NoBody, Saison 1 – tome 4 (De Metter)

tome 4 – De Metter © Soleil Productions – 2018

Dernier volet de la tétralogie lancée il y a 18 mois par Christian De Metter.
La psychologue mandatée pour l’expertise est parvenue à établir un lien transférentiel avec cet homme au passé trouble. Agent gouvernemental, flic, détective… ce dernier a vu tour à tour sa carrière l’amener à plusieurs reprises à endosser un rôle, à manœuvrer sous une fausse identité.
Du jour au lendemain, cet homme a arrêté ses activités. Enquêter sur des crimes, faire tomber des malfrats ou courir après un tueur en série… il n’en a plus eu envie. Il s’est fait oublier, a refusé les sollicitations du FBI, de la Police. Il s’est rangé, s’est marié. Doué en mécanique, il a ouvert un garage automobile, de quoi mettre un peu de beurre dans les épinards à la fin du mois.

Et puis 2008 est arrivé et ce jour maudit où on l’a retrouvé dans la cuisine de sa maison. Sans même attendre que la Police le questionne, il a reconnu d’emblée le meurtre. Il s’est ensuite muré dans le silence, mettant en échec les deux thérapeutes successifs qui se sont présentés à lui. Le juge a retenté en envoyant un dernier psychologue qui pourrait établir un profil du détenu. Beatriz Brennan connaît le dossier et les impasses de ses prédécesseurs. Mais avec elle, cet homme mutique et imposant a parlé. Il lui a expliqué le parcours qu’il a emprunté de ses 20 ans à aujourd’hui, de son premier contact avec le FBI jusqu’à ce crime dont il s’accuse.

Dès le premier tome de cette saison qui compte quatre albums, Christian De Metter a coincé son lecteur dans ce tête-à-tête improbable. Tout nous pousse à poursuivre la lecture et tenter de comprendre les motivations de cet homme que l’on sent tantôt oiseau de proie, tantôt poupée de chiffon d’un système qui l’a dévoré et broyé sa vie.

Un bras de fer psychologique mené entre une jeune psychologue et un homme à la carrure de légionnaire. On ne cesse de se poser la question de la part de vérité que contiennent ses propos. Dans quelle mesure maquille-t-il les faits pour que les choses tournent à son avantage ? Et elle, dans quelle mesure perçoit-elle ses mensonges et ce qui est pure sincérité ? Le lecteur observe ce jeu de dupes, ne sachant plus qui est le chat et qui est la souris. Dans cette scène du présent qui se déroule en 2008 dans une pièce sécurisée d’une prison dédiée à leurs rencontres [et durant lesquelles l’homme est constamment menotté à la table, ce qui ne laisse supposer la dangerosité de l’homme], l’ambiance est calme et semble glisser – à mesure des rencontres – vers la confidence. Christian De Metter veille pourtant à maintenir cette électricité inhérente à la tension qui émane des personnages. Bien qu’ils semblent en confiance désormais, l’un des deux est sur le qui-vive. Lequel ?

Entre chaque tome, l’attente. L’envie de reprendre le fil de l’histoire et « d’entendre » cet homme raconter son histoire. Les pièces du puzzle s’emboîtent une à une sans que l’on puisse avoir un aperçu de l’ensemble avant ce tome final.

Depuis le premier tome, je me suis retrouvée prise dans les filets du scénario. Cet homme est-il coupable ou innocent ? J’ai oscillé en permanence entre ces deux cas de figure. Ce dernier opus vient apporter la réponse et nous donne les derniers – mais essentiels – éléments pour dévoiler les dernières zones d’ombre. La première saison est terminée, vous pouvez y aller confiants.

Les autres tomes sont sur le blog.

Nobody

Saison 1
Episode 4/4 : La Spirale de Dante
Editeur : Soleil
Collection : Noctambule
Dessinateur / Scénariste : Christian DE METTER
Dépôt légal : avril 2018
78 pages, 15.95 euros, ISBN : 978-2-3020-6881-0

Bulles bulles bulles…

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Nobody, saison 1 – tome 4 – De Metter © Soleil Productions – 2018

Ceux qui restent (Busquet & Xoül)

Busquet – Xoül © Guy Delcourt Productions – 2018

Des centaines d’histoires commencent ainsi. Une nuit tranquille et dégagée, la lune brillant dans une mer d’étoiles, l’enfant de la maison dort paisiblement quand soudain, une étrange créature entre dans sa chambre… Et lui fait une incroyable demande que l’enfant accepte, excité par l’incroyable et passionnante aventure qu’on lui propose !
– Ben, réveille-toi ! Non, non, tu ne rêves pas. Je suis un Wumple et je viens du royaume d’Auxfanthas. Notre royaume est en danger, toi seul peux nous sauver. Nous aideras-tu ?
Un rêve devenu réalité pour l’enfant… mais un véritable cauchemar qui commence pour ses parents. »

Mais cette fois, nous n’allons pas partir dans le récit d’aventure aux côtés de l’enfant, mais rester et partager cette interminable attente de son retour aux côtés de ses parents.

L’histoire de Peter Pan continue d’être revisitée sous un autre angle, d’autres déclinaisons. Ici, c’est donc sous la forme d’une enquête de police que nous allons vivre cet épisode. Les enquêteurs explorent les pistes qui s’offrent à eux : enlèvement, fugue… quelle est l’hypothèse à retenir ?

Josep Busquet campe son intrigue dans les années 30. Loin de l’effervescence médiatique que les journalistes sont aujourd’hui capables de produire, le scénariste fouille et dissèque ce drame familial jusqu’à attraper un fil ténu qu’il ne lâchera pas. Il sème le doute et malaxe lentement notre perception des choses, nous conduisant jusqu’à croire en l’incroyable et prendre pour acquis les solutions qui s’offrent aux parents pour faire face à l’absence de leur enfant.

Le narrateur, observateur anonyme de cette histoire, rappelle d’ailleurs très bien que pléthores d’histoires envoient des enfants sauver des mondes imaginaires et les êtres qui les peuplent. Mais rares sont celles qui restent dans « la réalité » pour parler de ce que vivent les parents à la suite d’une disparition soudaine de leurs bambins.

Le scénariste nous fait observer ces parents. Qui sont ces individus qui parviennent à construire des familles « parfaites » , semblent aimants et sont – forcément – profondément affectés par cette disparition inexpliquée ? Sont-ils des être retords et finalement… malsains ? Comment expliquer les absences répétées ? Jusqu’au retour de l’enfant chéri réapparaisse, la bouche remplie du récit de ses aventures et de personnages qui semblent directement sorties des histoires d’héroïc-fantasy. Lentement, l’auteur instille quelques tumeurs dans son récit : psychose ? maltraitance ?

Josep Busquet réalise donc un conte désenchanté magnifiquement illustré par Xoül. L’illustrateur choisit des couleurs sombres qui maintiennent – de bout en bout du récit – une certaine mélancolie grâce aux teintes bruns-bleus-violines qui sont utilisées. C’est peut-être « à cause » de cette ambiance graphique légèrement austère que je suis restée à observer le déroulement des événements. Mais bien que cette lecture de fut pas un coup de cœur, j’ai pourtant pris du plaisir à tourner les pages, totalement captivée par la tournure que prend l’histoire.

Le sujet est trompeur mais cet album n’est pas à classer dans le registre jeunesse. C’est original et vraiment bien trouvé… et le dénouement fait froid dans le dos.

La chronique d’Anaïs, La petite créature.

Ceux qui restent

One shot
Editeur : Delcourt
Dessinateur : Alex XOÜL
Scénariste : Josep BUSQUET
Dépôt légal : mars 2018
128 pages, 18.95 euros, ISBN : 978-2-7560-5262-5
L’album sur Bookwitty

Bulles bulles bulles…

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Ceux qui restent – Busquet – Xoül © Guy Delcourt Productions – 2018

Homicide – Une année dans les rues de Baltimore, tome 3 (Squarzoni)

Squarzoni © Guy Delcourt Productions – 2018

C’est un monde où il y a plus de meurtres que d’inspecteurs. Un monde où le temps ne s’arrête pas.

Baltimore. 1988.
Les meurtres pleuvent sur la ville et les meurtriers courent plus vite que les flics.

La brigade des homicides croule sous les dossiers non résolus avec, en tête, le meurtre de Latonya Wallace, une fillette violée puis assassinée. Les soupçons se portent sur un homme de cinquante ans mais les flics n’ont aucune preuve matérielle en main pour le faire craquer.

Pendant ce temps-là, les dealers continuent leurs règlements de compte, les femmes battues tombent sous les coups de leurs maris violent, certaines parviennent – dans un accès de furie inespéré – à retourner la violence de leur bourreau contre eux. Et les meurtres noient la brigade qui se noie sous un taux de meurtres non résolu qui n’a jamais été aussi bas.

Sombre. Noir. Pessimiste. Dur.

Un univers où l’on ne sort pas des quatre murs de la Brigade excepté pour aller dans la rue, y constater un meurtre, y ramasser un corps ou y embarquer des suspects… prendre des photos, récolter des indices et revenir aux quatre murs de la Brigade. Les inspecteurs malaxent la matière qu’ils ont récoltée à l’extérieur, supposent, investiguent, interrogent, intimident.

Les flics sont à pied d’œuvre. Nuits et jours, ils ne se ménagent pas. Ils délaissent leurs familles pour permettre à d’autres de panser leurs plaies et faire en sorte qu’un semblant de justice survive dans cette ville. Et tenter que la délinquance et la corruption ne gangrène pas toute la ville.

Philippe Squarzoni, aidé par les conseils de David Simon, adapte « Sur écoute » et les silences laissés par les interstices entre les cases, les couleurs sombres de Drac et Madd créent à eux seuls la tension adéquate à ce genre d’univers. J’ai toujours la même réaction quand arrive un nouveau tome d’Homicide : une appréhension mêlée de curiosité. Et si l’ouvrage traîne un jour ou deux sur mon bureau, je finis par l’engouffrer d’une traite, me plaisant à me mettre dans la peau des enquêteurs.

Au troisième tome, on a maintenant repéré les principales personnalités de la Brigade. D’Addario, Garvey, Pellegrini, Mc Larney, Landsman. On les suit à tour de rôle. Une couleur dominante est retenue pour chacun d’eux, pour nous aider à passer de l’un à l’autre. Et on adopte leurs manières d’enquêter, de prendre un suspect de front ou de contourner l’affrontement. On aborde leur colère ou leur lassitude. On comprend leur acharnement.

Je n’avais pas lu/vu le travail de David Simon. Les polars, le sang, la violence à l’écran… ce n’est pas ma came. Seuls quelques auteurs (romanciers ou auteurs BD) sont capables de m’emmener sur ce terrain-là. Philippe Squarzoni en fait partie et je ne regrette pas d’être sortie de ma zone de confort. J’attends maintenant le quatrième tome qui devrait arriver… dans un an. Une série qui ne perd pas son mordant. A suivre !

Les autres chroniques sur le blog : tome 1, tome 2.

Homicide

– Une année dans les rues de Baltimore –
Tome 3 : 10 février – 2 avril 1988
Pentalogie en cours
Editeur : Delcourt
Collection : Encrages
Dessinateur / Scénariste : Philippe SQUARZONI
D’après le livre de David SIMON
Dépôt légal : février 2018
160 pages, 18.95 euros, ISBN : 978-2-7560-9173-0

Bulles bulles bulles…

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Homicide, tome 3 – Squarzoni © Guy Delcourt Productions – 2018

Je suis un autre (Rodolphe & Gnoni)

Rodolphe – Gnoni © Soleil Productions – 2018

Peppo et Sylvio, des frères jumeaux, passent leurs vacances d’été en bord de mer. Chaque année, ils reviennent sur ce coin de Méditerranée qu’ils connaissent par cœur. A force d’y venir chaque été, ils sont ici comme chez eux et repèrent le moindre changement. Habituellement, Peppo et Sylvio ne se quittent pas d’une semelle malgré des goûts parfois différents. Quand le premier prend plaisir à paresser et à regarder les jeunes femmes sur la plage, le second préfère de loin aller pêcher mais en dehors de ça, impossible de les distinguer tant ils se ressemblent comme deux gouttes d’eau.

Cet été-là, ils remarquent que la maison Borg, jusque-là inhabitée, s’anime. Ils observent de loin la nouvelle propriétaire s’installer, une jeune peintre dont la beauté n’échappe pas à Peppo. Très vite, Peppo fausse compagnie à Sylvio pour passer du temps avec la belle Edwige. Très vite, il tombe amoureux.

Mais un beau matin, Peppo découvre que son amante a été poignardée. Il court prévenir la Police mais en revenant sur les lieux du meurtre, il s’aperçoit le couteau qui était planté dans la poitrine d’Edwige a disparu… Quelques heures plus tard, Peppo retrouve le couteau ensanglanté dans un des tiroirs de sa commode. Pour lui, il n’y a pas l’ombre d’un doute : c’est Sylvio qui a tué Edwige. Le bras de fer entre les deux frères ne fait que commencer.

Voilà un thriller bien étrange et assez décevant. J’ai tout d’abord été surprise par le dessin de Laurent Gogni qui m’a réjoui le temps de quelques pages et puis le charme s’en est allé. Les couleurs de l’été, différents éléments (les maillots de bains féminins par exemple) qui nous font vite comprendre qu’on est dans les années 20. Il y a une quiétude qui flotte dans l’air, une insouciance aussi. Et puis sitôt que les personnages sont en place et qu’on commence à les voir agir, le dessin semble écrasé, incapable de porter ses personnages. Il les effleure alors qu’il faudrait inciser. Il les caresse alors qu’il faudrait un peu de nervosité. Ça manque de rides, de rictus et de regards en coin. Ce dessin est trop discret pour créer quelques émotions chez le lecteur. On devrait être électriques, tendus et suspicieux… et pourtant nous voilà confortablement installés dans un canapé à regarder les personnages parler et se déplacer.

Il n’y a pas qu’au niveau des illustrations que cela a péché pour moi. Le scénario manque de discrétion dans le sens où on voit venir les choses, sapant tout effet de surprise possible. En devinant à l’avance où Rodolphe voulait nous emmener, j’ai vu les personnages manœuvrer de façon grossière, presque théâtrale, afin de nous conduire maladroitement vers un retournement de situation qui était annoncé plusieurs pages à l’avance.

Un trait trop timide pour porter l’intrigue, un scénario prévisible… et un résultat décevant, surtout avec un auteur aussi aguerri que Rodolphe aux commandes du scénario. Certes, on sent bien que le personnage principal est sur le fil mais l’artillerie lourde qui l’entoure m’a donné l’impression qu’il n’était qu’un pantin. Une histoire qui, pour moi, manque de crédibilité et de finesse.

Les chroniques de Bidib et de Stephie.

Je suis un autre

One shot
Editeur : Soleil
Dessinateur : Laurent GNONI
Scénariste : RODOLPHE
Dépôt légal : janvier 2018
144 pages, 18.95 euros, ISBN : 978-2-302-06634-2

Bulles bulles bulles…

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Je suis un autre – Rodolphe – Gnoni © Soleil Productions – 2018

La Loterie (Hyman)

Hyman © Casterman – 2016

Un village paisible des Etats-Unis.
Chaque année à la même date, Harry et Joe se retrouvent pour organiser les derniers préparatifs de la loterie nationale qui doit se dérouler le lendemain.
Le 27 juin, à 10 heures, les villageois se regroupent sur la place principale pour participer au tirage. Ils quittent pour quelques heures leurs tâches domestiques pour les unes, les travaux aux champs pour les autres. A midi, en principe, la loterie est terminée et tout le monde peut rentrer pour s’attabler autour du repas. La famille Hutchinson n’échappe pas à la coutume.

La loterie était organisée par Mr. Summers (…). Le matériel d’origine de la loterie avait été perdu il y a bien longtemps, tout comme la plupart des rituels qui l’accompagnaient d’ailleurs. Certains villageois se souviennent encore d’une sorte de déclamation. Une incantation mécanique atonale débitée chaque année avec diligence et l’organisateur de la loterie se chargeait de la réciter…

Seuls les hommes de plus de 16 ans ont le droit de plonger la main dans l’urne, à moins d’un cas de figure qui justifie qu’une mère de famille puisse temporairement prendre la place de son époux. Tous les villageois sont sur la place du village. La loterie peut commencer. Et le gagnant gagne un lot très singulier.

Cet album est l’adaptation d’une nouvelle de Shirley Jackson (grand-mère de l’auteur). La couleur des crayons de Miles Hyman est la seule source de chaleur de cette histoire. Grâce à elles, on se déplace dans un petit village de Nouvelle-Angleterre où tout est calme, où les rues sont propres, les pelouses parfaitement tondues, les champs parfaitement entretenus, les maisons parfaitement rangées. Tout est net.

Mais il y a une lourdeur qui plane dans l’air et le trait figé des personnages nous donne l’intime conviction que cet événement annuel a une place à part dans la vie du village. La cérémonie est rodée, sans aucune fioriture… tout le monde respecte à la lettre le protocole. Les villageois ont des mines sérieuses et les quelques apartés qui peuvent être prononcés dans l’assemblée sont laconiques.

On s’aide donc des couleurs printanières pour avancer dans la lecture. Rien ne permet de nous permet d’envisager quelle sera l’issue de cette loterie ni la nature du lot. Toutes les suppositions nous passent par la tête et je dois dire que j’ai apprécié ce tabou qui nous aspire vers la page suivante. On ressent une curiosité de plus en plus grande à mesure qu’on se rapproche du dénouement.

Un thriller glaçant et excellent.

Les chroniques de Natiora, Antigone, Nahe, Soukee, Caro.

La Loterie

One shot
Editeur : Casterman
Dessinateur / Scénariste : Miles HYMAN
Traduction : Juliette HYMAN
Dépôt légal : septembre 2016
168 pages, 23 euros, ISBN : 978-2-203-09750-6

Bulles bulles bulles…

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La Loterie – Hyman © Casterman – 2016

Quatre jours de descente (Bonne)

Bonne © Mosquito – 2017

Un procès.
Celui de Salesky. Un polonais un peu étrange. Un étranger.

Un procès pour juger un assassin. Un procès pour juger l’auteur d’un crime qui s’est passé en pleine nuit, sans aucun témoin alentours.

Charles Myrmetz a été désigné pour faire partie des jurés de la Court d’Assise. Pendant le procès, il se rend compte que l’accusé est innocent. Dans le même temps, Charles est pris de malaises soudains et victime de d’étranges visions.

Pendant que les témoins (voisins, commerçants…) défilent à la barre pour s’exprimer sur le regard qu’ils portent sur le mode de vie marginal du Polonais, donnant lieu à un déferlement de fantasmes haineux, Charles quant à lui suit un chemin inverse.

– Le soir, je l’entendais sacrifier des animaux au Seigneur des Ténèbres. J’entendais les incantations maléfiques !
– Madame Giacomini !
– Demonio !
– Madame Giacomini. Je vous en prie…
– Vous ne comprenez pas ! C’est un sorcier !
– Huissier ! Faits-la sortir !

Quatre jours de descente – Bonne © Mosquito – 2017

On imagine la pression qui doit peser sur nos épaules lorsqu’on apprend qu’on a été tiré au sort pour être juré d’Assises. Et pour avoir été confrontée à la question lors d’un accompagnement que j’effectuais, il est très difficile d’obtenir la révocation de la décision (les conditions pour se rétracter sont limitées et il faut fournir plusieurs documents pour que l’administration accepte d’examiner votre demande… et vous réponde favorablement).

Cela, Grégoire Bonne ne le dit pas dans son scénario mais il impulse la réflexion tout en s’attardant sur un autre aspect de cette obligation. Avec parfois peu de mots mais de généreux coups de pinceaux, il montre le cercle vicieux dans lequel est enfermé son personnage : une responsabilité à honorer, une écoute attentive à avoir pendant quatre jours, une décision finale à prendre. De cette dernière dépend la vie d’un homme…

On sent bien le poids de cette responsabilité, on sent le stress et la nervosité. Le personnage n’en dort plus. Il est mal, stressé, nerveux. On prend ses doutes en plein visage, sa crainte d’avoir à juger un homme est d’autant plus forte que cette histoire se déroule dans les années 60. L’homme assis sur le banc des accusés est passible de la peine de mort.

Pour épicer l’intrigue, Grégoire Bonne instille un étrange paradoxe dans son récit et une vérité qui se situe à mi-chemin entre le rêve et la réalité. L’auteur nous montre un homme tiraillé entre ce qui relève du bon sens et l’envie folle de suivre son instinct. Sachant que le temps est compté, que le procès se déroule sur quatre jours… Tout est fait pour que l’on se sente pris entre eux feux.

Voilà un album qui mérite un coup d’œil appuyé ! Visuellement, c’est un régal et pour ne rien gâcher, le scénario qui l’accompagne est solide.

Quatre jours de descente

One shot
Editeur : Mosquito
Dessinateur / Scénariste : Grégoire BONNE
Dépôt légal : septembre 2017
78 pages, 18 euros, ISBN : 978-2-35283-446-5

Bulles bulles bulles…

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Quatre jours de descente – Bonne © Mosquito – 2017

Fondu au noir (Brubaker & Phillips)

Brubaker – Phillips © Guy Delcourt Productions – 2017

Hollywood, au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale.

Charlie Parish est scénariste. Depuis qu’il est revenu du front, Charlie n’est plus le même. Une part de lui-même est resté là-bas, incapable d’accepter les horreurs dont il a été témoin… incapable d’imaginer un lendemain à sa vie. Auteur renommé, il a déjà écrit les scénarii de plusieurs films et a été récompensé pour cela. Mais c’était avant la guerre… Depuis, il est incapable d’écrire plus de deux mots d’affilée. Ses textes, c’est Gil qui les écrit. Gil Mason est celui grâce à qui il est entré dans le métier, celui qui lui a tout appris. Mais Gil est communiste et depuis la terrible « chasse aux sorcières » cet homme est devenu un paria dans le microcosme d’Hollywood. Les deux amis se sont mis d’accord : Gil écrit les textes et Charlie les signe. Leurs faiblesses font leur force.

Il avait perdu la capacité à imaginer ce qui arriverait ensuite. Charlie ne savait plus penser au-delà du prochain verre. Il n’existait plus qu’au bord de l’oubli.

Leur fragile équilibre est quotidiennement mis à mal par leurs frasques d’ivrognes. Tous deux ont déjà sombré depuis longtemps dans l’alcool et le décès soudain d’une jeune actrice en pleine ascension, Valeria Sommers, est le grain de sable qui va gripper la machine. Val était l’actrice principale du dernier film de Charlie et sa mort survient pendant le tournage du film. Charlie est le premier à découvrir le corps de Val ; lorsqu’il découvre des traces de strangulation sur le cou de sa collègue (et compagne), il prend peur et quitte précipitamment les lieux du crime. Le problème, c’est que Charlie n’est pas fichu de se rappeler ce qui s’est passé durant la soirée.

Quel n’est pas son étonnement lorsqu’il apprend qu’elle s’est donnée la mort. « Suicide d’une starlette » titrent les journaux… et Charlie prend peur. Qui a donc maquillé ce meurtre et pourquoi ? Mais surtout qui était au courant qu’il était sur les lieux du crime et doit-il lui-même craindre pour sa vie ?

Séries d’Ed Brubaker & Sean Phillips

Pas simple d’écrire cette chronique parce que l’album sort tout de même de ce que j’ai l’habitude de lire et d’apprécier habituellement. Je sais pourtant que lorsque Ed Brubaker et Sean Phillips co-signent une série, cela donne généralement lieu à des titres remarqués par le lectorat. « Criminal » , « Incognito » , « Fatale » … qui n’a pas au moine une fois vu ces couvertures ? Quant à ceux qui ont mis le nez dans ces albums, d’après ce que j’ai entendu, il est difficile de lutter contre leur effet hautement addictif.

L’intrigue est riche, très riche. Dans un contexte social délétère de chasse aux sorcières, de faux-semblants, de profit et d’industrie cinématographique, ce thriller psychologique prend plaisir à torturer son personnage principal. Ce dernier, un homme brisé par son expérience au front, lutte chaque jour pour garder un semblant de dignité et sauver les apparences. Mais derrière le masque, il n’a plus de libre-arbitre, plus d’ambitions.

Chronique d’une mort annoncée, c’est un peu comme cela que j’ai engagé la lecture de « Fondu au noir » . Je suis entrée dans cet album par la petite porte car il a fallu que je m’accroche fermement au livre au début de ma lecture et que je lutte un peu contre mon envie de le reposer (j’ai notamment été gênée par le fait de ne pas reconnaître de suite les personnages d’une page à l’autre… cela s’estompe au bout d’un moment). Ce récit me conduit loin de ma zone de confort habituelle mais je suis finalement parvenue à entrer dans cet univers crade, corrompu et hypocrite… un milieu qui pourtant peut faire rêver rien qu’à l’évocation de son nom : Hollywood.

A l’instar des personnages, on plonge dans l’alcool, on se vautre dans le luxe et la luxure, les filles faciles et l’utilisation des médias. L’acteur est un produit marketing que l’on façonne de toute pièce et c’est encore plus vrai pour les actrices que les producteurs exploitent à plus d’un titre. Ed Brubaker crée une ambiance électrique et presque dépourvue de toute chaleur entre les personnages. Les rapports humains sont tellement faussés par les jeux d’argent qu’on est sans cesse en train de se demander qui est sincère et qui ne l’est pas. On a l’impression que tout le monde se contente de bouger ses propres pions pour se placer au mieux sur l’échiquier. Les alliances d’un jour se défont le lendemain.

Sean Phillips a affuté ses crayons pour nous faire profiter de cette atmosphère digne des productions américaines de la fin des années 1940. D’ailleurs, on lit cet album comme on regarderait un bon vieux film. Graphiquement, c’est un régal et les couleurs de Elizabeth Breitweiser renforcent le côté réaliste de l’univers graphique.

Alcool, strass et paillettes masquent la crasse de ce milieu. Un roman graphique conséquent et assez prenant dont la sortie en France a coïncidé avec la retentissante « Affaire Weinstein » donnant une dimension plus profonde encore à toute une partie de l’intrigue… Brrrr, on ne peut que constater que les sujets soulevés par le scénariste sont des verrues tenaces qui enlaidissent tous les milieux.

Je suis surprise d’avoir finalement accroché avec ce titre.

Une lecture commune avec Jérôme que l’on partage avec les bulleurs de « La BD de la semaine » . Les liens des participations d’aujourd’hui sont à retrouver chez Stephie.

Fondu au noir

One shot
Editeur : Delcourt
Collection : Contrebande
Dessinateur : Sean PHILLIPS
Scénariste : Ed BRUBAKER
Dépôt légal : novembre 2017
400 pages, 39.95 euros, ISBN : 978-2-7560-9504-2

Bulles bulles bulles…

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Fondu au noir – Brubaker – Phillips © Guy Delcourt Productions – 2017