdes incohérences et saturé de réalistes constats. Un monde sans concessions. L’écriture de Fred Bernard est vivante, chaude, dynamique. Le scénariste s’en donne à cœur joie, salue d’autres univers imaginaires : Fred et ses histoires absurdes (« Histoire du conteur électrique » , « Histoire du Corbac aux baskets » , « Philémon » …), Hergé et son inépuisable Tintin, Miyazaki et ses voyages magnifiques, Moebius et ses mondes futuristes… Tout un fatras de références passe sous nos yeux, se bousculent sans nous heurter, nous régalent. L’auteur puisent également dans des références littéraires mais il emprunte également quelques repères de la culture populaire au cinéma et à la peinture. C’est aussi avec un plaisir non dissimulé qu’on retrouve la gouaille et la répartie des personnages qu’il a créé dans sa saga « Jeanne Picquigny » , recréant pour l’occasion des personnages frondeurs, tempétueux, entêté mais ô combien attachants et n’hésitant pas à se remettre en question, à l’instar d’Achille – personnage principal de ce récit – qui s’obstine à refuser de voir la situation en face et à comprendre ce qui est en train de lui arriver.

Grosse performance de Benjamin Flao au dessin avec un travail à l’aquarelle est encore plus poussé que sur « Kililana song ». Il crée une ambiance à la fois poétique et psychédélique où se côtoient douceur, nostalgie et un brin de folie pure. Une pléiade de couleurs s’invite sur les planches. Le travail de mise en image de cette épopée introspective est tout bonnement magnifique. Benjamin Flao a un vrai don pour illustrer parfaitement un mot, une image, une pensée. Epoustouflant. Il finit l’album en apothéose avec une scène d’action muette qui s’étale sur une trentaine de pages. Je dis « Chapeau l’artiste ! » .

Un régal cet album qui n’a pas été sans me rappeler « Le Commun des mortels » d’Alain Kokor.

La chronique d’Yvan pour finir de vous convaincre.

 Essence
One shot
Editeur : Futuropolis
Dessinateur : Benjamin FLAO
Scénariste : Fred BERNARD
Dépôt légal : janvier 2018 / 185 pages / 27 euros
ISBN : 978-27548-1179-8

Une Nuit avec Lovecraft (Rodolphe & Marcelé)

New-York, année 2022.

Mary est étudiante en Littérature. Depuis toute petite, elle est passionnée par les œuvres de H.P. Lovecraft. Elle a tout lu et connait les moindres détails de la vie du romancier. C’est pourquoi lorsqu’on lui demande de choisir une période pour configurer le jeu vidéo dans lequel elle va se lancer, elle choisit logiquement d’aller à Providence – dans l’état de Rhode Island (Etats-Unis) – en 1935.

Lors de sa connexion, la console de jeux dysfonctionne et Mary se retrouve réellement projetée en 1935… Passé l’étonnement et après avoir rassemblé ses esprits, Mary décide de tenter sa chance. Elle décide de se rendre au 66 Collège Street où Lovecraft a vécu quelques années avec sa tante. Arrivée sur place, elle hésite un instant à appuyer sur la sonnette mais refuse finalement de laisser passer cette chance. C’est Howard Phillips Lovecraft en personne qui lui ouvre. Après quelques explications, le célèbre écrivain propose son aide à la jeune étudiante.

Le dessin au crayon campe le décor à la façon d’un croquis très détaillé. Je trouve l’ambiance graphique un peu austère mais elle a l’avantage de précipiter l’instant, comme si Philippe Marcelé s’était glissé dans la peau de la narratrice et qu’il avait dû dessiner – dans la hâte du moment – les contours de cette nuit surréaliste, comme s’il avait dû border la silhouette de l’aubaine accordée à la jeune femme, comme si nous étions dans le moment présent de la rencontre et que nous désirions ardemment n’en perdre aucun détail.

Le scénario de Rodolphe nous emporte dans une parenthèse surréaliste et c’est avec beaucoup de curiosité que l’on part à la rencontre de cette jeune femme que l’on jalouse (un peu) car elle s’apprête à rencontrer l’auteur qu’elle admire depuis son enfance.

Rodolphe utilise assez peu les éléments accessoires de son postulat de départ (ayant pour conséquence un déracinement social très abrupt pour le personnage principal). Quelques comparaisons sont rapidement abordées entre ces sociétés dans lesquelles les mœurs ont fortement évolué et se sont profondément et radicalement affirmées [le regard porté sur la femme (habitudes vestimentaires, liberté de parole…) dans une société patriarcale, l’accueil réservé aux propos racistes et homophobes…]. Ces courtes digressions accentuent l’impression que le lecteur d’avoir été blackboulé entre des époques diamétralement opposées (la société très puritaine des années 1930 et une vision légèrement futuriste de notre société d’aujourd’hui… un monde à la fois plus procédurier mais aussi plus libre car les hommes et les femmes prennent ouvertement la parole quelque soit le sujet (finance, politique, religion, sexualité…).

« Une nuit avec Lovecraft » est avant tout le moyen de partager un récit très documenté sur la vie et l’œuvre de H.P. Lovecraft. Une partie des éléments présents dans l’album sont d’ailleurs tirés des correspondance que Lovecraft entretenaient avec August Derleth et Frank Belknap. Par la bouche de son héroïne, Rodolphe aborde tour à tour les œuvres marquantes de la bibliographie du romancier américain (« Le rôdeur devant le seuil« , « L’affaire Charles Dexter Ward« , « Dans l’abîme du temps« , « Le cauchemar d’Innsmouth » …), les caractéristiques de l’univers fantastique et horrifique qu’il a construit et enrichit tout au long des années, les figures marquantes qui guident son peuple de monstres effrayants (Cthulhu, Nyarlathotep, Yog-Sothoth…)…

… mais aussi des éléments plus intimes de la vie de Howard Phillips Lovecraft comme des souvenirs de sa jeunesse, l’influence considérable qu’à eu son grand-père sur l’adulte (et l’artiste) qu’il est devenu, ses opinions politiques et certaines de ses prises de positions parfois choquantes (comme le fait qu’il ait témoigné de son soutien à Hitler pendant plusieurs années).

Et puis il y a la mise en abîme d’un auteur aujourd’hui disparu qui aurait l’occasion d’apprendre comment ses œuvres lui ont survécu, de découvrir l’ampleur de l’empreinte qu’il a laissé dans la culture littéraire ou l’âge qu’il avait au moment de sa mort…

Un album qui fascine. Loin de moi l’idée de dire que j’ai été happée par cet album mais le récit contient m’a fascinée de la même manière que les récits de Lovecraft m’ont fasciné et me fascinent encore. C’est certainement pour cette raison que je me suis engouffrée dans la lecture de ce récit fantastique. On a quelques frissons qui nous parcourent l’échine à l’évocation de certains textes de Lovecraft, on touche du doigt cette ambiance morbide et angoissante que Lovecraft a passé des années à détailler une multitude de ses ramifications.

Passionné ou non par l’œuvre lovecraftienne, cet ouvrage permet pour les uns de se sensibiliser à cette culture… pour les autres de rêver à la possibilité de passer un moment privilégié avec un auteur qui les a fait voyager des heures durant dans l’effroi, l’horreur et la fascination.

Une Nuit avec Lovecraft
One shot

Editeur : Mosquito
Dessinateur : Philippe MARCELÉ
Scénariste : RODOLPHE
Dépôt légal : octobre 2018 / 64 pages / 15 euros
ISBN : 978-2-352-83506-6

Les Fleurs de grand Frère (Geniller)

Des fleurs se sont mises à pousser sur la tête d’un enfant. Cela étonne agréablement ses parents, émerveille son petit frère et ravit ses grands-parents. Il n’y a qu’à l’école où l’accueil est beaucoup plus réservé, où cette différence crée des réactions diverses : doit-on se méfier ? doit-on se moquer ?

Le temps passe depuis ce jour de printemps où les fleurs sont apparues sur la tête du garçon et ce dernier se porte bien. Il s’est habitué à ses fleurs, il s’y est même attaché et veille à ne pas les abimer. Il apprend à les écouter et peu à peu, il parvient à les entendre et à dialoguer avec elles. Les fleurs le conduisent à mieux observer son environnement, à être attentif à la flore et à ses couleurs, à ne pas être indifférent aux messages que lui envoie son corps quand il est malade ou fatigué.

Pour son premier album, Gaëlle Geniller s’est appuyée sur la métaphore. Dans ce récit onirique destiné aux enfants, elle parle de différence et d’acceptation. Comment accueillir les changements perceptibles de son corps quand on grandit ? Comment faire une place à un camarade en tous points différents de soi ? La différence est-elle un handicap ou une force ? C’est à ces questions existentielles que l’autrice invite son lectorat à réfléchir. Bien sûr, il y aura certainement autant de réponses que de lecteurs, à l’instar des personnages secondaires qui apparaissent dans le récit et qui, passé l’étonnement, optent pour telle ou telle attitude.

L’histoire dure le temps d’un cycle de vie d’une plante, de sa naissance à sa mort. Un cycle durant lequel l’enfant-plante va doucement se changer son rapport au monde et aux autres ainsi que le regard qu’il porte sur lui-même.

Un album jeunesse délicat qui ose un postulat de départ aussi original que surprenant mais qui, au final, interpelle.

A mettre dans les petites mains à partir de 8-9 ans.

Les Fleurs de grand Frère
One shot
Editeur : Delcourt / Collection Jeunesse
Dessinateur / Scénariste : Gaëlle GENILLER
Dépôt légal : avril 2019 / 64 pages / 14.95 euros
ISBN : 978-2-413-01243-6